The Project Gutenberg EBook of L'autre Tartuffe, ou La mère coupable, by
Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

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Title: L'autre Tartuffe, ou La mère coupable

Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

Release Date: January 3, 2011 [EBook #34841]

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE ***




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L'AUTRE TARTUFFE,
OU
LA MÈRE COUPABLE.


AVIS DE L'IMPRIMEUR.
PERSONNAGES.
ACTE PREMIER.
ACTE II.
ACTE III.
ACTE IV.
ACTE V.


AVIS DE L'IMPRIMEUR.

Le Citoyen Rondonneau, propriétaire de cette édition, la seule avouée par l'Auteur, prévient ses Concitoyens qu'il en a déposé deux exemplaires à la Bibliothèque nationale, pour lui assurer l'exercice des droits que donne la loi du 19 juillet 1793, de poursuivre tout contrefacteur, et tout distributeur d'édition contrefaite.

Il prévient en outre ses Concitoyens qu'il vient d'ouvrir la vente de ce qui reste des Œuvres de Voltaire, édition de Kell, in-8.º et in-12: la première en 70 volumes, la seconde en 92 volumes, ainsi que des diverses parties qui forment le complément des exemplaires imparfaits.

On trouvera de plus au Dépôt des Lois, place du Carrousel, 1.º des exemplaires de la correspondance de Voltaire, imprimée séparément de ses œuvres, en 19 volumes in-8.º et en 23 volumes in-12; ces éditions particulières ont été faites pour ceux qui ont des éditions des œuvres de Voltaire antérieures à l'édition complette de Kell.

2.º De la Henriade, 1 vol. in-4.º

3.º De la Pucelle, 1 vol. in-4.º ou 2 vol. in-12.

4.º Du Mariage de Figaro ou la Folle Journée, 1 vol. in-8.º

La vente se fera au comptant. On trouvera au Dépôt le tableau des prix des différentes éditions, et les conditions du paiement, tant pour les Libraires que pour les Particuliers.

On trouvera au même Dépôt la collection de toutes les estampes ou les portions séparées de toutes les parties incomplettes qui restent à livrer.


L'AUTRE TARTUFFE,
ou
LA MÈRE COUPABLE.

DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE;
PAR P. A. CARON-BEAUMARCHAIS.

Remis au Théâtre de la rue Feydeau, avec des changemens,
et joué le 16 Floréal an V, (5 Mai 1797)
par les anciens Acteurs du Théâtre Français.

On gagne assés dans les familles,
quand on en expulse un méchant.
dernière phrase de la Pièce.
ÉDITION ORIGINALE.


A PARIS,
CHEZ RONDONNEAU et Compagnie, au Dépôt des Lois, place du Carrousel.
1797.


UN MOT
SUR LA MÈRE COUPABLE.

PENDANT ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé cette Pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle, furtive, et prise à la volée pendant les représentations[1]. Mais ces amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agens de la terreur, s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols, (car alors tout était péril) se crurent obligés de les défigurer, d'altérer même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.

[1] Elle fut représentée, pour la première fois, au Théâtre du Marais, le 26 Juin 1792.

Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes, et la Pièce étant désirée par les anciens Acteurs du Théâtre français, dont on connaît les grands talens; je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes, j'entre dans celle de présenter, en trois séances consécutives, tout le roman de la famille Almaviva, dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaîté légère, offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité de la dernière; mais qui, dans le plan de l'auteur, ont une connexion intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de la Mère coupable.

J'ai donc pensé avec les Comédiens, que nous pouvions dire au Public: Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville, de la turbulente jeunesse du Comte Almaviva, laquelle est à-peu-près celle de tous les hommes:

Après avoir, le second jour, gaîment considéré, dans la Folle journée, les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres:

Par le tableau de sa vieillesse, et voyant la Mère coupable, venez vous convaincre avec nous, que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant, finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et sur-tout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père! c'est le but moral de la Pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront sortir.

Et moi, l'Auteur, j'ajoute ici: Venez juger la Mère coupable, avec le bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée: si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre, sur des maux simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la compassion!

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur, l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille; Ah! je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le Tartuffe de Molière était celui de la religion: aussi de toute la famille d'Orgon, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien plus dangereux, Tartuffe de la probité, a l'art profond de s'attirer la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des piéges de ces monstres (et il en existe par-tout) que j'ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi, en faveur de sa punition, qui fait la clôture de la Pièce. Ce cinquième acte m'a couté; mais je me serais cru plus méchant que Bégearss, si je l'avais laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités; si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.

Peut être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge. Il m'a tourmenté bien long-temps! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j'hésitais de m'en occuper: je craignais de manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus à l'époque où je l'ai tenté! mais enfin, je l'ai composé dans une intention droite et pure: avec la tête froide d'un homme, et le cœur brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de Rousseau. J'ai remarqué que cet ensemble, cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu'on ne le croit.

Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, la Mère coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles; auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d'ailleurs, ne remédie point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur, l'indulgence en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette Pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux élémens réunis. L'intrigue, disaient-ils, est le propre des sujets gais, c'est le nerf de la comédie: on adapte le pathétique à la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite; et le mêlange heureux de ces deux moyens dramatiques employés avec art, peut produire un très-grand effet; voici comment je l'ai tenté.

Sur les antécédens connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre le Comte Almaviva, la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais reporté la Pièce à l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eût dû s'appeler, non la Mère coupable, mais l'Epouse infidèle, ou les Epoux coupables: ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour, des jalousies, du désordre, que sais-je? de tous autres évènemens: et la moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux devoirs de l'épouse honnête; cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de l'âge, n'aurait pas été apperçue. Mais, c'est vingt ans après que les fautes sont consommées; quand les passions sont usées; que leurs objets n'existent plus; à l'instant où les conséquences d'un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement, sur le sort d'enfans malheureux qui les ont toutes ignorées, et n'en sont pas moins les victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées, que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant Figaro, vieux serviteur très-attaché; le seul Être que le fripon n'a pu tromper dans la maison: l'intrigue qui se noue entr'eux, s'établit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde ici; envain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur!

D'autre côté, j'entends le Figaro: Si je ne réussis à dépister ce monstre, à lui faire tomber le masque; la fortune, l'honneur, le bonheur de cette maison; tout est perdu. La Susanne, jetée entre ces deux lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la chûte de l'autre.

Ainsi, la Comédie d'intrigue, soutenant la curiosité, marche tout au travers du Drame, dont elle renforce l'action, sans en diviser l'intérêt qui se porte entier sur la Mère. Les deux enfans, aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils s'épouseront, si le scélérat est chassé; car, ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parens à nul degré; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret du cœur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, Susanne et Figaro, tous instruits des événemens; sans compter le Public qui assiste à la Pièce, à qui nous n'avons rien caché. Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le cœur du Père et de la Mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur fesant croire à chacun qu'ils sont enfans du même père! c'est-là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler complexe.

Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui caractérisent le cœur de l'homme et ses secrèts, ne seront pas trop méconnus.

Diderot comparant les ouvrages de Richardson avec tous ces romans que nous nommons l'Histoire, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond: Peintre du cœur humain! c'est toi seul qui ne ments jamais! Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encor d'être peintre du cœur humain: mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. La Mère coupable a dû s'en ressentir!

Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan; le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'intrigue avec le pathétique! Qu'il broye et fonde savament les vives couleurs de chacun! Qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement! Touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le Drame est un genre décoloré, né de l'impuissance de produire ou Tragédie, ou Comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

O mes Concitoyens, vous à qui j'offre cet essai! s'il vous parait faible ou manqué; critiqués-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres Pièces, on m'outragea long-temps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en riais. En vieillissant l'esprit s'attriste; le caractère se rembrunit. J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas maître de cela.

Critiqués la Pièce: fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne, et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette remarque à une Nation renommée par son ancienne politesse, qui la fesait servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance.


PERSONNAGES.

LE COMTE ALMAVIVA, grand seigneur espagnol, d'une fierté noble, et sans orgueil.

LA COMTESSE ALMAVIVA, très-malheureuse, et d'une angélique piété.

LE CHEVALIER LÉON, leur fils; jeune homme épris de la liberté, comme toutes les âmes ardentes et neuves.

FLORESTINE, pupille et filleule du comte Almaviva; jeune personne d'une grande sensibilité.

M. BÉGEARSS, Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire des ambassades du Comte; homme très-profond, et grand machinateur d'intrigues, fomentant le trouble avec art.

FIGARO, valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte; homme formé par l'expérience du monde et des évènemens.

SUSANNE, première camariste de la Comtesse; épouse de Figaro; excellente femme, attachée à sa maîtresse, et revenue des illusions du jeune âge.

M. FAL, notaire du Comte; homme exact et très-honnête.

GUILLAUME, valet allemand de M. Bégearss; homme trop simple pour un tel maître.

La Scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du Comte, et se passe à la fin de 1790.


L'AUTRE TARTUFFE,
OU
LA MÈRE COUPABLE


ACTE PREMIER.


Le Théâtre représente un salon fort orné.


SCÈNE PREMIÈRE.

SUSANNE, seule, tenant des fleurs obscures, dont elle fait un bouquet.

QUE Madame s'éveille et sonne; mon triste ouvrage est achevé. (Elle s'assied avec abandon.) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà d'une fatigue...... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit toute entière..... Demain, Susanne, au point du jour, fais apporter beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets.——Au portier:——Que, de la journée, il n'entre personne pour moi.———Tu me formeras un bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul œillet blanc au milieu...... Le voilà.—Pauvre Maîtresse! elle pleurait!... Pour qui ce mélange d'apprêts?.... Eeeh! si nous étions en Espagne, ce serait aujourd'hui la fête de son fils Léon......... (avec mystère.) et d'un autre homme qui n'est plus! (Elle regarde les fleurs.) Les couleurs du sang et du deuil! (Elle soupire.) Ce cœur blessé ne guérira jamais!——Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est-là sa triste fantaisie! (Elle attache le bouquet.)


SCÈNE II.

SUSANNE, FIGARO regardant avec mystère. (Cette scène doit marcher chaudement.)

SUSANNE.

ENTRE donc, Figaro! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez ta femme!

FIGARO.

Peut-on vous parler librement?

SUSANNE.

Oui, si la porte reste ouverte.

FIGARO.

Et pourquoi cette précaution?

SUSANNE.

C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.

FIGARO, appuyant.

Honoré-Tartuffe—Bégearss?

SUSANNE.

Et c'est un rendez-vous donné.—Ne t'accoutume donc pas à charger son nom d'épithètes; cela peut se redire et nuire à tes projets.

FIGARO.

Il s'appelle Honoré!

SUSANNE.

Mais non pas Tartuffe.

FIGARO.

Morbleu!

SUSANNE.

Tu as le ton bien soucieux!

FIGARO.

Furieux! (Elle se lève.) Est-ce là notre convention? M'aidez-vous franchement, Suzanne, à prévenir un grand désordre? Serais-tu dupe encore de ce très-méchant homme?

SUSANNE.

Non; mais je crois qu'il se méfie de moi; il ne me dit plus rien. J'ai peur, en vérité, qu'il ne nous croye raccommodés.

FIGARO.

Feignons toujours d'être brouillés.

SUSANNE.

Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?

FIGARO.

Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à Paris, et que M. Almaviva..... (Il faut bien lui donner son nom, puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle Monseigneur.......)

SUSANNE, avec humeur.

C'est beau! et Madame sort sans livrée! nous avons l'air de tout le monde!

FIGARO.

Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle du jeu, son libertin de fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du Comte est devenue sombre et terrible!

SUSANNE.

Tu n'es pas mal bourru non plus!

FIGARO.

Comme son autre fils paraît lui devenir odieux!

SUSANNE.

Que trop!

FIGARO.

Comme Madame est malheureuse!

SUSANNE.

C'est un grand crime qu'il commet!

FIGARO.

Comme il redouble de tendresse pour sa pupille Florestine! Comme il fait, sur-tout, des efforts pour dénaturer sa fortune!

SUSANNE.

Sais-tu, mon pauvre Figaro! que tu commences à radoter? Si je sais tout cela, qu'est-il besoin de me le dire?

FIGARO.

Encor faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend! N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques ambassades auprès du Comte, s'est emparé de leurs secrets à tous? que ce profond machinateur a su les entraîner, de l'indolente Espagne, en ce pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et envahir les biens d'une maison qui se délâbre?

SUSANNE.

Enfin, moi! que puis-je à cela?

FIGARO.

Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses démarches.

SUSANNE.

Mais je te rends tout ce qu'il dit.

FIGARO.

Oh! ce qu'il dit..... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement; c'est-là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur! Il faut qu'il s'en croye assuré; car je lui trouve un air..... plus faux, plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant le succès! Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer d'espoir? quoiqu'il demande, ne pas le refuser?...

SUSANNE.

C'est beaucoup!

FIGARO.

Tout est bien, et tout marche au but; si j'en suis promptement instruit.

SUSANNE.

.... Et si j'en instruis ma maîtresse?

FIGARO.

Il n'est pas tems encore; ils sont tous subjugués par lui. On ne te croirait pas: tu nous perdrais, sans les sauver. Suis-le par-tout, comme son ombre.... et moi, je l'épie au-dehors....

SUSANNE.

Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi; et s'il nous surprenait ensemble... Le voilà qui descend.... Ferme!....... ayons l'air de quereller bien fort. (Elle pose le bouquet sur la table.)

FIGARO, élevant la voix.

Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois!....

SUSANNE, élevant la voix.

Certes!..... oui, je te crains beaucoup!

FIGARO, feignant de lui donner un soufflet.

Ah! tu me crains!.... Tiens, insolente!

SUSANNE, feignant de l'avoir reçu.

Des coups à moi.... chez ma maîtresse?


SCÈNE III.

LE MAJOR BÉGEARSS, FIGARO, SUSANNE.

BÉGEARSS, en uniforme, un crêpe noir au bras.

EH! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi....

FIGARO, à part.

Depuis une heure!

BÉGEARSS.

Je sors, je trouve une femme éplorée....

SUSANNE, feignant de pleurer.

Le malheureux lève la main sur moi!

BÉGEARSS.

Ah l'horreur! monsieur Figaro! Un galant homme a-t-il jamais frappé une personne de l'autre sexe?

FIGARO, brusquement.

Eh morbleu! Monsieur, laissez-nous! Je ne suis point un galant homme; et cette femme n'est point une personne de l'autre sexe: elle est ma femme; une insolente, qui se mêle dans des intrigues, et qui croit pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah! j'entends la morigéner....

BÉGEARSS.

Est-on brutal à cet excès?

FIGARO.

Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi!

BÉGEARSS.

Vous me manquez, Monsieur; je vais m'en plaindre à votre maître.

FIGARO, raillant.

Vous manquer! moi? c'est impossible.

(Il sort.)


SCÈNE IV.

BÉGEARSS, SUSANNE.

BÉGEARSS.

MON enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son emportement?

SUSANNE.

Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre parti; la dispute s'est échauffée; elle a fini par un soufflet.... Voilà le premier de sa vie; mais moi, je veux me séparer; vous l'avez vu.....

BÉGEARSS.

Laissons cela.—Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi; mais ce débat l'a dissipé.

SUSANNE.

Sont-ce là vos consolations?

BÉGEARSS.

Vas! c'est moi qui t'en vengerai! il est bien tems que je m'acquitte envers toi, ma pauvre Susanne! Pour commencer, apprends un grand secret..... Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée? (Susanne y va voir.) (Il dit à part) Ah! si je puis avoir seulement trois minutes l'écrin au double fonds que j'ai fait faire à la Comtesse, où sont ces importantes lettres.....

SUSANNE revient.

Eh bien! ce grand secret?

BÉGEARSS.

Sers ton ami; ton sort devient superbe.—J'épouse Florestine; c'est un point arrêté; son père le veut absolument.

SUSANNE.

Qui, son père?

BÉGEARSS, en riant.

Et d'où sors-tu donc? Règle certaine, mon enfant; lorsque telle orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule, elle est toujours la fille du mari. (D'un ton sérieux.) Bref, je puis l'épouser.... si tu me la rends favorable.

SUSANNE.

Oh! mais Léon en est très amoureux.

BÉGEARSS.

Leur fils? (froidement) je l'en détacherai.

SUSANNE, étonnée.

Ha!.... Elle aussi, elle est fort éprise!

BÉGEARSS.

De lui?....

SUSANNE.

Oui.

BÉGEARSS, froidement.

Je l'en guérirai.

SUSANNE, plus surprise.

Ha ha!..... Madame qui le sait, donne les mains à leur union!

BÉGEARSS, froidement.

Nous la ferons changer d'avis.

SUSANNE, stupéfaite.

Aussi?.... Mais Figaro, si je vois bien, est le confident du jeune homme!

BÉGEARSS.

C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être délivrée?

SUSANNE.

S'il ne lui arrive aucun mal?...

BÉGEARSS.

Fi donc! la seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis.

SUSANNE, incrédule.

Si vous faites cela, Monsieur....

BÉGEARSS, appuyant.

Je le ferai.—Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil arrangement. (L'air caressant.) Je n'ai jamais vraiment aimé que toi.

SUSANNE, incrédule.

Ah! si Madame avait voulu....

BÉGEARSS.

Je l'aurais consolée sans doute; mais elle a dédaigné mes vœux!..... Suivant le plan que le Comte a formé, la Comtesse va au couvent.

SUSANNE, vivement.

Je ne me prête à rien contre elle.

BÉGEARSS.

Que diable! il la sert dans ses goûts! Je t'entends toujours dire: Ah! c'est un ange sur la terre!

SUSANNE, en colère.

Eh bien! faut-il la tourmenter?

BÉGEARSS, riant.

Non; mais du moins la rapprocher de ce Ciel, la patrie des anges, dont elle est un moment tombée!....... Et puisque, dans ces nouvelles et merveilleuses lois, le divorce s'est établi....

SUSANNE, vivement.

Le Comte veut s'en séparer?

BÉGEARSS.

S'il peut.

SUSANNE, en colère.

Ah! les scélérats d'hommes! quand on les étranglerait tous!....

BÉGEARSS, riant.

J'aime à croire que tu m'en exceptes?

SUSANNE.

Ma foi!.... pas trop.

BÉGEARSS, riant.

J'adore ta franche colère: elle met à jour ton bon cœur! Quant à l'amoureux chevalier; il le destine à voyager.... long-temps.—Le Figaro, homme expérimenté, sera son discret conducteur. (Il lui prend la main.) Et voici ce qui nous concerne: Le Comte, Florestine et moi, habiterons le même hôtel: et la chère Susanne à nous, chargée de toute la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal contradicteur; des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus fortunée!...

SUSANNE.

A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de Florestine?

BÉGEARSS, caressant.

A dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les tiennes. (Vivement.) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un signalé....

SUSANNE l'examine.

BÉGEARSS se reprend.

Je dis un signalé, par l'importance qu'il y met. (Froidement.) Car, ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie...... de donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument semblable aux diamans de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût.

SUSANNE, surprise.

Ha ha!....

BÉGEARSS.

Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamans terminent bien des choses! Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en confronter les dessins avec ceux de son joaillier....

SUSANNE.

Pourquoi, comme ceux de Madame? C'est une idée assez bisarre!

BÉGEARSS.

Il prétend qu'ils soient aussi beaux.... Tu sens, pour moi, combien c'était égal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient.


SCÈNE V.

LE COMTE, SUSANNE, BÉGEARSS.

LE COMTE.

MONSIEUR Bégearss, je vous cherchais.

BÉGEARSS.

Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prévenir Susanne; que vous avez dessein de lui demander cet écrin.....

SUSANNE.

Au moins, Monseigneur, vous sentez....

LE COMTE.

Eh! laisse-là ton Monseigneur! N'ai-je pas ordonné, en passant dans ce pays-ci?......

SUSANNE.

Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit.

LE COMTE.

C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté. Quand on veut vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les préjugés.

SUSANNE.

Eh bien! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole....

LE COMTE, fièrement.

Depuis quand suis-je méconnu?

SUSANNE.

Je vais donc vous l'aller chercher. (A part.) Dame! Figaro m'a dit de ne rien refuser!....


SCÈNE VI.

LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE.

J'AI tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter.

BÉGEARSS.

Il en est un, Monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus; je vous trouve un air accablé....

LE COMTE.

Te le dirai-je, Ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma vie insupportable.

BÉGEARSS.

Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous dirais que votre second fils....

LE COMTE, vivement.

Mon second fils! je n'en ai point!

BÉGEARSS.

Calmez-vous, Monsieur; raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous rendre injuste envers l'autre; envers votre épouse, envers vous. Est-ce donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits?

LE COMTE.

Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de manquer de preuves.—Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort peu d'importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune.... que me fesait cet autre individu? Mon froid dédain, un nom de terre, une croix de Malthe, une pension, m'auraient vengé de sa mère et de lui! Mais, conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un étranger succéder à ce rang, à ces titres; et, pour irriter ma douleur, venir tous les jours me donner le nom odieux de son père?

BÉGEARSS.

Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous appaiser; mais la vertu de votre épouse.....

LE COMTE, avec colère.

Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un affront tel que celui-là! Commander vingt ans par ses mœurs et la piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde; et verser sur moi seul, par cette conduire affectée, tous les torts qu'entraîne après soi ma prétendue bisarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente.

BÉGEARSS.

Que vouliez-vous donc qu'elle fît; même en la supposant coupable? Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive effacer à la fin? Fûtes vous sans reproche vous-même? Et cette jeune Florestine, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus près....

LE COMTE.

Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dénaturerai mes biens, et les lui ferai tous passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de la Vera Crux, vont lui servir de dot; et c'est à toi que je les donne. Aide-moi seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon porte-feuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un legs de quelque parent éloigné....

BÉGEARSS, montrant le crêpe de son bras.

Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.

LE COMTE.

Quand j'aurai l'agrément du Roi pour l'échange entammé de toutes mes terres d'Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de vous en assurer la possession à tous deux.

BÉGEARSS, vivement.

Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons... peut-être encor très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la spoliation entière de l'héritier de votre nom? d'un jeune homme plein de mérite; car il faut avouer qu'il en a....

LE COMTE, impatienté.

Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela m'irrite contre lui!....

BÉGEARSS.

Si votre pupille m'accepte; et si, sur vos grands biens, vous prélevez, pour la doter, ces trois millions d'or, du Mexique, je ne supporte point l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire.

LE COMTE le serre dans ses bras.

Loyal et franc ami! quel époux je donne à ma fille!...


SCÈNE VII.

SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.

SUSANNE.

MONSIEUR, voilà le coffre aux diamans; ne le gardés pas trop long-temps; que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame!

LE COMTE.

Susanne, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne.

SUSANNE, à part.

Avertissons Figaro de ceci. (Elle sort.)


SCÈNE VIII.

LE COMTE, BÉGEARSS.

BÉGEARSS.

QUEL est votre projet sur l'examen de cet écrin?

LE COMTE tire de sa poche un bracelet entouré de brillans.

Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un certain Léon d'Astorga, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait Chérubin....

BÉGEARSS.

Je l'ai connu; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.

LE COMTE.

C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus éprise de lui; je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma légion.—Un an après la naissance du fils.... qu'un combat détesté m'enlève. (Il met la main à ses yeux.) Lorsque je m'embarquai vice-roi du Mexique; au lieu de rester à Madrid, ou dans mon palais à Séville, ou d'habiter Aguas frescas, qui est un superbe séjour; quelle retraite, Ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain château d'Astorga, chef-lieu d'une méchante terre, que j'avais achetée des parens de ce page. C'est-là qu'elle a voulu passer les trois années de mon absence; qu'elle y a mis au monde.... (après neuf ou dix mois, que sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide! Jadis, lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre ayant trouvé ce page fort joli, desira d'en faire une étude; c'est un des beaux tableaux de mon cabinet......

BÉGEARSS.

Oui.... (Il baisse les yeux.) à telles enseignes que votre épouse....

LE COMTE, vivement.

Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait, j'ai fait faire celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même jouaillier qui monta tous ses diamans; je vais le substituer à la place du mien. Si elle en garde le silence; vous sentez que ma preuve est faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication sévère éclaircit ma honte à l'instant.

BÉGEARSS.

Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blâme un tel projet.

LE COMTE.

Pourquoi?

BÉGEARSS.

L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les approfondir. Mais tendre un piége! des surprises! Eh! quel homme, un peu délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi?

LE COMTE.

Il est trop tard pour reculer; le bracelet est fait, le portrait du page est dedans....

BÉGEARSS prend l'écrin.

Monsieur, au nom du véritable honneur....

LE COMTE a enlevé le bracelet de l'écrin.

Ah! mon cher portrait, je te tiens! J'aurai du moins la joie d'en orner le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter!.... (Il y substitue l'autre.)

BÉGEARSS feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur côté; Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère:

Ah! voilà la boîte brisée!

LE COMTE regarde.

Non; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond renferme des papiers!

BÉGEARSS, s'y opposant.

Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point...

LE COMTE, impatient.

«Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir»... Le hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (Il arrache les papiers.)

BÉGEARSS, avec chaleur.

Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice d'un tel attentat! Remettez ces papiers, Monsieur, ou souffrez que je me retire. (Il s'éloigne.)

LE COMTE tient des papiers et lit.

BÉGEARSS le regarde en dessous, et s'applaudit secrètement.

LE COMTE, avec fureur.

Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres, et moi je garde celui-ci.

BÉGEARSS.

Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une....

LE COMTE, fièrement.

Une?... Achevez; tranchez le mot, je puis l'entendre.

BÉGEARSS, se courbant.

Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu'à ma douleur l'indécence de mon reproche.

LE COMTE.

Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. (Il se jette sur un fauteuil.) Ah perfide Rosine!... Car, malgré mes légèretés, elle est la seule pour qui j'aye éprouvé... J'ai subjugué les autres femmes! Ah! je sens à ma rage combien cette indigne passion!... Je me déteste de l'aimer!

BÉGEARSS.

Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier.


SCÈNE IX.

FIGARO, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE se lève.

HOMME importun! que voulez-vous?

FIGARO.

J'entre, parce qu'on a sonné.

LE COMTE, en colère.

J'ai sonné? Valet curieux!....

FIGARO.

Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi?

LE COMTE.

Mon joaillier? que me veut-il?

FIGARO.

Il dit qu'il a un rendez-vous, pour un bracelet qu'il a fait.

BÉGEARSS, s'appercevant qu'il cherche à voir l'écrin qui est sur la table, fait ce qu'il peut pour le masquer.

LE COMTE.

Ah!... qu'il revienne un autre jour.

FIGARO, avec malice.

Mais pendant que Monsieur a l'écrin de Madame ouvert, il serait peut-être à propos...

LE COMTE, en colère.

Monsieur l'inquisiteur! partez; et s'il vous échappe un seul mot....

FIGARO.

Un seul mot? J'aurais trop à dire; je ne veux rien faire à demi. (Il examine l'écrin, le papier que tient le Comte, lance un fier coup-d'œil à Bégearss et sort.)


SCÈNE X.

LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE.

RREFERMONS ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la tiens, j'en suis désolé; pourquoi l'ai-je trouvée? Ah Dieu! lisez, lisez, M. Bégearss.

BÉGEARSS, repoussant le papier.

Entrer dans de pareils secrets! Dieu préserve qu'on m'en accuse!

LE COMTE.

Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences? Je vois qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouva soi-même.

BÉGEARSS.

Quoi? pour refuser ce papier!.... (Vivement.) Serrez-le donc; voici Susanne. (Il referme vîte le secret de l'écrin.)

Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine.


SCÈNE XI.

SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE est accablé.

SUSANNE accourt.

L'ÉCRIN, l'écrin: Madame sonne.

BÉGEARSS le lui donne.

Susanne, vous voyez que tout y est en bon état.

SUSANNE.

Qu'a donc Monsieur? il est troublé!

BÉGEARSS.

Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari, qui est entré malgré ses ordres.

SUSANNE, finement.

Je l'avais dit pourtant, de manière à être entendue.

(Elle sort.)


SCÈNE XII.

LÉON, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE veut sortir, il voit entrer Léon.

VOICI l'autre!

LÉON, timidement veut embrasser le Comte.

Mon père, agréez mon respect; avez-vous bien passé la nuit?

LE COMTE, sèchement le repousse.

Où fûtes-vous, Monsieur, hier au soir?

LÉON.

Mon père, on me mena dans une assemblée estimable...

LE COMTE.

Où vous fîtes une lecture?

LÉON.

On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des vœux monastiques, et le droit de s'en relever.

LE COMTE, amèrement.

Les vœux des chevaliers en sont?

BÉGEARSS.

Qui fut, dit-on très-applaudi?

LÉON.

Monsieur, on a montré quelqu'indulgence pour mon âge.

LE COMTE.

Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravannes; à bien mériter de votre Ordre; vous vous faites des ennemis? Vous allez composant, écrivant sur le ton du jour?..... Bientôt on ne distinguera plus un gentilhomme d'un savant!

LÉON, timidement.

Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit; et l'homme libre, de l'esclave.

LE COMTE.

Discours d'enthousiaste! On voit où vous en voulez venir. (Il veut sortir.)

LÉON.

Mon père!......

LE COMTE, dédaigneux.

Laissez à l'artisan des villes, ces locutions triviales. Les gens de notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit mon père, à la cour? Monsieur? appellez-moi monsieur! vous sentez l'homme du commun! Son père!.... (Il sort; Léon le suit en regardant Bégearss qui lui fait un geste de compassion.) Allons, monsieur Bégearss, allons!

FIN DU PREMIER ACTE.


ACTE II.

Le Théâtre représente la bibliothèque du Comte.


SCÈNE PREMIÈRE.

LE COMTE.

PUISQU'ENFIN je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (Il tire de son sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots). «Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous connaissiez les détours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre crime,—le mien... (Il s'arrête). le mien reçoit sa juste punition. Aujourd'hui, jour de Saint-Léon, patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grace à de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est plus.—— Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant. Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrévocable de la misérable Rosine... qui n'ose plus signer un autre nom. (Il porte ses mains avec la lettre à son front, et se promène)..... Qui n'ose plus signer un autre nom!...... Ah! Rosine! où est le temps?... Mais tu t'es avilie!.... (Il s'agite.) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante femme! Un misérable corrupteur..... Mais voyons la réponse écrite sur la même lettre (Il lit). «Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort, où je ne suis point commandé.

»Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous, et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va donner à l'héritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je espérer que le nom de Léon vous rappellera quelquefois le souvenir du malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière fois, CHÉRUBIN LÉON, d'Astorga.

..... Puis, en caractères sanglans!........ «Blessé à mort, je rouvre cette lettre, et vous écris avec mon sang, ce douloureux, cet éternel adieu. Souvenez-vous......»

Le reste est effacé par des larmes..... (Il s'agite)... Ce n'est point là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement.... (Il s'assied et reste absorbé). Je me sens déchiré!


SCÈNE II.

BÉGEARSS, LE COMTE.

BÉGEARSS, en entrant s'arrête, le regarde et se mord le doigt avec mystère.

LE COMTE.

AH! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement....

BÉGEARSS.

Très-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer.

LE COMTE.

Je viens de lire cet écrit. Non! ce n'étaient point là des ingrats ni des monstres; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent eux-mêmes....

BÉGEARSS.

Je l'ai présumé comme vous.

LE COMTE se lève et se promène.

Les misérables femmes! en se laissant séduire ne savent guères les maux qu'elles apprêtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts s'accumulent.... et le monde injuste et léger accuse un père qui se tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de dureté, pour les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!.... Nos désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent du moins leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie légère, détruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie, la sécurité d'être père.—— Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la société, sont attachés à leur conduite, le paradis ou l'enfer des familles dépend à-tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donné d'elles.