PROPER ENTEND UN ÉCHO MENAÇANT
UNE HEURE après le début du quart de minuit, le troisième opérateur de sonar Dwight Proper brancha le sonar sur le balayage automatique et s’enfonça dans son fauteuil à pivot en imitation cuir avec un roman policier en édition de poche. Il en était au moment où la ravissante jeune héritière vient répondre au coup de sonnette et ouvre la porte vêtue d’un bracelet d’or à la cheville gauche et de rien d’autre. « – Oui, je suis Cynthia Crespin, dit-elle à Mullins en chuchotant d’une voix de gorge, presque rauque. D’un mouvement de la tête, elle écarta ses longs cheveux blonds de ses seins. Voulez-vous monter ?
— Mon chou, je suis déjà assez remonté comme ça, répondit-il, et il la suivit à l’intérieur de la maison. »
Proper croisa les jambes sur sa propre érection et s’apprêtait à tourner la page lorsqu’il entendit le premier « brrrrrp-brp ».
— Doux Jésus, fit-il, et il éteignit le plafonnier pour supprimer le reflet sur l’écran du sonar.
Provenant d’un petit dôme fixé à la quille du navire, des pulsations sonores étaient projetées dans l’eau environnante à la cadence d’une par seconde. Si les ondes sonores ne heurtaient rien, tout ce qu’on entendait était le « brrrrp » de la vibration qui s’éloignait à présent, toutefois, il y avait un écho bref et aigu qui indiquait que les ondes sonores rebondissaient sur quelque chose. Proper régla le détecteur électronique et mesura le site et le gisement de l’écho que l’écran de sonar enregistrait sous la forme d’un blip blanc. Puis il brancha le MC 21 de la cloison sur « passerelle » et hurla :
— Passerelle, ici sonar. J’ai un contact sonar, site 180, distance 1 200 mètres.
— Un quoi ? demanda l’officier de pont, l’aspirant Moore. Vous avez un quoi ?
— Un contact sonar, fit Proper avec excitation. Je suis dans la cabine de sonar devant l’écran, et il y a un contact à un huit zéro à douze cents mètres.
— Seigneur, vociféra Moore en retour, qu’est-ce que c’est, à votre avis ?
Proper pencha la tête et se concentra sur le son.
— Brrrrrrrp-brp. Brrrrp-brp. Brrrrrp-brp.
L’écho avait un doppler nettement grave – c’était une note légèrement plus basse que les ondes de départ – indiquant que la cible s’écartait de L’Ebersole.
— Eh bien, hurla Proper en réponse à la passerelle, ça a vachement l’air d’être un cul de sous-marin.
Se concentrant sur le Brrrrrrp-brp persistant qui remplissait la petite cabine du sonar, Proper entendit à peine le tumulte de la sonnerie d’alerte générale qui retentit à travers le navire. Il ne leva pas la tête lorsque l’enseigne de Bovenkamp, l’officier du sonar, entra dans la cabine au pas de charge.
— Par l’enfer, dit de Bovenkamp qui portait un pyjama de soie, mâchait du chewing-gum et secouait la tête rythmiquement dans l’attente des difficultés. Par l’enfer !
LE CURRICULUM VITAE
DE L’ENSEIGNE DE BOVENKAMP
— Donnez-moi un Y.
— Y.
— Donnez-moi un A.
— A.
— Donnez-moi un L.
— L.
— Donnez-moi un E.
— E.
— Qu’est-ce que ça donne ?
— Yale.
— Je ne vous entends pas.
— YALE.
— Je ne vous entends toujours pas.
— Y-A-L-E.
Bedlam fit irruption dans le gymnase. L’entraîneur rit et fit un signe à deux administrateurs puis revint se pencher sur la mêlée. Aussitôt l’expression de son visage changea.
— Très bien, à présent, nous y voilà, hurla-t-il, en distribuant des tablettes de chewing-gum. Je vous l’ai dit une fois, les gars, et je vous l’ai dit mille fois, le truc c’est de penser à eux comme à des ennemis.
— On va les tuer, dit l’arrière droit.
— On va les massacrer, dit le centre.
— On va les estropier, dit de Bovenkamp, travaillant le chewing-gum dans sa bouche et hochant la tête.
— Bien, bien, hurla l’entraîneur. (Il lança un regard de pure haine à l’autre équipe.) Ils ne sont pas nos adversaires, ne perdez pas ça de vue, ce sont des ennemis, compris, et vous autres, les gars, vous allez lessiver le terrain avec eux et ce sera de la légitime défense. O. K., vous avez compris le message, qu’est-ce que vous attendez ? Une invitation gravée ? Et maintenant, ce que je veux que vous fassiez, c’est que vous alliez là-bas et que vous vous battiez – pour vous-mêmes, pour votre école, pour votre entraîneur.
— Par l’enfer, dit de Bovenkamp, et il claqua ses mains dans celles de l’entraîneur et d’autres mains claquèrent par-dessus les siennes. Puis, les encouragements vibrant dans ses oreilles, de Bovenkamp s’élança hors de la mêlée et conduisit l’équipe à la victoire.
Du plus loin qu’il pouvait se souvenir, de Bovenkamp avait été un gagnant. Dès l’âge de huit ans, quand il avait remporté une course à la cuillère, il savait ce que savent tous les gagnants : tout le monde hait les gagnants. Ou plus précisément, tout le monde déteste les gagnants qui gagnent de la façon dont gagnait de Bovenkamp – facilement, négligemment, avec un air de dire : « Rien dans les mains, rien dans les poches ! »
Il n’y avait qu’une faille dans cette image de l’Américain supertriomphant : sa vie en eût-elle dépendu, de Bovenkamp était incapable de marquer. Sur le plan sexuel, c’est-à-dire. Oh, il pouvait la lever, oui, mais il ne pouvait pas la garder levée ; au moment communément appelé « crucial », immanquablement, il se ratatinait. Un grand nombre de ses relations féminines, échauffées par l’idée de l’exploit à accomplir alors que la personne de de Bovenkamp les avait depuis longtemps refroidies, avaient tenté toutes sortes de « cures » ; mais il n’avait jamais réussi à être à la hauteur et à accomplir une véritable pénétration.
— Bon Dieu, en ce qui me concerne, je considérerais l’éjaculation précoce comme un triomphe ! confia-t-il au psychiatre à qui il s’était finalement ouvert de ses ennuis.
De Bovenkamp parla tout d’abord avec réserve, puis il s’épancha et ils firent quelques progrès ; le médecin fit remonter le problème au père de Bovenkamp (un certain Caspar Milquetoast) et à une mère semblable à l’aigle prêt à fondre sur sa proie. Armé d’une poignée d’idées à soixante dollars l’heure, de Bovenkamp s’en fut et tomba amoureux de la première fille qu’il rencontra et qui ne le faisait pas penser à sa mère.
Elle se prénommait Evangeline et elle enseignait la chimie dans un lycée. Elle était douce et féminine, et elle se promenait pieds nus dans la maison. Ce qui chez elle attirait vraiment de Bovenkamp, c’était la très mauvaise opinion qu’elle avait d’elle-même, un sourire qui s’illuminait par éclairs et d’extraordinaires yeux d’Irlandaise. Mais lorsque l’idylle atteignit le point où le coïtus pas interruptus constituait la suite du programme, de Bovenkamp fut pris de panique. Sans un mot, il prépara ses bagages assortis Gucci en tapisserie et prit ses jambes à son cou jusqu’à l’École d’élèves officiers de Newport, Rhode Island. Désespérée, elle lui écrivit : « J’aime ma famille, j’aime l’enseignement, j’aime ma filleule Jennifer. Je les aime toujours, mais je t’aime plus qu’eux tous. Tout ce que tu as à faire, c’est de dire que tu me veux avec toi, et je serai là en moins de deux heures. Rien d’autre n’a d’importance pour moi. »
De Bovenkamp lui télégraphia en retour : « Considère cette séparation comme un test. »
Elle répondit par une carte postale : « Guignol – le véritable test, c’est d’être ensemble, pas séparés. »
À son grand soulagement, il n’entendit plus jamais parler d’elle.
Dès le début de sa carrière dans la Marine, de Bovenkamp sembla promis à de grandes choses. Peu importait qu’il termine dans les huit derniers de sa classe à l’École d’élèves officiers ; chose plus importante, ses condisciples le désignèrent comme celui qui ressemblait le plus à un officier.
Après son diplôme, un ordinateur l’affecta à L’Eugene Ebersole au large de Norfolk. Debout sur un long quai à la base des destroyers de Norfolk, par un beau lundi matin, de Bovenkamp capta un rayon de soleil qui étincelait sur de la rouille. C’était L’Ebersole. Le cœur chaviré, il traîna ses bagages Gucci assortis le long de la passerelle jusqu’au gaillard d’arrière, se dressa de toute sa hauteur et lança dans un jappement le salut qu’il avait perfectionné à Newport :
— Permission de monter à bord ? demanda de Bovenkamp.
Tevepaugh, tous ses points noirs concentrés là où son calot blanc et sale rejoignait son front, rendit paresseusement le salut.
— Pourquoi pas, dit-il. Vous devez être le nouveau Georges, hein ?
— Georges ?
— Georges, c’est comme ça qu’on appelle le plus jeune enseigne du navire, expliqua Tevepaugh.
— Qui est l’officier de pont ? demanda de Bovenkamp.
— Ça doit être le lieutenant Lustig.
— Eh bien ?
— Eh bien quoi ?
— Eh bien quoi, Monsieur !
— C’est pas la peine de m’appeler Monsieur, dit Tevepaugh. Moi, j’ suis pas l’officier de pont, c’est le lieutenant Lustig qu’est l’officier de pont.
Il y avait des larmes de frustration derrière le masque d’impassibilité de Bovenkamp.
— Où est-ce monsieur Lustig ? demanda-t-il.
— En train de chier, où qu’y serait d’autre ? répondit Tevepaugh.
De Bovenkamp ne devait pas réussir à voir Lustig avant le soir tombé, quand se déclencha la grande bagarre du mess sur la question de savoir quelle chaîne de télévision on allait regarder. Il apparaissait que les matelots blancs voulaient voir une émission et les noirs une autre. De Bovenkamp découvrit Lustig à genoux au sommet de l’échelle conduisant au mess (il avait peur de descendre dans la fosse, reconnut-il plus tard) hurlant, sans résultat visible, pour réclamer l’attention de chacun. De Bovenkamp prit l’initiative de commander qu’on apporte un autre poste de télévision et qu’on l’installe à l’autre bout du mess. Et c’est ainsi qu’il fit la connaissance de l’homme dont l’importance devait être si déterminante dans sa vie : le capitaine J. P. Horatio Jones.
— Si vous voulez mon avis, c’était tout simplement une manifestation de fougue, déclara Jones à Lustig le lendemain matin lorsque celui-ci marmonna quelque chose à propos de bagarre raciale. Jones se tourna vers de Bovenkamp. Mais vous, mon garçon, vous avez fait marcher vos méninges, c’est sûr. Continuez comme ça et je m’en vais rédiger un rapport sur vos excellentes capacités qui vous fera sortir les yeux de la tête, hé ?
Stimulé par ce succès initial, de Bovenkamp s’efforça de se faire aimer du commandant. Il organisa l’équipe de basket-ball de L’Ebersole (lui-même étant entraîneur), l’exhorta à la victoire avec des phrases empruntées à son entraîneur à lui (« pensez à eux comme à des ennemis ») et, en un tournemain, gagna un ballon de basket en or du Commandement des Destroyers de l’Atlantique. À la grande joie du capitaine, une photographie de l’amiral félicitant Jones et l’équipe de L’Ebersole fit la une des journaux de Norfolk, ce qui fut suivi d’une lettre personnelle du commandant des Destroyers de l’Atlantique – patron suprême de Jones – complimentant le commandant de L’Ebersole d’avoir su résoudre le problème moral des troupes de façon active et intelligente.
« En ces temps de drogues et de pédés chevelus, écrivait l’amiral, c’est un plaisir de voir un commandant de destroyer s’inspirer des valeurs fondamentales américaines, telle le basket-ball. »
Dans les mois qui suivirent, de Bovenkamp devint sur le navire l’allié le plus sûr du commandant. À Iskenderun, ce fut de Bovenkamp qui, seul de tous les officiers, soutint la décision de Jones de s’approcher le long du pétrolier en feu et de combattre le sinistre. Plus tard, au cours du premier conseil de guerre réuni après l’arrivée de L’Ebersole à Yankee Station, ce fut encore de Bovenkamp qui répondit de tout cœur à la harangue d’encouragement du commandant et ce fut de Bovenkamp qui eut l’idée d’utiliser Proper, l’ex-flic, pour mettre la main sur le Gai Savoir.
— Bon sang, disait Jones au second, si tous mes officiels ressemblaient à ce jeune de Bovenkamp, je pourrais mettre ma carrière sur pilotage automatique et me retirer dans ma cabine.
Si de Bovenkamp était le préféré de Jones, Jones en retour comblait un vide important chez le jeune enseigne – il devint un substitut du père. De Bovenkamp n’avait jamais vraiment vu un homme donner des ordres auparavant et cela le frappa profondément. Il commença à se sentir quantité d’affinités avec le commandant – l’un (comme Jones ne se lassait jamais de le lui dire) isolé par la pratique du commandement, l’autre (comme de Bovenkamp l’expliqua quand il connut mieux le commandant) isolé par la solitude du gagnant.
Progressivement, de Bovenkamp se mit à penser à soi-même comme à quelque chose de plus qu’un gagnant. Il était, comme il le confia à Jones un soir tard, il était lui aussi un capitaine, « le capitaine de mon destin ». De fait, de Bovenkamp commença à sentir la sève monter en lui. Il parvint effectivement à une éjaculation précoce à l’Auberge du Chat Noir au Pirée – séquence, incidemment, que tout le monde sur L’Ebersole pouvait voir pour cinq dollars au cours de la projection nocturne, très nocturne, de C.-D. Sexuellement parlant, de Bovenkamp avait toujours tendance à se ratatiner au moment crucial, mais il sentait qu’avec le temps, étant donné l’exaltation qu’il éprouvait à travailler pour le capitaine Jones, il pourrait lever haut, sinon le membre, du moins la tête.
DE BOVENKAMP ASSAISONNE
SOUS-MARIN SIGNALÉ
De Bovenkamp scrutait le contact sonar par-dessus l’épaule de Proper. Trois autres opérateurs sonar les avaient rejoints dans la cabine. Ils se tortillaient et allongeaient le cou par-dessus l’épaule de de Bovenkamp. Proper monta le volume – le « Brrrrrrrrp-brp » emplit la petite pièce – et désigna le petit blip sur l’écran.
— Par l’enfer, dit de Bovenkamp en mordant dans une tablette de chewing-gum. Vous croyez que c’est un vous-savez-quoi ?
— Sûr que ça y ressemble, fit l’un des opérateurs de sonar.
— Sûr que ça sonne pareil, dit un autre.
— Je crois que c’en est un, fit Proper. Vous entendez l’effet doppler ? Il s’éloigne de nous. Pourquoi est-ce qu’il s’éloignerait de nous s’il n’avait pas quelque chose à craindre de nous ? Vous voyez ce que je veux dire ? La distance reste vachement stable à douze cents mètres.
La voix du capitaine Jones retentit dans le MC 21.
— Eh bien, Monsieur de Bovenkamp, à votre avis, hé ? C’en est un ou pas ? Un sous-marin, je veux dire.
— Nous sommes bougrement sûrs que c’est un sous-marin d’après son bruit, annonça de Bovenkamp avec assurance. Laissez-moi le suivre à la trace quelques instants.
De Bovenkamp brancha la calculatrice électromécanique dans le coin de la cabine sonar. Aussitôt le sonar se mit à fournir à la calculatrice les coordonnées de la cible, et après quelques secondes, les cadrans sur le devant de la calculatrice indiquèrent que l’écho faisait route vers le sud à la vitesse de huit nœuds. De Bovenkamp aboya dans le MC 21 et rappela la passerelle.
— Ça bouge comme un sous-marin, Commandant. Il se déplace vers le sud à huit nœuds. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Nous attaquons, mon garçon, dit Jones. Selon nos ordres d’opération, il n’y a pas de sous-marins américains à Yankee Station, c’est donc une zone de feu à volonté. C’est probablement un engin chinetoque qui braconne dans nos eaux. Attaquez, Monsieur de Bovenkamp. Tâchez de ne pas penser à l’ennemi en train de se noyer quand les cloisons du sous-marin s’écraseront sur eux. Le truc c’est d’y penser comme à un jeu – de penser à eux comme à l’équipe adverse. Alors allez-y et montrez-leur ce que sait faire la bonne vieille université, hé ?
— À vos ordres, Commandant, cria de Bovenkamp.
Il se tourna vers les opérateurs agglutinés dans la cabine et commença à leur distribuer des tablettes de chewing-gum. Il décortiqua la dernière et l’enfourna dans sa bouche.
— Par l’enfer, il veut que nous attaquions ! O.K. Le trac c’est de penser à eux comme à des ennemis. Si chacun le fait ça va marcher comme sur des roulettes.
Ajustant sur sa tête le casque qui le reliait au poste de pilotage, de Bovenkamp commença à aboyer des ordres.
— Chargez les hérissons. À toutes les machines ! En avant toute ! Vingt nœuds. La barre à huit zéro.
L’un des opérateurs sonar brancha sur la cloison le câble de télécommande de mise à feu et tendit à de Bovenkamp l’extrémité utile. Une petite lampe rouge s’alluma sur la console de feu, annonçant que les quarante-huit hérissons – de petites fusées anti-sous-marins – étaient sur les axes de lancement et prêtes. Les cadrans de la calculatrice commencèrent à formuler une solution. Mâchonnant son chewing-gum et hochant la tête en cadence, de Bovenkamp ne quittait pas des yeux celui qui lui indiquerait le moment d’appuyer sur la détente.
— Cible légèrement à gauche, annonça Proper. Le fils de pute essaye de gigoter pour se décrocher de l’hameçon.
— Venez à gauche à un sept zéro, ordonna de Bovenkamp à travers son casque à l’homme de barre.
— Objectif stable, Monsieur, dit Proper. Ça paraît bon.
— Prêt à faire feu, commanda de Bovenkamp.
— L’écho devient cafouilleux, dit Proper. La cible a l’air de se fragmenter en un tas de petits échos, Monsieur de Bovenkamp. Seigneur ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
De Bovenkamp se tourna vers Proper.
— Alors, je tire ou je tire pas ? hurla-t-il.
— Merde, qu’est-ce que vous risquez ? fit Proper d’une voix mal assurée.
Le cadran de la calculatrice indiquait que l’avant de L’Ebersole n’était plus qu’à trois cents mètres de la cible. En un éclair, la vision de ce que ce devait être, se trouver dans un sous-marin, traversa l’esprit de de Bovenkamp : entendre les explosions, voir s’enfoncer les cloisons, se recroqueviller tandis que des centaines de tonnes d’eau s’engouffrent par la brèche, éprouver la terreur submergeante d’une mort certaine par noyade. Et d’une secousse, il appuya sur la détente.
Trois ponts au-dessus du compartiment sonar, les quarante-huit hérissons – chacun avec une charge explosive dans le nez – s’envolèrent dans la nuit et s’écrasèrent dans l’eau, traçant une figure en forme de huit en avant de L’Ebersole. Si l’un d’eux rencontrait un obstacle solide dans sa course, il devait exploser, et l’explosion ferait partir les quarante-sept autres hérissons.
Sur la passerelle de L’Ebersole, le capitaine Jones scrutait l’obscurité, guettant l’explosion qui signalerait un coup direct dans l’« engin chinetoque ». Juste au moment où il se disait qu’il n’y en aurait pas, il y eut sous l’eau un « baoum » aigu provenant d’un des hérissons. Puis la mer bouillonna comme les quarante-sept autres explosaient à leur tour.
— On l’a eu, le salaud ! vociféra le capitaine Jones en dansant sur place.
Le second se mit à glousser de joie.
— On l’a eu ! On l’a eu ! vociféra-t-il en réponse au capitaine.
Moore, qui était l’officier de pont lorsque le navire était aux postes de combat, et Lustig, qui se tenait près de lui pour contrôler les canons, riaient et se donnaient des claques dans le dos.
Dans la cabine du sonar, de Bovenkamp écoutait les explosions, un sourire sur le visage.
— Par l’enfer, dit-il. Par le foutu bon Dieu d’enfer.
Comme le bruit de l’explosion s’apaisait, le capitaine Jones brancha le système général de haut-parleurs et saisit le micro.
— Officiers, hommes d’équipage, c’est le commandant qui vous parle. Ceci est un moment historique, hé ? Nous devenons à cet instant le premier vaisseau de guerre américain qui ait coulé un sous-marin au combat depuis la Seconde Guerre mondiale. (Il y eut de nouveaux cris d’enthousiasme des hommes sur la passerelle. À l’arrière, les hommes de la pièce 53 grimpèrent sur le sommet de la tourelle et agitèrent leur calot) Je veux féliciter tout particulièrement Monsieur de Bovenkamp et ses champions du sonar, là en bas, pour ce boulot du tonnerre. (Cette déclaration déclencha encore plus de vivats dans divers coins du navire.)
Le second tapota l’épaule de Jones.
— Commandant, pourquoi ne pas illuminer le secteur avec une fusée éclairante pour ramener quelques morceaux du sous-marin comme preuve, au cas où quelqu’un douterait de nous ?
— Vous pensez toujours à tout, XO, dit Jones et il se tourna vers Lustig : Attrapez ce lance-fusée, s’il vous plaît, Monsieur Lustig et projetez un peu de lumière sur le sujet.
Lustig chargea le pistolet Very avec une cartouche blanche, le pointa droit en l’air et fit feu. Quelques secondes plus tard, on entendit un « plop » très loin au-dessus de L’Ebersole et toute la zone fut illuminée comme en plein jour. Lustig continua de lancer des fusées tandis que Jones faisait faire à L’Ebersole un cercle complet et l’arrêtait au point où les hérissons avaient explosé.
— Là, là ! hurla le second. Vous voyez ? Il y a quelque chose dans l’eau.
Joues et le second se penchèrent sur la rambarde pour voir les matelots du pont principal repêcher des bouts d’épave à l’aide de longues gaffes. Il y eut quelques hurlements que le capitaine prit pour des acclamations.
Jones se tourna vers le second, il rayonnait.
— Personne ne pourra dire que nous exagérons, à présent, hé ?
Il y eut d’autres cris sur le pont principal. Jones se tourna vers Lustig.
— Demandez au bavard là-bas ce qu’ils ont ramené, hé ?
Lustig dit quelques mots dans son casque, écouta, puis regarda le capitaine.
— Eh bien ? demanda Jones.
— C’est…
Une odeur écœurante montait de l’eau tout autour de L’Ebersole. Le second détourna son visage et le couvrit d’un mouchoir.
— Ce sont des baleines, Commandant, dit Lustig. Nous avons coulé un banc de baleines !
Jones s’effondra avec découragement dans son fauteuil de capitaine.
— Cochon de Bovenkamp. (Il secoua tristement la tête.) Mais où va le monde, XO ? Vous pouvez me le dire ? Où va le monde ?
LUSTIG VOIT UN FANTÔME
L’équipe de pont était encore en train d’arroser le gaillard d’avant quand l’hélicoptère du porte-avions se présenta à l’arrière, s’immobilisa dans les airs et fit descendre un homme sur L’Ebersole. Lustig, qui se tenait à l’arrière pour surveiller le transfert, accrocha l’homme par les jambes tandis qu’il oscillait au-dessus du pont qui tanguait, et le fit descendre.
— Seigneur, tu as l’air d’un fantôme. Je n’aurais jamais pensé te revoir, hurla Lustig, mais sa voix fut submergée par le vrombissement de l’hélicoptère.
Lustig ouvrant la marche, les deux hommes longèrent le côté bâbord du pont principal en direction de l’infirmerie.
— Je vous dis qu’ils m’ont fait passer une visite de contrôle sur le porte-avions, Lieutenant, disait le chef McTigue. Je suis surtout sale et fatigué et je les ai à zéro.
— Tu sais qu’on a un tir programmé à l’aube, dit Lustig. Si tu n’es pas levé…
— Quelques heures de pieu et je serai comme neuf.
— Ça a dû être dur, hein ? demanda Lustig.
— Bon Dieu de merde, c’était vachement dur, convint McTigue. C’est la dernière putain de fois que je vais en repérage, c’est vu ?
Lustig fut choqué par le ton de McTigue, mais il se dit qu’il devait faire quelques concessions, étant donné ce par quoi le chef avait dû passer.
— Tu ne m’en veux pas, à moi ? demanda-t-il. Ce n’est pas moi qui ai proposé de fournir un observateur. J’ai obéi aux ordres, c’est tout.
Doc Shapley, le toubib qui s’évanouissait à la vue du sang, s’affaira dans l’infirmerie et commença à défaire les pansements dont s’ornait la tête de McTigue. Une petite touffe de cheveux au-dessus de son oreille gauche avait été rasée. Le cuir chevelu à nu était couvert de gaze. Autour de la gaze, les cheveux s’étaient englués de boue et de sang séchés.
Shapley s’attaqua au pansement. Au bout de trois épaisseurs, il trouva du sang qui ne s’était pas encore coagulé. Déglutissant péniblement, il réenveloppa vivement la tête de McTigue.
— Je crois que ce dont vous avez surtout besoin, Chef, c’est d’une dose de repos et de détente. Ce que vous avez là ira très bien jusqu’à demain. Tenez, prenez deux de ces cachets (il fourra dans la main de McTigue une petite enveloppe contenant des comprimés rouges) et un de ceux-là (cette enveloppe-ci était pleine de comprimés jaunes) toutes les quatre heures.
Et Shapley tourna les talons et disparut.
— Deux rouges et un jaune toutes les quatre heures, répéta McTigue.
Se tenant la tête, il se dirigea vers les quartiers des sous-officiers, à l’avant. Tout le monde dormait à l’exception de Duffy, le chef mécanicien, qui étudiait la notice d’un embrayage à la lueur d’une lampe de poche.
— Par le merlan frit tu étais censé être mort ! chuchota Duffy. On dirait que l’enfer t’a drôlement réchauffé. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Bon Dieu, ne me le demande pas, dit McTigue d’un ton lugubre. Putain, n’essaie jamais de me le demander !
Il fit descendre les deux comprimés rouges et le jaune avec de la vodka. Puis il s’allongea sur sa couchette et s’efforça de ne pas rêver.
LE CURRICULUM VITAE DE McTIGUE
Le pilote, un sous-lieutenant à la peau olivâtre (le nom « Ruggieri » était peint sur son casque de vol rayé comme un sucre d’orge), avait lancé un regard soupçonneux à McTigue.
— Première fois que vous montez dans un hélico, Chef ? avait-il demandé par l’interphone.
McTigue avait acquiescé aigrement et avait répondu « Ouais » sans appuyer sur le bouton de transmission au tableau de bord. Ruggieri avait pensé « Seigneur, pourquoi faut-il que ça tombe sur moi ? », et désigné le bouton avec impatience, et McTigue l’avait enfoncé.
— Ouais, tout juste, avait dit McTigue et il avait entendu le « Ouais, tout juste » dans les écouteurs de son casque. J’ai été dans des tas d’avions, mais jamais dans un hélico jusqu’à aujourd’hui.
— La différence entre un avion et un hélico, avait dit Ruggieri, c’est qu’un avion a follement envie de voler et que ces ventilateurs ont une tendance naturelle à s’écraser.
C’était une phrase assez anodine, mais Ruggieri avait vu l’éclair de peur sur le visage de McTigue.
— Vous faites pas de mouron, avait-il ajouté vivement, vous finirez par adorer ça.
Ruggieri avait fait pivoter le manche à balai et l’hélicoptère s’était jeté en direction de la côte dans un grand mouvement balancé qui amena le cœur de McTigue au bord de ses lèvres.
Perclus, mal installé et hors de son élément, McTigue était resté assis tout raide sur son siège et avait regardé le sol s’enrouler comme un tapis sous l’hélicoptère. Il y eut d’abord les ondulations de la mer, puis l’eau devint clapotante, et soudain ce furent des brisants, une courbe de la côte et une étendue plate de terrain marécageux. Ruggieri avait tapoté l’épaule de McTigue et pointé un doigt ganté, McTigue avait suivi des yeux le doigt et avait découvert l’ombre de l’hélicoptère filant le long du sol légèrement devant eux et sur le côté.
— Ça me fait toujours prendre mon pied, ça, avait dit Ruggieri, espérant distraire McTigue qui paraissait sur le point de vomir.
McTigue avait hoché la tête pour indiquer que ça lui faisait prendre son pied à lui aussi, de voir l’ombre de l’hélicoptère.
L’ombre courut sur le sol pendant un moment. Puis elle s’éleva à la rencontre de l’hélicoptère et McTigue vit qu’ils volaient au-dessus d’une crête surmontée d’un blockhaus et d’un arbre déchiqueté. Un nuage floconneux flottait au-dessus de l’arbre déchiqueté.
— Si j’envoyais une rafale sur le blockhaus ? Qu’est-ce que t’en dis ? demanda l’un des mitrailleurs latéraux dans l’interphone.
— Négatif, ordonna Ruggieri et il se tourna vers McTigue : J’ai une théorie, moi, c’est vivre et laisser vivre, expliqua-t-il.
Après la crête, apparut une prairie ondoyante et McTigue regarda l’ombre de l’hélicoptère couper à travers l’étendue d’herbe jusqu’au moment où elle se perdit d’un coup dans un entrelacs de chemins de terre, de huttes à toit de chaume et de tentes.
— C’est ----, expliqua Ruggieri en montrant du doigt.
Et il fit décrire à l’hélicoptère un grand arc de cercle autour de la ville.
McTigue distingua des douzaines d’enfants dans la ville et dans les champs qui entouraient la ville. Ceux qui se trouvaient dans les champs s’arrêtèrent de travailler et levèrent la tête pour regarder l’hélicoptère. Certains commencèrent à gesticuler, d’autres à courir. McTigue voyait qu’il y avait de la panique dans leur façon de courir.
— Bon sang, cet endroit est plein de mômes ! dit McTigue dans l’interphone.
L’un des mitrailleurs latéraux se mit à rire dans l’interphone.
— Pour moi, tous ces salauds sont comme des fourmis.
— C’est l’angle d’où on les voit, assura le pilote à McTigue. De là-haut, tous les gens ont l’air de mômes.
---- était séparée en deux parties inégales par une grand-route pavée qui courait du nord au sud. Du côté de la route qui longeait la mer, la ville était composée de tentes et de huttes à toit de chaume avec de petits jardins potagers sur les arrières. Vers l’intérieur il y avait quelques dizaines de constructions en ciment à un étage, un bâtiment à deux étages devant le terrain de football, d’autres constructions de ciment, puis un fouillis de huttes à toit de chaume, et enfin, à l’extrémité de la ville, un vieux dépôt de camions contenant trois camions délabrés.
Exception faite des enfants qui couraient dans toutes les directions et de quelqu’un qui hissait hâtivement, à un mât situé devant le terrain de football, un drapeau blanc à croix rouge passée, ---- semblait assez pacifique.
— Ça a l’air assez pacifique, non ? demanda McTigue dans l’interphone.
— Ils ont toujours l’air pacifique, dit Ruggieri.
Le radiotéléphone s’anima en crépitant, et McTigue entendit une voix familière dans ses écouteurs.
— C’est parti pour le tir de repérage, disait la voix.
Soudain McTigue la reconnut :
— Bon Dieu de bois, c’est Monsieur Lustig !
Ruggieri fit monter l’hélicoptère, inclinant vers le bas son nez à bulbe vitré, afin d’avoir une vue d’ensemble du spectacle.
Le premier obus de repérage explosa dans le fouillis des huttes à toit de chaume, dans la partie de la ville située à l’intérieur des terres, cinq cents mètres environ en deçà de l’entrepôt de camions. Il y eut un éclair de lumière jaune, comme un flash, puis une large explosion lumineuse, et une traînée de fumée brun-noir monta en spirale dans le ciel.
— Bon Dieu, ils tirent trop court ! dit McTigue à Ruggieri.
— Me le dites pas à moi, dites-le leur à eux. C’est pour ça que vous êtes là, fit Ruggieri, et il désigna sur le tableau de bord un autre bouton marqué « transmission extérieure ».
McTigue l’enfonça et hurla dans le micro :
— Bon Dieu de merde, vous êtes trop court, vous êtes en train de tirer trop court, vous êtes dans le chaume, vous m’entendez ? Vous tirez dans les huttes ! Les gars, je pensais que vous alliez tirer au-delà et raccourcir progressivement. À vous.
— Trop court de combien, bon sang ? demanda Lustig.
— Bon Dieu de merde, ces foutues huttes sont en feu. Il faut hausser au moins à cinq cents. Me recevez-vous ? À vous.
Un autre tir de repérage atterrit à trois cents mètres en deçà du dépôt de camions.
— Bon Dieu, vous êtes encore dans les foutues huttes, hurla McTigue dans le micro.
Au milieu du fouillis de huttes, une zone de la taille d’un terrain de rugby s’était embrasée. Des gens s’enfuyaient dans toutes les directions.
— Les huttes brûlent comme de l’amadou, vociféra McTigue. Haussez de trois cents. Vous m’entendez ? Plus haut !
— Plus haut de combien ? cria Lustig. Répétez, plus haut de combien ?
— Trois cents, putain, vous ne comprenez pas l’anglais ? À vous.
— Vous êtes brouillé, annonça Lustig. Dites tout deux fois. Terminé.
Un des mitrailleurs latéraux intervint sur l’interphone.
— Qu’est-ce qu’ils foutent, bordel ? Un barbecue coco ?
L’autre mitrailleur latéral rit dans l’interphone :
— Hé, mec, elle est bonne, hein ? Un barbecue coco !
Ruggieri tapota le bras de McTigue.
— Vous êtes brouillé parce que l’angle de l’antenne varie. Vous n’avez qu’à répéter chaque mot deux fois, vu ?
McTigue hocha la tête et enfonça le bouton « transmission extérieure » avec son poing.
— Hausse hausse à trois trois cents cents, me recevez-vous, me recevez-vous ? À vous. À vous.
Le coup de canon suivant tomba de nouveau en deçà du dépôt.
— Bon Dieu de merde, les gars, vous n’êtes toujours pas sur la cible, hurla McTigue.
Quelques secondes plus tard, à la stupéfaction de McTigue, L’Ebersole ouvrit le feu par salves et les obus antipersonnel à fragmentation se mirent à tomber comme grêle sur le fouillis de huttes déjà en feu. Une vieille pompe à incendie avec une jeep de l’armée devant elle et une autre derrière arriva lentement du nord, pénétra dans la ville et vint se poster à la limite de l’incendie. Aussitôt, des dizaines d’enfants entourèrent les jeeps et la pompe. Ceux qui se trouvaient près de la pompe désignaient les flammes, ceux qui se pressaient autour des jeeps montraient l’hélicoptère.
De nouveau McTigue enfonça le bouton du poing.
— Bon Dieu de putain de merde, les gars vous tirez trop court, vous tirez dans les huttes, tout ce foutu coin brûle comme l’enfer, qu’est-ce que vous croyez que vous foutez, haussez, vous m’entendez, qu’est-ce que vous avez ? Vous êtes sourds ou quoi ? Plus haut, hausse, HAUSSE, HAUSSE, HAUSSE. (McTigue hurlait à présent sans arrêt le mot « Hausse » dans le micro.)
Un mitrailleur latéral l’interrompit.
— Hé, Leutenant, je crois qu’une de ces jeeps là-bas a une mitrailleuse.
McTigue n’entendit pas la mitrailleuse, rien que le bruit froid et métallique de l’acier déchiquetant l’acier. Les yeux de Ruggieri, exorbités de terreur, scrutèrent les cadrans du tableau de bord : les aiguilles paraissaient assez calmes. Le rotor tournait toujours et le moteur faisait le même bruit qu’auparavant. Ruggieri se détendit et tira le manche à balai pour prendre de l’altitude.
L’hélicoptère ne répondit pas.
— Sainte Mère de Dieu, fit Ruggieri, tirant plus fort sur le manche à balai de ses mains gantées.
Une explosion assourdie secoua l’hélicoptère, McTigue regarda derrière lui à travers la fumée, et essuya ses yeux, et vit les deux mitrailleurs sur le plancher, qui se tenaient le ventre comme s’ils avaient des crampes. Puis le siège parut se soulever sous McTigue. Comme un oiseau alourdi par du plomb de chasse, l’hélicoptère commença à s’affaisser – les lames du rotor tournoyant – vers le sol.
— Nous tombons, cria Ruggieri. Sautez dès que nous toucherons…
— Et eux ? demanda McTigue en désignant les deux mitrailleurs.
— S’ils sont vivants ils se débrouilleront, dit Ruggieri.
Détériorée par les parasites, la voix du capitaine Jones éclata dans les écouteurs de McTigue.
— McTigue, vous m’entendez ? Nous avons été touchés, nous avons pris un coup. Voyez-vous des tirs adverses ?
McTigue enfonça du poing le bouton « transmission extérieure ».
— Mayday, Mayday, rotor touché, Mayday, Mayday, nous allons nous écraser, Commandant, à l’aide, pour l’amour du ciel au secours, oh, bon Dieu de merde, au secours, au secours, au secours, au secouououours.
L’hélicoptère crasha en terrain plat environ huit cents mètres au-delà de l’entrepôt de camions, précipitant McTigue en avant dans son harnais. Quand le moteur de l’hélicoptère s’arrêta, McTigue entendit le crépitement des flammes dans la partie arrière de l’appareil. Il vit Ruggieri qui tirait sauvagement sur les épaules de son harnais et il en fit autant. Un instant plus tard, Ruggieri et McTigue sautèrent tous deux à bas de l’hélicoptère, chacun de son côté, et se précipitèrent en courant vers une petite éminence à quarante mètres de là.
— Sainte Mère de Dieu, haleta Ruggieri.
— Bon Dieu de putain de merde, hoqueta McTigue.
Accroupis sur la pente, respirant lourdement à cause de l’effort fourni et de la peur, les deux hommes se retournèrent pour regarder l’hélicoptère en flammes. Ils entendaient le grondement des flammes et une pétarade crépitante.
— La chaleur… fait péter… les munitions, dit Ruggieri entre deux hoquets.
Il arracha ses gants et son casque rayé comme un sucre d’orge, les jeta aussi loin qu’il put et se passa les doigts dans ses épais cheveux que le poids du casque avait aplatis. À travers le voile de fumée et d’air chaud et ondulant, McTigue distingua du mouvement à l’extrémité de la ville près du dépôt de camions. Il tendit la main vers le point en mouvement, et Ruggieri tira un automatique bleu-noir calibre 45 de son étui, fit monter une balle dans le canon et ôta la sûreté d’un coup de pouce.
— Allons-y, dit-il et, tirant McTigue par la manche, il l’entraîna.
Encombrés par leur combinaison de vol et leurs lourdes bottes, les deux hommes avancèrent pesamment à travers un chaume et s’écroulèrent, hors de vue, dans un amas de buissons.
Tandis qu’ils essayaient de reprendre leur souffle, la première formation d’avions à réaction arriva de la mer, volant plus haut que les maisons, jeta quelques containers sur la ville et bondit dans les cieux comme une balançoire. De belles grosses boules de fumée et de feu rouges éclatèrent et bouillonnèrent derrière eux.
— Qu’est-ce qu’on va foutre, demanda McTigue au bout d’un moment.
— On va être secourus, dit Ruggieri.
— Et comment on va faire ?
Ruggieri montra une petite boîte recouverte de cuir, de la taille d’un poste à transistors, attachée à sa ceinture.
— Un émetteur, expliqua-t-il. Il envoie un signal. Dès qu’ils se seront occupés de l’adversaire – Ruggieri fit un signe de tête en direction de la ville en flammes – ils se guideront sur le signal et ils viendront nous ramasser. Tout ce que nous avons à faire c’est de rester planqués.
Une formation d’avions à hélices, arrivant du nord, se déploya et mitrailla le dépôt de camions. Une autre formation arrivait de l’est. Le dernier avion se détacha en direction d’un groupe d’enfants qui s’enfuyaient du dépôt. L’appareil eut l’air de reprendre de l’altitude sans avoir rien lâché. Pendant une fraction de seconde, McTigue pensa que le pilote devait avoir vu que c’étaient des enfants. Puis, il y eut une boule de feu à l’endroit où le groupe s’était trouvé.
— Ma parole qu’ils sortent un vache de grand jeu, dit Ruggieri.
Mais McTigue pensait à autre chose.
— Qu’est-ce qui se passe s’il n’y a pas d’hélico de secours ? demanda-t-il.
Ruggieri le regarda.
— Il y en aura un.
— Mais s’il n’y en a pas ? insista McTigue. Qu’est-ce qui se passe alors ?
— Il y en aura un, dit Ruggieri, et il se retourna pour regarder le grand jeu.
Longtemps après que la ville eut été neutralisée, à ce qu’il semblait à Ruggieri, les avions continuèrent d’arriver, de diverses directions, à des altitudes diverses, avec des armements divers. Finalement, vers le milieu de la deuxième heure, il y eut une pause.
— Nous devrions peut-être nous rendre, dit McTigue. Tu ne crois pas que nous devrions nous rendre ?
Ruggieri sursauta et se tourna vers McTigue.
— Nous rendre ! Seigneur Dieu, vous êtes cinglé, ma parole. Vous savez ce que des hélicoptères ont fait ici, il y a quelques jours ? Ils ont attrapé un bougnoul au lasso dans un champ et l’ont mis tout nu, ils lui ont passé une corde autour du cou et ils ont démarré lentement et le bougnoul courait comme un fou pour suivre. Au bout d’un moment, il n’a plus pu suivre et son cou s’est brisé. Vous voyez le tableau, Chef ?
— Pourquoi est-ce qu’ils font ça ? demanda McTigue.
— Pourquoi est-ce qu’ils font tout ce qu’ils font ? Moi, je vis et je laisse vivre, très bien, mais ces gars-là, comment est-ce qu’ils peuvent savoir ça, hein, comment ils peuvent savoir que je vis et que je laisse vivre ? – Ruggieri montra son automatique – S’ils nous prennent, ils nous lynchent dit-il. Allez-y et rendez-vous si vous voulez ; moi, je parie plutôt pour ça, et il soupesa l’arme.
Une autre vague d’avions à réaction arriva de la mer, puis une autre et encore une autre. Au bout d’un moment, il sembla à McTigue que c’était une seule interminable vague d’avions et il perdit toute notion du temps. De temps à autre, il regardait la ville entre les buissons, mais la ville disparaissait sous ses yeux. La partie de ---- qui avait été composée de constructions en dur n’était plus que poussière et décombres. Le dépôt de camions avait cessé d’exister. Au-delà de la ligne de vision de McTigue, là où se trouvaient auparavant les huttes, il y avait un mur de flammes.
Comme McTigue regardait, deux gamins d’une dizaine d’années, tirant entre eux deux une voiture d’enfant, jaillirent des décombres du dépôt et se dirigèrent vers le champ. Un avion à hélice, avec des dents peintes sur le nez, plongea et lâcha un réservoir de napalm derrière les gamins qui couraient. Le container percuta et le feu se répandit en un arc galopant ; les gamins abandonnèrent la voiture d’enfant et coururent plus vite mais le feu les rattrapa et les dépassa.
À présent, l’herbe et les buissons étaient en flammes et le feu se déplaçait à travers champs, s’éloignant de ---- et approchant de McTigue et Ruggieri. Juste au moment où il semblait avoir fini par s’arrêter de lui-même, quatre autres enfants apparurent près du petit ressaut de terrain entre McTigue et l’hélicoptère abattu. Un avion à hélice se détacha d’une formation et largua un container trop loin derrière et ils s’enfuirent dans une zone boisée vers le nord. Mais le napalm ranima le feu de broussailles et il se rapprocha de l’amas de broussailles qui dissimulait McTigue et Ruggieri.
— Il va falloir courir, dit Ruggieri.
Il tira un grand morceau de soie d’une poche de mollet et l’étala sur le sol. D’un côté se trouvait une carte du pays ennemi et une douzaine de phrases en écriture phonétique comme « Ne me faites pas de mal, je ne faisais qu’obéir aux ordres ». Sur l’autre face, il y avait un drapeau américain.
— Quand nous courrons, je brandirai le drapeau, pour le cas où l’un de ces pilotes de lampe à souder aurait une idée de génie. O.K., vous êtes prêt ?
McTigue jeta un regard au feu de broussaille qui n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres d’eux à présent, et hocha la tête, puis il se mit sur ses pieds pour suivre Ruggieri qui marchait en tête, son drapeau déployé. Soudain, Ruggieri s’arrêta net et McTigue faillit buter sur lui, puis il vit pourquoi Ruggieri s’était arrêté : trente mètres devant eux, cinq adolescents armés de haches à longs manches attendaient les deux aviateurs américains.
— Sainte Mère du Christ, dit Ruggieri, et il se détourna vers la droite et courut parallèlement au feu, McTigue galopant à sa suite, mais les garçons prirent leur course parallèlement à eux, attendant que le feu de broussaille rabatte les deux Américains. McTigue remarqua que le feu s’était éteint devant eux sur la droite, poussa un hurlement à l’adresse de Ruggieri ; les deux Américains se hâtèrent lourdement vers la trouée dans le mur de feu tandis que les cinq gamins couraient après eux, gagnaient sur les deux Américains, se rapprochaient des Américains, et McTigue vit que Ruggieri ne courait plus, Ruggieri s’était laissé tomber sur un genou comme on le lui avait appris lors de ses cours de survie et, hoquetant, sa bouche cherchant l’air, il avait stabilisé son automatique à deux mains et commencé à tirer, et touché un des adolescents, et touché un second, et les gamins atteignirent Ruggieri, furent sur lui, le frappant à coups de hache, et il se couvrait la tête avec le drapeau en soie comme un enfant se cache sous les draps, et il criait sous les draps « Sainte Mère de Dieu ne me faites pas de mal, je ne faisais qu’obéir aux ordres », en anglais parce qu’il n’arrive pas à se rappeler la traduction phonétique. Alors un des adolescents voit McTigue et court vers lui, certain de le rattraper, McTigue trop essoufflé pour bouger, McTigue en pleine confusion, pas sûr de comprendre ce qui se passe, sûr seulement que c’est à lui que ça arrive, pensant bon Dieu de merde, c’est à moi que ça arrive, et l’adolescent devant lui fait décrire à sa hache un arc de cercle, la hache ne heurte que le côté de la tête de McTigue (McTigue s’est jeté de côté), rafale de mitrailleuse, elle déchire la poitrine de l’adolescent et son bras gauche, et le précipite en arrière, le précipite loin de McTigue. Et un bizarre bruit de battement, et le vent martèle McTigue, et quelque chose, il ne sait pas quoi, heurte sourdement le sol immédiatement devant lui, et des mains le tirent brutalement à l’intérieur d’une caverne, mais ce n’est pas une caverne, c’est un hélicoptère et l’hélicoptère s’élève d’un mètre ou deux et se stabilise pendant que le mitrailleur latéral (furieux à cause de l’Américain qui est couché là dehors sous le drapeau) abat les autres adolescents et alors l’hélicoptère s’en va vers la mer avec un mouvement pendulaire, un mouvement si réconfortant qu’il met les larmes aux yeux de McTigue.
Couché le visage contre le plancher près de la porte ouverte, près des pieds bottés du mitrailleur latéral, le sang dégouttant de ses cheveux emmêlés, sentant le vent sur son visage, McTigue cherche l’air et regarde le sol se dérouler comme un tapis sous lui. D’abord viennent les champs carbonisés par le feu qui les a balayés, puis la fumée et la poussière et les décombres là où étaient les constructions de ciment, puis rien que des braises là où étaient les huttes de chaume, puis la route grêlée de cratères avec les restes calcinés de la pompe à incendie et des deux jeeps, puis des fragments et des morceaux de tentes, et des potagers carbonisés et défoncés par les bombes, puis la prairie sinueuse qui paraît nue et tondue, puis la crête avec les ruines du blockhaus et un moignon là où avait été l’arbre déchiqueté, puis la courbe de la côte et au-delà, le ressac, et le sol disparaît, c’est la mer.
— Bon Dieu de merde, gémit McTigue. Bon Dieu de merde.
McTIGUE ENTEND
QUELQUES PAROLES DE SAGESSE
Trempée de sueur, la silhouette sur la couchette inférieure s’agitait et se retournait comme si elle essayait d’arracher le suaire ou le drap qui recouvrait sa tête.
Tevepaugh se pencha sur la silhouette et murmura :
— Monsieur Lustig dit qu’il faut que vous commenciez à monter les munitions, Chef.
La silhouette cessa de tressauter et demeura allongée, immobile, respirant lourdement.
— Bon Dieu de merde, quelle heure est-il ?
— Cinq heures passées, Chef.
— Qui dit ça ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire, « qui dit ça » ? Il est cinq heures passées, Chef, je le jure.
McTigue était couché sur le dos, regardant droit au-des-sus de lui.
— Cinq heures passées, répéta-t-il.
— Ouais, Chef, il est cinq heures passées. Tevepaugh montra le pansement sur la tête de McTigue : J’ parie que c’était pas une partie de plaisir, là-bas à terre, hé, Chef ?
McTigue négligea la remarque.
— Tu es sûr qu’il est cinq heures passées ? demanda-t-il encore.
Tevepaugh remonta la manche de son suroît et fit voir sa montre.
— Comme je vous le dis, Chef, il est cinq heures passées. Monsieur Lustig dit qu’il faut que vous…
— J’avais compris la première fois, petit. Maintenant, remonte ton cul en haut et dis au lieutenant Lustig…
Au-dessus de McTigue la veilleuse de la couchette supérieure s’alluma avec un déclic. Une demi-douzaine d’hommes recroquevillés sur leurs couchettes tournèrent leur visage contre la cloison ou s’enfouirent sous les couvertures. Un type baraqué, vêtu d’un short effiloché, d’un T-shirt et de chaussettes de sport blanches se dressa sur un coude sous la lumière.
— O.K., Tevepaugh, tu peux retourner dare-dare à la passerelle et informer Monsieur le lieutenant Lustig que tout est fin prêt, compris ? Dis-lui que les munitions vont être montées. Tu as compris maintenant ?
L’homme en sous-vêtements parlait calmement mais avec un ton d’autorité sur lequel on ne pouvait se méprendre.
— Sûr, Chef, j’ai compris. (Tevepaugh chuchotait toujours :) Le chef McTigue va monter les munitions, c’est ça ? J’ai saisi.
Le visage de Tevepaugh s’illumina de ce qu’il croyait être un sourire de gratitude, et il décampa du compartiment.
— Bon Dieu de merde, j’en ai déjà eu jusque-là, Duffy, fit McTigue d’une voix rauque. (Sa peau s’étira étroitement au-dessus de ses gencives en une semi-grimace figée, une expression qui révélait des trous entre ses dents aux endroits où le dentiste de la Marine avait fait sauter le tartre.) Tu sais ce qu’il y avait dans cette foutue ville que nous avons bombardée, hier ? (McTigue déglutit péniblement.) Je vais te dire ce qu’il y avait dans cette foutue ville. Il n’y avait rien, sauf des foutus mômes, et c’est foutrement tout ce qu’il y avait. Bon Dieu de merde.
Duffy passa les pieds par-dessus le bord de sa couchette, sauta lourdement sur le plancher et s’assit sur le bord de la couchette de McTigue.
— Oublie ce que tu as vu, dit-il avec force. Tu ne l’as jamais vu. Si tu fais du chambard maintenant, tu ruines ta carrière. Tu as encore trois ans pour arriver au bout de tes vingt ans. Tu auras peut-être un an de plus, un an et demi maximum, de service en mer. C’est dans la poche. Fais pas tout claquer, Tom. Envoie pas tout par-dessus bord, sous prétexte que tu as vu quelques mecs morts.
— Tu aurais dû voir ce qu’ils ont fait, ces jets, dit McTigue. Bon Dieu de merde, le napalm…
— C’est pas toi qui as fait ça, Tom, dit Duffy. De toute façon, tu ne faisais qu’obéir aux ordres.
— Ouais, dit McTigue, « Ne me faites pas mal… Je ne faisais qu’obéir aux ordres ».
McTIGUE LAISSE MOLLEMENT
TOMBER QUINN
Le visage toujours figé en une grimace, ses yeux paraissant exprimer – ou contempler – la souffrance, McTigue monta à la cambuse où le boulanger de nuit, un Noir charnu du nom de Seldon Saler, sortait du four la dernière fournée de pains.
— Doux Jésus, j’aurais jamais pensé te revoir vivant, fit Saler, essoufflé et joyeux comme toujours. Goûte-moi un peu ça, ça fond.
Il tendit à McTigue une poignée de pain sifflant de chaleur. La voix de Nat King Cole remplit la cuisine. Saler qui, selon une rumeur qui courait le mess, avait travaillé comme cuisinier dans une crêperie Uncle John’s sur l’autoroute de Santa Anna, se vantait de posséder tout Nat King Cole sur cassettes, et pour le prouver, les passait et les repassait pendant la nuit.
Suivi par l’odeur du pain chaud et la voix de Nat King Cole, McTigue descendit l’échelle menant aux quartiers avant de l’équipage, sous le mess. Mâchant toujours le pain, il s’immobilisa près de l’échelle, attendant que ses yeux se fussent habitués à l’obscurité. Puis il se dirigea vers la couchette de Quinn contre la cloison et se pencha sur lui.
— Branle-bas de combat, Quinn, chuchota McTigue en secouant par l’épaule le maître artilleur de première classe.
— Bon sang, Chef, j’aurais jamais pensé vous revoir. (Quinn se secoua pour se réveiller.) Quelle heure est-il ? demanda-t-il.
— Cinq heures passées, Quinn. Réveille quelques hommes, tu veux, et commencez à monter les obus antipersonnel pour la cinquante-deux et la cinquante-trois. Soixante-deux coups par pièce. Je m’occuperai de la cinquante et un. Et fais monter Boeth au compartiment de manipulation pour qu’il empile les obus pour moi.
— Soixante-deux coups par pièce, d’acc. (Quinn se mit sur son séant et McTigue se détourna pour s’éloigner.) Chef, dit Quinn.
Une voix furieuse s’éleva d’une couchette voisine :
— La ferme, hein !
— Chef, répéta Quinn dans un souffle.
— Ouais, Quinn.
— Je suppose que vous avez pas eu l’occasion de lui parler au sujet de mes clés et de mon affectation ?
— Ouais, je lui ai parlé, dit McTigue. Oublie les clés, tu veux. Quant à l’autre question, le second dit que le commandant veut que tu quittes le bateau. Il pense que tu as besoin d’élargir ton horizon. Tu es resté trop longtemps sur le même navire, qu’il dit. – McTigue haussa les épaules – C’est ce qu’il dit.
— Est-ce que l’affaire de la cabine du commandant a quelque chose à voir ? demanda Quinn. Je ferai des excuses, je serai heureux de faire des excuses – devant tout le monde. J’ lui dirai que j’ai trouvé son foutu électro-servo-coupleur. Pourvu que je reste sur L’Ebersole.
— Bon Dieu de merde, Quinn, t’as une carrière peinarde devant toi, c’est dans la poche et tu ne t’en rends même pas compte. Tu peux même tomber sur un de ces sabots tout neufs avec l’air conditionné et un vrai salon de première classe et des canons entièrement automatiques sur lesquels tu n’as même pas besoin de poser le petit doigt. C’est dans la poche. (McTigue se rappela que Duffy lui avait dit la même chose voilà quelques instants.) Pour nous tous, c’est dans la poche, ajouta-t-il.
Avant que Quinn ait pu dire quoi que ce soit, il se détourna et descendit une autre volée de marches jusqu’au magasin du canon avant, sous le poste d’équipage.
McTIGUE PASSE LES MUNITIONS
SANS SE SOUCIER DE LOUER LE SEIGNEUR
Le magasin était l’un des rares endroits de L’Ebersole où l’on faisait constamment régner une propreté aseptisée, comme si la propreté s’apparentait réellement à la rectitude morale. Chaque poignée, chaque levier était peint en rouge vif et marqué de façon à être facilement identifié. Au-dessus du plus grand des volants, une inscription apposée sur la cloison près de l’échelle d’accès disait : « Pour noyer le magasin tournez le volant dans le sens des aiguilles d’une montre. » Le volant était verrouillé par une chaîne de vélo et un cadenas rouge. À côté du cadenas, une autre pancarte :
« Les hommes dont les noms suivent ont la clé de ce cadenas. » Le nom de McTigue était en tête de la liste, celui de Quinn suivait. Des inscriptions « Défense de fumer » étaient peintes à la main sur chaque cloison. Dans un coin, une grande plaque intitulée « Dix commandements en cas de dommage » commençait par « 1 – Maintenir le navire étanche », et se terminait par « 10 – N’abandonnez pas le navire ! » souligné en rouge.
En temps normal, avec à bord un effectif complet de temps de guerre de 345 officiers et hommes d’équipage, cinq matelots auraient dû être postés dans chacun des magasins du destroyer aux postes de combat, pour veiller à ce que la poudre et les projectiles soient acheminés vers les compartiments de manipulation, deux étages plus haut, et finalement jusqu’aux trois canons qui se trouvaient immédiatement au-dessus des compartiments de manipulation. Mais L’Ebersole n’avait pas eu à son bord un effectif complet d’officiers et d’hommes depuis 1945, époque où les gens avaient commencé à quitter précipitamment la Marine. Avec seulement 255 officiers et matelots à son bord, L’Ebersole n’avait pas suffisamment d’êtres humains pour occuper tous les postes de combat. Aussi, chaque fois que le destroyer devait faire tirer un de ses canons, quelqu’un commençait par descendre aux magasins pour compter les projectiles et les gargousses puis les envoyait par le monte-charge aux compartiments de manipulation.
McTigue, qui ne demandait jamais aux hommes sous ses ordres de faire quelque chose qu’il pouvait faire lui-même, était descendu au magasin et avait passé les munitions des centaines de fois. Mais jusqu’à aujourd’hui, il ne s’était jamais senti bizarre en le faisant. Brusquement, il eut l’impression de mesurer des rations de mort aussi naturellement que Saler mesurait la farine dans sa cuisine.
— Vous y êtes ? demanda McTigue au monte-charge dans le compartiment de manipulation.
La trappe du plafond s’ouvrit.
— Allez-y, Chef, cria Boeth, le matelot qui s’occupait du central. Combien de dragées allez-vous mettre ?
— Des dragées, bon Dieu de merde ! marmonna McTigue. Puis, il hurla en réponse : soixante-deux !
McTigue appuya sur la pédale qui commandait le monte-charge et commença à y introduire les projectiles de 125 mm, les regardant disparaître dans le trou du plafond, comme des bouteilles sur un monte-plats. Il se demanda qui avait choisi le nombre soixante-deux. McTigue était dans la Marine depuis dix-sept ans ; il était sur L’Ebersole depuis dix-sept mois. Mais il ignorait l’origine de ce nombre. Le lieutenant Lustig ? L’officier canonnier ? Le second ? Le pacha ? Le contre-amiral Haydens, qui commandait la Task Force dont L’Ebersole n’était qu’un petit élément ? Quelque vice-amiral de la base, au Pentagone, anonyme et impossible à identifier ? Ou même l’un de ses jeunes assistants qui, scrutant la cible assignée à L’Ebersole ce matin-là, s’était tourné vers le sous-officier en train de verser du café dans un gobelet Playboy, et avait dit : « Soixante-deux coups de 125 mm de chaque pièce, ça devrait aller. » Qui était responsable ? Et pourquoi pas soixante-trois ou soixante-dix ou cent soixante-dix ? Pourquoi ne pas tirer jusqu’à épuisement des munitions – tirer les deux mille obus et plus qui restaient à bord ? Pourquoi ne pas éperonner la cible avec le navire ? Pourquoi ne pas…
— Ça y est, Chef, brailla Boeth de là-haut. J’en compte soixante-deux.
— Ça y est, répondit McTigue, et la trappe du plafond se referma bruyamment.
OHM SONNE LE RÉVEIL
Le réveil sonna quelques minutes plus tard – un long coup strident provenant du sifflet du quartier-maître Ohm, suivi par sa voix éraillée tandis qu’il parlait si près du micro que tout le monde pouvait l’entendre aspirer de l’air entre les phrases.
— Allô, Allô ; réveil, réveil, réveil, tout le monde se déhale et enfile son grément. Loupiotes allumées dans tous les compartiments autorisés. Balayeurs, à vos fauberts. Un bon coup de balai en bas en avant et en arrière.
L’Ebersole s’éveillait, lumières électriques qui s’allument, marins qui bâillent, chasses d’eau tirées, bombes de crème à raser et cigarettes et plateaux du mess (avec un seul compartiment oblong plein d’œufs brouillés tiédasses).
En haut, des lascars en bottes de caoutchouc frottaient les ponts extérieurs. Comme chaque matin, Boeth fit une tournée sur le pont principal à la recherche de poissons-volants. Ceux qui étaient morts, leurs frêles ailes bleutées raidement repliées en arrière par la rigidité cadavérique, il les jetait par-dessus bord. Ceux qui étaient vivants et se tortillaient faiblement de côté et d’autre, il les saisissait juste derrière la tête et les cognait sèchement, cruellement contre la rambarde. Puis il les jetait aussi par-dessus bord.
McTIGUE INTRODUIT
LES DONNÉES BALISTIQUES
Avec une demi-heure devant lui avant qu’on appelle aux postes de combat, McTigue se rendit au central près de la cambuse dans l’entrepont du mess. Le central logeait le cerveau du système de contrôle de feu du destroyer – un calculateur électromécanique qui permettait à la batterie principale de six canons de 125 mm de L’Ebersole de lancer des projectiles en direction de cibles lointaines et généralement invisibles avec une probabilité étonnamment bonne de les toucher.
Le calculateur, baptisé Mark One Able dans le jargon de la Marine, était une vieille rossinante qui dirigeait les canons de L’Ebersole depuis que les premiers obus en avaient quitté l’âme en 1945. Ses composants étaient si compliqués que le matelot Boeth qui avait pour commencer une tournure d’esprit scientifique, et qui d’autre part avait suivi un cours de quatre mois portant sur les Mark One Able avant de rejoindre L’Ebersole, était le seul à savoir ce qui se passait sous le carter vert.
McTigue comprenait les rudiments. Un gyro fragile gardait en mémoire le tangage et le roulis du navire et s’assurait que ceux-ci étaient compensés par les canons. Un autre gyro fournissait le cap du destroyer et sa vitesse, deux autres éléments du puzzle. Mais il y avait d’autres informations balistiques à introduire dans le calculateur et c’est ce que fit McTigue.
Tout d’abord, il énonça à l’aide d’un cadran la température de la poudre à canon, qu’il avait notée quand il se trouvait au magasin. La température avait un effet sur la vitesse avec laquelle la poudre brûlait, ce qui avait à son tour un effet sur la distance que le projectile parcourait aussi bien que sur sa vitesse. McTigue appela ensuite la salle des cartes et on lui donna les relèvements du matin en ce qui concernait la vitesse du vent et la pression barométrique, deux éléments qui avaient des conséquences sur les performances du projectile. C’est plus tard, directement à partir du détecteur optique de distance, situé sur le central de tir, que seraient fournis le site et le gisement de la cible – derniers éléments d’information qui permettraient au Mark One Able de résoudre le problème consistant à mettre fin à l’existence d’ennemis des États-Unis à douze ou quinze kilomètres de distance.
RICHARDSON FAIT UNE
EXCEPTION POUR TRUE LOVE
Au carré, les derniers officiers finissaient le petit déjeuner. Planant autour d’eux comme un ange effacé et transparent, True Love versait du café avec un cruchon en matière plastique.
Tout en sirotant du cacao tiédasse, l’enseigne de Bovenkamp feuilletait un exemplaire des accusations qu’il avait portées contre Angry Pettis et Waterman. « Accusation (lisait-on) : Insubordination délibérée. Détails : en ce que Pettis Foreman, matricule 337 93 33 USN et Jefferson Davis Waterman, matricule 660 70 92 USN à bord de L’Eugene F. Ebersole DD 722 en vue et au contact de ---- ont été délibérément insubordonnés à l’égard de l’enseigne de Bovenkamp en le soumettant au ridicule et au mépris… »
De l’autre côté de la table, l’aumônier Rodgers, qui avait triomphé suffisamment longtemps de son mal de mer pour prendre son petit déjeuner au carré, écoutait avec un certain malaise l’enseigne Wallowitch.
— Toute ma vie, était en train de dire l’enseigne Wallowitch, marmonnant dans son assiette de petit déjeuner et jouant avec les œufs brouillés froids qui se trouvaient dessus, toute ma vie, je me suis demandé où donc étaient les bons Allemands ? Eh bien, je sais où ils étaient. Ils étaient en train de payer leurs impôts, voilà où ils étaient.
Rodgers posa ce qu’il pensait être une main réconfortante sur le bras de Wallowitch – c’était un geste qu’il avait retenu du séminaire – et dit d’un ton encourageant :
— Écoutez, Wally, les gens se font tuer à la guerre, c’est de cela qu’il s’agit à la guerre. D’ailleurs, le côté opposé a commis un nombre d’atrocités long comme le bras…
Wallowitch se dégagea avec brusquerie de la pression réconfortante de l’aumônier.
— Le côté opposé a toujours commis une liste d’atrocités longue comme le bras. Qu’est-ce qu’il y a de neuf là-dedans ?
À ce moment précis, le second qui prenait son petit déjeuner dans le fauteuil du commandant, éclata de rire en lisant quelque chose dans la dernière directive du COMDESLANT à tous les navires, et Wallowitch, cherchant la bagarre, se tourna vers lui :
— Vous savez quoi, second, vous riez toujours à l’endroit où il ne faut pas.
Le rire du second s’éteignit. Les deux hommes se toisèrent de part et d’autre de la table. Puis le second fit dévier l’affrontement en prenant le commentaire de Wallowitch comme une autre plaisanterie.
— T’es vraiment un numéro, Œil-de-Lynx, t’es vraiment un numéro, fit-il d’un ton léger.
— Je vous ai dit de laisser tomber cette histoire d’Œil-de-Lynx, dit Wallowitch d’un ton calme.
Tirant sa chaise en arrière avec un grincement, il quitta le carré à pas lourds.
— Qu’est-ce qui lui prend ? demanda innocemment le second.
Sans attendre de réponse, il se mit à se plaindre de True Love qui avait vidé le bac à poussière dans son urinoir. True Love sourit comme un enfant surpris à commettre un crime guère sérieux et remplit de café la tasse du second.
De Bovenkamp découvrit soudain une faute de frappe dans la feuille d’accusation.
— Merdouille, on pourrait penser…
De Bovenkamp était à demi levé quand L’Ebersole roula lourdement sur bâbord. Il se raccrocha à la table, rata son coup et fila à travers le carré en direction du canapé. Sur son chemin, son bras gauche gesticulant fit sauter la maquette de L’Ebersole à bas de l’étagère. La bouteille s’écrasa sur le sol et comme de Bovenkamp se redressait sur le canapé, son pied se posa sur la maquette et l’écrasa en mille morceaux.
— Nom de Dieu de bon Dieu, gémit-il, je ne voulais vraiment pas faire une chose pareille. (Il jeta un regard circulaire dans la pièce :) Les gars, vous ne direz pas au Pacha que c’est moi, hé ?
True Love était en train de balayer les morceaux quand Ralph Richardson, l’officier des fournitures, roula sa serviette et l’inséra dans un rond de plastique.
— Excusez-moi, s’il vous plaît, Messieurs, dit-il, et il se dirigea vers la poupe.
Immédiatement à l’arrière de la coursive centrale, Richardson poussa la porte du bureau des fournitures et s’installa dans le fauteuil à haut dossier qu’il avait acheté à un caboteur miteux à Saint-Domingue en échange de quelques boîtes de bœuf terreux. Richardson étala soigneusement un paquet de feuilles de réquisition en les décalant suffisamment pour que la ligne destinée à recevoir sa signature soit visible, et il saisit son stylo.
Brusquement, il y eut un bruit à la porte – un bruit si vague que tout d’abord Richardson pensa que quelqu’un, marchant le long de la coursive intérieure, avait par inadvertance frotté contre le battant. Mais le bruit se répéta et Richardson l’identifia comme un appel et cria d’entrer à quiconque était là.
La porte s’entrebâilla de manière minuscule et un œil unique et soucieux se montra, puis tandis que les gonds grinçaient, la porte s’ouvrit entièrement, laissant apparaître True Love. Il portait par-dessus sa combinaison de travail un tablier de cuisinier qui lui descendait jusqu’aux chevilles et une grande toque de chef de cuisine, toute bossuée, que les autres stewards du carré lui avaient donnée pour son dix-neuvième anniversaire. Ils avaient conçu la chose comme une plaisanterie, mais il la portait comme s’il s’agissait de la médaille du Congrès.
— Messié Richardson, dit True Love. (Il sourit timidement, faisant passer son poids d’un pied sur l’autre, se tenant sur le seuil la tête baissée, de sorte que son regard devait se frayer un passage à travers ses cils pour voir l’officier des fournitures.) Est-ce que vous pensez… heu… Est-ce que vous pensez que je pourrais… que je pourrais…
— Que tu pourrais quoi ? souffla Richardson. Est-ce que je pense que tu pourrais quoi ?
— Que je pourrais parler… vous parler ? demanda True Love.
— Bien sûr que je pense que tu pourrais, dit Richardson. Bien sûr.
Et il adressa à True Love un sourire chaleureux et lui fit signe d’entrer.
Comme True Love était noir, né et élevé en Georgie, seul garçon d’une famille de neuf filles, et parce qu’il avait un QI de quatre-vingt-quatre, Richardson avait des faiblesses pour lui. Et parce qu’il avait des faiblesses pour lui, il était capable de faire face au bizarre mélange que faisait True Love d’exquise douceur et d’exquise lenteur. Lorsque True Love (pour citer un exemple) avait rendu furieux le second en vidant les balayures dans son urinoir, Richardson avait considéré la situation avec calme.
— True Love, lui avait-il dit, il ne faut vraiment pas jeter les balayures dans l’urinoir du second. Ça le bouche, et l’urine du second déborde de ce fait sur le plancher où elle forme de petites flaques et pénètre dans les chaussures du second. À ton avis, tu m’as compris ?
True Love avait hoché vigoureusement la tête et avait promis de ne pas recommencer. Dès le lendemain, il y avait encore des balayures dans l’urinoir du second. Quand Richardson releva ce fait, True Love secoua la tête.
— J’ai oublié, Messié, déclara-t-il, et il promit de ne pas recommencer.
Ce fut une promesse qu’il eut beaucoup de mal à tenir.
Ce n’était pas étonnant, donc, si True Love était une cible facile pour les autres stewards du carré. C’était True Love, par exemple, qui charriait toujours les caisses de vingt-cinq kilos de steak haché surgelé depuis les réfrigérateurs de l’entrepont. Et chaque fois que L’Ebersole touchait un port, c’était True Love, pour on ne sait quelle raison, qui se retrouvait de corvée le premier week-end. En fait, la corvée ne le gênait pas : cela lui donnait une chance de parader partout avec sa toque de cuisinier et un hachoir à la main. Comme il ne savait pas par où commencer quand il fallait faire un dîner, True Love devait emprunter au mess de l’équipage de la viande déjà cuite, de la purée de pommes de terre et des légumes – puis les réchauffer dans les plats du carré et les servir comme des créations originales. Les officiers savaient d’où venait la nourriture. Mais comme tout le monde (à l’exception du capitaine et du second) aimait bien True Love, ils continuaient à émettre des bruits appréciateurs.
— Qui a préparé ce dîner ? demanda le Poète lors d’une telle occasion.
Le visage soucieux de True Love apparut à la fenêtre de service qui faisait communiquer le carré et le garde-manger.
— Moi, Messié, fit-il avec nervosité.
— Mes compliments au chef, dit alors Joyce, ce qui laissa True Love avec un sourire d’une oreille à l’autre.
— Eh bien, True Love, était en train de dire Richardson, que puis-je faire pour toi ?
Après quelques faux départs, True Love expliqua qu’il était venu voir Richardson pour avoir confirmation d’une rumeur qu’il avait entendue dans l’entrepont du mess. La rumeur était que L’Ebersole avait reçu une instruction de BuPers, ordonnant, dans le cadre d’un programme d’économie, la démobilisation immédiate de tous les membres de la Marine dotés d’un quotient intellectuel inférieur à quatre-vingt-dix. Comme Richardson confirmait la rumeur, des larmes abondantes emplirent les yeux de True Love.
— Messié Richardson, quoi que je leur dirai, à ma famille si vous me renvoyez faire le civil. La dernière fois que j’ suis rentré à la maison, sapristi, tout le monde à deux rues de distance est sorti dehors, et moi j’étais dans mon uniforme bleu avec mes galons cirés et brillants comme si c’était de l’or massif. Je pourrai plus jamais montrer mon visage là-bas si je suis pas dans mon uniforme. – True Love essuya les larmes de ses yeux avec sa main, puis essuya sa main sur son tablier. – Mon papa… commença-t-il, et il s’effondra complètement.
Richardson se leva et passa un bras autour des épaules de True Love.
— Écoute, True Love, l’instruction BuPers dit : les marins dotés d’un Q.I. inférieur à quatre-vingt-dix, à moins qu’ils n’accomplissent un travail essentiel à la manœuvre du navire ou à sa station à terre. Alors, écoute, en ce qui me concerne, le carré de L’Ebersole ne peut pas fonctionner sans tes services, et si le fonctionnement du carré part en morceaux, ça pourrait les obliger à ôter le navire de la Flotte.
— Vous voulez dire…
— Je veux dire que tu peux rester dans la Marine aussi longtemps que je serai officier des fournitures ici. Le temps que le prochain officier des fournitures me remplace, cette instruction BuPers sera depuis longtemps classée et oubliée comme les centaines d’instructions que nous recevons chaque mois. D’accord ? Tu te sens mieux, maintenant ?
Hochant vigoureusement la tête, True Love prit la main de Richardson et la serra. Puis, tandis qu’un sourire commençait à trouver le chemin de son visage de garçonnet, il fit marche arrière, sortit du bureau des fournitures et referma la porte.
Richardson s’assit et regarda les feuilles de réquisition alignées sur son bureau. Il s’apprêtait à commencer de les signer quand, par la force de l’habitude, il tendit la main vers le coffre-fort du bureau et donna un petit tour à la serrure à combinaison. Au lieu de tourner à vide, celle-ci s’arrêta avec un déclic. La porte était fermée, mais la serrure du coffre-fort était ouverte ; elle avait été ouverte toute la nuit.
Une peur froide repoussa durement Richardson contre le dossier de son siège. Les fonds de roulement du navire, que Richardson utilisait pour payer les salaires toutes les deux semaines et pour acheter de la nourriture et du carburant dans les ports étrangers, se trouvaient dans ce coffre-fort. Essayant de chasser l’image de lui-même finissant sa carrière navale en prison, Richardson ouvrit frénétiquement la porte du coffre-fort, craignant ce qu’il allait trouver derrière.
L’argent était bien là – mais était-il là dans sa totalité ? Sapristi, avec cette histoire de Gai Savoir, on ne pouvait être trop prudent. Manifestement, Richardson allait devoir le compter, la totalité des trois cent vingt-deux mille six cent quarante-huit dollars et soixante-treize cents. Il verrouilla la porte du bureau de l’intérieur, rafla les feuilles de réquisition et les mit dans un panier de classement. Puis, encore couvert de sueur froide, il empila sur la table les papiers de billets cerclés d’un bracelet de papier. Vinrent d’abord les soixante-treize cents : deux pièces d’un quart de dollar, deux de dix cents et trois pennies. Cela au moins, c’était juste. Puis, essayant de mouiller le bout de ses doigts sur sa langue sèche comme du bois mort, Richardson se mit à compter les billets, dix, vingt, trente, quarante, cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix, cent, cent dix…
L’EBERSOLE S’AVANCE POUR L’ESTOCADE
La pendule dans le poste de pilotage indiquait quatre minutes avant les postes de combat, lorsque le capitaine Jones prit pied sur la passerelle.
— Le commandant est à présent sur la passerelle, gronda Ohm dans le système de haut-parleurs du bord.
— Bonjour, Commandant, dit Lustig par le hublot du poste. J’ai la terre au radar droit devant à vingt-quatre kilomètres.
— Très bien, lieutenant Lustig, dit le Pacha. – Il se dirigea vers son siège de pont sur l’aile tribord de la passerelle.
— Je compte que vous nous donnerez un bon tir, aujourd’hui, mon garçon, lança-t-il à Lustig. Nous avons fait beaucoup de chemin pour livrer la marchandise, alors livrons-la rapidement et avec précision et sans nous soucier des obstacles, hein ?
Ses sourcils se soulevèrent pour souligner sa déclaration.
— À vos ordres, Commandant, fit Lustig sans se compromettre.
— Une petite tasse de moka de pilote ? demanda Ohm en désignant la cafetière sur un petit réchaud électrique.
Mâchonnant nerveusement l’intérieur de sa joue, Jones négligea la proposition et s’installa sur son siège. Le soleil pointait à présent à l’horizon et Jones chaussa une paire de lunettes polaroïd.
— Bonjour, Pacha, fit le second, en saluant son image dans les lunettes du capitaine. Je suis désolé de devoir vous annoncer ça, mais de Bovenkamp a renversé la maquette de L’Ebersole ce matin au petit déjeuner.
— Peut-on la réparer ?
— Je ne pense pas, Commandant. Après l’avoir fait tomber, il a plus ou moins marché dessus, et ma foi, franchement, il ne reste plus guère de morceaux qui tiennent ensemble.
Jones secoua la tête avec colère.
— J’attendais mieux de ce garçon, fit-il. D’abord les baleines, et à présent ça.
Le second toussa nerveusement.
— Il est zéro sept vingt, Chef, fit-il.
— Très bien, XO. Entrons dans la danse.
Le second traversa le poste de pilotage en direction des boîtiers d’alerte et rabattit la poignée d’alerte générale. À nouveau le dong-dong-dong-dong DONG DONG DONG se répercuta d’un bout à l’autre de L’Ebersole.
Ohm mit dans sa poche de poitrine la feuille de paris portant sur le tir du matin (sa règle était « On ne prend plus de paris après l’appel aux postes de combat ») et enclencha le micro :
— Ceci n’est pas un exercice. Tous les hommes aux postes de combat. À présent, établissez l’état d’alerte numéro un Able sur tout le navire.
Puis il se précipita vers son poste dans la salle principale.
Le second déverrouilla le casier sous le bureau du navigateur dans le poste de pilotage, et tendit des revolvers à chacun des officiers présents sur la passerelle, y compris le commandant.
— Six minutes trente-deux secondes, annonça le second en pressant le bouton de son chronomètre à l’instant où Wallowitch, l’air particulièrement sombre, disparaissait dans le central de tir.
Jones s’agita nerveusement dans son siège.
— Allons, regardons devant nous, XO, lança-t-il. Je ne veux pas que nous pénétrions dans la courbe des dix brasses.
Le second examina la carte marine qui représentait la côte ennemie d’un endroit nommé ---- à un autre nommé ----.
Un relevé de profondeur indiquant onze brasses et demie arriva de la chambre des cartes.
— Je propose que nous venions à droite sur zéro deux zéro dans… oh, trois minutes. Commandant, dit le second. Cela nous mettra sur une trajectoire parallèle au rivage et à neuf kilomètres de la cible. Vous devriez voir les lumières de ---- droit devant dès que nous tournerons.
— Monsieur Moore, venez à droite au zéro deux zéro dans trois minutes, commanda le Pacha.
— Quartier-maître, notez ceci sur le livre de bord, lança le second. À zéro sept vingt-huit, nous pénétrons dans la zone de feu à volonté.
Jones sembla se détendre de façon perceptible.
— Zéro sept trente, Commandant, dit le second. Je propose que nous venions sur la droite.
— Très bien. Monsieur Moore, vous avez entendu. Venez sur la droite, dit le chef. (Il commençait à s’exciter, à présent ; la sensation de son propre pouls qui s’accélérait imprimait un rythme aux événements.)
— La barre à droite, venez au zéro deux zéro, appela Moore.
— La barre est à droite, Monsieur, venons sur zéro deux zéro, sommes sur zéro deux zéro.
— Quelle vitesse voulez-vous, Lieutenant ? demanda Moore au second.
— Quelle vitesse voulez-vous, Commandant ? demanda le second.
— Donnez-moi douze nœuds. Avec le vent en poupe cela devrait suffire pour que le bâtiment soit stable pour le tir, mais assurez-vous que la chambre des machines a monté les réchauffeurs au cas où ils riposteraient comme l’autre fois et où nous aurions besoin de foutre le camp d’ici, hein ? Si je commande la vitesse maximum je veux avoir la vitesse maximum.
— Machines douze nœuds, ordonna Moore.
Comme L’Ebersole se stabilisait sur sa nouvelle direction, la brume de l’aube qui avait masqué le rivage s’éclaircit et se dissipa.
— Est-ce que tu vois la cible, Psy ? demanda Lustig, parlant dans son casque qui le reliait au central de tir, au contrôle général et aux pièces d’artillerie.
— Affirmatif. Je vois la cible, dit Wallowitch, perché en haut sur le siège mobile du central de tir, les yeux tout contre les oculaires grossissant vingt-quatre fois du détecteur optique de distance.
Il tourna une poignée et assembla les deux morceaux de la cible de telle sorte qu’il pouvait lire la distance et bombarder la cible et la remettre en morceaux.
— Qu’est-ce que tu as, Wally ? demanda Lustig. (Quelque chose dans le ton de Wallowitch n’était pas comme il fallait.)
— Je te dis que je la vois cette putain de cible, qu’est-ce que tu veux d’autre ?
(« — Un peu de décence et d’humanité », songea plus tard à dire Lustig.)
Dans l’aile bâbord de la passerelle, Lustig, Moore et le commandant stabilisèrent leurs jumelles sur la cible : un petit hameau nommé ----, amassé en désordre aux deux bouts d’un pont d’acier et de béton qui enjambait la rivière ---- à cent mètres de son embouchure. Du côté droit de la rivière, le plus haut, se trouvait une poignée de bâtiments en ciment à deux étages ; du côté gauche, le plus bas, une série de huttes couvertes de chaume et une église en brique. Il n’y avait pas le moindre mouvement dans la bourgade à part quelques rayons de soleil qui scintillaient, comme des étincelles provenant d’une enclume, sur l’unique cloche de l’église, et un vieillard et deux jeunes enfants qui péchaient, installés sur les poutres du pont. Le vieillard semblait être en train d’abriter ses yeux avec sa main et de se pencher en avant, plissant les paupières, face à la mer et au soleil levant, dans la direction de L’Ebersole.
— Occupons-nous tout de suite de cette église, hein ? commanda le capitaine dont la voix trahissait l’excitation. Ils ont probablement leurs observateurs dans le clocher là-haut. On ne va pas leur donner une autre chance de nous frapper.
— Pièce de surface bâbord, appela Lustig dans son casque. Règle-toi sur l’église, Psy.
Les deux pièces avant de 125 mm de L’Ebersole prirent vie avec un sursaut, s’agitèrent de part et d’autre, puis vinrent se braquer sur bâbord. La pièce 53, tout à fait à l’arrière, commandée par l’enseigne de Bovenkamp se braqua vers tribord par erreur.
— Par le Dieu tout-puissant, hurla Lustig dans son casque ; mais avant qu’il ait pu dire quoi que ce fût d’autre, la fâcheuse batterie s’immobilisa et, comme un enfant pris en flagrant délit, se mit d’un air penaud à revenir sur bâbord.
Le calculateur du central général, recevant le site et le gisement de la cible provenant du détecteur optique de distance du Psy, engendra une solution et l’envoya automatiquement aux pièces d’artillerie.
— Solution, déclara d’une voix tendue le matelot Boeth, chargé du central pendant les postes de combat.
— Solution, répéta dans son casque l’enseigne Joyce qui se tenait à côté de Boeth.
À l’autre bout de la pièce, Ohm déplia sa feuille de paris et se prépara à identifier le gagnant.
— Sur la cible, Commandant, cria Lustig. Le central envoie une solution.
Les six canons de 125 mm, longs chacun de 4,80 mètres et rayés de façon à envoyer les projectiles comme des ballons de rugby, avec un mouvement de rotation, semblèrent acquérir une vie propre et se mirent à se mouvoir vers le haut et le bas, et de côté et d’autre, comme pour tracer de petits huit oblongs. En réalité, ils étaient rivés à la cible : c’était le destroyer de 2 200 tonnes qui se mouvait autour des canons.
Le soleil était complètement levé à présent, brillant pleinement dans la figure de quiconque sur le rivage pouvait être en train de regarder la mer.
Se mordant les ongles, le capitaine Jones adressa un signe de tête à Lustig.
— Prêt ? appela Lustig dans son casque. Nous allons envoyer un coup de repérage avec le canon bâbord de la 51.
Dans la tourelle de 125 mm avant, le chef McTigue hocha la tête d’un air morose, et le timonier Carr hissa une gargousse de cuivre de treize kilos, avec le mot flashless peint dessus en grandes lettres noires, sur le plateau du canon bâbord.
C.-D., qui se tenait immédiatement devant Carr, appuya du talon sur une pédale rouge qui amenait par le treuil de la salle de manœuvre les projectiles antipersonnel à fragmentation bourrés de vingt-cinq kilos de T.N.T. Le système était si intégré que les détonateurs dans le nez des projectiles étaient automatiquement réglés sur 14 secondes, au fur et à mesure que les engins montaient par le treuil, à partir des informations relatives à la cible issues de la salle principale. En se déplaçant à 2 500 pieds par seconde, les projectiles mettraient précisément ce temps-là pour couvrir la distance séparant L’Ebersole de ----. Vingt-cinq mètres au-dessus de la cible, les projectiles exploseraient, tuant tout être vivant se trouvant à découvert dans un rayon de trente mètres.
Le commandant, le second, M. Moore et les autres hommes présents sur la passerelle s’enfoncèrent de petites boules de coton dans les oreilles ; Tevepaugh, le messager du quart aux postes de combat, avait peur de ne pas pouvoir retirer le coton ensuite, et il appuya donc la paume de ses mains contre les côtés de sa tête.
Là-haut, le drapeau américain et le mince et guenilleux pavillon d’armement de L’Ebersole claquaient au-dessus du château avant. L’antenne du radar antiaérien, un appareil antique qui ressemblait exactement à un ressort à boudin, couinait en scrutant les deux.
— Très bien, lieutenant Lustig, dit le commandant, tandis que son pied exécutait une gigue. Au diable le Gai Savoir – Feu sur ces salopards, hé ?
— Commencez le feu, commanda Lustig dans son casque. Commencez le feu.
Tevepaugh ôta une main de son oreille et abaissa le levier du MC 21 marqué « Director ». FEU FEU FEU, hurla-t-il, et il rabattit hermétiquement sa main sur son oreille.
RICHARDSON ESSAIE DE VOIR
COMBIEN ÇA FAIT TOUT ÇA
Deux entreponts plus bas, Richardson se frayait un chemin avec une concentration monomaniaque à travers un nouveau paquet de billets.
— Douze mille huit cent soixante ; douze mille huit cent quatre-vingts ; douze mille neuf cents.
Et il tendit le bras et fit une marque dans la colonne des centaines.
LUSTIG INVOQUE L’AMOUR DE DIEU
— Eh bien, qu’est-ce que tu attends, Psy ? hurla Lustig dans l’interphone acoustique. Une invitation gravée ? Commence le feu, hein.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda le commandant avec impatience. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Avec ce cap-ci, nous ne sommes sur la cible que pendant six minutes, Commandant, lança le second, depuis le poste de pilotage.
— Psy, tu ne peux pas quoi ? demanda Lustig dans l’interphone. Qu’est-ce que tu veux dire, tu ne peux pas ?
Comme Lustig écoutait la réponse, sa bouche s’ouvrit toute seule et ses sourcils s’arrondirent.
— Eh bien ? demanda Jones.
Lustig se tourna vers le commandant et le contempla fixement jusqu’à ce que Jones dise :
— Crachez le morceau, mon garçon.
— Le central ne marche plus, Commandant. Probablement le circuit de mise à feu. Nous avons eu des ennuis avec le circuit de mise à feu, dans la mer des Caraïbes, l’an dernier, vous vous rappelez ?
— Seigneur, c’est un foutu moment pour une panne du central de feu. (Jones lança un regard nerveux en direction du rivage comme s’il craignait que la cible s’enfuit.) Peut-on passer sur le contrôle local et tirer à partir des tourelles ?
— Peux-tu passer sur le contrôle local, Psy ? demanda Lustig. (Il y avait dans sa voix une note de supplication.) Est-ce que les tourelles peuvent s’occuper du tir ?
Immédiatement après, le visage de Lustig s’éclaira et il hocha la tête.
— C’est bon. Prêt 51, dit-il dans l’interphone. Nous allons tirer les coups de repérage avec le contrôle local. À vous de jouer, McTigue. Commencez le feu, commencez le feu.
Tevepaugh abaissa d’un coup de poing le levier du MC 21 marqué « pièce 51 » et hurla : FEU FEU FEU.
À nouveau, le canon bâbord de la batterie 51 n’émit aucun son.
— Qu’est-ce qui se passe encore, vagit Jones.
Des perles de sueur s’accumulaient sur son front et dégouttaient dans ses yeux, puis continuaient de couler sur ses joues comme des larmes de déception.
Lustig pâlit.
— Pouvez-vous me répéter encore ça, Chef ? fit-il dans l’interphone. Puis il dit d’une voix douce : je suppose que vous savez ce que vous faites.
Il se retourna vers le commandant.
— McTigue dit que le mécanisme de contrôle de feu local est grillé, Commandant. Il dit qu’on ne peut faire feu avec la 51 que par télécontrôle.
— Nom de Dieu, dit Jones.
Il se mordait les ongles à présent, tournant la tête de côté et d’autre, d’un visage à l’autre, à petits mouvements saccadés. Il se précipita dans le poste du pilote, écarta Tevepaugh d’une bourrade et abaissa le levier du MC 21 marqué « pièce 52 ».
— Écoutez, 52, ici le Commandant. Je veux que vous envoyiez un coup de repérage. Je me fiche du canon que vous utilisez. Chargez et faites feu, c’est tout. Vous avez compris ? Chargez et faites feu.
Il y eut une explosion de parasites, puis la voix de Quinn filtra à travers les craquements.
— Je suis désolé, Commandant, mais la 52 merde. Je crois que c’est le servo-coupleur. Oui, ça doit être l’électro-servo-coupleur – le servo n’a pas l’air de vouloir coupler.
— Je reconnais votre voix, Quinn. Je sais que c’est vous. Je ferai en sorte que vous grilliez en enfer pour ça, en enfer, vous m’entendez. Je vous verrai griller…
— Nous ne sommes plus que pour trois minutes sur la cible avec ce cap, Commandant, appela le second depuis le bureau des cartes.
La mâchoire frémissante, Jones abattit le levier du MC 21 marqué « pièce 53 ».
— Qui est-ce qui commande ici ? demanda-t-il.
— C’est moi, répondit de Bovenkamp sur l’interphone.
— Qui êtes-vous, bon Dieu ? hurla Jones.
— C’est moi, Commandant. Enseigne de Bovenkamp.
— Ah, de Bovenkamp. (Jones essuya la sueur de ses yeux avec le dos de sa manche de chemise.) Écoutez, mon garçon, je veux que vous chargiez un de vos canons et que vous tiriez un coup de repérage. Vous avez compris ?
— Par l’enfer, répondit de Bovenkamp. Bâbord ou tribord ?
— Quoi bâbord ou tribord ? demanda Jones.
Il faisait un effort visible pour se maîtriser.
— Voulez-vous que je charge le canon bâbord ou le canon tribord, Commandant ? Lustig me dit toujours lequel.
— Chargez le canon bâbord, Monsieur de Bovenkamp. Et si pour une raison quelconque il ne marche pas, chargez le canon tribord et tirez avec celui-là. (Jones se pencha plus près du tube acoustique et baissa la voix.) Vous savez, Monsieur de Bovenkamp, j’ai toujours eu une confiance particulière et foi en vous. Je veux que vous sachiez que je suis prêt à oublier cette malheureuse histoire de baleines, ce matin, et je ne retiendrai pas contre vous le fait que vous avez cassé la maquette de L’Ebersole. Un accident peut arriver à n’importe qui. Je veux seulement que vous fassiez feu. Vous êtes un bon officier, un bon Américain, et j’attends de vous que vous fassiez votre devoir.
— Vous pouvez compter sur moi, Commandant. Je suis prêt à tirer, prêt et joyeux.
Jones adressa un signe de tête à Lustig qui parla dans l’interphone :
— Commencez le feu, commencez le feu, ordonna-t-il.
Tevepaugh se pencha par-dessus l’épaule du commandant, baissa le levier marqué « pièce 53 » et hurla : FEU FEU FEU.
Sur la passerelle, tout le monde se tourna dans la direction de la pièce 53 sur l’arrière. Les canons de de Bovenkamp pivotèrent pendant un instant comme s’ils s’apprêtaient à tirer, puis perdirent leur érection au moment crucial et dégringolèrent en direction du pont.
Sanglotante, à demi hystérique sous l’effet de la terreur, la voix de de Bovenkamp crépita dans le MC 21.
— Commandant, Commandant, ils ne me laissent pas faire. Je jure devant Dieu que j’ai essayé, mais ils ne me laissent pas faire.
Agité de tremblements violents, Jones se dressa dans le poste de pilotage, contemplant fixement les neuf kilomètres d’océan et ----.
Lustig lui tapa sur l’épaule.
— Je peux essayer par le central général, Commandant. La 51 est toujours chargée. McTigue a dit que vous pouvez tirer avec le télécontrôle. Nous allons faire ouvrir le feu par Boeth à partir du central général.
Comme Jones ne répondait pas, Lustig parla dans l’interphone :
— Joyce vous êtes là ? Joyce, hé, Poète, êtes-vous sur la ligne ? Où diable êtes-vous central général ? Pourquoi ne répondez-vous pas ?
Lustig se retourna vers Jones, un air de défaite sur le visage.
— Le central ne semble pas répondre, Commandant, fit-il dans un murmure.
— Il ne reste plus qu’une minute, signala le second. Il ne reste qu’une minute.
Jones fit explosion.
— C’est ce putain de Gai Savoir, glapit-il.
— Le Gai Savoir n’a rien à voir, commença Lustig, mais le capitaine le noya sous ses cris.
— Vous êtes l’officier canonnier de ce navire, cria-t-il. Votre carrière dépend de votre capacité à faire entrer en action ces canons.
— Pour l’amour de Dieu, gémit Lustig dans son casque, que quelqu’un tire.
— J’essaie, j’essaie, cria de Bovenkamp en retour. Réglées sur la cible, les pièces 51 et 52 continuaient de tressaillir comme s’il restait de la vie en elles. Mais la seule chose avec quoi L’Ebersole bombardait le rivage, c’était le silence.
OHM RESTITUE LE DOLLAR
— Trente-huit mille six cents, trente-huit mille six cent dix…
Il y eut un coup sonore à la porte du bureau des fournitures.
— Hé, Monsieur Richardson ?
Richardson ne leva pas la tête.
— Trente-huit mille six cent vingt…
— Monsieur Richardson, c’est moi, Melvin Ohm.
— Trente-huit mille six cent trente…
— Vous êtes là-dedans, Monsieur Richardson ? Ouvrez, s’il vous plaît.
Ohm frappa de nouveau.
— Qu’est-ce que c’est, Ohm ? Qu’est-ce que vous voulez ?
— Il faut que je vous voie une seconde, Monsieur Richardson… C’est à propos du pari que vous avez fait sur le tir de ce matin.
— Ne me dites pas que j’ai enfin gagné.
— Personne il a gagné, Monsieur Richardson. On n’a pas pu tirer. Vous n’êtes pas au courant ?
— J’ai été bloqué ici toute la matinée, dit Richardson. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ça, je n’en sais pas plus long que vous, dit Ohm. Je ne m’occupe pas de ça, moi. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas eu de tir.
— Eh bien, s’il n’y a pas eu de tir, pourquoi êtes-vous descendu ici ?
— Je viens vous rendre votre dollar, dit Ohm d’un ton malheureux. Pas de tir, ça signifie pas de pari. Pas de pari, ça signifie que je dois rendre le blé. Ouvrez que je puisse vous donner votre dollar.
— Écoutez, Ohm, je suis vraiment très occupé. Glissez-le sous la porte si vous voulez.
Ohm s’accroupit et poussa un billet d’un dollar sous la porte du bureau des fournitures et aussi la feuille de paris.
— Si vous voulez bien mettre vos initiales à côté de votre nom, vous êtes dans le carré no 41. Il faut que tout ça se passe légalement et dans les règles, pas vrai ?
Richardson empocha le dollar, griffonna ses initiales à côté de son nom dans le carré 41 et rendit la feuille à Ohm en la faisant glisser sous la porte.
— Merci, Monsieur Richardson, dit Ohm.
— Pas de quoi, fit Richardson en pivotant en direction de l’argent empilé sur son bureau. À présent où en étais-je ? Trente huit mille six cent cinquante, trente-huit mille six cent soixante…
LE CAPITAINE JONES
MORD À L’HAMEÇON
Le capitaine Jones se tenait assis au garde-à-vous sur le siège fermé de la latrine entre le tub métallique et la douche à rideau. Ses pieds reposaient à plat sur le plancher à l’intérieur de ses talonnettes Adler délacées. Sa tête était inclinée en arrière comme celle d’une mante religieuse. Un gant de toilette mouillé couvrait ses yeux. Toutes les trois ou quatre minutes, le capitaine tordait le gant de toilette sous le robinet d’eau froide et le repliait de nouveau sur la moitié supérieure de son visage.
Un bout de bois maintenait ouverte la porte de la cabine. Le second et le troisième opérateur de sonar Dwight Proper avaient tiré deux sièges de ce côté de façon à pouvoir parler avec le commandant par la porte ouverte.
Avec la tête renversée en arrière et les yeux bandés, Jones semblait prendre les manières d’un aveugle. Il écoutait sans tourner la tête vers celui qui lui pariait. Il s’adressait à l’espace situé entre les deux chaises.
— Vous êtes sûr que vous ne voulez pas que j’appelle le toubib ? demanda à nouveau le second.
La pendule du navire venait juste de sonner dix heures, c’était donc le moment pour lui de se diriger vers la passerelle avec son sextant pour faire un relevé matinal sur le soleil. Mais le second ne portait pas le moindre intérêt au soleil, ce matin-là. Il estimait que sa carrière dépendait de ce qui allait se passer dans les quelques minutes suivantes.
— Non, non, déclara Jones à l’espace situé entre les deux chaises. (Il agita la main avec impatience.) Occupons-nous de cette histoire, Proper.
— Comme je vous disais, Commandant, j’ai l’impression que nous pouvons nous attaquer à Messieurs Wallowitch, McTigue, Quinn, aux nègres de la batterie de Monsieur de Bovenkamp, et à Monsieur Joyce pour violation du code de justice militaire, article…
— Peu importe l’article, fit sèchement Jones. De quoi peut-on précisément les accuser ?
— Mutinerie, dit Proper. Nous pouvons les avoir pour mutinerie, ce qui implique une peine maximum en temps de paix – car nous sommes en temps de paix – une peine maximum d’emprisonnement à vie.
— Emprisonnement à vie ? C’est tout ? se plaignit Jouet. Quel dommage que nous ne soyons pas en guerre, hein ?
— Pour Monsieur de Bovenkamp, c’est une autre paire de manches, si vous voyez ce que je veux dire, Commandant. Lui, on peut le clouer pour abandon de poste, ce qui vaut cinq ans comme un rien. Voyons voir (Proper jeta ua coup d’œil à ses notes). Ça nous laisse MM. Lustig et Boeth. Le lieutenant Lustig, on devrait pouvoir le coincer sous l’inculpation d’avoir délibérément falsifié des rapports oraux ou écrits.
— En anglais courant, pour avoir menti à son officier commandant, résuma le capitaine.
— En deux mots, c’est ça, approuva Proper. Je suis désolé de vous informer que ça vaut au minimum trois ans de prison. Mais je tiens à souligner qu’il est possible avec un supplément d’enquête – vous vous rendez compte que je ne m’occupe de ça que depuis deux heures – que je puisse peut-être sortir quelque chose de plus substantiel. Bon, pour ce qui est de Boeth, eh bien, dans son cas, les circonstances sont plus compliquées.
Jones décolla le gant de sa figure et cligna des yeux. Ils étaient brillants de fièvre. Son visage était couvert de taches rouges comme si le sang s’était précipité dans sa tête et comme s’il ne s’en était pas entièrement retiré. Entre les taches, la peau du commandant avait l’air de cire d’abeille qui commencerait juste à fondre, état de choses qui donnait à son visage un air vaguement flou. Sa mâchoire inférieure bougeait quand il se parlait pas.
— Bon travail de policier, Proper, dit Jones. Vous êtes un honneur pour ce navire, un honneur pour votre patrie. N’est-ce pas qu’il est un honneur, XO ? Considérons-les un par un. Nous verrons le cas de Boeth en chemin. Commencez par cette espèce de clown de Wallowitch.
— À vos ordres, Commandant, dit Proper. (Il jeta un coup d’œil au second, puis à ses notes.) Wallowitch a…
— Lieutenant Wallowitch pour vous, fit sèchement Jones. N’oublions pas que c’est un officier et un gentleman par décision du Congrès.
— Le lieutenant Wallowitch, certainement, Commandant. C’était sans intention. Le lieutenant Wallowitch a tout avoué.
— Il a admis qu’il ne s’agissait pas d’un défaut de fonctionnement ?
— Il admet qu’il n’a pas obéi à un ordre exprès et légitime d’ouvrir le feu, oui, Commandant. Il admet que cela n’a rien à voir avec un non-fonctionnement des équipements.
— Est-ce qu’il a donné une explication ? demanda le second.
— Je suppose que l’on pourrait appeler cela une explication, mais je doute que cela puisse tenir, même devant un tribunal civil. Il dit que s’il n’a pas tiré – écoutez bien – il n’a pas tiré parce qu’il n’était pas physiquement capable de contracter le muscle de son doigt sur la détente.
Jones se grignota les cuticules, les yeux élargis par la stupeur.
— Il n’a pas pu contracter le muscle de son doigt sur la détente ? répéta-t-il en contractant le muscle de son propre doigt plusieurs fois pour montrer combien peu d’efforts le mouvement nécessitait.
— Ça m’a tout l’air, sans vouloir vous offenser, Commandant, ça m’a tout l’air d’un motif à la mords-moi-le… Si vous voyez c’ que je veux dire. Même à c’est vrai, il lui restait toujours neuf autres doigts avec lesquels il pouvait essayer.
— Et dix orteils, gloussa le capitaine en retour. N’oubliez pas les dix orteils. Est-ce que Wallowitch a dit ça à Lustig par l’interphone ? Il lui a parlé de son doigt qui ne se contractait pas ?
— Mais certainement, Commandant.
Jones souleva lentement son corps du siège de la latrine, se dirigea à pas traînants jusqu’au fauteuil de son bureau et s’y posa précautionneusement. Le second et Proper firent pivoter leurs chaises pour lui faire face. La chaise du second grinça contre le plancher et le bruit déclencha un frisson le long de la colonne vertébrale du capitaine.
Pendant quelques instants, Jones mâchonna une cuticule particulièrement obstinée, puis il passa pensivement à un autre doigt.
— Alors, fit-il enfin, quand Lustig m’a dit que le circuit de mise à feu était schwartz, il couvrait Wallowitch ?
— Parfaitement exact, Commandant. Wallowitch, je veux dire le lieutenant a dit au lieutenant Lustig qu’il ne pouvait pas tirer parce qu’il ne pouvait pas contracter son doigt sur la détente. Et le lieutenant Lustig vous a dit que le circuit de mise à feu était hors d’usage. Ce qui nous donne un cas clair et net de falsification délibérée de rapport oral ou je ne m’y connais pas. Avec ça, nous pourrons le clouer à la croix.
Jones hocha la tête avec enthousiasme.
— Très bien. À présent, McTigue. Que s’est-il passé dans la batterie 51 ?
— McTigue affirme que les contacts du mécanisme de contrôle de feu local ont grillé. J’ai vérifié personnellement son alibi, Commandant. Les contacts étaient grillés, comme il le dit, mais ils étaient encore chauds. De même qu’un fer à souder que j’ai trouvé caché derrière le treuil bâbord dans la tourelle. Quand nous examinerons le fer à la recherche d’empreintes digitales, je suis fichtrement sûr que nous trouverons celles de McTigue sur le manche.
— Un fer à souder chaud, hein ?
— Parfaitement, Commandant. Je peux vous le montrer si vous voulez, mais bien sûr, il n’est plus chaud.
— Ce ne sera pas nécessaire, Proper. Bon, en ce qui concerne la 52… En ce qui concerne cet homme… (Jones eut un sourire inexplicable) Quinn ?
— Quinn jure sur une pile de Bibles qu’il a appuyé sur le bouton de mise à feu quand vous lui avez commandé de le faire, Commandant. Il dit que la raison pour laquelle les canons n’ont pas tiré (Proper consulta ses notes) c’est que quelque chose appelé l’électro-servo-coupleur a grillé, ce qui a mis la pièce hors d’usage. J’ai regardé l’index du manuel d’entretien d’un canon de 125 mm et je n’ai rien pu trouver qui ait l’air d’être (Proper jeta de nouveau un coup d’œil à ses notes) un électro-servo-coupleur. Apparemment, un tel animal n’existe pas.
À la dérobée, le capitaine jeta un regard au second, mais celui-ci regardait d’un air absent par le hublot comme s’il était perdu dans ses réflexions.
— De plus, poursuivit Proper, j’ai une déclaration écrite de l’homme qui s’occupe des douilles de la 52, il dit que Quinn a dit « Merde, si personne ne tire, ils ne peuvent pas me coincer, les enculés », ou quelque chose de ce genre. Désolé pour les mots grossiers, Commandant.
— On va voir si nous ne pouvons pas le coincer, hein ? fit Jones. Et pour Monsieur de Bovenkamp, qu’est-ce qu’il foutait dans la 53 ?
— Commandant, vous avez affecté l’enseigne de Bovenkamp à la pièce 53 il y a deux semaines, parce qu’il est censé succéder au lieutenant Lustig comme officier canonnier et qu’il doit d’abord se qualifier comme chef de pièce. Quand vous lui avez commandé d’ouvrir le feu, il a transmis l’ordre aux deux hommes affectés aux gargousses et aux deux hommes affectés aux projectiles, dont le travail est de charger les canons. Eh bien, Commandant, vous apprendrez avec intérêt que ces hommes, tous les quatre, sont des hommes de couleur. (Proper jeta un regard rapide à ses notes.) Deux d’entre eux sont les signaleurs que vous soupçonniez d’avoir hissé le drapeau la tête en bas : Pettis Foreman et Jefferson Waterman. Le troisième est le boulanger de nuit, Seldon Saler. Le quatrième est Truman Love.
— C’est l’abruti de steward qui passe son temps à boucher mon urinoir, rappela le second à Jones.
— Waterman semble avoir été le chef du réseau, Commandant. Quand l’enseigne de Bovenkamp leur a commandé de charger, Waterman a dit qu’il ne suivrait pas les ordres d’un officier raciste, ou quelque chose de ce genre.
— Est-ce qu’il parlait de moi ou de Monsieur de Bovenkamp ? demanda Jones.
— Voilà une bonne question, Commandant. Il faudra que je l’interroge de nouveau et que je découvre la réponse. De toute façon, selon moi, malgré leur refus de charger, c’était la tâche de l’enseigne de Bovenkamp en tant que chef de pièce de tirer d’une façon ou d’une autre. Et son échec dans l’accomplissement de cette tâche constitue d’après une stricte interprétation des règlements adéquats, un abandon de poste.
— … Pensez que vous pouvez…
— Je vous demande pardon, Commandant, dit Proper en levant une oreille.
— Je dis, pensez-vous que vous pouvez faire tenir ça ?
— Si je pense que je peux faire tenir ça ? Seigneur, venant après cette histoire de Gai Savoir, on aura l’impression que nous les traitons avec des gants d’enfants, si vous voyez ce que je veux dire, Commandant.
Jones hocha deux fois la tête. La seconde fois, sa tête resta baissée, perdue dans ses cuticules.
Proper attendit jusqu’au moment où il vit que Jones ne la relèverait pas pour respirer.
— Sauf votre respect, Commandant, voulez-vous savoir ce qui s’est passé au central général. Le Poète était dans le central général – Comme Jones hésitait, Proper ajouta :
— C’est lui qui avait toutes ces photos subversives sur sa cloison.
— Qu’est-ce que le Poète faisait au central ? demanda le Commandant. Il est censé être mon officier des transmissions.
C’est le second qui répondit.
— Le Règlement de combat spécifie que nous devons avoir un officier au central général pendant les postes de combat, et Joyce était le seul officier que nous pouvions détacher, alors je l’ai posté là, Commandant. Bien sûr, Boeth – c’est Boeth en fait qui s’occupe des choses là-bas – Boeth est allé à l’École navale de tir, donc nous avons affecté l’enseigne Joyce à l’interphone acoustique où il ne pouvait pas faire de dégâts.
Le second gloussa de sa propre ingéniosité.
— Ça paraît raisonnable, dit Jones.
— Comme je disais, Commandant, il semble que l’enseigne Joyce a plus ou moins suivi ce qui se passait par les tubes acoustiques, de sorte que quand le lieutenant Lustig l’a appelé en pensant joindre Boeth pour obtenir le tir, l’enseigne Joyce a arraché la fiche de l’interphone. Vous vous rappelez que le lieutenant Lustig n’a pu joindre personne par l’interphone ? Eh bien, c’est pour cela que la ligne était morte.
— Je me rappelle, dit amèrement Jones.
— Eh bien, c’est maintenant que l’intrigue se complique. Quand l’enseigne Joyce a débranché, pour ainsi dire, le canonnier de 3e classe Melvin Ohm…
— Ohm, c’est celui qui organise les paris mutuels, rappela le second au commandant.
— C’est celui-là, dit Proper. Ohm a essayé de remettre la fiche de l’interphone et il en est résulté une lutte au cours de laquelle il a jeté à terre l’enseigne Joyce.
— Il a attaqué un officier ? demanda le commandant avec incrédulité.
— N’oubliez pas qu’il a attaqué un officier pour l’empêcher de commettre une mutinerie, Commandant.
— Je suppose qu’on peut voir les choses de cette façon, approuva Jones. Eh bien, il y a au moins à bord un homme qui a été loyal envers son commandant et sa patrie.
— Et tout le temps qu’il maintenait l’enseigne Joyce au sol, poursuivit Proper, Ohm n’arrêtait pas de crier : « Espèce d’enculé il va falloir que je rende tout le… » ou quelque chose de ce genre.
— Rendre tout le quoi ? demanda le second.
— Je ne sais pas, XO, il n’a jamais réussi à finir sa phrase. Immédiatement et sans délai à ce moment précis, il a été frappé sur l’œil droit ou dans la région de l’œil droit avec le Règlement de combat, jeté par le matelot Boeth, qui s’est ensuite jeté sur Ohm, et sauf votre respect, Commandant, lui a foutu une tripotée.
— Mais cela signifie que nous pouvons aussi inculper Boeth de mutinerie, s’exclama Jones.
— Sauf votre respect, pas si vite, Commandant. Je vous ai dit auparavant que le cas de Boeth est compliqué. D’un côté nous pouvons le coincer pour attaque à main armée, sa main étant armée en l’occurrence de l’exemplaire du Règlement de combat de L’Ebersole, qui fait bien dans les quatre kilos trois cents – c’est relié, comme vous savez, avec une couverture de métal, de façon que nous puissions le saborder au cas où le navire tomberait aux mains de l’ennemi.
— C’est une arme, hé ?
— L’ennui, poursuivit Proper, c’est que la défense de Boeth tiendrait probablement devant un tribunal. Boeth dit qu’il a entendu du vacarme et qu’en se retournant, il a vu un simple matelot qui attaquait un officier, de sorte qu’il est venu instinctivement à l’aide de l’officier en question, inconscient – c’est Boeth qui parle, attention – inconscient du fait que ledit officier était en train de commettre une mutinerie.
— Alors, c’est comme ça, hein ?
Jones se pencha en avant et commença à lacer ses Adler qui étaient couverts d’éraflures. Le second et Proper remarquèrent tous deux que les cuticules du capitaine saignaient et que ses mains tremblaient.
— Oui, Commandant, c’est à peu près tout. Vous pouvez voir par vous-même que nous les tenons tous à l’exception peut-être de Boeth. Que nous les tenons où nous voulons les tenir. Et quand nous mettrons la main sur cette espèce de Gai Savoir, nous aurons davantage contre lui qu’une accusation comme quoi il aurait fait illégitimement circuler des messages personnels ou d’incitation. Nous le coincerons pour mutinerie.
Jones secoua la tête d’un air plein de regret.
— C’est la dernière des choses, commença-t-il, c’est la dernière des choses que je voulais, XO. Vous savez, une affaire de mutinerie entache inévitablement tous les officiers du bâtiment incriminé quelle que soit leur loyauté. Où que nous allions après cette affaire, on chuchotera sur notre passage, « il était sur L’Ebersole ». Mais aussi douloureux que ce puisse être, je dois faire mon devoir. – Un sourire se fit précautionneusement jour sur le visage du commandant. – Bien sûr, ajouta-t-il, il y aura des compensations, et il ferma les yeux et se vit sur le gaillard d’arrière d’un navire de guerre, vit les mutins attachés aux haubans en contrebas, se vit incliner une fois la tête, vit Proper lever derrière sa tête le chat à neuf queues et l’abattre avec un « Ffffttt » sur les vertèbres dénudées de l’enseigne Joyce. Comme il voyait tout cela, le sourire s’étendit, à présent dans toute sa gloire, sur le visage du commandant.
— Oui, des compensations, dit Jones, et il ouvrit les yeux.
À présent qu’il voyait de quel côté soufflait le vent, le second aurait normalement dû courir dans la même direction. Au lieu de quoi, il se tourna vers Proper.
— Voulez-vous me permettre, dit-il en désignant la porte d’un signe de tête, je voudrais dire un mot au commandant.
Quand la porte se referma en cliquetant, le second se retourna vers Jones.
— Commandant, je pense que vous le savez, je partage votre fidélité au devoir à cent pour cent. Mais la question qui se pose est la suivante : qu’est-ce que c’est, le devoir, dans le cas présent ? Certes, nous pouvons réunir des accusations avec des détails circonstanciés contre ces hommes…
— Je ne suis pas certain de comprendre…
— Commandant, vous et moi, nous sommes des professionnels. Chez nous, le devoir a toujours passé avant tout, avant notre famille, avant nos affections et nos inimitiés personnelles, avant tout ce que vous voulez. Même lorsque notre devoir était dommageable pour nos chances de promotion. Ni l’un ni l’autre, cela va sans dire, nous n’hésiterions à faire notre devoir pour des motifs personnels. Mais je pense qu’il existe un autre devoir, un devoir plus vaste.
Jones se pencha en avant.
— Arrêtez de tourner autour du pot, XO.
Le second prit une inspiration.
— Commandant, vous savez aussi bien que moi que si le coup d’envoi est donné, les États-Unis sont obligés par traité de venir à l’aide de quarante-deux nations différentes sur la face du globe. Et nous avons de fortes obligations morales à l’égard d’encore deux douzaines de pays environ. Quel est l’élément essentiel qui nous permet de remplir ces obligations ? Je vais vous dire quel est l’élément essentiel, Commandant. L’élément essentiel, c’est la maîtrise des mers. Pour en venir au fond des choses, ce que je suis en train de dire, c’est que nous ne pouvons faire un rapport sur cette mutinerie, parce que cela minera la confiance que l’on porte à la Marine des États-Unis, et en fin de compte aux États-Unis eux-mêmes. Bon Dieu, si tout le monde apprend qu’un des lévriers de la mer a failli à son devoir, a plus que failli, s’est mutiné devant l’ennemi, les Ruskofs vont se mettre à fourrer leurs étraves en plein dans nos eaux, en plein dans le port de Norfolk si ça se trouve.
Ayant exhibé son hameçon, le second tira doucement sur la ligne :
— Je sais que ce que je vous demande est la décision la plus dure qu’il soit possible de prendre, Commandant.
— Vous demandez l’impossible, XO. Vous me demandez de laisser ces… – Jones se racla l’esprit à la recherche du mot qui convenait – ces… – il ne le trouva pas.
— Je vous demande de déterminer ce qui pèse du poids le plus important, Commandant. Le sort de quelques foies-blancs pleurnichards ou la crédibilité des États-Unis.
Les dents de Jones happèrent un de ses ongles.
— Je dois vous reconnaître une chose, XO, vous pensez à toutes les possibilités, fit-il. Mais je ne vois pas comment nous pouvons purement et simplement faire mine d’ignorer ce qui est arrivé. Qu’est-ce que je pourrais mettre, bon sang, dans mon rapport à l’amiral Haydens ?
Le second réfléchit à la question.
— Je suppose, dit-il enfin, que vous pourriez toujours lui dire ce qu’il a envie d’entendre.
LES PILES DU CAPITAINE SONT À PLAT
Le Poète s’attendit au pire lorsqu’il apprit que le commandant voulait le voir.
— À quel propos ? demanda Joyce à Tevepaugh qui lui apportait la convocation.
— Je n’en sais pas plus long que vous, dit Tevepaugh. Il a juste dit que vous apportiez vos formulaires de messages.
— Tevepaugh m’a dit que vous vouliez me voir, fit le Poète quelques minutes plus tard.
Le commandant était assis le dos à la porte, penché sur son bureau, en train d’écrire. Il portait un peignoir de bain bleu foncé en éponge avec dans le dos les lettres CO et un blason « Rapide et Fiable » sous les lettres.
— Je suis à vous dans une seconde, dit-il.
Durant les quelques instants qui suivirent, le seul bruit qui se fit entendre dans la cabine provint du marqueur à pointe de feutre du capitaine, – de petits coups de brosse doucement donnés pour souligner des phrases.
— Entrez… Fermez la porte derrière vous. Je vois que vous avez votre bloc à messages, hein ? Bon, bon. Je veux que vous codiez ceci et que vous l’envoyiez à l’amiral Haydens. Vous aurez du mal à déchiffrer mon écriture, alors je vais vous le lire.
Jones parcourut du regard ce qu’il avait écrit, saisit son feutre et changea encore un mot, le considéra pendant un instant puis remit le mot initial. De nouveau le Poète écouta le bruit de la pointe feutre.
— Très bien, allons-y. Du commandant de L’Eugene F. Ebersole. Rapport d’action. Suite à l’ordre d’opération trois sept charlie romeo, ai tiré cent quatre-vingt-six obus à fragmentation antipersonnel sur ----, ai endommagé les piles et le tablier du pont enjambant la rivière ---- et détruit quatre véhicules blindés de transport, douze camions, un ensemble de baraquements et un dépôt de carburant. Pertes ennemies estimées à deux cent cinquante-cinq. (Jones leva les yeux.) Vous avez pris ça, enseigne Joyce ?
D’une voix totalement neutre, Joyce relut le message se terminant par « Pertes ennemies estimées à deux cent cinquante-cinq ». Puis l’idée le frappa :
— Mais c’est le nombre d’hommes à bord de L’Ebersole ?
— Vous croyez, enseigne Joyce ?
— Vous savez que oui, dit le Poète. Vous essayez de me dire quelque chose.
— Je ne pourrai jamais vous dire quoi que ce soit, dit le capitaine. Vous savez pourquoi ? Parce que je suis un marin professionnel et que vous êtes un civil professionnel. Et les marins professionnels n’ont pas de langage commun avec les civils professionnels. J’ai pris la mer quand j’avais dix-sept ans, enseigne Joyce. J’ai échangé une mer de blé contre une mer d’eau. Vous ne pourriez pas comprendre si je vous disais que je ne l’ai jamais regretté.
— Je me rends compte que la mer réserve certains plaisirs, concéda le Poète. Les levers de soleil…
Jones éclata d’un rire sonore.
— Les levers de soleil ! J’ai vu si souvent le soleil se lever au cours de ma vie, enseigne Joyce, que c’est devenu un événement de la vie quotidienne.
Le Poète parut soudain très ému.
— Je suis désolé…
— Ne soyez pas désolé, enseigne Joyce. Quoi que vous fassiez, ne soyez pas désolé. Les marins professionnels n’ont pas besoin de la sympathie d’un civil professionnel. Je vous indique les réalités de la vie dans la Marine. Si j’avais le choix, je préférerais que vous compreniez. Mais je ne mets pas grand espoir en vous.
— J’aimerais… commença le Poète.
Mais le capitaine l’interrompit.
— Je me suis fait mes amis avant d’avoir dix-sept ans, et j’ai passé le reste de ma vie à les perdre. La Marine a gâché mes amitiés, ma famille – ma femme a divorcé il y a douze ans parce que je ne pouvais pas obtenir de poste à terre. Je n’ai pas vu mes fils depuis trois ans.
— Mais pourquoi êtes-vous resté ?
— Parce que…, dit Jones – et ses yeux se posèrent sur la collection de fils de fer barbelés sur la cloison – parce qu’il ne semblait pas qu’il restait quoi que ce soit après la guerre sinon ma patrie et ma carrière.
— Ce sont deux choses différentes, Commandant.
— C’est un point de vue de civil professionnel, enseigne Joyce. J’ai toujours estimé que c’était la même chose, ma patrie et ma carrière. Si je sers l’une, je sers l’autre.
Le Poète et le capitaine se regardèrent pendant un long moment, se regardèrent carrément dans les yeux.
— Mais vous avez utilisé le nombre deux cent cinquante-cinq, dit finalement Joyce.
Le regard du commandant se fit lointain et il se mit à parler par phrases courtes, comme si la conversation était un télégramme verbal qui devait être payé au mot.
— Inutile de pleurer sur le lait renversé.
— Ce n’est pas vrai, Commandant. On peut pleurer sur le lait renversé, dit ardemment Joyce. On doit pleurer sur le lait renversé.
Jones secoua la tête.
— Jamais. Selon moi, même un serrement de gorge est un luxe.
— Bon Dieu, fit le Poète sous le coup de l’émotion.
— Peut-être, fit Jones, comme si cela prenait place dans la conversation.
Il ramassa la torche électrique sur son bureau et joua distraitement avec, essayant de toucher des choses de l’autre côté de la pièce avec la lumière. Mais elle était noyée par celle du jour qui se déversait par le hublot.
— Les piles sont à plat, ajouta pensivement Jones, et il refoula le petit serrement qui lui venait à la gorge.
LE POÈTE REÇOIT DES EXCUSES
— Tu veux dire que tu l’as envoyé ?
— Bien sûr que je l’ai envoyé… C’était ça ou nous passions tous en cour martiale, jusqu’au dernier.
— Non, pas moi. Seigneur, tout ce que je sais, c’est que je me suis retourné et j’ai vu quelqu’un qui te foutait sur la gueule, alors je lui ai foutu sur la gueule. Il se trouve que c’est la vérité. Ils ne peuvent pas me condamner pour avoir défendu un officier.
— Oh, je demande à voir si ça fait de toi un innocent, dit le Poète. Tu rêves si tu crois que cela tiendrait devant un tribunal. Bon Dieu, quand ils en auraient fini avec toi, on aurait l’impression que tu avais tout organisé. (Joyce se tourna vers une cour martiale imaginaire :) Avec votre permission, monsieur le président, l’accusation voudrait proposer comme pièce à conviction une coupure de journal marquée pièce A, qui montre l’inculpé (le Poète pointa un doigt accusateur sur Boeth) traîné hors d’une manifestation pacifiste après avoir frappé un officier de paix à coups de pieds dans les couilles.
— C’était dans l’aine.
— D’accord, l’aine. Après avoir frappé un officier de paix dans l’aine.
Assis sur le plancher, le dos contre une rangée de calculateurs, Boeth eut un rire nerveux.
— Eh bien, le fait est que je n’avais plus la moindre idée de ce qui se passait. Comment aurais-je pu savoir que tu ferais un numéro pareil 1 (Boeth haussa ses lourdes épaules.)
— Peut-être que tu as raison. De cette façon nous sommes couverts et lui aussi. Si jamais ils avaient fait une enquête pour mutinerie, ils auraient découvert toutes les saloperies que nous avons coulées et l’histoire de l’avion que nous avons coupé en deux, et comment il a cru que nous avions été touchés par des tirs venus du rivage quand le plastic a éclaté en morceaux sur la passerelle.
Boeth lança à Joyce un regard inquisiteur.
— Pour te dire la vérité vraie, Poète, je ne pensais pas que tu avais cela au fond de toi.
Joyce eut un rire forcé.
— Si ça peut te consoler, moi non plus.
Le sifflet du second maître émit un son vrillant dans le système de haut-parleurs du navire, annonçant le repas de midi.
Boeth hocha la tête puis haussa les épaules. Joyce lui rendit son haussement d’épaules et tous deux se sourirent.
— Est-ce qu’il continue à branler sa torche électrique phallique ? demanda Boeth.
— Il joue toujours avec, dit le Poète, mais il est drôlement plus compliqué qu’on ne pensait.
— Et le Gai Savoir, demanda Boeth, qu’est-ce que tu penses de lui maintenant qu’il a déclenché une mutinerie ?
— D’après ce que je vois, dit le Poète, le Gai Savoir n’est pas tellement responsable.
LE SECOND FAIT UNE DÉCOUVERTE
Le second se fraya un passage à travers la file d’hommes attendant la bouffe qui serpentait le long de la coursive intérieure. Les marins de race blanche qui lui bloquaient le passage, il les poussait de côté d’un revers de mains ; aux Noirs, il disait « excusez-moi » et les poussait seulement ensuite. Ils cédaient le terrain, c’est du moins ce qu’il sembla au second, avec une lenteur pleine d’insolence.
Tandis qu’il se dirigeait vers l’arrière, le second saisissait des bribes de conversation.
— … Avec cette poupée, tu vois, c’était comme de baiser une…
— … Se faire quatre-vingts dollars par jour de pourboires, plus… et logé nourri. Merde, mec, je connais un type…
— … Ce flic tombe malade, bon. Il me demande de faire la tournée pour lui, bon. Alors je ramasse cinquante cents par-ci, un dollar par-là, tu vois le truc, le flic a cassé sa pipe, j’ai dit à personne qu’il avait cassé sa pipe, j’ai juste continué à faire la tournée.
Le second était presque arrivé à la coursive centrale lorsqu’il sentit l’atmosphère changer. Les hommes se massaient devant le bureau du toubib, gesticulant, se penchant, discutant ; tout le monde semblait parler à la fois.
— Bordel, il se prend pour qui ? Sortir un de ces trucs juste quand la bouffe arrive ?
— Laisse-moi voir, laisse-moi voir.
— Laisse tomber, et allons bouffer.
— Il a des couilles au cul, ça c’est sûr.
— Il en a dans le ventre, ouais.
— Lis à voix haute, tu veux ?
Un marin, en sentant le second pousser contre le plat de son dos, se retourna vers lui avec agressivité.
— Alors, bordel, tu peux pas ?…
Quand il vit à qui il avait affaire, le marin fit machine arrière.
— C’était sans intention, Lieutenant.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda le second.
Les bavardages se turent et firent place à un silence morose. Finalement, Angry Pettis Foreman, un cure-dents saillant entre ses lèvres, indiqua d’un signe de tête la planche décrivant la méthode de respiration artificielle par bouche-à-bouche qui était fixée à la porte.
— Sapristi, s’exclama le Second, et il arracha le morceau de papier scotché à la planche, comme on arrache un pansement, d’un seul mouvement preste, de façon à faire le moins mal possible.
— Je l’ai trouvé fixé avec du papier collant à la planche indiquant la méthode de respiration artificielle par bouche-à-bouche, à l’avant de la coursive centrale, annonça le second au capitaine quelques minutes plus tard. Je crois que je l’ai pris avant que trop d’hommes aient pu le voir.
Jones était assis devant son bureau, les épaules bossuées, jouant avec la nourriture sur son plateau. Le second lui tendit le tract, et comme le commandant ne faisait pas un geste pour le prendre, il demanda :
— Voulez-vous que je vous le lise ?
Jones eut un hochement de tête lugubre.
Le second toussa nerveusement.
— Ça commence encore avec cette connerie de « Camarades de combat », dit-il. (Il s’attendait à ce que le capitaine dise quelque chose, mais comme il se taisait, le second commenta :) C’est bien une expression de bolchevique pacifiste ou je ne m’y connais pas.
Toujours pas de réponse du capitaine.
Sans lever la tête entre les phrases, le second se mit à lire le tract.
Aujourd’hui, nous avons démontré ce que des
hommes doués d’une conscience peuvent accomplir lorsqu’ils écoutent
la voix de la raison. Les officiers et les hommes de l’Eugene
Ebersole ont refusé d’obéir au cochon de capitaine raciste
quand il leur a commandé de presser la détente. Ce matin le bruit
le plus éloquent du monde entier a été le silence des hommes qui
ont refusé de tuer. C’est ce silence qui renversera les généraux et
les amiraux du Pentagone.
Le Gai Savoir.
Un long moment après que le second eut fini de lire, Jones ne prononça pas un mot. Finalement, il parla d’une voix morte :
— C’est lui… (Il porta une paume à sa mâchoire pour arrêter son tremblement.) C’est lui ou moi, dit-il. Vous m’avez entendu, XO ? C’est lui ou moi. La Marine n’est pas assez grande pour nous deux.
— Vous m’avez dit que Proper avait quelque chose dans sa manche, Commandant… Quelque chose à propos de certains compartiments où il n’a pas encore fait de recherches. Dois-je le faire monter ?
— Non, dit Jones. Donne-lui simplement les clés de Quinn. Il sait à quoi elles servent. Je ne veux pas le revoir avant qu’il ait trouvé ce… (à nouveau le capitaine se racla l’esprit à la recherche d’une expression qui pourrait véhiculer le mépris qu’il éprouvait pour le Gai Savoir) ce… (de nouveau, il échoua à en découvrir une.)
— En ce qui concerne le tract, dit le second en le tendant au commandant. Que voulez-vous que j’en fasse ?
Mais Jones s’était détourné pour tripoter la nourriture froide sur le plateau métallique compartimenté posé sur son bureau.
JONES A UN APERÇU D’UNE AUTRE
SCÈNE DE LA VIE QUOTIDIENNE
— Le commandant est à présent sur la passerelle, gronda Ohm dans le système de haut-parleurs, mais le son sembla se noyer dans le vent qui passait en sifflant sur le navire.
Clignant dans le soleil qui tapait dur et lui faisait mal aux yeux, le capitaine Jones s’avança en traînant les pieds sur la dunette. Lorsqu’il était en haut, il portait généralement des lunettes de soleil, mais cette fois, il les avait oubliées, et il y avait de grands cercles blancs sous ses yeux, là où le soleil ne lui avait pas bronzé la peau. Il avait troqué ses Adlers contre des pantoufles de feutre vert et le changement lui enlevait plusieurs centimètres de stature. Son pantalon kaki avait des plis partout où il ne fallait pas et faisait des poches aux genoux. Il portait un pull gris non réglementaire doté de pièces de cuir brun aux coudes et tricoté par sa sœur aînée qui habitait Wichita. Ses yeux semblaient avoir du mal à mettre au point, ses traits avaient toujours l’aspect brouillé de la cire fondue. Comme il se penchait sur le compas tribord pour examiner, à travers le viseur télescopique, le porte-avions qui filait dans le vent, il eut l’air d’un vieillard qui tâtonne avec sa clé pour trouver le trou de la serrure.
— Félicitations, Commandant, lança de Bovenkamp en saluant élégamment d’une main et en pressant son couvre-chef sur sa tête avec l’autre pour le garder malgré le vent. (Cela faisait une heure qu’il attendait que le capitaine monte sur la passerelle.) C’est un grand jour pour vous, nom d’un petit bonhomme.
Les cheveux voletant au vent, Jones se tourna vers de Bovenkamp avec un sifflement :
— Êtes-vous obligé de tout le temps mâcher ce foutu chewing-gum ?
Sans attendre de réponse, il se mit à crier :
— Nous avons dérivé de quatre degrés. Nous sommes censés être au large du flanc gauche du porte-avions pour les opérations de vol. Qui est l’officier de pont ?
Le whizz-poum des catapultes à vapeur résonna à travers les mille mètres d’océan qui séparaient le porte-avions géant de L’Ebersole et quatre chasseurs à réaction F-4 Phantom bondirent dans le ciel pour aller bombarder la terre.
— Commandant ? hurla Lustig.
— Vous avez dérivé de quatre degrés, lieutenant Lustig.
— À vos ordres, Commandant, dit Lustig.
Il plongea dans le poste du pilote pour modifier le nombre de tours par minute, de façon que L’Ebersole reprenne la position correcte.
Whizz-poum, whizz-poum, whizz-poum, whizz-poum – quatre autres Phantom bondirent dans le ciel lumineux, s’encastrèrent en formation et foncèrent à travers un soupçon de brume en direction de la terre.
Une voix suprêmement calme et à l’intonation suave parvint du porte-avions sur le circuit primaire tactique de la radio.
— Coudée Franche, ici Caméra Isolée, exécution immédiate, virez de quatre-vingt-dix, je répète, exécution immédiate, virez de quatre-vingt-dix, allez-y, exécution, à vous.
Lustig prit le téléphone et déclara :
— Ici Coudée Franche, bien compris, terminé.
Puis il appela Carr, qui était l’homme de barre :
— La barre à gauche toute.
Le vent emporta l’ordre de Lustig et Carr se tourna vers de Bovenkamp qui était en train de bouder à côté de l’écran radar de relais.
— Le lieutenant Lustig a dit à gauche ? C’est ça ?
Préoccupé par ses tentatives pour attirer le regard du commandant, de Bovenkamp hocha la tête et Carr fit basculer le gouvernail et L’Ebersole abattit de quatre-vingt-dix degrés à gauche, manœuvre qui plaça le destroyer mille mètres en avant du porte-avions. Le vent tomba immédiatement.
— Pourquoi le porte-avions a-t-il changé de cap ? demanda le capitaine.
— Son pavillon Fox-trot trempait dans la mer, Commandant, expliqua Lustig. Ils ont encore une escadrille de Phantom à récupérer mais on ne les attend pas avant quelques minutes. Ils se remettront dans le vent quand les avions se pointeront.
Jones se rassit dans le fauteuil du commandant dans l’aile tribord de la passerelle et s’adressa au second qui venait d’arriver en haut :
— Très bien, XO, alors dites-moi donc ce que Filmore a en tête, hein ?
— Eh bien, il semblerait que votre Silver Star va passer, Commandant, celle pour laquelle nous vous avons proposé après que nous avons coulé ce patrouilleur l’autre matin. Filmore vous la fera remettre personnellement par le membre du Congrès Partain en plein milieu du pont d’envol du porte-avions. Je suppose qu’à son avis la cérémonie permettra d’obtenir du bon métrage, en quelque sorte, pour conclure la visite du membre du Congrès. Ils veulent que nous venions sur leur flanc pour vous faire passer à bord du porte-avions avec le treuil dès qu’ils auront récupéré la prochaine escadrille de Phantom.
— Bon sang, voilà de bonnes nouvelles, fit Jones en s’illuminant.
Un peu de couleur était revenue à son visage et cela rendait ses traits plus précis. Avec un enthousiasme croissant, il se mit à considérer les détails.
— Voyons voir, il va falloir que je me débarrasse de ce pull et que je mette une cravate, hein ? Et faites monter True Love avec mes décorations de guerre et mes chaussures, vous voulez, XO ? Et ma casquette de base-ball bleue. Ils filment ces choses-là en couleurs, hein ? Oui, n’oubliez pas ma casquette de base-ball bleue avec l’écusson « Rapide et Fiable »dessus. – Jones pivota sur son siège et contempla de nouveau le porte-avions qui se tenait comme le Rocher de Gibraltar dans la houle de Yankee Station. – Il va probablement reprendre ce cap-là quand les apontages seront terminés, ce qui nous amènera en plein devant lui. Hum, hum, je pense que la meilleure chose à faire sera de venir sur la droite et de décrire un cercle complet et de remonter sur sa droite pour le transfert par treuil, vous ne pensez pas, XO ?
Jones cligna des yeux en contemplant la mer, essayant de déterminer l’effet qu’auraient le vent et les vagues sur leur approche du porte-avions.
— Ça devrait aller en venant sur la droite, Chef, dit le second. (Les deux hommes se sentaient joliment bien, maintenant) Je fais monter True Love dare-dare.
Le capitaine avait un pansement sur ses cuticules saignantes et était en train de lacer ses Adlers quand la voix suave résonna de nouveau sur le circuit primaire tactique.
— Coudée Franche, ici Caméra Isolée, exécution immédiate. Virez de quatre-vingt-dix, allez-y, exécution, à vous.
Lustig accusa réception de l’ordre et remit L’Ebersole dans le vent, ce qui ramena le destroyer sur le flanc bâbord du porte-avions.
— Son Fox-trot deux est bloqué, dit Lustig en guise d’explication.
Un vol de seize Phantom s’éparpilla comme un peloton de chevaux de course et passa à basse altitude au-dessus de L’Ebersole pour se présenter à l’autre extrémité de la piste du porte-avions où ils appontèrent un par un comme des canards. Le septième chasseur de la série s’était fait arracher le train d’atterrissage par des tirs ennemis et se posa sur le ventre, glissant et s’arrêtant à quelques mètres du bord du pont d’envol. Immédiatement, des douzaines d’hommes vêtus de jersey aux couleurs lumineuses grouillèrent autour de l’avion blessé. Dans ses jumelles, Jones les vit qui hissaient le pilote hors du cockpit en le tenant par les aisselles, l’allongeaient sur une civière et l’emmenaient au trot vers la superstructure qui saillait au bord du pont d’envol. Un tracteur jaune dégagea le Phantom et le reste des chasseurs, qui continuaient à tourner en rond comme des chevaux de course, firent leur approche.
— Ils descendent le pavillon Fox-trot, Commandant, cria Lustig dans le vent. Ils ont fini les opérations de vol. Ah, le voilà, voilà le pavillon Romeo. Ils s’apprêtent à nous recevoir le long de leur flanc.
— Très bien, lieutenant Lustig, fit Jones qui se tenait près de la porte du poste de pilotage. Je prends le commandement.
— Le capitaine prend le commandement, cria Lustig à Carr qui se tenait à la barre.
— À vos ordres, le capitaine prend le commandement, répéta Carr.
Le circuit primaire tactique s’éveilla de nouveau.
— Coudée Franche, ici Caméra Isolée, exécution immédiate, la barre à quatre-vingt-dix, je répète, exécution immédiate, la barre à quatre-vingt-dix, allez-y, exécution, à vous.
Lustig saisit le radiotéléphone et accusa réception de l’ordre.
— Vous avez entendu, Commandant ? hurla-t-il.
Jones hocha la tête puis se tourna vers le poste du pilote et lança dans le vent :
— La barre à gauche.
À l’intérieur du poste de pilotage, Carr regarda de Bovenkamp qui se tenait d’un air déjeté contre l’écran radar de relais.
— Le capitaine a dit manœuvre à droite, c’est ça, Monsieur de Bovenkamp ?
— Adroite, ouais, dit de Bovenkamp en hochant rythmiquement la tête et en décortiquant une autre tablette de chewing-gum.
Carr hésita un instant, puis haussa imperceptiblement les épaules et renversa la barre à droite.
Au moment précis où L’Ebersole commençait de répondre à la barre, il y eut une explosion d’agitation au sommet de l’escalier intérieur menant au poste de pilotage et Proper fit irruption sur la passerelle en serrant une machine à écrire contre sa poitrine. Un énorme trousseau de clés accroché à son cou par une lanière tintinnabulait au rythme de sa course.
— J’ai trouvé ! hurla-t-il en fourrant la machine à écrire dans les mains du Commandant. Je l’ai trouvé cet enculé. Je l’ai trouvé, je vous avais dit que je trouverais et j’ai trouvé. Et je sais qui est le Gai Savoir !
Tous les regards étaient rivés sur Proper.
— Vous savez qui est le Gai Savoir ?
Proper eut un hochement de tête plein d’excitation. Le capitaine regarda Proper en silence, incapable de croire à ce coup de chance, incapable de croire que toute cette histoire de Gai Savoir était terminée, puis il regarda la machine à écrire dans ses mains, puis de nouveau Proper, puis de Bovenkamp qui était en train de glisser dans sa bouche une tablette de chewing-gum, puis le second, mais le second ne regardait ni le capitaine, ni Proper, ni la machine à écrire, le second regardait quelque chose au-delà du capitaine sur la mer, il avait dans les yeux une expression d’horreur insondable, et puis Proper regarda dans la même direction que le second avec la même expression dans ses yeux, et le capitaine suivit leur regard épouvanté en sachant déjà ce qui se trouvait là, il le suivit en direction de la mer, et il vit le porte-avions qui tournait vers L’Ebersole, qui surplombait L’Ebersole. De quelque part derrière lui monta un gémissement de terreur. Serrant la machine à écrire contre ses décorations militaires, hochant la tête comme si ce qu’il voyait ne faisait que confirmer ce qu’il savait, le capitaine J.P. Horatio Jones inclina sa tête agitée de tics et regarda le porte-avions avancer comme il avait regardé, plus souvent qu’il n’aimait à se le rappeler, le soleil levant sur l’horizon.
RICHARDSON OBTIENT UN PETIT
QUELQUE CHOSE POUR SA PEINE
Deux entreponts plus bas que la passerelle, dans le bureau des fournitures, Richardson acheva de compter le dernier paquet de billets, vérifia son total en le comparant à son registre, découvrit qu’il avait dix dollars de trop, et glissa en souriant le billet en trop dans son portefeuille.
TEVEPAUGH FAIT JOUER L’UNIQUE
ET SOLITAIRE HOMME-ORCHESTRE
Face à l’arrière, sur le pont des torpilles, dans son siège de toile pliant de commandant, Tevepaugh sentit L’Ebersole donner de la bande et supposa qu’on venait sur le flanc du porte-avions pour le transfert par treuil. Berçant sa guitare électrique rouge dans ses bras, il se pencha en avant et brancha l’amplificateur, puis se rassit et essaya quelques accords. La guitare de Tevepaugh produisit un feedback hurlant – un cri de terreur du navire lui-même. Puis le porte-avions de 70 000 tonnes, long comme quatre pâtés de maisons, laboura le destroyer de 2 200 tonnes, escalada et franchit le petit navire, martela le petit navire, le disloquant contre l’enclume de la mer.
LE COMMANDANT FILMORE
COMPOSE L’ÉPILOGUE
Au coucher du soleil, le commandant Whitman Filmore envoya à terre son laquais Haverhill par hélicoptère. Haverhill emportait avec lui une serviette contenant les plans qui montraient la visite du membre du Congrès Partain à Yankee Station, et un bulletin d’information décrivant la tragique collision en mer, au cours d’opérations d’appontage, entre un des lévriers de la flotte et un porte-avions. Le destroyer, qui coula quelques minutes après la collision, avait sans explication viré dans la mauvaise direction, se mettant directement sur le chemin du porte-avions lancé à toute vitesse. Cent cinquante-trois des hommes d’équipage du destroyer survécurent au naufrage. Parmi les cent deux morts ou disparus se trouvaient le capitaine J.P. Horatio Jones, le second, l’aumônier Rodgers, Richardson, Lustig, Moore, de Bovenkamp, Boeth, McTigue, Tevepaugh le guitariste, Ohm, Carr, Doc Shapley, Saler le cuisinier, Proper, Czerniakovski-Drpzdzynski, DeFrank, Duffy, Angry Pettis Foreman, Jefferson Waterman, Keys Quinn, le Poète, le Psy, True Love, le Gai Savoir.
Terminé.