CHAPITRE III
Ils marchaient, pieds nus, sur un sol caillouteux où ne poussait aucun brin d’herbe. Ils s’écorchaient les orteils. Plus ils avançaient, plus ils avaient froid.
Ils s’engourdissaient lentement. Ils se donnaient parfois des claques sur la poitrine ou sur les cuisses pour se réchauffer. Ils regrettaient la protection de leurs habits.
Marion se découragea la première, une nouvelle fois. Elle n’était pas taillée pour l’aventure, l’inconfort et l’insécurité. Elle suivait Karl parce qu’elle croyait revoir Steve. Seule, elle n’aurait jamais accepté la proposition de Mary Lang.
La Zone Libre ?
Évidemment, c’était tentant. Cela apparaissait comme un paradis illusoire, inaccessible. Une folle entreprise et une utopie. Car rien ne prouvait que la Zone Libre existait réellement.
Marion s’interrogeait sur les obstacles qui barraient cette route peut-être factice. S’exposaient-ils pour rien ?
Alors, pourquoi les Passeurs pénétraient-ils dans les Cercles interdits ? Pourquoi leurs clients qui quittaient la Ville ne revenaient-ils jamais ?
C’était toujours les mêmes questions sans réponse, sempiternelles. Des questions qui collaient comme une glu à l’actualité quotidienne, au mode de vie dans la Cité et dans le Monde.
Les habitants de la Ville n’avaient aucune fenêtre sur l’Extérieur, comme s’ils étaient dans un camp de concentration entouré de hauts murs. Aucun étranger n’y entrait. C’est pourquoi les habitants se persuadaient qu’ils se trouvaient dans une monstrueuse prison.
Ils s’étonnaient que dans de telles conditions, les Urbos ne cherchaient pas à fermer définitivement la Frontière.
Or, les Miliciens filtraient les « passages » et les facilitaient parfois. C’était contradictoire avec le régime d’austérité installé dans la Ville. Comme si les Urbos voulaient desserrer le carcan qui pesait sur la Cité afin d’oublier la Grande Pollution.
Cette saloperie de brouillard jaunâtre qui empoisonnait l’air...
D’où venait-il ? Dans le no man’s land, la Pollution aussi agressait tous les organes. Elle bloquait littéralement les poumons, au niveau des alvéoles. Cela se traduisait par une toux quinteuse, des suffocations, des crachements. Sans masque, la survie dans une telle atmosphère n’était qu’une question de minutes.
Épuisée, transie de froid, au bord de l’asphyxie, Marion tomba à genoux. Karl se précipita pour la relever mais l’effort le plia en deux.
Une inspiration d’air vicié, amena un vertige. Il perdit l’équilibre, se rétablit et mit un genou à terre lui aussi. Une toux violente, spasmodique, secoua sa poitrine.
— On va crever ! annonça-t-il avec pessimisme. Nous consommons plus d’oxygène qu’il n’y en a. Fatalement, nous serons asphyxiés...
Il se tourna vers le Guide :
— Si vous avez une solution-miracle, Jaobé, c’est le moment. Nous sommes à bout de force...
Jef et Mary ne valaient guère mieux que les Brook. Leurs visages tirés, blêmes, criaient leur défaillance. Ils ouvraient la bouche comme des poissons hors de l’eau et cherchaient visiblement de l’air frais.
Le chemin caillouteux n’en finissait pas et le brouillard estompait l’horizon. Ils se déplaçaient dans une purée de pois nauséabonde.
— C’est pire que dans les rues de la Ville, constatait Jef. Je ne pensais pas que la Pollution pouvait atteindre un tel degré. Qu’ont-ils donc fait pour saloper la planète à ce point ? On imagine mal que la Zone Libre soit épargnée.
Jaobé haussa les épaules. Il sentait les regards de ses compagnons posés sur lui, comme s’il était l’ultime recours, le sauveur. Il essaya de répondre à toutes les questions de ses clients. Il tenait mieux le coup que les autres parce qu’il était plus entraîné.
— D’abord, expliqua-t-il, je n’ai pas de solution-miracle. Le seul moyen est d’atteindre la Frontière. Je sais qu’elle est proche. Peut-être ont-ils allongé le parcours depuis la dernière fois. En tout cas, ils ont pollué plus salement. D’habitude, j’avais encore mon masque respiratoire avec moi, dans le no man’s land. C’était un atout, un gage de succès. Cette fois, tout dépendra des Frontaliers. Quant à la Zone Libre, j’ignore si elle échappe à la pollution. Sans doute. Sinon on l’imaginerait autrement que sous l’aspect d’un Paradis.
Le docteur hoqueta, les yeux éteints :
— Vous connaissez les Frontaliers ?
— Certains, oui. Ils ne s’apitoieront pas sur notre sort mais ils peuvent nous aider. Ça dépendra de leur humeur car ils ont de fichus caractères.
— Ils appartiennent aux Urbos ?
— Non. Ce serait plutôt des « Marginaux ». Dans leur grande majorité, ils sont favorables aux Urbos. Je dois même dire qu’ils subsistent grâce aux Miliciens.
Jaobé ajouta :
— Ils se prennent pour des petits rois. Dans leur secteur, ils règnent en maîtres absolus. L’embêtant, c’est qu’ils sont sur le « passage » et nous ne pouvons pas les éviter. Ils bloquent la route de la Zone Libre...
Il s’arrêta, toussa et devint violet. Parce que, lui aussi, commençait sérieusement à ressentir le manque d’oxygène. Il comprenait qu’il ne pourrait pas emmener plus loin ses clients.
Ils éprouvaient tous de violents maux de tête. Leurs vertiges augmentaient. Les plus faibles succombèrent les premiers, victimes de cette asphyxie progressive et sournoise.
L’un après l’autre, ils s’assirent sur le sol, ne se relevèrent pas. Ils étaient somnolents, abrutis. Leurs jambes ne les soutenaient plus.
Lentement, ils sombraient dans la léthargie, la prostration, malgré les encouragements de Jaobé qui savait que ce renoncement équivalait à une mort certaine.
— Levez-vous ! Continuez ! exhorta-t-il. Si nous restons là, nous sommes fichus...
Il n’arriva pas à les convaincre. La résistance humaine avait des limites.
Ils se couchèrent, asphyxiés par la Pollution. Un voile noir s’abattit devant leurs yeux et ils perdirent connaissance. Ils gisaient à terre, immobiles, recroquevillés.
Le Passeur insista davantage. Il gagna quelques minutes en retenant sa respiration, en dosant ses efforts. Avec un soupir, il s’éloigna de ses compagnons, plongea dans le brouillard en titubant, avec l’espoir qu’il ramènerait du secours de la Frontière.
Mais celle-ci était encore plus loin qu’il ne le pensait. Il présuma de ses réserves physiques. Il glissa, tomba, griffa sauvagement les cailloux et ne put se remettre sur pied.
Étourdi, inondé de sueur, la bouche ouverte, les yeux hagards, tout chavira soudain devant lui.
Pour la première fois depuis qu’il faisait ce métier, il ne remplissait pas son contrat. Le rêve de ses clients s’achevait ici, dans l’épuisement complet et le brouillard puant...
Mary Lang se souvenait.
Elle se souvenait qu’elle se trouvait dans un lieu horrible, gris et enveloppé d’une brume pestilentielle. À ce moment-là, elle respirait avec difficulté.
Le manque d’oxygène était une sensation épouvantable même si l’asphyxie progressive s’accompagnait d’une sorte d’engourdissement, voisin de l’ivresse.
Le pire était cette odeur nauséabonde qui irritait le nez, les paupières, la gorge, et provoquait une toux spasmodique.
La sale pollution...
Or, qu’arrivait-il soudain ? Un air frais, climatisé, emplissait ses poumons, la revigorait. Ses maux de tête s’estompaient.
Elle ouvrit les yeux.
Elle constata plusieurs détails totalement nouveaux, surprenants. D’abord, elle se trouvait allongée sur une couchette, dans une salle étroite et sans fenêtre, où circulait un air pur.
C’était l’essentiel.
La salle ressemblait à une cellule de prison mais rien n’indiquait qu’elle était captive.
Son regard s’abaissa progressivement vers le plancher et elle aperçut son corps entièrement nu, ou presque.
Elle n’avait pas froid. Par pudeur instinctive, elle croisa les bras sur ses seins, d’autant plus qu’un homme l’observait en ricanant sur le pas de la porte !
Son ricanement découvrait ses dents jaunies par une drogue qu’il mâchait en permanence, comme du chewing-gum. Il avait le crâne rasé, totalement. On se demandait si c’était une mode ou une maladie du cuir chevelu. Cela lui donnait un air dur, un peu bestial, violemment antipathique.
Ses yeux distillaient l’ironie. Des yeux noirs, brillants. Son visage glabre, pâle, lui composait un air maladif.
Il avait une trentaine d’années. Il portait un uniforme qui n’était pas celui des Urbos. Un uniforme jaune, délavé, avec des boutons en cuivre. Jaune comme le brouillard extérieur.
Mary fut surprise. Elle pensa immédiatement qu’il s’agissait d’un Frontalier et son inquiétude se dissipa. Elle ignorait au fond les intentions réelles de cet homme. Il était peut-être là pour guetter son réveil, l’interroger, ou la violer. Le Passeur avait dit que les Frontaliers avaient de fichus caractères...
La doctoresse s’assit sur la couchette, garda ses bras repliés sur sa poitrine, et tenta de deviner les idées qui bouillonnaient dans la tête du chauve.
C’était de la psychologie et elle ne s’en sortait pas trop mal. Sa première impression ne fut pas mauvaise. Elle tira avantage que son Guide connaissait les Frontaliers.
Elle ne s’en priva pas :
— Où est Jaobé ?
L’homme croisa les bras et continua à mâcher son bâtonnet de drogue. Aucune émotion n’altérait ses traits figés. Il répondit d’une voix grasse :
— Il est devant le Conseil de Sélection.
Mary fronça les sourcils. Cette appellation bizarre n’augurait rien de bon.
— Le Conseil de Sélection ? répéta-t-elle.
— Ah ? s’étonna le chauve, goguenard. Jaobé ne vous a donc rien dit ?
— Non. De quoi s’agit-il ?
— Vous le saurez bien assez tôt. En tout cas, les Passeurs sont tous les mêmes. Ils informent mal leurs clients et à mon avis c’est un abus de confiance. D’autant qu’ils prennent assez cher pour vous amener jusque-là !
La doctoresse eut conscience que l’homme regardait davantage son corps nu qu’autre chose. Cette insistance la gêna :
— Vous n’auriez pas des vêtements ?
— Si, opina le Frontalier. On vous en donnera. À vous et à vos compagnons.
Il éclata franchement de rire :
— C’est marrant quand même, les électroaimants ! Comment diable un type comme Jaobé n’a pas eu l’idée de vous habiller avec du textile pur, par simple précaution ?
— Il ne s’attendait pas au Tunnel électromagnétique, plaida Mary.
— Évidemment, évidemment..., grommela le chauve.
Il soupira, quitta la cellule, et revint quelques minutes plus tard ? Il jeta des vêtements féminins sur la couchette :
— Tenez, habillez-vous. Sinon, en vous baladant dans cette tenue, vous provoqueriez des tentations. On ne va jamais dans la Ville et les « étrangères » qui passent ici ont toujours le choix de rester. Les « étrangers » aussi.
La proposition était nouvelle. Mary Lang sursauta. Décidément, Jaobé ne leur avait rien appris sur la Frontière. Il était resté dans le flou...
— Quel choix ? s’inquiéta-t-elle.
— En réalité, vous aurez trois choix. C’est ce que vous révélera notre Conseil de Sélection. Mais je pense, comme beaucoup, que vous opterez pour la Zone Libre.
— Bien sûr, affirma la doctoresse. Nous avons payé pour ça.
— Oh ! Il ne s’agit pas de payer. La Frontière est un lieu de « transition » et nous justifions notre présence. Vous comprenez, l’accès en Zone Libre se mérite ! Certes, vous avez déjà subi des épreuves mais elles ne sont pas suffisantes. Notre rôle est de vous décourager.
Mary comprit que ce ne serait pas du gâteau. Elle se demandait même si la Frontière n’était pas tout simplement un cul-de-sac, où on refoulait les Passeurs et leurs clients. Mais dans ce cas, ceux qui avaient quitté la Ville y reviendraient forcément.
Or, ils ne revenaient jamais de l’autre côté du Mur...
La doctoresse s’habilla sous l’œil de convoitise du chauve. Elle passa une sorte de robe en coton qui lui tombait jusqu’aux pieds et qui n’était guère à sa taille. De plus elle était de couleur criarde.
Le Frontalier s’amusait :
— Excusez-nous. Nos stocks de vêtements sont minces et passés de mode. Nous ne sommes pas dans la Ville. La nouveauté des électro-aimants nous prend au dépourvu...
Il contempla la « cliente » avec un hochement de tête :
— Bah ! C’est mieux qu’à poil. Vous pourrez vous présenter correctement devant le Conseil. Je pense que vous avez « récupéré ». On vous a trouvée dans un drôle d’état. On a dû vous faire du bouche à bouche...
Mary rougit et détourna les yeux. Ces gens-là avaient peut-être profité de son inconscience momentanée pour se livrer sur elle à des actes sexuels réprouvés par la morale.
Or, à la Frontière, il ne semblait y avoir ni morale, ni lois. Comme chez tous les « Marginaux ».
Le chauve rectifia :
— Quand je dis du bouche à bouche, je plaisante, bien sûr ! Nous possédons une infirmerie assez bien équipée en techniques de réanimation.
La doctoresse fut soulagée. Elle flottait un peu dans sa robe et ses sandales avaient une pointure de trop...
— Jef, Marion et Karl..., s’inquiéta-t-elle. Ils sont sauvés, eux aussi ?
Le Frontalier se montra rassurant :
— Oui. Mais je vous préviens. Le plus dur pour vous va commencer. À côté, les obstacles dressés par les Urbos sont de la rigolade !
Elle s’effraya et entrevit la Zone Libre comme de plus en plus inaccessible. Une chimère qui s’en allait...
Elle comprit que les Passeurs extorquaient de l’argent uniquement pour les conduire à travers un parcours tracé à l’avance, sans trop de risques. Maintenant que les vraies difficultés commençaient, les Guides se dérobaient.
Des petits salauds, en somme !
Or, personne ne témoignait contre eux puisque leurs clients ne revenaient jamais dans la Ville, inexplicablement. C’était pratique. Seulement le contrat stipulait bien que le Passeur déclinait toute responsabilité. Et cette clause prenait désormais toute sa signification...
Mary secoua le pessimisme qui collait à sa peau comme une glu. Elle refusait d’entrevoir le pire. Peut-être que la Zone Libre existait et que des gens y parvenaient tout de même...
Question de chance.
En tout cas, elle était trop engagée pour reculer. D’ailleurs, si elle renonçait, quel sort lui réserverait-on ?
Non, elle irait jusqu’au bout, avec ou sans Jaobé. Avec ou sans ses compagnons.
Car si elle avait confiance au courage de Jef, elle doutait de celui des Brook. Marion avait déjà craqué, montrant ses faiblesses. Une sélection trop impitoyable l’éliminerait sûrement. Et Karl ne laisserait jamais sa femme en arrière. Il resterait avec elle...
Elle suivit son gardien à travers des couloirs déserts. Par des fenêtres entrait un jour terne, saturé du même brouillard jaunâtre. La Frontière se trouvait aussi au cœur de la pollution. Comme le no man’s land. Comme la Ville. Toute la planète semblait bel et bien imbibée de nuages pestilentiels.
Mary douta sur le « merveilleux air pur » de la Zone Libre, dont on parlait dans les Cercles interdits. Elle imagina plutôt des oasis aériennes, en dessus de la nappe polluée. Des sortes de satellites pour privilégiés. Ou alors quelque chose dans les profondeurs de la Terre...
Cette perspective l’effrayait, maintenant. Elle regrettait déjà son Unité de Soins, ses malades. Le bon sens commandait qu’elle se dévoue pour la médecine. Elle avait opté pour l’égoïsme. Elle fuyait.
Ce n’était pas son tempérament habituel. Mais à force de vivre dans la Ville grise et hideuse, on changeait de caractère. On s’aigrissait. On devenait exigeant. Et on rêvait d’évasion...
Elle perçut des voix. On parlait dans une salle voisine. Son gardien la prit par le bras :
— Hé ! Madame... Vous êtes dans les nuages ? Entrez là. C’est la salle du Conseil.
Elle replongea dans la triste réalité, entra dans un amphithéâtre. Immédiatement, elle devina que le Conseil ressemblait plutôt à un Tribunal !
Ils portaient tous des uniformes jaunes dans le style chinois du XXe siècle. Les cinq membres du Conseil se ressemblaient comme des gouttes d’eau.
Ils étaient assis à une table, sur une estrade, face à l’amphithéâtre. Ils avaient des regards inexpressifs, vagues. On devinait qu’ils se réunissaient pour une cérémonie traditionnelle, de routine, dont l’issue ne faisait aucun doute.
C’était combiné à l’avance. Même Jaobé n’avait pas l’air convaincu.
Il se trouvait au banc des « accusés », au premier rang des pupitres, et il palabrait inutilement. Sans chaleur, il défendait ses clients en prétextant qu’ils avaient payé pour venir jusqu’ici et qu’ils avaient droit, de ce fait, à certains égards.
Les quatre assesseurs restaient de glace, indifférents. Le Président hochait la tête et grognait comme un gros porc. Adipeux, les lèvres épaisses, un bourrelet de graisse sous les paupières, ses cheveux argentés ne parvenaient pas à dissiper la mauvaise impression qui émanait de lui.
Il n’était ni paternel, ni patriarcal. C’était un individu insensible, blasé, qui n’aimait pas les amateurs de la Zone Libre. S’il avait tous les pouvoirs, il repousserait ces intrus dans leur ghetto, dans la Ville.
Seulement il ne cumulait pas tous les pouvoirs. Il recevait des ordres « supérieurs ». Ou plus exactement il était obligé de jouer un certain jeu en acceptant les Passeurs et leurs clients.
Il savait que la Frontière n’était qu’un lieu de transition.
Jaobé connaissait évidemment le Président du Comité de Sélection. Chaque fois, c’était la même chose, le même scénario, les mêmes palabres. Pour la forme.
— Écoutez, Kan, protestait le Passeur. La séance que vous nous imposez est grotesque, inutile, comme les précédentes. Quand donc comprendrez-vous que nos « clients » sont des gens respectables, qui désirent vivre autrement ?
Kan ricana. Il découvrit des dents jaunies par la drogue. D’ailleurs, les Frontaliers avaient tous l’air drogués. Comme les Urbos.
— Respectables ? Vous diriez n’importe quoi pour de l’argent, Jaobé. Même des âneries, alors que vous pensez le contraire. Le fait d’utiliser vos services confine à l’illégalité... D’accord, certains Urbos tolèrent votre trafic. Nous sommes donc forcés de vous « accueillir » puisque nous commandons l’accès de la Zone Libre...
Il s’arrêta et regarda vers la porte. Il vit entrer Mary Lang et son gardien. Haussant les épaules, il montra du doigt le groupe formé par Jef, Marion et Karl, encadrés par des gardes armés de lasers.
— Mettez-la avec les autres, grommela le Président.
Mary fut poussée vers ses compagnons. Marion se précipita vers elle :
— Vous n’avez rien ? s’enquit-elle. Nous étions inquiets à votre sujet.
— Ça va, répondit la doctoresse. J’ai mis seulement un peu plus de temps que vous pour reprendre connaissance...
— Silence ! tonna un assesseur. Vous êtes devant un Comité de Sélection. Je vous demande de la dignité, du respect...
Mary constata que Jaobé et ses amis avaient enfilé également des habits démodés. Mais c’était mieux que leur nudité indécente.
Quant aux Frontaliers, ils ressemblaient plutôt à des Urbos malgré leur présence hors de la Ville et leurs uniformes jaunes.
Des Marginaux, sans doute. Mais des Marginaux à la solde des Miliciens, et qui valaient peut-être encore moins cher !
Il ne fallait pas attendre d’eux la moindre pitié. L’arrivée de « clients » était une source d’animation salutaire dans ce no man’s land où il ne se passait strictement rien en dehors des entrées en Zone Libre.
Mais qu’était exactement ce Comité de Sélection ? Quelles fonctions exerçait-il ?
Kan se chargea de certaines précisions et il le fit avec délectation. Il se pourlécha même les babines comme s’il montait un spectacle de choix.
En réalité, c’était bien un « spectacle » qu’il combinait et il l’avoua carrément :
— Des tests vous attendent. Des tests sérieux, que vous passerez devant les Frontaliers. Alors, vous déciderez si vous êtes aptes à continuer votre voyage vers la Zone Libre.
Jef tendit le cou. Il prit la main de Mary dans la sienne comme s’il cherchait un réconfort. Parce qu’il avait payé, il se croyait un interlocuteur valable :
— Et si nous n’étions pas aptes, qu’arriverait-il ?
Kan regarda ailleurs. Il aurait pu ne pas répondre mais il le fit avec désinvolture :
— Nous vous ramènerions dans la Ville.
Cette explication amena la riposte de Marion Brook. Elle pensa à son fils Steve :
— Pourquoi, dans ce cas, ne revoit-on jamais ceux que vous renvoyez ?
Le Président avait réponse à tout :
— Nous les renvoyons dans une certaine partie de la Ville. Pas dans leurs quartiers habituels. Vous comprenez ?
Non. Marion ne comprenait pas bien. Elle n’insista pas, sachant que cela serait inutile. Son inquiétude grandit. Elle concevait la Frontière comme une étape réconfortante, une sorte de semi-liberté. Alors qu’il s’agissait d’une nouvelle barrière difficilement franchissable.
Quand donc leurs tourments prendraient-ils fin ? Jaobé ne leur avait pas dit la vérité et Marion en voulait au Passeur. Comme elle en voulait à ces individus habillés de jaune et qui semblaient s’amuser au lieu de se mettre en quatre pour les « exilés » de la Ville...
Kan poursuivit d’une voix inflexible :
— Donc, vous subirez des tests. Car au-delà de la Frontière, vous devrez vous adapter à des conditions totalement différentes de celles que vous connaissez. Il convient donc que vous subissiez des épreuves d’endurance afin que vous déterminiez vous-mêmes vos possibilités et vos chances de succès.
— Mais Jaobé dans tout cela ? interrogea Karl, étonné. Que devient-il ?
Le Passeur se retourna vers ses compagnons :
— Notre contrat stipule que je dois vous conduire seulement à la Frontière, rappela-t-il.
Mary protesta :
— C’est apparemment la partie la moins dangereuse. Vous ne prenez aucun risque. Ou presque.
L’Aventurier répéta qu’il n’avait pas le droit de conduire ses clients au-delà de cette limite. S’il enfreignait cette consigne, il serait abattu par les Frontaliers.
— En somme, résuma-t-il, je vous aide à franchir la zone « administrative ». Au-delà, ceux qui ont envie de liberté doivent assumer leurs propres responsabilités.
C’était vague, flou, nébuleux. Peut-être existait-il d’autres Frontaliers derrière le no man’s land, désireux d’empêcher une immigration sauvage sur leur territoire...
Kan arrêta brusquement les échanges verbaux entre Jaobé et ses clients. Il intima d’un ton rogue :
— Ça suffit ! La Frontière n’est pas une passoire, même si elle est marginale. Nous serions plutôt du côté de la Ville. Ça nous plaît, à nous, de vivre hors du Mur. Les Urbos nous tolèrent et nous ne voulons pas d’histoire avec eux. C’est pourquoi nous motivons notre présence en gérant un comité de sélection.
Il se tourna vers ses assesseurs de droite et de gauche, quémanda leur approbation. Les quatre « juges » opinèrent d’un signe de tête. Ils avaient entendu le principal témoin, Jaobé, et cela leur suffisait.
Alors, le Président se leva. Il déploya sa grande taille, bomba le torse, et lut une déclaration hâtivement écrite sur un parchemin :
— » Nous, Comité de Sélection de la Frontière, avons pris connaissance des déclarations du Passeur Jaobé et de ses clients nommés : Jef Mara et Mary Lang, médecins d’une Unité de Soins ; Karl Brook, chimiste, et Marion Brook son épouse, ouvrière à la Station de Filtrage d’Air.
« Déclarons que les immigrés ainsi désignés désirent toujours l’accès en Zone Libre malgré nos efforts de dissuasion.
« Les condamnons à subir les cinq épreuves classiques au terme desquelles ils prendront une décision définitive sur la poursuite de leur voyage. »
Il claqua des mains, ponctuant l’acte final d’un conseil de pure forme. Sa voix trancha dans le silence de l’amphithéâtre :
— Emmenez-les.
Les gardes en jaune se resserrèrent autour des immigrés. Jaobé fut séparé de ses compagnons.
Jef, Mary et les Brook ne regagnèrent pas leurs cellules. On les conduisit dans une cour étrange entourée de hauts murs, où flottait un brouillard permanent.
On les laissa ainsi pendant quelques minutes, dans cet air empoisonné. Ils se crurent revenus au bout du tunnel électromagnétique, condamnés à l’asphyxie.
Or, soudain, il se passa quelque chose d’anormal dans la cour.
C’était le premier test.