AFFAIRES D’UTÉRUS : ON N’EN SORT PAS
Nous savons que pour vous lecteur une énigme demeure. Il vous paraît plus important d’éclaircir les propos tenus par Henri Duvignaud quand il se présenta devant Simone. Ce jour-là il parla du crime commis par Ivan avec autorité. Selon lui il était l’assassin de sa sœur. Pourtant à notre connaissance il n’avait pas vu Ivan, même si à plusieurs reprises, usant de son statut d’avocat, il avait demandé à la mairie la permission de lui rendre visite sur son lit d’hôpital. À chaque fois celle-ci lui répondait que l’état d’Ivan, beaucoup trop faible et qui avait perdu tant de sang, ne le permettait pas. Sur quoi donc se basait-il ? Cependant la principale question que vous vous posez est la suivante : Pourquoi attacher une telle importance aux propos d’Henri Duvignaud ? C’est que l’avocat était doté d’une intelligence supérieure. Outre ses brillantes études de droit, il avait passé le concours de la prestigieuse École des Sciences Politiques à Paris et avait étudié trois ans à Harvard, la meilleure université des États-Unis d’Amérique, ce qui le rendait capable de parler aussi bien le français que l’anglais. De retour à Paris il était devenu le disciple favori d’André Glucksmann, citant des pages entières de son ouvrage : La Cuisinière et le mangeur d’hommes.
Henri Duvignaud avait des idées très arrêtées en ce qui concerne Ivan et Ivana. Il haussait les épaules quand il entendait certaines allégations. Pour lui le triste destin d’Ivana était une illustration frappante de cette mondialisation qui souffle sur nous comme un mauvais vent. À notre époque, c’est connu, il n’y a plus de pays d’origine où on passe sa vie entière jusqu’au moment de la mort ; plus de frontières derrière lesquelles on est enfermé ad vitam aeternam, en un mot, plus de schéma de vie tout tracé. Ivana Némélé, née à Dos d’Âne en Guadeloupe, était transportée à des kilomètres de son pays natal, dans une banlieue parisienne appelée Villeret-le-François où elle se trouvait mêlée à un drame qui la dépassait et détruisait sa petite réalité. Bien sûr, l’histoire d’Ivana et d’Ivan mettait aussi un point final, encore un, au mythe de la Négritude. La notion de race n’implique plus aucune solidarité. Pire elle n’a plus de sens depuis belle lurette. Ce qui passionnait Henri Duvignaud se situait ailleurs, dans l’interprétation individuelle de ces destins peu communs.
Pour assurer ses arrières il citait le docteur Eisenfeld, spécialiste mondialement connu de la médecine fœtale qui comptait parmi ses amis. S’il le connaissait aussi bien c’est qu’il avait évité une lourde peine de prison à son fils, trafiquant de drogue. Dans le ventre de leur mère, Ivan et Ivana avaient d’abord été un seul œuf. Puis une mutation s’était produite. Le professeur lui avait assuré qu’un tel phénomène n’est pas rare. Fréquent au contraire, même si on n’en sait pas exactement les causes. Peut-être un changement de métabolisme ou d’hormones ? En général, quand pareil phénomène se produit, la mère porteuse s’en aperçoit : fièvres, hémorragies. Probablement cette mutation avait eu lieu peu de temps avant son accouchement. Aussi Simone Némélé, déjà troublée par d’autres facteurs, ne s’était aperçue de rien et l’œuf, divisé en deux, avait atterri dans le monde. Ceci expliquait pourquoi Ivan et Ivana étaient restés si proches l’un de l’autre. Le temps d’adaptation à deux vies distinctes avait été trop bref. Ce qui compliquait encore les choses, c’est que les fœtus n’appartenaient pas au même sexe. L’un était un petit mâle, l’autre une petite femelle. Aussi ils avaient élaboré un modus vivendi très intime. Ils se serraient l’un contre l’autre, s’embrassaient, se pénétraient quand cela leur chantait.
Le professeur Eisenfeld avait expliqué à Henri Duvignaud que ces différentes manifestations étaient purement mécaniques. Elles n’impliquaient aucune recherche du plaisir, aucune jouissance sexuelle. C’était peut-être simplement une manière de partager les flux vitaux. Le moment de leur naissance n’avait rien arrangé car en consacrant l’existence distincte d’Ivan et d’Ivana il avait causé un profond traumatisme. Ils avaient gardé l’habitude et la nostalgie du temps où ils vivaient en étroite communion. En fait ils ne rêvaient à rien d’autre qu’à revenir à cette époque bénie.
Cela vous semble plus ou moins convaincant, à présent ? Mais, objecterez-vous, si cela est vrai, pourquoi Ivan avait-il tué Ivana ? Là Henri Duvignaud devenait moins catégorique, plus hésitant. Ses paroles se brouillaient. Il avançait alors dans un terrain inconnu, largement fait de suppositions. Depuis que le monde est monde les poètes et les philosophes de toutes nationalités nous répètent à l’envi que l’amour et la mort sont une même chose qui conjure la même notion d’absolu. Ils sont imperméables aux caprices du temps, de l’opinion publique et aux aléas de la vie quotidienne. Les Guadeloupéens dans leur sagacité l’ont bien compris puisque les deux mots lanmou (l’amour) et lanmo (la mort) ne sont séparés que par la chiquenaude d’une voyelle. Ivan et Ivana, ne pouvant se perdre charnellement l’un dans l’autre, avaient considéré que la mort était pour eux la seule issue. Ivan en la donnant, Ivana en l’acceptant, se prouvaient l’éternité de leur amour.
Êtes-vous entièrement convaincus ? Peut-être pas. Certains d’entre vous estimeront qu’ils n’avaient qu’à faire l’amour ensemble. Ne revenons pas sur ce point. C’est qu’ils ne le pouvaient pas. Toute leur éducation le leur interdisait.
Nous l’avons dit et redit, l’attentat de Villeret-le-François suscita une vive réprobation à travers le monde : Inde, Indonésie, Australie, Angleterre pour ne citer que ces pays, et fut surnommé, par allusion à un épisode biblique, le Deuxième Massacre des Innocents. Même ceux qui dans leur for intérieur détestaient les policiers et les traitaient en aparté de « pigs » ou d’« assassins » étaient profondément choqués par le sort qui leur avait été réservé. La description de ce jour mémorable figura dans tous les journaux. C’est ainsi qu’elle atterrit dans un quotidien canadien entre les mains d’Aïssata Traoré qui était, vous vous en souvenez, la cousine de la femme d’Ivan. Dans son saisissement, à la lecture du Devoir, celle-ci laissa tomber la tasse de café qu’elle buvait. Aïssata Traoré avait quitté l’université Mc Gill à Montréal où elle occupait un poste important et enseignait depuis quelques mois dans un petit collège à Chicoutimi. Dans ce lieu plus modeste elle avait tout loisir de se consacrer à son activité favorite : la rédaction d’essais politiques sulfureux. Elle venait de publier coup sur coup deux livres qui faisaient grand bruit, le premier intitulé L’Occident et Nous, le second Le Terrorisme depuis la victoire de Bouvines en 1214 jusqu’à nos jours ? Elle s’était teinte en roux pour prouver que les femmes noires étaient libres comme les autres de choisir la couleur de leur chevelure, mais ceci est une autre histoire.
Dans une vie sexuelle pourtant riche, Aïssata gardait de la nuit qu’elle avait passée avec Ivan un souvenir unique. Impérissable. Rarement partenaire lui avait semblé aussi doux, attentionné, curieusement enfantin. Elle se saisit vivement de son téléphone et appela sa cousine à Bamako. Celle-ci était en pleurs, à moitié pâmée. Des inconnus avaient couvert sa maison de graffiti à la peinture écarlate : Femme d’assassin = Assassin. Aussi elle ne sortait plus de chez elle. L’avant-veille comme elle s’était rendue au magasin d’État pour acheter deux kilos de riz cassé, elle avait été agressée, injuriée par les clients furieux de la voir aller et venir en liberté. La nounou de son fils n’osait plus promener le petit Fadel car les gens s’attroupaient derrière eux et essayaient de lancer des pierres dans sa poussette.
— Cela ne peut continuer. Ils vont finir par te tuer, s’exclama Aïssata, atterrée. Tu dois quitter le Mali.
— Où veux-tu que j’aille ? gémit la malheureuse Aminata. Nulle part sous le soleil nous n’avons parents ou amis.
— Laisse-moi réfléchir, répliqua Aïsssata. Je te rappelle.
En quelques jours Aïssata remua ciel et terre, fit le tour de ses relations. En vain. Personne ne voulait se mêler du sort d’un djihadiste qui n’avait en fin de compte que ce qu’il méritait. C’est alors qu’elle tomba sur le nom d’Henri Duvignaud, fréquemment cité dans la presse française. Lui seul, protégé par son métier, osait prendre la défense d’Ivan. Or il se trouvait qu’Aïssata et Henri Duvignaud se connaissaient de longue date. Du temps qu’ils étaient étudiants à Paris ils avaient tous les deux suivi les cours de la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. Ils avaient même ébauché un flirt autour d’une tasse de thé.
Aïssata bombarda Henri Duvignaud d’emails, de SMS, de Whatsapp. Il finit par lui répondre et malgré la distance ils tombèrent d’accord. Sans verser dans l’hagiographie, sans peindre un portrait idéalisé d’Ivan, ils allaient s’efforcer de lui rendre justice et de montrer comment un petit Guadeloupéen s’était trouvé mêlé à des actions qu’il ne comprenait peut-être pas entièrement. Quelle forme allaient-ils donner à ce plaidoyer ? Peut-être produiraient-ils un livre à quatre mains qu’ils publieraient chez un grand éditeur. Henri Duvignaud se vantait d’avoir des entrées chez Gallimard, chez Grasset ainsi qu’au Seuil. Après de nombreuses discussions, Henri Duvignaud laissa un simple mot sur le téléphone portable d’Aïssata :
— Venez !
Aïssata et Aminata se retrouvèrent dans un Appart-Hôtel de l’avenue Leonardo da Vinci dans l’aristocratique seizième arrondissement de Paris. Alors qu’Aïssata adorait cette ville et rêvait d’y transporter ses pénates, Aminata, qui y venait pour la première fois, la prit tout de suite en horreur. Elle n’était pas séduite par ses avenues remplies de voitures rutilantes et surtout par les immeubles hauts, si hauts qu’ils barraient le ciel. Où étaient le soleil, la lune, les étoiles ? Disparus. Toute la journée la même clarté jaunâtre et diffuse baignait gens et choses. Un soir ses pas la conduisirent en bordure de la Seine. Elle pleura de voir ce fleuve humilié, contraint de couler entre des berges rigides faites de pierre et de fer. Il ne faut pas s’étonner si Aïssata pouvait loger dans cet arrondissement luxueux car en douce elle roulait sur l’or. Un banquier canadien connu pour ses idées d’extrême droite l’entretenait grassement depuis des années. Si elle tenait secret cette liaison c’est pour deux raisons. La première est qu’elle ne voulait pas ajouter son nom à la triste liste des femmes noires qui épousent des hommes blancs ou font l’amour avec eux. La seconde est que ses idées d’extrême gauche l’obligeaient à feindre un certain comportement. Pourtant c’est grâce à l’argent de cet amant qu’elle s’était rendue en Inde et avait écrit sur la condition des femmes et des Intouchables. C’est aussi grâce à cet argent qu’elle s’était opposée dans plusieurs livres aux dictatures de certains pays arabes et surtout, c’était là son sujet favori, qu’elle avait dénoncé à maintes reprises les méfaits de l’Europe.
Aminata et Aïssata se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Le souvenir d’Ivan si beau, si bien bâti, passa entre elles. Par contre elles ne songèrent pas à Ivana car elles avaient toutes deux perçu en cette sœur une formidable rivale et senti qu’elle possédait entièrement le cœur de son frère. Depuis longtemps Aïssata n’avait pas vu le petit Fadel qui marchait à présent sur ses deux ans. Il ressemblait à son père avec ses yeux en amande, sa bouche bien dessinée aux lèvres avantageuses. Mais il poussait à l’extrême la douceur qui avait caractérisé Ivan. On peut même dire que son sourire et ses regards étaient mièvres. Il était visible qu’il ne serait jamais un combattant vengeur. Aïssata aurait souhaité que le fils d’Ivan ne soit pas un loser comme son père l’avait été avant lui.
Le lendemain de leur arrivée Henri Duvignaud vint chercher les deux femmes pour dîner. Il avait réservé une table à l’Astoria, restaurant de poisson très chic, situé non loin. Au moment de s’y rendre, il serra la main d’Aminata entre les siennes.
— Ne vous faites surtout pas de soucis, dit-il avec douceur. Aïssata et moi ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour laver sa mémoire et expliquer comment Ivan est devenu un terroriste.
Aminata se dégagea vivement.
— Mon mari n’était pas un terroriste, s’écria-t-elle. Je vous interdis de parler de lui en ces termes.
Aïssata parvint à calmer sa cousine et le dîner se passa sans autres incidents. Les trois convives atteignirent même une forme d’accord. Devant sa glace au coco, Henri Duvignaud murmura tristement :
— Nous sommes tous convaincus que le monde doit être changé. Malheureusement nous ne savons comment.
Dès le lendemain Aïssata et Henri Duvignaud se mirent au travail. Avant même d’avoir tracé la première ligne du livre qu’ils méditaient d’écrire en commun, ils en avaient trouvé le titre : « Le Djihadiste Récalcitrant ». C’était là un titre provocateur capable de susciter des articles dans les journaux et de générer des ventes importantes, Henri Duvignaud en était sûr.
Ils organisèrent rigoureusement leur emploi du temps. Chaque matin Aïssata prenait l’autobus pour se rendre chez Henri Duvignaud qui avait renvoyé les rendez-vous de ses clients à l’après-midi ou au soir. Un secrétaire, recruté à cet effet, expédiait des centaines de lettres à tous ceux qui avaient fréquenté Ivan en Guadeloupe et au Mali. Malheureusement les réponses étaient rares, ces deux pays appartenant à la tradition orale. Les gens y sont mieux occupés à inventer des histoires abracadabrantes sur leurs voisins qu’à répondre à des formulaires. Néanmoins peu à peu l’ouvrage prenait forme.
C’est tout naturellement qu’Henri Duvignaud conduisit Aminata et Aïssata chez Hugo et Mona. Ces derniers ne cessaient d’être abasourdis par le drame qui s’était produit chez eux dans leur modeste trois-pièces situé dans une banlieue sans histoires. Surtout Mona ne se consolait pas de la mort d’Ivana. Souvent Ariel Zeni se rendait lui aussi à Villeret-le-François. Son histoire avait fait le tour du monde et on lui avait décerné le sobriquet un peu moqueur du « Fiancé transi ». Il avait échafaudé une théorie peu vraisemblable expliquant tant bien que mal la présence d’Ivan parmi les terroristes. Comme chacun le savait Ivan était chômeur, à court d’argent. Aussi il avait loué ses services à ce commando de la mort, aveuglément, sans savoir ce que l’on attendait de lui. Cette explication n’avait qu’un mérite, elle permettait de parler avec nostalgie et regrets des disparus, Ivana aussi bien qu’Ivan. Ainsi peu à peu Ivan se parait, lui aussi, des couleurs de la sainteté.
Fait remarquable, Mona s’était rapprochée de leur voisine Stella Nomal à laquelle elle ne prêtait auparavant guère d’attention. À présent c’étaient des tutoiements, des ma-chérie, ma-cocotte, ma-doudou qui n’en finissaient pas. Stella Nomal faisait les courses pour Mona au marché et au supermarché. Elle portait son linge à la blanchisserie et lui achetait à la pharmacie des baumes faits d’huiles essentielles afin d’apaiser ses douleurs d’arthrose. La vérité est que les deux femmes cachaient quelque chose qui leur brûlait pareillement la poitrine.
Un évènement considérable s’était en effet produit quelques semaines auparavant. On venait de révéler la mort d’Ivan et le rôle qu’il avait joué dans l’attentat. Les journaux s’en donnaient à cœur joie sur son compte. Ils publiaient sa photo prise sous un certain angle afin de lui donner la mine d’un assassin. Ils n’arrêtaient pas de répéter que contrairement à ce que l’on croyait, Ivan Némélé était radicalisé depuis belle lurette. Depuis le Mali où il avait participé au meurtre d’un important chef de la milice nationale. S’il était parvenu à s’enfuir de ce pays, c’est qu’il bénéficiait de complicités au plus haut niveau. Lesquelles ? On ne le savait pas encore, mais l’enquête suivait son cours. Bref Ivan Némélé était un individu très dangereux.
Un soir Stella Nomal avait fait irruption dans la salle de séjour où Mona tricotait une brassière pour son quatrième petit-fils qui venait de naître. Elle s’était laissée tomber sur un fauteuil et avait fondu en larmes.
— Je ne peux pas supporter la manière dont on parle de lui. Je ne peux pas vivre sans lui, avait-elle gémi.
— Lui ? De qui parles-tu ? avait demandé Mona.
Sans transition, comme si elle se libérait d’un grand poids, Stella avait conté la nuit extraordinaire qu’elle avait vécue avec Ivan la veille de l’attentat :
— Il ne m’avait jamais prêté attention auparavant quand il s’est jeté sur moi. Ce n’était pas un geste brutal, un viol. Bien au contraire. Je me suis laissée faire sans protester. Je brûlais sous ses mains, avait-elle tenté d’expliquer, cherchant ses mots. J’étais comme consumée. On aurait dit qu’il avait allumé un feu de braises en moi très doux. Parfois il s’interrompait et me ramenait sur terre. Nous reprenions notre souffle avant de repartir à nouveau vers le septième ciel. Je ne sais combien de temps cela a duré.
Mona, excitée, n’avait pu cacher sa curiosité et avait accumulé les questions les plus indiscrètes jusqu’à ce que Stella Nomal l’arrête, pleurant plus fort.
— Je ne peux en dire davantage. Moi qui ai connu beaucoup d’hommes je ne peux comparer ces instants à aucun autre. C’est un secret que je te confie là. Surtout ne le répète à personne.
Mona devait fréquemment prendre sur elle-même pour ne rien révéler à Hugo. Parfois la vérité n’était pas loin de s’échapper de ses lèvres. Elle la retenait tant bien que mal.
Quelque temps après, le 20 décembre exactement, un autre évènement inattendu se produisit. Oui c’est le 20 décembre, la même date : Celle où des Haïtiens illuminés avaient suivi une étoile miraculeuse qui les avait conduits auprès d’Ivana au cimetière de Dos d’Âne. Comme les Rois Mages en Galilée suivant des yeux l’étoile du berger, comme Christophe Colomb et ses trois caravelles ont suivi le soleil avec obstination, chante Sheila. Là s’arrête toute ressemblance. En effet Noël à Villeret-le-François n’a rien de commun avec Noël à la Guadeloupe. Pas de voisins réunis devant leur case dans la nuit tiède pour des concerts de Chantez Noël. Pas de cochons angoissés sachant que leur fin s’approche et qu’ils vont bientôt être transformés en boudin ou en daube. À Villeret-le-François quelques rares signes rappelaient l’anniversaire de ce mystère sublime qui a bouleversé l’humanité tout entière. Par exemple la mairie faisait suspendre quelques ampoules multicolores aux branches des arbres qui bordaient les artères principales. Les samedis, un gros homme déguisé en Père Noël se faisait tirer le portrait avec les enfants dans le supermarché local. Noël à Villeret-le-François était plutôt une période triste, surtout pour les sans-abris et les sans familles de plus en plus nombreux qui ne savaient où donner de la tête.
Pour ne pas céder à la morosité ambiante, Aminata et Aïssata ne s’étaient pas opposées à ce que Mona décore un sapin en l’honneur du petit Fadel. Il est vrai que Fadel était musulman. Mais le Coran n’attribue-t-il pas une place toute particulière à Jésus ? Par conséquent est-ce un blasphème que de lui accorder une naissance extraordinaire dont l’arbre de Noël serait le symbole ? Indifférent à toutes ces arguties, l’enfant émerveillé tendait ses mains impatientes vers les illuminations. C’est alors que Stella Nomal poussa la porte et entra sans frapper comme à l’accoutumée car elle possédait le double des clés de Mona. À sa mine il était visible que quelque chose d’important se passait. Son visage était empreint d’une exceptionnelle gravité, ses yeux levés vers le ciel, l’écharpe bleue qu’elle portait pour se protéger de la pluie, car il pleuvait bien évidemment, flottait autour de sa tête. On aurait dit qu’un artiste facétieux avait peint à sa manière une Annonce faite à une femme noire.
— Assieds-toi, lui dit Mona s’empressant autour d’elle. Est-ce que tu veux une tasse de thé ?
Stella Nomal ne répondit pas. Prenant les mains de Mona elle écarta son manteau et les promena doucement sur son ventre dont personne n’avait encore remarqué le doux arrondi.
— Ce sont ses enfants que je porte, déclara-t-elle pieusement.
— Les enfants de qui ? interrogea Aminata d’un timbre sans douceur car elle n’aimait guère Stella Nomal, la trouvant indiscrète, envahissante et ne voulant pas s’avouer qu’elle était tout simplement jalouse de la jolie Guyanaise.
Stella Nomal laissa tomber sur elle un regard qui la transperçait sans la voir et continua avec la même gravité :
— Je parle d’Ivan bien sûr. Je reviens de chez le médecin. Il m’a dit que ce sont des jumeaux que j’attends. Ses jumeaux !
Mona parvint à empêcher Aminata de se jeter sur Stella et à la maintenir sur son fauteuil tandis qu’elle éclatait en sanglots bruyants. De son côté, Aïssata cherchait fiévreusement son téléphone portable afin d’informer Henri Duvignaud de l’évènement inattendu qui avait cours. L’avocat était injoignable. Le matin il s’était rendu à Calais dont on démantelait « la jungle ». Son association avait sur les bras une centaine de mineurs résolus coûte que coûte à se rendre en Angleterre et dont elle ne savait que faire. Malgré sa coutumière maîtrise sur elle-même, Aïssata n’était pas loin elle aussi de fondre en larmes. Son cœur était labouré par une violente déception. Le souvenir de sa nuit peu ordinaire était bien amoché. Cet Ivan qu’elle avait cru si différent, qui occupait une niche si particulière dans sa mémoire, était en fin de compte un homme, un coureur comme les autres. Capable de faire l’amour à trois femmes et à procréer sans remords des bâtards.
Ainsi des trois femmes qui entouraient Stella Nomal, deux étaient absorbées par des considérations égoïstes. Seule Mona était sensible au caractère miraculeux de cette grossesse. Ivan, honni de tous, jeté sommairement dans la fosse commune d’un cimetière, renaissait à la vie et se vengeait. Cela aurait dû être souligné de façon magnifique : par un feu d’artifice traçant ses jambages lumineux à travers le ciel, par des coups de canon, par des pétards éclatant entre les pieds des passants. À défaut, des coupes de champagne emplies de liquide pétillant. Mona n’avait rien de tel à sa disposition, à part une bouteille de rhum La Mauny. Déjà cependant Aminata et Aïssata prenaient leur congé.
Dans le RER qui les ramenait à Paris, absorbées par leur chagrin, elles ne prêtèrent aucune attention aux regards des voyageurs surpris par les hoquets et les bredouillements d’Aminata. Alors arrivée à l’avenue Leonardo da Vinci, Aïssata ressuscita une coutume qu’elle pratiquait à Chicoutimi : elle s’asseyait seule au fond d’un bar et feignait de se perdre dans ses pensées. Les amateurs d’exotisme ne manquaient pas d’affluer autour de cette femme noire isolée. Parfois elle les suivait et c’était là une manière efficace de se guérir de ses troubles. À Paris apparemment, les amateurs d’exotisme sont moins hardis qu’à Chicoutimi car personne ne s’approcha d’elle et tristement, esseulée, elle quitta le bar où elle s’était rendue et rentra sous la pluie dans son Appart-Hôtel.
Le lendemain elle retrouva Henri Duvignaud dans son étude et lui conta l’épilogue surprenant qui s’était déroulé à Villeret-le-François. L’avocat en fut tout excité et s’exclama :
— Des jumeaux, dites-vous ?
— C’est ce qu’elle affirme, répondit Aïssata sans entrain.
— Vous vous rendez compte ! J’espère qu’elle dit vrai, s’écria Henri Duvignaud de plus en plus excité. On les baptiserait Ivan et Ivana et ils écriraient la suite de l’histoire.
Aïssata haussa les épaules.
— Peut-être donneront-ils une nouvelle version de la vie de leur père, très différente de celle que nous projetons de raconter.
— Qu’importe, fit Henri Duvignaud. La vérité n’existe pas. C’est le constat que nous faisons tous les jours, nous autres avocats. Il y a la vérité de l’accusé, la vérité du plaignant, la vérité des témoins et nous devons naviguer, trouver une voie médiane entre toutes ces affirmations.
Là-dessus il prit le bras d’Aïssata et l’entraîna au-dehors, dans un restaurant qui portait le nom de « Au Ver Luisant ».