2. L’affaire des pendus
 
 

C’est sans la moindre inquiétude, mais au contraire avec une véritable joie que je quittai la maison, un matin d’octobre, pour la rentrée au lycée, où j’étais admis en cinquième A2. Personne ne m’accompagnait : le cartable au dos, les mains dans les poches, je n’avais pas besoin de lever la tête pour regarder le nom des rues. Je n’allais pas vers une prison inconnue, pleine d’une foule d’étrangers : je marchais au contraire vers mille rendez-vous, vers d’autres garçons de mon âge, des couloirs familiers, une horloge amicale, des platanes et des secrets. J’enfermai dans mon casier la blouse neuve que ma mère avait préparée, et je revêtis la loque de l’année précédente, que j’avais rapportée « en cachette » : ses accrocs, et la silencieuse mollesse du tissu devenu pelucheux marquaient mon grade. Mon entrée dans la cour fut triomphale : je n’étais plus le « nouveau » dépaysé, immobile et solitaire, qui tourne la tête de tous côtés, à la recherche d’un sourire, et peut-être d’une amitié : je m’avançai dans ma blouse en loques et, aussitôt, Lagneau, Nelps et Vigilanti s’élancèrent vers moi en poussant des cris : je leur répondis par des éclats de rire, et Lagneau se mit à danser de joie ; puis nous courûmes tous ensemble à la rencontre de Berlaudier ; il rapportait de la montagne des joues énormes sous des yeux à peine fendus ; et les manches de sa blouse n’arrivaient plus qu’au milieu de ses avant-bras. Pour commencer l’année scolaire, il tira de sa poche une bombe japonaise et la lança adroitement entre les pieds d’un « nouveau » qui lui tournait le dos : celui-ci fit un bond de cabri, comme soulevé par l’explosion, et prit la fuite, sans oser regarder en arrière avant d’avoir atteint le fond de la cour… Alors, nous allâmes nous asseoir sur le banc du préau, et nous commençâmes nos bavardages.

 

Cette année de cinquième s’annonçait plaisante car nous avions fondé de grands espoirs sur le fait que nous allions la passer chez M. Bidart, dont la classe était une pétaudière. Quand on passait devant sa porte, on entendait des cris, des mugissements, parfois des chœurs, et de tels orages de rires que les plus sages mouraient d’envie d’y participer. Un jour, même Berlaudier n’avait pu résister à la tentation. Louchant, boitant et bégayant, il s’y était présenté comme un nouveau, et l’innocent Bidart l’avait inscrit sous le nom de Patureau Victor, venant du collège du Sacré-Cœur de Palavas-les-Flots. Pendant plus d’une heure le nouveau s’était livré à de telles excentricités qu’à travers la cloison on entendait rugir toute la classe ; tant et si bien que Bidart finit par le mettre à la porte avec une consigne du dimanche, dont la feuille exécutoire cherche peut-être encore à joindre Patureau Victor.

Nous étions donc charmés par la perspective de passer une année entière au paradis des cancres : Lagneau et Berlaudier s’y étaient d’ailleurs préparés, et je les vis décidés à créer l’ambiance dès le premier jour. Berlaudier avait dans la poche quatre « pierres de la Martinique », qui étaient de petits galets revêtus d’une couche de phosphore. En les faisant rouler sur le parquet, ces pierres diaboliques lançaient des gerbes de crépitantes étincelles. Il avait aussi du « fluide glacial », dont il espérait rafraîchir la chaise de Bidart, et un petit soufflet de cuir pour appeler les grives qui gazouillait à la moindre pression. Lagneau, de son côté, me montra une très grosse boîte d’allumettes, qu’il appliqua contre mon oreille : j’entendis des grattements, puis de petits chocs très secs. Ils étaient dus à deux criquets qu’il avait rapportés de la campagne, et qu’il se proposait de lâcher en classe, après les avoir convenablement imprégnés d’encre. Nous allions débuter par un véritable festival au cirque Bidart, et je fus tout honteux de n’avoir apporté rien d’autre que ma bonne volonté.

Quand le tambour roula pour la première fois de l’année, au lieu de courir comme les « nouveaux » (ou comme eussent fait des externes), nous restâmes assis, avec la plus sereine indifférence, pour marquer notre qualité de vétérans. Ce n’est qu’après le dernier coup de baguette que nous partîmes, d’un pas nonchalant, vers l’étude.

Nous devions rester, une année encore, sous la garde de M. Payre et nous le retrouvâmes avec plaisir. Il nous fit un beau sourire, avant de mugir pour la première fois :

— Que c’est long, messieurs, que c’est long !

À notre grande indignation, nous découvrîmes que deux nouveaux – des inconscients – s’étaient installés à nos places ! Avec une autorité souveraine, nous les chassâmes sans mot dire, en les prenant par le collet pour les extraire de notre banc.

Puis, tandis que M. Payre prononçait son petit discours de rentrée (il me sembla que je l’avais déjà entendu dix fois) nous commençâmes nos bavardages.

Schmidt nous montra un sifflet de bois à deux sons, qui imitait à s’y méprendre (nous dit-il) le chant du coucou, et qu’il avait rapporté de Suisse à l’intention de Bidart, tandis que Vigilanti ouvrait une boîte de punaises, aussi grosses que des clous de tapissier : « À l’usage des externes », dit-il, car il avait l’intention de les aligner sur leurs bancs, la pointe en l’air.

Enfin, nous montâmes vers l’externat, déjà si excités que Poil d’Azur lui-même s’en aperçut, et qu’il arrêta la colonne pour remettre de l’ordre dans les rangs.

Nous arrivâmes ensuite devant la porte de la cinquième A2, voisine de notre ancienne classe : les externes étaient déjà entrés, et l’on n’entendait aucun bruit. Lagneau fit tourner le bouton de cuivre, et fit brusquement un pas en arrière.

— Ce n’est pas ici, dit-il. C’est la sixième.

Mais la voix de Socrate retentit soudain :

— Entrez, messieurs !

Il parut lui-même sur la porte, salua Poil d’Azur d’un signe de tête, et répéta avec un peu d’impatience :

— Entrez !

Nous entrâmes, consternés, pendant qu’il remontait à sa chaire.

Alors, quand nous eûmes pris place, il dit, en lissant sa belle barbe, et en souriant largement :

— Messieurs, j’ai moi aussi franchi la barrière des examens de passage : c’est-à-dire que mon collègue et ami M. Bidart ayant atteint l’âge de la retraite, Monsieur le proviseur a bien voulu me confier cette classe de cinquième, où j’ai le plaisir de vous retrouver. J’espère que ce plaisir est partagé, sinon par tous, du moins par ceux d’entre vous qui ont l’intention de travailler cette année.

Les externes du premier banc lui répondirent par des murmures de bonheur, et des sourires d’une oreille à l’autre. Cependant, Zacharias laissa tomber sa tête entre ses mains, tandis que Lagneau répétait à voix basse, à une vitesse prodigieuse, le mot de Cambronne.

Sur quoi Socrate, ouvrant un cahier cartonné, déclara :

— Avant d’attaquer le De Viris Illustribus Urbis Romae, nous allons commencer cette année scolaire sous le signe de l’ablatif absolu.

Cependant, Berlaudier n’osait pas bouger de peur d’entrechoquer les terribles pierres de la Martinique, et, dans la poche de Lagneau, j’entendais les criquets captifs ronger la boîte d’allumettes.

La persistance de Socrate était aggravée par le fait que nous gardions aussi Pitzu, notre professeur d’anglais, Pétunia, le mathématicien, et M. Michel, à peine changé par le fait qu’au lieu de nous parler de pharaons et d’obélisques il essaya de nous intéresser à cet absurde Romulus, qui, après avoir tété une louve aux crasseuses mamelles, assassina son frère pour fonder l’Empire romain, et encombrer les programmes de l’enseignement secondaire.

 

Par bonheur, il nous restait aussi Tignasse, chez qui tout le matériel du festival Bidart fut utilisé dans l’après-midi. Sans lui, cette année de cinquième, si pareille à celle de sixième, ne m’aurait laissé aucun souvenir digne d’être rapporté : c’est en effet dans sa classe que commença l’affaire Lagneau, car elle sortit directement de l’affaire des Pendus.

Il faut d’abord donner au lecteur quelques explications techniques. Lagneau, qui avait « un joli coup de crayon », dessinait un portrait en pied de l’un de nos professeurs, portrait vigoureusement colorié, et qui remplissait toute une page de cahier. Puis, il le découpait fort habilement au moyen d’un grattoir.

Pendant ce temps, Berlaudier mastiquait du papier buvard, pour en faire une pâte gluante. Grâce à la puissance de ses mâchoires de goinfre, et à la visqueuse abondance de son écumante salive, il nous fournissait en quelques minutes une noix de pâte homogène et collante à souhait. J’y noyais alors la moitié d’une allumette ; elle servait d’ancrage à un morceau de fil, au bout duquel j’avais préparé un nœud coulant. J’y glissais la tête du portrait découpé, qui se trouvait ainsi pendu par le cou. J’attendais ensuite que Tignasse me tournât le dos, et, d’un geste rapide, je lançais la boulette vers le plafond : elle y restait collée, et le pendu se balançait gracieusement chaque fois qu’on ouvrait la porte.

C’est Tignasse que nous pendîmes le premier, mais il ne daigna pas s’en apercevoir, et nous le retrouvâmes le surlendemain, aérien, et folâtrant au bout de son fil. Nous exécutâmes alors le concierge, puis Pétunia, M. Michel, Poil d’Azur, le surveillant général, et même le censeur de l’internat. C’est la crainte qui nous empêcha de pendre le proviseur, mais c’est par amitié que je refusai d’exécuter Pitzu, ainsi que M. Payre.

Ce jeu était amusant, mais il eut peu de retentissement, par la carence de Tignasse. De plus, au bout de trois semaines, les pendus disparurent tour à tour, à mesure que séchait la pâte Berlaudier : nous renonçâmes à l’espoir de suspendre au plafond une galerie complète, et ce jeu fut abandonné.

Trois mois plus tard, Socrate se mit à me persécuter. Parce que j’avais fait imprudemment quelques bonnes réponses, il dévasta ma tranquillité, me réclama chaque matin ma leçon de grammaire ou de récitation, et me posa des questions en classe avec une persévérance si insolite que Lagneau en était indigné et que Zacharias lui-même s’apitoyait sur mon sort. J’essayai de décourager le tourmenteur par des réponses idiotes ; un jour qu’il me priait de lui donner un exemple d’ablatif absolu, je lui offris « Subito presto », ce qui me valut les ricanements de quelques externes et une version supplémentaire de trois paragraphes du De Viris Illustribus.

 

Mais, loin de se décourager, ce bourreau continua ses attaques, si bien que j’en rêvais la nuit et que je résolus de me venger.

Un matin, je prévins Lagneau et Berlaudier que j’avais décidé de pendre Socrate dans sa propre classe, et je priai Lagneau de me le dessiner en étude, et aussi ressemblant que possible.

Il parut effrayé par l’audace de mon entreprise, mais Berlaudier s’écria :

— Il a raison ! Socrate lui fait la chasse à l’homme, il ne peut plus supporter ça sans rien dire !

— Et s’il attrape une retenue ?

— S’il le fait comme d’habitude, Socrate n’y verra rien.

— Mais si quelqu’un le dénonce ?

— D’abord, tous les cafards du premier rang ne le verront pas, et au dernier rang il n’y a que des types bien. Et puis, finalement, s’il a une retenue, ça lui fera honneur. Depuis qu’il est au lycée, il n’a jamais été collé. Pour un demi-pensionnaire, c’est plutôt moche. Dessine Socrate, et fais-lui une longue langue, bien gonflée et toute bleue, ça lui fera les pieds !

L’artiste demanda un délai de vingt-quatre heures, sous le prétexte qu’il n’avait pas apporté ses crayons de couleur. En réalité, il voulait me donner le temps de réfléchir. Mais Berlaudier lui offrit aussitôt une boîte d’aquarelle, et Lagneau dut se mettre au travail. Il prépara le dessin pendant la classe de mathématiques, et le coloria amoureusement pendant la récréation de midi et demi : mais il refusa d’extérioriser la langue de Socrate qui eût caché sa belle barbe blonde et l’eût rendu méconnaissable. Berlaudier admit ce scrupule d’artiste et n’insista pas, et, pendant l’étude de l’heure et demie, il commença la mastication d’une feuille de buvard de première qualité.

C’est à trois heures moins le quart, pendant que le carillon sonnait ses douze coups, que Socrate quitta sa chaire, et, la craie en main, nous tourna le dos pour écrire sur le tableau noir une phrase latine.

J’étais tout prêt.

Sans le quitter des yeux, d’un geste vif – et peut-être gracieux – je lançai vers le plafond la boule collante dans laquelle Berlaudier avait mis toute son amitié. Sans lever les yeux, j’entendis le « tchick » de l’impact ; mais j’entendis en même temps, derrière moi, un faible cri : cet imbécile de Zacharias, que j’avais eu le tort de ne pas prévenir, n’avait pu maîtriser la terreur que lui inspirait le voisinage d’un tel exploit. Socrate avait l’oreille fine : il entendit le « tchick » et le cri, et se tourna brusquement vers nous. J’avais déjà baissé la tête, et j’écrivais sagement, avec une petite grimace d’application. J’attendais l’événement : mais pendant trente secondes rien ne troubla le noir silence.

Lagneau était doué de la double vue : je veux dire qu’il pouvait voir Socrate tout en paraissant regarder son cahier. Il chuchota :

— Attention. Il a vu le pendu.

J’entendis alors de faibles murmures, et je sentis que ceux des premiers bancs tournaient la tête vers nous. J’écrivais toujours fort gravement… Mais un choc mou frappa le sommet de mon crâne, et la classe éclata de rire ; Lagneau murmura : « Fatalitas ! ». Le buvard avait peut-être été trop bien mâché, ou la boulette était trop grosse, ou le plafond vraiment trop crasseux : en tout cas, l’équipage venait de me retomber sur la tête, et le Socrate en papier flottait devant mon nez.

Je le pris aussitôt, et je le regardai avec surprise comme si je ne l’avais jamais vu. Puis, dans un mouvement d’indignation, je le froissai entre mes doigts, lorsque le vrai Socrate, celui de l’ablatif absolu, m’arrêta d’un geste impérieux.

— Halte là, monsieur. Apportez-moi immédiatement ce que vous tenez à la main.

D’un pas d’automate, j’allai jusqu’à l’estrade. J’essayais de croire que je n’étais pas encore perdu.

Socrate prit la boule de papier, et la déplia fort délicatement, tandis que la pâte Berlaudier tombait en étoile à ses pieds. Il dit alors :

— C’est évidemment une représentation de ma personne. La barbe est assez ressemblante, et le bleu des yeux est flatteur.

La classe éclata de rire, et je fis un effort pour participer à la gaieté générale, comme si je n’avais aucune responsabilité dans cette affaire.

Mais Socrate poursuivit :

— Cependant, il s’agit d’une offense personnelle et l’intention du coupable doit être punie. Je ne l’ai pas vu agir. (Il se tourna vers moi.) Mais il est fâcheux pour vous que cette caricature soit tombée sur votre tête, car il me semble évident qu’elle a suivi dans sa chute le chemin de son ascension. Cette constatation vous désigne comme son propulseur.

La classe éclata de rire de nouveau. Les mains croisées sur mes fesses, je baissai la tête et je restai muet.

— De plus, continua Socrate, vous m’avez paru fort désireux de détruire cette œuvre d’art. Enfin, vous n’avez pas eu l’audace de pousser le cri de l’innocence. Ce ne sont là que des présomptions, mais si fortes que je n’hésite pas à vous déclarer coupable, et je dois vous punir comme tel.

Il prit le pendu par la corde et le tint un instant à hauteur de ses yeux.

— Vous aviez jugé mon cas pendable : je serai moins sévère avec vous, et je me contenterai de vous infliger deux heures de retenue pour jeudi prochain. Et d’autre part, comme il me semble que vous avez besoin d’une petite méditation sur le respect dû à vos maîtres, vous irez finir la matinée à la permanence, où vous trouverez un climat tout à fait propice à la réflexion. Je vais vous donner votre passeport.

Il prit place à la chaire, écrivit trois lignes sur une feuille de papier qu’il me tendit. Je retournai à mon banc prendre mes livres et cahiers. Lagneau était tout pâle, mais Berlaudier me fit un clin d’œil joyeux… Dans un silence épouvantable, je sortis.

Des moineaux picoraient dans la cour déserte et la longue galerie était vide à perte de vue. Je m’arrêtai derrière une arcade, et je dépliai la feuille de condamnation. Je lus, sous mon nom, cette phrase : « A tenté de coller au plafond une caricature de son professeur. »

Ce n’était que la vérité, je n’avais pas le droit de me plaindre, et je repris mon voyage solitaire : en passant devant les fenêtres des classes, je voyais derrière les vitres des élèves qui me saluaient d’une grimace ou d’un pied de nez.

Je pensai tout à coup que je risquais de rencontrer le surveillant de l’externat, le dangereux Oiseau Funèbre. Puis je haussai les épaules, et je dis tout haut : « Qu’est-ce qu’il pourrait me faire de pire ? » Je me sentais au fond du malheur scolaire, et la grandeur de la catastrophe désarmait non seulement le destin, mais l’Oiseau Funèbre lui-même : j’étais donc aussi invulnérable qu’un mort.

Je marchai donc vers la permanence. C’était une sorte d’entrepôt de condamnés, d’expulsés, d’apatrides. Je n’y étais encore jamais entré, mais, quand nous allions à la classe de dessin, nous passions devant cette porte. Elle était étroite et haute, à deux battants. Un jour, j’en avais vu sortir une file d’élèves de tous âges : non pas dans une jaillissante évasion la bouche entrouverte sur des cris de joie, mais au pas lent des pénitents de processions, les uns mornes, d’autres farouches, d’autres sombrement ricaneurs…

 

J’hésitai un moment devant cette porte fatale. Je respirai profondément plusieurs fois, je boutonnai ma blouse, et d’une main un peu tremblante, je l’ouvris.

Au fond d’une salle étroite et longue brillait une haute fenêtre devant laquelle se découpait à contre-jour la silhouette d’un homme assis, penché sur une large table d’un noir funèbre. À ma droite, un mur nu. À ma gauche, deux longues rangées de pupitres, déjà garnis de délinquants.

Je m’approchai de l’homme assis, et je vis qu’il recopiait, sur des feuilles individuelles, les condamnations portées sur un immense registre pénitentiaire, étalé grand ouvert à sa gauche. Devant lui, rangés en éventail, les bulletins de retenue qu’il venait de remplir et qui seraient distribués le mercredi suivant. Il préparait, sans émotion apparente, ces détonateurs des colères paternelles, et son visage glabre gardait la froide majesté des juges infernaux.

Il me regarda sans surprise et dit tout d’un trait :

— Nom, prénom, classe, professeur.

Je répondis à ces questions d’une voix que je ne reconnus pas, et je lui tendis le message de Socrate.

Il le lut, hocha la tête, et, sur la page de l’immense registre pénitentiaire qui était ouvert devant lui, il coucha mon nom tout raide dans la première colonne. Dans la seconde, il dessina fort élégamment cinquième A2, dans la troisième il calligraphia Lepelletier. Enfin, dans la quatrième (la plus large) il transféra le motif.

Il avait une belle écriture.

Sans lever la tête, il dit : « Allez vous asseoir », et il se remit à son travail.

J’allai m’asseoir au second rang, à côté d’un « grand » qui était sans doute un élève de seconde. J’ouvris mon Epitome, et je regardai autour de moi.

Mes compagnons d’infortune étaient de toutes tailles : des grands, des moyens, des petits, mais tous égaux dans le malheur… Pénétrés par la sévérité du lieu, ils s’acharnaient en silence sur le devoir qu’ils n’avaient pas fait, la leçon qu’ils n’avaient pas sue, ou méditaient humblement sur les terribles conséquences de la mauvaise conduite, si bien que ce congrès de cancres, de révoltés et de farceurs, réunis par la paresse, l’insolence et le mensonge, avait l’air d’une académie de prix d’excellence. De temps à autre, la porte s’ouvrait et nous levions discrètement la tête pour voir entrer le nouvel apatride…

Il refermait la porte comme d’une chambre de malade, et s’avançait sur la pointe des pieds pour subir le bref interrogatoire : puis, dûment écroué, il venait s’asseoir parmi nous, dans un silence mortuaire.

Le seul événement qui troubla notre paix laborieuse fut l’entrée d’une jeune erreur judiciaire. Ça fait du bruit, les innocents. Ça proteste, ça crie, ça pleure, ça renifle, et ça n’a jamais de mouchoir. Le nôtre (un petit rouquin de sixième) alla jusqu’à trépigner, si bien qu’il finit par mériter les deux heures que le noir professeur de silence lui assena pour son propre compte… Alors l’innocent – enfin coupable – perdit le sentiment de l’injustice : il se tut, ravala ses larmes, et vint s’asseoir parmi les damnés méprisants.

Socrate avait eu bien raison de me dire que ce lieu favorisait la méditation. Mais la mienne n’eut point pour sujet le respect dû aux professeurs : je me reprochais amèrement d’avoir manqué mon coup, et je passais en revue toutes les façons de le réussir. La meilleure eût été de demander à M. Payre, pendant l’étude du soir, l’autorisation de remonter à l’externat, sous le prétexte d’aller chercher un livre ou un cahier volontairement oublié sur mon banc. Dans la classe déserte, j’aurais pu lancer mon pendu juste au-dessus de la chaire, ou peut-être à la verticale de Picot, notre prix d’excellence : j’aurais attendu quelques minutes pour m’assurer qu’il était bien accroché. Ainsi Socrate n’aurait pu me soupçonner – et comme il n’aurait pu le faire tomber, faute d’une baguette assez longue ; il aurait peut-être fait appeler le concierge, ou même le surveillant général, et on aurait bien rigolé, ou alors, il aurait feint de ne pas le voir, et le pendu aurait tourné sur lui-même pendant deux heures, et Socrate énervé aurait peut-être confondu un ablatif absolu avec un participe futur… Mais voilà, c’était trop tard : j’avais encore de la pâte Berlaudier dans mes cheveux, et j’étais à la permanence… Ainsi doivent méditer les criminels dans leur prison, en consacrant leurs heures d’inaction forcée au perfectionnement de leur technique…

 

Je m’accusais donc, non pas de mon crime, mais de mon incapacité à le commettre, et je rendais ma sottise responsable de mon triste sort.

Je n’étais absolument pas effrayé par l’idée que je devais rester au lycée, le jeudi suivant, de huit heures à dix heures du matin. Lagneau, qui fréquentait souvent ces réunions de cancres, m’en avait fait un tableau plaisant. À la chaire, un « pion » parcourait des journaux pendant que les condamnés lisaient ouvertement n’importe quoi ou bavardaient à voix basse. Je ne redoutais nullement cette épreuve ; d’autre part, je trouvais que Berlaudier avait raison, et qu’un demi-pensionnaire qui n’avait jamais été puni était comme un officier qui n’est jamais allé à la guerre. Mais ce qui m’inquiétait, c’était Joseph. Je le voyais déjà pâlir lorsque je lui montrerais le bulletin, sur lequel il lui faudrait poser sa signature déshonorée… Il allait me reprocher mon ingratitude envers la généreuse République, qui m’avait donné une bourse et, tout en parlant, il se mettrait en colère, et ça finirait par une paire de gifles. Paul allait pleurer, ma mère m’apporterait mon dîner dans ma chambre, et Joseph aurait de la peine. Évidemment, cette catastrophe était encore lointaine. Nous étions vendredi, il me restait donc presque six jours jusqu’au fatal mercredi soir, quand viendrait l’heure où il faudrait tout dire à la maison. Mais quelles journées j’allais traverser jusque-là !… J’essayai de faire des plans.

Je pourrais, par exemple, confier mes soucis à ma mère, afin qu’elle préparât Joseph. Moi-même, à table, je parlerais des innombrables retenues que je voyais tomber tous les jours autour de moi, et je dirais : « Je me demande pourquoi je n’ai pas encore été collé. » Puis, j’expliquerais que, souvent, des innocents étaient punis, mais que c’était une loi du lycée de ne jamais dénoncer le vrai coupable, sous peine de déshonneur… Naturellement, j’attribuerais mon exploit à Berlaudier et je raconterais la chose en riant, ce qui ferait rire le petit Paul, puis ma mère, et – qui sait ? – peut-être Joseph ? Quoique ce plan me parût très astucieux, j’en fis immédiatement un autre, car la peur faisait bouillonner mon imagination.

N’était-il pas possible, en cinq jours, d’obtenir le pardon de Socrate, et l’annulation de la retenue ? Comment ? En apprenant les règles de l’ablatif absolu. J’y travaillerais le jour et la nuit, j’irais demander l’aide de l’oncle Jules, et je ferais en classe des réponses si brillantes que Socrate, touché en son point sensible, déchirerait lui-même le fatal bulletin… Je fus un moment ragaillardi par ces rêveries : mais je vis tout à coup que le sombre greffier en était arrivé aux dernières lignes du registre et, au coup d’œil qu’il me jeta, je compris qu’il rédigeait ma condamnation.

 

Quand il eut fini, il me fit signe de m’approcher et me dit à voix haute :

— Deux heures, pour un motif pareil, ce n’est pas grand-chose. Ça mérite une consigne entière, et il est bien probable que monsieur le censeur rectifiera ! J’aime mieux vous en avertir. Allez vous asseoir.

Mes plans et mes espoirs s’effondrèrent. Je sentis que j’étais perdu et mon menton se mit à trembler.

C’est alors que la porte s’ouvrit, et que Lagneau parut. Il portait ses livres sous son bras gauche et une feuille de papier dans sa main droite.

Sans hésitation ni humilité, il referma la porte d’un coup de coude, s’avança jusqu’au bureau, mit la feuille de papier sous le nez du scribe, me chercha du regard et me fit un joyeux clin d’œil. Je pensais qu’il avait fait ouvertement quelque sottise afin de venir me tenir compagnie : c’était encore plus beau.

Le surveillant, après avoir lu le nouveau message de Lepelletier – qui me parut plus long que le premier – leva les yeux vers Lagneau.

— Alors, c’est vous qui avez lancé votre professeur au plafond ?

— Oui, m’sieu, dit Lagneau, c’est moi.

L’émotion m’étouffait. Mes compagnons de captivité avaient levé la tête, incrédules et rigolards, pour regarder ce gamin de douze ans qui avouait avoir lancé son professeur au plafond.

— Et vous avez laissé punir votre camarade ?

Lagneau haussa les épaules et dit :

— Sur le moment, je n’ai pas osé me dénoncer. Et puis, j’ai réfléchi. J’ai pensé qu’il était boursier, et que ça pourrait lui faire perdre sa bourse. Alors, j’ai dit à Socrate – à M. Lepelletier – que c’était moi. Alors, il lui a enlevé sa retenue, et il m’a dit d’aller prendre sa place à la permanence. Où je m’assois ?

— Vous êtes un drôle de coco, dit le surveillant.

Lagneau haussa encore une fois les épaules, comme pour dire qu’il n’y pouvait rien.

Le surveillant me regarda.

— Et vous ? Vous ne pouviez pas protester ?

J’étais hors d’état de répondre, j’avais des larmes plein les yeux.

— Prenez vos affaires, et retournez en classe.

Je me levai, tout tremblant. Lagneau riait de plaisir.

— Ça vous fait rire ? dit l’autre sévèrement.

— Je ne ris pas, dit Lagneau. Je souris. Mais je ne le fais pas exprès.

Cependant, le surveillant déchirait une feuille de retenue et, comme je passais devant sa chaire, il m’en tendit les morceaux.

— C’est la vôtre, dit-il. Gardez ça en souvenir. Et apprenez à vous défendre dans la vie, sinon vous paierez toujours pour les autres. Allez.

J’hésitai à sortir : je ne voulais pas abandonner mon admirable ami, et j’allais demander l’autorisation de rester près de lui, ce qui eût plongé le scribe dans un abîme de perplexité, lorsque le tambour roula.

Deux ou trois délinquants se levèrent : le scribe les foudroya d’un seul regard, qui les fit retomber sur le banc. Puis, posément, il recopia sur le registre la condamnation de Lagneau, prit une règle, et barra la mienne de deux traits à l’encre rouge. On entendait passer dans le couloir les galopades de la liberté. Impassible, il referma ses cahiers, rassembla les bulletins de retenue et les mit sous clé dans un tiroir. Il toussa, se leva, prit son chapeau de feutre, qu’il brossa avec sa manche, le mit sur sa tête et marcha vers la porte, qu’il ouvrit ; mais il ne sortit pas : il y resta en sentinelle.

— Mettez-vous en rangs.

Les prisonniers s’alignèrent sur deux files, dont le geôlier rectifia le désordre. Enfin, il dit : « Allez. »

Nous sortîmes vers la liberté.

Dans la cour, je serrai Lagneau dans mes bras :

— Tu es un chic type – mais moi, je ne devrais pas accepter.

— Toi, dit-il, une retenue, c’est une catastrophe, tandis que ça m’est complètement égal. Cette année, j’en ai eu une douzaine, plus deux demi-consignes et une consigne entière, et ça ne m’empêche pas de rigoler.

— Mais ton père, qu’est-ce qu’il dit ?

Lagneau éclata de rire.

— Il ne dit rien.

Comme j’allais poser d’autres questions, Lagneau devint grave, et ajouta :

— Il ne dit rien, parce que j’ai un truc.

— Quel truc ?

— Je ne te l’ai jamais dit, parce que ma mère m’avait fait jurer de ne le dire à personne… Mais il y a au moins deux ans que j’ai juré ! Alors !

Il fit un geste, comme pour dire que les serments, comme les personnes, perdaient leur force en vieillissant. Mais il en exigea de moi un serment tout neuf, et par conséquent valable.

— Si tu me jures de ne pas le répéter, je te dirai mon truc à la récréation de midi et demi, sous le préau.

C’est ainsi qu’après le serment préalable Lagneau me parla pour la première fois de sa vie privée, dans un coin du préau de la cour des petits : mais j’adopte l’opinion de Lagneau sur les serments et, comme le mien date d’un demi-siècle, c’est sans remords que je vais le trahir.