Finalement, les places restantes dans le minibus ont été attribuées le matin du départ à un couple de Suisses ayurvédiques qui savaient forcément ce qui était arrivé à Delphine et Jérôme et, en n’y faisant aucune allusion, pensaient sans doute faire preuve d’une discrétion de bon aloi. Ils se sont contentés de nous saluer en bloc d’un hochement de tête et, en voyant Jérôme, assis à l’avant, allumer une cigarette, ont fait savoir que même fenêtres ouvertes la fumée les gênait. Le voyage, du coup, a été ponctué d’innombrables arrêts-clope, tout le monde descendant sauf les ayurvédiques qui, minoritaires, n’osaient se plaindre mais estimaient visiblement qu’on le faisait exprès pour les emmerder. Nous avons d’abord rejoint Galle par la route côtière, jalonnée de barrages, encombrée par des convois de secours, longée sur les bas-côtés par des processions de rescapés dont on se demandait où ils allaient avec leurs balluchons et leurs brouettes. Aux abords de la ville, le trafic s’est encore ralenti, mais dès que le minibus s’est engagé sur la route des montagnes, les images d’exode ont pris fin. La ligne de front laissée derrière nous, nous avons roulé dans une nature à la fois luxuriante et paisible. Les gens dans les villages vaquaient sans hâte à leurs affaires et saluaient notre passage en souriant. Jérôme et Philippe retrouvaient intactes les impressions de leur voyage de routards, douze ans plus tôt. C’était comme si rien ne s’était passé, et même comme si personne ne savait, loin de la côte, qu’il s’était passé quelque chose.
À un moment de ce voyage, tandis que nous fumions au bord de la route, Philippe m’a entraîné un peu à l’écart et demandé : toi qui es écrivain, tu vas écrire un livre sur tout ça ?
Sa question m’a pris au dépourvu, je n’y avais pas pensé. J’ai dit qu’a priori, non.
Tu devrais, a insisté Philippe. Si je savais écrire, moi, je le ferais.
Alors fais-le. Tu es mieux placé pour le faire.
Philippe m’a regardé d’un air sceptique, mais moins d’un an après il l’a fait, et bien fait.
Après ceux de Tangalle et de Matara, l’hôpital de Ratnapura avait ceci de réconfortant qu’on y soignait des vivants au lieu d’y trier des morts. Au lieu de cadavres sur le sol, il y avait jes blessés sur des lits ou, pour les derniers arrivés, sur des paillasses qui encombraient les couloirs au point qu’il était difficile d’y circuler. Nous trouvions incompréhensible et presque surnaturel que Tom ait été retrouvé à cinquante kilomètres de la côte mais ce n’était pas la vague qui l’avait largué là, l’explication était plus prosaïque : on évacuait vers cet hôpital, à l’arrière, ceux pour qui on pouvait encore faire quelque chose. Certains étaient affreusement amochés, on entendait des râles, des gémissements, les médicaments et les bandages manquaient, le personnel médical était débordé, on aurait pu se croire dans un dispensaire en temps de guerre. Je ne sais combien de portes nous avons poussées avant que sur un seuil Ruth ne s’immobilise et nous fasse signe, à Hélène et moi, de l’imiter. Elle l’avait vu, elle voulait faire durer cet instant où elle le voyait sans qu’il la voie, elle. Il y avait une vingtaine de lits, elle nous a désigné le sien. Les yeux ouverts, il regardait devant lui. C’était un type massif, les cheveux ras, torse nu et bandé. Il ne savait pas que Ruth était là, mais surtout il ne savait pas qu’elle était vivante, il en était au même point qu’elle la veille. Enfin, elle s’est approchée. Elle est entrée dans son champ de vision. Ils sont restés un moment l’un en face de l’autre sans rien dire, lui adossé aux oreillers, elle debout au pied du lit, puis elle est venue dans ses bras. Tout le monde dans la salle les regardait, beaucoup se sont mis à pleurer. Cela faisait du bien, de pleurer parce qu’un homme et une femme qui s’aimaient et qui s’étaient crus morts se retrouvaient. Cela faisait du bien de les voir se regarder et se toucher avec cet émerveillement. Tom avait eu la cage thoracique enfoncée, un poumon perforé, c’était sérieux mais on le soignait bien. Il y avait à son chevet un roman d’espionnage fatigué, en anglais, quelques canettes de bière et une grappe de raisin, tout cela apporté par un petit vieux édenté qu’il ne connaissait pas mais qui veillait sur lui et chaque jour depuis son arrivée lui faisait ce genre d’offrandes. Le petit vieux était là, modestement assis au bord du lit. Tom l’a présenté à Ruth, qui l’a embrassé avec gratitude. Puis Ruth nous a raccompagnés, Hélène et moi, jusqu’au parking de l’hôpital où les autres nous attendaient. Elle nous a dit au revoir à tous. Dès que Tom serait en état de voyager, ils rentreraient. Pour eux, l’histoire finissait bien.
Hélène, je l’ai dit, a perdu au retour le papier sur lequel elle avait noté l’adresse de Ruth et Tom. Nous ne connaissons pas leur nom de famille, il semble donc difficile de savoir ce qu’ils sont devenus. Au moment où j’écris ceci, plus de trois ans ont passé. S’ils s’en sont tenus à leur plan, ils doivent habiter la maison que Tom a construite de ses mains et avoir un enfant, peut-être deux déjà. Parlent-ils quelquefois de la vague ? De ces journées terribles où chacun a cru l’autre mort et sa propre vie engloutie ? Est-ce que nous faisons partie de leur récit comme eux du nôtre ? Que se rappellent-ils de nous ? Nos prénoms ? Nos visages ? Leurs visages à eux, je les ai oubliés. Hélène me dit que Tom avait les yeux très bleus et que Ruth était belle. Elle Pense à eux parfois, et sa pensée se résume à espérer de tout son cœur qu’ils sont heureux et vieilliront ensemble. Bien sûr espérant cela, c’est à nous deux qu’elle pense.
De l’ambassade de France, à Colombo, on nous a dirigés vers l’Alliance française qui faisait office de centre d’accueil pour les touristes sinistrés et de cellule de soutien. On avait étalé des matelas dans les salles de classe, placardé dans le hall une liste de disparus qui s’allongeait sans cesse. Des psychiatres proposaient leurs services. Docilement, Delphine a accepté d’en voir un, qui a ensuite confié son inquiétude à Hélène : elle tenait trop bien le coup, s’interdisait de craquer, l’effondrement au retour n’en serait que plus massif. Il y avait dans cette atmosphère de cataclysme quelque chose d’irréel, d’anesthésiant, mais bientôt le réel allait la rattraper. Hélène hochait la tête, elle savait que le psychiatre avait raison. Elle pensait à la chambre d’enfant, là-bas, à Saint-Émilion, au moment où Delphine en franchirait la porte. Pour repousser ce moment, nous aurions presque préféré ne pas partir, pas tout de suite, pas encore, rester encore un peu tous ensemble dans l’œil du cyclone, mais déjà le départ s’organisait, il était question de places dans un avion qui décollerait le lendemain matin. Jérôme s’est fait conduire, seul cette fois, à l’hôpital où on avait transféré le corps de Juliette. A son retour, il a dit à Delphine qu’elle était belle, pas abîmée, puis à Hélène, dans un sanglot, qu’il avait menti à Delphine : malgré la chambre froide, elle se décomposait. Sa petite fille se décomposait. Il y a eu ensuite tout un micmac au sujet de l’incinération. Delphine et Jérôme voulaient ramener le corps avec eux mais ils ne voulaient pas d’un enterrement. Quand tout est totalement insupportable, il arrive que quelque chose, un détail, soit plus insupportable encore que tout le reste : pour eux c’était l’image du petit cercueil. Ils ne voulaient pas suivre le petit cercueil de leur fille. Ils préféraient qu’elle soit incinérée. On leur a expliqué que ce n’était pas possible : pour des raisons sanitaires, le corps devait être rapatrié dans un cercueil plombé qu’on ne pourrait plus ouvrir ensuite, ni brûler. S’ils la ramenaient, il faudrait l’enterrer. L’autre solution, s’ils voulaient l’incinérer, était de le faire sur place. Au terme d’une palabre longue et houleuse, c’est à cela qu’ils se sont résignés. Il faisait nuit déjà, Jérôme et Philippe sont repartis pour l’hôpital, ils sont revenus beaucoup plus tard avec une bouteille de whisky dont ils avaient déjà bu la moitié et que nous avons finie, ensuite nous avons continué à boire dans un restaurant qu’ils connaissaient, où ils dînaient rituellement le premier soir de chacun de leurs séjours au Sri Lanka. Quand l’heure de la fermeture est arrivée, le patron a bien voulu nous vendre une bouteille de plus. Elle nous a aidés à attendre sans nous coucher l’heure de prendre l’avion, à bord duquel nous sommes montés ivres et nous sommes endormis tout de suite.
De cette dernière nuit à Colombo, je garde un souvenir de fuite affolée, hagarde. À un moment, il a été question d’une cérémonie bouddhiste et puis il n’en a plus été question, la crémation s’est faite à la sauvette, un sale boulot auquel on ne convie personne, après lequel il n’y a plus qu’à se soûler et décamper. On aurait pu rester un jour de plus, tâcher de faire les choses bien mais cela n’avait pas de sens de faire les choses bien, plus rien n’avait de sens, plus rien ne pouvait être bien, il fallait en finir, juste en finir, et même pas proprement. Dans le terminal de l’aéroport, Jérôme la force tranquille était devenu à l’aube une espèce de punk ricanant, aux yeux injectés de sang, qui provoquait les autres passagers et, si quelqu’un mouftait, lui crachait à la gueule : ma fille est morte, ducon, ça te va comme ça ?
J’ai un autre souvenir, cependant. Nous venions d’arriver à l’Alliance française, on nous a proposé de prendre une douche. Est-ce que, les jours précédents, l’eau était coupée ou même rationnée à l’hôtel Eva Lanka ? Je ne crois pas. Nous n’avions qu’une longue journée de voyage derrière nous, pourtant c’était comme si nous sortions de trois mois dans le désert sans nous laver. Les enfants sont passés d’abord, puis Hélène et moi, ensemble. Nous sommes restés longtemps l’un en face de l’autre, sous le mince filet d’eau. Nous éprouvions que nos corps étaient fragiles. Je regardais celui d’Hélène, si beau, si accablé de fatigue et d’effroi. Je n’éprouvais pas de désir mais une pitié déchirante, un besoin de prendre soin, de protéger, de garder toujours. Je pensais : elle pourrait être morte aujourd’hui. Elle m’est précieuse. Tellement précieuse. Je voudrais qu’un jour elle soit vieille, que sa chair soit vieille et flapie, et continuer à l’aimer. Ce qui avait eu lieu durant ces cinq jours et qui prenait fin là, à ce moment précis, nous a submergés. Une vanne s’ouvrait, libérant un flot de chagrin, de soulagement, d’amour, tout cela mêlé. J’ai serré Hélène dans mes bras et dit : je ne veux plus qu’on se quitte, plus jamais. Elle a dit : moi non plus, je ne veux plus qu’on se quitte.