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Přemysl Otakar II, fils de Venceslas Ier, porte, tout comme son grand-père, le nom de son aïeul, Přemysl le Laboureur qui, en des temps immémoriaux, fut pris pour époux par la reine Libuše, légendaire fondatrice de Prague. Plus qu’aucun autre, à ce titre, son grand-père excepté sans doute, Přemysl Otakar II se sent dépositaire de la grandeur du royaume. Et, sur ce point, personne ne peut l’accuser d’avoir démérité : grâce à ses ressources argentifères, la Bohême a dégagé en moyenne, depuis le début de son règne, un revenu annuel de 100 000 marks argent, ce qui en fait, au XIIIe siècle, l’une des régions les plus riches d’Europe, cinq fois plus riche que la Bavière, par exemple.
Mais celui que l’on surnomme « le roi de fer et d’or », ce qui, soit dit entre parenthèses, ne rend guère justice au métal qui fit sa fortune, ne veut pas, comme tous les rois, se contenter de ce qu’il a. Il sait que la prospérité du royaume est étroitement liée à ses mines d’argent, et il veut en accélérer l’exploitation. Tous ces gisements qui dorment, encore inviolés, lui ôtent le sommeil. Il lui faut plus de main-d’œuvre. Et les Tchèques sont des paysans, pas des mineurs.
Otakar, songeur, contemple Prague, sa ville. Des hauteurs de son château, il aperçoit les marchés qui prolifèrent autour de l’immense pont Judith, l’un des premiers édifiés en pierre pour remplacer les anciens faits de bois, situé sur l’emplacement du futur pont Charles, qui relie la Vieille Ville au quartier de Hradčany, pas encore Mala Strana. De petits points colorés s’affairent autour de marchandises en tout genre, étoffes, viande, fruits et légumes, bijoux, métaux ouvragés. Tous ces commerçants sont allemands, il le sait. Les Tchèques sont un peuple de terriens, pas de citadins, et il y a peut-être une pointe de regret, sinon de mépris, dans cette réflexion du souverain. Otakar sait aussi que ce sont les villes qui font le prestige des royaumes, et qu’une noblesse digne de ce nom ne reste pas sur ses terres, mais vient former ce que les Français appellent la cour, auprès du roi. À l’époque, toute l’Europe s’évertue à copier ce modèle, et Otakar, comme les autres, n’échappe pas à l’influence de la courtoisie française, mais la France pour lui ne possède qu’une réalité lointaine et donc assez abstraite. Quand Otakar pense à ce beau concept de chevalerie, ce sont des chevaliers teutoniques qu’il se représente, parce qu’il a combattu à leurs côtés en Prusse, pendant la croisade de 1255. N’a-t-il pas lui-même fondé Königsberg à la pointe de son épée ? Otakar est entièrement tourné vers l’Allemagne parce que les cours allemandes incarnent à ses yeux la noblesse et la modernité. Pour en faire profiter son royaume, il a décidé, contre l’avis de son conseiller palatin et surtout contre l’avis du prévôt de Vyšehrad, son chancelier, d’engager une vaste politique d’immigration allemande en Bohême, justifiée par les besoins de main-d’œuvre pour ses mines. Il s’agira d’inciter des centaines de milliers de colons allemands à venir s’implanter dans son beau pays. En les favorisant, en leur accordant des privilèges fiscaux, et des terres, Otakar espère du même coup trouver des alliés qui affaibliront les positions de la noblesse locale, les Ryzmburk, les Vítek, les Falkenštejn, toujours trop menaçants et avides, qui ne lui inspirent que défiance et dédain. L’Histoire montrera, avec la montée en puissance du patriciat allemand à Prague, à Jihlava, à Kutná Hora, puis dans toute la Bohême et la Moravie, que la stratégie n’était que trop bonne, même si Otakar ne vivra pas assez pour en profiter.
Mais à long terme, il s’agissait quand même d’une très mauvaise idée.
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Au lendemain de l’Anschluss, l’Allemagne, avec une prudence qu’on ne lui connaissait pas, multiplie les communiqués d’apaisement adressés à la Tchécoslovaquie : celle-ci n’a aucunement à craindre une agression prochaine, quand bien même l’annexion de l’Autriche, et le sentiment d’encerclement qu’elle engendre, pourrait légitimement inquiéter les Tchèques.
Ordre est d’ailleurs donné, pour éviter toute tension inutile, que les troupes allemandes qui pénètrent en Autriche ne s’approchent nulle part à moins de 15 ou 20 kilomètres de la frontière tchèque.
Mais dans les Sudètes, la nouvelle de l’Anschluss provoque un enthousiasme extraordinaire. Aussitôt on ne parle plus que de ce fantasme ultime : le rattachement au Reich. Les manifestations, les provocations se multiplient. Une atmosphère de conspiration généralisée s’installe. Les tracts, les brochures de propagande prolifèrent. Les fonctionnaires et les employés allemands entreprennent de saboter systématiquement les ordres du gouvernement tchécoslovaque visant à contenir l’agitation séparatiste. Le boycott des minorités tchèques dans les zones de langue allemande prend une ampleur sans précédent. Beneš dira dans ses Mémoires qu’il a été frappé par cette espèce de romantisme mystique dont tous les Allemands de Bohême ont soudain semblé habités.
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« Le concile de Constance s’est rendu coupable d’avoir appelé nos ennemis naturels, tous les Allemands qui nous entourent, à une lutte injuste contre nous, bien qu’ils n’aient aucune raison de se dresser contre nous, sinon leur inapaisable fureur contre notre langue. »
(Manifeste hussite, vers 1420)
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Une fois, une seule, la France et l’Angleterre ont dit non à Hitler pendant la crise tchécoslovaque. Et encore ! L’Angleterre vraiment du bout des lèvres…
Le 19 mai 1938, des mouvements de troupes allemands sont signalés à la frontière tchèque. Le 20, la Tchécoslovaquie décrète une mobilisation partielle de ses propres troupes, envoyant du même coup un message très clair : si elle subit une agression, elle se défendra.
La France, réagissant avec une fermeté qu’on n’attendait déjà plus d’elle, déclare immédiatement qu’elle tiendra ses engagements envers la Tchécoslovaquie, c’est-à-dire qu’elle lui viendra en aide militairement en cas d’agression allemande.
L’Angleterre, désagréablement surprise par l’attitude française, s’aligne néanmoins sur la position de son alliée. Avec cette petite restriction toutefois qu’il ne sera jamais question, de façon explicite, d’une intervention certaine des forces britanniques en cas de conflit armé. Chamberlain veille à ce que ses diplomates ne franchissent pas le seuil de cette formule embarrassée : « Dans l’éventualité d’un conflit européen, il est impossible de savoir si la Grande-Bretagne ne se trouvera pas entraînée à y prendre part. » On a connu plus décidé.
Hitler se souviendra de ces circonvolutions, mais sur le coup, il s’effraie et recule. Le 23 mai, il fait savoir que l’Allemagne n’a aucune intention agressive envers la Tchécoslovaquie, et fait retirer comme si de rien n’était les troupes massées à la frontière. La version officielle est qu’il s’agissait de simples manœuvres de routine.
Mais Hitler est fou de rage. Il a l’impression d’avoir été humilié par Beneš et il sent cette pulsion guerrière monter en lui. Le 28 mai, il convoque les officiers supérieurs de la Wehrmacht pour leur aboyer ceci : « La Tchécoslovaquie sera rayée de la carte, c’est ma volonté la plus formelle ! »
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Beneš, inquiet du manque d’enthousiasme manifesté par la Grande-Bretagne pour honorer ses engagements, appelle son ambassadeur à Londres pour avoir des nouvelles. La conversation, enregistrée par les services secrets allemands, ne laisse aucun doute sur le peu d’illusions des Tchèques envers leurs homologues anglais, à commencer par Chamberlain, qui s’en prend plein la gueule :
— Le maudit bâtard ne demande qu’à lécher le cul d’Hitler !
— Bourrez-lui encore le crâne ! Faites-lui reprendre ses esprits.
— D’esprit, le vieux chameau n’en a plus, si ce n’est pour flairer le tas de sable nazi et tourner tout autour.
— Alors causez avec Horace Wilson. Dites-lui de prévenir le Premier ministre que l’Angleterre sera elle aussi en danger si nous ne nous montrons pas tous résolus. Pouvez-vous lui faire comprendre ça ?
— Comment voulez-vous parler avec Wilson ? Ce n’est qu’un chacal !
Les Allemands s’empressèrent de transmettre les bandes d’enregistrement aux Anglais. Chamberlain, paraît-il, fut atrocement vexé et ne pardonna jamais aux Tchèques.
Pourtant, c’est à ce même Wilson, conseiller spécial de Chamberlain, venu proposer de sa part une tentative de conciliation entre Allemands et Tchèques, avec arbitrage britannique, que, peu de temps après, Hitler parlera en ces termes :
« Qu’est-ce que j’en ai à foutre, d’une représentation britannique ! Le vieux chien merdeux est fou s’il pense me posséder de cette façon ! »
Wilson s’étonnera :
« Si Herr Hitler se réfère au Premier ministre, je peux lui assurer que le Premier ministre n’est pas fou, mais seulement intéressé au sort de la paix. »
Hitler, alors, se laissera franchement aller :
« Les remarques de ses lèche-cul ne m’intéressent pas. La seule chose qui m’intéresse, c’est mon peuple de Tchéquie ; mon peuple torturé, assassiné par cet immonde pédéraste de Beneš ! Je ne le supporterai pas davantage. C’est plus qu’un bon Allemand n’en peut supporter ! Vous m’entendez, stupide pourceau ? »
Donc il y a au moins un point sur lequel les Tchèques et les Allemands semblent avoir été d’accord : Chamberlain et sa clique étaient de gros lèche-cul.
Mais, curieusement, Chamberlain se formalisait beaucoup moins des insultes allemandes que des tchèques, et on peut estimer a posteriori que c’est dommage.
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C’est un discours édifiant que prononce sur les ondes, le 21 août 1938, Edouard Daladier, notre bon président du Conseil :
« En face d’Etats autoritaires qui s’équipent et qui s’arment sans aucune considération de la durée du travail, à côté d’Etats démocratiques qui s’efforcent de retrouver leur prospérité et d’assurer leur sécurité et qui ont adopté la semaine des 48 heures, la France, plus appauvrie en même temps que plus menacée, s’attardera-t-elle à des controverses qui risquent de compromettre son avenir ? Tant que la situation internationale demeurera aussi délicate, il faut qu’on puisse travailler plus de 40 heures, et jusqu’à 48 heures dans les entreprises qui intéressent la défense nationale. »
En lisant la retranscription de son discours, je me suis dit que décidément, remettre les Français au travail était un fantasme éternel de la droite française. J’étais scandalisé que les élites réactionnaires, prenant si peu la mesure de la situation, ne songent qu’à utiliser la crise des Sudètes pour régler leurs comptes avec le Front populaire. Il faut dire qu’en 1938, dans la presse bourgeoise, les éditorialistes stigmatisaient sans vergogne les travailleurs qui ne pensaient qu’à profiter de leurs petits congés payés.
Mais mon père m’a opportunément rappelé que Daladier était un radical-socialiste, en conséquence de quoi il avait dû participer au Front populaire. Je viens de vérifier et en effet, c’est stupéfiant : Daladier était ministre de la défense nationale dans le gouvernement de Léon Blum ! J’en ai le souffle coupé. C’est à peine si je parviens à récapituler : Daladier, ancien ministre de la Défense nationale du Front populaire, invoque des questions de défense nationale, non pas pour empêcher Hitler de démembrer la Tchécoslovaquie, mais pour revenir sur la semaine de 40 heures, c’est-à-dire justement l’un des acquis du Front populaire. À ce degré de bêtise politique, la trahison devient presque une œuvre d’art.
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26 septembre 1938, Hitler doit haranguer les foules massées au Palais des Sports de Berlin. Il se fait la main sur une délégation britannique qui vient lui communiquer le refus des Tchèques d’évacuer les Sudètes séance tenante : « On traite les Allemands comme des nègres ! Le 1er octobre, je ferai ce qu’il me plaira de la Tchécoslovaquie. Si la France et l’Angleterre décident d’attaquer, grand bien leur fasse ! Je m’en fous complètement ! Inutile de poursuivre les négociations, cela ne rime à rien ! » Et il sort.
Puis, à la tribune, devant son public fanatisé :
« Pendant vingt ans, les Allemands de Tchécoslovaquie ont dû subir les persécutions des Tchèques. Pendant vingt ans, les Allemands du Reich ont contemplé ce spectacle. Je veux dire plutôt qu’ils ont été forcés de rester spectateurs : non pas que le peuple allemand ait jamais accepté cette situation, mais il était sans armes, il ne pouvait aider ses frères contre ceux qui les martyrisaient. Aujourd’hui, c’est différent. Et le monde des démocraties s’indigne ! Nous avons appris, durant ces années, à mépriser les démocrates de ce monde. Dans toute notre époque, nous n’avons rencontré qu’un seul Etat comme grande puissance européenne, et, à la tête de cet Etat, un seul homme qui ait de la compréhension pour la détresse de notre peuple : c’est mon grand ami Benito Mussolini (la foule crie : Heil Duce !). M. Beneš est à Prague, persuadé qu’il ne peut rien lui arriver parce qu’il a derrière lui la France et l’Angleterre (hilarité prolongée). Mes compatriotes, je crois que le moment est venu de parler clair et net. M. Beneš a un peuple de sept millions d’individus derrière lui, et ici il y a un peuple de soixante-quinze millions d’hommes (applaudissements enthousiastes). J’ai assuré le Premier ministre britannique qu’une fois ce problème résolu, il n’y aurait plus de problèmes territoriaux en Europe. Nous ne voulons pas de Tchèques dans le Reich, mais je déclare au peuple allemand : en ce qui concerne la question des Sudètes, ma patience est à bout. Maintenant, M. Beneš a la paix ou la guerre entre ses mains. Ou bien il acceptera cette offre et donnera enfin la liberté aux Allemands des Sudètes, ou bien nous irons chercher cette liberté nous-mêmes.
Que le monde le sache bien. »
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C’est à la crise des Sudètes que l’on doit les premiers témoignages formels de la folie du Führer. À cette époque, l’évocation de Beneš et des Tchèques le mettait dans une telle rage qu’il pouvait perdre complètement le contrôle de lui-même. C’est ainsi qu’on rapporte l’avoir vu se jeter sur le plancher et mâcher les bords du tapis. Ces crises de démence lui valurent très vite, dans les milieux encore hostiles au nazisme, le surnom de Teppichfresser (« bouffeur de tapis »). Je ne sais pas s’il a conservé par la suite cette habitude de mâchouilleur enragé, ou si ce symptôme a disparu après Munich[1].
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28 septembre 1938, trois jours avant les accords. Le monde retient son souffle. Hitler est plus menaçant que jamais. Les Tchèques savent que s’ils abandonnent aux Allemands la barrière naturelle que constitue pour eux la région des Sudètes, ils sont morts. Chamberlain déclare : « N’est-il pas effroyable, fantastique, inouï, que nous soyons en train de creuser des abris à cause d’une querelle surgie dans un pays lointain, entre des gens dont nous ne connaissons rien ? »
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Saint-John Perse appartient à cette famille d’écrivains-diplomates, tels Claudel ou Giraudoux, qui me dégoûte comme la gale. Dans son cas, cette répugnance instinctive me semble particulièrement justifiée, si l’on considère son comportement pendant septembre 1938.
Alexis Leger (c’est son vrai nom, et léger, il le fut en effet) accompagne Daladier à Munich en tant que secrétaire général du Quai d’Orsay. Pacifiste jusqu’auboutiste, il a œuvré sans relâche pour convaincre le président du Conseil français de céder à toutes les exigences allemandes. Il est présent quand on fait entrer les représentants tchèques afin de les informer de leur sort, douze heures après la signature de l’accord décidé sans eux.
Hitler et Mussolini sont déjà partis, Chamberlain bâille ostensiblement et Daladier dissimule mal sa nervosité derrière une hauteur embarrassée. Lorsque les Tchèques anéantis demandent si on attend de leur gouvernement une réponse ou une déclaration quelconque, il est possible que ce soit la honte qui lui ôte la parole (que ne l’a-t-elle étouffé, lui et les autres !). C’est donc son collaborateur qui se charge de répondre, avec une arrogance et une désinvolture que le ministre tchèque des Affaires étrangères, son interlocuteur, a commentées par la suite d’une remarque laconique sur laquelle nous devrions tous méditer : « C’est un Français. »
L’accord étant conclu, aucune réponse n’est attendue. En revanche, le gouvernement tchèque doit envoyer son représentant à Berlin aujourd’hui même, à 15 heures au plus tard (il est 3 heures du matin) pour assister à la séance de la commission chargée d’appliquer l’accord. Samedi, un officier tchécoslovaque devra également se rendre à Berlin pour régler les détails de l’évacuation. Le ton du diplomate se durcit au fur et à mesure qu’il profère ses injonctions. En face de lui, l’un des deux représentants tchèques fond en larmes. Impatienté, et comme pour justifier sa brutalité, il ajoute que l’atmosphère commence à devenir dangereuse pour le monde entier. Sans blague !
C’est donc un poète français qui prononce quasi performativement la sentence de mort de la Tchécoslovaquie, le pays que j’aime le plus au monde.
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Aux portes de son hôtel à Munich, un journaliste l’interroge :
— Mais enfin, monsieur l’Ambassadeur, cet accord, c’est quand même un soulagement, non ?
Silence. Puis le secrétaire du Quai d’Orsay soupire :
— Ah oui, un soulagement… comme lorsqu’on a fait dans sa culotte !
Cette révélation tardive doublée d’un bon mot ne suffit pas à rattraper son attitude infâme. Saint-John Perse s’est conduit comme une grosse merde. Lui aurait dit, avec cette préciosité ridicule de diplomate compassé, « un excrément ».
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Dans le Times, sur Chamberlain : « Jamais conquérant à la suite d’une victoire remportée sur un champ de bataille n’était revenu paré de plus nobles lauriers. »
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Chamberlain au balcon à Londres : « Mes chers amis, dit-il, pour la seconde fois dans notre histoire la paix dans l’honneur a été rapportée d’Allemagne à Downing Street. Je crois que cette fois, c’est la paix notre vie durant. »
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Krofta, le ministre des Affaires étrangères tchèque : « On nous a imposé cette situation ; maintenant c’est notre tour ; demain ce sera celui des autres. »
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Par une forme de pédanterie puérile, je me faisais scrupule de ne pas mentionner la plus célèbre phrase française de toute cette sombre affaire, mais je ne peux pas ne pas citer Daladier, à sa descente d’avion, acclamé par la foule : « Ah, les cons ! Les cons, s’ils savaient ce qui les attend !…. »
Certains doutent d’ailleurs qu’il ait jamais prononcé ces mots, qu’il ait eu cette lucidité, et ce résidu de panache. C’est Sartre qui aurait propagé la citation apocryphe, dans son roman Le Sursis.
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Dans tous les cas, les propos que Churchill tient à la Chambre des communes se signalent par plus de clairvoyance, et, comme toujours, plus de grandeur :
« Nous avons essuyé une défaite totale et absolue. »
(Churchill doit s’interrompre de longues minutes jusqu’à ce que les sifflets et les cris de protestation cessent.)
« Nous sommes au sein d’une catastrophe d’une ampleur sans seconde. Le chemin des bouches du Danube, le chemin de la mer Noire est ouvert. L’un après l’autre tous les pays d’Europe centrale et de la vallée du Danube seront entraînés dans le vaste système de la politique nazie émanant de Berlin. Et n’allez pas croire que ce soit la fin, non, ce n’est que le commencement… »
Peu de temps après, Churchill fait la synthèse en prononçant son chiasme immortel :
« Vous deviez choisir entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur. Et vous aurez la guerre. »
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« Elle sonne, elle sonne, la cloche de la trahison
Qui sont ces mains qui l’ont mise en branle ?
La douce France, la fière Albion,
Et nous les avons aimées. »
(František Halas)
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« Sur le demi-cadavre d’une nation trahie, la France est rendue à la belote et à Tino Rossi. »
(Montherlant)
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Face aux prétentions arrogantes de l’Allemagne, les deux grandes démocraties de l’Ouest se sont écrasées, Hitler peut jubiler. Mais bien au contraire, il rentre à Berlin de fort méchante humeur, maudissant Chamberlain : « Cet individu m’a privé de mon entrée à Prague ! » Qu’a-t-il à faire, en effet, de quelques montagnes de plus ? En contraignant le gouvernement tchèque à toutes les concessions, la France et l’Angleterre, ces deux nations sans courage, ont momentanément ôté au dictateur allemand la possibilité de réaliser son véritable objectif : non pas seulement amputer, mais « rayer la Tchécoslovaquie de la carte », c’est-à-dire la transformer en province du Reich. Sept millions de Tchèques, soixante-quinze millions d’Allemands… partie remise…
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En 1946, à Nuremberg, le représentant de la Tchécoslovaquie demandera à Keitel, chef de l’état-major allemand : « Le Reich aurait-il attaqué la Tchécoslovaquie en 1938, si les puissances occidentales avaient soutenu Prague ? » À quoi Keitel répondra : « Certainement non. Militairement, nous n’étions pas assez forts. »
Hitler peut bien pester. La France et l’Angleterre lui ont grand ouvert une porte dont il n’avait pas la clé. Et, bien évidemment, l’ont incité, en affichant une telle complaisance, à recommencer.
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C’est ici que tout a commencé, au Bürgerbräukeller, la grande brasserie de Munich, il y a exactement quinze ans. Mais ce soir, pour une fois, l’heure n’est pas vraiment aux commémorations, quand bien même trois mille personnes se sont encore déplacées. Les orateurs se sont succédé à la tribune et tous ont crié vengeance ; avant-hier, à Paris, un Juif de 17 ans a tué un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne, parce qu’on avait déporté son père. Heydrich est bien placé pour savoir que la perte n’est pas bien grande : le secrétaire d’ambassade était surveillé par la Gestapo parce qu’il était convaincu d’antinazisme. Mais il y a là une occasion à saisir. Göbbels lui a confié une mission d’envergure. Tandis que la soirée bat son plein, Heydrich dicte ses ordres : les manifestations spontanées auront lieu dans la nuit. Tous les bureaux de la police d’Etat doivent immédiatement prendre contact avec les responsables du Parti et avec ceux de la SS. Les manifestations qui vont avoir lieu ne seront pas réprimées par la police. Seules devront être prises des mesures ne comportant aucun danger pour la vie et les biens des Allemands (par exemple, les synagogues ne seront incendiées que si le feu ne risque pas d’atteindre les bâtiments avoisinants). Les maisons de commerce et les appartements privés des Juifs peuvent être détruits mais non pillés. On devra arrêter autant de Juifs, surtout les riches, que peuvent en contenir les prisons actuellement existantes. Dès leur arrestation, il conviendra de se mettre immédiatement en rapport avec les camps de concentration appropriés, afin de les interner le plus tôt possible. L’ordre est transmis à 1 h 20.
Les SA se sont déjà mis en route, les SS leur emboîtent le pas. Dans les rues de Berlin, et de toutes les grandes villes d’Allemagne, les vitres des magasins juifs volent en éclats, les meubles des appartements juifs passent par la fenêtre, et les Juifs eux-mêmes sont molestés, quand ils ne sont pas arrêtés, voire abattus. On a vu des machines à écrire, des machines à coudre, et même des pianos écrasés sur le sol. Toute la nuit, les exactions se poursuivent. Les honnêtes gens se terrent chez eux, les plus curieux assistent au spectacle, en se gardant d’intervenir, comme des fantômes silencieux, sans que l’on puisse déterminer la nature de leur silence, complice, désapprobateur, incrédule, satisfait. Quelque part en Allemagne, on frappe à la porte d’une vieille dame de 81 ans. Quand elle ouvre aux SA, elle ricane : « J’ai des visiteurs de marque, ce matin ! » Mais quand les SA lui demandent de s’habiller et de les suivre, elle s’assoit sur son canapé et déclare : « Je ne m’habillerai pas et je n’irai nulle part. Faites de moi ce que vous voulez. » Et quand elle répète : « Faites de moi ce que vous voulez », le chef de l’escouade dégaine et lui tire dans la poitrine. Elle s’écroule sur son canapé. Il lui loge une deuxième balle dans la tête. Elle tombe du canapé et roule sur elle-même. Mais elle n’est pas encore morte. La tête tournée vers la fenêtre, elle émet un léger râle. Alors le chef lui tire une troisième balle, au milieu du front, à dix centimètres.
Ailleurs, un SA monte sur le toit d’une synagogue saccagée et brandit des rouleaux de la Torah en hurlant : « Torchez-vous avec, Juifs ! » Et il les lance comme des serpentins de carnaval. Déjà ce style inimitable.
Dans le rapport du maire d’une petite ville, on peut lire : « L’action contre les Juifs s’est déroulée avec célérité et sans tension particulière. Suite aux mesures prises, un couple juif s’est jeté dans le Danube. »
Toutes les synagogues brûlent, mais Heydrich, qui connaît son métier, a ordonné qu’on transfère toutes les archives qu’on pourrait y trouver au QG du SD. Des caisses de documents parviennent à la Wilhelmstrasse. Les nazis aiment brûler les livres, mais pas les registres. Efficacité allemande ? Qui sait si des SA ne se sont pas torchés avec de précieuses archives…
Le lendemain, c’est à Göring qu’Heydrich fait parvenir un premier rapport confidentiel : l’importance des destructions en ce qui concerne les boutiques et les maisons juives ne peut être encore vérifiée par les chiffres. 815 magasins détruits, 171 maisons d’habitation incendiées ou détruites n’indiquent qu’une fraction des véritables dégâts. Le feu a été mis à 119 synagogues et 76 autres ont été complètement détruites. 20 000 Juifs ont été arrêtés. On a signalé 36 morts. Les blessés graves sont également au nombre de 36. Les tués et les blessés sont tous juifs.
On a aussi informé Heydrich de cas de viols : en l’espèce, il s’agit d’une violation caractérisée des lois raciales de Nuremberg. En conséquence de quoi, les coupables seront arrêtés, chassés du Parti et remis à la Justice. Ceux qui ont tué, en revanche, ne seront pas inquiétés.
Deux jours plus tard, au ministère des Transports aériens, Göring préside une réunion afin de trouver un moyen de faire endosser par les Juifs le coût des dégâts occasionnés. En effet, comme le fait remarquer le porte-parole des compagnies d’assurances, rien que le prix des carreaux cassés s’élève à cinq millions de marks (c’est pourquoi on parlera de « nuit de cristal »). Or, il se trouve que les propriétaires des boutiques juives sont souvent des Aryens, qu’il faut indemniser. Göring fulmine. Personne n’avait pensé au coût économique de l’opération, et le ministre de l’Economie moins qu’un autre, apparemment. Il crie à Heydrich qu’il aurait mieux valu tuer deux cents Juifs que de détruire autant d’objets précieux. Heydrich, vexé, lui répond qu’il y a eu 35 Juifs tués.
Au fur et à mesure que l’on trouve des solutions pour faire payer les dégâts par les Juifs eux-mêmes, Göring se calme et l’ambiance devient plus légère. Heydrich l’écoute plaisanter avec Göbbels sur la création de réserves de Juifs dans la forêt. Selon Göbbels, il faudrait y introduire certains animaux qui ont foutrement l’air juif, comme l’élan, avec son nez crochu. Toute l’assistance rit de bon cœur, sauf le responsable des compagnies d’assurances, pas convaincu par le plan de financement élaboré par le feld-maréchal. Et sauf Heydrich.
À la fin de la réunion, quand on a décidé de confisquer tous leurs biens aux Juifs et de leur interdire toute forme de participation aux affaires, il juge utile de recentrer le débat :
— Même si les Juifs sont éliminés de la vie économique, le problème majeur demeure. Il consiste à chasser les Juifs hors d’Allemagne. En attendant, suggère-t-il, il faudrait les affubler d’un signe distinctif pour qu’on puisse les reconnaître.
— Un uniforme ! s’exclame Göring, toujours friand des choses vestimentaires.
— Un insigne, plutôt, répond Heydrich.
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La réunion, toutefois, ne s’achève pas sur cette note prophétique. Les Juifs sont dorénavant exclus des écoles publiques, des hôpitaux publics, des plages et des stations balnéaires. Ils doivent faire leurs courses à des horaires restreints. En revanche, suite aux objections de Göbbels, on renonce à leur réserver un wagon ou un compartiment à part dans les transports en commun : qu’arriverait-il en effet en cas de forte affluence ? Les Allemands s’entasseraient tandis que les Juifs auraient leur wagon pour eux tout seuls ! Bref, le niveau des débats atteint des sommets de technicité et de précision.
Heydrich propose encore d’autres restrictions de déplacement. Göring, complètement remis de sa colère passagère, soulève alors, mine de rien, une question fondamentale : « Mais, mon cher Heydrich, vous ne pourrez éviter de créer des ghettos sur une très grande échelle, dans toutes les grandes villes. Il faudra bien en arriver là. »
Heydrich répond, paraît-il, sur un ton péremptoire :
« Sur le problème des ghettos, je voudrais tout de suite définir ma position. Du point de vue policier, j’estime impossible d’établir un ghetto sous forme d’un quartier complètement isolé, où ne vivraient que des Juifs. On ne peut pas contrôler un ghetto où le Juif se mêle à toute la population juive. Cela fait forcément un abri de criminels, et aussi un foyer d’épidémies. Nous ne voulons pas laisser les Juifs habiter les mêmes immeubles que la population allemande ; mais actuellement, dans les îlots d’habitation ou dans les immeubles, les Allemands forcent le Juif à se tenir correctement. Il vaut mieux le contrôler en le maintenant sous les regards vigilants de toute la population que de l’entasser par milliers dans un quartier où je ne peux pas contrôler convenablement sa vie quotidienne avec des agents en uniforme. »
Raoul Hilberg voit dans ce « point de vue policier » la conception qu’Heydrich se fait à la fois de son métier et de la société allemande : la population tout entière est considérée comme une sorte de police auxiliaire, à charge pour elle de surveiller et de lui signaler tout comportement suspect chez les Juifs. L’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943, que l’armée allemande mettra trois semaines à écraser, validera son analyse : les Juifs, il faut quand même s’en méfier. Par ailleurs, il sait aussi que les microbes ne font pas de distinctions de races.
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Physiquement, Mgr Tiso est un petit gros. Historiquement, sa place est aux côtés des plus grands collaborateurs. Sa haine du pouvoir central tchèque aura scellé son destin de Pétain slovaque. L’archevêque de Bratislava a œuvré sa vie entière pour l’indépendance de son pays et aujourd’hui, grâce à Hitler, il touche au but. Le 13 mars 1939, alors que les divisions de la Wehrmacht sont sur le point d’envahir la Bohême et la Moravie, le chancelier du Reich reçoit le futur président slovaque.
Comme toujours, Hitler parle, et son interlocuteur écoute. En l’occurrence, Tiso ne sait pas s’il doit se réjouir ou trembler. Pourquoi ce qu’il a souhaité depuis toujours doit-il advenir sous forme d’ultimatum et de chantage ?
Hitler explique : la Tchécoslovaquie doit à la seule Allemagne de ne pas avoir été mutilée davantage. Le Reich, en se contentant d’annexer la région des Sudètes, a fait preuve d’une grande mansuétude. Pourtant, les Tchèques ne lui ont manifesté aucune reconnaissance. Au cours des dernières semaines, la situation est devenue impossible. Trop de provocations. Les Allemands qui résident encore là-bas sont opprimés et persécutés. C’est l’esprit du gouvernement Beneš qui revient (à ce nom, Hitler s’échauffe).
Les Slovaques l’ont déçu. Après Munich, il s’est brouillé avec ses amis les Hongrois parce qu’il n’a pas permis qu’ils s’emparent de la Slovaquie. Il croyait alors que les Slovaques voulaient leur indépendance.
La Slovaquie désire-t-elle, oui ou non, son indépendance ? C’est une question, non pas de jours, mais d’heures. Si la Slovaquie veut son indépendance, il l’aidera, et la prendra sous sa protection. Mais si elle refuse de se séparer de Prague, ou si même elle hésite, il abandonnera la Slovaquie à son destin : elle sera le jouet d’événements dont il ne sera plus responsable.
À ce moment précis, Hitler se fait remettre par Ribbentrop un rapport, dont il prétend qu’il vient d’arriver, qui révèle des mouvements de troupes hongroises à la frontière slovaque. Cette petite mise en scène permet à Tiso, s’il en était besoin, de bien saisir l’urgence de la situation, ainsi que les deux termes de l’alternative : soit la Slovaquie déclare son indépendance pour faire allégeance à l’Allemagne, soit elle se fait avaler par la Hongrie.
Tiso répond : les Slovaques sauront se montrer dignes de la bienveillance du Führer.
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En échange de la cession des Sudètes à l’Allemagne, la Tchécoslovaquie s’était vu garantir à Munich l’intégrité de ses nouvelles frontières par la France et l’Angleterre. Mais l’indépendance de la Slovaquie modifie la donne. Peut-on protéger un pays qui n’existe plus ? L’engagement a été pris avec la Tchécoslovaquie, pas avec la Tchéquie seule. C’est ce que répondent les diplomates anglais à leurs homologues de Prague venus demander leur aide. Nous sommes à la veille de l’invasion allemande. La lâcheté de la France et de l’Angleterre, cette fois-ci, peut s’exercer en toute légalité.
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Le 14 mars 1939, à 22 h 40, un train en provenance de Prague entre en gare d’Anhalt, à Berlin. Il en descend un vieillard vêtu de noir, la lèvre pendante, le cheveu rare, l’œil éteint. Le président Hácha, qui a remplacé Beneš après Munich, est venu supplier Hitler d’épargner son pays. Il n’a pas pris l’avion parce qu’il est malade du cœur, sa fille l’accompagne, ainsi que son ministre des Affaires étrangères.
Hácha redoute ce qui l’attend ici. Il sait que des troupes allemandes ont déjà franchi la frontière, et se massent tout autour de la Bohême. Une invasion est imminente, et il n’a fait le déplacement que pour négocier une reddition honorable. Je suppose qu’il serait tout prêt à accepter des conditions similaires à celles imposées à la Slovaquie : un statut de nation indépendante mais sous tutelle allemande. Ce qu’il craint, c’est ni plus ni moins la disparition totale de son pays.
Aussi, lorsqu’il pose le pied sur le quai, quelle n’est pas sa surprise d’être accueilli par une garde d’honneur. Le ministre des Affaires étrangères, Ribbentrop, s’est déplacé en personne. Il offre une magnifique gerbe de fleurs à sa fille. Le cortège qui emmène la délégation tchèque est digne d’un chef d’Etat, ce qu’il est encore. Hácha respire un peu mieux. Les Allemands l’ont installé dans la plus belle suite du somptueux hôtel Adlon. Sur son lit sa fille trouve une boîte de chocolats, cadeau personnel du Führer.
Le président tchèque est conduit à la Chancellerie, où là ce sont des SS qui forment la garde d’honneur. Hacha se rassérène quelque peu.
Son impression, toutefois, se nuance lorsqu’il pénètre dans le bureau du chancelier. Aux côtés d’Hitler, il reconnaît Göring et Keitel, dont la présence, en tant que chefs de l’armée allemande, n’augure rien de bon. La mine d’Hitler n’est pas non plus celle qu’il pouvait espérer au vu du bon accueil qu’on lui avait réservé jusque-là. Le peu d’assurance qu’il s’était recomposé s’envole, et Emil Hácha, à ce moment précis, s’enfonce irrémédiablement dans la tourbe de l’Histoire.
« Je puis assurer le Führer, dit-il au traducteur, que je ne me suis jamais mêlé de politique. Je n’ai pour ainsi dire jamais croisé Beneš et Masaryk, et pour autant que cela m’est arrivé, je les ai trouvés antipathiques. J’ai toujours eu la plus grande aversion pour le gouvernement Beneš, à tel point qu’après Munich je me suis demandé si c’était une bonne chose que nous restions un Etat indépendant. Je suis convaincu que la destinée de la Tchécoslovaquie est entre les mains du Führer, et je suis convaincu qu’elle est entre de bonnes mains. Le Führer, j’en suis sûr, est précisément homme à comprendre mon point de vue lorsque je lui dis que la Tchécoslovaquie a droit à une existence nationale. On blâme la Tchécoslovaquie parce qu’il y a encore trop de partisans de Beneš, mais mon gouvernement s’emploie par tous les moyens à les réduire au silence. »
Hitler prend à son tour la parole et ses propos, selon le témoignage du traducteur, changent Hácha en statue de pierre :
« Le voyage entrepris par le président, malgré son âge, peut être très profitable à son pays. L’Allemagne, en effet, se prépare à intervenir dans les heures qui viennent. Je ne nourris aucune inimitié contre aucune nation. Si l’Etat-moignon de Tchécoslovaquie a continué d’exister, c’est uniquement parce que je l’ai bien voulu, et que j’ai loyalement respecté mes engagements. Mais même après le départ de Beneš, l’attitude de la Tchécoslovaquie n’a pas changé ! Je vous avais prévenus ! J’avais dit que si les provocations continuaient, je détruirais intégralement l’Etat tchécoslovaque ! Et elles n’ont jamais cessé ! Maintenant les dés sont jetés… J’ai donné ordre aux troupes allemandes d’envahir le pays et décidé d’incorporer la Tchécoslovaquie dans le Reich allemand. »
Le traducteur a déclaré, à propos d’Hácha et de son ministre : « Seuls leurs yeux montraient qu’ils étaient vivants. »
Hitler poursuit :
« Demain à 6 heures, l’armée allemande pénétrera en Tchécoslovaquie de tous les côtés à la fois et l’aviation allemande occupera les aérodromes. Deux éventualités sont possibles.
Ou bien l’entrée des troupes allemandes donne lieu à des combats – dans ce cas la résistance sera brisée par la force brutale.
Ou bien l’entrée des troupes allemandes a lieu de manière pacifique, et j’accorderai alors sans difficulté à la Tchéquie un régime qui lui soit propre dans une large mesure… l’autonomie et une certaine liberté nationale.
Ce n’est pas la haine qui m’anime, mon seul but est la protection de l’Allemagne, mais si la Tchécoslovaquie n’avait pas cédé à Munich, j’aurais exterminé le peuple tchèque sans hésitation, et personne n’aurait pu m’en empêcher ! Aujourd’hui, si les Tchèques veulent se battre, l’armée tchèque aura cessé d’exister dans les deux jours. Naturellement, il y aura aussi des victimes parmi les Allemands, ce qui alimentera une haine contre le peuple tchèque qui me contraindra, par souci d’autoconservation, à ne pas accorder l’autonomie.
Le monde se moque de votre sort. Quand je lis la presse étrangère, la Tchécoslovaquie me fait pitié. Elle me fait penser à la célèbre citation d’Othello : “Le Maure a fait son devoir, le Maure peut partir…” »
Il paraît que cette citation est proverbiale en Allemagne, mais je ne comprends pas bien pourquoi Hitler l’a placée ici, ni ce qu’il a voulu dire… Qui est le Maure ? La Tchécoslovaquie ? Mais en quoi a-t-elle fait son devoir ? Et où pourrait-elle partir ?
Première hypothèse : du point de vue allemand, la Tchécoslovaquie a servi les démocraties occidentales par son existence même, en affaiblissant l’Allemagne après 1918. Maintenant qu’elle a rempli sa mission, elle peut cesser d’exister. Mais c’est pour le moins inexact : la création de la Tchécoslovaquie a entériné le démantèlement de l’Autriche-Hongrie, pas de l’Allemagne. De plus, si le devoir de la Tchécoslovaquie avait été d’affaiblir l’Allemagne, 1939 semble un moment peu opportun pour l’abandonner, à l’heure où l’Allemagne reconstitue sa puissance, annexe l’Autriche et se fait de plus en plus menaçante.
Ou alors, deuxième hypothèse : le Maure représente les démocraties de l’Ouest, qui ont fait ce qu’elles ont pu à Munich pour limiter la casse (le Maure a fait son devoir), mais qui se garderont bien d’intervenir désormais (le Maure peut partir)… Sauf qu’on sent bien que dans la bouche d’Hitler, le Maure incarne la victime, l’étranger qu’on utilise, et désigne la Tchécoslovaquie.
Troisième hypothèse : Hitler ne sait pas trop lui-même ce qu’il a voulu dire ; il n’a simplement pas résisté à l’envie de placer une citation, et sa mince culture littéraire ne lui a pas permis d’en trouver une plus adéquate. Dans ce cas, il aurait peut-être pu se contenter d’un « Vae victis ! » plus adapté à la situation, simple mais toujours efficace. Ou bien carrément se taire, puisque, comme dit Shakespeare, justement, « le crime, bien que dénué de parole, s’exprime avec une merveilleuse éloquence »…
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Devant le Führer, Hácha s’est complètement écrasé. Il a déclaré que la situation était très claire et que résister serait une folie. Mais il est déjà 2 heures du matin, cela ne lui laisse que quatre heures pour empêcher le peuple tchèque de se défendre. Selon Hitler, la machine militaire allemande est déjà en marche (c’est vrai) et rien ne pourra l’arrêter (en tout cas personne ne semble désireux d’essayer). Il faut qu’Hácha signe la capitulation immédiatement, et en informe Prague. L’alternative présentée par Hitler est très simple : soit la paix maintenant et une longue collaboration entre les deux peuples, soit l’anéantissement de la Tchécoslovaquie.
Complètement pétrifié, le président Hácha a été remis entre les mains de Göring et Ribbentrop. Assis à une table, il est face au document, qu’il n’a plus qu’à signer. Il a déjà le stylo à la main, mais sa main tremble. Le stylo s’arrête avant de se poser sur le papier. En l’absence du Führer, qui reste rarement pour régler les détails, Hácha a un sursaut. « Je ne peux pas signer ça, dit-il. Si je signe la capitulation, je serai à jamais maudit par mon peuple. » C’est parfaitement exact.
Aussi Göring et Ribbentrop doivent-ils s’employer à convaincre Hácha qu’il est trop tard pour reculer. Cela engendre cette scène burlesque où, d’après les témoignages, les deux ministres nazis se mettent littéralement à pourchasser Hácha autour de la table, lui remettant sans cesse le stylo dans la main, le sommant de s’asseoir et de signer ce foutu document. En même temps, Göring vocifère sans interruption : si Hácha persévère dans son refus, la moitié de Prague sera détruite dans deux heures par l’aviation allemande… pour commencer ! Des centaines de bombardiers n’attendent qu’un ordre pour décoller, ordre qu’ils recevront à 6 heures si la capitulation n’est pas signée.
Sur ces entrefaites, Hácha titube, et s’évanouit. Maintenant, ce sont les deux nazis qui sont pétrifiés devant son corps inerte. Il faut absolument le ranimer car s’il meurt, on accusera Hitler de l’avoir fait assassiner, en pleine Chancellerie. Fort heureusement, on possède sous la main un as de la piqûre, le docteur Morell, celui qui dopera Hitler aux amphétamines jusqu’à sa mort à raison de plusieurs injections par jour (ce qui au passage ne sera probablement pas sans rapport avec la démence croissante du Führer). Morell surgit donc et pique Hácha, qu’il parvient à réveiller. On lui met aussitôt un téléphone dans la main – vu l’urgence, le papier attendra. Ribbentrop avait pris soin d’installer une ligne spéciale en liaison directe avec Prague. Hácha rassemble ses maigres forces ; il informe le cabinet tchèque à Prague de ce qui se passe à Berlin et conseille la capitulation. On lui fait encore une piqûre, et on le reconduit devant le Führer, qui lui présente à nouveau le document maudit. Il est près de 4 heures du matin, Hácha signe. « J’ai sacrifié l’Etat pour sauver la nation », croit-il, l’imbécile. C’est comme si la bêtise de Chamberlain était contagieuse…
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« Berlin, 15 mars 1939
À leur requête, le Führer a reçu aujourd’hui à Berlin le Docteur Hácha, président de Tchécoslovaquie [les Allemands, semble-t-il, n’avaient pas encore entériné officiellement l’indépendance de la Slovaquie, qu’ils avaient pourtant orchestrée eux-mêmes], et le Docteur Chvalkovsky, ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie, en présence de M. von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères. Au cours de cette réunion, la grave situation créée par les événements des dernières semaines dans l’actuel territoire tchécoslovaque a été examinée avec une complète franchise.
Les deux parties se sont déclarées l’une et l’autre convaincues que tous les efforts devaient être faits pour maintenir le calme, l’ordre et la paix dans cette partie de l’Europe centrale. Le président de l’Etat tchécoslovaque a déclaré que, pour atteindre ce but et pour parvenir à la pacification définitive, il a remis avec confiance le destin du pays et du peuple tchèques entre les mains du Führer du Reich allemand. Le Führer a enregistré cette déclaration ; il a exprimé son intention de placer le peuple tchèque sous la protection du Reich allemand et de lui garantir le développement autonome de sa vie ethnique, tel qu’il convient à son caractère propre. »
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Hitler exulte. Il embrasse toutes ses secrétaires, auxquelles il déclare : « Mes enfants, c’est le plus beau jour de ma vie ! Mon nom restera dans l’Histoire, je serai considéré comme le plus grand Allemand qui ait jamais vécu ! »
Pour fêter ça, il décide de se rendre à Prague.
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La plus belle ville du monde est comme agitée de spasmes sporadiques. Les Allemands locaux cherchent à déclencher une émeute. Des manifestants défilent sur Václavske náměstí, l’immense avenue surplombée par l’imposant Muséum d’histoire naturelle. Des provocateurs cherchent à en découdre, mais la police tchèque a reçu l’ordre de ne pas intervenir. Les violences, les pillages, les vandalismes de ceux qui attendent l’arrivée de leurs frères nazis sont des cris de guerre dont le silence de la capitale ne renvoie aucun écho.
C’est la nuit qui s’abat sur la ville. Un vent glacé vient balayer les rues de Prague. Seuls une poignée d’adolescents excités adressent encore quelques insultes à des policiers en faction aux abords de la Deutsches Haus, la Maison de l’Allemagne. Sous l’horloge astronomique, place de la Vieille Ville, le petit squelette tire sur sa cordelette comme il le fait toutes les heures depuis des lustres. Minuit sonne. Le grincement caractéristique des volets de bois se fait entendre, mais ce soir, je gage que personne ne prend la peine de regarder le défilé des petits automates qui réintègrent bien vite les entrailles de la tour où ils seront, peut-être, en sécurité. J’imagine des nuées de corbeaux voler autour de Notre-Dame-de-Týn, la sombre cathédrale hérissée de ses sinistres tourelles de guet. Sous le pont Charles coule la Vltava. Sous le pont Charles coule la Moldau. Le fleuve paisible qui traverse Prague a deux noms, l’un tchèque, l’autre allemand, et c’est sans doute symptomatiquement un de trop.
Les Tchèques essaient nerveusement de trouver le sommeil. Ils espèrent encore que des concessions supplémentaires calmeront l’appétit des Allemands – mais à quelles concessions n’ont-ils pas déjà consenti ? Pour attendrir l’ogre hitlérien, ils comptent sur la servilité de leur président Hácha. Leur volonté de résistance a été brisée à Munich par la trahison de la France et de l’Angleterre. Ils n’ont plus que leur passivité à opposer au bellicisme nazi. Ce qui reste de la Tchécoslovaquie n’aspire qu’à être une petite nation pacifique, mais la gangrène inoculée il y a des siècles par Přemysl Otakar II s’est propagée dans tout le pays, l’amputation des Sudètes n’y pourra rien changer. Avant l’aube, la radio annonce les termes de l’accord conclu entre Hácha et Hitler. C’est l’annexion pure et simple. La nouvelle éclate comme une bombe dans chaque foyer tchèque. Le jour ne s’est pas encore levé que les rues commencent à bruisser d’abord d’une rumeur sourde, qui se transforme progressivement en brouhaha, puis en un tumulte général. Peu à peu les gens sortent de chez eux. Certains portent une petite valise : ce sont ceux qui se précipitent aux portes des ambassades pour demander asile et protection, qu’on leur refuse en général. Des premiers cas de suicides sont signalés.
À 9 heures, enfin, le premier char allemand pénètre dans la ville.
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En fait, je ne sais pas si c’est un char qui pénètre en premier dans Prague. Les unités les plus avancées semblaient être massivement constituées de motos et de side-cars.
À 9 heures, donc, des soldats allemands motorisés entrent dans la capitale tchèque. Ils y découvrent à la fois des Allemands locaux les acclamant comme des libérateurs, ce qui fait retomber la tension nerveuse qui les habite depuis plusieurs jours, et des Tchèques brandissant le poing, criant des slogans hostiles, chantant leur hymne national, ce qui les inquiète davantage.
Une foule compacte s’est rassemblée sur Václavske náměstí, l’équivalent tchèque des Champs-Elysées, et dans les grandes artères de la ville les camions de la Wehrmacht sont rapidement bloqués par la trop grande densité des manifestants. À ce moment-là, les Allemands ne savent pas trop à quoi s’en tenir.
Mais nous sommes loin d’un mouvement insurrectionnel. En fait de soulèvement populaire, les manifestations de résistance se limiteront à… des jets de boules de neige sur l’envahisseur.
Les objectifs stratégiques prioritaires sont atteints sans coup férir : prise de contrôle de l’aéroport, du ministère de la Guerre, et surtout du Hradčany, le château perché sur sa haute colline, cœur du pouvoir. Avant 10 heures, des batteries d’artillerie sont disposées sur les remparts et pointées sur la ville basse.
Les seuls problèmes rencontrés sont d’ordre logistique : c’est le blizzard qui a le plus durement éprouvé les véhicules allemands, et çà et là on rencontre des camions en panne, des chars immobilisés par des ennuis mécaniques. Les Allemands ont également du mal à se repérer dans le dédale des rues de Prague : on en voit demander leur chemin à des policiers tchèques qui semblent leur répondre avec obligeance – le respect pavlovien de l’uniforme, sans doute… La belle rue Nerudova, qui monte au château, ornée de ses enseignes ésotériques, est bloquée par un blindé égaré. Pendant que le chauffeur est allé demander sa route à la légation italienne, le soldat resté seul sur sa tourelle surveille, le doigt crispé sur la gâchette de son fusil mitrailleur, la foule silencieuse des badauds tchèques massés autour de lui. Mais rien ne se passe. Le général qui commande l’avant-garde allemande n’aura à déplorer que des actes de sabotage mineurs pour le moins : quelques pneus crevés.
Hitler peut préparer tranquillement sa visite. Avant la fin du jour, la ville est « sécurisée ». Des troupes à cheval défilent tranquillement sur les rives de la Vltava. Un couvre-feu est décrété, qui interdit aux Tchèques de circuler dehors après 8 heures du soir. L’entrée des hôtels et des bâtiments officiels s’orne de sentinelles allemandes équipées de longs fusils à baïonnette. Prague est tombée sans se battre. Les pavés de la ville sont maculés de neige sale. Un très long hiver commence pour les Tchèques.
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Remontant l’interminable colonne de soldats qui avance comme un long serpent sur la route verglacée, un cortège de Mercedes s’achemine laborieusement vers Prague. Les membres les plus éminents de la clique hitlérienne sont du voyage : Göring, Ribbentrop, Bormann. Et dans la voiture personnelle du Führer, aux côtés d’Himmler, Heydrich.
À quoi pense-t-il, quand, après ce long voyage, ils arrivent enfin à destination ? Est-il saisi par la beauté méandreuse de la ville aux cent tours ? Est-il totalement occupé à goûter l’insigne privilège de sa position ? S’irrite-t-il de ce que le cortège se perd et peine à trouver sa route dans la ville dont le Führer prend possession ce matin même ? Ou bien dans son cerveau calculateur l’idée germe déjà d’un plan de carrière qui passe par l’ex-capitale tchèque ?
Le futur « bourreau de Prague », celui que les Tchèques surnommeront également « le boucher », découvre la cité des rois de Bohême : les rues sont désertes, vidées par le couvre-feu ; le passage des véhicules de l’armée allemande a laissé des traces très visibles dans la boue et la neige sur la chaussée ; un calme impressionnant règne dans une ville conquise le jour même ; les vitrines des boutiques exposent de la vaisselle de cristal ou de la charcuterie à profusion ; l’opéra se dresse au cœur de la vieille ville, où fut créé Don Giovanni de Mozart ; les voitures roulent à gauche, comme en Angleterre ; le trajet serpente, qui mène au château, magnifiquement isolé sur sa colline ; de splendides et inquiétantes statues ornent le portail de l’entrée principale gardée par des SS.
Le cortège pénètre dans ce qui servait jusqu’à hier de palais présidentiel. Aujourd’hui, c’est différent : c’est un drapeau à croix gammée qui flotte sur le château, signalant la présence des nouveaux maîtres dans la place. Quand Hácha rentrera de Berlin – car son train n’est toujours pas arrivé, ayant été opportunément retardé en Allemagne – on le fera passer par l’entrée de service. Je suppose qu’il sentira toute l’ironie de cette humiliation, lui qui la veille se réjouissait de l’accueil de chef d’Etat qu’on lui avait réservé à Berlin. Le président n’est plus qu’un fantoche, et on tiendra à le lui faire savoir.
Le cortège hitlérien prend ses quartiers au sein du château. Le Führer monte à l’étage. Il existe une célèbre photo où l’on voit Hitler, les mains appuyées sur le rebord d’une fenêtre ouverte, contempler la ville d’un air satisfait. Puis il redescend se faire servir un dîner aux chandelles dans l’une des salles à manger. Heydrich note obligatoirement que le Führer mange une tranche de jambon et boit une Pilsner Urquell, la plus fameuse bière tchèque, lui qui d’ordinaire ne boit pas et qui est végétarien. Il va répétant que la Tchécoslovaquie a cessé d’exister, et veut sans doute marquer l’importance historique de cette journée du 15 mars 1939 en dérogeant à ses habitudes alimentaires.
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Le lendemain, 16 mars 1939, Hitler fait cette proclamation :
« Pendant mille ans, les provinces de Bohême et de Moravie ont fait partie de l’espace vital du peuple allemand. La Tchécoslovaquie a prouvé qu’elle était fondamentalement incapable de survivre et, de fait, elle est aujourd’hui réduite à un état de complète dissolution. Le Reich allemand ne peut tolérer l’existence de troubles continuels sur ce territoire. C’est pourquoi, en vertu de la loi d’autoconservation, le Reich allemand est maintenant résolu à intervenir et à employer des mesures décisives pour établir les bases d’un ordre raisonnable en Europe centrale. Au cours des mille années de son histoire, il a en effet déjà prouvé qu’en raison de la grandeur et des qualités du peuple allemand, le Reich est seul qualifié pour entreprendre cette tâche. »
Puis, au début de l’après-midi, Hitler quitte Prague pour ne plus jamais y remettre les pieds. Heydrich l’accompagne, mais lui, il va revenir.
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« Pendant mille ans, les provinces de Bohême et de Moravie ont fait partie de l’espace vital du peuple allemand. »
Il est exact qu’au Xe siècle, soit mille ans plus tôt, Václav Ier, le fameux saint Wenceslas, dut faire allégeance au non moins fameux Henri Ier l’Oiseleur, à une époque où la Bohême n’était pas encore un royaume, ni le roi de Saxe à la tête du Saint Empire romain germanique. Cependant Václav put conserver sa souveraineté, et ce n’est que trois siècles plus tard que des colons allemands s’installèrent massivement – mais pacifiquement – en Bohême. Pour autant, la Bohême a toujours joui d’un statut de premier plan au sein de l’Empire. À partir du XIVe siècle, le roi de Bohême fut l’un des sept princes électeurs aptes à désigner l’empereur, parmi lesquels il possédait le titre honorifique de grand échanson. Il arriva qu’un empereur fut aussi roi de Bohême, le très illustre Charles IV, Luxembourg par son père mais Přemyslide par sa mère. Moitié tchèque moitié allemand donc, il fit de Prague sa capitale, y fonda la première université d’Europe centrale, et remplaça le vieux pont Judith par le plus beau pont du monde, ce pont de pierre qui porte son nom encore aujourd’hui.
Bref, il est exact que les pays tchèques et allemands ont toujours entretenu d’étroites relations. Il est exact aussi que la Bohême fut presque sans discontinuer dans la sphère d’influence allemande. Mais il me semble tout à fait abusif de parler d’espace vital allemand à propos de la Bohême.
C’est encore Henri l’Oiseleur, icône nazie, idole d’Himmler, qui inaugura le Drang nach Osten, la ruée vers l’est dont se réclamera Hitler pour légitimer ses prétentions à envahir l’Union soviétique. Mais Henri l’Oiseleur n’a jamais cherché à envahir ni à coloniser la Bohême. Il s’est juste contenté de lui réclamer un tribut annuel. Par la suite, d’ailleurs, il n’y a, à ma connaissance, jamais eu de colonisation allemande imposée de force en Bohême-Moravie. L’afflux de colons allemands au XIVe siècle répondait à la demande du souverain tchèque, qui cherchait de la main-d’œuvre qualifiée. Enfin personne, jusqu’alors, n’avait encore songé à vider la Bohême-Moravie de ses habitants tchèques. On peut donc dire qu’en termes de projet politique, les nazis, une fois de plus, vont innover. Et Heydrich, bien sûr, sera dans le coup.
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À quoi juge-t-on qu’un personnage est le personnage principal d’une histoire ? Au nombre de pages qui lui sont consacrées ? C’est, je l’espère, un peu plus compliqué.
Lorsque je parle du livre que je suis en train d’écrire, je dis : « mon bouquin sur Heydrich ». Pourtant Heydrich n’est pas censé être le personnage principal de cette histoire. Depuis des années que je porte ce livre en moi, je n’ai jamais pensé à l’intituler autrement qu’Opération Anthropoïde (et si jamais ce n’est pas le titre que vous pouvez lire sur la couverture, vous saurez que j’ai cédé à l’éditeur qui ne l’aimait pas : trop SF, trop Robert Ludlum, paraît-il…). Or, Heydrich est la cible, et non l’acteur de l’opération. Tout ce que je raconte sur lui revient à poser le décor, en quelque sorte. Mais il faut bien reconnaître que, d’un point de vue littéraire, Heydrich est un beau personnage. C’est comme si un docteur Frankenstein romancier avait accouché d’une créature terrifiante à partir des plus grands monstres de la littérature. Sauf qu’Heydrich n’est pas un monstre de papier.
Je sens bien que mes deux héros tardent à entrer en scène. Mais s’ils se font attendre, peut-être que ce n’est pas plus mal. Peut-être qu’ils n’en auront que plus de corps. Peut-être la marque qu’ils ont laissée dans l’Histoire et dans ma mémoire pourra-t-elle s’imprimer d’autant plus profondément dans mes pages. Peut-être que cette longue station dans l’antichambre de mon cerveau leur restituera un peu de leur réalité, et pas seulement de la vulgaire vraisemblance. Peut-être, peut-être… mais rien n’est moins sûr ! Heydrich ne m’impressionne déjà plus. Ce sont eux qui m’intimident.
Et pourtant, je les vois. Ou disons que je commence à les apercevoir.
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Aux confins de la Slovaquie orientale, il y a cette ville que je connais bien, Košice (prononcez « Kochitsé »). C’est dans cette ville que j’ai fait mon service militaire : j’étais le sous-lieutenant français chargé d’apprendre ma langue natale à de jeunes futurs officiers de l’armée de l’air slovaque. C’est la ville d’où est originaire Aurélia, la belle jeune femme avec qui j’ai entretenu cinq ans de passion ardente, voilà déjà bientôt dix ans. C’est accessoirement la ville au monde où j’ai vu la plus grande concentration de jolies filles, et quand je dis jolies, je veux dire d’une exceptionnelle beauté.
Je ne vois pas de raison pour que cet état de fait ait été différent en 1939. Les jolies filles déambulent de toute éternité sur Hlavna ulica, la très longue rue principale qui constitue le cœur de la ville, bordée de splendides demeures baroques aux couleurs pastel, et rivée en son centre par une merveille de cathédrale gothique. Sauf qu’en 1939, on rencontre aussi des uniformes allemands qui saluent discrètement au passage des jeunes filles. La Slovaquie a certes gagné son indépendance, pour prix de sa trahison envers Prague, mais elle se voit imposer l’amicale et envahissante tutelle de l’Allemagne.
Jozef Gabčík, quand il remonte cette gigantesque artère, voit forcément tout ça : les jolies filles, et les uniformes allemands. Et il réfléchit, ce petit homme, depuis plusieurs mois, maintenant.
Voici deux ans qu’il a quitté Košice pour aller travailler à Žilina, dans une usine de produits chimiques. Il y revient aujourd’hui pour rencontrer ses amis du 14e régiment d’infanterie, où il a servi pendant trois ans. Le printemps tarde à venir et la neige tenace crisse sous ses bottes.
Les cafés, à Košice, ont rarement pignon sur rue. Il faut en général pénétrer sous un porche, voire descendre ou monter des escaliers, pour accéder à une salle bien chauffée. C’est dans l’un d’eux que Gabčík retrouve ses anciens camarades, le soir venu. Chacun se réjouit de ces retrouvailles autour d’une pinte de Steiger (une bière brassée dans la région de Banská Bystrica). Mais Gabčík n’est pas venu faire une simple visite de courtoisie. Il veut savoir où en est l’armée slovaque, et comment elle se positionne par rapport au gouvernement de Tiso, le cardinal collaborateur.
— Les officiers supérieurs se sont rangés à Tiso ; tu sais, Jozef, pour eux, la rupture avec l’état-major tchèque, c’est la perspective de promotions rapides !….
— L’armée n’a pas bronché, ni les officiers, ni la troupe. En tant que nouvelle armée slovaque, on est tenu d’obéir au nouveau gouvernement indépendant, c’est normal.
— On voulait l’indépendance depuis longtemps et peu importe comment on l’a obtenue ! C’est bien fait pour les Tchèques ! Ils nous auraient traités avec davantage de considération, on n’en serait peut-être pas arrivé là ! Tu sais très bien que les Tchèques avaient toujours les meilleurs postes partout. Au gouvernement, dans l’armée, l’administration, partout ! C’était dégueulasse !
— De toute façon, c’était le seul moyen : si Tiso n’avait pas dit oui à Hitler, on se serait fait bouffer comme eux. D’accord, je sais bien que ça ressemble à une semi-occupation, mais finalement, on a quand même plus d’autonomie qu’avec les Tchèques.
— Tu sais qu’à Prague, ils ont décrété l’allemand langue officielle ! Ils ferment toutes les universités tchèques, ils censurent toute activité culturelle tchèque, ils ont même fusillé des étudiants ! C’est ça que tu voudrais ? Crois-moi, c’était la meilleure solution…
— C’était la seule solution, Jozef !
— Pourquoi on se serait battus alors que c’est Hácha lui-même qui a demandé la capitulation ? On n’a fait qu’obéir aux ordres.
— Beneš, ouais, ouais, mais il continue tranquillement le combat à Londres, c’est plus facile. Nous, les pauvres cons, on est sur place.
— Et puis tout ça, c’est de sa faute. Il a signé Munich, non ? Il nous a pas envoyés nous battre pour les Sudètes, tu te souviens ? À l’époque, notre armée aurait pu peut-être – je dis bien peut-être ! – rivaliser avec l’armée allemande… mais maintenant, qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Tu as vu les chiffres de la Luftwaffe ? Tu sais combien ils ont de bombardiers en service ? Ils sont entrés comme dans du beurre, ils nous auraient massacrés.
— Moi, je veux pas mourir pour Hácha, ni pour Beneš !
— Ni pour Tiso !
— Bon, on a quelques Allemands en uniforme qui traînent en ville, et alors ? Je vais pas te dire que j’aime ça, mais c’est moins pire qu’une vraie occupation militaire. Va demander à tes amis tchèques !
— Moi, j’ai rien contre les Tchèques, mais ils nous ont toujours traités comme des ploucs. Je suis allé une fois à Prague, les mecs faisaient semblant de pas me comprendre, à cause de mon accent ! Ils nous ont toujours méprisés. Maintenant, qu’ils se démerdent avec leurs nouveaux compatriotes ! On verra s’ils préfèrent l’accent allemand !
— Hitler a eu ce qu’il voulait, il a dit qu’il n’aurait plus aucune revendication territoriale. Et nous, on n’a jamais été en zone allemande. Sans lui, c’est la Hongrie qui nous aurait bouffés, Jozef ! Il faut voir les choses en face.
— Qu’est-ce que tu veux ? Un coup d’Etat ? Aucun général n’aurait les couilles de faire ça. Et puis ensuite, quoi ? On repousse l’armée allemande à nous tout seuls ? Tu crois que la France et l’Angleterre vont soudain voler à notre aide ? On les a attendus pendant un an !
— Crois-nous, Jozef, tu as un boulot tranquille, retourne à Žilina, trouve-toi une fille gentille, et laisse tomber toute cette histoire. On s’en sort pas si mal, finalement.
Gabčík a fini sa bière. Il est déjà tard, lui et ses camarades sont un peu gris, la neige tombe dehors. Il se lève pour prendre congé, salue la compagnie, va chercher son manteau au vestiaire. Pendant qu’une jeune fille le lui tend, l’un de ses compagnons de table le rejoint. Il lui glisse :
— Ecoute, Jozef, si tu veux savoir, lorsque les Tchèques ont été démobilisés, après l’arrivée des Allemands, certains ont refusé de retourner à la vie civile. C’était peut-être par patriotisme, ou peut-être parce qu’ils voulaient pas se retrouver au chômage, j’en sais rien. En tout cas, ils sont passés en Pologne, et ils ont formé une armée de libération tchécoslovaque. Je crois pas qu’ils pèsent très lourd, mais je sais qu’il y a aussi des Slovaques parmi eux. Ils se sont basés à Cracovie. Moi, tu vois, si je fais ça, je serai considéré comme déserteur, et je peux pas laisser ma femme et mes gosses. Mais si j’avais ton âge, si j’étais libre… Tiso est une crapule, c’est ce que je pense, et la plupart des gars aussi. On n’est pas tous devenus nazis, tu sais. Mais on a la trouille, quoi. A Prague, il paraît que c’est vraiment terrible ce qui se passe, ils exécutent tous ceux qui font mine de protester. Moi, je vais essayer de m’accommoder de la situation, tu vois, sans faire de zèle, mais je vais me tenir tranquille. Tant qu’on nous demande pas de déporter des Juifs…
Gabčík lui sourit. Il enfile son manteau, le remercie, et sort. Dehors, il fait nuit, les rues sont désertes, et la neige craque sous ses pas.
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De retour à Žilina, Gabčík a pris sa décision. À la fin de sa journée de travail, à l’usine, il salue ses camarades comme si de rien n’était, mais décline l’invitation rituelle au bar du coin. Il repasse rapidement chez lui, ne prend pas de valise, juste un petit sac de toile, met deux manteaux l’un sur l’autre, chausse ses bottes les plus solides, ses bottes de soldat, et part en refermant la porte derrière lui. Il s’arrête chez l’une de ses sœurs, celle dont il est le plus proche, l’une des seules personnes à être au courant de son projet, pour lui laisser les clés. Elle lui offre un thé, qu’il boit en silence. Il se lève. Elle le serre dans ses bras en pleurant un peu. Puis il se dirige vers la gare routière. Là, il attend un bus qui va l’emmener au nord, vers la frontière. Il grille quelques cigarettes. Il se sent parfaitement calme. Il n’est pas seul à attendre sur le quai, mais personne ne fait attention à lui, malgré son accoutrement : pour un mois de mai, il est trop chaudement vêtu. Le bus arrive. Gabčík s’engouffre dedans et se tasse sur un siège. Les portes se referment. Le bus redémarre dans un ronflement. Par la fenêtre, Gabčík regarde s’éloigner Žilina, qu’il ne reverra plus jamais. Les tours romanes et baroques du centre historique se découpent dans l’horizon obscur qu’il laisse derrière lui. Lorsque Gabčík jette un dernier coup d’œil au château de Budatin, situé au confluent de deux des trois rivières qui traversent la ville, il ignore que celui-ci sera presque totalement détruit dans les années qui viennent. Il ne sait pas non plus qu’il quitte la Slovaquie pour toujours.
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Cette scène est parfaitement crédible et totalement fictive, comme la précédente. Quelle impudence de marionnettiser un homme mort depuis longtemps, incapable de se défendre ! De lui faire boire du thé alors que si ça se trouve, il n’aimait que le café. De lui faire enfiler deux manteaux alors qu’il n’en avait peut-être qu’un seul à se mettre. De lui faire prendre le bus alors qu’il a pu prendre le train. De décider qu’il est parti un soir, et non un matin. J’ai honte.
Mais ça pourrait être pire. J’ai épargné à Kubiš un semblable traitement fantaisiste, sans doute parce que je connais moins la Moravie, d’où il est originaire, que la Slovaquie. Kubiš, lui, a attendu le mois de juin 1939 avant de passer en Pologne, d’où il a gagné la France, je ne sais pas comment, pour s’engager dans la Légion étrangère. C’est tout ce que j’ai à dire. J’ignore s’il est passé par Cracovie, premier point de rassemblement des soldats tchèques qui ont refusé la capitulation. Je suppose qu’il a intégré la Légion à Agde, dans le sud de la France, avec le 1er bataillon d’infanterie des forces armées tchécoslovaques de l’extérieur. Ou bien le bataillon, dont les rangs grossissaient de jour en jour, était-il déjà devenu un régiment. Quelques mois plus tard, ce sera carrément une division entière qui combattra aux côtés de l’armée française pendant la drôle de guerre. Je pourrais faire une note assez longue sur l’intégration des forces tchèques libres dans l’armée française, ses 11 000 soldats, composés de 3 000 volontaires et de 8 000 Tchèques expatriés mobilisés d’office, ainsi que ses valeureux pilotes, entraînés à Chartres, qui abattront ou contribueront à abattre plus de 130 avions ennemis pendant la bataille de France… En même temps, j’ai dit que je ne voulais pas faire un manuel d’histoire. Cette histoire-là, j’en fais une affaire personnelle. C’est pourquoi mes visions se mélangent quelquefois aux faits avérés. Voilà, c’est comme ça.
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Enfin non, ce n’est pas comme ça, ce serait trop simple. En relisant l’un des livres qui constituent le socle de ma documentation, un recueil de témoignages sobrement rassemblés par un historien tchèque, Miroslav Ivanov, sous le titre L’Attentat contre Heydrich, publié dans la vieille collection verte « Ce jour-là » (celle où l’on trouve aussi Le Jour le plus long et Paris brûle-t-il ?), je m’aperçois avec horreur de mes erreurs concernant Gabčík.
Le 1er mai 1939, lorsque celui-ci quitte la Slovaquie pour passer en Pologne, il a été transféré depuis presque deux ans dans une usine aux alentours de Trenčin, et ne vit donc vraisemblablement plus à Žilina. Le passage où je raconte son dernier coup d’œil aux tours du château de sa ville natale me semble soudain ridicule. En fait, il n’a jamais quitté l’armée et c’est en tant que sous-officier qu’il travaille dans cette usine de produits chimiques dont la production est destinée à des fins militaires. Or, j’ai oublié de mentionner qu’il n’a pas quitté son poste sans accomplir un acte de sabotage : il a versé de l’acide dans de l’ypérite, ce qui semble avoir causé tort, comment je n’en ai aucune idée, à l’armée allemande. Oubli grave ! D’abord, je spolie Gabčík d’un premier acte de résistance, certes mineur, mais déjà courageux. Ensuite, j’omets un maillon dans la grande chaîne causale des destinées humaines : Gabčík lui-même explique, dans une notice biographique qu’il a rédigée en Angleterre afin de se porter candidat pour des missions spéciales, qu’il a quitté le pays suite à cet acte de sabotage, pour lequel il allait immanquablement se faire arrêter, s’il restait.
En revanche, il est bien passé par Cracovie, comme je l’avais supposé. Après s’être battu aux côtés des Polonais, lors de l’attaque allemande qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale, il s’est peut-être enfui par les Balkans, comme un grand nombre de Tchèques et Slovaques qui ont gagné la France, traversant la Roumanie, la Grèce, puis rejoignant Istanbul, l’Egypte, et enfin Marseille. Ou peut-être est-il plus simplement passé par la Baltique, ce qui semblerait plus pratique, partant du port de Gdynia pour arriver à Boulogne-sur-mer, avant de rejoindre le Sud. Quoi qu’il en soit, je suis sûr que ce périple est une épopée qui mériterait un livre entier. Le point d’orgue, pour moi, en serait la rencontre avec Kubiš. Où et quand se sont-ils rencontrés ? En Pologne ? En France ? Pendant le voyage entre les deux ? Plus tard, en Angleterre ? C’est ce que j’aimerais savoir. Je ne sais pas encore si je vais « visualiser » (c’est-à-dire inventer !) cette rencontre, ou non. Si je le fais, ce sera la preuve définitive que, décidément, la fiction ne respecte rien.
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Un train entre en gare. Dans le vaste hall de Victoria Station, le colonel Moravec, en compagnie de quelques autres compatriotes en exil, attend sur le quai. Un petit homme sérieux, à moustaches, le front dégarni, descend du train. C’est Beneš, l’ancien président qui a démissionné au lendemain de Munich. Mais aujourd’hui, 18 juillet 1939, date de son arrivée à Londres, c’est surtout l’homme qui a proclamé, au lendemain du 15 mars, que la Première République tchécoslovaque existait encore, malgré l’agression dont elle était victime. Les divisions allemandes, a-t-il dit, ont balayé les concessions arrachées à Prague par ses ennemis et par ses alliés au nom de la paix, de la justice, du bon sens, des douces raisons invoquées lors de la crise de 1938. Maintenant, le territoire tchécoslovaque est occupé. Mais la République, elle, n’est pas morte. Elle doit continuer à se battre même hors de ses frontières. Beneš, reconnu par les patriotes tchécoslovaques comme seul président légitime, veut former aussi vite que possible un gouvernement provisoire en exil. Un an avant l’appel du 18 juin, Beneš, c’est un peu de Gaulle + Churchill. L’esprit de Résistance est en lui.
Malheureusement, ce n’est pas encore Churchill qui tient les rênes de la destinée anglaise et mondiale, mais l’ignoble Chamberlain, dont la veulerie n’a d’égale que la cécité. Il a dépêché un employé des Affaires étrangères, d’un rang particulièrement subalterne, pour accueillir l’ancien président. Et, en fait d’accueil, le rond-de-cuir se montre immédiatement désagréable. Il notifie à Beneš, celui-ci à peine descendu du train, les conditions de son exil : la Grande-Bretagne n’accepte d’accorder l’asile politique au ressortissant tchèque qu’à la condition expresse que celui-ci s’engage à se tenir éloigné de toute activité politique. Beneš, déjà reconnu de fait comme le chef d’un mouvement de libération par ses amis et ses ennemis, encaisse l’insulte en faisant preuve de sa dignité coutumière. Lui plus qu’aucun autre aura dû endurer, avec un stoïcisme proprement surhumain, la bêtise méprisante de Chamberlain. Rien qu’à ce titre, sa figure historique me paraît presque plus imposante que celle de de Gaulle.
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Voilà quatorze jours que le SS-Sturmbannführer Alfred Naujocks est arrivé incognito dans la petite ville de Gleiwitz, à la frontière germano-polonaise, en Silésie allemande. Il a minutieusement préparé son coup et maintenant, il attend. Heydrich l’a appelé hier à midi pour lui demander de régler un dernier détail avec « Gestapo » Müller, qui s’est déplacé en personne, et qui loge dans la ville voisine d’Oppeln. Müller doit lui fournir ce qu’ils appellent la « boîte de conserve ».
Il est 4 heures du matin quand le téléphone sonne dans sa chambre d’hôtel. Il décroche, on lui demande de rappeler la Wilhelmstrasse. À l’autre bout du fil, la voix aiguë de Heydrich lui dit : « Grand-maman est morte. » C’est le signal, l’opération « Tannenberg » peut commencer. Naujocks rassemble ses hommes et se rend à la station radio qu’il projette d’attaquer. Mais avant de passer à l’action, il doit distribuer un uniforme polonais à chaque membre de l’expédition et réceptionner la « conserve » : un détenu qu’on a spécialement sorti d’un camp de concentration, lui aussi habillé en soldat polonais, inconscient mais encore vivant, semble-t-il, bien que Müller, selon les directives, lui ait administré une injection létale.
L’assaut débute à 8 heures. Les employés sont neutralisés sans heurts, et quelques coups de feu sont tirés en l’air pour la forme. La « conserve » est déposée en travers de la porte, et c’est Naujocks, très vraisemblablement, même s’il ne l’avouera jamais à son procès, qui l’achève d’une balle dans le cœur, afin de laisser une preuve concrète de l’attaque polonaise (une balle dans la nuque aurait trop signalé l’exécution et une balle dans la tête risquait de retarder l’identification). Il s’agit maintenant de diffuser en polonais le petit discours préparé par Heydrich. L’un des SS, choisi pour ses compétences linguistiques, est chargé de le prononcer. L’ennui, c’est que personne ne sait comment faire fonctionner la radio. Naujocks panique quelque peu, mais finalement, vaille que vaille, on parvient à émettre. Le discours est lu dans un polonais fébrile. C’est une courte allocution déclarant que suite aux provocations allemandes, la Pologne a décidé de passer à l’attaque. L’émission ne dure pas plus de quatre minutes. De toute façon, l’émetteur n’est pas assez puissant et, hormis quelques bourgades frontalières, le monde ne l’entendra pas. Qui s’en soucie ? Naujocks, surtout, qu’Heydrich a préalablement averti : « Si vous échouez, vous mourrez. Et moi aussi, peut-être. »
Mais Hitler tient son incident, et les aléas de la technique l’indiffèrent. Quelques heures plus tard, il s’adresse aux députés du Reichstag : « La Pologne, cette nuit, pour la première fois, et sur le territoire allemand, a fait ouvrir le feu par ses soldats réguliers. Depuis ce matin, l’Allemagne a engagé la riposte. À partir de maintenant, l’Allemagne rendra bombe pour bombe. »
La Seconde Guerre mondiale vient de commencer.
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C’est en Pologne qu’Heydrich inaugure sa plus diabolique création : les Einsatzgruppen. Des troupes de SS spéciales, constituées de membres du SD ou de la Gestapo, chargées de nettoyer les zones occupées par la Wehrmacht. Chaque unité reçoit un petit livret dans lequel, en minuscules caractères, sur du papier extra-fin, sont consignées toutes les informations nécessaires. À savoir : la liste de toutes les personnes à liquider au fur et à mesure de l’occupation du pays. C’est-à-dire, communistes, évidemment, mais aussi enseignants, écrivains, journalistes, prêtres, industriels, banquiers, fonctionnaires, commerçants, paysans enrichis, notables en tout genre… Des milliers de noms sont mentionnés, avec leur adresse et leur téléphone, ainsi que la liste de leur entourage, au cas où les éléments subversifs se seraient réfugiés chez des parents ou des amis. Chaque nom est accompagné d’une description physique, et parfois même d’une photo. Les services de renseignement d’Heydrich ont déjà atteint un niveau d’efficacité impressionnant.
Cependant, cette méticulosité est sans doute quelque peu superflue, eu égard au comportement des unités sur le terrain, qui se distinguent immédiatement par leur propension à ne pas faire dans le détail. Parmi les premières victimes civiles de la campagne polonaise, un groupe de scouts âgés de 12 à 16 ans : alignés contre un mur, sur la place du marché, ils sont fusillés. Le prêtre qui s’est dévoué pour leur administrer les derniers sacrements : aligné avec, et fusillé aussi. C’est seulement après que les Einsatzgruppen s’occupent de leurs objectifs : les marchands et les notables locaux, alignés à leur tour, fusillés. À partir de là, le travail des Einsatzgruppen, dont le compte rendu détaillé nécessiterait des milliers de pages, pourra se résumer par trois lettres terribles : etc. Jusqu’en URSS, où là-bas, même l’infinie ouverture du et caetera ne suffira plus.
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C’est incroyable à quel point, concernant la politique du IIIe Reich, et spécialement dans ce qu’elle a de plus terrifiant, on retrouve toujours Heydrich au centre de tout.
Le 21 septembre 1939, il transmet aux services concernés une circulaire signée de sa main, relative au « problème juif dans les territoires occupés ». Cette circulaire décide du regroupement des Juifs dans des ghettos, et ordonne la création de conseils juifs, les Judenrat de sinistre mémoire, directement soumis à l’autorité du RSHA. Le Judenräte, sans aucun doute, s’inspire des idées d’Eichmann telles qu’Heydrich les a vu appliquées en Autriche : la clé consiste à faire collaborer les victimes à leur propre destin. Spoliation hier, destruction demain.
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Le 22 septembre 1939, Himmler officialise la création du RSHA.
Le RSHA, Office central de sécurité du Reich (Reichssicherheitshauptamt), fusionne le SD, la Gestapo, et la Kripo (la police criminelle). Les attributions de cette monstrueuse organisation dépassent en puissance tout ce qu’on peut imaginer. A sa tête, Himmler nomme Heydrich. Service d’espionnage, police politique, police criminelle, placés entre les mains d’un seul homme. Autant le nommer directement « homme le plus dangereux du IIIe Reich ». C’est d’ailleurs devenu très vite son nouveau surnom. Une seule police lui échappe, l’Ordnungpolizei, la police en uniforme chargée du maintien de l’ordre, confiée à ce nul de Dalüge, responsable directement devant Himmler. Une broutille comparée au reste, qu’Heydrich, dans sa soif de pouvoir, n’est pas du genre à ne pas prendre au sérieux, mais une broutille quand même, selon moi, qui n’ai pas, il est vrai, les aptitudes ni l’expérience d’Heydrich pour en juger. En tout cas, l’hydre qu’est le RSHA a suffisamment de têtes pour l’occuper. Il est d’ailleurs obligé de déléguer. Il attribue chacune des sept divisions du RSHA à des collaborateurs qu’il sélectionne avant tout, c’est assez rare pour le signaler dans cet asile de fous qu’est l’appareil nazi, en fonction de leurs compétences, et non d’après des critères politiques. Par exemple, Heinrich Müller, à qui il confie la Gestapo, et qui s’identifiera si bien à elle qu’on ne l’appellera bientôt plus que « Gestapo Müller », est un ancien social-démocrate, ce qui ne l’empêchera pas d’être considéré comme l’un des plus féroces instruments du régime. Les autres bureaux du RSHA sont confiés à des intellectuels brillants, des jeunes comme Schellenberg (SD extérieur) et Ohlendorf (SD intérieur) ou des universitaires chevronnés comme Six (Documentation et conception du monde), ce qui là encore tranche avec la cohorte d’illettrés, d’illuminés et de dégénérés mentaux qui peuplent les sommets du parti.
Une sous-branche de la Gestapo, sans rapport avec son importance réelle, mais il vaut toujours mieux rester discret avec les sujets sensibles, est consacrée aux Affaires juives. Pour la diriger, Heydrich sait déjà qui il veut : ce petit Hauptsturmführer autrichien qui fait du si bon travail, Adolf Eichmann, est tout indiqué. Il travaille en ce moment sur un dossier tout à fait original : le projet Madagascar. L’idée est de déporter tous les Juifs là-bas. À creuser. Il faut d’abord vaincre l’Angleterre, sans quoi l’acheminement des Juifs sera impossible par mer, et ensuite on verra.
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Hitler a décidé l’invasion de l’Angleterre. Mais pour réussir un débarquement sur les côtes britanniques, l’Allemagne a d’abord besoin de s’assurer la maîtrise des airs. Or, en dépit des promesses du gros Göring, les Spitfire et les Hurricane de la RAF continuent à danser au-dessus de la Manche. Jour après jour, nuit après nuit, les héroïques pilotes anglais repoussent les attaques des bombardiers et des chasseurs allemands. Prévue pour le 11 septembre 1940, l’opération « Otarie » (nom de code donné au projet d’invasion dont la tonalité burlesque provient de la traduction française car en allemand c’est « lion de mer ») est reportée une première fois au 14, puis au 17. Mais le 17 septembre, un rapport de la Kriegsmarine indique : « L’aviation ennemie n’est toujours pas battue, en aucune façon. Au contraire, elle montre une activité croissante. Dans l’ensemble, les conditions atmosphériques ne nous permettent pas d’espérer une période de calme. » Le Führer décide donc de retarder « Otarie » sine die.
Ce même jour, pourtant, Heydrich, chargé par Göring d’organiser répression et épuration sitôt que l’invasion sera commencée, donne ses consignes à l’un de ses collaborateurs, le Standartenführer Franck Six, ancien doyen de la faculté économique de l’Université de Berlin, reconverti dans le SD. C’est lui qu’il a choisi pour s’installer à Londres et commander aux Einsatzgruppen qu’il a mis sur pied tout spécialement : six petites unités qui seront basées à Londres, Bristol, Birmingham, Liverpool, Manchester et Edimbourg, ou Glasgow si jamais le pont du Firth of Forth est détruit entre-temps. « Votre tâche, lui dit Heydrich, est de combattre, avec les moyens requis, toutes les organisations, institutions et groupes d’opposition. » Concrètement, le travail de ces Einsatzgruppen sera le même qu’en Pologne, le même que plus tard en Russie : ce sont toujours des « unités mobiles de tuerie » chargées d’exterminer à tour de bras.
Mais ici, la mission se complique avec la Sonderfahndungliste GB, la liste spéciale de recherches pour la Grande-Bretagne, qu’Heydrich remet à Six. Il s’agit d’une liste de quelque 2 300 personnalités qu’il faudra trouver, arrêter et livrer à la Gestapo le plus vite possible. En tête de liste, on trouve, sans surprise, Churchill. Avec lui, d’autres hommes politiques, anglais ou étrangers, et notamment Beneš et Masaryk, les représentants du gouvernement tchécoslovaque en exil. Jusque-là, c’est logique. Mais apparaissent également des écrivains tels que H.G. Wells, Virginia Woolf, Aldous Huxley, Rebecca West… Freud y figure, bien que mort en 1939… Et aussi Baden-Powell, l’inventeur des scouts. Rétrospectivement, l’exécution des petits scouts en Pologne est plus qu’un excès de zèle, c’est une faute puisque les scouts sont considérés comme des sources d’information potentielles de tout premier ordre pour les services secrets allemands. Au total, tous ces noms forment un ensemble assez baroque. Il paraît que ce n’est pas Heydrich, mais Schellenberg qui a dressé la liste. C’est sans doute parce que celui-ci était très occupé à préparer à Lisbonne l’enlèvement du duc de Windsor que le travail semble avoir été quelque peu bâclé.
Cette liste se révèle assez fantaisiste, l’enlèvement du duc échouera, la Luftwaffe va perdre la bataille d’Angleterre et l’opération « Otarie » ne sera jamais déclenchée. Quelques pierres dépareillées dans le jardin de l’efficacité allemande, donc.
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Je ne suis déjà pas toujours bien certain de la véracité des anecdotes que je collecte sur Heydrich mais pour celle-là, c’est pire : le témoin et protagoniste de la scène que je me propose de rapporter n’est pas sûr lui-même de ce qui lui est arrivé. Schellenberg est le bras droit d’Heydrich au SD. C’est un bureaucrate féroce et sans scrupules, mais c’est aussi un brillant jeune homme, cultivé, élégant, qu’Heydrich invite parfois, outre leurs virées au bordel, à sortir avec Lina, au théâtre, à l’Opéra. Le jeune homme est donc presque un intime du couple. Un jour qu’Heydrich a dû se rendre à une réunion lointaine, Lina appelle Schellenberg pour lui proposer une balade bucolique autour d’un lac. Les deux jeunes gens prennent un café, parlent de littérature, de musique. Je n’en saurai pas plus. Quatre jours plus tard, Heydrich, après le travail, embarque Schellenberg et « Gestapo » Müller pour une tournée des boîtes. La soirée commence dans un restaurant chic de l’Alexanderplatz. C’est Müller qui sert les apéritifs. L’ambiance est détendue, tout a l’air normal, jusqu’à ce que Müller dise à Schellenberg : « Alors, il paraît que vous avez pris du bon temps, l’autre jour ? » Schellenberg comprend immédiatement. Heydrich, le teint blême, ne dit rien. « Souhaitez-vous être informé du déroulement de l’excursion ? » lui demande Schellenberg en adoptant un ton administratif presque malgré lui. Et soudain la soirée bascule. Heydrich répond d’une voix sifflante : « Vous venez de boire du poison. Il peut vous tuer dans les six heures. Si vous me dites la vérité complète et absolue, je vous donnerai l’antidote. Mais je veux la vérité. » Le rythme cardiaque de Schellenberg s’accélère. Il commence à résumer l’après-midi en essayant de contenir les tremblements de sa voix. Müller l’interrompt : « Après le café, vous êtes allé faire une promenade à pied avec la femme du chef. Pourquoi le cachez-vous ? Vous comprenez bien que vous étiez sous surveillance, n’est-ce pas ? » Oui mais si Heydrich savait déjà tout, alors à quoi rimerait ce cinéma ? Schellenberg avoue une promenade d’un quart d’heure et rend compte des sujets de conversation qui ont été abordés. Heydrich reste songeur pendant de longues minutes. Puis il rend son verdict : « Allons, je suppose que je dois vous croire. Mais donnez-moi votre parole d’honneur que plus jamais vous ne recommencerez ce genre d’escapade. » Schellenberg, sentant que le plus gros danger est passé, parvient à dominer sa peur et répond d’un ton agressif qu’il donnera sa parole après avoir bu l’antidote car un serment extorqué dans ces conditions n’aurait aucune valeur. Il se risque même à demander : « Comme ancien officier de la marine, estimeriez-vous honorable de procéder autrement ? » Quand on sait comment s’est terminée la carrière d’Heydrich dans la marine, on peut reconnaître un certain culot à son interlocuteur. Heydrich fixe Schellenberg. Puis il lui verse un martini dry. « Etait-ce un effet de mon imagination, écrit Schellenberg dans ses Mémoires, mais il me parut plus amer que de raison. » Il boit, présente ses excuses, donne sa parole d’honneur, et la soirée reprend son cours.
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À force de fréquenter les bordels, Heydrich a une idée géniale : ouvrir le sien.
Ses plus proches collaborateurs, Schellenberg, Nebe, Naujocks, sont mobilisés pour mener à bien cette entreprise. Schellenberg trouve une maison dans un quartier chic des faubourgs de Berlin. Nebe, qui a travaillé des années à la mondaine, recrute les filles. Et Naujocks s’occupe de l’aménagement des locaux : chaque chambre est truffée de micros et de caméras. Il y en a derrière les tableaux, dans les lampes, sous les fauteuils, sur les armoires. Un centre d’écoute est installé à la cave.
L’idée est géniale de simplicité : au lieu d’aller espionner les gens chez eux, on les fait venir. Il s’agit donc de monter un bordel de grand standing, pour attirer une clientèle prestigieuse de personnalités éminentes.
Quand tout est prêt, le salon Kitty ouvre ses portes, et le bouche-à-oreille en fait bientôt un établissement renommé dans les milieux diplomatiques. Les écoutes fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les caméras servent à faire chanter les clients.
Kitty, la patronne, est une ambitieuse maquerelle de Vienne, distinguée, compétente, et passionnée par son travail. Elle adore pouvoir se vanter de la visite d’une célébrité. La venue du comte Ciano, ministre des Affaires étrangères italiennes et gendre de Mussolini, la rend folle de joie. Je suppose qu’il y aurait aussi un livre passionnant à écrire sur elle.
Assez vite, Heydrich vient procéder à des visites d’inspection. Il débarque tard le soir, ivre en général, et monte avec une fille.
Au matin, il arrive une fois que Naujocks tombe sur l’enregistrement de son chef. Par curiosité, il écoute la bande – je ne sais pas s’il y a eu un film – et décide prudemment d’effacer l’enregistrement, après avoir bien rigolé. Je n’ai pas les détails, mais apparemment, la prestation d’Heydrich prêtait à rire.
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Naujocks se tient debout dans le bureau d’Heydrich, qui ne l’a pas invité à s’asseoir, sous un énorme lustre dont la pointe menace comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête dont il sent bien, ce matin, qu’elle ne tient plus qu’à un fil. Heydrich est assis devant l’immense tapisserie murale sur laquelle est brodé un aigle gigantesque enserrant une croix gammée dessinée dans un style très runique. Il tape du poing sur la plaque de marbre posée sur une table en bois massif, et le choc fait tressauter la photo de sa femme et de ses enfants.
— Comment diable avez-vous pu prendre l’initiative de faire enregistrer ma visite au salon Kitty la nuit dernière !
Même s’il se doutait du motif de sa convocation matinale dans le bureau du patron, Naujocks blêmit intérieurement.
— Enregistrer ?
— Oui, ne le niez pas !
Naujocks calcule rapidement qu’Heydrich n’a aucune preuve matérielle, puisqu’il a pris soin d’effacer la bande lui-même. Il adopte donc la stratégie qu’il croit être la plus rentable. Connaissant bien son patron, il sait qu’il joue sa peau.
— Mais je le nie ! Je ne sais même pas dans quelle chambre vous étiez ! Personne ne me l’a dit !
Le long silence qui suit éprouve les nerfs du superagent.
— Vous mentez ! Ou alors vous devenez négligent.
Naujocks se demande quelle est, aux yeux de son chef, la pire de ces deux hypothèses. Heydrich reprend d’un ton plus calme, et d’autant plus inquiétant :
— Vous auriez dû savoir où j’étais. Cela fait partie de vos attributions. Et c’est également votre devoir de fermer les microphones et les magnétophones quand je suis là. Vous ne l’avez pas fait la nuit dernière. Si vous croyez pouvoir vous moquer de moi, Naujocks, vous feriez mieux d’y réfléchir à deux fois. Sortez.
Naujocks, l’homme à tout faire, celui qui, à Gleiwitz, déclencha la guerre, est mis au placard. Il ne devra qu’à son remarquable instinct de survie de ne pas se faire purement et simplement liquider. En l’occurrence, suite à ce regrettable incident, il passera le plus clair de son temps à essayer de se faire oublier. C’est finalement assez peu cher payé pour s’être foutu de la gueule d’Heydrich, son chef, Heydrich, bras droit d’Himmler, numéro deux SS, chef suprême du RSHA, maître du SD et de la Gestapo, Heydrich la bête blonde qui, par sa férocité mais aussi par ses prestations sexuelles, mérite donc doublement son surnom, ou au contraire ne le mérite guère, doit se dire Naujocks entre deux montées d’angoisse.
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Ce dialogue est l’exemple même des difficultés que je rencontre. Certainement Flaubert n’a pas eu les mêmes problèmes avec Salammbô, parce que personne n’a consigné les conversations d’Hamilcar, le père d’Hannibal. Mais quand je fais dire à Heydrich : « Si vous croyez pouvoir vous moquer de moi, vous feriez mieux d’y réfléchir à deux fois », je ne fais que reprendre les propos tels qu’ils sont rapportés par Naujocks lui-même. On ne peut guère espérer meilleur témoin, pour rapporter une phrase, que l’interlocuteur direct qui l’a entendue et à qui elle était adressée. Cependant, je doute qu’Heydrich ait formulé sa menace ainsi. Ce n’est pas son style, c’est Naujocks qui se remémore une phrase des années après, réécrite par celui qui recueille son témoignage, et ensuite par le traducteur. Du coup, Heydrich, la bête blonde, l’homme le plus dangereux du Reich, disant : « Si vous croyez pouvoir vous moquer de moi, Naujocks, vous feriez mieux d’y réfléchir à deux fois », ça fait con. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’Heydrich, personnage grossier et imbu de sa puissance, alors en colère, ait balancé quelque chose comme : « Vous voulez vous foutre de ma gueule ? Prenez garde, je vais vous arracher les couilles ! » Mais que vaut ma vision des choses face à un témoin direct ?
Si cela ne tenait qu’à moi, j’écrirais :
— Dites-moi, Naujocks, où ai-je passé la nuit ?
— Je vous demande pardon, mon général ?
— Vous avez parfaitement compris la question.
— Eh bien… je ne sais pas, mon général.
— Vous ne savez pas ?
— Non, mon général.
— Vous ne savez pas que j’étais chez Kitty ?
— …
— Qu’avez-vous fait de l’enregistrement ?
— Je ne comprends pas, mon général.
— Arrêtez de vous foutre de ma gueule ! Je vous demande si vous avez gardé l’enregistrement !
— Mon général… je ne savais pas que vous étiez là !…. Personne ne m’a prévenu ! Naturellement, j’ai détruit l’enregistrement dès que je vous ai reconnu… enfin, dès que j’ai reconnu votre voix !….
— Arrêtez de jouer au con, Naujocks ! Vous êtes payé pour tout savoir, et spécialement où je suis, parce que c’est moi qui vous paie ! À l’instant même où je prends une chambre chez Kitty, vous fermez les micros ! La prochaine fois que vous essayez de vous foutre de ma gueule, je vous expédie à Dachau où on vous pendra par les couilles, est-ce que je suis clair ?
— Très clair, mon général.
— Foutez-moi le camp !
Ce serait, me semble-t-il, un peu plus réaliste, un peu plus vivant, et probablement plus proche de la vérité. Mais ce n’est pas sûr. Heydrich pouvait être ordurier, mais il savait aussi jouer le bureaucrate glacial quand il le fallait. Donc à tout prendre, entre la version de Naujocks, même déformée, et la mienne, il vaut sans doute mieux choisir celle de Naujocks. Cependant je reste persuadé qu’Heydrich, ce matin-là, aurait bien voulu lui arracher les couilles.
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Par l’une des très hautes fenêtres de la tour nord du château de Wewelsburg, Heydrich contemple la plaine de Westphalie. Au milieu de la forêt, il peut apercevoir les baraquements et les clôtures barbelées du plus petit camp de concentration d’Allemagne. Mais probablement son attention est-elle davantage retenue par le champ de manœuvre sur lequel s’activent les troupes de ses Einsatzgruppen. Le déclenchement de « Barbarossa » est prévu pour dans une semaine. Dans deux, ces hommes seront en Biélorussie, en Ukraine, en Lituanie, et ils entreront en action. On leur a promis qu’ils seraient rentrés chez eux à Noël, une fois leur travail achevé. En réalité, Heydrich n’a aucune idée de la durée de la guerre qui se prépare. Au sein du parti et de l’armée, pourtant, tous ceux qui sont dans la confidence rivalisent d’optimisme. Les prestations de l’Armée rouge, médiocres en Pologne, franchement lamentables en Finlande, laissent espérer un succès rapide de la toujours invincible Wehrmacht. Sur la foi des rapports du SD, Heydrich est toutefois plus circonspect. Les forces de l’ennemi, le nombre de ses chars, par exemple, ou celui de ses divisions de réserve, lui semblent dangereusement sous-évalués. Mais le haut commandement des forces armées, qui dispose, en l’Abwehr, de son propre service de renseignement, a préféré ignorer les mises en garde d’Heydrich pour se fier aux conclusions plus encourageantes de l’amiral Canaris, son ancien maître. Heydrich, pour qui son renvoi de la marine reste une blessure jamais refermée, doit en étouffer de rage. Hitler a pourtant déclaré : « Le début d’une guerre ressemble toujours à l’ouverture d’une porte dans une pièce plongée dans l’obscurité. On ne sait jamais ce qui s’y cache. » C’est admettre implicitement que les mises en garde du SD ne sont peut-être pas sans fondement. Mais la décision d’attaquer l’Union soviétique a quand même été prise. Heydrich observe avec inquiétude les nuages qui s’amoncellent sur la plaine.
Derrière lui, il entend la voix d’Himmler qui s’adresse à ses généraux.
Pour Himmler, la SS est un ordre de chevaliers. Lui-même se prend pour le descendant d’Henri l’Oiseleur, le roi saxon qui, en repoussant les Magyars, au Xe siècle, posa les fondations du Saint Empire romain germanique et passa le plus clair de son règne à exterminer des Slaves. En se réclamant d’un tel lignage, le Reichsführer avait besoin d’un château. Quand il a trouvé celui-ci, c’était une ruine. Il a dû faire venir quatre mille prisonniers de Sachsenhausen pour le remettre en état. Près d’un tiers sont morts pendant les travaux mais, désormais, l’édifice se dresse impérieusement au-dessus de l’Alme qui coule dans la vallée. Ses deux tours et son donjon, reliés par des remparts, forment un triangle dont la pointe, tournée vers la Thulé mythique, terre natale des Aryens, représente l’Axis mundi, le centre symbolique du monde.
C’est précisément là, au cœur du donjon, dans l’ancienne chapelle rebaptisée Obergruppenführersaal, que se tient la réunion organisée par Himmler, à laquelle Heydrich n’a pas pu échapper. Au milieu de cette grande pièce circulaire, les plus hauts dignitaires SS sont rassemblés autour d’une énorme table en chêne massif, que leur chef a souhaitée ronde et à douze places afin de reproduire la symbolique de la geste arthurienne. Mais la quête du Graal du Reich en 1941 se présente un peu différemment de celle de Perceval : « Affrontement ultime entre deux idéologies… nécessité de s’emparer d’un nouvel espace vital… » Heydrich connaît ce refrain par cœur, comme à l’époque la totalité des Allemands. « Question de survie… lutte raciale sans pitié… vingt à trente millions de Slaves et de Juifs… » Ici Heydrich, friand de chiffres, doit dresser l’oreille : « Vingt à trente millions de Slaves et de Juifs périront par les actions militaires et les problèmes d’approvisionnement en nourriture. »
Heydrich ne laisse rien paraître de son irritation. Il fixe le magnifique soleil noir incrusté de runes qui est dessiné dans le marbre du sol. Actions militaires… problèmes d’approvisionnement… on n’est pas plus évasif. Heydrich sait pertinemment que sur certains sujets sensibles il faut éviter d’être par trop explicite, mais vient toujours un moment où il faut appeler un chat un chat et il peut légitimement penser que ce moment est venu. Ou sinon, faute de consignes claires, les hommes risquent de faire n’importe quoi. Or, c’est lui qui a la responsabilité de cette mission.
Lorsque Himmler lève la réunion, Heydrich traverse à la hâte les couloirs encombrés d’armures, blasons, tableaux, signes runiques en tout genre. Il sait qu’ici travaillent en permanence des alchimistes, occultistes, mages, sur des problèmes ésotériques dont il n’a cure. Voici deux jours qu’il est coincé dans cet asile de fous, il veut rentrer à Berlin au plus tôt.
Mais dehors, les nuages se sont entassés dans la vallée et s’il tarde trop, son avion ne pourra pas décoller. On le conduit au champ de manœuvre où c’est à lui que revient l’honneur de passer les troupes en revue. Il se dispense de longs discours et file entre les rangs. C’est à peine s’il jette un œil sur le ramassis d’assassins sélectionnés pour aller exterminer les sous-hommes de l’Est. Au total, près de trois mille hommes. Leur tenue, de toute façon, est impeccable. Heydrich s’engouffre dans l’avion qui l’attend, moteurs en marche, en bout de piste. Il décolle juste avant que l’orage éclate. Sous des trombes d’eau, les troupes des quatre Einsatzgruppen se mettent immédiatement en marche.
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À Berlin, il n’y a pas de table ronde ni de magie noire, l’ambiance est bureaucratique et Heydrich rédige studieusement ses directives. Göring lui a demandé de faire court et simple. Le 2 juillet 1941, soit quinze jours après le déclenchement de « Barbarossa », il fait diffuser cette note auprès des responsables SS opérant derrière le front :
« Sont à exécuter tous les fonctionnaires du Komintern, les fonctionnaires du Parti, les commissaires du peuple, les Juifs occupant des fonctions au sein du Parti ou de l’Etat, les autres éléments radicaux (saboteurs, propagandistes, francs-tireurs, assassins, agitateurs). »
Simple en effet mais prudent encore, et même curieux : pourquoi cette précision sur les Juifs fonctionnaires alors que les fonctionnaires doivent être exécutés de toute façon, juifs ou pas ? C’est qu’alors Heydrich ignore quel accueil les soldats de l’armée régulière vont faire aux exactions de ses Einsatzgruppen. Il est vrai que la fameuse « directive des commissaires », signée par Keitel le 6 juin 1941, et donc approuvée par la Wehrmacht, autorise les massacres, mais ceux-ci officiellement se limitent aux ennemis politiques. C’est donc tout d’abord uniquement en tant qu’ennemis politiques que les Juifs soviétiques sont désignés comme cible. L’effet de redondance produit dans la note est comme la trace d’un ultime scrupule. Naturellement, si des populations locales désirent organiser des pogromes, ceux-ci seront discrètement encouragés. Mais au début du mois de juillet, il n’est pas encore question d’assumer à visage découvert le projet d’une extermination des Juifs pour la seule raison qu’ils sont juifs.
Deux semaines plus tard, balayée par l’euphorie des victoires, la gêne aura disparu. Tandis que la Wehrmacht enfonce l’Armée rouge sur tous les fronts, alors que l’invasion progresse au-delà des prévisions les plus optimistes et que trois cent mille soldats soviétiques sont déjà faits prisonniers, Heydrich réécrit sa directive. Il en reprend les points essentiels, élargit sa liste en la détaillant quelque peu (par exemple, il y inclut les anciens commissaires de l’Armée rouge). Et enfin il remplace les Juifs occupant des fonctions au sein du Parti et de l’Etat par tous les Juifs.
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Le Hauptmann Heydrich, à bord d’un Messerschmitt 109 dont la carlingue, frappée des initiales RH en caractères runiques, indique qu’il s’agit de son appareil personnel, survole le territoire soviétique à la tête d’une formation de chasseurs de la Luftwaffe. Lorsque les avions allemands distinguent au sol des colonnes de soldats russes qui battent péniblement en retraite, ils s’abattent sur eux comme des tigres et, prenant la colonne en enfilade, les massacrent à la mitrailleuse.
Aujourd’hui pourtant, ce ne sont pas des colonnes de fantassins qu’Heydrich repère sous lui, mais un Yak. Il reconnaît sans peine la silhouette dodue du petit chasseur soviétique. En dépit des énormes quantités d’avions ennemis détruits au sol par les bombardiers allemands au début de l’offensive, l’espace aérien soviétique n’a pas été complètement nettoyé, et il reste çà et là des résistances sporadiques : ce Yak en est la preuve. Mais la supériorité de l’aviation allemande ne souffre aucune discussion, tant en termes de qualité que de quantité. Aucun chasseur soviétique ne peut réellement, en l’état actuel des forces en présence, prétendre rivaliser avec le Me109. Heydrich, impétueux, vaniteux, intime à son escadrille de rester en formation. Il veut offrir une démonstration à ses hommes, et abattre l’avion russe tout seul. Il descend à sa hauteur, et se glisse dans son sillage. Le pilote du Yak ne l’a pas vu. Le but de la manœuvre est de s’approcher de la cible pour faire feu à environ cent cinquante mètres de distance. L’avion allemand est beaucoup plus rapide, il se rapproche. Quand il distingue nettement la queue de l’avion russe dans son viseur, Heydrich tire. Aussitôt, le Yak bat des ailes comme un oiseau affolé. Mais il n’est pas touché par la première salve, et en réalité il ne s’affole pas. Il décroche en piquant vers le sol. Heydrich essaie de le suivre, mais son virage est désespérément large par rapport à celui du pilote russe. Cet imbécile de Göring avait prétendu que l’aviation soviétique était complètement obsolète et en cela, comme pour à peu près tout ce que pensaient les nazis de l’Union soviétique, il se trompait : certes, le Yak ne peut se mesurer aux chasseurs allemands en termes de performances, mais il sait compenser sa lenteur relative par une manœuvrabilité proprement diabolique. Le petit avion russe continue à descendre, tout en effectuant des lacets toujours plus serrés. Heydrich le suit, sans parvenir à le caler dans son viseur. On dirait un lièvre poursuivi par un lévrier. Heydrich veut ramener une victoire et peindre un petit avion sur le fuselage de son appareil, alors il s’entête, sans s’apercevoir que le Yak, tout en multipliant les changements de direction pour échapper aux salves de son poursuivant, ne fait pas n’importe quoi mais se dirige vers un point précis. Lorsque des explosions retentissent soudain autour de lui, Heydrich comprend : le pilote russe l’a amené au-dessus d’une batterie de DCA soviétique et lui, imbécile, s’est jeté dans le piège.
Un choc violent ébranle la carlingue. Une fumée noire s’échappe de la queue. L’avion d’Heydrich s’écrase.
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C’est comme si on avait giflé Himmler en pleine face. Le sang lui monte aux joues et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne. Il vient de recevoir la nouvelle : lors d’un combat aérien au-dessus de la Bérézina, le Messerschmitt 109 de Heydrich a été abattu. Bien sûr, si Heydrich est mort, c’est une grosse perte pour la SS, homme dévoué, collaborateur zélé, etc. Mais c’est surtout s’il est vivant que c’est une catastrophe. Car le chasseur est allé s’écraser derrière les lignes soviétiques. S’il faut informer le Führer que son chef de la sécurité est tombé aux mains de l’ennemi, Himmler s’attend à une scène très pénible. Il recense mentalement le nombre d’informations détenues par Heydrich susceptibles d’intéresser Staline. Ça paraît vertigineux. Et encore le Reichsführer SS ignore-t-il exactement tout ce que sait son subordonné. Politiquement, stratégiquement, si Heydrich parle, le désastre peut être gigantesque, les conséquences incalculables. Himmler ne parvient pas à les mesurer. Derrière ses petites lunettes rondes et sa petite moustache, il transpire.
À vrai dire, ce n’est même pas là son problème le plus urgent. Si Heydrich est mort, ou prisonnier des Russes, la priorité absolue est de récupérer ses dossiers. Dieu seul sait ce qu’ils peuvent contenir, et sur qui. Il faudra saisir le coffre, à son bureau et aussi à son domicile. Pour la Prinz-Albert-Strasse, prévenir Müller, qui s’occupera du RSHA, avec Schellenberg. Pour chez lui, mettre les formes avec Lina, mais tout fouiller. En attendant, attendre : Heydrich est porté disparu, il n’y a rien d’autre à faire. Passer chez Lina, pour préparer le terrain, et donner des ordres sur le front afin qu’on mette tout en œuvre pour le retrouver, lui ou son cadavre.
On peut être en droit de se demander ce que foutait le chef des services secrets nazis dans un chasseur allemand au-dessus d’une zone de combats soviétique. C’est que parallèlement à ses responsabilités chez les SS, Heydrich était officier de réserve dans la Luftwaffe. En prévision de la guerre, il avait pris des cours de pilotage, et quand l’invasion de la Pologne a commencé, il a absolument voulu répondre à l’appel du devoir. Si prestigieux qu’ait été son poste de chef du SD, il estimait quand même qu’il s’agissait d’un travail de bureaucrate, et puisqu’il y avait la guerre, il fallait se comporter comme un vrai chevalier teutonique et se battre. C’est ainsi qu’il s’est tout d’abord retrouvé mitrailleur dans un bombardier. Mais, sans surprise, ce rôle trop secondaire ne lui a pas plu, et il préféra prendre les commandes d’un Messerschmitt 110, pour effectuer des vols de reconnaissance au-dessus de la Grande-Bretagne, puis surtout d’un Messerschmitt 109 (l’équivalent allemand du Spitfire anglais) dans lequel il se cassa un bras lors d’un décollage mal négocié pendant la campagne de Norvège. Une biographie légèrement apologétique que je me suis procurée rapporte avec admiration comment il effectua des vols le bras en écharpe. Par la suite, il prit part, paraît-il, à des combats contre la RAF.
Pendant ce temps, Himmler s’inquiétait déjà pour lui comme un père. J’ai sous les yeux une lettre datée du 15 mai 1940, écrite depuis son train spécial (le Sonderzug « Heinrich », sic), adressée à son « très cher Heydrich », qui rend bien compte de la sollicitude du chef pour son bras droit : « Donnez-moi de vos nouvelles tous les jours si possible. » Par tout ce qu’il savait, Heydrich, en effet, valait très cher.
Ce n’est que deux jours plus tard qu’il fut récupéré par une « patrouille » allemande, des hommes à lui du Einsatzgruppe D, qui venaient de liquider quarante-cinq Juifs et trente otages. Apparemment, il avait donc été abattu par la DCA soviétique, s’était posé en catastrophe, était resté caché pendant deux jours et deux nuits, et avait finalement rejoint à pied les lignes allemandes. Crasseux et hirsute lorsqu’il rentra chez lui, il était aussi, d’après sa femme, passablement énervé par sa mésaventure, pour laquelle il obtint tout de même ce qu’il était allé chercher : la croix de fer première classe, décoration hautement respectée chez les militaires allemands. Après ce coup d’éclat, néanmoins, il n’eut plus jamais l’autorisation de prendre part à des actions aériennes sur aucun front. Hitler en personne, horrifié rétrospectivement par l’histoire de la Bérézina, semble s’y être formellement opposé. En dépit de ses efforts et de son indéniable impétuosité, Heydrich ne comptait aucune victoire. Sa carrière de pilote s’est donc arrêtée sur ce pauvre bilan.
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Natacha lit le chapitre que je viens d’écrire. À la deuxième phrase, elle s’exclame : « Comment ça, “le sang lui monte aux joues” ? “Son cerveau gonfle dans sa boîte crânienne” ? Mais tu inventes ! »
Ça fait déjà des années que je la fatigue avec mes théories sur le caractère puéril et ridicule de l’invention romanesque, héritage de mes lectures de jeunesse (« la Marquise sortit à cinq heures », etc.), et il est juste, je suppose, qu’elle ne laisse pas passer cette histoire de boîte crânienne. De mon côté, je me croyais bien décidé à éviter ce genre de mentions qui n’ont, a priori, d’autre intérêt que de donner au texte la couleur du roman, ce qui est assez laid. En plus, même si je dispose d’indices sur la réaction d’Himmler et son affolement, je ne peux pas être vraiment sûr des symptômes de cet affolement : peut-être est-il devenu tout rouge (c’est comme ça que je l’imagine) mais aussi bien est-il devenu tout blanc. Bref, l’affaire me semble assez grave.
Avec Natacha, sur le coup, je me défends mollement : il est plus que probable qu’Himmler ait eu effectivement mal à la tête et de toute façon, cette histoire de cerveau qui gonfle n’est qu’une métaphore un peu cheap pour exprimer l’angoisse qui s’est emparée de lui à l’annonce de la nouvelle. Mais je ne suis pas moi-même très convaincu. Le lendemain, je supprime la phrase. Malheureusement, cela crée un vide que je trouve désagréable. Je ne sais pas trop pourquoi, je n’aime pas l’enchaînement de « Himmler giflé en pleine face » avec « Il vient de recevoir la nouvelle », trop abrupt, on perd le liant auparavant assuré par ma boîte crânienne. Je me sens donc obligé de remplacer la phrase supprimée par une autre, plus prudente. Je réécris quelque chose comme : « J’imagine que sa tête de petit rat à lunettes a dû virer au rouge. » C’est vrai qu’Himmler avait une tête de rongeur, avec ses bajoues et sa moustache, mais évidemment la formule perd en sobriété. Je décide d’enlever « à lunettes ». L’effet produit par « petit rat », même sans les lunettes, me dérange toujours, mais on voit l’avantage de cette option, toute en modalisation circonspecte : « J’imagine… », « a dû… » Avec une hypothèse ouvertement présentée comme telle, j’évite ainsi tout coup de force sur le réel. Je ne sais pour quelle raison je me sens obligé de rajouter : « Il est tout congestionné. »
J’avais cette vision d’Himmler tout rouge, et comme très enrhumé (peut-être parce que je traîne moi-même une sale crève depuis quatre jours) et mon imagination tyrannique n’en démordait pas : je voulais une précision de ce type sur la gueule du Reichsführer. Mais décidément le résultat ne me plaisait pas : à nouveau j’ai tout viré. J’ai longuement contemplé l’espace réduit à néant entre la première et la troisième phrase. Et, lentement, je me suis remis à taper : « Le sang lui monte aux joues, et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne. »
Je pense à Oscar Wilde, comme d’habitude, c’est toujours la même histoire : « Toute la matinée, j’ai corrigé un texte, pour finalement ne supprimer qu’une virgule. L’après-midi, je l’ai rétablie. »
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Heydrich, que j’imagine calé au fond de sa Mercedes noire, serre sa serviette sur ses genoux, car celle-ci contient sans doute le document le plus décisif de sa carrière et de l’histoire du IIIe Reich.
La voiture file à travers les faubourgs de Berlin. Dehors, il fait bon, c’est l’été, la soirée avance et on imagine mal que le ciel se remplira bientôt de masses noires qui largueront des bombes. Quelques bâtiments abîmés, quelques maisons détruites, quelques passants pressés rappellent tout de même avec insistance l’extraordinaire opiniâtreté de la Royal Air Force.
Voilà plus de quatre mois qu’Heydrich a fait rédiger par Eichmann le brouillon de ce document pour le soumettre à l’approbation de Göring. Mais il fallait également l’accord de Rosenberg, en tant que ministre désigné pour les territoires de l’Est. Et c’est cette nullité qui regimbait ! Depuis, Eichmann a bien travaillé, le texte a été remanié, et normalement toutes les difficultés sont désormais aplanies.
Nous sommes au cœur de la forêt, au nord de Berlin. La Mercedes s’arrête devant le portail d’une villa gardée par des SS lourdement armés. C’est Karinhall, le petit palais baroque que Göring s’est fait construire pour se consoler de la mort de sa première femme. Les gardes saluent, les grilles s’ouvrent, la voiture s’engouffre dans l’allée. Sur le perron, Göring est déjà là, jovial et sanglé dans l’un de ces uniformes excentriques qui lui ont valu le surnom de « Néron parfumé », sans doute. Il salue Heydrich avec effusion, trop heureux de pouvoir rencontrer en tête à tête le redoutable chef du SD. Heydrich sait qu’il passe déjà pour l’homme le plus dangereux du Reich, et il en tire vanité, mais il sait aussi que si tous les dignitaires nazis le courtisent avec tant d’insistance, c’est avant tout pour essayer d’affaiblir son chef, Himmler. Pour ces gens-là, Heydrich est un instrument, pas encore un rival. Certes, dans le couple infernal qu’il forme avec Himmler, il est considéré comme le cerveau (« HHHH », dit-on dans la SS : Himmlers Hirn heißt Heydrich – le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), mais il reste le bras droit, le subordonné, le numéro deux. L’ambition d’Heydrich ne saurait se contenter éternellement de cette situation, mais pour l’heure, quand il étudie l’évolution des rapports de force au sein du parti, il se félicite d’être resté fidèle à Himmler, dont le pouvoir ne cesse de s’élargir, tandis que Göring se morfond dans une semi-disgrâce, depuis l’échec de la Luftwaffe en Angleterre.
Göring, pourtant, est encore officiellement responsable de la question juive, et c’est la raison pour laquelle Heydrich est là ce soir.
Cependant, il doit d’abord subir les enfantillages de son hôte. Le gros Hermann veut lui montrer son train électrique, un cadeau du Théâtre national de Prusse dont il est très fier, et avec lequel il joue tous les soirs. Heydrich prend son mal en patience. Après s’être encore extasié devant une salle de cinéma privée, des bains turcs, un salon à la hauteur de plafond pharaonique, et même un lion prénommé César, il parvient enfin à se retrouver assis en face de Göring, au milieu des boiseries d’un bureau lambrissé. Il peut alors sortir son précieux papier, qu’il soumet à la lecture du Reichmarschall. Göring lit :
« Le Maréchal du Reich de la Grande Allemagne
Délégué du plan de quatre ans
Président du conseil des ministres pour la défense du Reich
À l’attention du
Chef de la Police de Sécurité et du SD
SS-Gruppenführer Heydrich
Berlin
En complément de la tâche qui vous a été confiée par l’édit du 24 janvier 1939 de résoudre la question juive par le moyen de la migration ou de l’évacuation de la façon la plus avantageuse, étant donné les conditions actuelles, je vous charge d’effectuer tous les préparatifs nécessaires concernant les aspects organisationnels, pratiques et financiers en vue d’une solution globale de la question juive dans la sphère d’influence allemande en Europe.
Dans la mesure où les compétences d’autres organisations centrales sont concernées, elles doivent être impliquées. »
Göring s’arrête et sourit. Eichmann a rajouté ce paragraphe pour satisfaire Rosenberg. Heydrich sourit aussi, mais sans pouvoir dissimuler le mépris qu’il voue à tous ces bureaucrates des ministères. Göring reprend :
« En outre, je vous charge de me soumettre dans les plus brefs délais un plan d’ensemble des mesures préliminaires de nature organisationnelle, pratique et financière, nécessaires à l’exécution de la solution finale de la question juive telle qu’elle est envisagée. »
En silence, Göring date et signe ce qui va devenir pour l’Histoire l’Ermächtigung : l’autorisation. Heydrich ne peut réprimer un rictus de contentement. Il range le précieux papier dans sa serviette. Nous sommes le 31 juillet 1941, c’est l’acte de naissance de la Solution finale, et il va en être le principal artisan.
109
Lors du premier jet, j’avais écrit : « sanglé dans un uniforme bleu ». Je ne sais pas pourquoi, je le voyais bleu. Il est vrai qu’on voit souvent Göring dans un uniforme bleu clair sur les photos. Mais ce jour-là, je ne sais pas s’il le portait. Il pouvait aussi bien être en blanc, par exemple.
Je ne sais pas non plus si ce genre de scrupule a encore un sens à ce stade de l’histoire.
110
« Bad Kreuznach, août 41. Les championnats d’escrime allemands viennent de se dérouler pour la seconde fois. Les douze meilleurs de la Reichssonderklasse [littéralement “classe exceptionnelle du Reich”] ont été distingués et vont recevoir l’agrafe d’or ou d’argent de la NSRL (Société national-socialiste pour la gymnastique). Au 5e rang vient un Obergruppenführer [erreur de grade ou flagornerie par promotion anticipée ?] de la SS et général de la police : c’est Reinhard Heydrich, le chef de la police de sécurité et du SD. Il reçoit avec joie les congratulations, mais toute son attitude respire la modestie du vainqueur. Celui qui le connaît sait bien que le repos est pour lui une notion inconnue. Ne s’accorder aucun repos ni relâchement, tel est son principe fondamental, qu’il s’agisse de sport ou de service. »
(article paru dans le magazine spécialisé Gymnastique et Education physique)
Celui qui le connaît sait surtout qu’il vaut mieux ne pas lésiner sur les louanges envers ce génial athlète de 36 ans, ni aborder la question du stress des arbitres au moment de valider une touche contre le chef de la Gestapo. Ni évoquer Commode ou Caligula qui se battaient dans l’arène contre des gladiateurs qui avaient parfaitement compris qu’ils avaient plutôt intérêt à ne pas avoir le bras trop lourd en face de l’empereur.
Cela dit, il paraît que pendant les tournois, l’Obergruppenführer Heydrich avait un comportement correct. Un jour qu’il pestait contre une décision d’arbitrage, le directeur de la rencontre l’avait remis sèchement à sa place en lui disant, devant tout le public : « Sur la piste d’escrime, les seules lois sont celles du sport, et rien d’autre ! » Abasourdi par le courage de l’homme, Heydrich n’avait pas moufté.
Il réservait ses accès d’hubris pour en dehors, semble-t-il, puisque c’est en marge de ce tournoi de Bad Kreuznach qu’il aurait confié à deux amis (mais depuis quand Heydrich a-t-il des amis ?), en termes très vifs, qu’il n’hésiterait pas à mettre hors d’état de nuire Hitler en personne, le cas échéant, si « le vieux fout sa merde ».
Qu’entendait-il par là exactement ? J’aurais bien aimé le savoir.