LE SOLEIL DES SCORTA
ROMAN
Pour Élio,
un peu du soleil de ces terres
coule dans tes veines,
qu’il illumine ton regard.
I
LES PIERRES CHAUDES DU DESTIN
La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s'était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d'août pesait sur le massif du Gargano1 avec l'assurance d'un seigneur. Il était impossible de croire qu'en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l'eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu'une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l'après-midi, et la terre était condamnée à brûler.
Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l'air brûlant qu'il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s'abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L'homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s'acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l'âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s'évaporaient dans la chaleur. « Rien ne viendra à bout de moi... Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j attends... La terre peut siffler et mes cheveux s'enflammer, je suis en route et j'irai jusqu'au bout. »
Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs.
Enfin, au détour d'un virage, la mer fut en vue. « Nous voilà au bout du monde, pensa l'homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant. »
La mer était là. Comme une flaque immobile qui ne servait qu'à réfléchir la puissance du soleil. Le chemin n'avait traversé aucun hameau, croisé aucune autre route, il s'enfonçait toujours plus avant dans les terres. L'apparition de cette mer immobile, brillante de chaleur, imposait la certitude que le chemin 1 Massif dans la région des Pouilles, au sud de l'Italie.
ne menait nulle part. Mais l'âne continuait. Il était prêt à s'enfoncer dans les eaux, de ce même pas lent et décidé si son maître le lui demandait. Le cavalier ne bougeait pas. Un vertige l'avait saisi. Il s'était peut-être trompé. À
perte de vue, il n'y avait que collines et mer enchevêtrées. « J'ai pris la mauvaise route, pensa-t-il. Je devrais déjà apercevoir le village. À moins qu'il n'ait reculé. Oui. Il a dû sentir ma venue et a reculé jusque dans la mer pour que je ne l'atteigne pas. Je plongerai dans les flots mais je ne céderai pas. Jusqu'au bout. J'avance. Et je veux ma vengeance.»
L'âne atteignit le sommet de ce qui semblait être la dernière colline du monde. C'est alors qu'ils virent Montepuccio. L'homme sourit. Le village s'offrait au regard dans sa totalité. Un petit village blanc, de maisons serrées les unes contre les autres, sur un haut promontoire qui dominait le calme profond des eaux. Cette présence humaine, dans un paysage si désertique, dut sembler bien comique à l'âne, mais il ne rit pas et continua sa route.
Lorsqu'il atteignit les premières maisons du village, l'homme murmura: « Si un seul d'entre eux est là et m'empêche de passer, je l'écrase du poing. » Il observait avec minutie chaque coin de rue. Mais il se rassura rapidement. Il avait fait le bon choix. À cette heure de l'après-midi, le village était plongé dans la mort. Les rues étaient désertes. Les volets fermés. Les chiens même s'étaient volatilisés. C'était l'heure de la sieste et la terre aurait pu trembler, personne ne se serait aventuré dehors. Une légende courait dans le village qu'à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu'il atteigne l'ombre des maisons, le soleil l'avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. Tout le monde, à Montepuccio, croyait en cette histoire. La place était petite mais à cette heure, tenter de la traverser, c'était se condamner à mort.
L'âne et son cavalier remontaient lentement ce qui était encore, en cette année 1875, la via Nuova – et qui deviendrait plus tard le corso Garibaldi. Le cavalier, manifestement, savait où il allait. Personne ne le vit. Il ne croisa même pas un de ces chats maigres qui pullulent dans les immondices des caniveaux. Il ne chercha pas à mettre son âne à l'ombre, ni à s'asseoir sur un banc. Il avançait. Et son obstination devenait terrifiante.
« Rien n'a changé ici, murmura-t-il. Mêmes rues pouilleuses. Mêmes façades sales. »
C'est à ce moment-là que le père Zampanelli le vit. Le curé de Montepuccio, que tout le monde appelait don Giorgio, avait oublié son livre de prières dans le petit carré de terre contigu à l'église qui lui servait de potager. Il y avait travaillé deux heures le matin et l'idée venait de naître en lui que c'était là, bien sûr, sur la chaise en bois, près de la cabane à outils, qu'il avait posé le livre. Il était sorti comme on sort durant un orage, le corps recroquevillé, les yeux plissés, se promettant de faire le plus vite possible pour ne pas trop exposer sa carcasse à la chaleur qui rend fou. C'est là qu'il vit l'âne et son cavalier passer sur la via Nuova. Don Giorgio marqua un temps d'arrêt et, instinctivement, il se signa. Puis il retourna se protéger du soleil derrière les lourdes portes en bois de son église. Le plus étonnant ne fut pas qu'il ne pensa pas à donner l'alarme, ou à héler l'inconnu pour savoir qui il était et ce qu'il voulait (les voyageurs étaient rares et don Giorgio connaissait chaque habitant par son prénom), mais que, revenu dans sa cellule, il n'y pensa même plus. Il se coucha et sombra dans le sommeil sans rêve des siestes d'été. Il s'était signé devant ce cavalier comme pour effacer une vision. Don Giorgio n'avait pas reconnu Luciano Mascalzone. Comment l'aurait-il pu ? L'homme n'avait plus rien de ce qu'il avait été. Il avait une quarantaine d'années mais ses joues étaient creuses comme celles d'un vieillard.
Luciano Mascalzone déambula dans les rues étroites du vieux village endormi. « Il m'a fallu du temps mais je reviens. Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez. Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres. Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher mon dû. » Il déambula jusqu'à ce que son âne s'arrête. D'un coup. Comme si la vieille bête avait toujours su que c'était ici qu'elle devait aller, que c'était ici que prenait fin sa lutte contre le feu du soleil. Elle s'arrêta net devant la maison des Biscotti et ne bougea plus. L'homme sauta à terre avec une étrange souplesse et frappa à la porte. « Je suis là à nouveau, pensa-t-il.
Quinze ans viennent de s'effacer. » Un temps infini s'écoula. Luciano pensa frapper une seconde fois mais la porte s'ouvrit doucement. Une femme d'une quarantaine d'années était devant lui. En robe de chambre. Elle le dévisagea longtemps, sans rien dire. Aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait dans les yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Luciano ne bougeait pas. Il semblait attendre un signe de la femme, un geste, un froncement de sourcil. Il attendait. Il attendait et son corps s'était raidi. « Si elle fait mine de refermer, pensa-t-il, si elle n'esquisse qu'un seul petit geste de repli, je bondis, je défonce la porte et je la viole. » Il la mangeait des yeux, à l'affût du moindre signe qui rompe cet état de silence. « Elle est encore plus belle que ce que j'avais imaginé. Je ne mourrai pas pour rien aujourd'hui. » Il devinait son corps sous la robe de chambre, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Elle ne disait rien.
Elle laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Elle avait reconnu l'homme qui se tenait devant elle. Sa présence ici, sur le pas de sa porte, était une énigme qu'elle n'essayait même pas de démêler.
Elle laissait simplement le passé l'envahir à nouveau. Luciano Mascalzone.
C'était bien lui. Quinze ans plus tard. Elle l'observait sans haine ni amour.
Elle l'observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n'y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à sa porte, peu importe ce qu'il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout.
Pour rompre le silence et l'immobilité qui les entouraient, elle lâcha la poignée de la main. Ce simple geste suffit à sortir Luciano de son attente. Il lisait maintenant sur son visage qu'elle était là, qu'elle n'avait pas peur, qu'il pouvait faire d'elle ce qu'il désirait. Il entra d'un pas léger, comme s'il ne voulait laisser aucun parfum dans l'air.
Un homme poussiéreux et sale entrait dans la maison des Biscotti, à l'heure où les lézards rêvent d'être poissons, et les pierres n'y trouvèrent rien à redire.
Luciano pénétra chez les Biscotti. Cela allait lui coûter la vie. Il le savait. Il savait que lorsqu'il sortirait de cette maison, les gens seraient à nouveau dans les rues, la vie aurait repris, avec ses lois et ses combats, et il devrait payer. Il savait qu'on le reconnaîtrait. Et qu'on le tuerait. Revenir ici, dans ce village, et entrer dans cette maison, cela valait la mort. Il avait pensé à tout cela. Il avait choisi d'arriver à cette heure écrasante où même les chats sont rendus aveugles par le soleil, car il savait que si les rues n'avaient pas été désertes, il n'aurait même pas pu atteindre la grande place. Il savait tout cela et la certitude du malheur ne le fit pas tressaillir. Il pénétra dans la maison.
Ses yeux mirent du temps à s'habituer à la pénombre. Elle lui tournait le dos. Il la suivit dans un couloir qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une petite chambre. Il n'y avait pas un bruit. La fraîcheur des murs lui sembla une caresse. Il la prit alors dans ses bras. Elle ne dit rien. Il la déshabilla. Lorsqu'il la vit nue, ainsi, devant lui, il ne put réprimer un murmure : « Filoména... » Elle tressaillit de tout son corps II n'y fit pas attention. Il était comblé. Il faisait ce qu'il s'était juré de faire. Il vivait cette scène qu'il avait mille fois imaginée. Quinze années de prison à ne penser qu'à cela. Il avait toujours cru que lorsqu'il déshabillerait cette femme, une jouissance plus grande encore que celle des corps s'emparerait de lui. La jouissance de la vengeance. Mais il s'était trompé. Il n'y avait pas de vengeance. Il n'y avait que deux seins lourds qu'il prenait dans la paume de ses mains. Il n'y avait qu'un parfum de femme qui l'entourait tout entier, entêtant et chaud. Il avait tant désiré cet instant que maintenant, il s'y plongeait, il s'y perdait, oubliant le reste du monde, oubliant le soleil, la vengeance et le regard noir du village.
Lorsqu'il la prit dans les draps frais du grand lit, elle soupira comme une vierge, le sourire aux lèvres, avec étonnement et volupté, et s'abandonna sans lutter.
Luciano Mascalzone avait été toute sa vie ce que les gens de la région appelaient, en crachant par terre, « un bandit ». Il vivait de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs. Peut-être même avait-il tué quelques pauvres âmes, sur les routes du Gargano, mais cela n était pas certain. On racontait tant d'histoires invérifiables. Une seule chose était sûre : il avait embrassé « la mauvaise vie » et il fallait se tenir à l'écart de cet homme-là.
À l'heure de sa gloire, c'est-à-dire à l'apogée de sa carrière de vaurien, Luciano Mascalzone venait fréquemment à Montepuccio. Il n'était pas originaire du village, mais il aimait cet endroit et il y passait le plus clair de son temps. C'est là qu'il vit Filoména Biscotti. Cette jeune fille d'une famille modeste mais honorable devint une véritable obsession. Il savait que sa réputation lui interdisait tout espoir de la faire sienne, alors il se mit à la désirer comme les vauriens désirent les femmes. La posséder, ne serait-ce qu'une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans la lumière chaude des fins d'après-midi, Mais le sort lui interdit ce plaisir brutal. Le matin d'un jour sans gloire, cinq carabiniers le cueillirent à l'auberge où il s'était installé. On l'emmena sans ménagement. Il fut condamné à quinze ans de prison.
Montepuccio l'oublia, content de s'être débarrassé de cette mauvaise engeance qui lorgnait les filles du pays.
En prison, Luciano Mascalzone eut tout le temps de repenser à sa vie. Il s'était livré à de petits larcins sans envergure. Qu'avait-il fait ? Rien.
Qu'avait-il vécu qui puisse lui tenir lieu de souvenir dans sa geôle ? Rien.
Une vie s'était écoulée, nulle et sans enjeux. Il n'avait rien souhaité, rien raté non plus, parce que rien entrepris. Petit à petit, dans cette vaste étendue d'ennui qu'avait été son existence, son désir pour Filoména Biscotti lui parut être le seul îlot qui sauvait le reste. Lorsqu'il avait frémi en la suivant dans les rues, il avait eu le sentiment de vivre jusqu'à l'asphyxie. Cela rachetait tout le reste. Alors oui, il s'était juré qu'à sa sortie, il assouvirait ce désir brutal, le seul qu'il ait jamais connu. Quel qu'en soit le prix. Posséder Filoména Biscotti et mourir. Le reste, tout le reste, ne comptait pour rien.
Luciano Mascalzone ressortit de la maison de Filoména Biscotti sans avoir échangé un seul mot avec elle. Ils s'étaient endormis côte à côte, laissant la fatigue de l'amour s'emparer d'eux. Il avait dormi comme il ne l'avait plus fait depuis longtemps. Un sommeil serein de tout le corps. Un apaisement profond de la chair, une sieste de riche, sans appréhension.
Devant la porte, il retrouva son âne, encore chargé de la poussière du voyage. À cet instant, il savait que le compte à rebours était enclenché. Il allait à sa mort. Sans hésitation. La chaleur était tombée. Le village avait repris vie. Devant les portes des maisons voisines, de petites vieilles, habillées de noir, s'étaient assises sur des chaises branlantes et discutaient à voix basse, commentant la présence incongrue de cet âne, cherchant à mettre un nom sur son possible propriétaire. L'apparition de Luciano plongea les voisines dans un silence stupéfait. Il sourit en son esprit. Tout était tel qu'il l'avait pensé. « Ces imbéciles de Montepuccio n'ont pas changé, pensa-t-il.
Qu'est-ce qu'ils croient ? Que j'ai peur d'eux ? Que je vais maintenant chercher à leur échapper ? Je n'ai plus peur de personne. Ils me tueront aujourd'hui. Mais cela ne suffit plus à me terrifier. Je viens de bien trop loin pour cela. Je suis inatteignable. Peuvent-ils seulement le comprendre ? Je suis bien au- delà des coups qu'ils me porteront. J'ai joui. Dans les bras de cette femme. J'ai joui. Et il vaut mieux que tout s'arrête là car la vie, désormais, sera fade et triste comme un fond de bouteille. » En pensant cela, il eut l'idée d'une ultime provocation, pour défier les regards scrutateurs des voisines et bien leur montrer qu'il ne craignait rien : il se rebraguetta ostensiblement sur le pas de la porte. Puis il remonta sur son âne et prit le chemin du retour. Dans son dos, il entendit les vieilles s'agiter de plus belle.
La nouvelle était née et commençait déjà à se propager, d'une maison à l'autre, de terrasse en balcon, relayée par ces vieilles bouches édentées. La rumeur grossissait dans son dos. Il traversa à nouveau la place centrale de Montepuccio. Les tables des cafés étaient sorties. Des hommes, çà et là, discutaient. Tous se turent à son passage. La voix, dans son dos, ne faisait que grossir. Qui est-ce ? D'où sort- il ? Certains alors le reconnurent, dans l'incrédulité générale. Luciano Mascalzone. « Oui. C'est bien moi, pensa-t-il en passant devant les visages médusés. Ne vous épuisez pas à me dévisager ainsi. C'est moi. N'en doutez pas. Faites ce que vous brûlez d'envie de faire, ou laissez-moi passer mais ne me regardez pas avec ces yeux de bêtes. Je passe parmi vous. Lentement. Je ne cherche pas à fuir. Vous êtes des mouches. De grosses mouches laides. Et je vous écarte de la main. »
Luciano continuait à avancer, descendant la via Nuova. Une foule silencieuse lui faisait maintenant cortège. Les hommes de Montepuccio avaient quitté la terrasse des cafés, les femmes se postaient à leur balcon et l'interpellaient : « Luciano Mascalzone ? C'est bien toi ? » « Luciano ? Fils de truie, tu as les couilles bien pendues pour oser revenir ici. » « Luciano, lève un peu ta tête de cocu pour que je voie si c'est bien toi. » Il ne répondait rien. Fixait toujours l'horizon, d'un air maussade, sans accélérer. « Les femmes crieront, pensa-t-il. Et les hommes frapperont. Je sais tout cela. » La foule devenait plus pressante. Une vingtaine d'hommes maintenant marchaient sur ses talons. Et tout le long de la via Nuova, des femmes l'apostrophaient, de leur balcon, du pas de leur porte, tenant leurs enfants contre leurs jambes, se signant à son passage. Lorsqu'il passa devant l'église, à l'endroit même où il avait croisé don Giorgio quelques heures plus tôt, une voix plus forte que les autres retentit : « Mascalzone, c'est le jour de ta mort.
» Alors seulement, il tourna la tête en direction de cette voix et tout le village put voir sur ses lèvres un affreux sourire de défi qui les glaça tous. Ce sourire disait qu'il savait. Et qu'il les méprisait au-delà de tout. Qu'il avait obtenu ce qu'il était venu chercher et qu'il emporterait cette jouissance jusque dans sa tombe. Quelques enfants, effrayés par le rictus du voyageur, se mirent à pleurer. Et d'une seule voix, les mères laissèrent échapper cette injonction pieuse : « C'est le diable ! »
Il arriva enfin à la sortie du village. La dernière maison était là, à quelques mètres. Après quoi il n'y avait plus que cette longue route de pierrailles et d'oliviers qui disparaissait dans les collines.
Un groupe d'hommes avait surgi de nulle part et lui bloquait le chemin. Ils étaient armés de bêches et de pioches. Le visage dur. Serrés les uns contre les autres. Luciano Mascalzone fit stopper son âne. Il y eut un long silence.
Personne ne bougeait. « C'est donc là que je vais mourir. Devant la dernière maison de Montepuccio. Lequel de ceux-là se jettera le premier sur moi ? »
Il sentit un long soupir parcourir les flancs de son âne et, en réponse, lui tapota l'omoplate. « Ces culs-terreux penseront-ils au moins à donner à boire à ma bête, lorsqu'ils en auront fini avec moi ? » Il reprit sa posi- tion, fixant le groupe d'hommes sans bouger. Les femmes, aux alentours, s'étaient tues.
Personne n'osait plus faire un geste. Une odeur âcre parvint encore jusqu'à lui : la dernière qu'il sentit. L'odeur puissante des tomates séchées. Sur tous les balcons, les femmes avaient disposé de grandes planches de bois sur lesquelles séchaient des tomates coupées en quatre. Le soleil les brûlait.
Elles se recroquevillaient, au fil des heures, comme des insectes, et dégageaient un parfum écœurant et acide. « Les tomates qui sèchent sur les balcons vivront plus longtemps que moi. »
Soudain une pierre le heurta en plein crâne. Il n'eut pas la force de se retourner. Il fit un effort pour rester en selle, bien droit. « C'est ainsi alors, eut-il encore le temps de penser, c'est ainsi qu'ils vont me tuer. Lapidé comme un excommunié. » Une seconde pierre le frappa à la tempe. Cette fois, la violence du choc le fit vaciller. Il tomba dans la poussière, les pieds emmêlés dans l'étrier. Du sang coulait dans ses yeux. Il percevait encore les cris autour de lui. Les hommes s'échauffaient. Chacun prenait sa pierre. Ils voulaient tous frapper. Une pluie drue de rocailles lui martela le corps. Il sentait les pierres chaudes du pays qui le meurtrissaient. Elles étaient encore brûlantes de soleil et répandaient tout autour de lui l'odeur sèche des collines. Sa chemise était baignée d'un sang chaud et épais. « Je suis à terre.
Je ne résiste pas. Frappez. Frappez. Vous ne tuerez rien en moi qui ne le soit déjà. Frappez. Je n'ai plus de force. Le sang s'échappe. Qui jettera la dernière pierre ? » Étrangement, la dernière pierre ne venait pas. Il pensa un temps que les hommes, dans leur cruauté, voulaient faire durer son agonie, mais ce n'était pas cela. Le curé venait d'accourir et il s'était interposé entre les hommes et leur proie. Il les traitait de monstres et les sommait de suspendre leur geste. Luciano le sentit bientôt s agenouiller à ses côtés. Son souffle s'engouffrait dans ses oreilles : « Je suis là, mon fils. Je suis là. Tiens bon.
Don Giorgio va s'occuper de toi. » La pluie de pierres ne reprenait pas et Luciano Mascalzone aurait aimé repousser le curé pour que les Montepucciens achèvent ce qu'ils avaient commencé mais il n'avait plus de force. L'intervention du curé ne servait à rien. Elle ne faisait que rallonger le temps de son agonie. Qu'ils le lapident avec rage et sauvagerie. Qu'ils le piétinent et qu'on en finisse. C'est cela qu'il voulait répondre à don Giorgio mais aucun son ne sortait de sa gorge.
Si le curé de Montepuccio ne s'était pas interposé entre la foule et sa victime, Luciano Mascalzone serait mort heureux. Le sourire aux lèvres.
Comme un conquérant repu de victoire et fauché au combat. Mais il dura un peu trop. Sa vie s'échappa de lui trop lentement et il eut le temps d'entendre ce qu'il aurait dû ignorer à jamais.
Les villageois s'étaient regroupés autour du corps et, à défaut de pouvoir finir leur saccage, ils l'insultaient. Luciano percevait encore leur voix comme les derniers cris du monde. « Cela te passera le goût de revenir ici. »
« On te l'avait dit, Luciano, c'est le jour de ta mort. » Et puis il y eut cette dernière injonction qui fit trembler la terre sous son corps : « Immacolata est la dernière femme que tu violeras, fils de porc. » Le corps sans force de Luciano tressaillit de la tête aux pieds. Derrière ses paupières fermées, son esprit chavira. Immacolata ? Pourquoi avaient-ils dit Immacolata ? Qui était cette femme ? C'est à Filoména qu'il avait fait l'amour. Le passé ressurgit à ses yeux. Immacolata. Filoména. Les images d'autrefois se mêlaient aux rires carnassiers de
la foule qui l'entourait. Il revoyait tout. Il comprit. Et tandis que les hommes, autour de lui, continuaient à glapir, il pensait :
« Il s'en est fallu de peu que je meure heureux... Quelques secondes, à peine. Quelques secondes de trop... J'ai senti l'impact des pierres chaudes sur mon corps. Et c'était bien... C'est ainsi que j'avais pensé les choses. Le sang qui coule. La vie qui s'échappe. Mon sourire, jusqu'au bout, pour les narguer... Il s'en est fallu de peu mais je ne connaîtrai pas cette satisfaction-là. La vie m'a fait un dernier croche-pied... Je les entends rire tout autour de moi. Les hommes de Montepuccio rient. La terre qui boit mon sang rit. L'âne et les chiens rient aussi. Regardez Luciano Mascalzone qui croyait prendre Filoména et dépucela sa sœur. Regardez Luciano Mascalzone qui pensait mourir triomphant et qui gît là, dans la poussière, avec la grimace de la farce sur le visage... Le sort s'est joué de moi. Avec délices. Et le soleil rit de mon erreur... J'ai raté ma vie. J'ai raté ma mort...
Je suis Luciano Mascalzone et je crache sur le sort qui se moque des hommes. »
C'était bien à Immacolata que Luciano avait fait l'amour. Filoména Biscotti était morte d'une embolie pulmonaire peu de temps après l'arrestation de Mascalzone. Sa sœur cadette, Immacolata, survécut, dernière du nom des Biscotti, et s'installa dans la maison familiale. Le temps passa. Les quinze années de réclusion. Et Immacolata, lentement, se mit à ressembler à sa sœur. Elle avait le visage que Filoména aurait pu avoir s'il lui avait été donné de vieillir. Immacolata resta vieille fille. Il lui semblait que la vie s'était désintéressée d'elle et qu'elle ne connaîtrait jamais d'autres aventures, dans son existence, que le changement des saisons. Dans ces années d'ennui, il lui arrivait souvent de repenser à cet homme qui courtisait sa sœur, alors quelle était encore une enfant, et cétait toujours avec une sorte de frisson de plaisir. Il était terrifiant.
Son sourire de vaurien la hantait. Elle éprouvait à son souvenir l'ivresse de l'excitation.
Lorsqu'elle ouvrit la porte, quinze ans plus tard, et qu'elle vit cet homme planté devant elle qui ne demandait rien, il lui sembla évident qu'il fallait qu'elle se plie à la force sourde du destin. Le vaurien était là. Face à elle.
Rien ne lui était jamais arrivé. Elle tenait son ivresse à portée de main. Plus tard, lorsque dans la chambre il murmura, devant son corps nu, le nom de sa sœur, elle pâlit. Elle comprit d'un coup qu'il la prenait pour l'autre. Elle hésita un temps. Fallait-il le repousser ? lui révéler son erreur ? Elle n'en avait aucune envie. Il était là, devant elle. Et si la prendre pour sa sœur pouvait lui apporter un plaisir plus grand, elle était prête à lui offrir ce luxe.
Il n'y avait pas de mensonge. Elle acquiesçait à tout ce qu'il voulait, simplement, pour être la femme d'un homme, au moins une fois dans sa vie.
Don Giorgio avait commencé à prodiguer au moribond l'extrême-onction.
Mais Luciano ne l'entendait plus. Il se tordait de rage.
« Je suis Luciano Mascalzone et je meurs ridiculisé. Ma vie entière pour aboutir à ce pied de nez. Et pourtant, cela ne change rien. Filoména ou Immacolata. Peu importe. Je suis satisfait. Qui peut comprendre cela ?... J'ai pensé pendant quinze ans à cette femme. J'ai rêvé pendant quinze ans à cette étreinte et au soulagement qu'elle m'apporterait. À peine sorti, j'ai fait ce que je devais. J'ai été jusqu'à cette maison, j'ai fait l'amour à la femme qui s'y trouvait. Je m'y suis tenu. Quinze ans à ne penser qu'à cela. Le sort a décidé de se jouer de moi, qui peut lutter contre cela ? Il n est pas en mon pouvoir d'inverser le cours des fleuves ni d'éteindre la lumière des étoiles... J'étais un homme. Je me suis tenu à ce qu'un homme peut faire. Aller jusque là-bas, frapper à cette porte et faire l'amour à la femme qui m'ouvrait... Je n étais qu'un homme. Pour le reste, que le sort se moque de moi, je n'y peux rien...
Je suis Luciano Mascalzone et je descends plus profond dans la mort pour ne plus entendre les rumeurs du monde qui ricane sur moi... »
Il mourut avant que le curé du village ait fini sa prière. Il aurait ri s'il avait su, avant de mourir, ce qui devait naître de cette journée.
Immacolata Biscotti tomba enceinte. La pauvre femme allait donner naissance à un fils. C'est ainsi que naquit la lignée des Mascalzone. D'une erreur. D'un malentendu. D'un père vaurien, assassiné deux heures après son étreinte, et d'une vieille fille qui s'ouvrait à un homme pour la première fois.
C'est ainsi que naquit la famille des Mascalzone. D'un homme qui s'était trompé. Et d'une femme qui avait consenti à ce mensonge parce que le désir lui faisait claquer les genoux.
Une famille devait naître de ce jour de soleil brûlant parce que le destin avait envie de jouer avec les hommes, comme les chats le font parfois, du bout de la patte, avec des oiseaux blessés.
Le vent souffle. Il couche les herbes sèches et fait siffler les pierres. Un vent chaud qui charrie les bruits du village et les odeurs marines. Je suis vieille et mon corps craque comme les arbres sous la poussée du vent. Je suis encombrée de fatigue. Le vent souffle et je m'appuie sur vous pour ne pas chanceler. Vous me prêtez votre bras avec gentillesse. Vous êtes un homme dans la force de l'âge. Je le sens à la vigueur tranquille de votre corps. Nous irons jusqu'au bout. Accrochée à vous, je ne succomberai à aucune fatigue. Le vent nous siffle dans les oreilles et emporte certaines de mes paroles. Vous entendez mal ce que je dis. Ne vous inquiétez pas. Je préfère cela. Que le vent emporte un peu de ce que je dis. C'est plus facile pour moi. Je n'ai pas l'habitude de parler. Je suis une Scorta. Mes frères et moi nous étions les enfants de la Muette et tout Montepuccio nous appelait «
les taciturnes ».
Vous êtes surpris de m'entendre parler. C'est la première fois que je le fais depuis si longtemps. Vous êtes à Montepuccio depuis vingt ans, peut-être davantage et vous m'avez vue plonger dans le silence. Vous avez pensé, comme tout Montepuccio, que j'avais glissé dans l'eau gelée de la vieillesse et que je n'en reviendrais pas. Et puis ce matin je me suis présentée à vous, je vous ai demandé
de m'accorder un entretien et vous avez tressailli. C'était comme si un chien ou la façade d'une maison se mettait à parler. Vous ne pensiez pas que cela soit possible. C'est pour cela que vous avez accepté ce rendez-vous. Vous voulez savoir ce que la vieille Carmela a à dire. Vous voulez savoir pourquoi je vous ai fait venir ici, de nuit. Vous m'offrez votre bras et je vous emmène sur ce petit sentier de terre. Nous avons laissé l'église à notre gauche. Nous tournons le dos au village et votre curiosité grandit. Je vous remercie de votre curiosité, don Salvatore. Elle m'aide à ne pas renoncer.
Je vais vous dire pourquoi je parle à nouveau. C'est parce que j'ai commencé, hier, à perdre la tête. Ne riez pas. Pourquoi riez-vous ? Vous pensez qu'on ne peut pas être suffisamment lucide pour dire que Von perd la tête tout en la perdant vraiment. Vous vous trompez. Sur son lit d'agonie, mon père a dit « je meurs » et il est mort. Je perds la tête. Cela a commencé hier. Et dorénavant le temps m'est compté. Hier, je repensais à ma vie, comme je le fais souvent. Et je n'ai pas réussi à retrouver le nom d'un homme que j'ai bien connu. Je pense à lui presque chaque jour depuis soixante ans. Hier, son nom s'est dérobé. Pendant quelques secondes, ma mémoire est devenue une immensité blanche sur laquelle je n'avais aucune prise. Cela n'a pas duré longtemps. Le nom a refait surface. Korni. C'est ainsi que s'appelait cet homme. Korni. Je l'ai retrouvé mais si j'ai pu oublier son nom ne serait-ce qu'un instant, c'est que mon esprit a capitulé et que tout glissera doucement. Je le sais. C'est pour cela que je suis venue vous trouver ce matin. Je dois parler, avant que tout ne soit englouti. C'est pour cela aussi que je vous ai amené ce cadeau. C'est un objet que je voudrais que vous conserviez. Je vous parlerai de lui. Je vous dirai son histoire. Je voudrais que vous l'accrochiez dans la nef de l'église, au milieu des ex-voto.
C'est un objet lié à Korni. Il sera bien, accroché au mur de l'église. Je ne peux plus le garder chez moi. Je risque de me réveiller un matin en ayant oublié son histoire et la personne à qui je le destinais. Je voudrais que vous le gardiez dans l'église, puis lorsque ma petite-fille, Anna, aura l'âge, que vous le lui transmettiez. Je serai morte. Ou sénile. Vous le ferez et ce sera comme si je lui parlais à travers les années. Regardez. Le voici. C'est une petite planche de bois que j'ai fait tailler, polir et laquer. Au milieu j'ai fait mettre ce vieux billet de bateau Naples- New York et, sous le billet, un médaillon en cuivre sur lequel est gravé : « Pour Korni. Qui nous a guidés dans les rues de New York. » Je vous le confie. N'oubliez pas. C'est pour Anna.
Je vais parler, don Salvatore. Mais il me reste une dernière chose à faire.
Je vous ai apporté des cigarettes pour que vous fumiez à mes côtés. J'aime sentir l'odeur du tabac. Fumez, je vous en prie. Le vent emportera les volutes jusqu'au cimetière. Mes morts aiment l'odeur de la cigarette. Fumez, don Salvatore. Cela nous fera du bien à tous les deux. Une cigarette pour les Scorta.
J'ai peur de parler. L'air est doux. Le ciel se penche pour nous écouter. Je vais tout raconter. Le vent emporte mes paroles. Laissez-moi penser que je parle pour lui et que vous ne m'entendez presque pas.
II
LA MALÉDICTION DE ROCCO
Immacolata ne se remit jamais de cet accouchement. C était comme si toutes ses forces de vieille fille avaient été absorbées dans cet effort de la chair. Une naissance était un événement trop grand pour cet être souffreteux que la vie avait habitué au calme plat des journées d'ennui. Son corps capitula dans les jours qui suivirent la délivrance. Elle maigrissait à vue d'œil. Restait au lit toute la journée. Jetait des regards apeurés sur le berceau du nourrisson dont elle ne savait que faire. Elle eut juste le temps de donner un nom au nouveau-né : Rocco. Mais elle n'en fit pas davantage. L'idée d'être une bonne ou une mauvaise mère ne la hantait même pas. C'était plus simple que cela : un être était là, à ses côtés, gesticulant dans ses langes, un être qui n'était que demande, et elle ne savait tout simplement pas comment répondre à cet appétit de tout. Le plus simple était encore de mourir - et c'est ce qu'elle fit, un jour sans lumière de septembre.
Don Giorgio fut appelé et veilla la dépouille de la vieille fille toute la nuit, comme il se doit. Des voisines s'étaient proposées pour laver le corps et l'habiller. On avait mis le petit Rocco dans la pièce d'à côté et la nuit se passa dans les prières et la somnolence. Au petit matin, lorsque quatre jeunes hommes étaient venus emporter le corps – deux auraient suffi tant elle était maigre, mais don Giorgio avait insisté, pour les convenances –, le groupe de veilleuses s'approcha du père Zampanelli et l'une d'elles lui demanda :
« Alors, mon père, c'est vous qui le ferez ? »
Don Giorgio ne comprit pas.
« Que je fasse quoi ? demanda-t-il.
— Vous savez bien, mon père.
— De quoi parlez-vous ? s'impatienta le curé.
— Pour trépasser l'enfant... c'est vous qui le ferez ? »
Le curé resta sans voix. La vieille, devant ce silence, s'enhardit et lui expliqua que le village pensait que c'était la meilleure chose à faire. Cet enfant était né d'un vaurien. Sa mère venait de mourir. C'était bien là le signe que le Seigneur punissait cet accouplement contre nature. Il valait mieux tuer le petit qui, de toute façon, était entré dans la vie par la mauvaise porte. C'est pour cela qu'ils avaient tout naturellement pensé à lui, don Giorgio. Pour bien montrer qu'il ne s'agissait pas d'une vengeance ou d'un crime. Ses mains à lui étaient pures. Il rendrait simplement au Seigneur ce petit avorton qui n'avait rien à faire ici. La vieille expliqua tout cela avec la plus grande innocence. Don Giorgio était livide. La colère le submergea. Il se rua sur la place du village et se mit à hurler.
« Vous êtes une bande de mécréants ! Qu'une idée aussi odieuse ait pu naître dans vos esprits montre bien que le diable est en vous. Le fils d'Immacolata est une créature de Dieu. Plus que chacun d'entre vous. Une créature de Dieu, vous m'entendez, et soyez maudits si vous touchez à un seul de ses cheveux ! Vous vous dites chrétiens, mais vous êtes des animaux.
Vous mériteriez que je vous laisse à votre crasse et que le Seigneur vous punisse. Cet enfant est sous ma protection, vous entendez ? Et qui osera toucher à un seul de ses cheveux aura affaire à la colère divine. Tout ce village pue la crasse et l'ignorance. Retournez à vos champs. Suez comme des chiens puisque vous ne savez faire que cela. Et remerciez le Seigneur de faire pleuvoir de temps à autre, car c'est encore trop pour vous. »
Lorsqu'il eut fini, don Giorgio laissa les habitants de Montepuccio à leur hébétude et retourna prendre l'enfant. Le jour même, il l'emmena à San Giocondo, le village le plus proche, un peu plus au nord, sur la côte. Depuis toujours, les deux bourgs étaient ennemis. Les bandes rivales se livraient des batailles légendaires. Les pêcheurs s'affrontaient régulièrement sur mer, se déchirant les filets ou se volant la pêche du jour. Il confia l'enfant à un couple de pêcheurs et revint dans sa paroisse. Lorsqu'une pauvre âme s'inquiéta de ce qu'il en avait fait, un dimanche, sur la place du village, il lui répondit :
« Qu'est-ce que cela peut te faire, cornecul ? Tu étais prêt à l'immoler et maintenant tu t'inquiètes ? Je l'ai porté à ceux de San Giocondo qui valent mieux que vous. »
Durant un mois entier, don Giorgio refusa d'assurer les offices. Il n'y eut ni messe, ni communion, ni confession. « Le jour où il y aura des chrétiens dans ce patelin, je ferai mon devoir », disait-il.
Mais le temps passa et la colère de don Giorgio s'émoussa. Ceux de Montepuccio, penauds comme des écoliers pris en faute, se pressaient devant les portes de l'église chaque jour. Le village attendait. Tête basse.
Lorsque arriva le dimanche des Morts, le curé ouvrit enfin grandes les portes de l'église et pour la première fois depuis longtemps, les cloches volèrent. «
Je ne vais tout de même pas punir les morts parce que leurs descendants sont des crétins », avait maugréé don Giorgio. Et la messe fut dite.
Rocco grandit et devint un homme. Il avait un nouveau nom – mélange du patronyme de son père et de celui des pêcheurs qui l'avaient recueilli –, un nouveau nom qui fut bientôt dans tous les esprits du Gargano : Rocco Scorta Mascalzone. Son père avait été un vaurien, un traîne-savates vivant de petites rapines, lui fut un véritable brigand. Il ne revint à Montepuccio que lorsqu'il fut en âge d'y apporter la terreur. Il attaquait les paysans dans les champs. Volait les bêtes. Assassinait les bourgeois qui s'égaraient sur les routes. Il pillait les fermes, rançonnait les pêcheurs et les commerçants.
Plusieurs carabiniers furent lancés à sa poursuite mais ils furent retrouvés sur le bord des routes, une balle dans le crâne, le pantalon baissé, ou accrochés comme des poupées dans les figuiers de Barbarie. Il était violent et affamé.
On lui prêtait une vingtaine de femmes. Lorsque sa réputation fut assise et qu'il régna sur toute la région comme un seigneur sur son peuple, il revint à Montepuccio comme un homme qui n'a rien à se reprocher, le visage découvert et le front haut. En vingt ans les rues n'avaient pas changé. Tout semblait devoir rester parfaitement identique à Montepuccio. Le village était toujours ce petit tas de maisons serrées les unes contre les autres. De longs escaliers sinueux descendaient vers la mer. Il y avait mille chemins possibles à travers le lacis de ruelles. Les vieux allaient et venaient du port au village, montant et descendant les hauts escaliers avec la lenteur des mulets qui s économisent sous le soleil, alors que des grappes d'enfants dévalaient les marches sans jamais se fatiguer. Le village contemplait la mer. La façade de l'église était tournée vers les flots. Le vent et le soleil, année après année, polissaient suavement le marbre des rues. Rocco s'installa sur les hauteurs du village. Il s'appropria un vaste terrain difficile d'accès et y fit construire une belle et grande ferme. Rocco Scorta Mascalzone était devenu riche. À ceux qui parfois le suppliaient de laisser en paix les gens du village et d'aller rançonner ceux des contrées voisines, il répondait toujours la même chose : «
Taisez-vous, crapules. Je suis votre châtiment. »
C'est un de ces hivers-là qu'il se présenta à don Giorgio. Il était flanqué de deux hommes au visage sinistre et d'une jeune femme au regard craintif. Les hommes portaient pistolets et carabines. Rocco appela le curé et lorsque celui-ci fut face à lui, il lui demanda de le marier. Don Giorgio s'exécuta.
Lorsqu’au milieu de la cérémonie il demanda le nom de la jeune fille, Rocco eut un sourire gêné et lui murmura : « Je ne sais pas, mon père. » Et comme le curé restait là, bouche bée, se demandant s'il n'était pas en train de consacrer par le mariage un enlèvement, Rocco ajouta : « Elle est sourde et muette.
— Pas de nom de famille ? insista don Giorgio.
— Peu importe, répondit Rocco, elle sera bientôt une Scorta Mascalzone. »
Le curé poursuivit sa cérémonie, inquiet à l'idée de commettre quelques fautes profondes dont il aurait à répondre face au Seigneur. Mais il bénit l'union et finit par lancer un « amen » profond, comme on dit « à Dieu va »
en jetant les dés sur la table de jeu.
À l'instant où le petit groupe allait remonter en selle et disparaître, don Giorgio prit son courage à deux mains et héla le jeune marié.
« Rocco, dit-il, reste un peu avec moi. Je voudrais te parler. »
Il y eut un long silence. Rocco fit signe à ses deux témoins de partir sans lui et d'emmener son épouse. Don Giorgio avait maintenant repris ses esprits et son courage. Quelque chose chez le jeune homme l'intriguait et il sentait qu'il pouvait lui parler. Le brigand qui faisait trembler toute la région avait conservé à son égard une forme de piété, sauvage mais réelle.
« Nous savons, toi et moi, commença le père Zampanelli, comment tu vis.
Le pays tout entier est rempli du récit de tes crimes. Les hommes pâlissent à ta vue et les femmes se signent à l'évocation de ton nom. Tu inspires la peur partout où tu vas. Pourquoi, Rocco, terrorises-tu ceux de Montepuccio ?
— Je suis fou, mon père, répondit le jeune homme.
— Fou ?
— Un pauvre bâtard fou, oui. Vous le savez mieux que quiconque. Je suis né d'un cadavre et d'une vieille. Dieu s'est moqué de moi.
— Dieu ne se moque pas de ses créatures, mon fils.
— Il m'a fait à l'envers, mon père. Vous ne le direz pas parce que vous êtes un homme d'Eglise, mais vous le pensez, comme tous les autres. Je suis fou.
Oui. Une bête qui n'aurait pas dû naître.
— Tu es intelligent. Tu pourrais choisir d'autres moyens pour te faire respecter.
— Je suis riche, aujourd'hui, mon père. Plus riche qu'aucun de ces crétins de Montepuccio. Et ils me res- pectent pour cela. C est plus fort qu eux. Je leur fais peur, mais ce n'est pas l'essentiel. Au fond d'eux- mêmes, ce n'est pas la peur qu'ils éprouvent, mais l'envie et le respect. Parce que je suis riche. Ils ne pensent qu'à cela. L'argent. L'argent. Et j'en ai plus qu'eux tous réunis.
— Tu es riche de tout cet argent parce que tu le leur as volé.
— Vous voulez me demander de laisser tranquilles vos culs-terreux de Montepuccio mais vous ne savez pas comment le faire parce que vous ne trouvez pas de bonnes raisons à m'exposer. Et vous avez raison, mon père. Il n'y a pas de raison pour que je les laisse en paix. Ils étaient prêts à tuer un enfant. Je suis leur châtiment. Et voilà tout.
— Alors j'aurais dû les laisser faire, rétorqua le curé - que cette idée torturait. Si tu les voles et les assassines aujourd'hui, c'est comme si c'était moi qui le faisais. Je ne t'ai pas sauvé pour que tu fasses cela.
— Ne me dites pas ce que je dois faire, mon père.
— Je te dis ce que le Seigneur veut que tu fasses.
— Qu'il me punisse si ma vie lui est une insulte. Qu'il débarrasse Montepuccio de ma présence.
— Rocco...
— Les fléaux, don Giorgio. Souvenez-vous des fléaux et demandez au Seigneur pourquoi il ronge la terre, parfois, d'incendies ou de sécheresses. Je suis une épidémie, mon père. Rien de plus. Un nuage de sauterelles. Un tremblement de terre, une maladie infectieuse. Tout est sens dessus dessous.
Je suis fou. Enragé. Je suis la malaria. Et la famine. Demandez au Seigneur.
Je suis là. Et je ferai mon temps. »
Rocco se tut, monta sur son cheval et disparut. Le soir même, dans le secret de sa cellule, le père Zampanelli interrogeait le Seigneur de toute la force de sa foi. Il voulait savoir s'il avait bien agi en sauvant l'enfant. Il supplia dans ses prières mais seul le silence du ciel lui répondit.
À Montepuccio, le mythe de Rocco Scorta Mascalzone enfla encore. On raconta que s'il avait choisi une muette pour femme - une muette qui n'était même pas belle -, c'était pour assouvir ses désirs d'animal. Pour qu'elle ne puisse pas crier lorsqu'il la battait et la violait. On racontait aussi que s'il avait choisi cette pauvre créature, c'était pour être certain qu'elle n'entende rien de ses conspirations, ne raconte rien de ce qu'elle savait. Une muette, oui, pour être certain de n'être jamais trahi. C'était bien là le diable, décidément.
Mais on dut reconnaître également que depuis le jour de son mariage, Rocco ne toucha plus à un cheveu des habitants de Montepuccio. Il avait étendu ses activités bien plus loin dans les terres des Pouilles. Et Montepuccio se remit à vivre calmement, fier même d'héberger une telle célébrité.
Don Giorgio ne manqua pas de remercier le Seigneur pour ce retour de la paix qu'il prit comme une réponse du Tout-Puissant à ses modestes prières.
Rocco fit trois enfants à la muette : Domenico, Giuseppe et Carmela. Les habitants de Montepuccio ne le voyaient quasiment plus. Il était toujours sur les routes, cherchant à étendre sa zone d'activité. Lorsqu'il revenait dans sa ferme, c'était de nuit. On apercevait les lumières des bougies à travers les fenêtres. On entendait des rires, des bruits de banquets. Cela durait plusieurs jours, puis le silence retombait. Rocco ne descendait jamais au village.
Plusieurs fois, la nouvelle de sa mort ou de sa capture circula, mais la naissance d'un nouvel enfant venait la démentir. Rocco était bien en vie. La preuve en était que la Muette venait faire ses courses et que les gamins se poursuivaient dans les ruelles du vieux village. Rocco était bien là, mais comme une ombre. Parfois des étrangers traversaient le village sans dire un mot. Ils étaient à la tête de colonnes de mulets chargés de caisses et de marchandises. Toutes ces richesses affluaient vers la grande propriété taciturne du haut de la colline et s'entassaient là-haut. Rocco était encore là, oui, puisqu'il drainait jusqu'à lui des convois de marchandises volées.
Les enfants Scorta, eux, passaient le plus clair de leur temps au village.
Mais ils étaient condamnés à une sorte de quarantaine polie. On leur parlait le moins possible. Les gamins du village étaient priés de ne pas jouer avec eux. Combien de fois les mères de Montepuccio avaient dit à leur progéniture : « Tu ne dois pas jouer avec ces enfants. » Et lorsque l'innocent demandait pourquoi, on lui répondait : « Ce sont des Mascalzone. » Les trois petits avaient fini par accepter, implicitement, cet état des choses. Ils avaient constaté que chaque fois qu'un gamin du village s'approchait d'eux avec l'envie de jouer, une femme sortait de nulle part, le giflait, le tirait par le bras et hurlait : « Crasse de misère, qu'est-ce que je t'ai dit ? » et le malheureux s'éloignait dans les pleurs. Du coup, ils ne jouaient qu'entre eux.
Le seul enfant qui se mêlait à leur petit groupe s'appelait Raffaele, mais tout le monde l'appelait par son diminutif : Faelucc'. C'était un fils de pêcheurs d'une des familles les plus pauvres de Montepuccio. Raffaele avait pris en amitié les Scorta et ne les quittait plus, passant outre à l'interdiction de ses parents. Chaque soir lorsqu'il rentrait, son père lui demandait avec qui il avait traîné, et chaque soir le petit répétait : « Avec mes amis. » Alors, chaque soir, son père le bourrait de coups en maudissant le ciel de lui avoir donné un crétin de fils comme celui-là. Quand le père était absent, c'était la mère qui posait la question rituelle. Et elle frappait plus fort encore. Raffaele tint ainsi un mois. Prenant chaque soir une raclée. Mais le petit avait le cœur sur la main et il lui semblait impensable de passer ses journées à autre chose qu'à accompagner ses amis. Au bout d'un mois, les parents, lassés de frapper, ne posèrent plus aucune question. Ils avaient fait une croix sur leur fils, considérant qu'il ne fallait plus rien attendre de pareille progéniture. Sa mère, désormais, le traitait comme un vaurien. Elle lui disait à table : « Eh, délinquant, passe-moi le pain », et elle le disait sans rire, sans désir de se moquer, comme un simple constat. Cet enfant était perdu et mieux valait considérer qu'il n était déjà plus tout à fait son fils.
Un jour de février 1928, Rocco apparut au marché. Il vint accompagné de la Muette et de ses trois enfants, habillés comme pour un dimanche. Cette apparition stupéfia le village. Plus personne ne l'avait vu depuis si longtemps. C'était un homme de plus de cinquante ans. Encore robuste. Il portait une belle barbe grisonnante qui cachait ses joues creuses. Son regard n'avait pas changé. Il trahissait toujours, par instants, quelque chose de fiévreux. Sa mise était noble et élégante. Il passa toute la journée au village.
Allant d'un café à un autre. Acceptant les cadeaux qu'on lui offrait. Écoutant les requêtes qu'on lui faisait. Il était calme et son mépris pour Montepuccio semblait avoir disparu. Rocco était là, se promenant d'étal en étal - et tous s'accordaient à dire qu'un tel homme, après tout, ferait un bon maire.
Le jour tomba vite. Une petite pluie froide vint battre le pavé du corso. La famille Scorta Mascalzone remonta dans sa propriété - laissant derrière elle les villageois commenter à l'infini cette apparition inattendue. Lorsque la nuit tomba, la pluie se fit plus dense. Il faisait froid maintenant et la mer était agitée. Le roulis des vagues remontait le long de la falaise.
Don Giorgio avait dîné d'une soupe de pommes de terre. Lui aussi avait vieilli. Il s'était voûté. Les travaux qu'il affectionnait tant - bêcher son lopin de terre, faire des travaux de charpente dans son église -, tous ces travaux physiques dans lesquels il trouvait une forme de paix lui étaient interdits. Il avait beaucoup maigri. Comme si la mort, avant de prendre les hommes, avait besoin de les alléger. C'était un vieillard mais ses paroissiens lui étaient encore dévoués corps et âme et aucun d'eux n'aurait appris la nouvelle d'un remplacement du père Zampanelli sans cracher par terre.
On frappa à la porte de l'église. Don Giorgio sursauta. Il crut d'abord avoir mal entendu - le bruit de la pluie peut-être - mais les coups se firent plus insistants. Il se précipita hors du lit, pensant qu'il devait s'agir d'une extrême-onction.
Devant lui se tenait Rocco Scorta, trempé de la tête aux pieds. Don Giorgio resta immobile, le temps pour lui de dévisager cet homme et de constater à quel point les années avaient passé et modifié ses traits. Il l'avait reconnu mais il voulait observer l'œuvre du temps - comme on observe scrupuleusement le travail d'un orfèvre.
« Mon père, finit par dire Rocco.
— Entre, entre, répondit don Giorgio. Qu'est-ce qui t'amène ? »
Rocco regarda le vieux curé dans les yeux et, d'une voix douce mais ferme, il répondit :
« Je suis venu me confesser. »
C'est ainsi que commença, dans l'église de Montepuccio, le face-à-face de don Giorgio et de Rocco Scorta Mascalzone. Cinquante ans après que le premier eut sauvé la vie du second. Sans qu'ils se soient revus depuis que le curé avait célébré le mariage. Et la nuit
ne semblait pas assez longue pour contenir tout ce que ces deux hommes avaient à se dire.
« Il n'en est pas question, répondit don Giorgio.
— Mon père...
— Non.
— Mon père, reprit Rocco avec détermination, lorsque nous aurons parlé, vous et moi, je rentrerai chez moi, je m allongerai et je mourrai.
Croyez-moi. Je dis ce qui sera. Ne me demandez pas pourquoi. C'est ainsi.
Mon heure est arrivée. Je le sais. Je suis là, face à vous, je veux que vous m'entendiez et vous allez m'entendre parce que vous êtes un serviteur de Dieu et que vous ne pouvez vous substituer au Seigneur. »
Don Giorgio était ébahi par la volonté et le calme qui émanaient de son interlocuteur. Il n'y avait rien d'autre à faire que s'exécuter. Rocco s'agenouilla dans l'obscurité de l'église et récita un Notre Père. Puis il releva la tête et se mit à parler. Il raconta tout. Chacun de ses crimes.
Chacun de ses méfaits. Sans cacher aucun détail. Il avait tué. Il avait pillé.
Il avait pris la femme d'autrui. Il avait vécu par le feu et la terreur. Sa vie n'était faite que de cela. De vols et de violence. Dans la nuit, don Giorgio ne distinguait pas ses traits mais il se laissait emplir de sa voix, acceptant la longue mélopée de péchés et de crimes qui sortait de la bouche de cet homme. Il lui fallait entendre tout. Rocco Scorta Mascalzone égrena la liste de ses crimes pendant des heures entières. Lorsqu'il eut terminé, le curé fut pris de vertige. Le silence était revenu, il ne savait que dire. Que pouvait-il faire après ce qu'il avait entendu ? Ses mains tremblaient.
« Je t'ai entendu, mon fils, finit-il par murmurer, et je ne pensais pas qu'il me serait donné un jour d'entendre pareil cauchemar. Tu es venu à moi. Je t'ai offert mon écoute. Il n est pas en mon pouvoir de la refuser à une créature de Dieu, mais t'absoudre, cela je ne peux pas. Tu te présenteras à Dieu, mon fils, et il faudra s'en remettre à sa colère.
— Je suis un homme », répondit Rocco. Et don Giorgio ne sut jamais s'il avait dit cela pour montrer qu'il ne craignait rien ou au contraire pour excuser ses péchés. Le vieux curé était fatigué. Il se leva. Il était nauséeux de tout ce qu'il avait entendu et voulait être seul. Mais la voix de Rocco retentit à nouveau.
« Ce n'est pas fini, mon père.
— Qu'y a-t-il ? demanda don Giorgio.
— Je voudrais faire un don à l'Église.
— Quel don ?
— Tout, mon père. Tout ce que je possède. Toutes ces richesses accumulées année après année. Tout ce qui fait de moi, aujourd'hui, l'homme le plus riche de Montepuccio.
— Je n'accepterai rien de toi. Ton argent suinte le sang. Comment oses-tu seulement le proposer ? Après tout ce que tu viens de me dire. Rends-le à ceux que tu as volés si le repentir t'empêche de dormir.
— Vous savez bien que cela est impossible. La plupart de ceux que j'ai volés sont morts. Et les autres, comment les retrouverais-je ?
— Tu n'as qu'à distribuer cet argent à ceux de Montepuccio. Aux pauvres.
Aux pêcheurs et à leurs familles.
— C'est ce que je ferai en vous le donnant. Vous êtes l'Église et tous ceux de Montepuccio sont vos enfants. À vous de faire le partage. Si je le fais moi-même, de mon vivant, je donne à ces gens de l'argent sale et je les rends complices de mes crimes. Si c'est vous qui le faites, tout est différent. Entre vos mains, cet argent sera bénit. »
Quel était cet homme-là ? Don Giorgio était stupéfié par la façon dont Rocco s'exprimait. Cette intelligence. Cette clarté. Pour un brigand qui n'avait aucune éducation. Il se mit alors à rêver à ce qu'aurait pu devenir Rocco Scorta. Un homme agréable. Charismatique. Avec une lumière dans les yeux qui vous donnait envie de le suivre jusqu'au bout du monde.
« Et tes enfants ? reprit le curé. Tu vas ajouter à la liste de tes crimes celui de dépouiller tes enfants ? »
Rocco sourit et répondit doucement.
« Ce n'est pas un cadeau que de les laisser jouir d'un bien volé. Ce serait les conforter dans le péché. »
L'argument était bon, trop bon même. Don Giorgio sentait que tout cela n'était que rhétorique. Rocco avait parlé en souriant, il ne pensait pas ce qu'il venait de dire.
« Quelle est la vraie raison ? » demanda le curé d'une voix forte où pointait la colère.
C'est alors que Rocco Scorta se mit à rire. D'un rire trop fort qui fit pâlir le vieux curé. Il riait comme un démon.
« Don Giorgio, dit Rocco entre deux éclats de rire, laissez-moi mourir avec quelques secrets. »
Ce rire, le père Zampanelli y repensa longtemps. Ce rire disait tout. C'était un désir de vengeance énorme que rien ne pouvait rassasier. Si Rocco avait pu faire disparaître les siens, il l'aurait fait. Tout ce qui était à lui devait mourir avec lui. Ce rire était celui de la démence de l'homme qui se coupe les doigts. C'était le rire du crime tourné contre soi.
« Sais-tu à quoi tu les condamnes ? demanda encore le curé qui voulait aller jusqu'au bout.
— Oui, répondit froidement Rocco. À vivre. Sans repos. »
Don Giorgio sentit en lui la fatigue des vaincus.
« Soit, dit-il. J'accepte le don. Tout ce que tu possèdes. Ta fortune entière.
Soit. Mais ne pense pas te racheter ainsi.
— Non, mon père. Je n'achète pas mon repos. Il ne saurait y en avoir. Je voudrais quelque chose d'autre en échange.
— Quoi donc ? demanda le curé qui était à bout de forces.
— Je fais don à l'Église de la plus grande fortune que Montepuccio ait connue. En échange, je demande humblement que les miens, malgré la pauvreté qui les touchera désormais, soient enterrés comme des princes.
Juste cela. Les Scorta, après moi, vivront dans la misère puisque je ne laisse rien. Mais que leur enterrement soit fastueux comme aucun autre. À la charge de cette Église à qui je donne tout d'honorer sa parole. Qu'elle nous enterre les uns après les autres en procession. Ne vous méprenez pas, don Giorgio, ce n'est pas par orgueil que je demande cela. C'est pour Montepuccio. Je vais engendrer une lignée de crève-la-faim. Ils seront méprisés. Je connais les Montepucciens. Ils ne respectent que l'argent.
Clouez-leur le bec en enterrant les plus pauvres d'entre eux avec les honneurs dus aux seigneurs. Les derniers seront les premiers. Que cela soit vrai à Montepuccio au moins. De génération en génération. Que l'Église se souvienne de son serment. Et que tout Montepuccio enlève son chapeau devant la procession des Mascalzone. »
Les yeux de Rocco Scorta brillaient de cet éclat dément qui vous faisait croire que rien ne pouvait lui résister. Le vieux curé alla chercher une feuille et coucha sur le papier les termes de l'accord. Lorsque l'encre fut sèche, il tendit le papier à Rocco, se signa et dit : « Qu'il en soit ainsi. »
Le soleil chauffait déjà la façade de l'église. La lumière inondait la campagne. Rocco Scorta et don Giorgio avaient passé la nuit à parler. Us se séparèrent sans un mot. Sans accolade. Comme s'ils devaient se revoir le soir même.
Rocco rentra chez lui. La famille était déjà levée. Il ne dit pas un mot. Il passa la main dans les cheveux de sa fille, la petite Carmela, qui fut surprise de ce geste d'affection qu'elle ne lui connaissait pas et qui le regarda avec de grands yeux attentifs, puis il s'alita. Il ne se releva plus. Il refusa qu'on fasse venir un médecin. Lorsque la Muette, voyant la fin approcher, voulut aller chercher le curé, il la retint par le bras et lui dit : « Laisse dormir don Giorgio. Il a eu une nuit difficile. » Tout au plus accepta-t-il que sa femme fasse venir deux vieilles pour l'aider à le veiller. Ce sont elles qui répandirent la nouvelle. « Rocco Scorta est à l'agonie. Rocco Scorta se meurt. » Le village n'y croyait pas. Chacun se souvenait de l'avoir vu la veille, élégant, disponible et robuste. Comment la mort avait-elle pu se glisser dans ses os si vite ?
La rumeur courait partout maintenant. Les habitants de Montepuccio, piqués par la curiosité, finirent par monter à la propriété. Ils voulaient en avoir le cœur net. Une longue colonne de curieux se pressait autour de la maison. Au bout d'un certain temps, les plus hardis entrèrent. Et ils furent bientôt suivis par tous les autres. Une foule de badauds faisait irruption dans la maison sans que Ton puisse dire si c'était pour rendre hommage au moribond ou au contraire pour vérifier avec bonheur qu'il était bien en train d'agoniser.
Lorsqu'il vit entrer la foule des curieux, Rocco se dressa sur son lit. Il concentra ses dernières forces. Son visage était blanc et son corps sec. Il observait la foule devant lui. On pouvait lire dans ses yeux des élans de rage.
Personne n'osait plus bouger. Alors le moribond se mit à parler :
« Je descends dans la tombe. La liste de mes crimes est une longue traîne qui glisse sur mes pas. Je suis Rocco Scorta Mascalzone. Je souris fièrement.
Vous attendez de moi des remords. Vous attendez que je me mette à genoux et prie pour ma rédemption. Que j'implore la clémence du Seigneur et demande pardon à ceux que j'ai offensés. Je crache par terre. La miséricorde de Dieu est une eau facile dans laquelle les lâches se lavent le visage. Je ne demande rien. Je sais ce que j'ai fait. Je sais ce que vous pensez. Vous allez dans vos églises. Vous observez les fresques des enfers qu'on y a peintes pour vos esprits crédules. Les diablotins tirant par les pieds les âmes sales.
Les monstres cornus, fourchus, aux pieds de bouc, dépeçant avec jubilation des corps de suppliciés. Ils les fessent. Ils les mordent. Ils les tordent comme des poupées. Les damnés demandent pardon, s'agenouillent, supplient comme des femmes. Mais les diables aux yeux de bêtes ne connaissent aucune pitié. Et cela vous fait plaisir. Car il doit en être ainsi. Cela vous plaît car vous y voyez une justice. Je descends au tombeau et c'est à cette interminable déclinaison de cris et de tortures que vous me vouez. Rocco subira bientôt le châtiment des fresques de nos églises, vous dites-vous. Et pour l'éternité. Et pourtant, je ne tremble pas. Je souris de ce sourire qui vous a tant glacés, du temps où je vivais. Je ne crains pas vos fresques. Les diablotins n'ont jamais hanté mes nuits. J'ai péché. J'ai tué et violé. Qui a arrêté mon bras ? Qui m'a plongé dans le néant pour débarrasser la terre de ma présence ? Personne. Les nuages ont continué à traverser le ciel. Il a fait beau les jours où j'avais du sang sur les mains. Il a fait beau de cette lumière qui semble un pacte entre le monde et le Seigneur. Quel pacte est possible dans un monde où je vis ? Non, le ciel est vide et je peux mourir en souriant.
Je suis un monstre à cinq pattes. J'ai des yeux de hyène et des mains de tueur.
J'ai fait reculer Dieu partout où j'allais. Il s'est effacé sur mon passage comme vous l'avez fait, dans les rues de Montepuccio, en serrant vos enfants contre vous. Il pleut aujourd'hui et je quitte le monde sans un regard. J'ai bu.
J'ai joui. J'ai roté dans le silence des églises. J'ai dévoré avec avidité tout ce que je pouvais prendre. Aujourd'hui devrait être un jour de fête. Le ciel aurait dû s'ouvrir et les trompettes des archanges retentir avec fracas pour fêter la nouvelle de ma mort. Mais rien. Il pleut. À croire que Dieu est triste de me voir disparaître. Foutaises. J'ai vécu longtemps parce que le monde est à mon image. Tout est sens dessus dessous. Je suis un homme. Je n'espère rien. Je mange ce que je peux. Rocco Scorta Mascalzone. Et vous qui me méprisez, vous qui me vouez aux pires tortures, vous avez fini par prononcer mon nom avec admiration. L'argent que j'ai accumulé y est pour beaucoup. Car si vous crachez sur mes crimes, vous ne pouvez réprimer en vous le vieux respect puant de l'homme pour l'or. Oui. J'en ai. Plus qu'aucun d'entre vous. J'en ai.
Et je ne laisse rien. Je disparais avec mes couteaux et mes rires de violeur.
J'ai fait ce que j'ai voulu. Tout au long de ma vie. Je suis Rocco Scorta Mascalzone. Réjouissez-vous, je meurs. »
Lorsqu'il eut achevé ses derniers mots, il se renversa sur son lit. Ses forces l'abandonnèrent. Il mourut les yeux ouverts. Au milieu du silence des Montepucciens, médusés. Il ne râla pas. Ne gémit pas. Il mourut le regard droit.
L enterrement fut fixé au lendemain. C est alors que Montepuccio connut sa plus grande surprise. Des hauteurs de la ferme des Scorta montait la musique lancinante d une procession et les habitants virent bientôt arriver un long cortège endeuillé à la tête duquel le vieux père Zampanelli agitait un bel encensoir d'argent qui emplissait les rues d'une odeur lourde et sacrée. Le cercueil était porté par six hommes. On avait sorti la statue du saint patronal, Sant'Elia, portée par dix autres hommes. Les musiciens jouaient les chants les plus tristes du pays au pas lent des marches cadencées. Jamais personne n'avait été enterré ainsi à Montepuccio. La procession remonta le corso, fit une station sur la place centrale, s'engouffra dans les rues étroites du vieux village où elle fit une boucle. Elle revint ensuite sur la place, s'arrêta à nouveau, reprit le corso et entra enfin dans l'église. Puis, après une courte cérémonie durant laquelle le curé annonça que Rocco Scorta Mascalzone avait fait don de sa fortune à l'Église - ce qui provoqua un brouhaha de stupéfaction et de commentaires -, le cortège s'ébranla à nouveau au son poignant des cuivres. Les cloches de l'église ponctuaient les mélodies plaintives de l'orchestre. Tout le village était là. Et dans tous les esprits, les mêmes questions se posaient à l'infini : s'agissait-il vraiment de toute sa fortune ?
Combien cela faisait-il ? Qu'allait en faire le curé ? Qu'allait devenir la Muette ? Et les trois enfants ? Ils scrutaient le visage de la pauvre femme pour essayer de deviner si elle était au courant des dernières volontés de son mari, mais rien ne transparaissait dans les traits fatigués de la veuve. Tout le village était là et Rocco Scorta sourit dans sa tombe. Il avait mis une vie entière mais il était parvenu à ce qu'il avait désiré durant toute son existence
: mettre Montepuccio à sa botte. Tenir le village dans sa main. Par l'argent puisque l'argent était le seul moyen. Et lorsqu’enfin ces culs-terreux avaient cru le cerner, lorsqu'ils s'étaient même mis à l'aimer, à lui donner du « don Rocco », lorsqu'ils avaient commencé à honorer sa fortune et à lui baiser les mains, il avait tout brûlé dans un grand éclat de rire. C'était là ce qu'il avait tant désiré. Oui, Rocco sourit dans sa tombe, sans plus se soucier de ce qu'il laissait derrière lui.
Pour ceux de Montepuccio, la chose était claire. Rocco Scorta avait transformé la malédiction qui frappait sa race. La lignée des Mascalzone était une lignée de bâtards, condamnés à la folie. Rocco avait été le premier mais les autres, à n'en pas douter, seraient pires. Par le don de sa fortune, Rocco Scorta avait voulu modifier cette malédiction : les siens, désormais, ne seraient plus fous, mais pauvres. Et pour tout Montepuccio, cela semblait respectable. Rocco Scorta ne s'était pas dérobé. Le prix à payer était élevé mais juste. Il offrait désormais à ses enfants la possibilité d etre de bons chrétiens.
Devant la tombe de leur père, les trois enfants restaient serrés les uns contre les autres. Raffaele était là aussi, tenant la main de Carmela. Ils ne pleuraient pas.
Aucun d'eux ne ressentait de réelle douleur pour la mort de leur père. Ce n’était pas le chagrin qui leur faisait serrer les mâchoires, c'était la haine. Ils comprenaient que tout leur avait été enlevé et que désormais, ils ne pourraient compter que sur leurs propres forces. Ils comprenaient qu'une volonté sauvage les condamnait à la misère et que cette volonté était celle de leur père. Domenico, Giuseppe et Carmela fixaient le trou dans la terre, à leurs pieds, et ils sentaient qu'ils enterraient leur vie tout entière. De quoi vivraient-ils demain ? Avec quel argent et où, puisque même la ferme avait été donnée ? De quelle force allait-il falloir être pour livrer les combats qui se préparaient ? Ils se tenaient serrés les uns contre les autres, pleins de haine pour les jours à venir. Ils l'avaient compris. Ils le sentaient déjà dans les regards qu'on leur lançait : ils étaient pauvres, désormais. Pauvres à en crever.
J'aime venir ici. Je suis venue tant de fois. C'est un vieux terrain où ne poussent que les herbes folles, balayées par le vent. On aperçoit encore quelques lumières du village. À peine. Et le haut du campanile de l'église, là-bas. Il n'y a rien ici. Que ce vieux meuble en bois, à moitié enfoncé dans la terre. C'est là que je voulais vous amener, don Salvatore. C'est là que je voudrais que nous nous asseyions. Vous savez ce qu'est ce meuble ? C'est l'ancien confessionnal de l'église, celui qui était utilisé à l'époque de don Giorgio. Il a été remplacé par votre prédécesseur. Les hommes chargés du déménagement l'ont sorti de l'église et l'ont laissé là. Personne n'y a jamais touché. Il s'est détérioré. La peinture est partie. Le bois a vieilli. Il s'est affaissé dans la terre. Je m'y assois souvent. Il est de mon temps.
Je ne me confesse pas, don Salvatore, ne vous méprenez pas. Si je vous ai amené ici, si je vous demande de vous asseoir à mes côtés sur ce vieux banc de bois, ce n'est pas pour avoir votre bénédiction. Les Scorta ne se confessent pas. Mon père fut le dernier. Ne froncez pas les sourcils, je ne vous insulte pas. Je suis simplement la fille de Rocco et même si je l'ai longtemps détesté, cela ne change rien. Son sang coule en moi.
Je me souviens de lui sur son lit de mort. Son corps brillait de sueur. Il avait le teint pâle. La mort lui courait déjà sous la peau. Il a pris le temps de regarder tout autour de lui. Le village entier se pressait dans la petite chambre. Son regard a glissé sur sa femme, ses enfants et la foule de ceux qu'il avait terrorisés et il a dit avec un sourire de moribond : «
Réjouissez-vous. Je meurs. » Ces mots-là m'ont brûlée comme une gifle au visage. « Réjouissez-vous. Je meurs. » Les Montepucciens sûrement se sont réjouis, mais nous trois, au bord du lit, nous l'avons regardé avec de grands yeux vides. Quelle joie allions-nous connaître ? Pourquoi nous réjouirions-nous de sa disparition ? Cette phrase nous était adressée à tous indifféremment. Rocco a toujours été seul face au reste du monde. J'aurais dû le détester. N'avoir pour lui que la haine des enfants insultés. Mais je n'ai pas pu, don Salvatore. Je me suis souvenue d'un geste qu'il avait eu. Juste avant de s'aliter pour mourir, il a passé la main dans mes cheveux. Sans rien dire. Il ne le faisait jamais. Il a glissé sa main d'homme sur ma tête, doucement, et je n'ai jamais su si ce geste était une malédiction supplémentaire ou la marque d'une affection. Je n'ai jamais pu choisir. J'ai fini par considérer qu'il avait fait les deux en même temps. Il m'a caressée comme un père caresse sa fille et il a déposé le malheur dans mes cheveux comme un ennemi l'aurait fait. C'est par ce geste que je suis la fille de mon père. Il ne l'a pas fait avec mes frères. Je suis la seule à avoir été marquée.
C'est sur moi qu'a pesé tout le poids. Je suis la seule à être la fille de mon père. Domenico et Giuseppe sont nés doucement au fil des années. Comme si aucun parent ne les avait enfantés. Pour moi, il y a eu ce geste. Il m'a choisie. Je suis fière de cela et qu'il l'ait fait pour me maudire ne change rien. Est-ce que vous pouvez comprendre cela ?
Je suis la fille de Rocco, don Salvatore. N'attendez de moi aucune confession. Le pacte entre l'Église et les
Scorta est rompu. Je vous ai amené jusqu'à ce confessionnal à ciel ouvert parce que je ne voulais pas vous retrouver dans l'église. Je ne voulais pas vous parler tête baissée, avec la voix tremblante des pénitents. C'est un lieu comme celui-là qui convient aux Scorta. Le vent souffle. La nuit nous entoure. Personne ne nous entend que les pierres sur lesquelles ricochent nos voix. Nous sommes assis sur un bois maltraité par les années. Ces planches vernies ont entendu tant de confessions que la douleur du monde les a patinées. Des milliers de voix timides ont murmuré leurs crimes, ont avoué leurs fautes, ont dévoilé leur laideur. C'est ici que don Giorgio les écoutait. C'est ici qu'il a écouté mon père, jusqu'à la nausée, le soir de sa confession. Tous ces mots, don Salvatore, ont imprégné ces planches de bois. Les soirs de vent comme aujourd'hui, je les entends ressurgir. Les milliers de murmures fautifs accumulés au fil des années, les pleurs ravalés, les confessions honteuses, tout ressort. Comme de longues brumes de douleur dont le vent parfume les collines. Cela m'aide, moi. Je ne peux parler qu'ici. Sur ce vieux banc. Je ne peux parler qu'ici. Mais je ne me confesse pas. Parce que je n'attends de vous aucune bénédiction. Je ne cherche pas à être lavée de mes fautes. Elles sont là, en moi. Je les emmènerai dans la mort. Mais je veux que les choses soient dites. Puis je disparaîtrai. Il restera peut-être un parfum dans le vent, les soirs d'été. Le parfum d'une vie qui se mêlera aux odeurs de rocailles et d'herbes sauvages.
III
LE RETOUR DES MISÉREUX
« Attendez, hurla Giuseppe, attendez ! »
Domenico et Carmela s'arrêtèrent, se retournèrent et contemplèrent leur frère qui sautillait sur un pied quelques mètres plus loin.
« Qu y a-t-il ? demanda Domenico.
— J'ai un gravier dans ma chaussure. »
Il s'était assis sur le bord de la route et entreprenait de défaire ses lacets.
« Ça fait deux heures au moins qu'il me torture, ajouta-t-il.
— Deux heures ? demanda Domenico.
— Oui, confirma Giuseppe.
— Et tu ne peux pas tenir encore un peu ? On y est presque.
— Tu veux que je rentre au pays en boitant ? »
Domenico lâcha d'un ton sans appel un magistral
« Ma va fan'culo 2 » qui fit rire sa sœur aux éclats.
Ils firent une halte sur le bord de la route et au fond ils étaient heureux de cette occasion qui leur était offerte de reprendre leur souffle et de contempler le bout de chemin qu'il restait à faire. Ils bénissaient ce petit caillou qui torturait Giuseppe car c'était le prétexte qu'ils attendaient.
Giuseppe s'était déchaussé avec lenteur, comme pour mieux déguster cet instant. L’essentiel était ailleurs. Montepuccio était maintenant à leurs pieds. Ils contemplaient leur village natal avec une sorte d'appétit des yeux dans lesquels brillait l'appréhension. Cette peur intime, c'était la peur des émigrés à l'heure du retour. La vieille peur irrépressible que tout, en leur absence, ait été englouti. Que les rues ne soient plus telles qu'ils les avaient quittées. Que ceux qu'ils connaissaient aient disparu ou, pire, les accueillent avec une moue de dégoût et des yeux sales qui disent : « Tiens, vous voilà, vous ? » C'est cette peur-là qu'ils partageaient sur le bord de la route et le petit caillou de la chaussure de Giuseppe était l'outil de la Providence. Car 2 « Va te faire enculer ! »
chacun d'entre eux voulait avoir le temps d'embrasser du regard le village, de reprendre son souffle, et de se signer avant d'entreprendre la descente.
Un an à peine s'était écoulé depuis leur départ mais ils avaient vieilli. Leur visage s'était durci. Leur regard avait acquis une force rude. Toute une vie s'était écoulée, une vie de détresse, de débrouille et de joies inattendues.
Domenico, que tout le monde appelait « Mimi va fan'culo » parce que chacune de ses phrases se terminait par cette injonction qu'il prononçait d'une façon traînante, comme si ce n'était pas une insulte mais un nouveau signe de ponctuation, Domenico était devenu un homme. On lui aurait donné dix ans de plus que les dix-huit ans qu'il avait. Le visage épais, sans beauté, il avait un regard perçant qui semblait fait pour juger de la valeur de son interlocuteur. Il était fort et ses mains étaient larges, mais toute son énergie, il la mettait à cela : pouvoir dire au plus vite à qui il avait affaire. «
Pouvait-on avoir confiance en cet homme ? », « Y avait-il là moyen de faire un peu d'argent ? », ces questions ne se formulaient plus dans son esprit, elles étaient comme passées dans son sang.
Giuseppe, lui, avait gardé ses traits d'enfant. Plus jeune de deux ans, il avait encore, malgré les mois passés, un visage rond et poupin. Dans le petit groupe, il mettait d'instinct tout son être à désarmer les conflits. Il était souvent joyeux et plein d'une telle confiance en son frère et sa sœur que rares furent les occasions où il se prit à désespérer du lendemain. On l'avait surnommé « Peppe pancia piena » parce qu'avoir la panse pleine était l'état qu'il aimait le plus au monde. Manger à sa faim, et au-delà, était son obsession. Une journée était déclarée bonne lorsqu'on avait pu faire un repas digne de ce nom. À deux repas, la journée était exceptionnelle et elle plongeait Giuseppe dans une bonne humeur qui pouvait l'accompagner pendant plusieurs jours. Combien de fois, sur la route qui les menait de Naples à Montepuccio, combien de fois n'avait-il pas souri en se remémorant le plat de gnocchis ou de pâtes qu'il avait dévoré la veille ? Et il se mettait alors à parler tout seul, dans la poussière du chemin, souriant comme un béat, comme s'il ne sentait plus la fatigue, retrouvant une force intérieure joyeuse qui lui faisait hurler d'un coup : « Madonna, che pasta /...
» Et de demander avec avidité à son frère : « Tu te souviens, Mimi ? »
S'ensuivait alors le descriptif interminable des pâtes en question, de leur texture, de leur goût, de la sauce qui allait avec, et il insistait : « Tu te souviens, Mimi, avec le sugo, là, bien rouge ? On sentait la viande qui avait mijoté dedans, tu te souviens ? » et Mimi, excédé par ce délire d'halluciné, finissait par lâcher : « Ma va fan'culo, toi et tes pâtes ! » Manière de dire qu'il y avait de la route, que les jambes faisaient mal et qu'on ne savait pas, justement, quand on pourrait en remanger d'aussi bonnes, des pâtes.
Carmela, que ses frères appelaient affectueusement Miuccia, était encore une enfant. Elle en avait le corps et la voix. Mais ces derniers mois l'avaient transformée davantage que ses deux frères. Elle avait été à l'origine des plus grands malheurs et des plus grandes joies qu'avait connus le petit groupe durant son périple. Personne ne lui en avait jamais fait le reproche, mais elle l'avait compris : tout avait été de sa faute. Et tout aussi avait été sauvé in extremis grâce à elle. Cela avait fait naître en elle un sens des responsabilités et une intelligence qui n'étaient pas de son âge. Au quotidien, elle restait une petite fille, riant aux blagues de ses frères, mais lorsque le sort s'acharnait sur eux, elle donnait les ordres et serrait les dents. C'est elle qui, sur la route du retour, tenait les brides de l'âne. Les deux frères avaient mis entre ses mains tout ce qu'ils possédaient. L'âne et l'amas d'objets de toute sorte qu'il transportait. On apercevait des valises. Une théière. Des assiettes en porcelaine de Hollande. Une chaise tressée. Toute une batterie de casseroles en cuivre. Des couvertures. L'âne portait sa charge consciencieusement.
Aucun de ces objets, pris un par un, n'avait une grande valeur, mais tous ensemble, c'était le monticule de leur vie. C'est elle également qui portait la bourse dans laquelle ils avaient mis le pécule accumulé durant leur voyage.
Carmela veillait sur ce trésor avec l'avidité des pauvres.
« Vous croyez qu'ils auront allumé les lampions ? »
La voix de Giuseppe venait de rompre le silence des collines. Trois jours plus tôt, ils avaient été dépassés par un cavalier. Après avoir un peu discuté, les Scorta expliquèrent qu'ils rentraient chez eux, à Montepuccio. Le cavalier avait alors promis d'annoncer leur retour. C'est à cela que pensait Giuseppe. Allumer les lampions, sur le corso Garibaldi, comme on le faisait les jours où les
émigrés revenaient. Allumer les lampions pour fêter le retour des «
Américains ».
« Bien sûr que non, répondit Domenico. Les lampions... », ajouta-t-il avec un haussement d épaulés. Et le silence les enveloppa à nouveau.
Bien sûr que non. Il ne fallait pas espérer de lampions pour les Scorta.
Giuseppe eut l'air triste un instant. Domenico avait dit cela avec un ton qui ne semblait soutenir aucune contestation. Mais il y avait pensé, lui aussi. Et il y pensait à nouveau. Oui. Les lampions. Rien que pour eux. Et tout le village qui serait là. La petite Carmela y pensait aussi. Pénétrer sur le corso Garibaldi, et reconnaître les visages, pleins de larmes et de sourires. Ils y rêvaient tous les trois. Oui. Tout de même. Les lampions. Ce serait beau.
Le vent s'était levé, balayant les odeurs des collines. Les dernières lueurs du jour disparaissaient doucement. Alors, sans rien dire, d'un seul mouvement, ils se remirent en marche, comme aimantés par le village, impatients et peureux à la fois.
Ils entrèrent dans Montepuccio de nuit. Le corso Garibaldi était là, devant eux, tel qu'ils l'avaient laissé dix mois plus tôt. Mais il était vide. Le vent s'engouffrait dans l'artère et venait siffler sur la tête des chats qui se carapataient en courbant l'échiné. Il n'y avait plus âme qui vive. Le village dormait et le pas des sabots de l'âne résonnait avec le son exact de la solitude.
Domenico, Giuseppe et Carmela avançaient, mâchoires serrées. Ils n'avaient pas le cœur de se regarder. Ils n'avaient pas le cœur de parler. Ils s'en voulaient de s'être laissés aller à cet espoir stupide - les lampions... mais quels foutus lampions ?... - et maintenant ils serraient les poings, en silence.
Ils passèrent devant ce qui était encore à leur départ la mercerie de Luigi Zacalonia. Manifestement, il était arrivé quelque chose : l'enseigne était à terre, les carreaux cassés. Plus rien ici ne se vendait ou ne s'achetait. Cela leur fut désagréable. Non pas qu'ils aient été de fidèles clients mais tout changement à Montepuccio leur semblait de mauvais augure. Ils voulaient tout revoir tel qu'ils l'avaient quitté. Que le temps n'ait rien endommagé en leur absence. Si Luigi Zacalonia ne tenait plus sa mercerie, Dieu seul savait à quelles autres déconvenues il fallait s'attendre.
Lorsqu'ils furent un peu plus avancés dans le corso, ils aperçurent la silhouette d'un homme blotti contre un mur qui s'était endormi là, au milieu des courants d'air. Ils pensèrent d'abord à un ivrogne, mais lorsqu'ils furent à quelques pas de lui, Giuseppe se mit à crier : « Raffaele ! C'est Raffaele. »
Cela fit sursauter le garçon. Il se leva d'un bond. Les Scorta hurlaient de joie.
Les yeux de Raffaele brillaient de bonheur mais il ne cessait de s'insulter. Il était mortifié d'avoir si lamentablement raté l'arrivée de ses amis. Il s'était préparé à cet instant, se promettant de veiller toute la nuit s'il le fallait, puis, peu à peu, ses forces l'avaient quitté et il avait sombré dans le sommeil.
« Vous êtes là..., disait-il les larmes aux yeux, Mimi, Peppe... vous êtes là...
Mes amis, laissez-moi vous regarder ! Miuccia ! Et moi qui dormais. Quel couillon je fais. Je voulais vous voir arriver de loin... »
Ils s'embrassaient, se touchaient, se tapaient dans le dos. Une chose au moins n'avait pas changé à Montepuccio puisque Raffaele était là. Le jeune homme ne savait plus où donner de la tête. Il ne remarqua même pas l'âne et le monticule qu'il transportait. Il avait tout de suite été frappé par la beauté de Carmela mais cela ajoutait à son trouble et à ses bégaiements.
Raffaele finit par réussir à articuler quelques mots. Il pria ses amis d'accepter de venir chez lui. Il était tard. Le village dormait. Les retrouvailles des Scorta et de Montepuccio pouvaient bien attendre le lendemain. Les Scorta acceptèrent son invitation et durent lutter pour que leur ami ne prenne pas sur son dos tous les sacs et valises qu'il trouvait. Il habitait maintenant dans une petite maison basse, près du port. Une maison misérable, creusée dans la roche et peinte à la chaux. Raffaele avait préparé une surprise. Depuis qu'il avait appris l'arrivée imminente des Scorta, il s'était mis à l'œuvre, sans relâche. Il avait acheté de grosses miches de pain blanc. Fait mijoter une sauce à la viande. Préparé des pâtes. Il voulait un festin pour accueillir ses amis.
Lorsqu'ils furent tous installés autour de la petite table en bois et que Raffaele eut apporté un grand plat d'orecchiette faites à la main, baignant dans une épaisse sauce tomate, Giuseppe se mit à pleurer. Il retrouvait les saveurs de son village. Il retrouvait son vieil ami. Il ne lui fallait rien de plus.
Et tous les lampions du corso Garibaldi ne l'auraient pas comblé davantage que cette assiette pleine d'orecchiette fumantes qu'il s'apprêtait à dévorer.
Ils mangèrent. Ils croquèrent dans les grandes tranches de pain blanc que Raffaele avait frottées de tomates, d'huile d'olive et de sel. Ils laissèrent fondre dans leur bouche les pâtes qui dégoulinaient de sauce. Ils mangèrent sans s'apercevoir que Raffaele les contemplait, l'air triste. Au bout d'un temps, Carmela remarqua le silence de leur ami.
« Qu'y a-t-il, Raffaele ? » demanda-t-elle.
Le jeune homme sourit. Il ne voulait pas parler avant que ses amis aient fini de manger. Ce qu'il avait à dire pouvait bien encore attendre quelques instants. Il voulait les voir finir leur repas. Que Giuseppe se régale. Qu'il ait le temps et le plaisir de lécher son plat avec satisfaction.
« Raffaele ? insista Carmela.
— Alors, New York, dites-moi, comment c'était, New York ? »
Il avait lancé la question avec un enthousiasme feint. Il essayait de gagner du temps. Carmela ne s'y trompa pas.
« Toi d'abord, Raffaele. Dis ce que tu as à dire. »
Les deux frères relevèrent la tête de leur assiette. Le ton de leur sœur les avait avertis que quelque chose d'inattendu se jouait. Tout le monde contemplait Raffaele. Son visage était pâle.
« Ce que j'ai à vous dire... », murmura-t-il sans pouvoir finir sa phrase. Les Scorta étaient immobiles. « Votre mère... La Muette..., continua-t-il, voilà maintenant deux mois qu'elle s'en est allée. »
Il baissa la tête. Les Scorta ne disaient rien. Ils attendaient. Raffaele comprit qu'il devait en dire davantage. Il fallait tout raconter. Alors il releva les yeux et sa voix endeuillée emplit la pièce de tristesse.
La Muette souffrait de fièvre malarique. Pendant les premières semaines qui suivirent le départ de ses enfants, elle avait fait face, mais très vite ses forces déclinèrent. Elle chercha à gagner du temps. Elle espérait tenir jusqu'au retour des siens. Jusqu'au jour, au moins, où elle aurait des nouvelles mais elle n'y parvint pas et succomba à une crise violente.
« Est-ce que don Giorgio l'a enterrée dignement ? » demanda Domenico.
Sa question resta un long temps sans réponse. Raffaele était à la torture. Ce qu'il avait à dire lui tordait l'estomac. Mais il fallait boire la coupe jusqu'à la lie et ne rien taire.
« Don Giorgio est mort bien avant elle. Il est mort comme un vieillard, le sourire aux lèvres et les mains croisées sur le corps.
— Comment a été enterrée notre mère ? demanda Carmela qui sentait que si Raffaele n'avait pas répondu à la question, c'est que ce silence cachait un fléau supplémentaire.
— Je n'ai rien pu faire, murmura Raffaele. Je suis arrivé trop tard. J'étais sorti en mer. Deux jours pleins. Lorsque je suis revenu, elle était déjà enterrée. C'est le nouveau curé qui s'en est chargé. Ils l'ont enterrée dans la fosse commune. Je n'ai rien pu faire. »
Les Scorta avaient maintenant le visage durci par la rage. Les mâchoires serrées. Le regard noir. Ce mot « fosse commune » claquait dans leur crâne comme une gifle.
« Comment s'appelle le nouveau curé ? demanda Domenico.
— Don Carlo Bozzoni, répondit Raffaele.
— Nous irons le trouver demain », affirma Domenico et tous sentirent à sa voix qu'il savait déjà ce qu'il demanderait mais qu'il ne voulait pas en parler ce soir.
Ils allèrent se coucher sans finir le repas. Aucun d'eux ne pouvait plus rien dire. Il fallait faire silence et accepter de se laisser envahir par la douleur des endeuillés.
Le lendemain, Carmela, Giuseppe, Domenico et Raffaele se levèrent pour matines. Ils trouvèrent le nouveau curé dans l'air froid du matin.
« Mon père, s'exclama Domenico.
— Oui, mes enfants, que puis-je pour vous ? répondit-il dune voix sucrée.
— Nous sommes les enfants de la Muette.
— De qui ?
— La Muette.
— Ce n'est pas un nom, reprit don Carlo avec un léger sourire sur les lèvres.
— C'était le sien, coupa sèchement Carmela.
— Je vous demande son nom de chrétienne, reprit le curé.
— Elle n'en avait pas d'autre.
— Que puis-je pour vous ?
— Elle est morte il y a quelques mois, dit Domenico. Vous l'avez enterrée dans la fosse commune.
— Je me souviens. Oui. Toutes mes condoléances, mes enfants. N'ayez pas de chagrin, votre mère est maintenant aux côtés de Notre Seigneur.
— C'est pour l'enterrement que nous venons vous voir, coupa à nouveau Carmela.
— Vous l'avez dit vous-mêmes, elle a été enterrée dignement.
— C'est une Scorta.
— Oui. Une Scorta. Soit. Très bien. Vous voyez, du reste, qu elle a un nom.
—
Il faut l'enterrer comme une Scorta, reprit Carmela.
— Nous l'avons enterrée comme une chrétienne », corrigea don Bozzoni.
Domenico était blanc de rage. Il dit d'une voix cassante :
« Non, mon père. Comme une Scorta. C'est écrit ici. »
Il tendit alors à don Bozzoni le papier sur lequel Rocco et don Giorgio avaient signé leur pacte. Le curé le lut en silence. La colère lui monta aux joues et le fit exploser :
« Qu'est-ce que ça veut dire, des choses pareilles ? C'est inimaginable ! De la superstition, voilà ce que c'est. De la magie, je ne sais quoi. Au nom de quoi ce don Giorgio a-t-il signé pour l'Église ? Un hérétique, oui. Une Scorta ! La belle affaire. Et vous vous dites chrétiens. Des païens pleins de cérémonies secrètes, voilà ce que sont les gens d'ici. Une Scorta ! Elle a été plongée dans la terre, comme les autres. Et c'est tout ce qu'elle pouvait espérer.
— Mon père..., tenta Giuseppe, l'Église a fait un pacte avec notre famille. »
Mais le curé ne le laissa pas parler. Il hurlait déjà :
« C'est de la démence. Un pacte avec les Scorta. Vous délirez. »
D'un geste brusque il se fraya un passage jusqu'à la porte de l'église et disparut.
L'absence des Scorta les avait empêchés de s'acquitter d'un devoir sacré : creuser eux-mêmes le trou pour enterrer leur mère. La piété filiale exige ce dernier geste de la part des fils. Maintenant qu'ils étaient revenus, ils étaient décidés à honorer la dépouille de leur mère. La solitude, la fosse commune, le pacte bafoué, c'était trop d'affronts. Ils convinrent que la nuit même, ils s'armeraient de pelles et iraient déterrer la Muette. Qu'elle repose dans un trou à elle, creusé par ses fils. Et tant pis si c'était à l'extérieur de l'enceinte du cimetière. Mieux valait cela que la terre sans nom d'une fosse commune pour l'éternité.
La nuit tombée, ils se retrouvèrent comme convenu. Raffaele avait apporté des pelles. Il faisait froid. Ils se glissèrent comme des voleurs dans l'enceinte du cimetière.
« Mimi ? demanda Giuseppe.
— Qu'y a-t-il ?
— Tu es bien sûr que nous ne commettons pas un crime ? »
Avant même que Domenico ait pu répondre à son frère, la voix de Carmela retentit.
« C'est cette fosse commune qui est un sacrilège. »
Giuseppe prit alors sa pelle avec détermination et conclut :
« Tu as raison, Miuccia. Il n y a pas à hésiter. »
Ils creusèrent dans la terre froide de la fosse commune, sans un mot.
Chaque pelletée devenait plus dure à soulever au fur et à mesure qu'ils avançaient. Il leur semblait qu'ils risquaient à tout moment de réveiller le peuple immense des morts. Ils essayaient de ne pas trembler. De ne pas chanceler face aux effluves écœurants qui montaient de la terre.
Leurs pelles heurtèrent enfin le bois d'un cercueil. Il leur fallut une force obstinée pour l'extraire. Sur la planche de pin du dessus, on avait écrit au couteau « Scorta ». Leur mère était là. Dans cette boîte laide. Enterrée comme une misérable. Sans marbre ni cérémonie. Ils la hissèrent sur leurs épaules comme des clandestins affairés et sortirent du cimetière. Ils longèrent un temps le mur d'enceinte jusqu'à atteindre un petit terre-plein d'où personne ne pouvait plus les voir. C'est là qu'ils la déposèrent. Il ne restait plus qu'à creuser un trou. Que la Muette sente le souffle de ses fils dans sa nuit. Au moment où ils s'apprêtaient à commencer, Giuseppe se tourna vers Raffaele et lui demanda :
« Tu creuses avec nous ? »
Raffaele resta comme médusé. Ce que Giuseppe lui demandait, ce n'était pas uniquement de l'aide, ce n'était pas de partager sa sueur avec eux, non, c'était d'enterrer la Muette exactement comme s'il avait été un de ses fils.
Raffaele était blanc comme un linge. Giuseppe et Domenico le regardaient, attendant sa réponse. Manifestement Giuseppe avait posé la question au nom des trois Scorta. Personne n'avait été surpris. On attendait que Raffaele choisisse. Devant la tombe de la Muette, Raffaele empoigna une pelle, les larmes aux yeux. « Bien sûr », dit-il. C'était comme de devenir à son tour un Scorta. Comme si le cadavre de cette pauvre femme lui donnait sa bénédiction de mère. Il serait leur frère maintenant. Exactement comme si le même sang coulait en eux. Leur frère. Il serrait fort sa pelle pour ne pas sangloter. À l'instant où il se mit à creuser, il releva la tête et ses yeux tombèrent sur Carmela. Elle était là. Près d'eux. Immobile et silencieuse.
Elle les regardait travailler. Il eut un pincement au cœur. Un regret profond lui monta aux yeux. Miuccia. Comme elle était belle. Miuccia. Qu'il devrait désormais regarder avec des yeux de frère. Il étouffa ce regret au plus profond de lui, baissa la tête et retourna la terre de toutes ses forces.
Lorsqu'ils eurent achevé leur œuvre et que le cercueil fut à nouveau recouvert de terre, ils restèrent un temps silencieux. Ils ne voulaient pas partir sans un dernier instant de recueillement. Un temps long s'écoula puis Domenico prit la parole :
« Nous n'avons pas de parents. Nous sommes les Scorta. Tous les quatre.
Nous en avons décidé ainsi. C'est ce nom qui nous tiendra chaud désormais.
Que la Muette nous pardonne, c'est aujourd'hui que nous naissons vraiment.
»
Il faisait froid. Ils gardèrent encore longtemps la tête baissée sur la terre retournée, se serrant les uns contre les autres. Et ce nom de Scorta, effectivement, suffisait à leur tenir chaud. Raffaele pleurait doucement. Une famille lui était offerte. Des frères et sœur pour qui il était prêt à donner sa vie. Dorénavant, oui, il serait le quatrième Scorta, il le jurait sur la terre du tombeau de la Muette. Il en porterait le nom. Raffaele Scorta. Et le mépris de ceux de Montepuccio le ferait sourire. Raffaele Scorta, pour se battre, corps et âme, aux côtés de ceux qu'il aimait et qu'il avait cru perdre le temps de leur voyage en Amérique, se retrouvant seul à Montepuccio, seul comme un fou. Raffaele Scorta. Oui. Il jurait de se montrer à la hauteur de ce nouveau nom
Je suis venue vous raconter le voyage à New York, don Salvatore. Et s'il ne faisait pas nuit, je n'oserais jamais parler. Mais l'obscurité nous entoure, vous fumez doucement et je dois m'acquitter de ma tâche.
Après l'enterrement de mon père, don Giorgio nous a convoqués pour nous exposer ses plans. Il avait trouvé une petite maison, dans le vieux village, où notre mère, la Muette, allait pouvoir vivre. Ce serait pauvre mais digne. Elle s'y installerait dès que possible. En revanche, pour nous, il fallait trouver une autre solution. La vie ici, à Montepuccio, ne nous offrait rien. Nous allions traîner notre pauvreté dans les ruelles du village, avec la rage des êtres que le sort a déchus de leur rang. Rien de bon ne naîtrait de cela. Don Giorgio ne voulait pas nous condamner à une vie de malheur et de crasse. Il avait pensé à mieux. Il se débrouillerait pour obtenir trois billets sur un paquebot qui faisait la liaison entre Naples et New York. L'Église paierait.
Nous partirions vers cette terre où les pauvres construisent des immeubles plus hauts que le ciel et où la fortune remplit parfois les poches des loqueteux.
Nous avons tout de suite dit oui. Le soir même, je me souviens, des images folles de villes imaginaires tournaient dans ma tête et je me répétais sans cesse ce mot comme une prière qui me faisait briller les yeux : New York...
New York...
Lorsque nous avons quitté Montepuccio pour Naples, accompagnés de don Giorgio qui voulait nous escorter jusqu'à l'embarcadère, il me sembla que la terre gronda sous nos pieds, comme si elle maugréait contre ces fils qui avaient l'audace de tenter de l'abandonner. Nous avons quitté le Gargano, nous sommes descendus dans la grande plaine triste de Foggia et nous avons traversé l'Italie de part en part jusqu'à arriver à Naples.
Nous avons ouvert de grands yeux sur ce labyrinthe de cris, de crasse et de chaleur. La grande ville sentait la barbaque et le poisson avarié. Les ruelles de Spaccanapoli grouillaient d'enfants aux ventres ronds et aux bouches édentées.
Don Giorgio nous a menés jusqu'au port et nous avons embarqué sur un de ces paquebots construits pour emmener les crève-la-faim d'un point à un autre du globe, dans de grands soupirs de fioul. Nous avons pris place sur le pont au milieu de nos semblables. Miséreux d'Europe au regard affamé.
Familles entières ou gamins esseulés. Comme tous les autres, nous nous sommes tenus par la main pour ne pas nous perdre dans la foule. Comme tous les autres, la première nuit, nous n'avons pu trouver le sommeil, craignant que des mains vicieuses ne nous dérobent la couverture que nous nous partagions. Comme tous les autres, nous avons pleuré lorsque l'immense bateau a quitté la baie de Naples. « La vie commence », a murmuré Domenico. L'Italie disparaissait à vue d'œil. Comme tous les autres, nous nous sommes tournés vers l'Amérique, attendant le jour où les côtes seraient en vue, espérant, dans des rêves étranges, que tout là-bas soit différent, les couleurs, les odeurs, les lois, les hommes. Tout. Plus grand.
Plus doux. Durant la traversée, nous restions agrippés des heures au parapet, rêvant à ce que pouvait bien être ce continent où les crasseux comme nous étaient les bienvenus. Les jours étaient longs, mais cela importait peu, car les rêves que nous faisions avaient besoin d'heures entières pour se développer dans nos esprits. Les jours étaient longs mais nous les avons laissés couler avec bonheur puisque le monde commençait.
Un jour enfin, nous sommes entrés dans la baie de New York. Le paquebot se dirigeait lentement vers la petite île d'Ellis Island. La joie de ce jour, don Salvatore, je ne l'oublierai jamais. Nous dansions et criions. Une agitation frénétique avait pris possession du pont. Tout le monde voulait voir la terre nouvelle. Nous acclamions chaque chalutier de pêcheur que nous dépassions. Tous montraient du doigt les immeubles de Manhattan. Nous dévorions des yeux chaque détail de la côte.
Lorsque enfin le bateau fut à quai, nous descendîmes dans un brouhaha de joie et d'impatience. La foule emplit le grand hall de la petite île. Le monde entier était là. Nous entendions parler des langues que nous prîmes d'abord pour du milanais ou du romain, mais nous dûmes ensuite convenir que ce qui se passait ici était bien plus vaste. Le monde entier nous entourait. Nous aurions pu nous sentir perdus. Nous étions étrangers. Nous ne comprenions rien. Mais un sentiment étrange nous envahit, don Salvatore. Nous avions la conviction que nous étions ici à notre place. Là, au milieu de ces égarés, dans ce tumulte de voix et d'accents, nous étions chez nous. Ceux qui nous entouraient étaient nos frères, par la crasse quils portaient au visage. Par la peur qui leur serrait le ventre, comme à nous. Don Giorgio avait eu raison.
C'est ici qu'était notre place. Dans ce pays qui ne ressemblait à aucun autre.
Nous étions en Amérique et plus rien ne nous faisait peur. Notre vie à Montepuccio nous semblait désormais lointaine et laide. Nous étions en Amérique et nos nuits étaient traversées de rêves joyeux et affamés.
Don Salvatore, ne faites pas attention si ma voix se casse et si je baisse les yeux, je vais vous raconter ce que personne ne sait. Personne d'autre que les Scorta. Écoutez. La nuit est vaste et je vais tout dire.
À l'arrivée, nous descendîmes du paquebot avec enthousiasme. Nous étions joyeux et impatients. Il fallut s'installer dans l'attente. Mais cela, pour nous, n'avait aucune importance. Nous fîmes des queues interminables.
Nous nous prêtâmes à des démarches étranges que nous ne comprenions pas. Tout était lent. On nous dirigeait vers un comptoir, puis vers un autre.
Nous nous serrions les uns contre les autres pour ne pas nous perdre. Des heures passaient sans que la foule semble diminuer. Tout le monde piétinait.
Domenico avançait toujours en tête. À un moment, il nous annonça que nous allions passer devant des médecins et qu'il fallait tirer la langue, respirer profondément plusieurs fois et ne pas craindre d'ouvrir sa chemise si on nous le demandait. Il fallait se plier à tout cela mais peu importait, nous étions prêts à attendre des jours entiers s'il le fallait. Le pays était là. À
portée de main.
Lorsque je suis passée devant le médecin, il m'a arrêtée d'un geste. Il a observé mes yeux et, sans rien dire, il m'a fait une marque à la craie sur la main. J'ai voulu demander pourquoi mais on m'a fait signe d'avancer vers une autre salle. Un second médecin m'a auscultée. Plus longtemps. Il m'a posé des questions mais je n'ai pas compris et je n'ai su que répondre. J'étais une gamine, don Salvatore, une gamine et mes genoux tremblaient devant ces étrangers qui se penchaient sur moi comme sur un animal de bétail. Un peu plus tard, mes frères m'ont rejointe. Ils avaient dû batailler pour qu'on les laisse passer.
C'est lorsqu'un interprète est arrivé que nous avons compris ce dont il s'agissait. J'avais une infection. J'avais été malade, effectivement, sur le bateau pendant plusieurs jours. De la fièvre, des diarrhées, les yeux rouges, mais je pensais que cela allait passer. J'étais une gamine qui allait à New York et il me semblait qu'aucune maladie ne pouvait venir à bout de moi.
L'homme parla longtemps et tout ce que je compris, c'est que pour moi, le voyage finissait ici. Le sol s'effaça sous mes pieds. J'étais refusée, don Salvatore. Tout était fini. J'avais honte et je baissai la tête pour ne pas croiser le regard de mes frères. Ils gardaient le silence à mes côtés. Je contemplai la longue file d'émigrés qui continuaient à passer devant nous, et je ne pensais qu'à une chose : « Tous ceux-là qui passent, et même la malingre, là, et même le vieillard qui crèvera peut-être dans deux mois, tous ceux-là, et moi, pourquoi pas moi ? »
L'interprète a parlé à nouveau : « Vous allez repartir... le bateau est gratuit... pas de problème... gratuit... », il n'avait que ce mot à la bouche.
C'est alors que Giuseppe a proposé à Domenico de continuer seul. « Mimi, tu passes. Moi, je reste avec Miuccia. »
Je ne disais rien. Notre vie se jouait là. Dans cette discussion entre deux pièces. Notre vie, pour les années à venir, mais je ne disais rien. Je ne pouvais pas. Je n'avais aucune force. J'avais honte. Seulement honte. Je ne pouvais qu'écouter et m'en remettre à mes frères. Nos trois vies se jouaient là. Par ma faute à moi. Tout dépendait de ce qu'ils allaient décider.
Giuseppe a répété : « C'est le mieux, Mimi. Toi, tu passes, tu t'en sortiras tout seul. Moi, je reste avec Miuccia. On retourne au pays. On réessaiera plus tard... »
Un temps infini s'est écoulé. Croyez-moi, don Salvatore, j'ai vieilli durant cette seule minute de plusieurs années. Tout était suspendu. J'attendais. Le temps que le destin, peut-être, soupèse nos trois vies et choisisse un sort qui lui plaise. Et puis Domenico a parlé et il a dit : « Non. On est venu ensemble, on repart ensemble. » Giuseppe a encore voulu insister, mais Domenico l'a interrompu. Il avait pris sa décision. Il serrait les mâchoires et il fit un geste sec de la main que je n'oublierai jamais : « C'est tous les trois ou personne.
Ils ne veulent pas de nous. Qu'ils aillent se faire foutre.
IV
LE TABAC DES TACITURNES
L'exhumation du corps de la Muette et son second enterrement provoquèrent un séisme à Montepuccio. Il y avait désormais ce monticule de terre retournée, à l'extérieur du cimetière, que personne ne pouvait ignorer et qui représentait une verrue inacceptable sur la face du village. Les Montepucciens avaient peur que cela se sache. Que la nouvelle se répande et que toute la région les montre du doigt. Ils craignaient que l'on dise qu'à Montepuccio, on enterrait mal les morts. Qu'à Montepuccio, la terre des cimetières était retournée comme des champs. Cette tombe sauvage, à l'écart des autres, était comme un reproche permanent. Don Carlo ne décolérait pas.
Il se répandait partout en insultes. Il parlait de violeurs de sépulture. Pour lui, les Scorta avaient dépassé les bornes. Creuser la terre et extraire un corps de sa dernière demeure était un geste de mécréant. Jamais il n'aurait cru que de tels barbares puissent exister en Italie.
Une nuit, n'y tenant plus, il alla jusqu'à arracher le crucifix en bois que les Scorta avaient fait mettre sur le tas de terre et il le cassa d'un geste rageur. La tombe resta ainsi quelques jours. Puis la croix réapparut. Le curé prépara une seconde expédition punitive, mais chaque fois, les croix qu'il arrachait réapparaissaient.
Don Carlo croyait se battre contre les Scorta, il se trompait. C'était avec le village tout entier qu'il faisait un bras de fer. Chaque jour, des mains anonymes, que cette tombe misérable, sans plaque ni marbre, révoltait, remontaient la croix en bois. Après quelques semaines de ce jeu de cache-cache, une délégation de villageois alla trouver don Carlo pour tenter de le faire revenir sur sa décision. On lui demanda de faire une cérémonie et d'accepter que la Muette réintègre le cimetière. On proposa même, pour éviter de déterrer à nouveau la malheureuse, de simplement casser le mur d'enceinte du cimetière et de le rebâtir de telle sorte qu'il englobe l'excommuniée. Don Carlo ne voulut rien entendre. Le mépris qu'il avait pour les habitants du village ne fit que croître. Il devenait irascible et sujet à de violentes bouffées de colère.
À partir de ce moment, le père Bozzoni fut pris en haine par tout Montepuccio. Les villageois se jurèrent les uns après les autres qu'ils ne remettraient plus les pieds dans l'église tant que ce « couillon de curé du Nord » y officierait. Ce que les Scorta étaient venus réclamer, tous les gens du village l'attendaient. Ils avaient appris la mort de la Muette et ils avaient pensé aussitôt que l'enterrement serait fastueux comme l'avait été celui de Rocco. La décision de don Carlo les avait révoltés. Pour qui se prenait ce curé qui n'était pas d'ici et changeait les règles immuables du village ? La décision du « nouveau » (comme l'appelaient les femmes au marché en parlant de don Carlo) avait été vue comme une insulte à la mémoire du bien-aimé don Giorgio. Et cela, personne ne pouvait le pardonner. « Le nouveau » méprisait les coutumes. Il venait d'on ne savait où pour imposer sa loi. Les Scorta avaient été insultés. Et à travers eux, c'était tout le village qu'on insultait. Personne n'avait jamais vu un enterrement pareil. Cet homme, tout curé qu'il était, ne respectait rien et Montepuccio n'en voulait pas. Mais il y avait une autre raison à cette vindicte sauvage. C'était la peur.
La vieille terreur, jamais tout à fait oubliée, de Rocco Scorta Mascalzone. En enterrant ainsi celle qui avait été sa femme, don Carlo condamnait le village à la colère de Rocco. On se souvenait des crimes qu'il avait commis de son vivant et on tremblait à l'idée de ce qu'il serait capable de faire, mort. À n'en pas douter, un mauvais sort allait frapper Montepuccio. Un tremblement de terre. Ou une mauvaise sécheresse. Le souffle de Rocco Scorta Mascalzone était déjà dans l'air. On le sentait là, dans le vent chaud du soir.
La relation qu'entretenait Montepuccio avec les Scorta était faite d'un mélange indémêlable de mépris, de fierté et de crainte. En temps ordinaire, le village ignorait Carmela, Domenico et Giuseppe. Ce n'étaient que trois crève-la-faim, fils de brigand. Mais dès qu'on voulait toucher à un de leurs cheveux, ou attenter à la mémoire de Rocco le Sauvage, une sorte d'élan maternel courait dans tout le village et on les défendait comme une louve défend sa portée. « Les Scorta sont des vauriens, mais ils sont des nôtres », voilà ce que pensaient la plupart des Montepucciens. Et puis, ils étaient allés à New York. Et cela leur conférait quelque chose de sacré qui les rendait intouchables aux yeux de la plupart des villageois.
En quelques jours, l'église fut désertée. Plus personne n'assistait à la messe. On ne saluait plus don Carlo dans la rue. On l'avait affublé d'un nouveau surnom qui signait son arrêt de mort : « le Milanais ». Montepuccio plongea dans un paganisme ancestral. On pratiqua toutes sortes de cérémonies à l'ombre de l'église. Dans les collines, on dansait la tarentelle.
Les pêcheurs vénéraient des idoles à tête de poisson, mélange de saints patronaux et d'esprits des eaux. Les vieilles, au fond des maisons, en hiver, faisaient parler les morts. À plusieurs reprises, on pratiqua des désenvoûtements sur les simples d'esprit qu'on pensait possédés par le malin. Des animaux morts étaient retrouvés devant les portes de certaines maisons. La révolte grondait.
Quelques mois passèrent, jusqu a ce jour où Montepuccio fut saisi, en fin de matinée, d une agitation inhabituelle. Une rumeur circulait et faisait se décomposer les visages. On baissait la voix pour parler. Les vieilles femmes se signaient. Quelque chose était arrivé ce matin, qui était sur toutes les lèvres. Le père Bozzoni était mort. Et ce n’était pas le pire : il était mort d'une façon étrange que la pudeur interdisait d'expliquer. Pendant des heures, on n'en sut pas davantage. Puis, au fur et à mesure que le jour avançait et que le soleil réchauffait les façades, la rumeur se précisa. Don Carlo avait été retrouvé dans les collines, à un jour de marche de Montepuccio, nu comme un ver, la langue pendante comme un veau. Comment était-ce possible ?
Qu'est-ce que don Carlo était allé faire, seul, dans les collines, si loin de sa paroisse ? Toutes ces questions, les hommes et les femmes se les posaient et reposaient, de groupe en groupe, en buvant le café du dimanche. Mais il y avait plus extraordinaire encore. Vers onze heures, on apprit que le corps du père Bozzoni avait été brûlé par le feu du soleil. Partout, même sur le visage, alors qu'il était face contre terre lorsqu'on avait trouvé sa dépouille. Il fallait se rendre à l'évidence : il était nu avant de mourir. Il avait marché ainsi, sous le soleil, pendant des heures jusqu'à s'en faire cloquer la peau et saigner les pieds, puis il était mort de fatigue et de déshydratation. Restait le mystère principal : pourquoi était-il parti ainsi seul, dans les collines, aux heures de grande chaleur ? Cette question-là allait alimenter les conversations des Montepucciens bien des années durant. Mais en ce jour et pour s'arrêter au moins provisoirement à une certitude, on décréta que la solitude, de toute évidence, l'avait plongé dans la folie et qu'il avait dû se lever un matin, en pleine crise de démence, décidé à quitter ce village qu'il détestait tant, par tous les moyens possibles. Le soleil avait eu raison de lui. Et cette mort si grotesque, cette nudité si obscène pour un homme d'Église, accrut encore le sentiment des villageois : décidément, ce don Carlo ne valait rien.
Lorsque Raffaele apprit la nouvelle, il blêmit. Il se fit répéter l'information et ne put quitter la place où les conversations tournaient sans fin comme le vent dans les ruelles. Il devait en savoir plus, connaître les détails, être certain que tout cela était vrai. Il avait l'air affligé par la nouvelle, ce qui surprit ceux qui le connaissaient. C'était un Scorta. Il aurait dû se réjouir de cette disparition. Raffaele traîna longtemps sans parvenir à quitter la terrasse des cafés. Puis lorsqu'il dut se rendre à l'évidence, lorsqu'il ne fit plus aucun doute que le curé était bien mort, il cracha par terre et murmura : « Cette canaille a trouvé le moyen de me perdre avec lui. »
La veille, les deux hommes s'étaient croisés sur un sentier des collines.
Raffaele remontait de la mer, et don Carlo faisait une promenade solitaire.
Arpenter les sentiers du pays était devenu sa seule distraction. La quarantaine que lui imposait le village lavait d'abord mis en rage, puis, les semaines passant, elle l'avait perdu dans une solitude épaisse. Ses esprits s'égaraient. Il perdait pied devant tant d'isolement. Rester au village devenait un véritable calvaire. Il ne trouvait de répit que dans ces promenades.
C'est Raffaele qui entama la conversation. Il crut possible de saisir cette occasion pour se lancer dans une ultime négociation.
« Don Carlo, dit-il, vous nous avez offensés. Il est temps de revenir sur votre décision.
— Vous êtes une bande de dégénérés, hurla le curé en guise de réponse. Le Seigneur vous voit et II se chargera de vous châtier. »
La colère monta en Raffaele mais il chercha à se contenir et poursuivit.
« Vous nous détestez. Soit. Mais celle que vous punissez n'a rien à voir là-dedans. La Muette a droit à la terre du cimetière.
— Elle y était avant que vous ne la déterriez. Elle n'a que ce qu'elle mérite, la pécheresse, pour avoir engendré une telle bande de mécréants. »
Raffaele devint blême. Il lui sembla que les collines elles-mêmes lui intimaient Tordre de répondre à l'offense.
« Vous ne méritez pas l'habit que vous portez, Bozzoni. Vous m'entendez ?
Vous êtes un rat qui se cache sous une soutane. Rendez cet habit, rendez-le ou je vous massacre. »
Et il se jeta sur le curé avec la hargne d'un chien. Il le prit au col et d'un geste rageur lui arracha sa soutane. Le curé n'en revenait pas. Il suffoquait d'impuissance. Raffaele ne lâchait pas prise. Il hurlait comme un dément : «
À poil, charogne, à poil ! » et il déchirait à toute force l'habit du curé en le rouant de coups.
Il ne se calma que lorsqu'il parvint à déshabiller totalement le père Bozzoni. Don Carlo avait capitulé. Il pleurait comme un enfant, se cachant le torse de ses mains dodues. Il murmurait des prières, comme s'il s'était trouvé face à une horde d'hérétiques. Raffaele exultait avec toute la férocité de la vengeance. « C'est ainsi que vous irez dorénavant : nu comme un ver.
Vous n'avez pas le droit de porter cet habit. Je vous tuerai si je vous retrouve avec, vous m'entendez ? »
Don Carlo ne répondit pas. Il s'éloigna en pleurant et disparut. Il ne revint jamais. Cette scène l'avait fait chavirer définitivement. Il déambula dans les collines, comme un enfant perdu. Sans prendre garde à la fatigue et au soleil.
Il déambula longtemps avant de s'effondrer, sans force, dans cette terre du Sud qu'il détestait tant.
Raffaele resta un temps à l'endroit où il avait rossé le curé. Il ne bougeait pas, attendant que tombe sa colère, qu'il recouvre ses esprits et qu'il puisse retourner au village sans que sa mine le trahisse. A ses pieds gisait la soutane déchirée du prêtre. Il ne pouvait la quitter des yeux. Un rayon de soleil le fit ciller. Quelque chose scintillait dans la lumière. Il se pencha, sans y penser, et ramassa une montre en or. S'il était parti à cet instant, il est probable qu'il aurait jeté la montre un peu plus loin, avec dégoût, mais il ne bougea pas. Il sentait qu'il n'était pas encore allé jusqu'au bout. Il se pencha à nouveau et lentement, précautionneusement, il ramassa la soutane déchirée et en fouilla les poches. Il vida le portefeuille de don Bozzoni et le laissa un peu plus loin sur le sentier, ouvert comme une carcasse désossée. Il serrait dans sa main la liasse de billets et la montre en or, avec, sur le visage, un sourire laid de démence.
« Cette canaille a trouvé le moyen de me perdre avec lui. » Raffaele venait de comprendre que cette dispute avait abouti à une mort et même s'il se répétait qu'il n'avait tué personne, il sentait bien que cette mort-là pèserait à jamais sur sa conscience. Il revoyait le curé, nu, pleurant comme un enfant, s'éloignant dans les collines comme une pauvre créature condamnée à l'exil.
« Me voilà damné, se dit-il. Damné par ce sale type qui ne méritait pas un crachat. »
Vers midi, le corps du père Bozzoni fut ramené à Montepuccio, à dos d'âne. On avait disposé un drap sur le cadavre. Pas tant pour éloigner les mouches du corps que pour être sûr que la nudité du curé ne choque pas les femmes et les enfants.
Une fois arrivé à Montepuccio, il se produisit quelque chose d'inattendu.
Le propriétaire de l'âne - un paysan taiseux - déposa le corps devant l'église, puis déclara haut et fort qu'il avait fait ce qu'il devait et retourna à son champ. Le corps resta là, enroulé dans un drap, maculé de terre. On l'observa. Personne ne bougeait. Les Montepucciens étaient rancuniers.
Personne ne voulait l'enterrer. Personne n'était prêt à assister à la cérémonie ou à porter son cercueil. Et d'ailleurs qui s'occuperait de la messe ? Le curé de San Giocondo était en déplacement à Bari. Le temps qu'il revienne, le corps de don Carlo serait décomposé. Au bout d'un temps, la chaleur du soleil devenant accablante, on finit par admettre que si on laissait là le cadavre du Milanais, il ne tarderait pas à puer comme une charogne. Ce serait une trop belle vengeance pour lui. Empester Montepuccio. Faire naître, pourquoi pas, des maladies. Non, il fallait l'enterrer. Pas par décence et charité mais pour être certain qu'il ne nuise plus. On se mit d'accord pour creuser un trou derrière le cimetière. À l'extérieur de l'enceinte. Quatre hommes furent tirés au sort. Ils le jetèrent en terre sans sacrement. En silence. Don Carlo fut enterré comme un mécréant, sans prière pour apaiser la morsure du soleil.
Cette mort avait été pour les Montepucciens un événement considérable mais, manifestement, le reste du monde ne s'en soucia guère. Le village, après la disparition de don Carlo, fut à nouveau oublié par l'épisco- pat. Cela convenait aux Montepucciens. Ils avaient l'habitude. Ils murmuraient même parfois, entre eux, lorsqu'ils passaient devant l'église fermée : « Personne, plutôt qu'un nouveau Bozzoni », redoutant que, par une sorte de punition divine, on leur affecte un nouvel homme du Nord qui les traiterait de vauriens, se moquerait de leurs coutumes et refuserait de baptiser leurs fils.
Le ciel semblait les avoir entendus. Personne ne venait et l'église resta fermée comme les palais de ces grandes familles qui disparaissent d'un coup et laissent derrière elles un parfum de grandeur et de vieilles pierres sèches.
Les Scorta avaient repris leur vie misérable à Montepuccio. Ils habitaient tous les quatre, entassés dans la pièce unique de la maison de Raffaele.
Chacun avait trouvé un métier et ramenait de quoi manger - guère plus.
Raffaele était pêcheur. Il ne possédait pas de barque en propre, mais le matin, au port, tel ou tel le faisait monter pour la journée - moyennant une part sur le fruit de la pêche. Domenico et Giuseppe louaient leurs bras aux propriétaires agricoles. Ils ramassaient les tomates ou les olives. Fendaient le bois. Des journées entières de chaleur à se pencher sur une terre qui ne donnait rien. Quant à Carmela, elle cuisinait pour les trois, s'occupait du linge de la maison et s'acquittait de menus travaux de broderie pour le village.
Ils n'avaient pas touché à ce qu'ils appelaient entre eux « l'argent de New York ». Pendant longtemps, ils considérèrent que cet argent devait être mis à profit pour acheter une maison. Pour l'heure, il fallait se serrer la ceinture et patienter, mais dès qu'une opportunité s'offrirait, ils achèteraient. Ils avaient de quoi acheter une maison tout à fait honorable tant la pierre, à cette époque, à Montepuccio, ne valait rien. L'huile d'olive était plus précieuse que les arpents de cailloux du pays.
Un soir, cependant, Carmela releva la tête de son assiette de soupe et déclara :
« Il faut faire autrement.
— Quoi ? demanda Giuseppe.
— L argent de New York, expliqua-t-elle, il faut s en servir pour autre chose que la maison.
— C'est ridicule, dit Domenico. Où vivrons-nous ?
— Et si nous achetons une maison, rétorqua Carmela qui avait déjà pensé à tout cela des heures entières, vous continuerez à suer comme des bêtes tous les jours que Dieu fera pour gagner votre pain. Il ne faudra compter sur rien d'autre. Et les années passeront. Non. Nous avons de l'argent, il faut acheter quelque chose de mieux.
— Comme quoi ? demanda Domenico, intrigué.
— Je ne sais pas encore. Mais je trouverai. »
Le raisonnement de Carmela avait plongé les trois frères dans la perplexité. Elle avait raison. Cela ne faisait aucun doute. Acheter une maison, et puis quoi ? Si au moins on avait assez pour acheter quatre maisons, mais ce n'était pas le cas. Il fallait trouver autre chose.
« Demain, nous sommes dimanche, reprit Carmela, emmenez-moi avec vous. Je veux voir ce que vous voyez, faire ce que vous faites, toute la journée. Je regarderai. Et je trouverai. »
À nouveau, les hommes ne surent que répondre. Les femmes, à Montepuccio, ne sortaient pas ou seulement à des moments bien précis dans la journée. Le matin, très tôt, pour le marché. À la messe - mais depuis la mort de don Carlo, cette sortie n'existait plus. Au moment de la cueillette des olives, à la saison des récoltes dans les champs. Et à l'occasion des fêtes patronales. Le reste du temps, elles restaient chez elles, cloîtrées derrière les murs épais des maisons, à l'abri du soleil et de la convoitise des hommes. Ce que proposait Carmela allait à rencontre de la vie du village, mais depuis le retour d'Amérique, les frères Scorta avaient une confiance totale en l'instinct de leur petite sœur.
« D'accord », dit Domenico.
Le lendemain, Carmela mit sa plus belle robe et sortit, escortée par ses trois frères. Ils allèrent au café où ils burent - comme ils le faisaient chaque dimanche - un café serré qui vous tordait les boyaux et vous faisait palpiter le cœur. Puis ils s'assirent à une table, sur le trottoir, et jouèrent aux cartes.
Carmela était là. Un peu à l'écart. Bien droite sur sa chaise. Elle regardait les hommes passer. Elle observait la vie du village. Ils allèrent ensuite rendre visite à quelques amis pêcheurs. Puis, le soir venu, firent la passeggiata, le long du corso Garibaldi, descendant et remontant l'avenue, saluant ceux qu'ils connaissaient, prenant les nouvelles du jour. Carmela avait passé, pour la première fois de sa vie, une journée entière dans les rues du village, dans ce monde d'hommes qui la dévisageaient avec étonnement. Elle avait entendu les commentaires dans son dos. On s'interrogeait sur sa présence.
On commentait sa tenue. Mais elle se moquait de cela et restait concentrée sur sa mission. Le soir, de retour chez eux, elle enleva ses chaussures avec soulagement. Ses pieds lui faisaient mal. Domenico, debout devant elle, la regardait, en silence :
« Alors ? » demanda-t-il finalement. Giuseppe et Raffaele relevèrent la tête et se turent pour ne rien perdre de sa réponse.
« Les cigarettes, répondit-elle calmement.
— Les cigarettes ?
— Oui. Il faut ouvrir un bureau de tabac à Montepuccio. »
La face de Domenico s'illumina. Un bureau de tabac. Bien sûr.
Montepuccio n'en avait pas. L'épicier vendait quelques cigarettes. Au marché aussi, on en trouvait, mais un vrai bureau de tabac, non, c'était exact, Montepuccio n'en avait pas. Carmela avait observé la vie des hommes durant toute la journée et la seule chose commune entre les pêcheurs du vieux village et les bourgeois du corso, c'était que tous ces hommes tiraient sur de petites cigarettes avec avidité. À l'ombre, à l'heure de l'apéritif, ou en plein soleil, durant le travail, tous fumaient. Il y avait là quelque chose à faire. Un bureau de tabac. Oui. Sur le corso. Carmela en était sûre. Un bureau de tabac.
La main au feu. Il ne désemplirait pas.
Les Scorta s'employèrent à acquérir le bien qu'ils désiraient. Ils achetèrent un local sur le corso Garibaldi. C'était un rez-de-chaussée, une grande pièce vide d'une trentaine de mètres carrés. Ils achetèrent également la cave pour faire la remise. Après cela, il ne leur resta plus rien. Le soir de l'achat du local, Carmela était sombre et muette.
« Qu'y a-t-il ? demanda Domenico.
— Nous n'avons plus un sou pour acheter la licence, répondit Carmela.
— Combien faut-il ? demanda Giuseppe.
— Le prix de la licence n'est rien mais il faut suffisamment d'argent pour soigner le directeur du bureau des licences. Lui offrir des cadeaux. Chaque semaine. Jusqu'à ce qu'il nous l'accorde. Nous n'avons pas assez pour cela. »
Domenico et Giuseppe étaient consternés. Un nouvel obstacle se présentait qu'ils n'avaient pas prévu et qu'ils ne savaient comment surmonter. Raffaele les regarda tous les trois puis leur dit avec douceur :
« L'argent, je l'ai. Et je vous le donne. Je ne veux qu'une chose. Ne me demandez pas d'où il vient. Ni depuis combien de temps je le possède. Ni pourquoi je ne vous en ai jamais parlé. Je l'ai. Il n'y a que cela qui compte. »
Et il posa sur la table une liasse de billets froissés. C était l'argent du père Bozzoni. Raffaele avait vendu la montre. Jusqu'à ce jour il avait toujours porté 1 argent sur lui, sans savoir qu'en faire, n'osant ni le jeter ni le dépenser. Les Scorta explosèrent de joie mais même alors, il ne sentit en lui aucun soulagement. La silhouette folle de Bozzoni dansait encore dans son esprit et lui tordait le ventre de remords.
Avec l'argent de Raffaele, ils travaillèrent à obtenir la licence. Pendant six mois, tous les quinze jours, Domenico quitta Montepuccio et alla jusqu'à San Giocondo à dos d'âne. Il y avait là-bas un bureau du Monopolio di Stato3. Il apportait à son directeur des jambons, des caciocavalli4, quelques bouteilles de limoncello5. Il faisait l'aller-retour, inlassablement. Tout l'argent passait dans l'achat de ces victuailles. Au bout de six mois, l'autorisation fut accordée. Les Scorta étaient enfin propriétaires d'une licence. Ils n'avaient plus rien. Plus un sou de réserve. Simplement les murs d'une pièce vide et un petit bout de papier qui leur donnait le droit de travailler. Il ne restait même plus de quoi acheter le tabac. Les premières caisses de cigarettes, ils les obtinrent à crédit. Domenico et Giuseppe allèrent les chercher à San Giocondo. Ils chargèrent le tout sur l'âne et pour la première fois de leur vie, sur le chemin du retour, il leur sembla que quelque chose commençait enfin.
Ils n'avaient fait jusque-là que subir. Les choix leur avaient été imposés.
Pour la première fois, ils allaient se battre pour eux-mêmes et cette pers-pective les faisait sourire de bonheur.
3 Établissement chargé de la gestion du monopole sur le tabac, équivalent de la SEITA, en France.
4 Fromages typiques des Pouilles, en forme de poire.
5 Alcool de citron.
Les cigarettes, ils les déposèrent sur des caisses en carton. Ils faisaient des piles de cartouches. On eût dit un local de contrebande. Ni comptoir, ni caisse. Rien que la marchandise, à même le sol. La seule chose qui permettait de voir que le bureau était officiellement un dépôt de vente, c'était le panneau en bois qu'ils avaient accroché au-dessus de la porte et sur lequel était écrit Tabaccheria Scorta Mascalzone Rivendita n° 1\ Le premier bureau de tabac de Montepuccio était né. Et c'était le leur. Dorénavant, ils allaient plonger corps et âme dans cette vie de sueur qui leur briserait le dos et les tuerait de fatigue. Une vie sans sommeil. La destinée des Scorta serait liée à ces caisses de tabac qu'ils allaient décharger de l'âne, au petit matin, avant que les travailleurs gagnent les champs et que les pêcheurs reviennent de la mer. Leur vie entière serait liée à ces petites tiges blanches que les hommes tenaient serrées entre leurs doigts et qui rétrécissaient doucement au vent, dans la douceur des soirs d'été. Une vie de sueur et de fumée. Qui commençait là. La chance d'échapper à la misère à laquelle leur père les avait condamnés s'offrait enfin. Tabaccheria Scorta Mascalzone Rivendita n° 1.
Nous sommes restés à Ellis Island neuf jours. Nous attendions qu'un bateau soit affrété pour le retour. Neuf jours, don Salvatore, à contempler ce pays qui nous était interdit. Neuf jours aux portes du paradis. C'est là que pour la première fois j'ai repensé à cet instant où mon père était rentré à la propriété, après sa nuit de confession, à cet instant où il avait passé la main dans mes cheveux. Il me semblait qu'une main à nouveau passait dans mes cheveux. La même qu'autrefois. Celle de mon père. Celle du vent maudit des collines des Fouilles. Cette main me rappelait à elle. C'était la main sèche de la malchance qui condamne, depuis toujours, des générations entières à n'être que des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil, dans ce pays où les oliviers sont plus choyés que les hommes.
Nous sommes montés sur le bateau du retour et l'embarquement n'avait rien à voir avec celui de Naples qui s'était fait dans le tumulte et les éclats de voix. Cette fois, nous avons tous pris place en silence et d'un pas lent de condamné. C'était la lie de la terre qui montait à bord. Les malades de toute l'Europe. Les plus pauvres des pauvres. C'était un hateau de tristesse résignée. Le navire des malchanceux, des damnés qui retournent au pays avec la honte tenace d'avoir échoué. L'interprète n'avait pas menti, le voyage était gratuit. De toute façon, personne n'aurait eu de quoi payer un billet de retour. Si les autorités ne voulaient pas que les gueux s'entassent à Ellis Island, elles n'avaient pas d'autre choix que d'organiser elles-mêmes les voyages. Mais, en revanche, il n'était pas question d'affréter un bateau par pays et par destination. Le paquebot des refusés traversait l'Atlantique et, une fois en Europe, desservait lentement, un à un, les principaux ports où il déposait sa cargaison humaine.
Ce voyage-là, don Salvatore, fut infiniment long. Les heures passaient sur ce navire comme elles passent dans un hôpital, au rythme lent du goutte-à-goutte des transfusions. On mourait dans les dortoirs. On agonisait, de maladie, de déception, de solitude. Ces êtres abandonnés de tout avaient du mal à trouver une raison de vivre à laquelle s'accrocher. Ils se laissaient souvent glisser dans la mort avec un sourire vague, heureux, au fond, de mettre un terme à cette succession d'épreuves et d'humiliations qu'avait été leur vie.
Étrangement, je repris des forces. La fièvre tomba. Je pus bientôt aller d'un point à un autre du pont. Je dévalais les escaliers, je longeais les couloirs. J'étais partout. Passant d'un groupe à un autre. En quelques jours, je fus connue de tous - quels que soient leur âge et leur langue. J'occupais mes journées à rendre de petits services. Repriser des chaussettes. Trouver un peu d'eau pour le vieil Irlandais ou un acquéreur pour la Danoise qui voulait se séparer d'une petite médaille en argent et désirait, en échange, une couverture. Je connaissais tout le monde par son nom, ou son surnom.
J'épongeais le front des malades. Je préparais à manger pour les vieux. On m'appelait « la petite ». Je mis à contribution mes frères. Je leur donnais des instructions. Ils déplaçaient les mala- des sur le pont les jours de beau temps. Ils distribuaient Veau dans les dortoirs. Nous étions tour à tour messagers, commerçants, aides-soignants, confesseurs. Et petit à petit, nous avons réussi à améliorer notre sort. Nous gagnions quelques sous, quelques privilèges. D'où venaient les ressources ? La plupart du temps, des morts.
Les décès étaient nombreux. Il était acquis que le peu de choses que les moribonds laissaient derrière eux allaient à la communauté. Il eût été difficile de faire autrement. Les infortunés retournaient pour la plupart dans un pays où plus personne ne les attendait. Ils avaient laissé les leurs en Amérique ou dans des terres qu'ils n'avaient pas l'intention de fouler à nouveau. Allait-on envoyer les quelques pièces qu'ils cachaient dans leurs nippes à une adresse où elles n'arriveraient jamais ? Le butin était redistribué à bord. Souvent les hommes d'équipage se servaient en premier.
C'est là que nous intervenions. Nous nous débrouillions pour que l'équipage soit prévenu le plus tard possible, et nous faisions le partage, dans l'obscurité des fonds de cale. C'étaient de longs pourparlers. Si le défunt avait une famille à bord, tout allait aux survivants, mais dans le cas contraire -
qui était le plus fréquent - on essayait d'être équitable. Nous mettions parfois des heures à nous mettre d'accord sur l'héritage de trois bouts de ficelle et d'une paire de chaussures. Je ne m'occupais jamais d'un malade en pensant à sa mort prochaine et aux bénéfices que je pourrais en tirer. Je vous le jure.
Je le faisais parce que je voulais me battre et que c'était le seul moyen que j'avais trouvé.
Je m'occupais particulièrement d'un vieux Polonais que j'aimais bien. Je n'ai jamais réussi à dire son nom en entier, Korniewski ou Korzeniewki... Je l'appelais « Korni ». Il était petit et sec. Il devait avoir soixante-dix ans. Son corps l'abandonnait doucement. On lui avait déconseillé, à l'aller, de tenter sa chance. On lui avait expliqué qu'il était trop vieux. Trop faible. Mais il avait insisté. Il voulait voir ce pays dont tout le monde parlait. Ses forces ne tardèrent pas à décliner. Il gardait des yeux rieurs mais maigrissait à vue d'œil. Il me murmurait parfois à l'oreille des mots que je ne comprenais pas mais qui me faisaient rire, tellement ces sons ressemblaient à tout sauf à une langue.
Korni. C'est lui qui nous sauva de la misère qui nous rongeait la vie. Il est mort avant que nous n'arrivions en Angleterre. Il mourut une nuit où le roulis était doux. Au moment où il se sentit partir, il m'appela à ses côtés et me tendit un petit chiffon fermé d'une cordelette. Il prononça une phrase que je ne compris pas, puis, renversant sa tête sur sa couche, les yeux ouverts, il se mit à prier, en latin. J'ai prié avec lui, jusqu'au moment où la mort lui a volé son dernier souffle.
Dans le chiffon, il y avait huit pièces d'or et un petit crucifix en argent.
C'est cet argent qui nous a sauvés.
Peu après la mort du vieux Korni, le bateau a commencé sa descente dans les ports d'Europe. Il accosta tout d'abord à Londres, puis mouilla au Havre, repartit pour la Méditerranée où il s'arrêta à Barcelone, à Marseille et enfin à Naples. À chacune de ces escales, le bateau se vidait de ses passagers crasseux et s'emplissait de marchandises. Nous avons profité de ces étapes pour faire du commerce. À chaque arrêt, le bateau restait deux ou trois jours à quai, le temps que les cargaisons soient montées et que l'équipage dessoûle. Nous profitions de ces précieuses heures pour acheter quelques marchandises. Du thé. Des casseroles. Du tabac. Nous choisissions ce qui était le plus typique du pays et nous profitions de l'escale suivante pour le revendre. C'était un commerce ridicule, sur des sommes dérisoires, mais nous avons accumulé ce minuscule trésor avec minutie. Et nous sommes arrivés à Naples plus riches qu'à notre départ.
C'est ce qui compte, don Salvatore. C'est ma fierté. Nous sommes revenus plus riches que nous n'étions partis. J'ai découvert que j'avais un don, le don du commerce. Mes frères n'en revenaient pas. C'est ce petit trésor, arraché à la crasse et à la débrouille, qui nous a permis de ne pas crever comme des bestiaux dans la foule épaisse de Naples à notre retour.
V
LE BANQUET
La nuit était tombée. Carmela tira le rideau de fer. Elle ne voulait plus être dérangée. « Il y aura certainement encore quelques clients tardifs mais avec un peu de chance, se dit-elle, lorsqu'ils verront la devanture à moitié baissée, ils n'insisteront pas. » De toute façon, s'ils appelaient, s'ils frappaient, elle était décidée à ne pas répondre. Elle avait quelque chose à faire et ne voulait pas être dérangée. Elle passa derrière le comptoir et, avec nervosité, ses mains se saisirent de la boîte en bois qui lui servait de caisse. «
Normalement, il devrait y avoir le compte », pensa-t-elle. Elle ouvrit la boîte et ses doigts plongèrent dans la multitude de petits billets froissés, tentant de les mettre en ordre, de les aplatir, de les compter. Ils plongèrent dans cette masse de papier avec la frénésie des pauvres. Il y avait de l'inquiétude dans ses gestes. Elle attendait avec terreur un verdict. Y aurait-il suffisamment ?
D'ordinaire, elle faisait sa caisse une fois rentrée chez elle. Sans aucune impatience. Elle savait bien, au jugé, si la journée avait été bonne ou non, et elle n'éprouvait aucune hâte à se le voir confirmer par le compte exact des billets. Mais ce soir, c'était différent. Ce soir, oui, elle était sur sa caisse, dans la pénombre de sa boutique, comme un voleur sur son butin.
« Cinquante mille lires », murmura-t-elle enfin, lorsqu'un petit tas de billets ordonnés trôna devant elle. Elle prit la liasse et la mit dans une enveloppe, puis versa le reste de ce que contenait la boîte dans le porte- monnaie en tissu qui lui servait à transporter la recette journalière.
Alors seulement, elle ferma le tabac, avec les gestes rapides et nerveux des conspirateurs.
Elle ne prit pas le chemin de la maison. Elle tourna dans la via dei Martiri et marcha d'un pas pressé. Il était une heure moins dix du matin. Les rues étaient vides. Lorsqu'elle arriva sur le parvis de l'église, elle constata avec satisfaction qu'elle était la première. Elle ne voulut pas s'asseoir sur un des bancs publics. Elle eut à peine le temps de faire quelques pas. Un homme approcha enfin. Carmela se sentit comme une petite fille face au vent. Il la salua avec courtoisie, en hochant la tête. Elle était nerveuse. Elle ne voulait pas que cette entrevue s'éternise, craignant qu'on les aperçoive à cette heure incongrue et que le village se mette à jaser. Elle sortit l'enveloppe qu'elle avait préparée et la tendit à son interlocuteur.
« Voilà pour vous, don Cardella. Comme convenu. »
L'homme sourit et glissa l'enveloppe dans la poche de son pantalon en lin.
« Vous ne comptez pas ? » demanda-t-elle avec éton- nement.
L'homme sourit à nouveau - signe qu'il n'avait pas besoin de ce genre de précaution -, puis la salua et disparut.
Carmela resta là. Sur le parvis. Tout cela n'avait duré que quelques secondes. Elle était maintenant seule. Tout était fini. Ce rendez-vous qui l'avait obsédée pendant des semaines, cette échéance qui l'avait privée de sommeil des nuits entières venait de passer sans que rien dans le vent du soir ou dans le bruit des rues marque cet instant d'une empreinte particulière. Et pourtant, elle le sentait, son destin venait de prendre un tour nouveau.
Les Scorta avaient emprunté beaucoup d'argent pour pouvoir faire vivre le tabac. Depuis qu'ils s'étaient lancés dans cette aventure, ils n'avaient cessé de s'endetter. C'est Carmela qui s'occupait des finances. Sans rien dire à ses frères, elle avait plongé dans le cercle vicieux de l'usure. Les créanciers, à cette époque, à Montepuccio, pratiquaient leur métier de façon simple. On se mettait d'accord sur une somme, sur un taux et sur une date pour le remboursement. Le jour dit, on apportait l'argent. Il n'y avait ni papier ni contrat. Aucun témoin. Que la parole donnée et la foi en la bonne volonté et en l'honnêteté de son interlocuteur. Malheur à qui n'honorait pas ses dettes.
Les guerres de famille étaient sanglantes et interminables.
Don Cardella était le dernier créancier de Carmela. Elle avait fait appel à lui plusieurs mois auparavant pour rembourser l'argent qu'elle avait emprunté au propriétaire du café du corso. Don Cardella avait été son tout dernier recours. Il l'avait tirée d'affaire, moyennant quoi il avait récupéré plus du double de ce qu'il lui avait prêté, mais c'était la règle et Carmela n'y trouvait rien à redire.
Elle regarda la silhouette de son dernier créancier disparaître au coin de la rue et sourit. Elle aurait pu hurler et danser. Pour la première fois, le bureau de tabac était à eux, pour la première fois, il leur appartenait en propre. Les risques de saisie s'éloignaient. Plus d'hypothèques. Dorénavant, ils travailleraient pour eux.
Et chaque lire gagnée serait une lire pour les Scorta. « Nous n'avons plus de dettes. » Elle se répéta cette phrase jusqu'à sentir une sorte de vertige la saisir. C'était comme d'être libre, pour la première fois.
Elle pensa à ses frères. Ils avaient travaillé sans compter. Giuseppe et Domenico s'étaient occupés des travaux de maçonnerie. Ils avaient construit un comptoir. Refait le sol. Blanchi l'intérieur à la chaux. Petit à petit, année après année, le local avait pris forme et vie. Comme si ce lieu froid, fait de vieilles pierres, se nourrissait de la sueur des hommes pour éclore. Plus ils travaillaient et plus le tabac était beau. Les hommes sentent cela. Qu'il s'agisse d'un commerce, d'un champ ou d'une barque, il existe un lien obscur entre l'homme et son outil, fait de respect et de haine. On en prend soin. On l'entoure de mille attentions et on l'insulte dans ses nuits. Il vous use. Il vous casse en deux. Il vous vole vos dimanches et votre vie de famille, mais pour rien au monde on ne s'en séparerait. Il en était ainsi du bureau de tabac et des Scorta. Ils le maudissaient et le vénéraient tout à la fois, comme on vénère qui vous fait manger et comme on maudit qui vous fait vieillir prématurément.
Carmela pensait à ses frères. Ils avaient donné leur temps et leur sommeil.
Et cette dette-là, elle le savait, elle ne pourrait jamais s'en affranchir. Cette dette-là, rien ne la rembourserait.
Elle ne pourrait même pas leur faire part de son bonheur car il faudrait pour cela parler des dettes qu'elle avait contractées, des risques qu'elle avait pris et elle ne voulait pas le faire. Mais elle avait hâte d'être à leurs côtés.
Demain, dimanche, elle les verrait tous. Raffaele avait lancé une étrange invitation. Une semaine plus tôt, il était passé pour dire qu'il conviait tout le clan - les femmes, les enfants, tout le monde - au lieu-dit Sanacore. Il n'avait pas révélé la raison de cette invitation. Mais demain dimanche, ils se retrouveraient tous là-bas. Elle se le promettait, elle veillerait sur les siens avec plus d'attention que jamais. Elle aurait un geste pour chacun. Elle les entourerait de son affection. Tous ceux à qui elle avait pris du temps. Ses frères. Ses belles-sœurs. Tous ceux qui, pour que vive le tabac, avaient donné un peu de leur force.
Lorsqu'elle arriva devant chez elle, avant de pousser la porte et de retrouver son mari et ses deux fils, elle entra dans le petit local troglodytique attenant à la maison qui leur servait d'écurie. Le vieil âne était là, dans l'air chaud de cette pièce aveugle. L'âne qu'ils avaient ramené de Naples et dont ils n'avaient jamais voulu se débarrasser. Ils l'utilisaient pour transporter le tabac de San Giocondo à Montepuccio. La vieille bête était infatigable. Elle s'était parfaitement acclimatée au ciel des Pouilles et à sa nouvelle vie. À tel point même que les Scorta la faisaient fumer. La brave bête adorait cela et ce spectacle faisait les délices des enfants du village ou de ceux de San Giocondo qui, lorsqu'ils la voyaient arriver, lui faisaient escorte en hurlant :
« E arrivato l'asino fumatore ! L'asino fumatore 6 / » L'âne fumait en effet.
Pas les cigarettes du tabac, c'eût été donner de la confiture aux cochons - et les Scorta étaient trop avares de chacune de leurs cigarettes. Non. Sur la route, ils arrachaient de longues herbes sèches, en faisaient un fagot de l'épaisseur d'un doigt et y mettaient le feu. L'âne tirait dessus tout en marchant. Avec une placidité totale. Rejetant la fumée par les naseaux.
Lorsque la tige rétrécissait et que la chaleur devenait trop intense, il crachait le mégot, crânement, ce qui faisait toujours rire les Scorta. C est pour cette raison qu'ils avaient baptisé leur âne « Muratti », l'âne fumeur de Montepuccio.
Carmela tapa sur les flancs de la bête en lui murmurant à l'oreille : « Merci, Muratti. Merci, caro. Toi aussi tu as sué pour nous. » Et l'âne se prêta avec douceur à ces caresses comme s'il comprenait que les Scorta fêtaient leur liberté et que les journées de travail, dorénavant, n'auraient plus jamais le poids éreintant de la servitude.
6 « L'âne fumeur est arrivé ! L'âne fumeur ! »
Lorsque Carmela entra chez elle et posa les yeux sur son mari, elle vit tout de suite qu'il était dans un état d'agitation anormale. Elle crut un instant qu'il avait appris quelle avait emprunté de l'argent à don Cardella sans lui demander son accord, mais ce n'était pas cela. Ses yeux brillaient de l'exaltation des enfants et non de la lueur laide du reproche. Elle le contempla en souriant et elle comprit, avant même qu'il parle, qu'il avait dû s'enthousiasmer pour un nouveau projet.
Son époux, Antonio Manuzio, était le fils de don Manuzio, avocat et conseiller municipal. Un notable de Montepuccio. Riche. À la tête de centaines d'hectares d'oliviers. Don Manuzio était de ceux qui avaient eu à subir les pillages à répétition de Rocco Scorta Mascalzone. Plusieurs de ses hommes avaient été tués à l'époque. Quand il apprit que son fils voulait se marier avec la fille de ce criminel, il lui intima l'ordre de choisir entre sa famille et cette « pute ». Il avait dit putana, ce qui, dans sa bouche, était aussi choquant qu'une tache de sauce tomate sur une chemise blanche. Antonio choisit et il épousa Carmela, se coupant ainsi de sa famille, renonçant à la vie de bourgeois oisif qui l'attendait. Il épousa Carmela, sans un bien. Sans un sou. Avec un nom, simplement.
« Qu y a-t-il ? » demanda Carmela pour qu'Antonio ait le plaisir de lui raconter ce qui lui brûlait les lèvres. Le visage d'Antonio s'illumina d'une lueur de reconnaissance et il s'écria :
« Miuccia, j'ai eu une idée, dit-il, j'y ai pensé toute la journée. Enfin, j'y pense depuis longtemps, mais, aujourd'hui, j'en suis certain et j'ai pris ma décision. C'est en pensant à tes frères que cela m'est venu... »
Le visage de Carmela s'obscurcit légèrement. Elle n'aimait pas qu'Antonio se mette à parler de ses frères. Elle aurait préféré l'entendre parler plus souvent de ses deux fils, Elia et Donato, mais il ne le faisait jamais.
« Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle à nouveau, avec une pointe de lassitude dans la voix.
— Il faut se diversifier », répondit Antonio.
Carmela ne répondit rien. Elle savait maintenant
ce que son mari allait lui dire. Pas dans le détail, bien sûr, mais elle sentait qu'il allait s'agir d'une de ces idées qu'elle ne pourrait pas partager et cela la rendait triste et maussade. Elle avait épousé un homme à la tête pleine de vent dont les yeux brillaient mais qui déambulait dans la vie comme un funambule. Cela la rendait triste. Et de mauvaise humeur. Mais Antonio était lancé et il fallait maintenant qu'il explique tout.
« Il faut se diversifier, Miuccia, reprit Antonio, regarde tes frères. C'est eux qui ont raison. Domenico a son bar. Peppe et Faelucc' ont la pêche. Il faut penser à autre chose qu'à ces maudites cigarettes.
— Il n'y a que le tabac qui convienne aux Scorta », répondit laconiquement Carmela.
Ses trois frères s'étaient mariés, et tous les trois, en même temps que ce mariage, avaient embrassé une nouvelle vie. Domenico avait épousé un beau jour de juin 1934 Maria Faratella, fille d'une famille aisée de commerçants.
Ce fut un mariage sans passion mais qui apporta à Domenico un confort qu'il n'avait jamais connu. Il ressentait pour cela, à l'égard de Maria, une gratitude qui ressemblait à de l'amour. Avec Maria, il était à l'abri de la pauvreté. Les Fara- tella ne vivaient pas dans le luxe, mais possédaient - outre plusieurs champs d'oliviers - un bar, sur le corso Garibaldi. Désormais, Domenico partageait son temps entre le bureau de tabac et le bar, travaillant selon les jours là où on avait le plus besoin de lui. Quant à Raffaele et Giuseppe, ils avaient épousé des filles de pêcheurs et le métier de la mer leur prenait à eux aussi le plus clair de leur temps et de leur force. Oui, ses frères s'étaient éloignés du bureau de tabac, mais c'était la vie, et qu'Antonio utilise pour qualifier ce changement de destin le terme « diversifier » énervait Carmela.
Cela lui semblait faux et presque sale.
« Le tabac, c'est notre croix, avait repris Antonio tandis que Carmela se taisait. Ou ça le deviendra si nous n'essayons pas de changer. Tu as fait ce que tu avais à faire et tu l'as fait mieux que personne, mais il faut penser à évoluer maintenant. Avec tes cigarettes, tu fais de l'argent, mais tu n'auras jamais ce qui compte vraiment : le pouvoir.
— Que proposes-tu ?
— Je vais me présenter à la mairie. »
Carmela ne put réprimer un éclat de rire.
« Et qui votera pour toi ? Tu n'as même pas l'appui de ta famille.
Domenico, Faelucc' et Peppe. Voilà. Tu peux compter sur ces trois voix et c'est tout.
— Je sais, dit Antonio, blessé comme un enfant mais conscient de la justesse de cette remarque. Il faut que je fasse mes preuves. J'ai pensé à cela.
Ces ignorants de Montepucciens ne savent pas ce qu'est la politique et ne savent pas reconnaître la valeur dun homme. Je dois gagner leur respect.
C'est pour cela que je vais partir.
— Où ça ? demanda Carmela, surprise de tant de détermination chez son grand jeune homme de mari.
— En Espagne, répondit-il. Le Duce a besoin de bons Italiens. Prêts à donner leur jeunesse pour écraser les rouges. Je serai un de ceux-là. Et lorsque je reviendrai, couvert de médailles, ils reconnaîtront en moi l'homme qu'il leur faut pour la mairie, crois- moi. »
Carmela se tut un instant. Elle n'avait jamais entendu parler de cette guerre en Espagne. Ni des projets du Duce concernant cette partie du monde.
Quelque chose en elle lui disait que la place des hommes de la famille n'était pas là-bas. Quelque chose comme un pressentiment viscéral. La vraie bataille des Scorta se jouait ici. À Montepuccio. Et pas en Espagne. En ce jour de 1936, comme en chaque jour de l'année, ils avaient besoin du clan tout entier. Le Duce et sa guerre d'Espagne pouvaient bien faire appel à d'autres hommes. Elle regarda longuement son mari et répéta simplement, à voix basse :
« Il n'y a que le tabac qui convienne aux Scorta. »
Mais Antonio n'écoutait pas. Ou plutôt sa décision était prise et il avait déjà les yeux brillants de l'enfant qui rêve à des pays lointains.
« Aux Scorta, peut-être, dit-il. Mais je suis un Manuzio. Et toi aussi, depuis que je t'ai épousée. »
Antonio Manuzio avait pris sa décision. Il était résolu à partir en Espagne.
A se battre aux côtés des fascistes. Il voulait parfaire son éducation politique et embrasser cette nouvelle aventure.
Il expliqua encore, et jusque tard dans la nuit, pourquoi cette idée était rayonnante et comment, à son retour, il bénéficierait nécessairement de l'aura des héros. Carmela ne l'écoutait pas. Son grand jeune homme de mari continua à lui parler de la gloire fasciste et elle s'endormit.
Le lendemain, elle s'éveilla saisie de panique. Elle avait mille choses à faire. Se changer. Habiller les deux enfants. Faire son chignon. Vérifier que la chemise blanche qu'Antonio avait choisie était bien repassée. Gominer Elia et Donato, les parfumer pour qu'ils soient beaux comme des sous neufs.
Ne pas oublier son éventail - car la journée était chaude et l'air ne tarderait sûrement pas à être suffocant. Elle était dans la même nervosité que s'il s'était agi de la communion de ses fils ou de son propre mariage. Il y avait tant de choses à faire. Ne rien oublier. Et tenter de ne pas être en retard. Elle allait d'un point à un autre de la maison, une brosse à la main, une épingle entre les lèvres, cherchant ses chaussures et maudissant sa robe qui semblait avoir rétréci et qu'elle avait du mal à boutonner.
Enfin, la famille fut prête. Il ne restait plus qu'à partir. Antonio redemanda une nouvelle fois où était le rendez-vous et Carmela répéta « Sanacore ».
«Mais où nous emmène-t-il ? » s'inquiéta Antonio. « Je ne sais pas, répondit-elle, c'est une surprise. » Ils partirent donc, quittant les hauteurs de Montepuccio, pour longer la route côtière jusqu'au lieu-dit. Ils s'engagèrent alors sur un petit chemin de contrebande qui les mena à une sorte de terre-plein qui dominait la mer. Ils restèrent là, un temps, indécis, ne sachant plus où aller, lorsqu'ils découvrirent un panneau en bois sur lequel était écrit
Trabucco Scorta et qui indiquait un escalier. Au bout d'une interminable descente, ils arrivèrent à une vaste plateforme en bois, accrochée à la falaise, qui surplombait les vagues. C'était un de ces trabucchi dont est parsemée la côte des Pouilles. Ces plateformes de pêche ont l'air de grands squelettes de bois. Des amas de planches blanchies par le temps qui s'accrochent à la roche et qui semblent ne jamais devoir survivre à la tempête. Et pourtant, ils sont là. Depuis toujours. Dressant leur long mât au-dessus de l'eau. Résistant au vent et à la rage des vagues. On les utilisait autrefois pour pêcher sans avoir à prendre la mer. Mais les hommes les ont abandonnés et ce ne sont plus que d'étranges vigies qui fixent les flots en craquant sous le vent. On les croirait construits de bric et de broc. Et pourtant ces tours incertaines de planches résistent à tout. Sur la plateforme, c'est un fouillis indémêlable de cordes, de manivelles et de poulies. Lorsque les hommes sont à la manœuvre, tout craque et se tend. Le trabucco remonte ses filets avec lenteur et majesté tel un grand homme maigre qui plonge les mains dans l'eau et les remonte lentement comme s'il portait les trésors de la mer.
La famille de la femme de Raffaele possédait ce trabucco. Cela, les Scorta le savaient. Mais jusqu'à présent, il ne s'agissait que d'une structure à l'abandon qui ne servait plus à personne. Un tas de planches et de mâts vermoulus. Depuis plusieurs mois, Raffaele avait entrepris de restaurer le
trabucco. Il le faisait le soir après sa journée de pêche. Ou les jours de gros temps. Toujours en cachette. Il avait travaillé avec acharnement et, pour surmonter les instants de découragement face à l'ampleur de la tâche, il avait pensé à la surprise que ce serait pour Domenico, Giuseppe et Carmela de découvrir cet endroit, entièrement neuf et praticable.
Les Scorta n'en revenaient pas. Non seulement une étrange sensation de solidité se dégageait de cet amas de bois, mais tout avait été décoré avec goût et coquetterie. Leur surprise grandit encore lorsqu'ils s'avancèrent et découvrirent qu'au centre de la plateforme, au milieu des cordes et des filets, trônait une énorme table sur laquelle avait été disposée une belle nappe blanche brodée à la main. D'un coin du trabucco montaient des odeurs de poissons et de laurier grillés. Raffaele sortit la tête d'un renfoncement où il avait installé un four à bois et un gril, un vaste sourire sur le visage, et hurla :
« Asseyez-vous ! Bienvenue au trabucco ! Asseyez- vous !» Et à chaque question qu'on lui posait en l'embrassant, il riait avec un air de conspirateur.