SANS ÉCLAT…
Par Damon Knight
Pour qu’il puisse y avoir recommencement après une catastrophe planétaire – quelle qu’ait pu en être la cause – il est fréquemment admis de façon implicite que les survivants doivent être des personnages d’élite, physiquement et moralement exemplaires. Et si tel n’allait pas être le cas ? Si ces survivants se révélaient au contraire médiocres, étriqués, pudibonds ? C’est ce qui est supposé dans le sardonique petit récit qu’on va lire maintenant, et dont le titre anglais se réfère à un poème de Thomas Stearns Eliot, où il est dit que
« …c’est ainsi que le monde finit
Non dans une explosion
Mais sans aucun éclat. »
DIX mois après que le dernier avion fut passé, Rolf Smith acquit la certitude qu’en définitive un seul autre être humain avait survécu. Cet être s’appelait Louise Olivier et Rolf était installé en face d’elle à une table du salon de thé d’un grand magasin de Salt Lake City. Ils mangeaient des saucisses viennoises en conserve et buvaient du café.
Le soleil, filtrant par une vitre brisée, pesait avec la lourdeur d’un jugement sur l’atmosphère embrumée de la pièce. On n’entendait pas le moindre son, ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Il n’y avait qu’un silence étouffant. Jamais plus de cliquetis de vaisselle à l’office, jamais plus ce grondement sourd de la circulation. Il n’y avait que du soleil, du silence et les yeux humides, étonnés, de Louise Olivier.
Rolf se pencha en avant, essayant de retenir pendant un instant l’attention de ces yeux, pareils à ceux d’un poisson.
« Chérie, dit-il, naturellement, je respecte vos opinions, mais permettez-moi tout de même de vous dire qu’elles ne sont pas du tout pratiques. »
Elle le considéra, un peu perplexe, puis détourna une fois de plus les yeux. Elle secoua doucement la tête.
« Non, non, Rolf, il m’est impossible de vivre maritalement avec vous. »
Smith songea aux femmes de France, de Russie, du Mexique et des mers du Sud. Il avait passé trois mois dans les ruines du studio d’une station de radiodiffusion à Rochester, écoutant les voix jusqu’à ce qu’elles se soient tues. En Suède, il y avait eu une grande colonie de survivants comprenant même un ministre du Cabinet britannique. Ils signalèrent que l’Europe avait disparu. Simplement disparu. Il n’existait pas un hectare n’ayant pas été ravagé par la poussière radioactive. Ils avaient deux avions et suffisamment de carburant pour les emmener n’importe où sur le continent européen, mais il n’y avait aucun endroit où aller. Trois d’entre eux succombèrent de la peste, puis onze, puis tous.
Il y avait également le pilote d’un bombardier qui s’était écrasé dans le voisinage d’un poste de la radio d’État en Palestine. Il ne vécut pas bien longtemps, s’étant fracturé plusieurs os dans sa chute. Il avait vu la vaste étendue de l’océan vide là où auraient dû se trouver les îles du Pacifique. Ce fut lui qui devina que la calotte glaciaire de l’Arctique avait été bombardée. Il ignorait si cela avait été fait intentionnellement ou par erreur.
Il n’y avait pas la moindre nouvelle de Washington, de New York, de Londres, de Paris, de Moscou, de Tchoung-King, de Sidney. Il était impossible de dire qui avait succombé à la maladie, qui avait été détruit par la poussière radioactive et qui avait été tué par les bombes.
Smith avait été assistant de laboratoire dans une équipe essayant de découvrir un antibiotique contre la peste. Ses chefs avaient réussi à en trouver un qui donnait parfois des résultats, cependant, il était déjà un peu tard. En quittant le laboratoire, Smith avait emporté tout ce qui restait de ce remède… une quarantaine d’ampoules, de quoi le sauver pendant des années.
Louise avait été infirmière dans un hôpital du côté de Denver. D’après ce qu’elle disait, une chose plutôt étrange s’était produite aux environs de cette clinique au moment où elle s’y rendait le matin de l’attaque. Louise avait été très calme en racontant cela, mais ses yeux devinrent vagues et son expression d’animal terrorisé s’accentua encore. Aussi Smith n’insista pas pour des détails.
Comme lui, elle avait trouvé un poste de radiodiffusion qui était encore en état de marche et, lorsque Smith découvrit qu’elle n’avait pas été contaminée par la peste, il accepta de la rencontrer. Elle paraissait être naturellement immunisée contre cette maladie. Il avait dû y en avoir d’autres comme elle, mais les bombes et la poussière radioactive ne les avaient pas épargnées.
Louise regrettait amèrement qu’aucun ministre du culte protestant n’ait survécu au désastre.
Le plus ennuyeux de l’histoire était qu’elle prenait cela vraiment très à cœur. Smith mit longtemps à s’en convaincre, mais dut se rendre à l’évidence. Elle refusait de dormir dans le même hôtel que lui. Elle exigeait le plus grand respect et s’attendait aux plus grandes marques de politesse. Elle les obtenait, car un jour elle l’avait remis vertement à sa place et il avait compris. Il marchait à l’extérieur, abandonnant à Louise le haut des trottoirs recouverts de gravats. Là où il y avait encore des portes, il les ouvrait pour elle et s’effaçait pour la laisser passer. Il se précipitait pour lui avancer un siège. Il s’abstenait de dire des gros mots. Il lui faisait la cour.
Louise devait avoir la quarantaine, à peu près cinq ans de plus que Smith. Souvent il se demandait quel âge elle croyait avoir. Ce qu’elle avait vu à son hôpital, le souvenir des malades qu’elle avait soignés, l’avaient fait se replier mentalement au stade de ses dix-huit ans. Elle admettait que tout le reste du monde était mort, mais elle considérait qu’il n’était pas séant d’en parler.
Une centaine de fois, au cours de ces trois dernières semaines, Smith avait été pris d’une envie presque irrésistible de tordre son maigre cou et de poursuivre son chemin tout seul. Mais il n’y avait pas le moindre doute : Louise était la seule femme sur cette terre et il avait besoin d’elle. Si elle mourait ou le quittait, il mourrait.
« Sacrée vieille chienne ! » se disait-il rageusement en évitant de trahir cette pensée sur son visage.
« Louise, mon amour, lui dit-il avec douceur. Vous savez bien que j’essaie de ménager vos susceptibilités dans la mesure du possible.
— Oui, Rolf », dit-elle en le fixant de son regard de poulet hypnotisé.
Smith s’obligea à poursuivre :
« Cependant il faut que nous regardions les faits en face, si déplaisants qu’ils puissent être. Chérie, nous sommes le seul homme et la seule femme qu’il y ait au monde. Nous sommes comme Adam et Ève dans le jardin de l’Éden. »
Une expression légèrement dégoûtée apparut sur le visage de Louise. Visiblement ses pensées allaient vers les feuilles de vigne.
« Pensez aux générations pas encore nées », dit Smith avec un léger trémolo dans sa voix.
« Pour une fois pensez à moi. Peut-être résisterez-vous encore une dizaine d’années, peut-être pas. » Avec un frémissement il pensa au second stade de la maladie… cette rigidité, cette paralysie qui vous frappait sans le moindre avertissement, vous rendant absolument inerte. Une fois déjà il avait eu une attaque de ce genre et Louise l’avait aidé à la surmonter. Sans elle, il serait resté immobile jusqu’à ce que la mort vienne le frapper, la seringue hypodermique pouvant le sauver, à quelques centimètres à peine de sa main paralysée. Il pensa désespérément : « Avec un peu de chance je pourrai te faire au moins deux enfants avant que tu ne crèves et tout sera sauvé. »
À haute voix il poursuivit :
« Dieu n’a certainement pas voulu que la race humaine s’éteigne ainsi. Il nous a épargnés, vous et moi, pour… »
Il s’interrompit. Comment pourrait-il s’exprimer sans la scandaliser ? « Faire des enfants » ne ferait certainement pas l’affaire… c’était trop suggestif.
« …transmettre le flambeau de la vie », termina-t-il.
Voilà. C’était assez bien enveloppé.
Louise regardait fixement par-dessus l’épaule de Rolf, le regard perdu au loin. Ses paupières cillaient régulièrement et à la même cadence sa bouche était agitée d’un petit mouvement, pareil à celui du museau d’un lapin.
Smith regarda ses cuisses décharnées sous la table.
« Non, je ne suis plus assez fort pour la violer, pensa-t-il, Mon Dieu ! si seulement j’avais encore assez de vigueur pour la prendre de force ! »
De nouveau il se sentit envahi d’une rage futile, mais se domina. Il ne fallait pas qu’il perde la tête, car ceci pourrait bien être sa dernière chance. Ces jours derniers, Louise, dans ce langage imprécis qu’elle employait pour s’exprimer, avait parlé de partir dans les montagnes pour prier et demander à Dieu de la guider. Elle n’avait pas dit « seule », mais il était facile de comprendre que telle était son intention. À tout prix il lui fallait la faire changer d’avis avant que cette résolution ne s’affirmât. Smith se concentra rageusement et essaya une fois de plus.
*
* *
Le flot de paroles semblait être un roulement de tonnerre éloigné. Louise entendait une phrase par-ci, une autre par-là. Chacune de ces phrases provoquait un enchaînement de pensées, rendant la rêverie de Louise plus profonde.
« Maman avait fréquemment parlé de « notre devoir envers l’humanité… » – c’était naturellement dans la vieille demeure de Waterbury Street avant que maman ne tombe malade – elle avait également dit :
« Mon enfant, ton devoir est d’être propre, polie et de vivre dans la crainte de Dieu. Être jolie ne compte pas. Bien des femmes laides ont trouvé de bons maris, excellents chrétiens. »
Des maris… unis jusqu’à la mort… des fleurs d’oranger et des demoiselles d’honneur… les grandes orgues. À travers un brouillard elle vit le visage émacié de Rolf, une face de loup. Naturellement, il était le seul qu’elle pourrait jamais avoir. Elle s’en rendait parfaitement compte. Après tout, lorsqu’une fille avait dépassé 25 ans il lui fallait bien prendre ce qu’elle trouvait.
« Parfois je me demande s’il est vraiment un homme bien, » pensa-t-elle.
« …par devant Dieu… » Elle se souvenait des vitraux de la vieille église épiscopale et comme elle croyait toujours que Dieu l’observait à travers cette transparence lumineuse. Et maintenant il la regardait encore, quoiqu’elle se demandât parfois s’il ne l’avait pas oubliée. Naturellement elle se rendait compte que les usages du mariage étaient complètement modifiés et que si l’on ne pouvait pas trouver un ministre régulier du culte… Mais c’était une véritable honte, un outrage même, que, si elle épousait cet homme il lui faille se passer de toutes ces belles choses… elle n’aurait même pas le moindre cadeau de mariage… Même pas ça. Et, cependant, Rolf lui donnerait certainement tout ce qu’elle pourrait désirer. Elle vit de nouveau son visage, remarqua ses yeux noirs, étroits, la fixant avec une détermination féroce, la bouche mince, déformée par un tic lent, régulier, les lobes poilus de ses oreilles sous la masse de ses cheveux noirs, hirsutes.
« Il ne devrait pas laisser pousser ses cheveux aussi longs, pensa-t-elle. Ce n’est pas correct. »
Si elle l’épousait elle lui ferait certainement changer ses habitudes, d’ailleurs ce n’était que son devoir de femme.
À présent, Rolf parlait d’une ferme qu’il avait vue en dehors de la ville… une belle, grande maison et une grange. Il convint qu’il n’y avait pas de bétail, mais ils s’en procureraient plus tard. Et puis, ils planteraient toutes sortes de choses et pourraient ainsi s’alimenter sans aller tout le temps dans ce qui restait des restaurants.
Elle sentit un léger attouchement sur sa main pâle posée sur la table. Les doigts bruns, boudinés de Rolf, avec leurs poils noirs en dessous et en dessus des jointures touchaient les siens. Pendant un instant il s’était arrêté de parler, mais à présent le flot de paroles reprit, plus pressant, plus insistant. Elle retira ses mains.
Il disait :
« …et puis vous aurez la plus belle robe de mariée que vous ayez jamais vue… et un bouquet. Tout ce que vous pourrez désirer, Louise, tout… »
Une robe de mariée ! Et des fleurs !… même s’il ne pouvait y avoir de pasteur ! Eh bien, pourquoi cet imbécile n’en avait-il encore jamais parlé…
*
* *
Rolf s’interrompit au beau milieu d’une phrase, se rendant brusquement compte que Louise avait dit très clairement :
« Oui, Rolf, si vous le désirez, je consens à vous épouser. »
Étourdi, il désirait qu’elle répétât ces paroles, mais n’osait lui demander : « Qu’avez-vous dit ? » de crainte de recevoir une réponse fantaisiste quelconque ou même pas de réponse du tout. Il aspira une profonde bouffée d’air et demanda :
« Aujourd’hui, Louise ? »
Elle répondit :
« Eh bien, aujourd’hui… je ne sais pas trop… naturellement, si vous croyez pouvoir prendre toutes les dispositions en temps utile… mais il ne me semble pas… »
Une vague de triomphe déferla à travers le corps de Smith. Maintenant il avait l’avantage et ne manquerait certainement pas d’en profiter.
« Dites oui, chérie, la pressa-t-il. Dites oui et rendez-moi l’homme le plus heureux… »
Il s’embrouilla alors dans le reste de sa phrase, mais cela n’avait aucune importance. Elle hocha la tête d’un air soumis.
« Tout ce que vous estimerez être pour le mieux, Rolf. »
Il se leva et elle l’autorisa à poser sur sa joue desséchée un léger baiser.
« Nous allons partir immédiatement faire le nécessaire, dit-il. Cependant, je vous prie de m’excuser encore pendant un petit instant. »
Il attendit qu’elle lui réponde :
« Naturellement. » Et puis il la quitta.
Ses pas laissèrent des traces sur le tapis recouvert de poussière, des traces se dirigeant vers le bout de la pièce. Maintenant il n’aurait plus que quelques heures à lui parler aussi simplement et aussi gentiment et puis elle serait enchaînée à lui pour toujours. Après il pourrait faire ce qu’il voudrait d’elle… même la battre si cela lui faisait plaisir, la soumettre à n’importe quelle marque de son dédain et de sa répulsion, en user à sa guise. Et alors, il ne serait pas aussi mauvais que ça d’être le dernier homme sur la Terre… pas mauvais du tout. Elle pourrait peut-être lui donner une fille…
Il trouva la porte des lavabos et entra. Il fit un pas à l’intérieur et se figea, sa jambe s’arrêtant dans son mouvement en avant, il était subitement et totalement paralysé. La crise !… cette satanée crise qui l’avait déjà frappé une fois aussi soudainement, et dont la piqûre faite par Louise l’avait heureusement tiré. La panique l’envahit lorsqu’il essaya de tourner la tête et ne réussit pas à le faire… lorsqu’il essaya de pousser un cri et n’y parvint pas davantage… Derrière lui il avait entendu un léger déclic, lorsque la porte, poussée par le ferme-porte hydraulique, s’était refermée… pour toujours.
Cette porte n’était pas verrouillée, mais de l’autre côté, sur une plaque, elle portait l’indication : MESSIEURS.
Not with a baug.
© Damon Knight, 1950
© Éditions Opta, pour la traduction.