LES TROIS PORTRAITS – SCÈNES DE MŒURS RUSSES – AU XVIIIe SIÈCLE
Les voisins ! voilà un des graves désagréments de la vie de campagne. J’ai connu un honnête propriétaire qui, dans chaque événement de son existence, s’écriait : « Dieu soit loué ! je n’ai point de voisins ! » et souvent, s’il faut que j’en fasse l’aveu, je n’ai pu m’empêcher d’envier le sort de cet heureux mortel. Mon domaine est situé dans un des gouvernements les plus populeux de la Russie. Je suis entouré d’une quantité de voisins, depuis les dignes, honorables rentiers qui portent un ample frac et un plus ample gilet, jusqu’aux jeunes étourneaux qui revêtent la redingote à brandebourgs. Dans cette nombreuse colonie, le hasard me fit pourtant un jour distinguer un homme aimable qui, après avoir été au service militaire, était venu se fixer à la campagne. Il racontait qu’il avait passé deux années dans le régiment de… et, en l’observant, je ne comprenais pas qu’il eût pu s’assujettir à ce point, non pendant deux ans, mais seulement pendant quelques jours, aux rigueurs de la discipline. Car il était fait pour la vie paisible, silencieuse des champs, pour cette sorte d’indolence végétative qui, soit dit en passant, a bien aussi ses charmes. Il tirait tout le parti possible de sa tranquille situation, s’inquiétant peu de la gestion de ses biens, dépensant environ dix mille roubles par an, satisfait d’avoir un excellent cuisinier (car il aimait la table) et de faire venir de Moscou les livres et les journaux publiés en France. Il ne lisait d’autre écrit russe que les rapports de son intendant, et non sans beaucoup de peine. Dès le matin, jusqu’à l’heure du dîner, s’il n’allait pas à la chasse, il ne quittait point sa chambre, et il s’amusait à regarder quelque dessin, ou il visitait une écurie, ou il entrait dans la grange, et plaisantait avec les femmes qui battaient le blé et devant lui levaient avec ostentation leur fléau. Mais, après dîner, mon ami se plaçait devant un miroir et faisait avec soin une longue et minutieuse toilette, puis il se rendait chez quelque propriétaire du voisinage, glorieux père de deux ou trois belles filles, s’occupait très méthodiquement de ces filles, jouait avec elles à colin-maillard, rentrait chez lui assez tard, et dormait d’un doux sommeil. Il ne s’ennuyait pas, car, en réalité, il n’était point entièrement inoccupé ; la plus petite chose suffisait pour l’amuser comme un enfant. D’un autre côté, il n’avait aucun attachement à la vie. Lorsqu’il allait chasser le renard ou le loup, il lui arrivait fréquemment de lancer à bride abattue son cheval dans les ravins, de telle sorte que je ne comprenais pas que cent fois déjà il ne se fût cassé le cou. Il était de ces hommes qui ignorent eux-mêmes leur valeur, qui, sous une frivole apparence, semblent cacher une force secrète et d’énergiques passions. Mais il aurait fort mal reçu quiconque lui eût manifesté une telle pensée, et, quant à moi, je croyais reconnaître que s’il y avait eu, dans la jeunesse de mon ami, quelque violente agitation, cette agitation était depuis longtemps comprimée et apaisée. Il se montrait en général fort nonchalant et jouissait d’une très bonne santé. Au temps où nous vivons, il n’est pas possible de ne pas aimer les gens qui s’occupent peu d’eux-mêmes, car ils deviennent fort rares, et mon ami s’occupait très peu de sa propre personne. Mais j’ai assez parlé de lui, d’autant plus qu’il n’est pas la personne principale de mon récit. J’ajouterai seulement qu’il s’appelait Pierre Fedorowitch Loutchinof.
Un jour d’automne, une cohorte de chasseurs, dont je faisais partie, se rassembla chez lui. Toute la journée, nous courûmes à travers les champs ; nous tuâmes des loups, une quantité de lièvres, et nous regagnâmes sa demeure dans cette joyeuse disposition d’esprit où l’on se trouve après une bonne chasse. C’était le soir. Une brise fraîche agitait les cimes nues des bouleaux et des tilleuls qui entouraient la maison de Loutchinof. Nous descendîmes de cheval, et je m’arrêtai à contempler la scène qui s’offrait à mes regards. Sur un ciel gris se déroulaient de longs nuages lourds. Les arbustes tremblaient et gémissaient au souffle du vent ; l’herbe jaune se courbait sur le sol ; une troupe de grives becquetaient dans les sorbiers un reste de grappes rouges flétries ; des mésanges sifflaient sur les branches légères du bouleau, et dans les villages résonnaient les rauques aboiements des chiens. Ce tableau produisit sur moi une impression pénible, et je m’en détournai avec plaisir pour entrer dans la salle à manger. Les volets de cette salle étaient fermés. Sur une table ronde, revêtue d’une nappe blanche, des flambeaux d’argent scintillaient entre les flacons de cristal remplis de vin rouge. Un bon feu était allumé dans la cheminée. Un maître d’hôtel à la tête chauve, dans la sévère tenue anglaise, se tenait debout devant une autre table, où une large soupière exhalait un fumet appétissant. Dans le vestibule, un autre respectable serviteur était occupé à frapper, selon les règles de l’art, du vrai vin de Champagne. Notre dîner fut ce qu’il devait être en telle circonstance, c’est-à-dire très gai. Nous racontâmes en riant nos diverses aventures de chasseurs, et, après être longtemps restés à table, nous nous installâmes autour de la cheminée, dans de longs fauteuils. Un grand bol en argent fut apporté près de nous, et bientôt nous y vîmes flamboyer le rhum. Pierre Fedorowitch était un homme de goût ; il savait qu’il n’y a rien de plus préjudiciable à la fantaisie que la froide et pédantesque lumière des lampes. Il fit enlever tous les candélabres et ne garda que deux bougies. Sur les murs s’étendait une ombre mystérieuse où se jouait le rayon de deux flambeaux et la lueur fantastique du bol de punch ; une douce et agréable quiétude remplaçait, dans nos esprits, la joie bruyante qui éclate ordinairement en un grand dîner
Les entretiens ont leur destin comme les livres, comme toutes les choses de ce monde. Notre entretien était en ce moment assez vif et assez varié. D’une question particulière nous passions à des idées d’un ordre général, pour rentrer ensuite, avec la même facilité, dans quelque détail de la vie journalière. Tout à coup, il se lit un grand silence. Un ange planait sur nous{13} !
Je ne sais pourquoi mes compagnons avaient cessé leur entretien. Mais moi je me taisais, parce que mes regards s’étaient fixés sur trois portraits appendus à la muraille dans des cadres en bois noir. La couleur de ces tableaux était en plus d’un endroit effacée, écaillée ; cependant on distinguait encore les figures. Celui du milieu représentait une jeune femme vêtue d’une robe blanche, avec des dentelles et une haute coiffure du siècle dernier. À droite, sur un fond noir, se dessinait la ronde, grosse, bonne figure d’un homme de vingt ans, avec un front étroit, un nez camus et un sourire ingénu. Son toupet poudré et frisé à la française ne s’accordait guère avec l’expression de sa physionomie slave. Il portait un habit d’un rouge clair, orné de larges boutons, et tenait à la main des fleurs qui n’existent pas. Le troisième portrait, dessiné par un autre artiste beaucoup plus habile, représentait un homme d’une trentaine d’années, revêtu de l’uniforme vert du temps de l’impératrice Élisabeth, avec des revers rouges, une camisole blanche et une fine cravate en batiste. Une de ses mains s’appuyait sur une canne à pomme d’or ; l’autre était cachée sous sa camisole. Sur son visage sombre respirait un air d’arrogance hautaine. Ses larges sourcils déliés se croisaient sur des yeux noirs comme l’ébène, et sur ses lèvres pâles et minces errait un méchant sourire.
« Ah ! vous êtes occupé de mes portraits, me dit Pierre Fedorowitch.
– Oui.
– Voulez-vous que je vous raconte l’histoire des trois personnes dont ils vous montrent l’image ?
– Faites-nous ce plaisir, » répondirent à la fois ses convives.
Pierre se leva, prit une bougie, s’approcha des tableaux, et d’un ton pareil à celui des industriels ambulants qui font voir des bêtes curieuses :
« Messieurs, s’écria-t-il, cette femme fut la fille adoptive de ma bisaïeule. Elle s’appelait Olga Ivanowna ; elle est morte il y a quelque quarante ans. Cet homme en uniforme est le sergent aux gardes, Basile Ivanowitch Loutchinof, qui, par la grâce de Dieu, termina sa carrière en l’an 1790 ; cet autre, auquel je n’ai point l’honneur d’être apparenté, s’appelait Paul Athanasewitch Rogatchef. Je ne sache pas qu’il ait été au service. Remarquez sur sa poitrine : ce trou distinct n’est point le résultat d’un accident. Asseyons-nous maintenant, et si vous avez quelque patience, écoutez. »
Puis, reprenant son ton de voix naturelle, il commença son récit en ces termes :
« Messieurs, je descends d’une famille assez ancienne. Si je ne m’enorgueillis point de mon origine, c’est que mes ancêtres ont été d’étranges dissipateurs, à l’exception pourtant de mon bisaïeul, Ivan Andrewitch Loutchinof. Celui-ci, au contraire, était extrêmement économe, et, sur la fin de sa vie, il devint même avare. Il vécut dans sa jeunesse à Pétersbourg, sous le règne d’Élisabeth. Il se maria et eut quatre enfants, dont trois fils : Basile, Ivan, Paul, mon grand-père, et une fille, qui s’appelait Natalie. À ces enfants, il adjoignit la fille d’un de ses parents éloignés, qui, dès son bas âge, se trouvait orpheline. C’était cette Olga dont je viens de vous montrer le portrait. Les paysans de mon arrière-grand-père lui envoyaient exactement leur obrok{14}, à moins qu’un désastre ne les en empêchât, mais jamais ils ne l’avaient vu. Un beau matin, le village de Loutchinof, privé de la présence de son seigneur, s’anima tout à coup. Une lourde voiture le traversa et s’arrêta devant l’isba{15} du staroste. Les paysans, émerveillés d’un tel événement, accoururent, et virent leur maître, leur maîtresse, avec leurs enfants, à l’exception de l’aîné, Basile, qui était resté à Pétersbourg. Depuis ce jour mémorable, Ivan Andrewitch ne quitta plus son domaine. Il se bâtit une maison, qui est celle où j’ai, messieurs, le plaisir de vous recevoir ; il construisit aussi une église et se mit à vivre de la vie de gentilhomme campagnard. C’était un homme d’une taille très élevée, maigre, silencieux, et fort lent dans ses mouvements. Jamais on ne le vit en robe de chambre sans être poudré. Ordinairement il se promenait les mains derrière le dos, en remuant gravement la tête à chaque pas. Chaque jour il se rendait dans une allée de tilleuls qu’il faisait planter, et il vécut assez pour jouir de l’ombre de ces arbres. Il parlait excessivement peu. On raconte que dans l’espace de vingt ans il ne parla qu’une fois à sa femme. Il faut dire, pour expliquer une telle taciturnité, qu’il vivait avec la pauvre Anna d’une façon étrange. Elle était chargée entièrement de l’administration de la maison ; à table elle s’asseyait à côté de son époux, mais il ne lui adressait pas un mot et ne lui prenait pas une seule fois la main. Cependant il est certain qu’il eût cruellement châtié quiconque aurait commis envers elle la moindre offense. Faible, timide, languissante, Anna passait de longues heures à genoux dans l’église, et jamais ne souriait. On a dit qu’avant de quitter Pétersbourg elle avait vécu avec son mari dans des rapports tout différents, mais qu’elle avait manqué à ses devoirs, et qu’il l’avait su. Quand il tomba malade de la maladie dont il devait mourir, elle ne le quitta pas un seul instant, et lui ne semblait pas s’occuper d’elle. Un soir, elle était assise près du lit où il souffrait d’une constante insomnie, la lampe était allumée devant les saintes images. Un domestique nommé Jouditch, dont je vous parlerai plus tard, qui le veillait, quitta pour un instant la chambre. Anna se leva et se jeta en sanglotant au pied de la couche de son époux, étendant les bras comme une suppliante et murmurant quelques paroles inintelligibles. Ivan la regarda, et d’une voie affaiblie, mais résolue, il s’écria : « Holà ! quelqu’un ! » Le valet rentra, Anna se releva et regagna sa place en chancelant.
Les enfants d’Ivan le craignaient extrêmement, et avaient une ardente affection pour leur mère, dont ils voyaient les souffrances, mais ils n’osaient lui témoigner leur amour, et elle-même paraissait les éviter.
Vous vous souvenez de mon grand-père, il marchait sur la pointe des pieds, et parlait à voix basse, tant est grande la puissance de l’habitude contractée dès l’enfance ; lui et son frère étaient d’un caractère doux, honnête, mélancolique ; ma grand’tante Nathalie, qui était de la même trempe, épousa un homme grossier et lui consacra un amour silencieux et une soumission d’agneau. Tout autre était Basile, l’aîné de ses enfants.
Comme je vous l’ai dit, son père, en partant pour Loutchinova, l’avait confié aux soins d’un de ses parents, voltairien déterminé.
Basile avait alors douze ans, il grandit sous cette tutelle et entra au service. Il était d’une taille élégante, alerte et vif dans ses mouvements, parlait le français à merveille et se glorifiait de son habileté à l’escrime. Bientôt on le distingua parmi les jeunes gens qui brillaient autour d’Élisabeth. Mon père m’a souvent raconté que de toutes les vieilles femmes qu’il avait connues, il n’en était pas une qui ne se souvînt avec un intérêt particulier de Basile Ivanowitch. Figurez-vous un homme doué d’une rare force de volonté, à la fois passionné et prudent, audacieux et patient, très dissimulé au besoin, et très séduisant. Il n’avait ni conscience, ni délicatesse, quoiqu’on ne pût cependant le citer comme un homme positivement méchant. Il était avide d’indépendance, profondément égoïste ; mais il savait cacher cet égoïsme. Quand il prenait sa caressante expression de physionomie et son ton de voix doucereux, ceux-là mêmes qui connaissaient la froideur, la sécheresse de son âme ne pouvaient résister à son étonnante attraction. Constamment occupé de lui-même, il voulait obliger les autres à servir aussi ses intérêts, et il y parvenait, car il ne se laissait jamais déconcerter ; il ne craignait pas de flatter au besoin, et flattait habilement.
Dix ans après l’installation de ses parents à Loutchinova, il vint les voir avec son superbe uniforme d’officier de la garde, et pendant les quelques mois qu’il passa dans ce village, il fascina tout le monde, jusqu’à son rigoureux père. Oui, le vieil et rigide Ivan se plaisait à entendre son fils raconter ses galantes conquêtes. Quant à ses frères, ils restaient muets devant lui et le regardaient comme un être d’une nature extraordinaire. Sa mère éprouvait d’une autre façon le même charme, et pouvait à peine s’empêcher de témoigner à ce fils plus d’affection qu’à ses autres enfants.
Basile était venu à Loutchinova pour avoir, disait-il, la joie d’embrasser ses parents, mais surtout pour se procurer autant d’argent que possible. Il menait grand train à Pétersbourg et faisait des dettes. Ce n’était pas chose facile que de lutter contre la parcimonie de son père, et quoique le vieillard lui donnât d’une seule fois beaucoup plus qu’il ne donnait à ses autres enfants, Basile n’était pas satisfait.
Dans la maison était ce domestique Jouditch, dont j’ai déjà prononcé le nom, un vieux serviteur, grand, maigre, taciturne comme son maître. On disait qu’il avait lui-même provoqué la dissension des deux époux, en découvrant les relations d’Anna avec un des amis d’Ivan et en les révélant à celui-ci. Mais il est probable qu’il regrettait profondément d’avoir trahi ce secret, car c’était un excellent homme, et mes paysans vénèrent sa mémoire. Jouditch possédait toute la confiance de mon arrière-grand-père. À cette époque, les propriétaires qui amassaient de l’argent ne le plaçaient point dans des maisons de banque ; ils le gardaient eux-mêmes dans leur cassette ou bien ils l’enfouissaient sous terre. Ivan enfermait le sien dans un coffre en fer qui était caché sous le chevet de son lit et dont Jouditch avait la clef. Chaque soir, en se couchant, le prudent vieillard faisait ouvrir ce coffre en sa présence, frappait avec un bâton sur les sacs qu’il avait remplis ; le samedi, il les déliait avec Jouditch et comptait avec soin son trésor. Basile connaissait ce secret et brûlait du désir de mettre la main sur cette épargne. En quelques jours il en vint à subjuguer tellement Jouditch, que le pauvre serviteur n’avait plus rien à lui refuser. Après l’avoir amené au point de soumission où il désirait, il se montra devant lui inquiet, embarrassé, et finit par déclarer à Jouditch qu’il avait des dettes de jeu, et que s’il ne se procurait pas l’agent nécessaire pour les payer, il se tuerait. Jouditch, à cet aveu, se jeta à ses pieds en sanglotant, le priant, le conjurant de penser à Dieu et de renoncer à ses horribles desseins. Basile ne répondit pas et s’enferma dans sa chambre. Un instant après, il entendit quelqu’un qui frappait avec précaution à sa porte. Il ouvrit et se trouva en face du malheureux domestique, qui lui apportait une clef en tremblant. Basile, sûr alors de s’en servir, affecta d’abord de ne pas vouloir accepter cette clef. Jouditch, les larmes aux yeux, le supplia de la prendre, et enfin l’officier y consentit. C’était le lundi. Basile, en s’emparant des roubles de son père, eut l’idée de les remplacer par des morceaux de tessons. Il se disait que le vieillard, en frappant chaque jour de la semaine sur les sacs avec sa canne, se contenterait de les entendre résonner à peu près comme de coutume, et il espérait remettre, le samedi, dans ces mêmes sacs, l’argent qu’il avait pris. Son père, en effet, ne s’aperçut point de la supercherie. Mais le samedi vint, et Basile ne pouvait opérer sa restitution. Il avait compté gagner au jeu une somme considérable chez un riche voisin, et c’était lui au contraire qui avait perdu. Au jour habituel, Ivan ouvrit ses sacs et y trouva des tessons. Figurez-vous sa stupéfaction et sa douleur.
« Que signifie cela ? » dit-il à son domestique d’une voix de tonnerre.
Jouditch ne répondit pas.
« Tu m’as volé mon argent.
– Non.
– Eh bien ! on t’a pris la clef du coffre ?
– Non ! Personne n’a pris cette clef.
– Personne… Ah ! coquin, confesse ta scélératesse.
– Je ne suis pas un coquin.
– D’où viendraient donc ces tessons ? C’est donc ainsi que tu me trompes. Allons, pour la dernière fois, avoue ton crime. »
Jouditch baissa la tête et croisa ses mains sur son dos.
« Eh bien ! s’écria Ivan en fureur, tu passeras par les verges, comme tu le mérites.
– À moi les verges !… à moi !… murmura Jouditch.
– Pourquoi pas à toi ? Es-tu meilleur que les autres ? Toi, Jouditch, toi voleur ! Je ne m’attendais pas à une telle infamie de ta part.
– Ivan Andréitch, dit le vieux serviteur, mes cheveux ont blanchi à votre service.
– Je me soucie bien de tes services. »
Des gens de la maison entrèrent avec des verges.
« Étendez, dit Ivan, ce misérable par terre, et frappez vigoureusement. »
Sa figure était pâle, ses lèvres frémissaient, et il se promenait de long en large dans sa chambre comme une bête féroce dans sa cage.
Les gens hésitaient pourtant à accomplir son ordre.
« Qu’attendez-vous ? s’écria-t-il, faudra-t-il que je batte moi-même ce coquin ? »
Jouditch se coucha sur le sol en silence, et le supplice commença.
« Arrêtez, dit Ivan. Pour la dernière fois, Jouditch, je t’en prie, je t’en conjure, dis-moi la vérité.
– Je ne puis rien dire.
– Eh bien ! frappez !… »
Soudain la porte s’ouvrit, et Basile entra. Il n’était pas moins pâle que son père ; ses mains tremblaient, et sa lèvre supérieure se soulevait sur ses deux belles rangées de dents blanches.
« C’est moi, dit-il d’une voix émue, mais vigoureuse ; c’est moi qui suis le coupable ; c’est moi qui ai pris cet argent. »
À ces mots, les domestiques suspendirent l’œuvre du châtiment.
« Comment, c’est toi, Basile ! C’est toi, et sans l’aide de Jouditch !
– Non, répondit le vieux serviteur en se relevant péniblement ; j’ai été son auxiliaire ; je lui ai remis la clef. Ah ! mon petit père{16} ! Basile Ivanowitch, qu’avais-tu besoin de t’occuper de moi ?
– Ainsi voilà mon voleur, s’écria Ivan ; grand merci, Basile, grand merci ! Je réglerai mon compte avec toi, mon garçon. Et toi, Jouditch, tu auras aussi le tien. Et vous autres, pourquoi restez-vous là immobiles ? Ne reconnaissez-vous plus mon autorité ? »
Les verges furent remises en mouvement.
« Ne le touchez pas ! » s’écria Basile, en grinçant des dents.
Les domestiques ne l’écoutèrent pas.
« Arrière ! » reprit-il en se jetant au-devant d’eux.
Ils s’écartèrent.
« Ah ! une révolte ! » dit Ivan ; et, la canne à la main, il s’élança vers son fils. Basile recula de deux pas, saisit son épée et la tira à moitié hors du fourreau. Tous les assistants frémirent. Anna, attirée par le bruit, se montra sur le seuil de la porte, pâle et consternée.
Tout à coup Ivan parut bouleversé. Ses pieds chancelaient, sa canne roula par terre ; il tomba dans un fauteuil et se voila le visage de ses deux mains. Pas une des personnes qui se trouvaient là n’osait faire un mouvement. Tous étaient comme pétrifiés. Basile rengaina par une saccade convulsive son épée, et dans ses yeux brillait un éclat sinistre.
« Retirez-vous ! retirez-vous tous ! » murmura Ivan d’une voix défaillante, sans se découvrir la face.
Tout le monde s’éloigna. Basile resta un instant à la porte, secoua la tête, embrassa avec ardeur Jouditch, baisa les mains de sa mère, et deux heures après il était en route pour Pétersbourg.
Le soir du même jour, Jouditch était assis sur le seuil d’une isba, se plaignant doucement des douleurs qu’il ressentait dans les membres. Les domestiques, groupés autour de lui, s’apitoyaient sur son sort et accusaient les rigueurs de leur maître.
« Assez, leur dit-il, assez. Pourquoi blâmer notre maître ? Après tout, notre petit père lui-même n’est pas satisfait de s’être montré si brave. »
Depuis cet événement, Basile ne reparut pas devant son père. Le vieillard mourut sans avoir revu ce fils ingrat, il mourut avec un chagrin de cœur que Dieu nous garde d’approfondir. Basile continua d’aller dans le monde et de dépenser gaiement son argent. De quelle façon il se procurait cet argent, c’est ce qu’il serait difficile de dire. Un domestique français, nommé Boursier, rusé, hardi, s’attacha à lui et l’aida dans une foule de mauvaises occurrences. Je n’ai point l’intention de vous raconter en détail les tristes aventures de mon grand-oncle. Il avait à la fois tant d’audace et d’astuce, tant de sang-froid et d’habileté, qu’en vérité je ne comprends que trop l’ascendant indicible qu’il exerça sur les gens même les plus honorables.
Peu de temps après la mort de son père, il fut, malgré son habileté, appelé en duel par un mari qu’il avait offensé. Il blessa grièvement son adversaire ; mais, à la suite de cette affaire, il lui fut enjoint de quitter la capitale et de se retirer dans ses terres. Il avait alors trente ans. Vous pouvez vous imaginer avec quel sentiment cet homme, habitué à la vie du grand monde, revenait dans son village. On dit que, le long du chemin, plus d’une fois il descendit de sa kibitka, se plongea la tête dans la neige et pleura. Personne à Loutchinova ne reconnut dans le triste exilé l’élégant et pétillant officier de la garde : il ne parlait à personne. Du matin au soir il était à la chasse, il ne recevait qu’avec une visible impatience les témoignages d’affection de sa mère et se moquait impitoyablement de ses frères et des femmes qu’ils avaient récemment épousées.
Jusqu’à présent, je ne vous ai encore rien dit d’Olga Ivanowna. La pauvre orpheline n’était qu’une débile enfant lorsqu’on l’amena à Loutchinova. Elle faillit mourir en route. Ici elle fut élevée, comme on dit, dans la crainte de Dieu et de ses parents. Ivan et Anna la traitaient vraiment comme leur fille. Mais dans son cœur était cachée l’étincelle de la nature ardente qui devait se développer un jour. Tandis que ses frères et ses sœurs d’adoption n’osaient réfléchir aux causes de la triste désunion de leurs parents, Olga, toute jeune encore, s’inquiétait de la situation d’Anna. De même que Basile, elle avait l’amour de l’indépendance, et toute oppression la révoltait. En même temps qu’elle s’attachait de toutes les forces de son âme à sa bienfaitrice elle haïssait Ivan, et, plus d’une fois à table, elle arrêta sur lui un regard si hostile que le domestique qui servait le dîner en était stupéfait. Mais Ivan ne remarquait point ces regards, car il ne s’occupait guère de ses enfants.
Anna s’efforça d’abord de réprimer ces haineuses pensées, mais quelques questions hardies qui lui furent adressées par Olga la condamnèrent au silence. Ses enfants avaient une ardente affection pour la jeune fille, et la pauvre femme l’aimait aussi autant qu’elle pouvait aimer. Un long chagrin avait comprimé dans son cœur toute joie, toute chaleur de sentiment ; et rien ne démontre mieux le pouvoir de fascination de Basile, que la vivacité d’émotion qu’il avait réveillée dans l’âme de sa malheureuse mère.
À cette époque, on n’admettait guère les tendres effusions des enfants, et Olga n’osait manifester à Anna son profond attachement ; elle lui baisait seulement les mains avec ardeur, le soir en la quittant.
Il y a quelque vingtaine d’années, les jeunes filles russes ne lisaient que des romans dans le genre de Fanfan et Lolotte, d’Alexis ou La maisonnette dans les bois ; elles apprenaient à jouer quelque peu du clavecin et à chanter des chansons, comme celle qui commence par ces mots :
« Dans le monde, les hommes nous suivent comme des mouches. »
À dix-sept ans, Olga ne possédait pas même ces deux facultés. Elle savait à peine lire et écrire. Il nous serait difficile de décrire l’éducation des femmes russes du XVIIIe siècle. Nous pouvons en avoir une idée par nos grand’mères. Mais comment distinguer ce qu’elles avaient appris dans le cours de leur existence et ce qui leur avait été enseigné dans leur primitive jeunesse ?
Olga parlait un peu français, mais avec un accent russe très prononcé. L’époque où elle vivait ne connaissait pas encore les émigrés français. En un mot, avec toutes ses qualités naturelles, la jeune orpheline était un être un peu sauvage, et plus d’une fois dans la simplicité de son âme elle corrigea de ses propres mains une servante inhabile.
Quelque temps avant l’arrivée de Basile, Olga fut fiancée à un jeune homme du voisinage, Paul Athanasewitch Rogatchef, un bon et digne jeune homme. La nature n’avait pas mis en lui une goutte de fiel. Les domestiques mêmes ne craignaient pas de lui désobéir ; ils sortaient quelquefois l’un après l’autre, laissant le pauvre Rogatchef à jeun ; mais rien ne pouvait lui enlever sa placidité. Dès son enfance, il s’était montré lourd, maladroit, et n’avait point voulu entrer au service. Un de ses plaisirs était de se rendre à l’église et de chanter dans les chœurs. Regardez cette ronde, honnête figure, cette bouche animée par un candide sourire : n’éprouve-t-on pas un sentiment de bien-être à la voir ? Son père allait de temps à autre faire une visite à Ivan, et, les jours de fête, conduisait avec lui le petit Paul, que les enfants de Loutchinova se plaisaient à tourmenter. Quand Paul fut devenu plus grand, il alla lui-même rendre visite à Ivan, devint amoureux d’Olga, et enfin lui offrit son cœur et sa main. Bien entendu que cette offre ne fut pas faite directement à elle-même, mais à ses protecteurs, qui acceptèrent cette gracieuse proposition sans même demander à la jeune orpheline s’il lui plaisait d’épouser Rogatchef. En ce temps-là, on n’employait point un tel luxe de précautions.
Au reste, Olga s’habitua bientôt à l’idée de se marier avec Paul, et il était impossible de connaître ce naïf, indulgent jeune homme sans s’attacher à lui. Je dois ajouter pourtant qu’il n’avait reçu aucune éducation. Il ne savait dire en français que bonjour, et, à part lui, il considérait ce mot comme une parole peu convenable. Une espèce de bouffon lui avait enseigné, en outre, le commencement d’une chanson française qu’il prononçait de telle sorte qu’on ne pouvait plus distinguer à quelle langue appartenaient ces strophes, dont il modulait à voix basse les vers travestis, chaque fois qu’il se sentait une lumineuse disposition d’esprit. Son père était aussi un excellent homme, toujours vêtu d’une longue redingote en nankin, et répondant par un sourire affable à tout ce qu’on lui disait.
À partir du jour où les fiançailles furent résolues, le père et le fils furent très occupés. Ils faisaient de nouveaux arrangements dans leur habitation, ils y ajoutaient des galeries. Ils s’en allaient causer amicalement avec les ouvriers et leur porter de l’eau-de-vie. Au commencement de l’hiver, ces préparatifs n’étant point achevés, le mariage fut remis à l’été. La mort d’Ivan le fit ajourner au printemps suivant, et, sur ces entrefaites, Basile arriva. On lui présenta Rogatchef. Il fit à son futur beau-frère un très froid accueil, et, plus tard, l’effraya tellement par ses airs arrogants, que le timide Paul tremblait devant lui comme la feuille. Basile faillit un jour le faire mourir de honte, en lui proposant à lui, Rogatchef, de parier avec lui qu’il ne pourrait, en sa présence, cesser de sourire. Le pauvre Paul pleurait presque de confusion, et pourtant, en effet, un sourire contraint et niais ne quittait pas son visage ! Et Basile le regardait d’un air méprisant, en jouant avec les bouts de sa cravate de dentelle.
Quelques jours après, le père de Paul se rendit à Loutchinova, pour complimenter le superbe officier sur son retour dans la maison paternelle. Athanase était considéré dans le district comme un homme éloquent, c’est-à-dire qu’il possédait la faculté de raconter longuement des histoires locales, en y mêlant quelques ornements littéraires. Hélas ! cette fois, il ne put soutenir sa renommée ; il se trouva plus déconcerté que son fils et ne parvint qu’à balbutier quelques mots sans suite. Quoiqu’il n’eût jamais pris une goutte d’eau-de-vie, cette fois, dans son embarras, il en prit un verre pour boire à la santé de Basile, et essaya au moins de pousser un hum ! avec quelque assurance, mais sans pouvoir y parvenir.
À partir de ce jour néfaste, les Rogatchef se montrèrent plus rarement à Loutchinova. Ils n’étaient pas les seuls que Basile effarouchât. Ses frères, ses belles-sœurs, sa mère même éprouvaient devant lui une gêne pénible et le fuyaient. Basile devait certainement remarquer l’impression qu’il produisait, mais rien en lui n’annonçait l’intention de modifier sa manière d’être, quand soudain, au commencement du printemps, on le vit redevenir aimable et galant comme autrefois.
Le premier signe de cette subite révolution se manifesta dans une visite qu’il fit aux Rogatchef. En le voyant venir, les deux gentilshommes eurent un saisissement d’effroi ; mais bientôt leur crainte se dissipa. Jamais Basile n’avait été plus gracieux et plus gai : il prit le jeune Paul par la main, pour aller voir avec lui ses nouvelles constructions ; il s’entretint avec les ouvriers, leur donna toutes sortes de bons conseils, et s’exerça même à frapper quelques coups de hache ; puis, il voulut visiter les écuries, faire courir les chevaux ; enfin, il fut si charmant que les deux honnêtes Rogatchef, enchantés de sa cordialité, l’embrassèrent à plusieurs reprises et lui demandèrent la permission de le tutoyer. Dans la demeure de sa mère, en quelques jours, Basile se rendit de même agréable à tout le monde. Il imagina des jeux très amusants, réunit des musiciens, invita les voisins et les voisines, amusa les vieilles femmes par la façon dont il leur racontait de plaisantes anecdotes, fit la cour aux jeunes, organisa des feux d’artifice, des sérénades, des promenades sur l’eau, et, en un mot, mit tout en mouvement. La sombre et triste maison de Loutchinova prit subitement une animation et un éclat dont chacun parlait à plusieurs lieues à la ronde. Beaucoup de personnes s’étonnèrent de cette transformation, tous s’en réjouirent, et l’on faisait à ce sujet une foule de commentaires. Les gens les plus habiles prétendaient que Basile avait été longtemps en proie à un chagrin secret, mais qu’à présent il avait l’espoir de rentrer en grâce dans la capitale. Cependant, personne en réalité ne devinait la véritable cause de cette rapide métamorphose.
Olga Ivanowna était une jolie fille, non point par la régularité de ses traits, mais par la délicatesse, la fraîcheur de sa physionomie et la grâce de ses mouvements. Naturellement portée à l’indépendance, elle avait pris en grandissant, dans sa position d’orpheline, de la fermeté et de la prudence. On ne pouvait point la mettre au nombre des femmes indolentes et endormies ; un seul sentiment s’était cependant développé dans toute sa plénitude en elle : son sentiment de haine contre le vieil Ivan. D’autres émotions d’un caractère plus féminin pouvaient s’emparer fortement de son âme, mais il lui manquait cette vigoureuse énergie, cette puissance de concentration sans laquelle toute passion ne peut avoir qu’un cours éphémère. Dans ces tempéraments à demi décidés, à demi pensifs, les premières émotions peuvent être très impétueuses, mais bientôt ils en reviennent, surtout quand ils se trouvent en face des lois et des conventions sociales, car ils en redoutent les conséquences. Pourtant, je l’avoue sincèrement, ce sont ces femmes-là qui produisent sur nous les plus fortes impressions. »
En prononçant ces mots, notre hôte vida son verre de punch. « Mon brave ami, me disais-je en regardant sa ronde et placide figure, personne ne peut produire sur toi une forte impression. »
Après un moment de silence, Pierre Fedorowitch reprit son récit :
« Je ne crois pas, dit-il, à ce qu’on appelle l’aristocratie ; mais je crois au sang, à la race. Olga avait plus de sang que sa sœur d’adoption Nathalie. Vous me demanderez à quoi je reconnais cette différence ? À tout : aux contours de la main et des lèvres, au son de la voix, au regard, à la démarche, à la coiffure, aux plis du vêtement. Il y a dans ces menus détails une certaine… comment dirai-je ?… une certaine distinction, pour me servir d’un mot français (au diable la langue russe !). Quoique Olga possédât cette distinction, il est probable pourtant que Basile ne l’eût pas remarquée, s’il avait rencontré cette jeune fille à Pétersbourg. Dans son solitaire village, non seulement elle attira son attention, mais elle fut l’unique cause de ce changement dont tous les voisins de Loutchinova s’entretenaient.
Le fait est aisé à comprendre » Basile voulait se rendre la vie agréable et s’ennuyait dans sa morne demeure. Ses frères étaient de bons garçons, mais fort bornés : il ne pouvait avoir avec eux aucun épanchement. Sa sœur, en trois ans de mariage, était devenue trois fois mère ; entre elle et lui, il y avait un abîme. Sa mère passait son temps à se rendre à l’église, à prier et à jeûner. Restait la fraîche, timide et gracieuse Olga. D’abord Basile ne s’occupa pas d’elle. Qui pense à s’occuper d’une humble fille d’adoption, d’une pauvre orpheline ?
Un matin, il était descendu au jardin, et s’amusait à couper avec sa canne ces modestes petites fleurs jaunes qui, au commencement du printemps, éclosent sur le sol à peine reverdi. En se promenant au pied de la maison, il leva par hasard la tête et aperçut Olga. Elle était assise rêveuse à sa fenêtre, passant la main sur le dos d’un chat qui miaulait et agitait sa queue, et se délectait aux rayons du soleil. Olga portait en ce moment une robe blanche, à manches courtes, qui laissait voir ses beaux bras et ses épaules légèrement rosées : un petit bonnet ne comprimait qu’à demi ses boucles épaisses de cheveux soyeux, et un doux incarnat animait son visage ; elle venait de se lever. Son cou délié se penchait si gracieusement hors de la fenêtre, et il y avait dans toute sa personne tant de charme et tant d’attrait et de pudeur que Basile, qui était un connaisseur, s’arrêta à la contempler. L’idée lui vint aussitôt qu’il ne devait point laisser Olga dans sa naïve ignorance, qu’elle pourrait devenir avec le temps une femme fort agréable. Il s’approcha de la fenêtre, s’inclina devant la jeune fille et, lui prenant la main, y imprima en silence un baiser. Olga, toute troublée, jeta un cri, son chat s’enfuit dans le jardin ; Basile tenait en souriant la main de l’orpheline, elle rougit ; il la plaisanta sur l’effroi qu’il lui causait, et l’invita à venir se promener avec lui. Tout à coup elle remarqua la légèreté de son vêtement, et, rapide comme une biche, elle s’enfuit dans sa chambre.
Ce fut ce jour-là que Basile alla faire sa visite aux Rogatchef, et, à partir de ce jour-là, qu’il se montra si riant et si animé. Il n’avait point cependant pour Olga un sentiment d’amour. Non : il se créait à lui-même une occupation, il se donnait un problème à résoudre, et se réjouissait de sa nouvelle activité. Au reste, il ne se faisait aucun scrupule de troubler le cœur de celle qui était la pupille de sa mère, la fiancée d’un honnête homme, et il ne se trompa pas un instant lui-même sur ses propres intentions ; il était sûr de ne pas épouser Olga. Peut-être y avait-il en lui quelque passion, non point une noble, généreuse passion, mais un violent désir. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il ne pouvait éprouver une candide ardeur d’enfant, ni s’égarer en un rêve idéal. Il savait nettement ce qu’il voulait et marchait droit à son but.
Basile, je vous l’ai déjà dit, possédait le secret d’apprivoiser en fort peu de temps les personnes les plus timides et les plus prévenues contre lui. Olga cessa bientôt de le fuir : il lui révélait une nouvelle existence. Tantôt il lui apportait des cahiers de musique ; tantôt il lui donnait lui-même des leçons ; il jouait assez bien de la flûte ; il lui faisait des lectures et avait avec elle de longs entretiens. Peu à peu, la pauvre fille se trouva ébranlée, agitée et enfin subjuguée. Basile lui dévoilait des idées toutes nouvelles pour elle, dans un langage qu’elle comprenait. Elle en vint, à son tour, à lui faire l’aveu de ses pensées, et il l’aidait lui-même à trouver les expressions qu’elle cherchait, et, sans l’effrayer, tantôt il calmait, tantôt il surexcitait en elle les émotions. Il s’intéressait à l’éducation de cette créature ingénue, non point par la libérale intention d’éveiller et de développer ses facultés, mais pour la rapprocher quelque peu de lui. Il savait, d’ailleurs, qu’une jeune fille craintive, inexpérimentée, mais qui a de l’amour-propre, se laisse entraîner par l’esprit plus que par le cœur. Il s’efforçait surtout d’agir sur son imagination. Souvent, le soir, elle le quittait avec un tel tourbillon d’idées nouvelles et d’images étranges que toute la nuit elle ne pouvait s’endormir. Alors elle collait, en soupirant, ses joues brûlantes sur son oreiller, ou se relevait et s’approchait de la fenêtre, contemplant d’un regard triste et avide le ciel obscur. Basile l’occupait tellement à toute heure, qu’elle ne pouvait plus détourner de lui sa pensée, et que bientôt elle ne se soucia plus de Rogatchef. Quand ce bon fiancé se trouvait à Loutchinova, l’astucieux Basile ne cherchait qu’à le distraire, par quelque jeu bruyant, par une promenade à cheval, par une course aux flambeaux. Malgré ces artifices, Paul remarquait avec douleur qu’il était traité à peu près comme un étranger par celle qu’il appelait déjà sa fiancée et qu’il devait un jour appeler sa femme. Mais, avec son inépuisable bonté, il n’osait lui adresser un reproche, de peur de l’affliger. Près d’elle, il se sentait embarrassé, et s’efforçait de dissimuler son embarras par ses perpétuelles complaisances.
Deux mois s’écoulèrent : Olga était vaincue. Le faible, le craintif Paul ne pouvait lui donner son appui, et elle se soumit sans résistance aux volontés de Basile. Quelque temps, sans doute, elle savoura les joies de l’amour, mais quoique son séducteur, à défaut d’une autre victime, ne s’éloignât pas d’elle et lui prodiguât au contraire les témoignages de sa tendresse, bientôt elle s’égara de telle sorte qu’elle ne pouvait trouver le repos dans l’amour. Effrayée de sa situation, elle n’osait plus réfléchir, elle ne pouvait plus se livrer à aucune de ses occupations habituelles. Un sombre chagrin lui rongeait le cœur. Quelquefois Basile réussissait encore à l’étourdir, à lui faire oublier ses anxiétés ; mais le lendemain, il la revoyait pâle, immobile, avec les mains froides et un morne sourire sur les lèvres. Et, chose étrange, jamais elle ne lui proposa de l’épouser. Ce fut un temps de rudes efforts pour Basile, mais nul effort ne pouvait l’effrayer. Il se comporta, en cette circonstance, comme un joueur expérimenté. Il ne pouvait compter sur la discrétion d’Olga, qui à tout instant rougissait, pâlissait, pleurait, hors d’état de remplir son nouveau rôle. Il agit pour elle et pour lui. Sous sa turbulente gaieté, un observateur très perspicace aurait pu seul deviner une agitation fiévreuse. Il jouait avec ses frères, ses belles-sœurs, avec ses voisins et avec les Rogatchef, comme avec les pièces d’un damier. Constamment sur ses gardes, il avait l’air de l’homme du monde le plus insouciant, et pas un regard, pas un mouvement ne lui échappait. Chaque matin il rentrait dans l’arène, et chaque soir il avait remporté sa victoire. Une telle tâche ne le fatiguait pas : il dormait quatre heures par jour, mangeait peu, et se montrait toujours frais, alerte et riant.
Cependant, l’époque fixée pour le mariage approchait. Basile réussit à démontrer à Paul la nécessité d’un nouveau délai, et décida même le candide jeune homme à se rendre à Moscou pour y faire ses emplettes. Quant à lui, il écrivait lettres sur lettres à ses amis de Pétersbourg. Ce n’était point par considération pour Olga qu’il s’appliquait ainsi à écarter d’elle un soupçon dangereux, mais pour le plaisir qu’il éprouvait à lutter contre toute espèce de difficulté. Au reste, Olga commençait à l’ennuyer, et après la première explosion de sa passion, plus d’une fois il en vint à la regarder à peu près de l’air dont il regardait les Rogatchef. Pour tous ceux qui le voyaient, cet homme devait être une énigme. Sous son impitoyable froideur, parfois on aurait cru découvrir le feu d’une âme jeune et ardente, et dans ses discours les plus passionnés, on voyait se trahir sa froideur. Devant les étrangers, il se montrait à l’égard d’Olga tel qu’on l’avait toujours vu ; quand personne ne pouvait plus l’observer, il jouait avec elle comme la chatte avec la souris ; tantôt il l’épouvantait par ses sophismes ; tantôt il l’importunait par sa causticité, puis soudain, se précipitant de nouveau à ses genoux, il l’emportait comme dans un tourbillon, il l’apaisait par des protestations d’un amour qu’il croyait vraiment éprouver en ce moment.
Un soir, très tard, il était seul dans sa chambre, lisant avec attention des lettres qu’il venait de recevoir de Pétersbourg, quand sa porte s’ouvrit doucement, et, devant lui, apparut Catherine, la femme de chambre d’Olga.
« Que veux-tu ? lui dit-il d’un ton rude.
– Ma maîtresse vous prie de vouloir bien passer près d’elle.
– Je ne le puis à présent. Retire-toi. Eh bien, ajouta-t-il, en voyant que Catherine était toujours à la même place, que fais-tu là ? Ne m’as-tu pas entendu ?
– Ma maîtresse m’a chargée de vous dire qu’il faut absolument qu’elle vous voie.
– Pourquoi donc ?
– Vous le saurez. »
Il se leva, enferma ses lettres dans sa cassette et se rendit près d’Olga.
Elle était assise dans l’ombre, pâle et immobile.
« Que désirez-vous ? » lui dit-il d’une voix plus affectueuse.
Olga le regarda, frissonna et ferma les yeux.
« Qu’as-tu donc, ma chère Olga ? » s’écria-t-il en lui prenant la main.
Cette main était glacée.
Elle essaya de lui répondre et la parole expira sur ses lèvres. La malheureuse jeune fille subissait les conséquences de son fatal égarement.
Cette fois pourtant, Basile se sentit troublé. La chambre occupée par Olga n’était qu’à deux pas de l’appartement de sa mère. Il s’assit avec précaution près de son infortunée victime, lui prit les mains pour les réchauffer et lui parla à voix basse. Elle l’écoutait, la tête baissée, sans pouvoir répondre un mot, mais en frissonnant. Près de là, Catherine fondait en larmes. Dans la chambre voisine vibraient le mouvement d’une pendule et la respiration d’une personne endormie. Olga se releva de sa torpeur en pleurant et en sanglotant. Les larmes sont comme la fin d’un orage, elles soulagent le cœur. Quand la jeune fille fut un peu plus calme, elle vit Basile agenouillé devant elle comme un enfant. Il lui fit de tendres promesses, il lui donna une boisson rafraîchissante, la tranquillisa et se retira. Mais il passa le reste de la nuit sans se déshabiller, écrivit plusieurs lettres, brûla quelques papiers, puis prenant un médaillon en or qui renfermait un portrait de femme, aux cheveux noirs, à la physionomie voluptueuse et hardie, il le regarda longtemps, et se mit à marcher à grands pas dans sa chambre à coucher. Le lendemain, il fut choqué de voir les yeux rouges et enflés, le visage décomposé de la pauvre Olga. À la fin du déjeuner, il l’engagea à faire avec lui une promenade au jardin. Elle le suivit avec sa soumission habituelle.
Deux heures après, elle revenait dire à Anna que, se trouvant malade, elle allait se mettre au lit. Pendant cette promenade, Basile lui avait avoué, avec l’hypocrite apparence d’un profond regret, qu’il était secrètement marié, ce qui était faux. Ensuite, il commença à lui représenter la nécessité de se séparer de lui et d’épouser Paul. Olga le regardait avec terreur. Il continua à lui parler d’une voix froide, ferme, résolue ; puis finit par ces mots :
« Le passé est passé. Maintenant il faut agir. »
L’orpheline, tout entière en proie au sentiment de sa honte et au désespoir, pensait que la tombe lui serait un doux refuge, et pourtant attendait avec anxiété la décision de Basile.
« Il faut, dit-il, avouer ce malheur à ma mère. »
Olga devint pâle et ses genoux fléchirent.
« Ne craignez rien, ne craignez rien, continua-t-il, fiez-vous à moi. Je ne vous abandonnerai pas. Je prends tout sur moi… Vous verrez. »
La pauvre jeune fille arrêta sur lui un regard qui exprimait un amour dévoué, quoiqu’il n’y eût plus dans cet amour aucune espérance.
« Oui, reprit Basile, j’arrangerai tout pour le mieux, soyez-en sûre. »
Et lui baisant la main, il s’éloigna.
Le lendemain, Olga venait de se lever lorsqu’elle vit apparaître à la porte de sa chambre sa mère adoptive appuyée sur le bras de Basile. Anna s’approcha en silence d’un fauteuil et s’y assit. Basile se tint debout près d’elle. Ses sourcils étaient contractés et ses lèvres serrées. Irritée, indignée, sa mère essaya de prononcer quelques mots et ne put y parvenir. Olga la regardait avec effroi, son cœur battait violemment dans sa poitrine ; elle se jeta à genoux au milieu de la chambre en se voilant la figure avec ses mains.
« Ainsi c’est vrai…, murmura Anna. C’est donc vrai ? »
Et s’approchant de la jeune fille, elle la secoua rudement par le bras.
« Ma mère, dit Basile d’une voix suppliante, vous m’aviez promis de ne pas la maltraiter !
– Oui…, répondit-elle, mais qu’elle fasse sa confession ! Est-ce vrai ?
– Ma mère, reprit Basile en prononçant lentement ces mots : « Souvenez-vous !… »
Cette parole bouleversa la malheureuse Anna. Elle se renversa sur le dos du fauteuil en sanglotant.
Olga voulait aller se prosterner à ses pieds : Basile l’en empêcha et la fit asseoir sur un autre fauteuil. Anna continuait à gémir et murmurait des mots incompréhensibles.
« Écoutez, ma mère, dit Basile, ne vous désolez pas ainsi… Le mal n’est pas sans remède… Si Rogatchef… »
Olga se redressa en frémissant.
« Si Paul Rogatchef, continua Basile en fixant sur elle un regard impérieux, s’est imaginé qu’il pouvait impunément entacher l’honneur d’une noble famille !… »
La figure d’Olga prit une expression étrange.
« Dans ma propre maison ! murmura Anna.
– Calmez-vous, ma mère. Il a abusé de la jeunesse de votre pupille, de son inexpérience… Que voulez-vous dire ? » s’écria-t-il en remarquant que la jeune fille voulait parler.
Elle retomba atterrée sur son fauteuil.
« Je vais à l’instant chez Rogatchef. Je l’obligerai à se marier aujourd’hui même. Soyez convaincue que je ne lui permettrai pas de se jouer de nous.
– Mais… Basile… Basile ! » dit d’une voix tremblante Olga.
Il la regarda de nouveau froidement, et elle n’osa ajouter un mot.
« Ma mère, continua-t-il, promettez-moi de la laisser tranquille jusqu’à mon retour… Voyez, elle est à demi morte. Et vous aussi, vous avez besoin de repos. Fiez-vous à moi, je vous réponds de tout. En tout cas, ne vous tourmentez pas, et ne la tourmentez pas. Je pars, et je serai bientôt revenu… Venez, dit-il en se tournant vers sa mère, laissez-la seule, je vous prie. »
Anna se leva, se prosterna jusqu’à terre devant les saintes images, puis suivit en silence son fils. Olga la regardait immobile et muette. Tout à coup, Basile se rapprocha d’elle et, lui prenant la main, lui dit à l’oreille :
« Ayez confiance en moi, ne vous trahissez pas, et tout ira bien. Boursier, s’écria-t-il en descendant rapidement l’escalier, Boursier ! »
Un quart d’heure après, il était en voiture, accompagné de son domestique.
Ce jour-là, le vieux Rogatchef n’était pas chez lui. Il était allé à la ville voisine acheter des étoffes pour habiller ses gens. Paul se trouvait seul dans son cabinet, contemplant une collection de papillons. L’œil fixe, la tête inclinée, il piquait avec précaution une épingle entre les ailes fragiles d’un sphinx de nuit, quand tout à coup il sentit tomber sur son épaule une main assez lourde, et aperçut Basile.
« Ah ! bonjour, » dit-il non sans quelque surprise.
Basile s’assit en face de lui.
Paul essaya de sourire, mais, en jetant un regard sur son voisin, il resta muet, la bouche béante.
« Dites-moi, Paul, demanda Basile d’une voix grave, êtes-vous dans l’intention de vous marier bientôt ?
– Moi… bientôt… sans doute… de mon côté… Mais comme vous et votre sœur… Quant à moi, je suis prêt.
– À merveille. Vous êtes toujours impatient, Paul ?
– Comment donc ?
– Écoutez, continua Basile en se levant, je sais tout. Vous me comprenez ; et je vous ordonne d’épouser demain, sans plus tarder, Olga.
– Permettez… permettez… vous m’ordonnez !… Quand j’ai cherché à obtenir la main d’Olga, personne ne m’en a donné l’ordre… et je vous avoue, Basile Ivanowitch, que je ne vous comprends pas.
– Vous ne me comprenez pas ?
– Non, en vérité.
– Me donnez-vous votre parole de vous marier demain ?
– Pardon ; n’est-ce pas vous-même qui avez retardé mon mariage ? Sans vous, ne serait-il pas célébré depuis longtemps ? À présent je n’ai nulle envie d’y renoncer. Mais que signifient vos injonctions et vos menaces ? »
Rogatchef s’essuya le front.
« Me donnez-vous la parole que je vous demande ? s’écria Basile après un instant de silence. Répondez oui ou non.
– Oui… je la donne… mais…
– Très bien… Pensez-y. Elle a tout avoué.
– Qui ?
– Olga.
– Qu’a-t-elle donc avoué ?
– Ah ! Paul Athanasewitch, comme vous avez été dissimulé avec moi !
– En quoi donc ? Je ne vous comprends pas. Non, positivement je ne vous comprends pas, et je ne puis imaginer ce qu’Olga a eu à vous confesser.
– Vous m’impatientez !…
– Que Dieu me fasse mourir si…
– Non, c’est moi qui te ferai mourir si tu ne te maries pas. Entends-tu ?
– Comment ! s’écria Paul, en se plaçant devant Basile. Que dites-vous ? Que voulez-vous dire d’Olga ?
– Tu es un gaillard rusé, mon ami, répliqua Basile en lui frappant sur l’épaule ; tu es bien rusé, avec ta modeste apparence.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! c’est à me rendre fou ! Que voulez-vous donc dire ? Je vous en conjure, au nom du ciel ! »
Basile s’approcha de lui et lui murmura quelques mots à l’oreille.
Rogatchef poussa un cri.
« Est-il possible ? Olga Ivanowna ! Olga !
– Oui… Votre fiancée !
– Ma fiancée ?… Non, non, je ne la connais plus. Que Dieu lui vienne en aide ! Quant à moi !… Me tromper ainsi !… Olga ! Olga ! »
En prononçant ces mots, il pleurait.
« Merci, Basile Ivanowitch, merci, ajouta-t-il, je ne veux plus la voir. Ne m’en parlez plus. Hélas ! Seigneur, quel destin !
– Assez d’enfantillages ! reprit froidement Basile ; souvenez-vous que j’ai votre parole, et que demain vous l’épouserez.
– Non, Basile Ivanowitch, je vous le répète ; pour qui me prenez-vous ? Quel honneur voulez-vous me faire ? Votre très humble serviteur.
– Comme il vous plaira. Tirez votre épée.
– Pourquoi tirer mon épée ?
– Pourquoi ? Je vous trouve plaisant, dit Basile, en tirant de son fourreau une fine et flexible épée française, qu’il fit ployer sur le parquet.
– Vous voulez vous battre avec moi ?
– Sans doute.
– Mais je vous en prie, Basile Ivanowitch, mettez-vous à ma place, comment pourrais-je ?… Jugez-en vous-même, car j’ai des principes d’honneur et je suis gentilhomme.
– Vous avez des principes d’honneur, vous êtes gentilhomme, donc vous vous battrez.
– Basile Ivanowitch !…
Monsieur Rogatchef, il me paraît que vous avez peur.
– Non, monsieur. Vous avez cru m’effrayer ; vous vous êtes dit : je vais le menacer, il tremblera et cédera. Non. Je ne suis pas de ces gens que l’on terrasse ainsi. Quoique je n’aie pas été comme vous élevé dans une capitale, je n’ai pas peur.
– Très bien ; alors, en garde !
– Georges ! » s’écria Paul Athanasewitch.
Un domestique entra avec un visage bouleversé par la frayeur.
« Va me chercher mon épée… tu sais… elle est au grenier. »
Le domestique sortit. Paul était devenu extrêmement pâle. Il enleva avec précipitation sa robe de chambre, revêtit son habit rouge avec ses gros boutons, et noua sa cravate. Basile le regardait tout en faisant craquer les doigts de sa main droite.
« Ainsi, reprit Basile, vous consentez à vous battre ?
– Puisqu’il le faut ! répondit Paul en boutonnant à la hâte sa camisole.
– Croyez-moi… suivez mon conseil… mariez-vous. Quant au reste, fiez-vous à moi.
– Non, Basile Ivanowitch, c’est impossible. Je sais que vous me tuerez ou que vous me mutilerez. Mais j’aime mieux mourir que de me déshonorer. »
Georges rentra avec une vieille rapière dont la gaine était brisée, puis se retira vers la porte en pleurant. Paul lui ordonna de sortir. Puis se tournant vers son adversaire :
« Voudriez-vous bien, lui dit-il, remettre notre duel à demain ? Mon père n’est pas ici, et je désirerais pouvoir régler mes affaires.
– Ah ! voilà que vous reculez encore, mon petit monsieur !
– Non, non, mais réfléchissez vous-même.
– Vous me mettez hors de moi avec vos lenteurs. Pour la dernière fois, je vous le déclare ; vous allez me promettre de vous marier. Sinon, je vous rosse comme une bête et comme un lâche.
– Descendons au jardin, » murmura Paul.
Soudain la porte s’ouvrit, et la nourrice de Paul, la vieille Euphémie se précipita dans la chambre pâle et défaite, et se jetant par terre et embrassant les genoux de son jeune maître
« Mon petit père, lui dit-elle, mon enfant chéri, que vas-tu faire ? Ne désole pas tes pauvres serviteurs, mon petit père. Viens, mon doux pigeon, cet homme te tuera. Éloigne, éloigne ces armes. Mon enfant, je t’en conjure, crains Dieu. »
En même temps apparurent à la porte une quantité de gens effarés, et des vieillards à longue barbe.
« Retire-toi, Euphémie, retire-toi.
– Non, non, cher maître, je ne me retirerai pas. À quoi donc penses-tu ? et que répondrons-nous à Athanase, quand il reviendra ? Il nous chassera comme des misérables ! Et vous, ajouta-t-elle, en se tournant vers les paysans, pourquoi restez-vous là, immobiles ? Prenez par les épaules cet hôte maudit, jetez-le dehors, et qu’on ne le revoie plus ici.
– Rogatchef ! s’écria Basile furieux.
– Tu es folle, Euphémie, dit Paul avec douceur, et tu me déshonores. Va-t’en à la garde de Dieu. Et vous autres, retirez-vous. »
Basile s’approcha de la fenêtre, tira de sa poche un sifflet d’argent, et donna un signal auquel Boursier répondit. Puis il revint près de Paul, et lui dit :
« Cette comédie va-t-elle finir ?
– Je vous en prie encore, répondit Paul, accordez-moi jusqu’à demain pour faire mes dernières dispositions.
– Allons, je vois, répliqua Basile, de quelle façon il faut vous parler… » Et il leva sa canne.
À ce geste, Rogatchef, d’une main repoussant Euphémie, et de l’autre tirant son épée, franchit brusquement le seuil de la porte qui s’ouvrait sur le jardin. Basile le suivit. Tous deux entrèrent dans un petit pavillon en bois, décoré de peintures chinoises, en fermèrent la porte et se mirent en garde. Rogatchef avait pris quelques leçons d’escrime ; mais, en ce moment, il savait à peine se tenir sur la défensive. Le visage pâle, la poitrine comprimée, il regardait d’un air effarouché Basile, qui, évidemment, jouait avec son épée. Des cris se firent entendre ; des paysans accouraient du côté du pavillon. Tout à coup, un accent lamentable arriva aux oreilles de Paul. Il reconnut la voix de son père. C’était son père, en effet, qui, les cheveux en désordre, les mains élevées en l’air, accourait en tête des paysans.
Par un rapide et vigoureux mouvement, Basile fit tomber l’épée de Paul.
« Marie-toi, lui dit-il ; assez de sottises comme cela !
– Non, » répondit Paul en tremblant.
Athanase approchait.
Le jeune homme fit un signe de tête négatif.
« Eh bien ! que ton sort s’accomplisse ! »
Et il lui plongea son glaive dans la poitrine.
La porte du pavillon s’ouvrit. Le vieux Rogatchef trouva son fils mourant. Mais déjà Basile s’était échappé par la fenêtre.
Deux heures après, il entrait dans la chambre d’Olga, qui frissonna à son aspect. Il la salua en silence, et, tirant de nouveau son épée, il l’enfonça à l’endroit du cœur dans le portrait de Paul. Olga poussa un cri et tomba à la renverse. Il se rendit ensuite près de sa mère, qu’il trouva à genoux devant les saintes images.
« Ma mère, dit-il, nous sommes vengés. »
La pauvre femme frissonna et continua ses prières.
Basile partit pour Pétersbourg. Il en revint deux ans plus tard, la langue et le corps paralysés. Anna et Olga étaient mortes. Il mourut bientôt aussi dans les bras de Jouditch, qui prenait soin de lui comme d’un enfant et qui seul comprenait son bégayement.
FIN