Le matin du deuxième jour, Jérôme dit : je vais voir Juliette. Comme s’il voulait s’assurer qu’on prend bien soin d’elle. Vas-y, dit Delphine. Il part avec Philippe. Hélène prête un maillot à Delphine qui nage longtemps, lentement, la tête bien droite, le regard vide. Autour de la piscine, il y a maintenant trois ou quatre familles de touristes sinistrés, mais ils n’ont perdu que leurs affaires et n’osent pas trop se plaindre devant Delphine des épreuves qu’ils ont endurées. Les Suisses allemands vaquent à leur stage ayurvédique aussi paisiblement que s’ils n’avaient rien remarqué de ce qui se passe autour d’eux. Vers midi, Philippe et Jérôme rentrent, hagards : Juliette n’est plus à l’hôpital de Tangalle, on l’a transférée ailleurs, à Matara selon les uns, à Colombo selon les autres. Il y a trop de cadavres, on en brûle certains, on en évacue d’autres, des rumeurs d’épidémie commencent à circuler. Tout ce qu’on a pu faire pour Jérôme, c’est lui donner un bout de papier sur lequel sont griffonnés quelques mots qu’un employé de l’hôtel lui traduit avec un embarras navré. C’est une sorte de reçu, qui dit seulement : « petite fille blanche, blonde, avec une robe rouge ».

 

Hélène et moi allons à notre tour à Tangalle. Le chauffeur du touk-touk est volubile, many people dead, mais sa femme et ses enfants, Dieu merci, sont indemnes. Quand nous approchons de l’hôpital, l’odeur nous assaille. Même si on ne l’a jamais respirée, on la reconnaît. Dead bodies, many dead bodies, dit le chauffeur en plaçant un mouchoir devant son nez, et il nous invite à faire comme lui. Dans la cour, des hommes dont quelques-uns seulement sont en blouse d’infirmiers, les autres, en tenue de ville, doivent être des bénévoles, transportent sur des brancards des cadavres qu’ils enfournent à l’arrière d’un camion bâché, les uns sur les autres. Ceux-là partent, d’autres vont arriver. On entre, au rez-de-chaussée, dans une grande salle qui ressemble moins à un hall d’hôpital qu’à un marché de poissons. Le sol en ciment est humide, glissant, on l’inonde régulièrement pour préserver un semblant de fraîcheur. Les corps sont alignés en rangées, j’en compte une quarantaine. Ils sont là depuis hier, beaucoup sont gonflés par le séjour dans l’eau. Pas d’Occidentaux, peut-être ont-ils été comme Juliette évacués en priorité. Les peaux sont moins sombres que grises. Je n’ai encore jamais vu de mort, il me semble étrange, à quarante-sept ans, d’avoir été à ce point préservé. Un bout de tissu pressé contre le nez, nous visitons d’autres salles, montons à l’étage. Il n’y a aucun contrôle, on distingue mal les visiteurs du personnel de l’hôpital, aucune porte n’est fermée, partout gisent des cadavres, grisâtres et ballonnés. Je pense à la rumeur d’épidémie, au Hollandais qui, à l’hôtel, disait avec autorité que si on ne brûlait pas immédiatement tous ces cadavres une catastrophe sanitaire était inévitable : ils empoisonneraient l’eau des puits, les rats porteraient le choléra dans les villages. J’ai peur de respirer par la bouche, mais par le nez aussi, comme si l’odeur atroce était contaminante. Je me demande ce que nous sommes venus faire ici. Voir. Juste voir. Hélène est la seule journaliste sur place, elle a déjà dicté un article hier soir, un autre ce matin, emporté avec elle son appareil photo, mais elle n’a pas le cœur de le sortir. Elle aborde un médecin visiblement épuisé, lui pose des questions en anglais. Il répond, mais nous ne le comprenons pas bien. Quand nous nous retrouvons dehors, le camion rempli de cadavres est parti. Derrière la grille, au bord de la route, il y a un terre-plein d’herbe sèche et coupante, ombragé par un banian immense, et au pied de ce banian une dizaine de personnes. Des Blancs, les vêtements déchirés, couverts de petites blessures qu’ils n’ont pas pris le temps de panser. Nous nous approchons, ils font cercle autour de nous. Tous, ils ont perdu quelqu’un, femme, mari, enfant, ami, mais, contrairement à Delphine et Jérôme, ils ne l’ont pas vu mort et veulent encore espérer. La première qui nous raconte son histoire s’appelle Ruth. Écossaise, rousse, environ vingt-cinq ans. Elle habitait un bungalow sur la plage avec Tom, ils venaient de se marier, c’était leur voyage de noces. Ils étaient à dix mètres l’un de l’autre quand la vague est arrivée. Ruth a été emportée, elle a eu la vie sauve de la même façon que Philippe et depuis elle cherche Tom. Elle l’a cherché partout : sur la plage, parmi les débris, dans le village, au poste de police, puis, quand elle a compris que tous les corps arrivaient à l’hôpital, elle n’en a plus bougé. Elle a visité plusieurs fois l’intérieur, surveillé le déchargement des camions qui apportent de nouveaux cadavres et le chargement de ceux qui les emportent vers les bûchers, elle n’a pas dormi, pas mangé, les gens de l’hôpital lui ont dit d’aller se reposer, promis de la prévenir s’il y avait des nouvelles mais elle ne veut pas partir, elle veut rester ici avec les autres et les autres y restent pour la même raison qu’elle. Ils devinent que les nouvelles ne peuvent plus être que mauvaises. Mais ils veulent être présents quand le corps de celui ou de celle qu’ils aiment sera déchargé du camion. Comme elle est là depuis hier soir, Ruth est très au courant de ce qui se passe : elle confirme que les cadavres de Blancs, s’ils transitent par l’hôpital, sont rapidement transférés à Matara où il y a plus de place et, paraît-il, une chambre froide. Ceux des gens du village, on attend que leurs familles les réclament mais beaucoup de familles, surtout parmi les pêcheurs qui avaient leur maison tout près de l’eau, ont été entièrement détruites et il n’y a plus personne pour venir les chercher, alors on les envoie au bûcher. Tout cela se fait de façon chaotique, bricolée. Comme l’électricité, le téléphone et la route sont coupés, aucune aide ne peut venir de l’extérieur, et cela voudrait dire quoi, l’extérieur, quand toute l’île est touchée ? Personne n’y a échappé, chacun s’occupe de ses morts. Ruth dit cela, elle voit bien pourtant qu’Hélène et moi y avons échappé. Nous sommes indemnes, nous sommes ensemble, nos vêtements sont propres, nous ne cherchons personne en particulier. Après la visite en enfer, nous retournerons à notre hôtel où on nous servira le déjeuner. Nous nous baignerons dans la piscine, nous embrasserons nos enfants en pensant qu’il s’en est fallu de très peu. La mauvaise conscience ne fait rien avancer, je le sais, plutôt perdre du temps et de l’énergie, cela ne m’empêche pas d’en être torturé et d’avoir hâte que ce soit fini. Hélène, en revanche, ne se soucie pas de ses états d’âme. Elle consacre toutes ses forces à faire ce qu’elle peut faire, peu importe que ce soit dérisoire, il faut le faire quand même. Elle est attentive, précise, elle pose des questions, pense à tout ce qui peut être utile. Elle a pris avec elle tout notre argent liquide et le distribue à Ruth et à ses compagnons. Elle note le nom de chacun, puis le nom et le signalement sommaire des disparus : elle va tâcher demain d’aller à Matara, là-bas elle les cherchera. Elle note les numéros de téléphone des familles, en Europe ou en Amérique, pour les appeler et leur dire : j’ai vu Ruth, elle est vivante, j’ai vu Peter, il est vivant. Elle propose de ramener qui veut à l’hôtel, il suffit qu’il en reste un ou deux pour assurer le quart, les autres pourront manger, se laver, être soignés, dormir un peu, téléphoner, ensuite ils reviendront prendre le relais. Mais personne n’accepte de partir avec nous.

De ces Blancs qui veillaient sous le banian, devant l’hôpital, je me rappelle surtout Ruth, parce que c’est avec elle que nous avons le plus parlé et parce que nous l’avons revue ensuite, mais aussi une Anglaise entre deux âges, corpulente, aux cheveux courts, qui avait perdu son amie – elle disait : my girlfriend, et j’imagine ce couple de lesbiennes vieillissantes, habitant une petite ville anglaise, engagées dans la vie associative, leur maison arrangée avec amour, leurs voyages chaque année dans des pays lointains, leurs albums de photos, tout cela brisé. Le retour de la survivante, la maison vide. Les mugs au nom de chacune, et l’un des deux ne servira jamais plus, et la grosse femme assise à la table de la cuisine prend sa tête dans ses mains et pleure et se dit qu’à présent elle est seule et qu’elle restera seule jusqu’à sa mort. Dans les mois qui ont suivi notre retour à nous, Hélène a été obsédée par l’idée de reprendre contact avec les membres de ce groupe, de savoir ce qu’ils étaient devenus, si à quelques-uns d’entre eux le miracle avait été accordé. Mais elle a eu beau chercher dans nos bagages le papier sur lequel elle avait tout noté, elle n’a jamais pu le retrouver et il faut nous résoudre à ne plus rien savoir de ces gens. L’image que je garde aujourd’hui de la demi-heure passée avec eux est une image de film d’épouvante. Il y a nous, propres et nets, épargnés, et autour de nous le cercle des lépreux, des irradiés, des naufragés revenus à l’état sauvage. La veille encore ils étaient comme nous, nous étions comme eux, mais il leur est arrivé quelque chose qui ne nous est pas arrivé à nous et nous faisons maintenant partie de deux humanités séparées.

Le soir, Philippe raconte son histoire d’amour avec Ceylan, où il est allé pour la première fois il y a plus de vingt ans. Informaticien en banlieue parisienne, rêvant de pays lointains, il avait un collègue sri-lankais qui est devenu son ami et les a invités chez lui : Philippe, sa femme d’alors et Delphine qui était encore une petite fille. C’était leur premier grand voyage en famille et ils ont tout aimé : le grouillement des villes, la fraîcheur des montagnes, la langueur des villages au bord de l’océan, les rizières en terrasses, le cri des geckos, les toits de tuiles cannelées, les temples dans les forêts, l’éclat des aubes et des sourires, manger avec les doigts les plats de riz au curry. Philippe a pensé : c’est ici la vraie vie, c’est ici que j’aimerais vivre un jour. Ce jour n’était pas encore venu : le collègue sri-lankais est parti en Australie, on s’est un peu écrit, puis perdus de vue, le contact avec l’île magicienne était rompu. Philippe en avait assez d’être un cadre banlieusard, il se passionnait pour le vin, à cette époque un informaticien trouvait facilement un travail bien payé où il voulait, alors il est parti s’installer près de Saint-Émilion. Il s’y est vite constitué une clientèle : gros viticulteurs, centrales d’achat dont il modernisait et surveillait les systèmes de gestion. Sa femme a ouvert une boutique qui, contre toute attente dans une région réputée peu accueillante aux nouveaux venus, a prospéré. Ils vivaient désormais à la campagne, dans une jolie maison au milieu des vignes, ils gagnaient bien leur vie en faisant quelque chose qui leur plaisait, c’était une reconversion réussie. Plus tard, il a rencontré Isabelle, divorcé sans drame. Delphine a grandi, ravissante et sage. Elle n’avait pas quinze ans quand elle a vu Jérôme pour la première fois et décidé qu’il serait l’homme de sa vie. Lui en avait vingt et un, c’était un beau garçon solide, héritier d’une lignée de riches négociants en vins. On ne plaisante pas, dans ce milieu, avec les différences de fortune mais quand, les années passant, la rêverie d’adolescente s’est transformée en engagement sérieux et partagé, Jérôme a su résister à la pression des siens, montré la fermeté tranquille de son caractère : il aimait Delphine, il avait choisi Delphine, personne ne l’en détournerait. Philippe idolâtrait sa fille, il y avait tout lieu de craindre qu’aucun prétendant ne trouve grâce à ses yeux, mais il s’est produit un autre coup de foudre, amical celui-ci, entre gendre et beau-père. Malgré leurs vingt ans de différence, ils se sont découvert les mêmes goûts : les grands bordeaux et les Rolling Stones, Pierre Desproges et la pêche à la ligne, Delphine pour couronner le tout, et leurs relations ont bientôt été celles de deux très vieux copains. Les jeunes mariés ont trouvé une maison dans un village à une dizaine de kilomètres de celui où habitent Isabelle et Philippe. Les deux couples sont devenus inséparables. On dînait tous les quatre chez les uns ou chez les autres, Philippe et Jérôme sortaient chacun à son tour une bouteille qu’on dégustait en aveugle, on passait le repas à parler robe, nez, jambe, au dessert on allumait un joint d’herbe du jardin, on mettait Angie ou Satisfaction, on s’aimait, on était heureux. Philippe, sous la treille, reparlait du Sri Lanka. Cela faisait huit ans déjà, il en avait gardé la nostalgie et Delphine aussi. Un soir d’automne, juste après les vendanges, on dînait dehors, on avait bu un château-magdelaine 1967, l’année de naissance de Jérôme, et on parlait d’y aller en vacances tous les quatre quand Isabelle a lancé l’idée : et pourquoi, avant, les deux garçons n’iraient pas faire un petit repérage ?

C’est un souvenir enchanté, pour les deux garçons, ces cinq semaines de petit repérage sri-lankais. Sac au dos, Guide du routard en poche, ils se sont baladés au hasard des trains, des bus, des touk-touks, des fêtes de village, des rencontres, de l’inspiration du moment. Philippe était fier de montrer son île à son gendre, et un peu vexé puis, finalement, fier aussi que son gendre au bout de quelques jours s’y débrouille encore mieux que lui. Avec sa carrure, son humeur égale, son ironie sans méchanceté, j’imagine Jérôme comme un compagnon de voyage idéal : laissant venir, pas pressé, pas pris au dépourvu, accueillant les contretemps comme des occasions, les inconnus comme des amis possibles. Plus petit, plus nerveux, plus volubile, Philippe vibrionnait autour de cette force tranquille comme son quasi-sosie Pierre Richard autour de Gérard Depardieu dans Les Compères ou La Chèvre. Cela devait les amuser beaucoup, dans les conversations de voyageurs, sur les vérandas des guesthouses, d’étonner en disant qu’ils étaient gendre et beau-père.

Ils sont descendus vers le sud. Cette route côtière, de Colombo à Tangalle, que nous avons mis une demi-journée a couvrir en taxi, ils en ont égrené les étapes à la paresseuse, et plus elle serpentait et s’alanguissait en s’éloignant de la capitale, plus la vie semblait s’étirer entre ressac et cocotiers, édénique, intemporelle. La dernière vraie ville sur cette côte, c’est Galle, la forteresse portugaise où Nicolas Bouvier avait échoué seul quarante ans plus tôt et vécu dans la société de termites et de fantômes une longue saison en enfer. Ni Philippe ni Jérôme n’avaient la moindre affinité avec l’enfer, ils ont passé leur chemin en sifflotant. Après Galle, il n’y a plus que quelques bourgades de pêcheurs, Welligama, Matara, Tangalle et, à la sortie de Tangalle, le faubourg de Medaketiya. Une poignée de maisons en briques vertes ou roses, mordues par les embruns, une jungle de cocotiers, de bananiers, de manguiers, dont les fruits tombent directement dans votre assiette. Sur la plage de sable blanc, des pirogues à balancier aux couleurs vives, des filets, des cabanes. Pas d’hôtel, mais quelques-unes de ces cabanes font office de guesthouse et le type qui les tient s’appelle M.H. Enfin, il porte un de ces noms sri-lankais d’au moins douze syllabes sans quoi un homme n’a pas de consistance sur terre et pour faciliter la vie aux étrangers il se fait appeler M.H., qu’on prononce à l’anglaise : aimétche. Medaketiya et la guesthouse de M.H., c’était le rêve de tous les routards du monde. La plage. Le bout de la route, l’endroit où on se pose enfin. Des habitants souriants, pas compliqués, pas arnaqueurs. Peu de touristes, et des touristes comme soi : individualistes, tranquilles, gardant jalousement le secret. Philippe et Jérôme sont restés là trois jours à se baigner, manger le soir le poisson qu’ils avaient péché le matin, boire des bières et fumer des joints en se félicitant mutuellement de la réussite du repérage : le paradis sur terre existait, ils l’avaient trouvé, il ne restait qu’à faire venir leurs femmes. Quand, en partant, ils ont annoncé à M.H. qu’ils reviendraient bientôt, l’autre a dit poliment l’équivalent sri-lankais d’Inch Allah mais ils sont revenus tous les quatre l’année suivante, et l’année d’après, et celles d’après encore. Leur vie s’est peu à peu organisée entre Saint-Émilion et Medaketiya. Celle de Philippe, surtout : les autres avaient plus de contraintes et venaient seulement pour les vacances, mais lui passait là-bas trois ou quatre mois par an. Toujours chez M.H., qui est peu à peu devenu leur ami et qui une fois, même, leur a rendu visite en Gironde – ce voyage n’a pas été un grand succès, M.H. loin de ses bases n’était pas à son aise, il ne s’est pas converti aux grands crus bordelais, tant pis. De la guesthouse, Philippe a transféré ses quartiers dans un autre bungalow que M.H. lui louait à l’année, Isabelle et lui l’ont aménagé à leur guise, c’est vraiment devenu chez eux. Ils avaient une maison à Medaketiya, des amis à Medaketiya. Tout le monde les connaissait là-bas et les aimait. Juliette est née, on l’a emmenée, bébé, à Medaketiya. M.H. avait eu sur le tard, en plus de ses grands fils, une petite fille appelée Osandi, et Osandi qui avait trois ans de plus que Juliette a appris très tôt à s’occuper d’elle : c’était sa sœur.

Ce que Philippe aimait le mieux, c’est partir un mois avant les autres et passer ce mois seul à Medaketiya en sachant qu’ils allaient bientôt le rejoindre. Il jouissait à la fois de la solitude et du bonheur d’avoir une famille : une femme avec qui il formait un bon attelage, une fille merveilleuse, tellement merveilleuse qu’elle avait trouvé le moyen en se trouvant un mari de lui trouver à lui un ami, son meilleur ami tout simplement, et une petite-fille qui ressemblait à sa mère à son âge, c’est dire. Vraiment, cette vie était une bonne vie. Il avait su prendre des risques quand il fallait – s’installer à Saint-Émilion, changer de métier, divorcer –, mais il n’avait pas poursuivi de chimères, pas tellement fait souffrir autour de lui, il ne cherchait plus à conquérir quoi que ce soit, juste à savourer ce qu’il avait conquis : le bonheur. Une chose encore qu’il partageait avec Jérôme, qui est rare chez un garçon de son âge : ce regard légèrement narquois, sans malveillance, sur les gens qui s’agitent et se stressent et intriguent, qui ont soif de pouvoir et d’ascendant sur leur prochain. Les ambitieux, les petits chefs, les jamais satisfaits. Jérôme et lui étaient plutôt de ceux qui font bien leur travail mais une fois ce travail fini, l’argent rentré, en profitent tranquillement au lieu de se charger d’un surcroît de travail pour gagner un surcroît d’argent. Ils avaient ce qu’il faut pour être satisfaits de leur sort, tout le monde n’a pas cette chance, mais ils avaient aussi et surtout la sagesse de s’en satisfaire, d’aimer ce qu’ils avaient, de ne pas désirer plus. Le don de se laisser vivre sans mauvaise conscience et sans hâte, de poursuivre à l’ombre du banian une conversation paresseuse et goguenarde, en buvant une bière à petites gorgées. Il faut cultiver notre jardin. Carpe diem. Pour vivre heureux, vivons cachés. Ce n’est pas ainsi que Philippe le formule, mais c’est ainsi que je l’entends et je me sens tandis qu’il parle bien éloigné de cette sagesse, moi qui vis dans l’insatisfaction, la tension perpétuelle, qui cours après des rêves de gloire et saccage mes amours parce que je me figure toujours qu’ailleurs, un jour, plus tard, je trouverai mieux.

 

Philippe pensait : j’ai trouvé l’endroit où je veux vivre, j’ai trouvé l’endroit où je veux mourir. J’y ai amené ma famille et j’y ai trouvé une seconde famille, celle de M.H. Quand je ferme les yeux dans le fauteuil de rotin, quand je sens sous mes pieds nus le bois de la terrasse devant le bungalow, quand j’entends crisser sur le sable le balai en fibre de coco que M.H. passe chaque matin dans son enclos, ce son si familier, si apaisant, me dit : tu es chez toi. Tu es à la maison. Son ménage terminé, M.H. va venir me rejoindre, calme et majestueux dans son sarong carmin. Nous fumerons ensemble une cigarette. Nous échangerons quelques mots sans importance, comme de très vieux amis qui n’ont pas besoin de parler pour s’entendre. Je crois que je suis vraiment devenu sri-lankais, a dit un jour Philippe, et il se rappelle le regard amical mais un peu ironique que lui a jeté M.H. : que tu crois… Ça l’a un peu vexé mais lui a aussi servi de leçon. Il était devenu un ami, oui, mais il restait un étranger. Sa vie, quoi qu’il en pense, n’était pas là.

Philippe pourrait penser aujourd’hui : ma petite-fille est morte à Medaketiya, notre bonheur y a été en quelques instants détruit, je ne veux plus entendre parler de Medaketiya. Mais il ne pense pas cela. Il pense qu’il va enfin prouver à M.H. mort que sa vie était bien là, parmi eux, qu’il est l’un d’eux, qu’après avoir partagé la douceur des jours avec eux il ne va pas se détourner de leur malheur, reprendre ses billes et dire salut, on se reverra peut-être un jour. Il pense à ce qui reste de la famille de M.H., à leurs maisons détruites, aux maisons de leurs voisins pêcheurs, et il dit : je veux rester à leurs côtés. Les aider à reconstruire, à recommencer à vivre. Il veut se rendre utile, que faire d’autre de lui-même ?