Seul le prince Turki, ancien chef des services secrets durant vingt-cinq ans et véritable parrain d’Ousama Bin Laden, échappait à cette hécatombe. Probablement parce qu’il détenait trop de secrets compromettants impliquant les membres de la famille royale. Démis de ses fonctions par le prince héritier Abdallah, dix jours avant le septembre, il occupe depuis 2002 le poste d’ambassadeur du Royaume saoudien à Londres.
Sept mois plus tard, le « cinquième homme » mourut à son tour dans des circonstances tout aussi mystérieuses. Le 20 février 2003, le maréchal pakistanais Ali Mir, sa femme et quinze de ses proches disparurent dans l’accident de leur Fokker qui s’écrasa près de Kohat, la province frontalière au nord-ouest du pays. Le temps était dégagé, la visibilité parfaite et l’appareil venait de subir une révision. Aucune enquête officielle ne fut ouverte.
Les révélations de Posner n’ont fait l’objet d’aucun démenti convaincant et, comme pour appuyer ses pro- pos, l’examen des derniers mois de la vie du prince Ahmed jette un trouble. Le 7 mai 2002, il se trouve dans les tribunes de l’hippodrome de Lexington, au Kentucky, pour assister à la victoire du cheval War Emblem portant ses couleurs. Il s’agit de son premier retour sur le lieu d’où il a été évacué huit mois plus tôt. Il est venu à bord de son Boeing 727 luxueusement aménagé. Il confiera après la course : « C’est un honneur pour moi d’être le premier Arabe à gagner le Kentucky Derby », et il ajoute une remarque qui avec le recul prend un certain relief : « Le public américain me traite mieux que je ne suis traité en Arabie saoudite. » Son comportement public avait pourtant choqué tous les observateurs. Jimmy Breslin écrivit dans Newsday : « Il jubilait à la pensée des millions que la course venait de lui rapporter et ce en présence de Ladder 3 [une compagnie de pompiers new- yorkaise présente dans les tours du World Trade Center et qui assistait à l’événement hippique]. J’aurais apprécié que le prince Ahmed nous fasse savoir qu’il était désolé de ce qui était arrivé et demande ce qu’il pourrait faire pour aider, après les dommages infligés par Bin Laden. » Visiblement, la tragédie du 11 septembre obsédait moins le prince que l’éventualité de gagner la « triple course », les trois épreuves hippiques les plus cotées de l’année. Cependant, le 8 juin, quand son cheval se présenta au départ, à Belmont Stoke, le prince était inexplicablement absent. La veille, il prévint son entraîneur, d’un bref coup de téléphone, qu’il était retenu à Riyad par des obligations. Depuis cette date, il semble que plus personne n’ait pu entrer en contact avec lui. Dix semaines plus tard, le 22 juillet, son cœur avait lâché. 

Pendant la tragédie, les affaires continuent

La disparition du prince Ahmed survenait un an presque exactement après la mort tout aussi inexpliquée de son frère aîné. Le prince quadragénaire Fahd Bin Salman était en effet décédé le 25 juillet 2001… d’une crise cardiaque.
Deux mois après son décès, alors que les décombres du World Trade Center fumaient encore, les milieux d’affaires américains courtisaient avec assiduité les dirigeants saoudiens. La mariée était en effet fort bien dotée. Les compagnies pétrolières et gazières rêvaient au nouveau projet d’exploitation de gaz, évalué à milliards de dollars, que le prince héritier Abdallah négociait avec elles, par l’intermédiaire du cabinet de James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat de Bush père, et son associé au sein du fonds d’investissement Carlyle. Le puissant cabinet d’avocat Baker Botts, installé à Houston, possédait un bureau à Riyad où il était devenu un partenaire quasi incontournable pour tous les contrats importants négociés avec les Saoudiens. James Baker comme son ami George Bush recueillaient de fructueux dividendes pour le rôle qu’ils avaient joué durant la première guerre du Golfe, en protégeant le royaume saoudien.

En août 2001, un mois seulement avant les attentats, un des collaborateurs de James Baker, George Goolsby, affirmait que le cabinet était « excité » par l’ouverture à des firmes internationales du secteur gazier saoudien et qu’il était « impliqué avec deux à trois clients dans la seconde phase du projet ». Quelques semaines plus tard, l’ancienne firme du président Cheney, Halliburton, également cliente du cabinet Baker, signait un contrat d’un montant de 140 millions de dollars pour le développement des champs pétrolifères saoudiens. Un autre événement, discret mais révélateur, illustrait l’emprise de Baker et Bush sur les relations américano-saoudiennes et soulignait amèrement que même « pendant la tragédie les affaires continuaient ». Le septembre, onze jours seulement après le drame, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Arabie Saoudite, Robert Jordan, choisi par George W. Bush, voyait sa nomination confirmée par le Sénat. Avocat au sein du cabinet Baker, il avait conseillé l’actuel président quand sa compagnie pétrolière, Harken, renflouée par les Saoudiens, traversait de grosses difficultés. Lors de son audition devant les sénateurs, Jordan témoigna, accompagné de James Dothy, un autre partenaire du cabinet Baker, qui avait assuré le montage juridique du rachat, par George W. Bush, de l’équipe de base-ball des Texas Rangers.
En progressant dans mes recherches, je découvrais que tous les secteurs, y compris les plus sensibles et les plus stratégiques, faisaient l’objet d’accords entre responsables américains et saoudiens. Ce n’était pas une nouveauté. Au milieu des années 70, j’avais constaté que les mutations importantes correspondaient rarement aux chronologies officielles. A l’époque, la détente Est-Ouest avait remplacé la guerre froide. Une vision manichéenne et belliqueuse des problèmes internationaux avait été éliminée au profit d’une approche plus sophistiquée reposant sur la stabilisation et la réduction des conflits. La crise de Cuba, en 1962, était apparue à la fois comme le premier duel nucléaire Moscou-Washington et le dernier risque d’affrontement direct entre les deux superpuissances.

Mais cette nouvelle donne diplomatique n’avait pas réduit d’un iota la fabrication et les ventes d’armes qui constituaient une activité commerciale prioritaire. En 1975, le chiffre d’affaires réalisé conjointement par le complexe militaro-industriel occidental et les « mangeurs d’acier soviétiques » (c’est ainsi que l’on surnommait les industries d’armement soviétiques) atteignait 300 milliards de dollars. Le montant des fournitures consacrées à l’OTAN s’élevait à 150 milliards de dollars ; celles destinées au Pacte de Varsovie à 110 milliards de dollars. Les grandes firmes américaines du secteur se nommaient déjà Northrop, Lock-heed, Boeing ou encore General Electric, Hughes Aircraft. Le Pentagone, qui coopérait étroitement avec elles, pouvait compter sur les services de plus de quatre cents personnes, appartenant à des groupes de pression ou encore sénateurs et représentants implantés dans des organismes clés comme la Commission de l’énergie atomique, le Comité sénatorial pour les relations avec l’étranger et le Comité pour les affaires internationales de la Chambre des représentants. Six mille personnes exerçaient un travail de promotion et de lobbying en faveur des derniers modèles de rockets ou des récentes modifications apportées au système de mise à feu des ogives nucléaires. Dans cette course au profit, l’extrême sophistication du matériel produit annulait toute conclusion belliqueuse entre les deux grands. Il s’agissait essentiellement de décrocher des contrats pour obtenir la fabrication ou la vente de matériels qui seraient périmés quelques années plus tard, lors de leur mise en service, et qu’il faudrait immédiatement remplacer.

J’avais même découvert que le 25 février 1976, le ministère de la Défense américain avait fini par admettre, du bout des lèvres, que les Etats-Unis fabri- quaient depuis 1972 en Union soviétique les roulements à billes miniatures indispensables à la mise au point du système de guidage qui équipait les missiles balistiques MIRV à têtes multiples. Là encore, la décision de rompre avec la politique d’embargo reposait uniquement sur des considérations commerciales.
Selon le Pentagone, plusieurs compagnies italiennes et suisses, contractants de l’OTAN, fabriquaient sur place des pièces semblables et approvisionnaient depuis plusieurs années les Soviétiques.
J’évoque ce souvenir parce qu’il est absolument identique à ce que j’ai découvert trente ans plus tard en enquêtant sur les morts mystérieuses à un an d’intervalle des deux princes Salman.

Satellites espions aux plus offrants

Lors d’un séjour en Israël, au début de l’année 2004, pour la préparation de ce livre, j’avais eu entre les mains une analyse publiée par un chercheur, Gerald Steinberg, travaillant pour le Centre Begin-Sadate surles études stratégiques, rattaché à l’université de BarIlan. Ce travail remontait à février 1998 mais contenait de précieuses informations sur les affrontements feutrés entre Israël et les Etats-Unis pour l’utilisation et la vente de satellites espions. L’étude de Steinberg portait un titre rébarbatif : « Double utilisation des satellites commerciaux à imagerie haute résolution» (Dual Use Aspects of Commercial High-Resolution Imaging Satellites), mais révélait dès les premières lignes les inquiétudes de l’Etat hébreu : « Les récents changements survenus dans les capacités technologiques des systèmes d’image commerciale et les évolutions de la politique américaine ont aussi conduit Israël à examiner les implications qui en découleraient pour les Etats concernés. Les responsables israéliens ont réalisé que les Etats arabes et l’Iran, aussi bien que les groupes terroristes, seraient en mesure d’exploiter ces images à haute résolution pour obtenir des renseignements extrêmement détaillés sur les capacités et les mouvements israéliens, mais aussi de cibler des sites israéliens avec un haut degré de précision, particuliè- rement si ces images étaient combinées avec des missiles balistiques ou de croisière extrêmement précis. En décembre 1989, quelques mois avant l’invasion du Koweït, l’Irak lança un missile à trois étages, le Al Abid, et le gouvernement de Bagdad déclara qu’il s’agissait d’un test de sa capacité d’indépendance en matière spatiale. »

L’étude évoquait ensuite l’étroitesse du territoire israélien, qui le rendait particulièrement vulnérable aux images haute résolution obtenues à partir de satellites espions. Puis elle détaillait les deux principales étapes qui avaient marqué une inflexion de l’attitude améri- caine. En 1992, l’administration de Bush père fit voter le Land Remote Sensing Policy Act. Immédiatement après, les Emirats arabes unis se portèrent acquéreurs d’un satellite. Le 19 novembre 1992, le Jerusalem Post écrivit que les responsables israéliens étaient scandalisés par la vente possible d’un supersatellite espion américain à un Etat arabe. L’article rapportait les propos d’un officiel du ministère de la Défense, déclarant : « Depuis des années, nous réclamons aux Américains qu’ils nous fournissent beaucoup plus de photos détaillées en provenance de leurs satellites et souvent nous avons essuyé des refus, même quand les Scud irakiens tombaient sur Tel-Aviv… Les Américains ont également fait leur possible pour nous refuser toute aide dans la construction de notre propre satellite de reconnaissance. Et maintenant, ils vont fournir aux Arabes des jumelles qui leur permettront d’observer chaque mouvement militaire sur notre territoire. »

L’achat du satellite, convoité par les Emirats arabes, était appuyé par le ministère du Commerce américain. Sur le point de se conclure, il fut au dernier moment bloqué par le Département d’Etat, en grande partie pour calmer l’indignation israélienne.
Mais cet enjeu hautement stratégique allait connaître un nouveau rebondissement qui conduisit à des alliances périlleuses. En 1994, la décision présidentielle n° 23, prise par Bill Clinton, autorisait des firmes privées à développer, lancer et vendre des satellites reproduisant des images haute résolution. En janvier 1997, le ministère du Commerce avait délivré des licences à neuf compagnies américaines, certaines associées à des partenaires étrangers, pour onze types de satellites, pourvus d’un large éventail de capacités techniques. Le NRO qui jusqu’alors avait la haute main sur les satellites espions se trouvait privé d’une partie de ses prérogatives. En théorie, désormais, n’importe quel pays en mesure de payer pouvait s’offrir les services de satellites espions, obtenir les images haute résolution les plus précises sur le potentiel militaire de ses ennemis et ainsi influer sur le « cours des armes ». La décision prise par Clinton en 1994 ouvrait une véritable brèche dans laquelle s’engouffra, la même année, une société saoudienne du nom d’Eirad. Elle cherchait à acquérir une participation majoritaire dans Eyeglass (devenue Orbview). Cette société installée à Dulles, près de Washington, à proximité du NRO, au 21700 Atlantic boulevard, fabriquait « pour les agences gouvernementales américaines et aussi pour des clients commerciaux et scientifiques » une gamme de produits allant des lanceurs de satellites aux satellites eux-mêmes, placés sur orbite basse et destinés à des missions scientifiques et militaires. Dans son rapport d’activité, la firme précisait qu’elle avait lancé son premier satellite Observer 1 destiné à la NASA en avril 1995 et qu’elle avait acquis, le 31 décembre 1998, les « droits mondiaux pour distribuer et vendre l’imagerie de Radarsat 2 (The Radar Sat License), “la génération suivante” de satellites commerciaux pourvus d’images radar haute résolution dont nous attendons qu’elle soit opérationnelle au début de l’année 2002. A la différence de la technologie reposant sur l’imagerie optique, la technologie radar permet de recueillir des images de nuit et par toutes les conditions météorologiques. Radar Sat 2 disposera de capacités de multipolarisation sans équivalent qui permettent d’obtenir sous terre et sous l’eau des précisions à partir d’images aussi bien horizontales que verticales. Cette technologie unique peut être utilisée pour repérer à la surface de la terre des détails tels que la circulation des plaques de glace, l’infiltration du pétrole ou encore des objets métalliques beaucoup plus efficacement que les systèmes optiques classiques ».

Israël menacé

Eirad, la compagnie saoudienne qui voulait s’assurer une participation d’importance dans Orbview, souhaitait en contrepartie la construction d’une station de guidage à Riyad et l’exclusivité des droits de couverture pour toutes les photos satellites prises au-dessus de l’ensemble de la zone du Moyen-Orient. La société affirmait que son principal utilisateur serait le ministère de la Défense saoudien. En réponse, selon l’analyse de Gerald Steinberg, le gouvernement israélien fit savoir qu’une telle décision fournirait aux Etats arabes, y compris l’Irak, des informations hautement sensibles qui menaceraient la sécurité d’Israël et ses intérêts vitaux. Le 2 août 1994, signe des pressions saoudiennes qui s’exerçaient sur elle, l’administration Clinton demanda à Israël de ne pas s’opposer à l’accord passé par Orbview, qui prévoyait que la firme saoudienne détiendrait 20 % de son capital. Tel-Aviv répliqua en évoquant le rôle négatif joué par l’Arabie Saoudite dans l’instabilité régionale, sa contribution au conflit israélo-palestinien et le soutien qu’elle apportait aux groupes islamistes radicaux ; un argument défendu par soixante sénateurs et bon nombre de membres de la Chambre des représentants qui tous exprimaient leur inquiétude sur le transfert d’un système qui « serait capable de recevoir et distribuer à travers le Moyen-Orient des images de qualité en provenance d’Israël, prises par un satellite espion ». Le sénateur Bingaman déclara notamment : « C’est franchement écœurant. Notre industrie ne peut pas et ne devrait pas essayer de réaliser des profits en fournissant des images satellites d’Israël à la Syrie, à la Libye, à l’Irak et à l’Iran. Si ces pays pensent que ce marché leur sera autorisé, alors ils connaissent mal le Congrès. »

En réponse, les responsables d’Orbital Sciences Corporation, la firme qui contrôlait Orbview, firent observer que même si Eirad détenait une position d’actionnaire, sa marge de manœuvre serait limitée par les contraintes imposées par les lois américaines et les règles d’obtention des licences. Au terme d’un échange de lettres entre le ministère du Commerce américain et les responsables d’Orbview, la firme acceptait d’exclure le territoire d’Israël des zones visionnées et de placer sur le satellite un système qui interdirait l’enregistrement de telles images.
Le gouvernement israélien considérait ces garanties comme trop vagues et le Premier ministre Itzak Rabin estimait qu’il s’agissait là d’un dossier prioritaire. Au début de l’année 1996, Clinton et Rabin parvinrent enfin à un accord. Les Etats-Unis acceptaient de restreindre le rôle des Saoudiens en leur refusant notamment la possibilité de contrôler la trajectoire du satellite à partir du sol et en bloquant la vente de software permettant l’agrandissement des images.
Pour Eirad, qui avait acquis en juin 1995 20% d’Orbview (ou plutôt d’Orbimage, son nouveau nom) à un prix extrêmement élevé, c’était la conclusion amère d’âpres négociations. Ce fut aussi probablement pour le propriétaire du consortium saoudien une déception importante. Son nom est mentionné en une ligne dans l’étude de Gerald Steinberg et j’ai sursauté en le décou- vrant : il s’agit du prince Fahd Bin Salman Bin Abdu- laziz, mort un an avant son frère cité dans le financement des attentats du 11 septembre. Cerise sur le gâteau, Eirad et le prince bénéficiaient d’appuis solides auprès d’hommes et d’entreprises étroitement liés au monde de l’espionnage américain.
Les responsables d’Orbital Images, la maison mère qui négociait avec Eirad, étaient en effet en contact avec le NRO et la NSA ; leurs champs de compétence se recoupaient. La firme saoudienne coopérait également avec une société qui fabriquait le software permettant de contrôler les satellites. Son nom, Mitre, une contraction de Massachusetts Institute of Technology and Rand Corporation, deux centres de recherche prestigieux proches de la NSA et du Pentagone, tout comme cette firme. Mitre avait notamment élaboré pour l’US Air Force le premier système de contrôle et de commande destiné à surveiller l’espace aérien américain en temps réel. Exactement ce qui aurait dû fonctionner le septembre lorsque le Norad et le NRO étaient en état d’alerte.

L’homme placé à la tête de ce centre de recherche, alimenté par des fonds publics, est une figure tutélaire du monde du renseignement. En effet, James Schlesinger a dirigé la CIA avant de prendre la tête du Pentagone et il demeure depuis des décennies une personnalité incontournable de Washington. « L’homme détenteur de tous les secrets de la capitale », m’a confié l’un de mes interlocuteurs. Mitre, depuis ses débuts en 1958, a quatre clients principaux : le ministère de la Défense, la FAA (l’administration de l’Aviation fédérale), les agences de renseignement et plus particulièrement la NSA, le NRO et la DIA, ainsi que l’IRS, l’International Revenue Service (l’administration des impôts).
Coïncidence, ses plus récents travaux et innovations portent sur les solutions à apporter aux menaces aériennes, un nouveau système de contrôle pour l’US Air Force et Interlink, un système Intranet permettant de répartir dans le plus grand secret les informations entre les services secrets. En outre, elle travaillait avec les trois principales agences fédérales concernées par les événements du 11 septembre (les services secrets, la FAA et le ministère de la Défense) et ses recherches sont justement axées sur les moyens de neutraliser un tel événement.

Depuis 1995, elle avait un nouveau client par le biais d’Orbimage : Eirad. La firme saoudienne n’aurait jamais dû être en mesure de franchir les procédures de contrôle, en raison des applications « ultrasensibles » qu’elle recherchait : l’acquisition d’un satellite espion ultraperfectionné pouvant constituer une arme de premier choix entre les mains des Saoudiens, mais dont les images recueillies auraient pu également être exploitées efficacement par une organisation terroriste comme Al Qaeda.
Tous les responsables des services de renseignement américains ne pouvaient ignorer le danger représenté par un tel accord. Pourtant, ils l’ont implicitement approuvé, encourageant même la coopération entre les Saoudiens et des sociétés dont les recherches et les programmes sont si secrets, selon un de ses responsables, « que nous cachons même nos découvertes aux dirigeants de nos forces armées ». Pourquoi une telle complaisance ? Enfin, comment interpréter la mort d’une prétendue crise cardiaque du propriétaire d’Eirad, le prince Fahd, en août 2001 , juste avant les attentats du 11 septembre, où le nom de son frère allait être évoqué ? Dernier détail : quatre mois avant sa disparition, la participation d’Eirad n’apparaissait plus dans les comptes d’Orbital ; un élément compromettant effacé. Orbital Image ne fît ni le bonheur d’Eirad ni celui du prince Fahd, mais elle combla enfin ses actionnaires après l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak. Le cours de l’action qui se traînait autour de 3 dollars doubla en quelques jours. Eirad et son propriétaire mystérieusement disparu ne constituaient pas les seules alliances équivoques tissées par Mitre, les services secrets et le Pentagone avec des sociétés et des hommes proches, très proches même à la fois du terrorisme islamique et de Bin Laden, mais aussi de George W. Bush et son administration.

Des associations si charitables

En octobre 2001 les forces spéciales de l’OTAN lancèrent un raid à Sarajevo contre le siège d’une organisation humanitaire saoudienne opérant en Bosnie. La fouille des locaux de la Haute-Commission saoudienne pour l’aide à la Bosnie permit de mettre la main sur des photographies des tours du World Trade Center, prises avant et après les attentats, des ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, détruites en 1998, ainsi que du navire USS Cole frappé à Aden en 2000. Le matériel récupéré comprenait également des cartes de Washington où l’emplacement des bâtiments officiels était souligné, de quoi fabriquer de faux laissez-passer à en-tête du Département d’Etat, ainsi qu’une documentation sur l’utilisation des avions conçus pour pulvériser des insecticides au-dessus des récoltes. Répandre des produits chimiques toxiques par voie aérienne, de préférence au-dessus d’une ville, était un des objectifs des cellules d’Al Qaeda.
Les bureaux abritaient aussi des documents antisé- mites et antiaméricains destinés aux enfants. Ce butin édifiant conduisit à l’arrestation de six Algériens soup- çonnés de préparer un attentat contre l’ambassade des Etats-Unis à Sarajevo. Au cœur de l’Europe les officiels saoudiens poursuivaient leur effort de financement et de recrutement en direction des organisations terroristes qui composaient la nébuleuse Al Qaeda. Un membre du bureau bosniaque de cette organisation avait été en contact téléphonique avec Ousama Bin Laden et son adjoint, le fameux Abu Zubaydah, auteur des révélations.

La Haute-Commission saoudienne pour l’aide à la Bosnie (The Saudi High Commission for Aid to Bosnia) est une pure création de la famille royale saoudienne. Soutenue par le roi Fahd, elle a été créée et financée par son frère, Salman Bin Abdul-Aziz, le tout-puissant gouverneur de Riyad. Le prince Salman ne travaille pas seulement officiellement à la réislamisation de la population bosniaque, il possède une autre caractéristique intéressante. Il était en effet le père du prince Ahmed, mentionné par Zubaydah pour son soutien financier à Al Qaeda et sa connaissance de la préparation du 11 septembre, et du prince Fahd, le propriétaire d’Eirad.
Au début des années 80, alors que le soutien saoudien aux moudjahidin afghans en guerre contre Moscou ne cessait de prendre de l’ampleur, Salman se révéla le plus ferme appui du jeune Ousama Bin Laden, l’aidant à lever des fonds, à recruter des volontaires. Les « sept Sudairis » qui contrôlent le royaume (le roi et ses six frères, dont Salman, petits-fils en lignée directe du roi Ibn Saoud, fondateur du pays) apportaient à Ousama la caution et la légitimité de la famille royale. Toutes les informations que j’ai pu recueillir au cours de cette enquête tendent à prouver que Salman demeure au cœur de cette nébuleuse caritative et financière qui alimente Al Qaeda. Mercy International Relief Organisation, une organi- sation humanitaire saoudienne, joua un rôle crucial dans les attentats de 1998 contre les ambassades américaines. Lors du procès qui se déroula à New York, un des inculpés mentionna Mercy comme l’une des associations charitables servant de façade aux organisations terroristes. Des documents présentés lors du procès démontraient que l’organisation avait acheminé des armes de Somalie au Kenya et Abdullah Moham- med, un des poseurs de bombes à Nairobi, avait déposé huit boîtes contenant de faux documents, dont des pas- seports, au bureau kenyan de Mercy. Une autre organi- sation interdite par le gouvernement de Nairobi après le drame était IIRO, l’International Islamic Relief Organisation, dont un beau-frère de Bin Laden, Muhammad Jamal Khalifa, dirigeait l’antenne aux Philippines qui avait servi à acheminer des fonds destinés au groupe terroriste d’Abu Sayyaf, lié à Al Qaeda. En janvier 1999, la police indienne déjoua deux attentats qui visaient les consulats américains à Calcutta et à Madras. L’homme qui avait préparé l’opération se nommait Sayed Abu Nasri. Ancien employé de l’IIRO, il avait reçu une formation terroriste dans des camps en Afghanistan. Comme plusieurs autres organisations humanitaires saoudiennes, l’IIRO fait partie de la ligue musulmane mondiale, financée et soutenue par le gou- vernement de Riyad. Après le 11 septembre, les responsables américains épinglèrent également Al Wafa, décrite comme collaborant à la nébuleuse Bin Laden. Selon un officiel du ministère de la Justice, « Al Wafa consacrait peu de temps et peu d’argent aux actions humanitaires mais d’énormes sommes à l’achat d’armes ».

Un généreux donateur

Certaines de ces organisations saoudiennes entrete- naient parfois un lien direct avec la famille Bin Laden. John O’Neill, le patron du contre-terrorisme au bureau new-yorkais du FBI, écarté pour excès de zèle en avant de périr dans les attentats, enquêtait sur les acti- vités, aux Etats-Unis, de deux frères d’Ousama, Abdullah et Omar, qui dirigeaient l’Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane (WAPY).

Il reçut l’ordre d’abandonner son enquête et de classer le dossier juste après l’entrée en fonction de George W. Bush. Les enquêteurs du magazine de la BBC, News Night, ont pu vérifier que ce document au FBI était classé « secret » et portait le code d’identification 199-Eye WF 213589. 9 est le numéro de code utilisé par le FBI pour les meurtres, 65, celui pour l’espionnage. Le chiffre accompagne les dossiers concernant les menaces sur la sécurité nationale. Abdullah Bin Laden était le président et trésorier de cette organisation considérée par O’Neill et son équipe comme un relais d’Al Qaeda. Elle avait ses bureaux dans une banlieue paisible de Washington, Falls Church, et les deux frères Bin Laden habitaient à proximité. Quatre des pirates de l’air du 11 septembre, pure coïncidence bien sûr, avaient également résidé à quelques pâtés de maisons.
Curieusement, les comptes de l’organisation mondiale de la jeunesse musulmane ne furent pas bloqués en octobre 2001 par les autorités américaines à la différence de 39 groupes et personnes privées dont les avoirs se furent gelés. On retrouvait sur cette liste infamante un puissant homme d’affaires saoudien, Yasin Al Qadi, dont l’empire économique était aussi vaste et diversifié que les nombreuses associations qu’il finançait. En apprenant la nouvelle, son avocat londonien déclara : « Notre client est horrifié et choqué que son nom soit placé sur cette liste [du Trésor américain]. »
De son bureau, au 11e étage d’un immeuble de Djeddah, offrant une vue imprenable sur la mer Rouge, Al Qadi, 45 ans, confia dans une interview : « Rien n’a été transféré à Bin Laden. C’est un non-sens. » Le communiqué officiel américain le mettant en accusation affirmait : « Il dirige la fondation saoudienne Mufawak. Mufawak est une façade d’Al Qaeda qui reçut les financements de riches hommes d’affaires saoudiens. » Les enquêteurs américains s’intéressaient en fait aux agissements de Yasin Al Qadi depuis plus de dix ans. En juin 1998, le département de la justice avait gelé les avoirs d’une fondation installée à Chicago, l’Institut de littérature coranique, dont l’un des volontaires, Mohamed A. Saleh, vendeur de voitures, avait fait parvenir des fonds au Hamas, considéré par le département d’Etat comme une organisation terroriste. Les éléments produits par le tribunal décrivaient les résultats de l’enquête qui remontaient jusqu’à Al Qadi. En 1991, il avait donné 820 000 dollars provenant d’un compte suisse à cet institut islamique. Pour le « philanthrope » saoudien, cette somme n’était qu’un prêt octroyé au responsable de l’institut pour lui permettre d’« ouvrir un dialogue pacifique entre les civilisations. Les livres que nous aidons à faire publier aideront les Américains à mieux comprendre l’Islam ». Saleh avait été arrêté en janvier 1993 par la police israélienne alors qu’il essayait de franchir le poste de contrôle conduisant à Gaza. Il transportait 100 000 dollars destinés à des cellules du Hamas et les Israéliens trouvèrent 96 400 dollars supplémentaires dans sa chambre d’hôtel de Jérusalem Est. En 1995, il plaida coupable devant un tribunal israélien et reconnut avoir apporté une aide au Hamas, ce qui lui valut d’être placé sur la liste des terroristes dressée par le département du Trésor. Trois ans plus tard, extradé aux Etats-Unis, Saleh revint sur ses aveux. Mais les autorités américaines avaient lancé une procédure sans précédent visant à confisquer 1,4 million de dollars, somme représentant les biens appartenant à Saleh et à l’Institut de littérature coranique. Le prêt de 820 000 dollars consenti par Quadi était englobé dans cette somme.

Plus absurde encore, l’ONU avait financé Muwafak, l’association saoudienne suspectée, dirigée par Al Qadi. Une enquête de la BBC révéla en effet que l’organisation internationale, en 1997, avait fait don de 1,4 million de dollars à un ensemble d’organisations charitables travaillant au Soudan, dont Muwafak. «Nous pensions, confia le responsable de l’enquête, que l’ONU était en mesure d’avoir accès à un certain nombre d’informations émanant des services secrets de ses principaux Etats membres. »
En novembre 2001 le gouvernement turc, à son tour, gela les actifs de deux compagnies d’Istanbul détenues majoritairement par le financier saoudien. L’une d’elles, Caravan Co., s’occupait de commerce et de construction, l’autre de cinéma. Les intérêts d’Al Qadi ne se limitaient pas à ces pays mais s’étendaient également au Kazakhstan, au Pakistan, à la Malaisie, à l’Afrique du Sud et aux Etats-Unis.
Un ancien attaché financier à l’ambassade des Etats- Unis à Riyad, devenu consultant pour les compagnies saoudiennes, estimait que le nom d’Al Qadi placé sur la liste officielle des terroristes conduisait les hommes d’affaires musulmans à quitter les Etats-Unis : « Chacun redoute désormais que son nom soit cité. » Parmi les avoirs américains, désormais gelés, détenus par Al Qadi, on découvre Global Diamond, une compagnie basée à La Jolla en Californie, spécialisée dans la recherche et l’exploitation des diamants. Fondée en 1994 par Johan de Villiers, elle exploite des mines en Afrique du Sud et vend les diamants directement à des marchands privés.

Le président de Global Diamond rencontra Al Qadi à Londres au cours d’une réunion qui rassemblait le responsable d’une banque d’investissement et quelques investisseurs du Golfe, dont deux membres de la famille Bin Laden qui avaient investi dans la compagnie, un an plus tôt, à hauteur de 10 %. Les opérateurs, sur le marché du diamant, sont en général extrêmement prudents et méfiants. Johan de Villiers, le président fondateur de Global Diamond, raconte qu’il accepta l’entrée d’Al Qadi dans son capital à hauteur de 16 % uniquement parce qu’il était chaudement recommandé par la famille Bin Laden. « Ils répondaient de lui », précisa-t-il. A travers News Diamond Company Limited, une société d’investissement off shore qu’il contrôlait, Al Qadi acquit 9 millions d’actions et 16 % de Global Diamond pour un montant de 3 millions de dollars. Un investissement qui allait se révéler peu rentable puisque le cours de l’action chuta de 70 à 8 cents, réduisant les millions à moins de 750 000 dollars.

Un sentiment grisant d’impunité

Yasin Al Qadi, connu aussi sous le nom de Yasin Kahdi et Shaykh Yasin Al Qadi, parle l’anglais avec une légère pointe d’accent et pour De Villiers, qui se souvient de l’avoir rencontré à trois ou quatre reprises, toujours à Londres ou dans les Emirats arabes unis, « il était un homme très plaisant, très agréable et bien élevé ». Interrogé sur ses liens éventuels avec Al Qaeda, il répondit : « Le connaissant, j’en doute sérieusement, mais ce serait un désastre si tel était le cas. 1 » 

1. JCK, Jewelers Circular Keystone, 17.10.2001.

Décrit comme un financier de la terreur, Al Qadi se défendit en accordant le 14 octobre 2001 une interview au quotidien saoudien publié à Londres, Al Sharq al Awsat, dans laquelle il fit deux confidences intéressantes : « J’ai parlé longuement avec Dick Cheney et nous sommes devenus amis […]. Oui, je connais [Ousama] Bin Laden et le vice-président américain est mon ami. » L’évocation dans la même phrase de ses liens avec deux hommes qui incarnent un antagonisme irréductible m’a surpris. Puis j’ai repensé à cette confidence d’un agent du FBI à Washington qui me parlait de la « colère » de certains enquêteurs contraints de « stopper » les enquêtes sur la famille Bin Laden et les élites saoudiennes. Et d’ajouter : « La communauté du renseignement connaît un certain nombre de choses que personne d’autre ne doit savoir. » Encore faudrait-il que tous les enquêteurs aient vraiment envie de les connaître.
Un confrère américain m’a décrit en détail les démarches infructueuses de Michael Wildes, un ancien procureur fédéral, devenu avocat. Il représentait un diplomate saoudien, Mohamed Al Khilewi, qui avait fui son pays en emportant 14 000 documents compro- mettants, extrêmement détaillés, révélant le soutien apporté par des Saoudiens, dont de nombreux officiels, au financement du terrorisme. Wildes avait pris rendez- vous avec des responsables du FBI qui lui répondirent qu’ils n’étaient pas autorisés à lire ces documents. Nullement découragé, il insista : « Mais prenez-les avec vous, conservez-les, faites-en quelque chose. Utilisez-les pour attraper quelques-uns de ces sales types 1. » Il s’agit de ses propres mots. Les hommes du FBI renouvelèrent leur refus d’utiliser ces pièces à conviction qui décrivaient notamment comment Saddam Hussein avait reçu 7 milliards de dollars de l’Arabie Saoudite pour développer son pro- gramme nucléaire et fabriquer une « bombe islamique ».

1. BBC Newsnight, 11.6.2001.

Dès lors, comment imaginer que les Saoudiens impliqués n’éprouvent pas un sentiment grisant d’im- punité. Aucune menace ne pèse sur eux, bien que per- sonne ne soit dupe. Situation d’un confort absolu. Brassant souvent d’énormes affaires, ils ressemblent, en apparence, à des apatrides culturels plus à l’aise avec les élites new-yorkaises ou londoniennes qu’avec leur propre peuple. Pourtant en réalité, derrière cette apparence, ils haïssent l’Occident.
Je relis le point 1070 du dossier d’inculpation de certains Saoudiens. Il est écrit : « Yasin Al Qadi dirigeait des organisations charitables de 1992 jusqu’aux environs de 1997 en leur apportant 15 à 20 millions de dollars, provenant de sa propre fortune, ainsi que des contributions provenant de riches associés. Des mil- lions de dollars ont été transférés à Ousama Bin Laden à travers Blessed Relief [autre nom donné à la fondation Muwafak]. Un audit émanant du prévenu de la National Commercial Bank d’Arabie Saoudite, au milieu des années 70, établissement dirigé par Khalid Bin Mahfouz, révèle le transfert de 3 millions dé dollars en faveur d’Ousama Bin Laden, qui sont passés des comptes de riches hommes d’affaires saoudiens à Blessed Relief 1. » Je vérifie. Yasin Al Qadi figure tou- jours sur la liste du département du Trésor américain, publiée la première fois le 12 octobre 2001 sous le titre « Liste de 39 terroristes globaux », accompagnée de ce commentaire : « Le bureau de contrôle des actifs étrangers au département du Trésor a ajouté les noms de 39 terroristes à sa liste où sont spécialement désignés les terroristes globaux… Leurs actifs doivent être bloqués immédiatement. »

Un expert financier me confie : « Les avoirs gelés par les autorités américaines ne dépassent pas aujourd’hui 116 millions de dollars, alors qu’une véritable lutte contre le terrorisme impliquerait la saisie d’au moins plusieurs milliards de dollars. »

 1. Extrait tiré de Law About.com Library - HTTP : law- about-com/library/91 1/besaudi.HTM

L’or du djihad

Aujourd’hui, les moyens utilisés par Al Qaeda pour se financer sont l’or et les diamants. Cœur de ces opé- rations, l’émirat de Dubaï. Une terre de contraste. Dans douze ans, l’émirat n’aura plus de pétrole mais il sera peut-être devenu le Singapour du Moyen-Orient. L’homme fort de ce pays, le cheikh Al Maktoum, 63 ans, exerce un pouvoir absolu sur le destin de ses 735 sujets. La nuit est tombée quand je quitte l’aéroport, mais les paysages empruntés ressemblent à un immense chantier en activité, avec des forêts de grues violemment éclairées. Dans le taxi qui me conduit à mon hôtel du quartier de Jumeirah, nous longeons le front de mer et j’aperçois sur la droite le Bay Al Arab, construction délirante de 321 mètres de haut, l’hôtel le plus luxueux de la planète, érigé sur une île artificielle et dont la forme évoque la toile des boutres traditionnels ancrés à proximité. C’est tout le paradoxe de Dubaï. Des décors high tech, 280 nationalités attirées par la richesse apparente du pays et les possibilités de travail. Dans certains hôtels, l’ensemble du personnel vient de l’Etat de Kerala, en Inde ; dans d’autres d’une province à côté de Manille aux Philippines. Les Ukrainiens côtoient les Coréens.

L’émirat fascine et inquiète. Centre international de contrebande depuis des siècles, Dubaï serait devenu la plaque tournante pour les opérations d’Al Qaeda. Le Souk de l’Or, le Sikhat Sikhat El Khail, est une grande artère recouverte de bois ouvragé, aux piliers marron et au toit de tôle ondulée peint de la même couleur. « Dubaï : La Cité de l’Or », peut-on lire à l’entrée. Six cents bijouteries dans ce plus grand souk du monde dont les vitrines et les enseignes mentionnent : « Nous achetons et échangeons de l’or. Nous ne men- tionnons ni la chaîne des noms, ni les transactions effectuées. » Il suffit de parcourir ces rues, où souffle un vent chaud et salé venant de la mer, pour comprendre que les hommes derrière les comptoirs de leur magasin sont pratiquement des banquiers. Le système de l’Hawala qui permet les échanges de fonds sans mouvement ni passage de frontière rend les transactions impossibles à détecter. Grâce à ce système une personne fournit dans un pays le fonds qui lui sera remboursé dans un autre.
A quelques centaines de mètres, le souk débouche sur Khar Dubaï et Abra, un canal qui coupe la ville en deux et d’où l’on emprunte une navette qui conduit sur l’autre rive. C’est aussi le port où les bourres sont amarrés, coque contre coque. Pour la plupart, ils sillonnent les eaux du Golfe entre les Emirats, et sur l’autre rive de la mer d’Oman, le port pakistanais de Karachi. Des marins donnent sur les ponts de ces navires en bois, aux coques rondes et à l’arrière surélevé.
Les observateurs des mouvements suspects d’Al Qaeda, en poste à Dubaï, évoquent tous l’événement survenu après le déclenchement de l’intervention militaire américaine en Afghanistan. Le consul taliban à Karachi avait été chargé de transférer à Dubaï les fonds de la banque centrale afghane. Des stocks d’or écoulés au rythme de 4 millions de dollars par jour, transportés en partie par ces bourres. Abdoul Razzak, le plus puissant négociant en or de la place, avait alors confié au Washington Post : « Si vous avez besoin de 100 kilos d’or, je vous les procure en douze heures. Ce que vous faites ensuite avec ce lot d’or ne me regarde pas 1. » Depuis, ce Pakistanais, considéré comme suspect par l’administration américaine, se tait et fuit les questions. L’agence de relations publiques qui s’occupe désormais de lui répond : « Notre client est un homme très timide et un peu naïf qui s’est fait piéger par les médias américains. Il s’agit de mensonges de la part de joailliers concurrents, jaloux du savoir-faire de sa firme. » Mon hôtel est un vaste complexe en bord de mer doté de plusieurs restaurants. J’ai choisi le plus proche de l’entrée, un thaïlandais. De la pelouse, j’observe à quelques mètres un défilé étonnant : un flot continu de jeunes gens, tous de type européen, les filles habillées souvent de manière suggestive et provocante qui se dirigent vers un club où l’alcool coule à flots. « Vous pouvez contempler le nouveau Beyrouth », me lance mon interlocuteur qui vient juste d’arriver. La cinquantaine sportive et bronzée, il exerce l’activité de banquier et décrypte pour un service de renseignement européen les mouvements suspects à Dubaï. « Du moins ceux qui sont décelables, ajoute-t-il. Regardez les tables autour de nous, vous apercevez une majorité de Russes. Des nouveaux riches, les produits des privatisations, passés sans transition des rives de la mer Noire à celles de la mer Rouge. Et parmi eux, un nombre respectable de membres de la Mafia. Mais il s’agit déjà du passé. Désormais, l’actualité c’est Al Qaeda, le sujet de toutes les conversations, mais les manœuvres ont commencé en fait avant le 11 septembre. L’organisation avait anticipé le gel, bien modeste, de certains de ses avoirs et s’est tournée vers l’or. A Dubaï, les entrées et sorties du métal jaune sont totalement libres et les grossistes échappent à toute réglementation. Le Cheikh Maktoum, peut-être parce que son film préféré est Goldfinger, veut que son émirat contrôle à terme la moitié du marché mondial de l’or… et une large partie de celui des diamants. Et c’est ici que les données deviennent intéressantes. L’organisation de Bin Laden se finance également grâce au trafic de diamants. La hausse des prix indique souvent une opération de blanchiment de cash. Les diamants sont une alternative parfaite pour Al Qaeda, en ces temps troublés. Ils ne déclenchent pas d’alarme dans les aéroports, ne sont pas détectés par les chiens, ils demeurent faciles à conserver et aisément convertibles en liquide. »

Une question me vient immédiatement à l’esprit, car je songe aux investissements d’Al Qadi :
— Est-ce que ces diamants proviennent d’Afrique du Sud ?
— Je ne crois pas. L’essentiel du trafic vient de Sierra Leone d’où les pierres sont acheminées au Liberia. Le président du Burkina Faso, Biaise Compaoré, est impliqué dans ce système de blanchiment, avec l’ancien homme fort du Liberia, Charles Taylor.

1Washington Post, 17.2.2002, par Douglas Farah.

Les « diamants du sang »

Taylor, ancien chef de guerre puis président d’un Liberia, détruit comme la Sierra Leone, par des années de guerre civile. Taylor, rencontré il y a cinq ans lors d’un bref séjour qu’il effectuait en Côte d’Ivoire. La caricature absolue du dictateur africain : sanguinaire, vaniteux, pillant sans relâche les moindres recoins de son pays pourtant misérable. Ce qui frappait en l’écoutant, c’était d’abord son extrême arrogance. Le système qu’il avait mis en place avec sa famille et ses proches était celui d’une véritable entreprise criminelle. Arrivé au pouvoir en enrôlant dans ses milices des milliers d’enfants soldats qu’il envoyait au front servir de chair à canon, il s’est enfui de Monrovia en 2003. Il laissait derrière lui les caisses du pays vides, ou plutôt vidées, mais selon l’organisme d’enquête Global Witness, basé à Londres, ses comptes numérotés en Suisse abriteraient plus de 4 milliards de dollars.

Le lien entre le diamant, l’Afrique de l’Ouest et le terrorisme islamique est ancien. 120 000 Libanais sont installés en Afrique de l’Ouest et la plupart travaillent dans le commerce d’import-export. Depuis près de vingt ans, le Hezbollah utilise ses relais au sein de la communauté chiite largement représentée en Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Burkina Faso et Togo, pour financer ses besoins grâce à la vente clandestine de diamants. Extraits en Sierra Leone par les responsables du RUF, le mouvement rebelle, ces diamants traversaient la frontière du Liberia dans de petits sachets en plastique pour être acheminés jusqu’à Monrovia et stockés dans une maison sous haute surveillance. Là, ils sont échangés contre des mallettes d’argent liquide apportées par des intermédiaires qui viennent d’Anvers trois fois par mois et sont reconduits au pied de leur avion par une escorte spéciale qui leur évite le passage de la douane. En 1999, des experts de l’ONU estimaient à 75 millions de dollars les profits générés par le trafic sur ces « diamants du sang ».
Toutes les informations révèlent que c’est en que Al Qaeda commença à s’intéresser à cette source de financement. En septembre, Abdullah Ahmed Abdullah, décrit depuis par le FBI comme un des terroristes les plus recherchés, vola à Monrovia. Le lendemain de son arrivée, à bord d’un hélicoptère appartenant aux autorités libériennes, il fut transporté jusqu’à la ville frontalière de Foya où il rencontra l’un des responsables du RUF, le mouvement rebelle de Sierra Leone, qui contrôlait les cours d’eau et les champs d’alluvions d’où étaient extraites les pierres. Abdullah négocia l’achat de diamants sur une base régulière et deux semaines plus tard un autre responsable d’Al Qaeda versa 100 dollars correspondant à une première acquisition. L’homme qui effectua la transaction était Ahmed Khalfan Ghailani, un Tanzanien impliqué dans les attentats, la même année, contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Il a été arrêté en 2004. Le Washington Post, dans une enquête de Douglas Farah, publiée le 2 novembre 2001, soulignait que la filière Al Qaeda opérait également depuis Anvers à travers une société fondée en 1998 par deux cousins libanais, Azz Massir et Samy Ossailly. Selon les recherches menées par plusieurs services secrets européens, cette société aurait écoulé pour 20 millions de dollars de diamants exportés illégalement de Sierra Leone par Al Qaeda. Les deux intermédiaires agissaient pour le compte d’Ibrahim Bah, un ancien Sénégalais, autrefois entraîné en Libye et qui servait de revendeur pour les diamants écoulés par le mouvement rebelle de Sierra Leone.
En janvier 2000, selon les informations du Washington Post, les trois hommes avaient signé à Monrovia un accord de trois ans. Mais c’est à Dubaï que les inter- médiaires libanais auraient mis en place le système permettant de payer en espèces les commissions desti- nées à Charles Taylor.

Les services secrets américains n’ont jamais utilisé ces informations, qu’il s’agisse du FBI ou de la CIA, alors qu’elles fournissent des pistes précieuses dans la lutte contre les réseaux terroristes.

10 000 grammes d’or pour tuer Kofi Annan

J’avais déjeuné il y a quelques années à Londres avec Harry Oppenheimer dont le groupe sud-africain, Anglo- American, domine le marché mondial de l’or et des diamants. Ce président tout-puissant était un petit homme au regard vif et aux gestes autoritaires qui m’avait déclaré, la moue gourmande : « J’aime l’or et les pierres précieuses parce qu’ils sont les ressorts d’univers paradoxaux, reposant sur la vanité ou la discrétion, l’intégrité ou les pires penchants. »
Dubaï est un lieu en apparence clinquant où les choses importantes se règlent dans le plus grand secret. « Il est évident, confiait Patrick Jost, ancien patron de la brigade antiblanchiment du Trésor américain, qu’une place financière de la taille de Dubaï n’attire pas que des gens décents. On peut y faire toutes sortes de business en toute quiétude. »
Même si aucune preuve flagrante de complicité entre les négociants en or de Dubaï et Al Qaeda n’a pu être trouvée, Ousama Bin Laden s’est rappelé de façon provocante à l’attention, alors même que je séjournais dans l’émirat. Le 8 mai 2004, les journaux locaux rapportaient le contenu d’un message posté sur le site internet http ://www.alsaha.com, fréquemment utilisé par Al Qaeda au Pakistan voisin. Attribué au milliardaire saoudien, il déclarait : « Nous, organisation Al Qaeda, nous offrons une récompense de 10 000 grammes d’or à celui ou ceux qui tueront Paul Bremer [le représentant américain en Irak] ou son adjoint, le commandant des forces américaines ou son adjoint. » Le même montant était offert pour l’assassinat du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Dix kilo-grammes d’or représentent l’équivalent de 100 000 euros ou 120 dollars. Le message offrait également 1 000 grammes pour l’assassinat d’un militaire ou d’un civil américain ou britannique. L’exécution de soldats appartenant à d’autres pays membres de la coalition n’était payée par contre que 500 grammes. Le message détaillé ajoutait que pour des « raisons de sécurité, les récompenses ne seraient remises en main propre que lorsque l’opportunité la plus rapide se présenterait ». Le cas des volontaires, tués après avoir accompli leur « mission », était également évoqué : « Le martyre sera pour eux et nous la plus grande des récompenses ; la plus modeste, l’or, sera remise à leurs héritiers. Si Dieu le veut. » Ces manœuvres autour de l’or et du diamant me fai- saient à nouveau penser à Yasin Al Qadi. J’ai entre les mains un rapport émanant de Washington et dressant le bilan de la coopération entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite dans la lutte contre le terrorisme. Le texte, daté du 22 janvier 2004, mentionne à un moment : « Comme les Etats-Unis, les Saoudiens ont été les victimes d’Al Qaeda. Ils sont désormais un important partenaire dans la guerre menée contre le financement du terrorisme et ils ont pris des mesures importantes et bienvenues pour combattre ce financement. » Cinq points illustrant ce combat commun sont ensuite énumérés. Le cinquième et dernier est ainsi formulé : « L’Arabie Saoudite a appuyé l’ajout du nom du financier du terrorisme, Yasin Al Qadi, basé à Djeddah, à la liste considérée de l’ONU, publiée en octobre 2001 1»

1. Treasury Department, 22.1.2004, JS -1 108.

Ces lignes reflètent l’ambiguïté de la position américaine : officiellement le royaume saoudien est un allié et une victime.
Si M. Al Qadi est, aux yeux de Washington, ce cou- pable évident, pourquoi depuis plus de trois ans aucune action judiciaire n’a-t-elle été lancée à son encontre ? Les Américains n’ont pas engagé de procédure d’extradition ni demandé aux responsables saoudiens sa mise en arrestation. Il vit libre et réclame régulièrement, par la voix de ses avocats, la levée du gel sur ses avoirs. La réponse est peut-être à chercher à Quincy dans le Massachusetts. Le 5 décembre 2002, le FBI perquisi- tionne au siège de P Tech, une société de haute techno- logie particulièrement innovante, dont elle est par ailleurs un des principaux clients, ce qui rend le dossier encore plus sensible.
Selon un communiqué de la firme diffusé en octobre 2001, son nouveau software, Framework 6.0 Technolog, « aide à répondre aux menaces ou aux changements du marché avec une rapidité sans précédent ». P Tech possédait deux caractéristiques : son principal actionnaire se trouve être Yasin Al Qadi et elle a pour clients les plus grandes firmes privées, mais surtout les agences et ministères fédéraux américains, collectant et détenant toutes les informations relevant de la sécurité nationale : le FBI, l’IRS (le département des impôts), le ministère de l’Energie, la Chambre des représentants, le service des postes, le NAVAIR (The Naval Air Systems Command), ainsi que la FAA (l’administration de l’aviation fédérale) et l’OTAN ; l’éventail large et parfait dont pourrait rêver une organisation terroriste pour accéder aux informations les plus secrètes sur ses adversaires.
Au lendemain de la perquisition, le procureur Michael Sullivan, qui gère le dossier, fit publier le communiqué suivant : « Etant donné le statut de P Tech, fournisseur de software pour des agences gou- vernementales américaines, des questions ont été sou- levées concernant leurs produits. Tous les matériels fournis au gouvernement étaient de nature non confidentielle. Cependant, par précaution supplémen- taire, les agences concernées, y compris le FBI, effec- tuent des vérifications de leurs systèmes informatiques. Il n’y a aucune raison de croire que ce software possédait un objectif secondaire ou un code malveillant, ou qu’il ait permis d’opérer une brèche quelconque. Aucune fragilité ou faiblesse découlant des produits fournis par P Tech n’a été identifiée. Il n’existe enfin aucune évidence qui permette de suggérer que ce système soit susceptible de compromettre la sécurité existante. » 

La France n ‘est plus un allié

Cette mise au point révélait l’embarras des autorités. Un homme accusé officiellement de financer Al Qaeda contrôlait une société de haute technologie dont les produits étaient utilisés par l’ensemble du système de défense et de sécurité américain. Même aux pires moments de l’affrontement Est-Ouest, lorsque les Soviétiques s’efforçaient d’obtenir par tous les moyens la technologie de pointe, le danger n’était pas aussi grand. Je me rappelle le spectacle qu’offrait la Silicon Valley au milieu des années 80. Dans cette zone proche de San Francisco où des milliards de dollars étaient prêts à s’investir et où une entreprise nouvelle se créait chaque semaine, j’assistai à une surenchère suicidaire : avant de vaincre un hypothétique adversaire idéologique, il fallait d’abord devancer un concurrent immédiat, donc séduire les acheteurs potentiels. D’où cette sidérante débauche de publicité, révélant les détails les plus intimes d’armes secrètes, ainsi condamnées à tomber entre les mains ennemies. Plutôt que d’admettre cette réalité, l’administration Reagan préférait faire porter la responsabilité des ventes ou transferts illégaux de technologie sur ses alliés, accusés de laxisme. Et notamment déjà sur la France. L’histoire ressert souvent le même plat mitonné par le même cuisinier. Un homme à l’époque m’expliquait que les pays européens étaient de véritables passoires, fermant les yeux sur les trafics de technologie à destination des pays communistes. Il se nommait Richard Perle. L’actuel chef de file des néo-conservateurs était à l’époque ministre adjoint de la Défense et il m’avait confié : « Tout le monde est convaincu, avec le régime que vous avez, que l’on retrouvera bientôt à l’Est les produits vendus à la France. L’Union soviétique, c’est sans surprise, a toujours été un adversaire. Mais, désolé, désormais on redoute que la France ne soit plus un allié. » Des propos d’une étonnante actualité.

Mais si la partition jouée par ces hommes ne change pas, la configuration est différente. L’URSS et le KGB n’avaient jamais réussi la performance qui pourrait être celle aujourd’hui d’Al Qaeda : prendre le plus légalement du monde le contrôle de sociétés qui leur fourniraient un accès aux secrets les plus vitaux. Comment expliquer qu’aucune enquête n’ait été conduite sur l’origine des actionnaires qui ont investi dans ces firmes ultra sensibles ? Les enquêteurs du FBI auraient dû lire John Le Carré qui affirmait : « Pour comprendre la réalité des problèmes, suivez l’argent. » Un officiel américain, lié à l’enquête sur P Tech, confia, à condition de ne pas être nommé, qu’un « corps de preuves » (a body of evidence) sur les liens possibles entre la compagnie et Al Qaeda avait été transmis au conseil national de sécurité de la Maison Blanche. D’où l’enquête lancée pour savoir où les software étaient placés et, plus important, si des codes malveillants (malicious) y étaient insérés. Ce responsable ajouta que l’enquête à laquelle P Tech était soumise ne constituait pas une démarche isolée et qu’il existait une inquiétude croissante quant aux liens possibles qui pourraient exister entre firmes américaines de haute technologie et financiers du terrorisme. Les enquêteurs avaient cependant soigneusement dissimulé le fait le plus inquiétant. P Tech comptait parmi ses clients le ministère de l’Energie et travaillait sur le site de Rocky Flats au nettoyage du plutonium utilisé pour le développement des armes nucléaires. John Trulock, ancien directeur du renseignement au ministère de l’Energie, déclara qu’il ne serait pas surpris de découvrir qu’une compagnie servant de façade à Al Qaeda ait infiltré le programme nucléaire américain. Le cas P Tech révélait une autre lacune. Selon News - week, des employés de la firme avaient tenté, dès octobre 2001 puis au milieu de l’année 2002, d’alerter le FBI pour lui faire part de leurs propres soupçons sur le propriétaire de la firme, Yasin Al Qadi. Le bureau fédéral n’avait pas répondu, alors même que P Tech négociait avec quelques-unes des plus grandes banques américaines l’installation d’un système destiné à détecter le blanchiment d’argent terroriste, et que son propriétaire, frappé par l’International Emergency Economie Powers Act, se trouvait depuis plusieurs mois officiellement qualifié par l’administration Bush de « terroriste financier ».

La Maison Blanche sur écoutes israéliennes

Il était un peu plus de 23 heures en ce jour d’août et Ariel Sharon écoutait en hochant la tête le message que son collaborateur, entré précipitamment dans son bureau, venait de lui chuchoter à l’oreille.
— Désolé, m’avait-il dit, mais le docteur Condoleeza Rice souhaite me parler au téléphone.
L’entretien abrégé, la porte coulissante de son bureau refermée, je m’étais retrouvé dans le salon en compagnie de plusieurs de ses collaborateurs. Sharon m’avait décrit la situation que vivait Israël comme une nouvelle étape de la guerre d’indépendance de 1948. Nous étions à la résidence officielle du Premier ministre israélien, à Jérusalem, et l’un de ses proches m’accompagna à mon hôtel, situé à proximité. Je lui ai alors demandé : « Pourquoi Israël espionne-t-il les Etats-Unis ?» Il a paru outragé par ma question, puis m’a répondu sèchement : « Espionner l’Amérique est hors de question. » Il semblait en avoir fini puis, après un silence qui a duré près d’une minute où il réfléchissait probablement aux raisons de ma question, il a ajouté : « Le Mossad, puisque c’est à lui que vous pensez, a interdiction de conduire des opérations de surveillance illicites sur le territoire des Etats-Unis. » Il l’affirmait avec cette conviction que l’on apporte aux démentis, sans savoir à quoi je me référais. Je pensais à des événements anciens et récents dont j’avais eu connaissance et qui prouvaient qu’Israël avait pris pour cible la Maison Blanche et réussi à intercepter les conversations des présidents américains et de leurs plus proches collaborateurs. A quatre reprises au moins. La première fois, ce fut en 1974, juste après l’entrée en fonction de Gerald Ford qui venait de succéder à Nixon, destitué après le Watergate. Il s’agissait de connaître les intentions du nouveau président sur le projet de vente d’avions Awacs (appareils d’écoute et de reconnaissance) à l’Arabie Saoudite, une décision qui aurait permis au royaume de surveiller les moindres mouvements de l’aviation israélienne. La deuxième intervention eut lieu quatre ans plus tard, en 1978, et elle visait cette fois non pas le président mais son plus proche conseiller, Zbigniev Brzezinski, le chef du Conseil national de sécurité de la Maison Blanche, considéré comme ayant des positions anti-israéliennes. La troisième obéissait à une démarche identique : écouter les communications de James Baker, le secrétaire d’Etat de George Bush, connu pour ses opinions et ses amitiés arabes, notamment avec les dirigeants saoudiens. Ce ne fut pas seulement le Département d’Etat où officiait Baker qui fut placé sur écoute mais aussi la Maison Blanche où ses conversations avec Bush étaient captées. La dernière intervention connue eut lieu en 1998, alors que Benjamin Netanyahou était Premier ministre. Il s’agissait de pirater les ordinateurs de la Maison Blanche et d’écouter les conversations de Bill Clinton. L’opération intervenait à un moment où les nuages s’amoncelaient sur le processus de paix iraélo-palesti- nien. Techniquement, elle fut d’une grande virtuosité.

Les services secrets israéliens infiltrèrent Telrad, une compagnie qui travaillait avec Nortel, le géant des télécommunications, et Bell Atlantic au développement d’un nouveau système de communication pour la Mai-son Blanche. Hasard opportun, Telrad et Nortel avaient décroché un contrat de 33 millions de dollars pour rem- placer les équipements en communication des forces aériennes israéliennes. Les experts militaires de l’Etat hébreu purent ainsi avoir accès aux zones de fabrication des produits au sein des deux firmes et insérer dans les systèmes des puces pratiquement indétectables qui permettaient de placer sur écoute les flots de communications provenant de la Maison Blanche. Les agents israéliens pirataient ces communications en utilisant les services d’une compagnie de software installée dans le Missouri, filiale d’une société israélienne. Cette opération d’espionnage survenait en pleine liaison entre Bill Clinton et Monica Lewinsky, et lors de son audition le 29 mars 1997 devant le procureur Kenneth Starr, la jeune fille confia, selon le rapport, que le président américain « soupçonnait qu’une ambassade étrangère écoutait ses appels téléphoniques et il proposait [à Monica] une totale clandestinité. Si jamais elle était interrogée, elle devait répondre qu’ils étaient juste amis, et si on évoquait leurs conversations sexuelles au téléphone, elle devait dire qu’ils savaient l’un et l’autre que les appels étaient sur écoute et que ces échanges sur le sexe étaient juste un jeu ».
Selon les enquêteurs, le dispositif mis en place par les Israéliens permettait de transférer les conversations de la Maison Blanche pratiquement en temps réel à Tel Aviv. L’homme qui coordonnait toute l’opération, un homme d’affaires israélien, travaillait pour Amdocs, une compagnie de téléphone israélienne implantée à Washington. Il était marié à une diplomate israélienne, identifiée comme un agent du Mossad. Quand le FBI perquisitionna au bureau de l’homme d’affaires, il découvrit avec stupéfaction un livre contenant les numéros de téléphone les plus sensibles et les plus secrets du Bureau fédéral, notamment les lignes noires utilisées pour les écoutes. Certains des numéros consignés sur cette liste étaient ceux dont le FBI se servait justement pour surveiller d’éventuelles opérations d’espionnage israélien. Le chassé traquait le chasseur, et le FBI devait admettre cette quasi-évidence : une taupe israélienne travaillait dans ses services. 

Kadhafi, un idiot utile

« Les Israéliens pratiquent le renseignement comme ils livrent une guerre. C’est quelque chose que vous devez admettre. » Je me rappelle cette confidence de Meier Amit qui avait dirigé le Mossad pendant six ans. « Les Américains ont une approche plus détendue du renseignement, mais l’existence d’Israël est menacée et nous nous considérons en état de guerre permanent. » Amit m’avait fixé rendez-vous dans une banlieue de Tel-Aviv et le taxi m’avait déposé devant une petite maison, dans une rue tranquille. J’avais sonné, une femme âgée était venue m’ouvrir sans m’adresser la parole, puis était retournée s’asseoir derrière sa machine à écrire. L’habitation était totalement vide, dépourvue du moindre meuble à l’exception des deux bureaux qui se faisaient face, ceux d’Amit et sa secrétaire. C’était un vieil homme au regard vif et aux gestes lents qui m’avait demandé, au terme de l’entretien : « Allez-vous souvent dans les pays arabes ? »
Je lui avais répondu :
— Je reviens de Libye où j’ai rencontré le colonel Kadhafi.

Amit s’était fendu d’un large sourire, comme si je venais de proférer une excellente plaisanterie, sans rien ajouter. Quelques heures plus tard, alors que le soir tombait, nous marchions au milieu de murs en marbre blanc sur lesquels des noms étaient gravés en hébreu. Il s’agissait du mémorial dédié aux agents du Mossad tombés en mission et il avait insisté pour me le faire visiter. Il s’est tourné vers moi, reprenant le fil interrompu de la conversation. 

— Kadhafi nous doit probablement la vie. A deux reprises, nous avons été informés que des officiers au sein de son armée se préparaient à le renverser… et nous l’avons prévenu.
La confidence était formulée sur le ton de l’évidence. Pour paraphraser la formule de Lénine, Kadhafi est pour Israël un « idiot utile ».
« Les Israéliens pratiquent le renseignement comme ils livrent la guerre. » J’ai repensé à cette phrase en avançant dans mon enquête. Le 11 septembre me fait penser à la formule de Churchill qui affirmait que « la vérité est une chose trop importante pour ne pas être protégée par des mensonges ».
Officiellement, Israël n’a jamais espionné son grand allié américain. Pourtant, récemment, dans deux rapports, l’un réalisé par le GAO (General Accountability Office), le département des audits financiers au Congrès, l’autre par la DIA (Defence Intelligence Agency), les services secrets militaires mettaient en garde contre les activités d’espionnage militaire et économique menées par Israël aux Etats-Unis. Dans celui du GAO, où Israël est désigné comme le pays A, il est écrit : « Selon une agence de renseignement américaine, le gouvernement du pays A conduit contre les Etats-Unis les opérations d’espionnage les plus agressives menées par un pays allié. » La DIA déclare de son côté : « Les Israéliens sont motivés par des forts instincts de survie qui dictent chaque facette de leurs stratégies politiques et économiques. Cela conduit à collecter agressivement la technologie militaire et industrielle, et les Etats-Unis sont une cible hautement prioritaire. »

Selon Cari Cameron, l’enquêteur vedette de la chaîne télévisée Fox News, « le quartier général de la NSA, l’agence de renseignement la plus secrète, dont le quartier général est dans le Maryland, a transmis en un rapport TS/SCI (Top Secret Sensitive Compar- timentalized Information) avertissant que des enregistrements de communications téléphoniques passaient entre des mains étrangères, en particulier Israël ». 

Espionner ses alliés

La firme visée : Amdocs, une société israélienne de télécommunication, qui possède des contrats avec les vingt-cinq plus grandes compagnies de téléphone amé- ricaines. Pratiquement chaque appel et facturation effectués aux Etats-Unis sont traités en Israël par Amdocs. Selon Cameron, Amdocs a aidé en 1997 Bell Atlantic à installer de nouvelles lignes téléphoniques à la Maison Blanche et utilisé son antenne de Chesterfield, dans le Missouri, d’où elle aurait espionné le président Clinton.
Cameron relève d’autres faits troublants : avant le septembre, 140 jeunes citoyens israéliens ont été détenus ou arrêtés pour espionnage. Après le 11 septembre, autres sont également arrêtés pour les mêmes motifs. Le 5 mars, Le Monde reprend les informations de Guillaume Dasquié, rédacteur en chef d’Intelligence On Line, qui affirme détenir un rapport confidentiel confirmant l’existence d’un réseau d’espionnage israélien. Selon Le Monde, il s’agit « d’une centaine d’agents israéliens, certains se présentant comme étudiants aux beaux-arts, d’autres étant liés à des sociétés high-tech israéliennes. Tous ont été interpellés par les autorités, interrogés, et une douzaine d’entre eux seraient encore incarcérés. L’une de leurs missions aurait été de pister les terroristes d’Al Qaeda sur le territoire américain, sans pour autant en avertir les autorités fédérales. Des éléments de cette enquête, repris par la télévision américaine Fox News, renforcent la thèse selon laquelle Israël n’aurait pas transmis tous les éléments en sa possession sur les préparatifs des attentats du septembre… Interrogé par Le Monde, Will Glaspy, du département des relations publiques de la DEA (l’agence de lutte anti-drogue), a authentifié ce rapport dont la DEA détient une copie… «Beaucoup des étudiants en art plastique, soupçonnés d’activités illicites, ont un passé militaire dans le renseignement ou des unités de technologie de pointe… Plusieurs sont liés aux sociétés high-tech israéliennes Amdocs, Nice et Retalix. Interpellée, une étudiante a vu sa caution de 10 dollars payée par un Israélien travaillant chez Amdocs. » D’après Cari Cameron, un mémo interne d’Amdocs destiné aux responsables de la firme suggère la manière dont les appels obtenus pourraient être utilisés : « Informations répandues, techniques d’exploitation et algorithmes… combinant les caractéristiques du consommateur (taux de crédit par exemple) avec celles du “comportement spécifique”. » Le mémo d’Amdocs affirmait que cette méthode devait être utilisée pour éviter les fraudes téléphoniques mais, poursuit Cameron, les analystes du contre-espionnage estiment qu’elle pouvait aussi être utilisée pour espionner les communications téléphoniques. « Fox News, ajoutat-il, a appris que la NSA a tenu plusieurs conférences secrètes pour mettre en garde le FBI et la CIA sur la manière dont les enregistrements d’Amdocs pouvaient être utilisés. Au cours de l’un de ces briefings, la NSA présenta un diagramme élaboré par le laboratoire Argon qui montrait que si les enregistrements téléphoniques n’étaient pas protégés, des brèches majeures dans la sécurité étaient possibles. »

Selon une autre conférence de la NSA, « ces vulné- rabilités vont en s’accroissant parce que les Etats-Unis dépendent beaucoup trop de compagnies étrangères comme Amdocs pour son équipement high-tech et son software. De nombreux facteurs ont conduit à accroître notre dépendance en matière de codes confidentiels qui sont élaborés à l’étranger… Nous achetons plutôt que de nous entraîner ou développer des solutions. » Dans le troisième volet de son enquête, Cameron évoquait le cas encore plus étonnant d’une autre société israélienne, Comverse Infosys, une division de Comverse Technology, une compagnie cotée au Stan- dard and Poors et au Nasdaq et qui avait acquis une position dominante dans le secteur des télécommunica- tions. Comverse Infosys possédait plusieurs bureaux aux Etats-Unis mais surtout des clients extrêmement bien ciblés. Elle fournissait du matériel d’enregistrement aux agences américaines chargées de mener des enquêtes et de faire respecter la loi. Elle a notamment mis au point pour le FBI un système permettant d’enregistrer et de conserver pratiquement toutes les conversations téléphoniques passant à travers les centraux et les routeurs.
Depuis 1994 et le vote de la législation, CALEA (Communication Assistance for Law Enforcement Act) qui, pour certains juristes, a facilité l’activité des réseaux d’espionnage, les fabricants comme Comverse ont un accès constant aux parcs d’ordinateurs des agences avec lesquelles ils coopèrent.

Le 18 octobre 2001, des officiels de quinze Etats, dans une lettre commune adressée conjointement au ministre de la Justice, John Aschcroft, et au directeur du FBI, Robert Mueller, ont averti que « les capacités en matière de surveillance électronique sont moins importantes aujourd’hui qu’au moment où CALEA avait été voté ». Et d’ajouter : « L’inquiétude tient au fait que les programmes informatiques d’enregistrement des conversations, élaborés par Comverse, possèdent une “porte arrière” à travers laquelle les enregistrements eux- mêmes peuvent être interceptés par des éléments non autorisés. »
S’ajoute à ces suspicions le fait que Comverse travaille étroitement avec le gouvernement israélien et que certains des programmes d’écoute qu’il élabore sont financés à 50 % par le ministère israélien de l’Industrie et du Commerce. Mais les enquêteurs ont déclaré à Fox News que suggérer qu’Israël se livre à des activités d’espionnage à travers Comverse équivaut à « un suicide professionnel ».
Enfin, conclut Cameron, les enquêteurs, plus parti- culièrement à New York, au cours des enquêtes menées par le contre-terrorisme à propos des attaques du septembre, furent intrigués en constatant que dans un certain nombre de cas, des suspects qu’ils filaient changèrent immédiatement leurs méthodes et leurs habitudes de communication. Au moment même où des écoutes venaient d’être posées pour les surveiller.

Les silences du Mossad

Un rapport du FBI soulevait un autre coin du voile : « Les terroristes arabes du 11 septembre et des cellules terroristes suspectes à Phoenix, Arizona, aussi bien qu’à Miami et Hollywood, en Floride, de décembre 2000 à avril 2001, se trouvaient en proximité directe avec les groupes d’espions israéliens. » Selon le magazine allemand Die Zeit, les agents du Mossad étaient notamment intéressés par Mohamed Atta et son principal complice, Marwan Al Shehri. Tous deux vivaient à Hambourg avant de s’installer en Floride, à Hollywood. Une équipe du Mossad était dans la même ville. Son chef, Hanan Serfati, avait loué plusieurs appartements. L’un d’eux se trouvait au coin de 701 Street et de la 21e Avenue, tout près de l’appartement des deux terroristes présumés. Atta habita également au 3389 Sheridan Street, toujours à Hollywood. Plusieurs Israéliens résidaient à proximité, au numéro 4220. Ces agents avaient découvert qu’Atta et Marwan Al Shehri prenaient des leçons de pilotage et l’information aurait été transmise aux autorités américaines.
L’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, Danny Ayalon, démentit évidemment sur les antennes de la radio de l’armée qu’il y ait eu des agents du Mossad opérant aux Etats-Unis. Pourtant, les hommes qui filaient les deux suspects ne possédaient guère le profil des étudiants classiques : anciens des forces spéciales, ils étaient pour la plupart spécialistes en interception électronique et experts en explosifs. Selon l’enquête menée par la DEA, ils « fonctionnaient en plusieurs cellules de quatre à six personnes chacune ».
Il est confortable d’écarter les questions embarrassantes mais il en est une qu’il est indispensable de poser : Israël était-il au courant des préparatifs du septembre ?

Je sais que le Mossad, en août 2001, avait averti ses homologues américains de l’imminence d’une attaque, fournissant même les noms de certains des terroristes, mais il avait précisé que l’opération devait se dérouler « hors du territoire américain ».
Cameron, le journaliste de Fox News à l’origine de ces controverses, a interrogé « une source haut placée », dont il n’a jamais révélé l’identité, qui lui a répondu : « La preuve liant ces Israéliens au 11 septembre est confidentielle. Je ne peux rien vous dire sur les preuves qui ont été recueillies. » Mais cette « source » ajoute : « L’indice est clairement qu’ils ont obtenu des informations sur la préparation des attaques mais qu’ils les ont conservées pour eux-mêmes. »
L’accusation est-elle fondée ? On ne peut l’affirmer en l’état mais je repense à la gêne éprouvée en regardant un soir à Londres, sur la BBC, au début de mars 2003, une interview de Dan Rather. Le présentateur vedette de CBS paraissait mal à l’aise, vieilli et il confessait : « C’est une comparaison obscène mais il fut un temps en Afrique du Sud où l’on plaçait des pneus enflammés autour du cou des gens s’ils étaient en désaccord. D’une certaine manière, la peur est ce qui vous enserre le cou. Aujourd’hui, pour manque de patriotisme, vous aurez un pneu enflammé placé autour du cou. C’est cette peur qui empêche les journalistes de poser les plus dures parmi les questions dures et la raison pour laquelle ils continuent à supporter ça. » Rather évoquait le comportement de la presse après le 11 septembre, la crainte des journalistes de voir leur carrière compromise.
Carl Cameron, lui, a transgressé cette règle sacrosainte, en plus sur Fox News, une chaîne possédée par le magnat Rupert Murdoch, ami de la famille Bush. En mars 2002, Fox retira de ses archives en ligne la transcription de ses quatre reportages sur l’espionnage israélien aux Etats-Unis. « This story no longer exists » (ce reportage n’existe plus), pouvait-on lire désormais à la place, avant que le texte ne réapparaisse partiellement sur le site.

La presse américaine dans sa presque totalité avait conservé un silence inexplicable sur les déclarations de Cameron et sur une enquête d’Insight, le supplément du Washington Times, publié un an plus tôt, qui révélait que la Maison Blanche avait été espionnée. Ni le New York Times ni le Washington Post ne s’en étaient fait l’écho.
Par contre, les principaux quotidiens israéliens développèrent, de façon factuelle et impartiale, ces informations, sans omettre aucun détail, évoquant les soupçons pesant sur Amdocs et Comverse.

« Nous ne sommes pas votre problème »

Le 11 septembre, toujours en Israël, survint un évé- nement insolite. Au siège d’Odigo, installé à Herzlyya, une banlieue de Tel-Aviv qui abrite, à proximité, le centre d’étude sur le contre-terrorisme lié au Mossad. Cette société spécialisée dans les e-mails et les ser- veurs de messages possède une technologie informatique achetée par des centaines de portails et de fournisseurs aux Etats-Unis. Selon Haaretz, « deux de ses employés reçurent des messages, deux heures avant que les Twin Towers ne soient frappées, prédisant que les attaques allaient arriver… Micha Macover, le président de la compagnie, confirma que les deux employés avaient reçu les messages et immédiatement après les attentats prévinrent les responsables qui contactèrent immédiatement les services israéliens de sécurité qui transmirent au FBI ».

Odigo, ajoute l’article, « protège habituellement sévèrement la confidentialité de ses utilisateurs mais selon Macover, dans ce cas, la compagnie a pris l’initiative de fournir aux enquêteurs l’adresse internet du message, ainsi le FBI pourra remonter jusqu’au portail et à l’expéditeur ». (L’article d’Haaretz que je mentionne date du 23 mars 2004.) Le vice-président américain d’Odigo, Alex Diamantis, déclara que le message «pouvait être décrit comme une menace, un avertissement». Les bureaux américains d’Odigo étaient situés à quatre blocs du site du World Trade Center.
Une habitante du New Jersey contemplant le drame à la jumelle remarqua trois jeunes hommes agenouillés sur le toit d’un van blanc. Ils se prenaient en photo avec les tours en flammes à l’arrière-plan, et ce qui frappa le témoin, c’était leurs expressions : « Ils paraissaient heureux, confia-t-elle à la chaîne de télévision ABC, et nullement choqués. Je trouvais ça étrange. » Elle releva le numéro du véhicule et téléphona à la police qui lança un avis de recherche. Le van portant le nom d’une société de déménagement, Urban Moving, fut localisé à 16 heures près d’un stadium du New Jersey. Les policiers qui encerclèrent le véhicule trouvèrent cinq hommes à l’intérieur, âgés de 22 à 27 ans. L’un d’eux dissimulait 700 dollars dans ses chaussettes, un autre était détenteur de deux passeports étrangers. Une boîte contenant des cutters fut trouvée à l’intérieur du véhicule, ainsi que des photos récentes qui les montraient avec à l’arrière-plan les ruines fumantes des tours. Sur un cliché, un des suspects tenait, joyeux, un briquet allumé à la main, comme dans un concert pop, juste en face des décombres. L’un d’eux confia qu’ils se trouvaient sur l’autoroute Ouest de Manhattan « durant l’incident », terme qu’il utilisa pour qualifier les attentats contre les tours. Mais une surprise plus grande encore attendait les enquêteurs : le conducteur du véhicule, Sivan Kurzberg, leur déclara : « Nous sommes israéliens. Nous ne sommes pas votre problème. Vos problèmes sont nos problèmes. Les Palestiniens sont le problème 1. »

Les hommes furent placés en détention et leur cas transféré à la division criminelle du FBI et dans les mains de la section étrangers du contre-espionnage. Le FBI perquisitionna au siège de la compagnie Urban Moving, située dans le New Jersey, dont le propriétaire s’enfuit en Israël après son interrogatoire. Un employé confia à des journalistes que ses collègues avaient ri en apprenant les attaques du 11 septembre : « J’étais en pleurs, avoua cet homme. Ces types plaisantaient et ça me perturbait. Ils déclaraient : “Maintenant, l’Amérique sait ce que nous traversons.” »
Les recherches effectuées par les enquêteurs à partir de leur banque de données révélèrent que plusieurs des Israéliens interpellés dans le van travaillaient pour le Mossad et ils soupçonnaient Urban Moving de servir de couverture pour des opérations d’écoute et de surveillance contre des réseaux islamistes radicaux, recueillant des fonds pour le Hamas et le Djihad islamique.
Deux semaines après leur arrestation, les cinq Israé- liens étaient toujours en détention mais le juge décida qu’ils devaient être expulsés. La CIA réussit à faire suspendre cette décision et à les maintenir en isolement pendant deux mois supplémentaires. Le quotidien Haaretz, indigné, évoqua dans son édition du 17 septembre
leur comportement « fêtant et tournant en ridicule » l’effondrement des tours, suivi le 26 octobre par le Jérusalem Post. Leur avocat plaidait que leur comportement était « offensant mais nullement criminel ». 

1. ABC News, le 24 juin 2002.

Le Forward, un organe de presse juif new-yorkais et très respecté, révéla en mars 2002 qu’il avait reçu des informations émanant d’un officiel américain qui suivait les développements de l’enquête : « Urban Moving est une couverture pour les opérations du Mossad… La conclusion du FBI est qu’ils [les cinq hommes] espionnaient des Arabes locaux, qu’ils ont été relâchés parce que n’ayant rien à voir avec les événements du 11 septembre. »

Bin Laden, voyageur tranquille

Si l’Histoire est une somme de vérités réécrites, les six cents pages du rapport final de la commission d’enquête en sont la démonstration.
J’ai découvert, comme chaque lecteur, qu’Ousama Bin Laden était considéré depuis 1996 comme la plus importante menace terroriste planant sur les intérêts américains. Traqué sans relâche par les agences de ren- seignement et un président, Bill Clinton, qui avait donné l’ordre de l’abattre si on ne pouvait le capturer, le chef d’Al Qaeda, confronté à tant de moyens et de détermination, n’aurait jamais dû passer entre les mailles des filets ainsi tendus. Paradoxalement, les filets n’étaient pas tendus et le chef terroriste a pu s’enfuir aisément. Deux exemples accablants l’illustrent. Le 15 mars 1996, le ministre soudanais des Affaires étrangères informe l’ambassadeur américain à Khartoum, Thimoty Carney, que les autorités saoudiennes ont demandé à Ousama Bin Laden de quitter leur pays, ce qu’il s’apprête à faire. Le message est clair : « Il est à vous si vous le souhaitez. » Mais justement, les respon- sables américains n’en veulent pas. Le FBI, consulté, estime qu’il n’existe pas assez de preuves pour l’inculper et s’oppose à son extradition aux Etats-Unis. Pourquoi Bill Clinton fait-il volte-face ?

Trois jours plus tard, le 18 mai 1996, un C130 se prépare à quitter Khartoum avec à son bord 150 per- sonnes dont Bin Laden, ses femmes, ses enfants et ses proches collaborateurs. Destination : Jalalabad, la grande ville du nord-est de l’Afghanistan. L’appareil doit effectuer un ravitaillement au Qatar. Le minuscule émirat qui cultive une subtile ambiguïté prévient cette fois son allié américain. Il refusera l’atterrissage de l’avion, à moins que Washington ne donne son feu vert. Celui-ci parviendra moins d’une heure plus tard : inutile de retarder l’avion, il est autorisé à poursuivre sa route vers l’Afghanistan.
C’est la première chose à laquelle j’ai songé le 13 mai 2004 en me posant sur le minuscule aéroport de Doha en provenance de Dubaï. Une Mercedes noire et un collaborateur de l’émir, en costume traditionnel, m’attendaient pour me conduire au salon d’honneur situé… à cinquante mètres de la passerelle de l’avion. Ousama Bin Laden avait-il eu droit au même traitement ? L’avait-on autorisé à sortir de la carlingue chauffée à blanc par le soleil pour se reposer dans un des fauteuils confortables meublant les salons ? Deux pièces spacieuses, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes, auxquelles on accède en montant quatre petites marches. J’ai demandé si ce salon existait déjà en 1996. Le jeune secrétaire a paru étonné de ma question, s’est renseigné puis m’a répondu qu’en effet il était déjà construit.
Un vent fort balaye la piste et fait tourbillonner le sable. Bin Laden a fait escale pratiquement à la même période.
Au fond, comme Mao Tsé-toung, le chef terroriste effectue sa longue marche. Il a choisi le Soudan non pas par hasard. Les Bin Laden appartiennent au clan yéménite des Hadramis, installés depuis des siècles dans la région d’Hadramut. Ces Bédouins sont des pêcheurs dont les navires sillonnent les mers de la région depuis le Moyen Age. De tout temps, ils ont connu l’Afrique, même le Soudan, ce pays immense et vide, totalement enclavé. Comme l’écrit dans un article brillant, publié par Asia Times, Pepe Escobar : « Comme avec le Guanxi chinois, l’essentiel chez Al Qaeda se ramène à ses connexions. » Le Soudan était l’une d’entre elles, l’Afghanistan en constitue une autre. Ce départ pour Bin Laden n’est pas une défaite mais seulement une étape dans sa lutte pour un djihad planétaire. 

Massoud accueille Bin Laden

Etrange Etat que le Qatar où son avion s’est posé. Un territoire minuscule, une population dérisoire et un sous- sol pétrolier… et gazier qui représente un véritable scandale géologique.
Les dirigeants de Doha, la capitale qui est aussi la seule ville du pays, sont conscients de se trouver sur la plus fragile des plaques tectoniques, dans une zone politiquement à haut potentiel sismique. L’Arabie Saoudite est à ses frontières, l’Iran, le Pakistan, et à l’arrière-plan l’Afghanistan de l’autre côté du détroit d’Ormuz.
Il faut environ deux heures en avion, peut-être plus avec un C130 lent et chargé, pour aller du Qatar à Jalalabad. Lorsque l’appareil ce 18 mai 1996 s’est posé sur la piste bosselée, Bin Laden a pu apercevoir, sur la gauche de l’appareil, les sommets enneigés de la chaîne montagneuse qui trace la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. La zone où il s’enfuira cinq ans plus tard, en novembre 2001, après avoir quitté Tora Bora.

Ce jour de 1996 marquait pour l’Amérique, sans qu’elle le sache, le début du compte à rebours qui allait mener au 11 septembre.
L’aéroport est un minuscule bâtiment aux couleurs blanches et jaunes délavées dont l’entrée est protégée par des sacs de sable et des gardes armés. En posant le pied à terre, il a pu constater avec satisfaction qu’il n’était plus un fugitif. Le gouverneur de la province s’avançait à sa rencontre en compagnie d’Hekmatyar, l’ancien chef du gouvernement afghan, leader du parti islamiste radical Hezb Islami. Un troisième homme les accompagnait, m’a-t-on appris de source bien informée. Il s’agissait du commandant Massoud. Je savais que l’Alliance du Nord, comme les autres mouvements afghans, accueillait des combattants arabes appartenant à la mouvance d’Al Qaeda. Mais ce qui me surprenait le plus, c’était l’entente entre Hekmatyar, le fanatique religieux, et le lion du Panshir. Mon interlocuteur afg- han avait souri de ma surprise avant d’ajouter, fin connaisseur des réalités politiques françaises : « La dif- férence entre Hekmatyar et Massoud est aussi grande que celle existant entre Juppé et Bayrou. » Avant de gravir les quelques marches qui conduisent du tarmac au hall d’entrée, peut-être le Saoudien et ses hôtes se sont-ils assis sur l’une des sept chaises en plastique disposées sur la petite terrasse grise et qui sont là depuis des années. Puis, dans la voiture l’emmenant vers le centre de Jalalabad, il est passé devant le panneau publicitaire rouillé et criblé de balles vantant le confort et la qualité des vols d’Ariana Airline, la compagnie afghane, avant d’emprunter la route bordée d’eucalyptus qui précède les faubourgs de la ville et ce marché où des échoppes proposent d’innombrables pièces détachées de voitures d’occasion.

Le rapport de la commission d’enquête a également omis de mentionner le séjour de Bin Laden à l’hôpital américain de Dubaï en juin 2001, moins de trois mois avant les attentats. Des membres de sa famille lui avaient rendu visite, ainsi que deux princes saoudiens et le chef d’antenne de la CIA à Dubaï, Larry Mitchell. Cet honorable correspondant avait un travers, celui de ne pouvoir garder un secret au terme d’une soirée bien arrosée. Il s’était vanté de cette rencontre et le secret soigneusement gardé sur la présence à Dubaï du chef d’Al Qaeda s’était brusquement éventé. Rappelé à Washington, Mitchell était devenu totalement injoi- gnable. « Il est en voyage de noces », répondait-on non sans humour au siège de la CIA. Je me suis rendu à l’hôpital, un bâtiment luxueux. Visiblement, le personnel obéissait à des consignes très strictes. Personne ne voulut répondre à mes questions. L’hospitalisation du chef d’Al Qaeda semblait avoir été effacée de toutes les mémoires.
Paradoxe : pendant des années, les principaux responsables américains n’avaient accompli aucun effort pour neutraliser Bin Laden et pourtant, immédiatement après les attentats, tous exprimèrent leur conviction que les coupables étaient Al Qaeda et son chef. 

Des informations trop sensibles

Le matin du 11 septembre, le directeur de la CIA, George Tenet, prenait un petit déjeuner avec le sénateur Boren dans un restaurant situé à proximité de la Maison Blanche, lorsqu’un collaborateur l’avertit des attaques. Tenet passa plusieurs appels de son portable avant de se tourner vers le sénateur Boren pour lui dire : « Vous savez, il y a les empreintes de Bin Laden derrière tout ça. » Richard Clarke, le chef de l’antiterrorisme, dans le récit qu’il fait des événements, raconte : « George Tenet est en ligne. Il ne nous laisse aucun doute : pour lui, c’est Al Qaeda qui a causé ces atrocités. Il est déjà en relation avec ses homologues à l’étranger, rassemblant les forces pour la contre-atta- que 1. » Il évoque ensuite la première réunion qui se tint quelques heures plus tard en présence du président américain : « Je veux que vous compreniez tous que nous sommes en guerre et que nous le resterons jusqu’à ce que tout ceci soit terminé. Rien d’autre n’a d’impor- tance. Tout est bon pour la poursuite de cette guerre. Des obstacles sur votre chemin : ils ne comptent plus. De l’argent : “Vous l’avez. C’est notre unique pro- gramme.” Le président me demande alors de me pola- riser sur l’identification de la prochaine attaque éventuelle et sur les moyens de l’empêcher […]. Bush a déjà appris que la CIA était au courant que plusieurs des pirates de l’air appartenaient à Al Qaeda et qu’ils se trouvaient aux Etats-Unis. Il désire à présent savoir quand la CIA en a averti le FBI et ce que celui-ci a fait de cette information. Les réponses sont imprécises mais il apparaît que la CIA a mis des mois pour informer le FBI de la présence des terroristes dans le pays. Quand le FBI l’a enfin appris, il n’a pas réussi à les localiser. Si le FBI les avait présentés à l’émission “America’s most wanted” (avis de recherche), ou s’il avait alerté la direction de l’aviation civile, peut-être toute la cellule aurait pu être appréhendée […]. »

1. Richard Clarke, Against ail Enemies, RAC enterprises, 2004.

Au matin du 12 septembre, la CIA est désormais formelle sur l’implication d’Al Qaeda dans les attentats. Le 13 septembre, c’est au tour de George W. Bush de présenter Ousama Bin Laden comme le commanditaire des attentats. Il réclame son extradition au régime des Talibans et promet de « mener le monde à la victoire » contre l’organisation islamiste Al Qaeda. Le 4 octobre 2001, le Premier ministre britannique, Tony Blair, lira à la Chambre des Communes des extraits d’un document qui, précise-t-il, « n’a pas pour but de fournir matière à des poursuites contre Ousama Bin Laden devant une cour de justice. Les informations obtenues par les services de renseignement ne peuvent généralement pas être utilisées comme preuve en raison de critères stricts d’admissibilité et de la nécessité de protéger les sources. Mais sur la base des informations disponibles, le gouvernement de Sa Majesté a toute confiance dans les conclusions qui sont présentées dans ce document ». Le texte s’intitule : Responsabilité pour les atrocités terroristes aux Etats-Unis, le 11 septembre.

« Les conclusions auxquelles est clairement parvenu le gouvernement sont : Ousama Bin Laden et Al Qaeda, le réseau qu’il dirige, ont planifié et exécuté les atrocités du 11 septembre 2001 […]. Ousama Bin Laden et Al Qaeda ont toujours la volonté et les ressources pour mener à bien de nouveaux attentats. Le Royaume-Uni et les ressortissants du Royaume-Uni sont des cibles potentielles ; Ousama Bin Laden et Al Qaeda sont parvenus à commettre ces atrocités en raison de leur alliance rapprochée avec le régime des Talibans qui les autorise à poursuivre impunément leur entreprise terroriste […]. Il existe des preuves d’une nature très spécifique concernant la culpabilité de Bin Laden et de ses associés, mais elles sont trop sensibles pour être divulguées […]. Aucune autre organisation n’a à la fois la motivation et la capacité de mener à bien des attaques comme celle du 11 septembre, à l’exception du réseau Al Qaeda dirigé par Ousama Bin Laden. »

Recherché mais pas officiellement inculpé

« Je le veux mort ou vif », lancera peu après George W. Bush. Pourtant, en consultant deux ans et demi après les fichiers du FBI, un détail m’a profondément intrigué. Ousama Bin Laden figure sur la liste des « dix fugitifs les plus recherchés », aux côtés de Michael Alfonso ou encore James J. Bulger et Hopeton Eric Brown, dont j’ignore quels crimes ils ont commis. Mais sa fiche détaillée est extrêmement surprenante. Elle s’attarde sur ses pseudonymes ou surnoms : le Prince, l’Emir, Haq ou encore le directeur, mentionne son poids, sa taille, précise que son métier est « inconnu» et qu’il ne porte sur le corps aucune marque ni cicatrice.
Au-dessus de sa photo et de son nom figure la mention en gros caractères : « Meurtre de nationaux américains en dehors des Etats-Unis ; conspiration au meurtre de nationaux américains en dehors des Etats-Unis ; attaque d’une installation fédérale ayant occasionné la mort. » Tout en bas de la fiche, sous le terme « avertissement », je lis : « Ousama Bin Laden est recherché en rapport avec les bombardements, le 7 août 1998, des ambassades des Etats-Unis à Dar es-Salaam, en Tanzanie, et à Nairobi au Kenya. Ces attaques ont tué plus de deux cents personnes. De plus, Bin Laden est considéré comme suspect dans plusieurs autres attaques terroristes menées à travers le monde. »
L’avis de recherche se termine ainsi. Pas un mot de plus. Je vérifie qu’il s’agit bien de la fiche la plus récente. En fait, elle n’a jamais été réactualisée depuis 2001. Je reste stupéfait : officiellement et bien que sa tête soit mise à prix à vingt-cinq millions de dollars, Ousama Bin Laden, décrit par le FBI comme « le leader terroriste d’une organisation connue comme Al Qaeda, gaucher et marchant avec une canne », n’est ni recherché, ni inculpé par les autorités américaines pour les attentats du 11 septembre et les 2 996 victimes qu’ils ont provoquées. Et pas davantage d’ailleurs pour l’attentat perpétré à Aden contre le croiseur USS Cole, attribué pourtant à Al Qaeda.

Pourquoi cette incroyable lacune qui ne peut en aucune façon être le fait du hasard, alors qu’il s’agit du personnage le plus recherché de la planète et que les Etats-Unis ont déclenché deux guerres, l’une en Afghanistan, puis en Irak, officiellement pour le capturer et détruire Al Qaeda ?
J’ai eu la réponse en juin 2004, de la bouche d’un responsable du FBI que j’ai rencontré à Londres où il était de passage. L’homme travaille à Washington, au siège de l’agence, et je le connais depuis près de dix ans. Lorsqu’il opérait aux côtés de John O’Neill, le chef de l’antiterrorisme, au bureau de New York, écarté puis mort dans les tours dont il était devenu le chef de la sécurité.
Nous sommes installés dans la chambre de son hôtel, situé sur le Strand. Une pièce de taille relativement modeste où nous occupons les deux fauteuils de velours marron qui se font face. Il est massif, placide, la quarantaine sportive. Il m’écoute sans émotion appa- rente. Il paraît hésiter sur le choix des mots à employer pour me répondre. Il s’exprime avec un accent traînant du Sud dont il est issu : « Je connais bien sûr cette fiche et la réponse que je vais vous apporter va probablement encore plus vous étonner. Savez-vous pourquoi Bin Laden n’est pas recherché pour les attentats du septembre ? Parce que le FBI dépend du ministère de la Justice et M. John Aschcroft, le ministre, n’a jamais, depuis septembre 2001, donné l’ordre que l’on délivre un avis de recherche fédéral {Federal Warrant) contre Bin Laden. Pour la justice américaine et les agences chargées de l’enquête, Ousama, c’est vrai, n’est donc pas officiellement suspect dans le carnage perpétré. Nous sommes un certain nombre, au FBI, à éprouver un grand trouble devant cette situation, mais nous avons les mains liées. L’attitude de M. Aschcroft et du président Bush, quant à elles, sont inexplicables. » Il porte un costume bleu et une cravate aux motifs colorés qui tranche avec les choix vestimentaires habi- tuels des hommes du FBI. Il s’exprime par séquences, entrecoupées de silences de même durée : « Les Etats- Unis et le reste du monde sont en guerre contre une organisation terroriste dont le chef n’est pas inculpé pour les attentats qu’on lui impute. Avouez que ce n’est pas banal. »

L ‘onde de choc islamiste

Pour comprendre l’imbrication des événements, il faut souvent remonter dans le temps. En 1975, Beyrouth est une ville coupée en deux, pilonnée par les bombardements. La même année le roi Fayçal d’Arabie Saoudite est assassiné par un de ses neveux, dans des circonstances toujours non élucidées. En 1977, le général Zia Ul-Haq prend le pouvoir au Pakistan, ins- taure la charia et fait de l’Islam radical la clé de voûte de son pouvoir et de sa politique. En 1979, enfin, année charnière, l’ayatollah Khomeyni se prépare à prendre le pouvoir en Iran. Je me souviens du modeste pavillon qui l’abritait à Neauphle-le-Château, dans la banlieue parisienne, du sol recouvert d’un tapi sur lequel il rece- vait ses visiteurs, entouré d’hommes qui pour la plupart allaient connaître le sort tragique que décrit le dicton : « La révolution dévore ses enfants. »

Il m’avait reçu cinq minutes, levant à peine les yeux, égrenant d’une voix sourde et monocorde les crimes du Shah. Seize ans plus tard, le roi du Maroc, Hassan II, qui avait accueilli le souverain en exil, me confiait : « Le Shah a tout perdu parce qu’il n’avait pas d’amis. Un régime doit reposer sur un minimum de racines. L’Iran laïque et moderniste qu’il croyait façonner s’était coupé de ses voisins et du monde musulman avec lequel il n’entretenait aucun lien particulier. Et ses alliés américains l’ont lâché, furieux qu’il ait joué un rôle décisif dans la hausse des prix du pétrole. » L’onde de choc de la révolution islamique se propage en Arabie Saoudite. La même année, en novembre, des centaines d’étudiants en religion avec à leur tête Jouhayman Al Otaibi prennent le contrôle de la grande mosquée de La Mecque et exigent des Saoud le retour aux principes du wahhabisme et l’arrêt de toute compromission avec les Etats non islamiques. On m’a rapporté qu’un des frères d’Ousama, Marhous, avait été arrêté comme sympathisant puis relâché. Pourtant, l’enquête allait révéler que les armes utilisées par les insurgés auraient été acheminées à l’intérieur des camions appartenant au groupe Bin Laden et que la famille était seule à posséder les cartes complètes de tous les emplacements des lieux saints. Marhous est désormais le responsable du groupe Bin Laden pour la ville sainte de Medine.
Enfin, en décembre 1979, les Soviétiques envahirent l’Afghanistan et Amin, quelques mois après, fut intronisé président, juste après avoir fait étouffer son prédécesseur Taraki qui venait de rentrer de Cuba.
Mais le communisme commençait à mourir de nier la réalité et nous nous trompions sur la réalité de la menace communiste. Pourtant tous les experts occidentaux décrivaient l’occupation soviétique de l’Afghanis- tan comme un épisode décisif dans le « grand jeu » défini par Rudyard Kipling à la fin du xixe siècle. Désormais, Moscou se trouvait à proximité des champs pétrolifères du Golfe et menaçait directement les sources d’approvisionnement occidentales. Les chan- celleries tremblaient sans savoir qu’un autre détonateur autrement plus grave venait d’être enclenché, en cette même année. Il allait modifier radicalement le compor- tement des pays de la région et les faire éclore à leurs réalités actuelles : l’Arabie Saoudite, cible présumée de l’Union soviétique, deviendra le danger que l’on sait ; appuyés par la CIA, les services secrets pakistanais transforment le djihad afghan en une grande guerre menée par tous les pays musulmans contre l’URSS, avant de retourner les armes contre l’Occident. 1979 fut aussi l’année d’un autre événement historique : la signature des accords de Camp David entre Israël et l’Egypte, instaurant la paix entre les deux pays. Moins de deux ans plus tard, en octobre 1981, Sadate fut assassiné, au cours d’une parade militaire, par des membres du mouvement islamiste Al Jihad. Des milliers de suspects avaient été arrêtés et empri- sonnés par les autorités égyptiennes dont plusieurs dizaines furent ensuite relâchés. Parmi eux, le Sheikh Omar Abdel Rahman qui fut condamné par le tribunal de New York pour son implication dans le premier attentat contre le World Trade Center en 1993. Fiché par les autorités américaines, il avait pourtant réussi à obtenir un visa d’entrée aux Etats-Unis, grâce à l’inter- vention auprès du consulat américain au Caire d’un responsable de la CIA. Un autre personnage extrait des geôles égyptiennes était l’un des leaders du mouvement Al Jihad qui avait planifié l’assassinat de Sadate. Son nom : Ayman Al Zawahiri, médecin de formation, fils d’une famille de la grande bourgeoisie cairote. Il est aujourd’hui le numéro deux d’Al Qaeda et le maître à penser, dit-on, d’Ousama Bin Laden. 

L ‘engagement de Bin Laden

En 1979, Ousama Bin Laden a 22 ans et termine ses études à l’université de Djeddah : science économique et marketing. Il est l’un des cinquante-quatre membres d’un groupe qui porte son nom et doit tous ses contrats aux faveurs royales.
Le fondateur Mohammed Bin Laden est un Yéménite illettré mais génial en affaires. Dans les années 50, il gagne les faveurs du roi Saoud, cloué dans un fauteuil roulant, en construisant une rampe qui lui permet d’accéder au second étage de son palais. En 1964, quand le roi Fayçal monte sur le trône, il n’existe qu’une seule route pavée dans le pays reliant Riyad à la base de Dharan. Mohammed Bin Laden se voit confier la construction de toutes les routes du pays. Sa mort, à la fin des années 60, dans un accident d’avion, ne change rien aux privilèges octroyés à sa famille. En 1973, la flambée des cours du pétrole offre aux Bin Laden le plus impensable des cadeaux. La famille royale attribue à leur groupe la reconstruction totale des lieux saints de La Mecque et Médine, un projet, comme l’écrit un observateur, « aussi ambitieux et prestigieux que de rebâtir le Vatican ». Le coût de cette rénovation qui s’étendra sur plus de dix ans sera évalué à au moins milliards de dollars.
Oublié le temps où le fondateur du royaume, Ibn Saoud, confiait dans les années 30 : « Je suis tellement pauvre que je n’ai qu’une pierre comme oreiller », et où les seules ressources du pays provenaient des droits d’entrée acquittés par les pèlerins se rendant dans les lieux saints. La richesse de la famille royale a rejailli sur les Bin Laden et le jeune Ousama a ses entrées au sein de la famille régnante. En 1979, il s’est lié d’amitié avec l’un des fils du défunt roi Fayçal, le prince Turki Ibn Fayçal, qui dirige les services secrets du pays, poste qu’il conservera vingt-cinq ans. Turki sera l’un des mentors de Bin Laden. Au jeune homme révolté par la présence de l’URSS sur la terre d’Afghanistan, il propose d’animer un réseau pour l’envoi de combattants arabes décidés à lutter contre les Soviétiques. Un projet que le prince nourrissait depuis long-temps et qu’il concrétise en installant Ousama à Peshawar.

Le journaliste Robert Fisk, qui a rencontré et inter- viewé à plusieurs reprises le chef d’Al Qaeda, notamment en Afghanistan, rapporte : « Bin Laden m’avait parlé de la décision immédiate qu’il avait prise en apprenant que l’armée soviétique avait envahi l’Af- ghanistan. Il avait apporté le matériel de construction de sa société à des chefs tribaux en révolte pour combattre ce qu’il considérait comme une armée corruptrice et hérétique pillant l’Afghanistan islamiste. Il finança le voyage de milliers d’Arabes moudjahidin en Afghanistan pour qu’ils se battent à ses côtés. Ils vinrent d’Egypte, du Golfe, de Syrie, de Jordanie, du Maghreb. Beaucoup furent taillés en pièces par des mines ou déchiquetés par les mitrailleuses des hélicoptères Hind soviétiques. Lors de notre première rencontre au Soudan, j’ai convaincu Bin Laden, contre son gré, de me parler de cette époque. Il m’a raconté que pendant une attaque contre une base russe proche de Jalalabad, dans la province de Nangahar, un obus de mortier était tombé à ses pieds. Dans les fractions de seconde de rationalité qui ont suivi la chute, il a éprouvé - c’est ce qu’il m’a dit - un grand calme, une impression d’acceptation sereine qu’il a attribuée à Dieu. L’obus, à la grande consternation des Américains aujourd’hui, n’a pas explosé. Quelques années plus tard, à Moscou, j’ai rencontré un ancien officier du renseignement soviétique qui avait passé quelques mois en Afghanistan pour tenter d’organiser la liquidation de Bin Laden. D’après lui, il avait échoué parce que les hommes de Bin Laden ne se laissaient pas acheter. Personne ne voulait le trahir. “C’était un homme dangereux, le plus dangereux pour nous”, me dit ce Russe. Bin Laden m’a répété qu’il n’avait jamais accepté la moindre munition provenant de l’Occident, qu’il n’avait jamais rencontré d’agent américain ou britannique.

« Cependant, ses bulldozers et ses engins creusaient des routes dans les montagnes pour que ses moudjahidin lancent leurs missiles antiaériens Blowpipe, fabriqués en Grande-Bretagne, assez haut pour atteindre les Migs soviétiques. L’un de ses partisans armés m’a emmené plus tard sur la piste Bin Laden, odyssée terrifiante de deux heures dans la pluie et le verglas, au bord de ravins terrifiants. “Quand on a foi dans le Djihad (la guerre sainte), c’est facile”, m’a expliqué le terroriste. “Toyota est bon pour le Djihad”, a-t-il dit. C’est la seule plaisanterie que j’aie entendue de la bouche d’un des hommes de Bin Laden. »
Je suis convaincu que Bin Laden dit vrai quand il affirme que durant cette période il n’a rencontré ni Américain ni Britannique. Il ignorait seulement à quel point les Etats-Unis avaient instrumentalisé l’Islam dans leur lutte contre les Soviétiques. J’ai appris que les instructeurs de la CIA, qui formaient les moudjahidin aux côtés des services secrets pakistanais, devaient leur tenir un discours épousant les enseignements de l’Islam, dont les « thèmes prédominants » étaient : « L’Islam est une idéologie sociopolitique complète ; l’Islam sacré a été violé par les troupes soviétiques athées et le peuple islamique d’Afghanistan doit réaf- firmer son indépendance en se débarrassant du régime socialiste afghan soutenu par Moscou. »

Bin Laden comme les autres combattants arabes ou afghans ne pouvaient imaginer qu’ils se battaient contre l’Union soviétique pour le compte des Etats-Unis. Je pense que l’idée même n’a jamais traversé l’esprit du futur chef d’Al Qaeda parce qu’elle ne correspond absolument pas à sa grille d’analyse du monde et des rapports de forces qu’elle implique.
Contrairement à une idée arrêtée, la cause palesti- nienne n’a pas exacerbé l’engagement de Bin Laden. Elle ne l’intéresse absolument pas. Des gens qui l’ont rencontré à l’époque rapportent son véritable dégoût devant la tenue de la conférence de Madrid en 1992 qui réunissait pour la première fois autour de la même table des délégations israélienne, palestinienne, syrienne et libanaise ; son dégoût également en découvrant que le porte-parole palestinien lors de ces négociations était une femme, chrétienne de surcroît, Hanane Ashraoui. Selon un excellent observateur, « les Palestiniens sont trop modernes pour Bin Laden. Il est fermement convaincu qu’ils ne pourront pas se détacher des Juifs parce qu’ils sont dirigés par un cocktail de femmes, de chrétiens, d’homosexuels et de marxistes. Bin Laden ne fait d’ailleurs que reproduire les idées de son mentor, Abdullah Azzam, un Palestinien de Jordanie, issu des frères musulmans ».
Si la Palestine, aux mains de mécréants comme Ara-fat ou Habache, ne mérite pas d’être libérée, par contre la lutte contre l’occupant soviétique en Afghanistan représente une grande cause. De retour à Riyad, en 1980, il propose au prince Turki Ibn Fayçal d’utiliser sa fortune personnelle pour faire venir des combattants et aider financièrement leurs familles. Le chef des services secrets saoudiens lui répond que le royaume mettra à sa disposition tous les moyens dont il a besoin. Pendant vingt et un ans, le prince Turki va tenir parole et déverser des flots d’argent destinés à certains des mouvements de résistance et à armer les combattants qui affluaient. Sous les vifs encouragements de la CIA, quelque 35 000 intégristes musulmans, en provenance de quarante pays islamiques, se joignirent à la lutte entre 1982 et 1992. D’autres dizaines de milliers vinrent étudier dans les madrasa pakistanaises. « Avec le temps, estime Ahmed Raschid, plus de 100 000 intégristes musulmans furent directement influencés par le Djihad afghan. »

Djihad contre communisme

Soutenir les mouvements fondamentalistes islamiques représentait depuis des décennies une des constantes de la politique américaine dans cette zone. La présence et l’influence américaines en Arabie Saoudite, depuis le début des années 50, n’avaient cessé de s’accroître, tout comme la production de pétrole et le développement de la base aérienne de Dhahran. L’Aramco, le consortium américain qui contrôlait l’extraction de l’or noir dans le royaume, pouvait compter sur de puissants relais à Washington, en la personne du secrétaire d’Etat John Foster Dulles et de son frère Allen, directeur de la CIA. Pour les deux hommes, l’arrivée au pouvoir de Nasser qui prônait un nationalisme panarabe représentait un danger pour la région et surtout pour la stabilité du royaume saoudien. Nasser, allié de Moscou, horrifiait John Foster Dulles. Cet anti-communiste ultrareligieux, qui aurait eu sa place dans l’administration de George W. Bush, confiait qu’il lisait longuement la Bible avant chaque rencontre avec son homologue soviétique, Andrei Gromyko.

Selon Saïd Aburish, « c’est durant la période 1958- que le Département d’Etat a commencé à exagérer la menace communiste au Moyen-Orient, et l’Aramco, la CIA et notamment ses agents en poste au Caire et à Beyrouth ont commencé à soutenir les groupes islamiques fondamentalistes comme un contrepoids à Nasser. C’était en partie un prolongement de la stratégie de Kim Roosevelt (un des responsables de la CIA) qui avait utilisé avec succès en Iran les organisations musulmanes contre les mouvements de gauche. Le mouvement des Frères musulmans antinassérien fut financé et les responsables religieux incités à attaquer l’Union soviétique pour ses choix antimusulmans 1. »
En 1980, Ronald Reagan avait épousé avec enthou- siasme la cause de ces fondamentalistes afghans qu’il qualifiait de « combattants de la liberté ». Personne à Washington ne semblait conscient que ces organisations prônaient une dictature religieuse, l’obscurantisme, l’oppression des femmes et les mutilations pour les coupables. William Casey, le directeur de la CIA, était au cœur de ce dispositif qui visait à recruter le maximum de militants islamistes, venant du monde entier, aussi bien du Maroc que de l’Indonésie, prêts à venir combattre en Afghanistan ; on trouvait même des musulmans noirs américains, voyageant en Afghanistan, encadrés par la CIA, entraînés par des instructeurs de l’agence avant d’être envoyés au combat avec des armes américaines.

1. Saïd K. Aburish, The Rise, Corruption and Coming Fall of the House of Saud, St Martin Press, 1996.

En mars 1985, le président Reagan signa la directive de sécurité nationale numéro 166 qui autorisait une aide secrète aux moudjahidin. Cette initiative démontrait sans équivoque que la guerre secrète menée en Afghanistan avait pour objectif de combattre les troupes soviétiques. La nouvelle aide en sous-main des Etats-Unis fut marquée par une augmentation substantielle de la quantité d’armes fournies - une aide annuelle régulière équivalant, en 1987, à 65 000 tonnes d’armes -, de même qu’un flot incessant de spécialistes de la CIA et du Pentagone au quartier général des services de renseignement pakistanais, sur la route principale, près de Rawalpindi.
« Une guerre financée clandestinement à hauteur de milliards de dollars par le royaume saoudien. » Comme le confiait en plaisantant le prince Turki, chef des services secrets et ami d’Ousama Bin Laden qui combattait alors dans les montagnes afghanes : « Le dollar américain devient un dollar soutenant les moud- jahidin. »
Les deux alliés, américain et saoudien, y trouvaient leur compte. William Casey, le directeur de la CIA, passionné d’histoire, confiait à des proches que la clé de la victoire américaine en 1776 avait été l’utilisation de « partisans non intégrés dans l’armée et menant une guérilla ». C’était exactement ce qu’il retrouvait avec les combattants afghans. Pour la famille royale saoudienne, cette guerre juste contre une superpuissance « infidèle » qui avait envahi des terres musulmanes constituait le moyen de rassembler autour de cette cause toutes les composantes de la société, les riches marchands, les religieux comme les masses fondamentalistes, et de faire taire les contestations.

Un « nouvel homme islamique » était peut-être en train de naître et Ousama Bin Laden, de plus en plus populaire, l’incarnait. Certains le présentaient comme un « combattant Gucci » mais un Pakistanais qui s’était battu à ses côtés affirmait : « Il est un héros pour nous parce qu’il est toujours sur le front, toujours devant. Il ne distribue pas seulement son argent, il donne de lui même. » Une telle politique impliquait des entorses, une violation même des règles élémentaires de sécurité.

La CIA fournit des visas

Michael Springman qui dirigeait le service des visas au consulat américain de Djeddah, en 1988, a fourni un témoignage accablant : « En Arabie Saoudite, je recevais fréquemment des ordres émanant d’officiels importants du Département d’Etat et me demandant d’accorder des visas pour les Etats-Unis à des demandeurs qui ne répondaient pas aux critères. Il s’agissait essentiellement de gens qui n’avaient aucun lien avec l’Arabie Saoudite ou leur pays d’origine. Je m’en plaignais amèrement. Un exemple : deux Pakistanais réclamaient un visa pour se rendre à une foire commerciale sur le sol américain et affirmaient que leur voyage était payé par le ministère du Commerce pakistanais. Cependant ils ne connaissaient pas le nom de la foire ni la ville où elle se déroulait. J’ai refusé leurs demandes. Immédiatement après, le responsable de la CIA est venu me voir pour me demander de changer de position. J’ai à nouveau refusé mais les visas leur ont tout de même été délivrés. Quand je suis rentré aux Etats-Unis, j’en ai parlé au Département d’Etat, au General Accountability Office, au bureau de la sécurité diplo- matique et au bureau de l’inspecteur général. Personne ne m’a répondu. Ce contre quoi je protestais était en réalité un effort pour transférer aux Etats-Unis des recrues entraînées aux activités terroristes par la CIA, puis envoyées en Afghanistan pour combattre les Soviétiques. Le premier attentat contre le World Trade Center, en 1993, n’a pas ébranlé la foi du Département d’Etat dans les Saoudiens, pas plus que les attaques contre le site des tours de Khobar, en Arabie Saoudite, trois ans plus tard, dans lesquelles dix-neuf Américains périrent. » Brève précision : quinze des dix-neuf pirates de l’air ont obtenu leur visa au consulat américain de Djeddah.

Zbigniev Brzezinski, le conseiller de Carter qui le premier, le 3 juillet 1979, avait convaincu le président américain d’aider les rebelles afghans, confia à Vincent Jauvert du Nouvel Observateur : « Qu’est-ce qui est le plus important dans l’histoire du monde : l’existence des Talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques islamistes surexcités ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? » 

Le tango pakistanais

Les services secrets américain, saoudien et pakistanais travaillaient certes main dans la main durant cette période, mais les deux alliés régionaux de Washington jouaient leur propre partition. Les relations entre la CIA et l’ISI, le principal service de renseignement pakistanais, s’étaient considérablement améliorées après le coup d’Etat du général Zia en 1977, qui avait imposé un régime militaire et fait pendre son prédécesseur, Ali Bhutto. Zia avait instauré la charia à travers le pays et se montrait encore plus anticommuniste que l’administration Reagan. Peu après l’invasion de l’Afg- hanistan par les Soviétiques, le dictateur pakistanais donna l’ordre au directeur de l’ISI de mener des actions clandestines afin de déstabiliser les républiques soviétiques d’Asie centrale. Selon Diego Cordovez et Selig Harrison, « la CIA n’approuva ce plan qu’en 1984… La CIA était plus prudente que les Pakistanais. » Pourtant, l’intervention des Pakistanais en Asie cen- trale, dans les Balkans et le Caucase allait, selon un rapport de la CIA dont j’ai pu prendre connaissance, « servir de catalyseur pour la désintégration de l’URSS et l’émergence de six républiques musulmanes en Asie centrale ».

J’ignorais tout de ces opérations quand j’avais ren- contré Zia ul-Haq pour une interview à Islamabad. C’était deux ans avant son renversement et sa mort. Ses cheveux gominés, ses yeux sombres surmontés d’épais sourcils et sa moustache finement ouvragée le faisaient ressembler à un personnage de traître ou de méchant directement sorti d’un film muet. Des dizaines de milliers de réfugiés afghans s’entassaient alors dans les multiples camps installés sur la frontière. Une zone de recrutement idéale pour de futurs combattants et des dividendes politiques importants engrangés par Zia et son régime.
Cet homme impitoyable, qui avait du sang sur les mains, s’exprimait consciencieusement, d’une voix timide. Nous étions assis autour d’une table, dans des fauteuils en osier blanc, sur la pelouse de sa résidence au gazon impeccablement taillé. Des paons circulaient à quelques mètres. Le président-dictateur m’avait parlé de sa foi, de la supériorité de l’islam et de la victoire inéluctable qui serait remportée sur l’Union soviétique. « L’Afghanistan redeviendra libre », m’avait-il lancé d’un ton définitif. A cet instant, j’avais vu son visage changer, tandis que deux domestiques apparaissaient, tenant par la main un garçon de 5 ou 6 ans. C’était un enfant visiblement simplet que Zia avait pris sur ses genoux, radieux, lui parlant avec tendresse. La rencontre entre cet homme sanguinaire et ce petit garçon diminué m’avait beaucoup plus marqué que la teneur de ses propos qui me faisaient penser à un catalogue de slogans. Pourtant, les événements lui avaient donné raison.

L’argent saoudien et l’encadrement pakistanais avaient permis à la résistance afghane de porter des coups sévères à l’armée rouge, provoquant son retrait en et déclenchant la fin de l’empire communiste. Un proche collaborateur de Bush père m’avait raconté comment s’était déroulé, pour le 41e président des Etats-Unis, ce mois d’août 1989. Comme chaque année, il était parti en vacances dans sa résidence de Kennebunkport, une petite station balnéaire du Maine. Il gardait un contact permanent avec la Maison Blanche et se tenait informé, pratiquement heure par heure, des évolutions en URSS et en Europe de l’Est.
Les deux dossiers étaient désormais prioritaires. La décomposition de l’empire soviétique fascinait Bush et il avait donné pour consigne à toutes les agences de renseignement, notamment à la CIA, de concentrer leurs efforts sur cette zone. Quand il partait pêcher en mer, un téléphone cellulaire porté par un assistant lui permettait de rester en liaison constante avec le monde entier. Chaque matin, le président jouait au golf. Ses parties étaient fréquemment interrompues par des appels urgents provenant de Washington. Arpentant le green, entouré de ses gardes du corps, le chef de l’exécutif recevait de nouvelles informations sur l’effondrement progressif des régimes communistes est-européens. « C’est insensé », confia-t-il un jour à ce collaborateur qui me l’a rapporté. Il venait juste de raccrocher le combiné. « Je ne peux même pas finir tran- quillement ma partie sans être dérangé par un nouvel événement. Entre le moment où j’ai franchi le neuvième trou et celui où j’attaque le onzième, il s’est encore passé quelque chose à l’Est. »

Les quatre piliers de la guerre sainte

C’était en quelque sorte une illustration de la théorie du chaos, les ailes du papillon volant en Afghanistan avaient provoqué l’effondrement du mur de Berlin. Ousama Bin Laden avait joué un rôle dans cette victoire de l’islam et l’écroulement de l’une des deux superpuissances militaires de la planète.
En 1989 justement, il rentrait en Arabie Saoudite, accueilli en héros. Il avait défié et vaincu Moscou ; un an plus tard, c’est l’Amérique et son propre pays qui devenaient ses adversaires mortels.
Il a confié à Robert Fisk que 1990 constituait la date la plus importante pour lui, celle de la trahison suprême : « Quand les troupes américaines ont pénétré dans le pays des deux lieux saints, les oulemas (autorités religieuses) et les étudiants de la charia ont protesté vigoureusement dans tout le pays contre l’intervention des soldats américains, a-t-il confié. Le régime saoudien, en commettant la grave erreur d’inviter les troupes américaines, a révélé sa duperie. Il a apporté son soutien à des nations qui combattaient les musulmans. Ils [les Saoudiens] ont aidé les Yéménites communistes contre les Yéménites musulmans du Sud [la famille de Bin Laden est originaire du Yémen] et ils aident le régime d’Arafat à combattre le Hamas. Après avoir insulté et emprisonné les oulemas, le régime saoudien a perdu sa légitimité… Le peuple saoudien se souvient maintenant de ce que lui ont dit les oulemas et il s’aperçoit que l’Amérique est la principale cause de ses problèmes. L’homme de la rue sait que son pays est le plus gros producteur de pétrole du monde, et pourtant il subit des impôts et ne bénéficie que de mauvais services. Le peuple comprend maintenant les discours des oulemas dans les mosquées, selon lesquels notre pays est devenu une colonie américaine. Il agit avec détermination pour chasser les Américains d’Arabie Saoudite. Ce qui s’est passé à Riyad et à Kho- bar, avec vingt-quatre Américains tués dans deux bom- bardements, est une preuve manifeste de l’immense colère du peuple saoudien envers l’Amérique. Les Saoudiens savent maintenant que leur ennemi est l’Amérique. »

Bin Laden se rattache à une longue lignée de contes- tataires intégristes, comme Fayçal Al Dowaysh qui avait fomenté entre 1927 et 1930 la révolte des Ikhiwan, une confrérie wahhabite aux objectifs messianiques qui voulait rétablir la pureté de l’islam dans les autres pays musulmans. La stratégie de Bin Laden n’est pas planétaire. Elle est à l’image de sa vision du monde : limitée aux zones musulmanes. Elle vise des monarchies fragilisées, l’Arabie Saoudite bien sûr, mais aussi celles du Maroc et de Jordanie, ainsi que l’Egypte de Moubarak dont la survie dépend des 2 milliards de dollars d’aide annuelle versés par Washington. Elle s’étend aux républiques d’Asie centrale mais aussi à l’Indonésie et à la Malaisie. De même que Mohamed, 1 400 ans plus tôt, avait unifié les tribus d’Arabie, Bin Laden rêve d’une restauration du califat qui unifierait autour de lui les tribus de l’islam.
« Pour comprendre les vues à long terme de Bin Laden, écrit Pepe Escobar dans Asia Times, il est essentiel de connaître les quatre piliers sur lesquels s’appuie sa guerre sainte : 

1) la Péninsule arabique avec sa richesse pétrolière et, plus que tout, les deux lieux les plus sacrés de l’islam ; 

2) l’Egypte, le cœur du monde musulman où il peut compter sur le soutien des réseaux de la gamaa islamique, l’organisation créée par le cerveau d’Al Qaeda, le docteur Ayman Al Zawahiri ; 

3) la contre-révolution islamique iranienne qui se développera quand sa propre révolution islamique sunnite aura abouti à une superpuissance à laquelle les chiites iraniens seront forcés d’adhérer ; 

4) la vallée de l’Indus, où se trouve le Pakistan, un Etat détenteur de l’arme nucléaire et d’une armée musulmane infiltrée par des islamistes fervents. »

Le Pakistan est le pays clé dans la stratégie de Bin Laden et Al Qaeda. Dans les années 80, alors qu’il combattait en Afghanistan, il avait pu compter sur trois alliés de poids : le prince Turki, le financier saoudien, chef des services secrets, mais également sur deux Pachtounes, l’ethnie majoritaire au Pakistan et en Afghanistan. L’un, Hamid Gui, chef de l’ISI, service secret qui est un véritable Etat dans l’Etat, fut l’artisan de la guerre sainte contre les Soviétiques. Le second, le général Nasirullah Babar, confortablement installé aujourd’hui dans la ville frontière de Peshawar, avait créé les Talibans. Deux hommes appartenant à d’im- portantes familles pachtounes tout autant afghanes que pakistanaises.
Mais il existait un autre secret soigneusement enfoui, que personne à Washington comme à Islamabad ne souhaitait voir révélé : l’argent de la drogue, du trafic d’héroïne avait joué un rôle essentiel dans le « coup de grâce porté à Moscou » et il demeurait un atout politique et financier de premier ordre pour toutes les parties en présence aujourd’hui dans la région.

La piste de la drogue

En janvier 1987, The Herald, le journal pakistanais en langue anglaise, expliquait que le principal circuit mis en place pour acheminer les armes aux rebelles afghans servait aussi, en sens inverse, au transport de l’héroïne jusqu’au port de Karachi, d’où elle était embarquée à destination de l’Europe et des Etats-Unis. « C’est réellement très simple, pouvait-on lire. Si vous contrôlez les champs de pavot, Karachi et la route qui relie les deux, vous serez si riches que vous contrôlerez le Pakistan. »
Les Etats-Unis qui consacraient des milliards de dol- lars à financer une vaste armée panislamiste avaient contribué à cet essor. Avant l’invasion des troupes soviétiques, il n’existait pratiquement pas en Afghan- tistan de production locale et le meilleur spécialiste sur la question, Alfred Mac Coy, dont les enquêtes font autorité, confirme que « durant les premières années des opérations de la CIA en Afghanistan, les territoires près de la frontière pakistano-afghane devenaient le principal fournisseur d’héroïne aux Etats-Unis. Au Pakistan, le nombre de personnes dépendantes de l’héroïne est passé de près de zéro en 1979 à 1,2 million en 1985, un accroissement beaucoup plus grand que celui connu par n’importe quel autre pays. La CIA, rappelle Mac Coy, contrôlait indirectement le commerce de l’héroïne. Lorsque les moudjahidin ont établi leur contrôle sur une partie du territoire afghan, ils ont donné l’ordre aux paysans de cultiver l’opium en guise de taxe révolutionnaire. De l’autre côté de la frontière, au Pakistan, des leaders afghans et des groupes locaux d’affaires, sous la protection des services de renseignement, l’ISI, ont mis sur pied des cen- taines de laboratoires de production d’héroïne. Durant cette décennie de commerce de drogue, la DEA, l’agence américaine antidrogue, s’est trouvée incapable de faire quelque saisie ou arrestation majeure que ce soit. Les autorités des Etats-Unis ont refusé d’enquêter sur toute charge en rapport avec l’héroïne et leurs alliés afghans, parce que la politique américaine relative à la lutte contre le narcotrafic en Afghanistan fut largement subordonnée à la guerre contre l’Union soviétique. » En 1995, le directeur des opérations de la CIA en Afghanistan, Charles Cogan, avait admis que la CIA avait sacrifié la guerre contre la drogue pour se consa- crer à la guerre froide. « Notre mission principale était d’infliger le plus de dommages possible aux Soviétiques. Nous n’avions pas vraiment les ressources et le temps requis pour enquêter sur le commerce de la drogue. Je ne crois pas que nous ayons à nous excuser de cela. Toute situation a ses inconvénients. Il y a eu un inconvénient au niveau du narcotrafic, oui. Mais l’objectif principal a été atteint. Les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan. »
Alexandre de Marenches, l’ancien patron du SDECE (devenu aujourd’hui la DGSE), se vantait d’avoir influencé William Casey, le directeur de la CIA, en lui suggérant d’utiliser l’arme de la drogue «pour intoxiquer, m’avait-il raconté, les soldats de l’armée rouge. Casey avait été séduit par l’idée et m’avait aménagé un rendez-vous avec Ronald Reagan qui semblait enchanté de cette suggestion. »
La CIA n’avait pas eu besoin des conseils d’Alexandre de Marenches pour former avec le trafic de drogue un couple ancien et exemplaire de cynisme… En 1955, lorsque les Américains prirent pied au Vietnam, l’agence mit immédiatement la main sur toutes les filières créées par les services français pour financer la guerre. Une source de profit qui allait permettre à la CIA de monter de multiples opérations échappant à tout contrôle officiel. Même démarche en Afghanistan. Lorsqu’elle livre aux combattants afghans les fameux missiles Stinger qui vont causer de lourdes pertes à l’occupant soviétique, ces livraisons ont lieu en priorité dans les zones où se trouvent les plus importantes productions de pavot. En 1989, au moment où se profile l’éclatement de l’empire soviétique, la production d’opium afghan augmente spectaculairement, passant à 4 600 tonnes métriques. Les bénéfices dégagés serviront à financer des rébellions armées dans plusieurs républiques communistes. La CIA, en liaison avec l’ISI, traite alors avec quinze syndicats du crime, implantés dans une URSS sur le point de se désintégrer, et qui seront les principaux acheteurs de l’héroïne raffinée. 

« Nous avons créé l’islamisme terroriste »

Pour un pays comme le Pakistan qui engloutissait plus de 40 % de son budget dans les dépenses militaires et l’élaboration d’un coûteux programme nucléaire, la drogue devenait une solution à de nombreux problèmes. Le trafic d’héroïne avait permis par exemple de financer les opérations secrètes destinées à déstabiliser l’Inde, en soutenant la rébellion au Cache- mire. Selon un rapport du 14 mai 2004 de Philippe Raggi, « les services secrets occidentaux se disaient d’ailleurs persuadés qu’une partie de l’équipement de l’armée pakistanaise était payé par l’argent de l’héroïne. L’ISI a donc profité de la situation de guerre civile en Afghanistan pour prendre en main le trafic d’héroïne. Le Pakistan étant un pays à l’identité islamique, il était de son devoir de faire prédominer l’islam dans la région, peu importent les moyens utilisés. »
Ces trafics ont commencé avec l’implication des militaires de l’ISI ayant « des liens familiaux avec des grands barons de l’héroïne des zones tribales et du Pendjab ». Dans les années 80, le brigadier général Imtiaz, qui travaillait sous les ordres du directeur général de l’ISI de l’époque, le général Hamid Gui, aurait dirigé une cellule afin d’utiliser l’héroïne pour les actions clandestines avec l’aval de la CIA. C’est ainsi que les camions scellés qui emportaient des armes dans les régions libérées revenaient chargés d’opium. Cet opium était ensuite livré aux laboratoires des zones tri- bales (en territoire pakistanais). Des centaines de labo- ratoires ont été mis sur pied à la frontière pakistano- afghane, dans le Balouchistan (province du Nimruz, du Helmand et de Kandahar) par des leaders afghans et des groupes d’affaires locaux, sous la protection de l’ISI. Une grande partie de ce trafic avait pour but l’en- richissement personnel de certains militaires et consti- tuait une prise en main, par l’Etat pakistanais, des ressources fournies par la drogue.
Franck Anderson, le chef du secteur afghan à la CIA de 1987 à 1989, se rappelle : « Durant la guerre [contre les Soviétiques] personne ne pensait aux complications qui surgiraient dans l’après-guerre. Chacun était occupé à virer les Soviétiques. Le monde musulman était excité par cette perspective et nous ne savions rien des activités liées au terrorisme. »

« Nous avons créé le système de l’islamisme terroriste que nous essayons aujourd’hui de démanteler», m’a confié un membre de la CIA qui a longtemps travaillé en Afghanistan. Lorsque je lui ai parlé des dénégations de son agence sur les liens avec le trafic d’héroïne, il m’a répondu : «Non seulement la CIA savait et approuvait ce trafic mais elle avait créé une cellule spéciale chargée de promouvoir la culture de l’opium et le raffinage de l’héroïne, aussi bien en territoire pakistanais que dans les zones afghanes contrôlées par les moudjahidin, pour l’écouler ensuite dans les régions tenues par les Soviétiques, afin de les transformer en drogués. » L’industrie de la drogue s’était mise en place à partir de 1980 mais j’ai retrouvé la trace en 1984 d’un évé- nement savoureux. En 1984, Bush père, alors vice-pré- sident, s’était rendu en Afghanistan à proximité des zones tribales. Il venait également en tant que respon- sable du National Narcotics Border Interdiction System, une agence dont l’objectif était de stopper le trafic de drogue aux Etats-Unis. Ancien directeur de la CIA, il lança : « Trafiquants, vos jours sont terminés et vous appartenez désormais à l’histoire. »
L’Afghanistan a vu sa production passer de 200/ tonnes par an en 1979, date de l’invasion soviétique, à dix fois plus à la fin des années 90. Au printemps 1994, la première enquête réalisée sur le terrain révélait que les cultures de pavot s’étendaient sur 80 000 hectares, permettant de récolter 3 200 à 3 300 tonnes d’opium. Cette production plaçait l’Afghanistan devant la Bir- manie, longtemps numéro un, qui produisait quant à elle entre 2 600 et 2 800 tonnes d’opium en 1993-1994.

Le roi de l’opium

En 1994, justement, j’avais fait l’une des rencontres les plus surprenantes de ma vie : celle du roi de l’opium. Il s’appelait Khun Sa, vivait en Birmanie dans les contreforts reculés de l’Etat Shan, et ignorait proba- blement que sa couronne était menacée par les trafi- quants afghans. Il se prétendait le chef des rebelles Shan, une ethnie en lutte depuis des décennies contre le pouvoir central birman dans cette province accidentée, limitrophe de la Chine.
Khun Sa était en réalité le plus gros trafiquant d’hé- roïne au monde et après des mois de négociations pour l’approcher, mon voyage avait duré deux nuits et deux jours. Avec le photographe Gérard Noël, nous avions quitté en pleine nuit la frontière thaïlandaise et nous cheminions sur de petits chevaux chinois qui progressaient avec peine sur de minuscules sentiers escarpés, détrempés par la mousson et bordant des parois qui plongeaient à la verticale.
Nous empruntions les routes utilisées par les cara- vanes acheminant l’opium. La région magnifique et hostile, à la végétation dense, avait provoqué de lourdes pertes, durant la Seconde Guerre mondiale, parmi le corps expéditionnaire japonais.
Pour Khun Sa, cette zone où il entretenait une armée de 10 000 hommes était un repaire inexpugnable, et il faisait régner la terreur au sein de la population. Une semaine avant mon arrivée, il avait fait dépecer vivant, en public, un chef de village qu’il soupçonnait de trahi- son. Son quartier général ressemblait à un camp de travail Khmer rouge : des enfants en uniforme creusaient des digues et des tranchées. C’était un homme grand et mince, au rire contagieux, qui portait le même uniforme vert olive, parfaitement amidonné, que celui de Fidel Castro. Je lui avais demandé en désignant du doigt les hommes armés qui l’entouraient : « Vos soldats ont-ils le droit de se droguer ? » La réponse avait fusé : « Non. Ils sont immédiatement exécutés. » Mon expérience m’a conduit à observer que les plus grands des salauds affichent toujours des principes. Il avait ajouté : « J’ai proposé aux responsables américains de leur vendre chaque année ma production d’opium, mais ils ont refusé. Evidemment, la CIA n’y a pas intérêt ; c’est elle le plus gros trafiquant. » Après m’avoir tendu son paquet, il avait allumé une cigarette blonde sur laquelle il tira longuement en savourant son effet. J’étais resté confondu par la pauvreté de l’argument. Peu après, j’avais appris l’histoire étrange de la Nugan Hand Bank. Cette importante banque privée australienne avait perdu son principal dirigeant, Franck Nugan, trouvé mort d’une balle de fusil dans sa Mercedes à côté de Melbourne.
On découvrit dans une des poches de sa veste une carte de visite, à moitié consumée, au nom de William Colby, l’ancien directeur de la CIA. Colby avait une allure de représentant de commerce anodin ou de coif- feur de village, avec sa raie impeccablement tracée et ses lunettes à monture métallique. Mais quand il les retirait, son regard bleu frappait par sa dureté. Il pouvait se montrer d’une extrême cordialité et brusquement se fermer lorsqu’on l’interrogeait de trop près sur l’agence qu’il avait dirigée. C’est exactement ce qui se produisit lorsque je lui parlai de la présence de sa carte dans la poche du défunt. « Je suis avocat de formation et je lui ai donné quelques conseils juridiques. » L’enquête menée par les Australiens allait révéler que la banque servait depuis de longues années de couverture à la CIA pour le recyclage de l’argent du trafic d’héroïne, en provenance de chez Khun Sa et d’Afghanistan.

Les Talibans font flamber les cours de l’héroïne

L’arrivée au pouvoir des Talibans en 1996 ne modifia en rien l’ampleur du trafic. En octobre 2001, le responsable de la DE A (l’office antidrogue), Asa Hutchinson, déclara devant la commission parlementaire sur la justice criminelle et la politique de lutte contre la drogue : « Le sanctuaire dont jouit Bin Laden repose sur le soutien qu’accordent les Talibans au trafic des stupéfiants. Ce lien définit la symbiose, terrifiante, entre le trafic illicite de la drogue et le terrorisme international. »
J’avais eu connaissance du rapport confidentiel du « groupe de Dublin » qui démontrait tout le cynisme de la stratégie suivie par les Talibans. Ce groupe d’experts et de préposés à la lutte antidrogue s’était réuni le 27 mars 2001 dans la capitale irlandaise. Leur conclusion était nette : la véritable raison pour laquelle le régime des Talibans avait interdit la culture du pavot était purement commerciale. Au cours des années précédentes, la production d’opium en Afghanistan était tellement abondante que les prix de gros s’étaient effondrés. Pour maintenir le prix des transactions à un niveau correct, les Talibans avaient d’abord procédé à un stockage important (à tel point que les entrepôts des marchands afghans contenaient suffisamment de stocks pour répondre aux besoins d’héroïne de l’Europe pendant au moins trois ans) et interdit ensuite la culture du pavot. Une analyse confirmée en 2001 par Bernard Frahi, un expert de l’ONU présent sur le terrain : « Le prix d’achat- vente a énormément oscillé au cours des deux dernières années et a subi les effets tant de la crise internationale dans laquelle est tombé l’Afghanistan, que du volume de récolte, en fonction de l’année. » En 1999, le prix payé aux paysans était de 50 dollars le kilo. Au début de l’année 2000, le prix de l’opium qui n’était plus que de 30 dollars après l’édit promulgué par le mollah Omar le 27 juillet 2000, lequel interdisait ce genre de culture, est passé d’abord à 100 dollars, ensuite à 200- 300 dollars le kilo. En mars 2001, en l’absence de récoltes, le prix a même dépassé 600 dollars le kilo pour ensuite se stabiliser, au cours de l’été et jusqu’à l’attentat du 11 septembre, aux alentours de 400-500 dollars. » La filière de l’héroïne avait été au cœur de toutes les stratégies politiques élaborées en Afghanistan par les services secrets pakistanais et la CIA. Si l’ISI avait choisi de soutenir le chef de guerre Hekmatyar après la chute de l’armée rouge, c’est en grande partie parce que son mouvement intégriste, le Hizb-e-islami, était profondément impliqué dans le trafic de drogue. Après son lâchage, en 1993, la création des Talibans fut l’œuvre conjointe des services pakistanais mais aussi de la CIA et du prince saoudien Turki Ibn Fayçal. Comme l’écrit Philippe Raggi : « Soutenu par l’ISI, lui-même contrôlé par la CIA, l’Etat islamique taliban a grandement servi les intérêts géopolitiques de Washington en ex-URSS. Le commerce de la drogue dans le Croissant fertile a également servi à financer et équiper l’armée musulmane bosniaque, dès le début des années 90, et l’armée de libération du Kosovo (l’UCK). Mais la CIA avait un autre intérêt : utiliser les Talibans dans ses opérations contre l’Iran et pour faciliter la construction de pipelines par la firme Unocal reliant le Turkménistan au Pakistan. »

A mon retour à Kaboul, j’ai pris connaissance du destin exemplaire d’Ayub Afridi, instrument dévoué entre les mains de la CIA et de l’ISI, après la chute du règne taliban. L’histoire récente éclaire souvent le présent. Je déjeunais avec un agent de la DEA, le bureau des narcotiques américain, au Popolano. Ce restaurant est une étrangeté. Italien à l’origine, il a traversé toutes les guerres, toutes les occupations et surtout toutes les destructions de Kaboul. Du temps des Talibans, il servait de rendez-vous régulier à des responsables d’Al Qaeda. Des reproductions hideuses de paysages italiens sont accrochées au mur et la clientèle, comme la nourriture, sont œcuméniques : des femmes voilées avec leurs époux, et à la table à côté cinq hommes des forces spéciales américaines, M16 posé sur la table, pistolet dans la ceinture.
Mon hôte me parle de la trajectoire d’Afridi comme on énonce une parabole qui illustre votre impuissance ou votre dénuement. « Après les accords de Bonn qui mirent sur pied le premier gouvernement post-Taliban, les stratèges à Washington voulaient rééquilibrer l’influence excessive de l’Alliance du Nord en gagnant le soutien de la majorité pachtoune. Alors ils ont sorti de leur chapeau Afridi, unanimement reconnu comme le plus grand trafiquant de drogue du pays. De 1980 à 1989, toute l’héroïne provenant des zones pachtounes passait par ses circuits, soigneusement contrôlés par la CIA et l’ISI. Massoud et l’Alliance du Nord possédaient leurs propres champs de pavot dans le nord du pays. Afridi vivait à côté de Khyber, dans les zones tribales où il s’était fait construire, à Landi Kotal, un véritable palais des Mille et Une Nuits qui avait coûté plus de deux millions de dollars. Chaque pièce de sa résidence portait le nom d’un grand couturier : Lagerfeld, Dior, Armani. Surréaliste ! Mais le plus incroyable est à venir. En décembre 1995, il a quitté inexplicablement son refuge afghan pour se rendre à Dubaï où il a négocié avec la CIA. Personne ne connaît les termes exacts de l’accord, la DEA a été tenue à l’écart, mais il visait à lui redonner une respectabilité. Il a embarqué à bord d’un avion-cargo de l’armée américaine à destination des Etats-Unis, où il a été condamné à trois ans et demi de prison et à 50 000 dollars d’amende, une peine extrêmement légère. Le 25 août 1999, il est revenu au Pakistan où il s’est vu infliger à Karachi sept ans de prison pour la saisie de 6,5 tonnes de haschich à Anvers, dans les années 80. Quelques semaines plus tard, il ressortait libre et regagnait son palais de Khyber, sans qu’aucune explication n’ait été fournie à sa libération. Il a repris le contrôle du trafic d’héroïne sous le régime taliban et a poursuivi son activité après leur chute. Pour la CIA et l’ISI, c’était une pièce maîtresse, le seul homme, croyaient-ils, capable de rassembler les seigneurs de la guerre pachtoune. L’opération a échoué. La CIA a voulu renouveler avec Afridi l’opération Lucky Luciano, le chef de la mafia sorti en 1943 de prison pour convaincre les familles d’aider les forces américaines débarquant en Sicile.

Un autre détail a attiré mon attention dans le parcours sinueux de ce parrain de la drogue. En 1990, après le renversement du Premier ministre Benazir Bhutto, Afridi est devenu député sous l’étiquette de l’Alliance démocratique islamique, un parti fondé par l’ancien directeur de l’ISI, Hamid Gul, l’homme qui jouit toujours de puissants soutiens au sein de l’appareil militaire et sécuritaire pakistanais, le seul à clamer publiquement sa sympathie envers Ousama Bin Laden et l’action d’Al Qaeda, sans être le moins du monde inquiété par Pervez Musharaff.

Le double jeu

Le financement massif des Talibans par l’Arabie Saoudite avait d’ailleurs coïncidé avec l’accord signé le 21 octobre 1995 entre le président du Turkménistan, Niyazov, et les dirigeants de la firme californienne Unocal, associée au groupe pétrolier saoudien Delta Oil, détenu en partie par la famille royale. L’accord prévoyait des exportations de gaz évaluées à 8 milliards de dollars et la construction d’un gazoduc qui traverserait l’Afghanistan. Juste avant la prise du pouvoir par les Talibans, l’adjoint du secrétaire d’Etat pour l’Asie du Sud s’était rendu à Kandahar, fief du mollah Omar, et à l’issue de son séjour, il avait déclaré : «Nous sommes préoccupés par les opportunités économiques qui peuvent nous échapper ici si la stabilité politique ne peut pas être restaurée. »
L’ISI encadrait les Talibans, mais aussi Ousama Bin Laden. J’ai tenté de reconstituer les liens existant entre le chef d’Al Qaeda et les services secrets pakistanais depuis son arrivée en 1996 sur le territoire afghan. Apparemment, il constitue dès le début de l’année une carte importante pour l’ISI, qui envoie régulièrement plusieurs de ses responsables le rencontrer. Le directeur de l’ISI, Mohamed Aziz, et deux de ses anciens dirigeants, le lieutenant général Hamid Gul et le lieutenant général Javed Nasir, se rendent en 1997 à plusieurs reprises à Kandahar pour s’entretenir avec lui. De 1997 à 2001, le chef d’Al Qaeda séjournera à plusieurs reprises à l’hôpital militaire de Peshawar pour effectuer des check-up.
Plusieurs épisodes illustrent les relations équivoques entre Bin Laden et ses protecteurs pakistanais. En 1999, Musharaff, alors chef d’état-major, et Mohamed Aziz, directeur de l’ISI, proposent au chef de l’Etat pakistanais, Nawaz Sharif, d’expédier les terroristes d’Al Qaeda sur les hauteurs de Kargill, dans la province de Jammu et Cachemire, où les affrontements avec l’armée indienne sont incessants. Une telle présence contribuerait, selon eux, à accentuer la pression sur l’ennemi indien.
Après les affrontements dans cette zone, qui conduiront l’Inde et le Pakistan au bord de la guerre totale, le président Sharif découvrira que Musharaff a engagé dans les combats l’armée régulière et non les forces d’Al Qaeda.
Par ailleurs, durant ses interrogatoires par la police de Karachi, Omar Sheikh, le principal accusé du meurtre de Daniel Pearl, a confié que durant une visite à Kandahar, au milieu de l’année 2001, il avait eu connaissance des préparatifs d’Al Qaeda pour les attentats du 11 septembre et qu’il en avait informé Ehsanul Haq, le commandant de la police militaire de Peshawar. Haq est un ami très proche de Musharaff qui a pris le pouvoir un an et demi plus tôt, un homme de confiance, au point que le général-président le nommera à la tête de l’ISI en octobre 2001. Si ce que prétend Omar Sheikh est vrai, il est impensable que Haq ne l’ait pas informé.
Pourtant, le 4 septembre 2001, le directeur de l’ISI, Mahmood Ahmed, arrive à Washington pour une série d’entretiens avec George Tenet, le directeur de la CIA, des responsables de la Maison Blanche et du Pentagone dont les noms ne seront pas révélés. « Bin Laden, affïrmera-t-on ensuite, était au cœur de toutes les réu- nions auxquelles participait le chef des services secrets pakistanais. »

Le 11 septembre au matin, le directeur de l’ISI prenait un petit déjeuner au Capitole avec le sénateur Robert Graham, président de la commission sur le renseignement du Sénat et de la Chambre des représentants. Un troisième homme est présent : Porter Goss, un représentant de l’Etat de Floride, ami personnel de George W. Bush et vétéran des opérations clandestines à la CIA pendant plus de dix ans. La réunion durera jusqu’à ce que le second appareil percute la tour. «Nous avons évoqué, dira ensuite Graham, le terrorisme et plus spécifiquement le terrorisme en provenance d’Afghanistan. »

Porter Goss, défenseur zélé de Bush et son adminis- tration, a ensuite déclaré qu’il n’existait aucune preuve indiquant que le gouvernement ait eu en sa possession des éléments d’information suffisants pour prévenir les attentats. Goss a été nommé par George W. Bush le 10 août 2004 directeur de la CIA en remplacement de George Tenet, démissionnaire.
Mais ce double jeu pakistanais ne s’arrête pas au 11 septembre. Le 7 octobre 2001, le président Musharaff limoge brutalement le général Mahmood, pourtant un de ses proches amis, de la direction de l’ISI, officiellement en raison des liens étroits qu’il continue d’entretenir avec les dirigeants talibans. La vérité est beaucoup plus crue. Les services secrets indiens ont transmis à Washington des informations apparemment fiables qui révèlent l’implication financière du directeur de l’ISI dans la préparation des attentats du 11 septembre. Le directeur du FBI, Robert Mueller, effectuera spécialement le voyage jusqu’à Delhi pour recueillir lui-même tous les éléments. Le 9 octobre, le Times of India apporte des précisions : « Des sources au plus haut niveau confirment que le général a perdu son poste en raison des évidences produites par l’Inde et montrant ses liens avec un des kamikazes qui ont détruit le World Trade Center. Les autorités américaines ont exigé son renvoi après la confirmation du fait que 100 000 dollars avaient été transférés du Pakistan au pirate de l’air, Mohamed Atta, par l’intermédiaire de Omar Sheikh (le meurtrier de Daniel Pearl), à la demande du général Mahmood Ahmed. Des sources gouvernementales importantes confirment que l’Inde a contribué de manière significative à établir le lien entre l’argent transféré et le rôle joué par le chef démissionnaire de l’ISI. Bien qu’ils ne fournissent pas de détails [ces sources] affirment que les données fournies par l’Inde, notamment le numéro de téléphone du mobile d’Omar Sheikh, ont aidé le FBI à remonter et à établir le lien. »

« Tu seras tué par le silence »

Ces révélations suggérant que l’ISI ou même le régime pakistanais pouvaient être impliqués dans les attentats du 11 septembre ne firent l’objet d’aucun commentaire, pas plus à la Maison Blanche qu’au Pentagone ou au Département d’Etat. Comme s’il s’agissait pour l’administration Bush de murer toutes les pistes pouvant remonter jusqu’à la vérité. La commission d’enquête indépendante, malgré la longueur de ses travaux et les moyens dont elle disposait, ne mentionne d’ailleurs pas ces révélations, tout comme elle a écarté les autres faits gênants.
En écoutant les auditions de cette commission, puis en lisant son rapport final, j’ai pensé à cette confidence que m’avait faite Milovan Djilas, rencontré chez lui à Belgrade en 1972, alors qu’il venait juste d’être libéré de prison. Jeune journaliste, j’étais impressionné par cet homme qui avait négocié, en 1948, avec Staline l’avenir de la Yougoslavie. Considéré comme le bras droit de Tito et son successeur probable, il était tombé brutalement en disgrâce pour avoir critiqué les dérives de la nouvelle classe dirigeante au pouvoir dans les pays communistes. Il fallait un courage inimaginable pour saborder ainsi sa carrière. Il habitait un minuscule appartement dans le centre de Belgrade, surveillé en permanence par la police, et s’exprimait dans un excellent français, « appris en grande partie en prison». Djilas était aussi un écrivain et Tito avait fait interdire qu’on lui donne la moindre feuille de papier. « J’ai traduit, m’avait-il confié en souriant, comme s’il confessait une excellente plaisanterie, Le Paradis perdu de Milton en serbo-croate sur du papier hygiénique. » Mais ce qui m’avait le plus frappé dans le récit de cet homme, marqué par les épreuves, c’était sa dernière rencontre avec Josip Broz Tito, son ancien compagnon d’arme dans la résistance à l’occupant allemand. Tito, qui l’avait fait jeter en prison pour de nombreuses années, l’avait extrait de sa cellule pour le rencontrer une dernière fois : « Il a pointé son doigt sur moi, raconte Djilas, et m’a dit : “Toi, tu seras tué par le silence.” » Cette phrase terrible m’est revenue plusieurs fois à l’esprit au cours de cette enquête. Le silence est une arme redoutable pour étouffer ou tuer la vérité. Et il possède un allié aussi efficacement pervers que lui : l’oubli. Je ne sais pas si « derrière toute grande fortune, comme le disait Bossuet et non Balzac, il y a un grand crime », mais j’ai pu constater que derrière tout grand crime commis il y a le silence et l’oubli. Les crimes du septembre et les mystères qui les entourent en sont l’illustration.

C’est le silence justement qui entoure désormais l’ancien directeur déchu de l’ISI, le général Mahmood. Il a été nommé à la tête d’une grande entreprise publique, ce qui démontre que sa disgrâce est relative, mais il reste muet. Ce qui tranche avec le comportement de ses prédécesseurs. Je pense notamment au cas du général Hamid Gul, grand soutien de la cause islamiste radicale et de Bin Laden. Gul, toujours proche du pouvoir et de l’ISI, et dont l’immense for-tune repose sur l’octroi de concessions qui lui permettent de contrôler tous les transports en commun de l’immense métropole d’Islamabad. Gul, enfin, qui fut le premier, dix jours après le 11 septembre, à évoquer publiquement la thèse d’un complot entre le Mossad et la CIA dans les attentats du 11 septembre, complot dans lequel, a-t-il ajouté, « l’US Air Force était impliquée ». Une thèse reprise avec conviction dans une large partie de l’opinion pakistanaise et qui est partagée aussi bien par les milieux éduqués de Lahore que par les couches populaires de l’immense métropole de Karachi, ou encore dans les zones frontalières du Nord-Ouest. Le Premier ministre de cette province du Balouchistan a déclaré que le 11 septembre était un « complot mené par le Mossad israélien pour déclencher une guerre entre chrétiens et musulmans ». 

« Un jour, c’est moi qui succéderai à Bin Laden »

Une boutade entendue au Pakistan affirme qu’un « général laïque devient un islamiste dès qu’il a pris sa retraite ». Comme toutes les plaisanteries populaires, elle n’est pas du tout infondée. Le Pakistan et ses dirigeants sont des maîtres de l’ambiguïté. Les propos de Gui sur le 11 septembre visaient sans doute à détourner l’attention des révélations sur les liens entre Mohamed Atta et son protecteur, le général Mahmood. Même si l’ISI est considérée comme un « Etat dans l’Etat », ou encore un « gouvernement invisible », Mahmood, militaire discipliné et ami personnel de Musharaff, aurait-il fait envoyer 100 000 dollars par un proche de Bin Laden au futur pirate de l’air sans en avoir référé au chef de l’Etat ?

Le Pakistan est le seul pays qui m’ait refusé un visa d’entrée au cours de cette enquête. J’ai attendu pendant près de deux mois une réponse du consulat qui n’est jamais venue. Alors j’ai pénétré illégalement en territoire pakistanais, de nuit, venant d’Afghanistan. J’ai franchi la frontière, suivant pas à pas mon guide sur des sentiers accidentés où la moindre chute aurait pu avoir de graves conséquences. L’homme qui marchait devant moi connaissait chaque pouce de terrain et progressait avec une étonnante rapidité malgré l’obscurité. Je m’épuisais à le suivre, mal assuré. Je savais que dans trois heures nous atteindrions Peshawar, mon objectif, et même si je passais sans encombre la frontière, les indicateurs et la police qui quadrillaient la ville pouvaient aisément nous arrêter. Sans visa, après la mésaventure survenue à deux confrères de L ‘Express, partis sans autorisation dans les zones frontalières, je risquais cette fois de passer un long moment en prison. La perspective d’un séjour prolongé dans les geôles pakistanaises m’a brusquement angoissé. Dans la nuit, je ne distinguais ni le chemin sur lequel je marchais, ni le vide que je longeais. Le ciel était constellé d’étoiles. En quête d’une vérité si complexe qu’elle semblait se dérober sous mes pas à chaque instant, je me sentais misérable, angoissé et découragé. Et puis, en arrivant dans Peshawar, ces sombres pensées se sont peu à peu dissipées. C’est un des lieux que je préfère, il m’évoque la définition de la Sicile par Leonardo Sciascia : « C’est une porte qui n’a jamais empêché quiconque d’entrer ou de sortir. » Cette ville frontière abrite tout : les réseaux d’Al Qaeda, les agents des services secrets chargés de les traquer, une concentration sans égale d’informateurs et d’agents doubles ou triples, se donnant rendez-vous dans les souks animés, même au cœur de la nuit, ou dans les madrasa, ces écoles de prière coraniques. Des hommes se livrant au jeu éternel du mensonge et de la manipu- lation. Une caravane de chameaux lourdement chargée chemine devant nous dans les ruelles, tandis que l’odeur des épices embaume l’air chaud.

Dans cet univers où le mensonge plausible est aussi finement ciselé par celui qui vous le propose qu’un travail d’orfèvre, je songe à toutes ces informations erronées qui font l’objet de rapports codés envoyés par les agents sur place à leurs directions à Washington, Londres ou Paris.
William Casey, le directeur de la CIA sous Reagan, l’homme qui avait lancé les opérations clandestines en Afghanistan, m’avait confié que son plus grand plaisir était de lire les rapports que les ambassadeurs étrangers faisaient parvenir à leurs chancelleries. « Beaucoup se vantaient de contacts étroits qu’ils ne possédaient pas avec des membres importants de l’administration, et les informations soi-disant confidentielles qu’ils rapportaient avaient souvent fait déjà dix fois le tour de Washington. » Comme ici.
Il est plus de 2 heures du matin lorsque nous arrivons à la Guest House, lieu de rendez-vous avec un proche de l’assassin de Pearl, Omar Sheikh. Un bâtiment modeste de trois étages, une entrée tout en longueur et un propriétaire que le guide va réveiller en montant l’escalier. C’est un homme âgé au visage émacié et méfiant, encadré d’une barbe blanche. Mal réveillé, il se frotte les yeux sous l’ampoule accrochée au plafond qui éclaire la réception. Le guide me traduit ses propos : « Non, l’homme que nous attendons n’est pas arrivé et il n’a aucune réservation à son nom. » Un nom d’emprunt, bien entendu. C’est à Kaboul que j’ai appris son existence et que l’on m’a mis en contact avec lui. Un de mes interlocuteurs m’avait reparlé d’Omar Sheikh, le meurtrier de Daniel Pearl, proche d’Ousama Bin Laden. Une personnalité étrange et complexe dont le parcours incarnait à lui seul les faux-semblants que je découvrais. Beaucoup de gens, en Afghanistan et au Pakistan, avaient croisé sa route mais l’homme dont on m’avait parlé était resté proche de lui jusqu’en 2001. «Au sein d’Al Qaeda? » avais-je demandé. « Non, au sein de l’ISI et d’Al Qaeda », m’avait-on rétorqué. Désormais officiellement dans les affaires, il partageait son temps entre Rawalpindi, Peshawar et Kaboul.
Quand je suis monté dormir, la chambre minuscule à la propreté douteuse m’a donné envie de repasser immédiatement la frontière.
L’homme est arrivé le lendemain après-midi à heures, sans s’expliquer ni s’excuser. Il devait avoir ans, de taille moyenne, mince dans son chalwar kamiz, le costume traditionnel. « Montons à votre chambre », m’a-t-il dit dans un anglais correct. Il s’est assis au bord du lit sur la couverture douteuse, sans même un regard. « Que voulez-vous savoir sur Sheikh ? » J’ai été surpris qu’il ne l’appelle pas Omar. Je lui ai expliqué le livre que je préparais. Il a hoché la tête machinalement, comme si mon explication en valait une autre. « C’était un homme extrêmement arrogant qui me confiait qu’il était sûr de ne jamais être arrêté, ni par les Pakistanais, ni par les Américains. » J’ai demandé : « Et selon vous, avait-il raison ?» Il a réfléchi, puis a répondu : « Oui. Il connaissait énormément de monde. A Peshawar, je l’avais accompagné chez le gouverneur Haq, qui a été nommé ensuite, par Mousharaff, directeur de l’ISI. Ils se rencontraient visiblement souvent. Haq pourtant n’est pas un homme à se lier facilement. En janvier 2001, j’étais présent à la soirée qu’il a donnée à Lahore pour la naissance de son enfant, une fête somptueuse à laquelle assistaient les principales personnalités de la région. Il était parfaitement détendu, toujours sûr de lui et pourtant, vous savez ce qui est amusant ? Au même moment le gouvernement américain réclamait son arrestation et son extradition et les officiels pakistanais, Musharaff en tête, prétendaient qu’ils n’arrivaient pas à le localiser. Alors que j’ai vu le chef de la police, le responsable de l’ISI et des militaires de haut rang présents à sa fête. »

« Pourquoi bénéficiait-il d’une telle mansuétude ? » D’abord, il ne comprend pas le sens de ma question et me fait répéter le terme anglais indulgence (pour mansuétude), puis sourit légèrement : « Mais parce qu’il rendait trop de services. Je sais, vous voudriez que je vous dise qu’il travaillait pour la CIA, mais je ne crois pas, même si je n’en ai aucune preuve. Par contre, il était très proche des responsables de l’ISI et très proche également de Bin Laden, au point qu’il m’avait confié : “Un jour, c’est moi qui lui succéderai.” Quelle est la formule en Europe ? Vouloir tenir le manche de la poêle ou quelque chose d’approchant. »
En tout cas Sheikh aimait tenir la poêle à pleines mains. Il y a d’abord les photos : celles d’un jeune homme portant des lunettes et affichant une moue arro- gante, auxquelles succèdent des clichés montrant un individu barbu, au regard sombre, sur un lit d’hôpital, puis ensuite aux traits épaissis reflétant toujours une certaine morgue.

Omar Sheikh est totalement atypique. Né à Londres dans une riche famille, il grandit en fréquentant les meilleures écoles privées. Il étudie les mathématiques et les statistiques à la prestigieuse London School of Economies, se révèle un as aux échecs et aux arts mar- tiaux et se lance avec succès dans l’activité boursière. En 1992, il rompt avec cette vie, part comme travailleur bénévole pour la Bosnie où il découvre les atrocités commises contre les musulmans. Quand il rentre en Grande-Bretagne, quelques mois plus tard, il est devenu un islamiste radical. En 1993, il s’installe au Pakistan, menant des opérations paramilitaires contre les Indiens pour la libération du Cachemire. C’est de cette époque que date son recrutement par l’ISI. La même année il est arrêté en Inde pour avoir kidnappé trois touristes britanniques et un américain. Ses frais d’avocat sont payés par l’ISI mais il écope d’une lourde peine de prison. En 1999, des pirates de l’air détournent un vol d’Indian Airlines sur Kandahar, le fief des Talibans ; après huit jours de négociations, les 155 passagers sont échangés contre Omar Sheikh et deux autres « combattants ».
Les détails de l’opération révèlent qu’elle a été commanditée par les dirigeants talibans en coordination étroite avec l’ISI. Sheikh est visiblement un élément de prix que les deux parties veulent récupérer à tout prix. A sa libération, il séjourne dans une guest house de Kandahar où il est l’hôte du mollah Omar et d’Ousama Bin Laden. Il devient « le fils favori » du chef d’Al Qaeda.

« Je le pendrais moi-même »

Les activités et les compétences d’Omar Sheikh sont multiples : il entraîne les terroristes dont, dit-on, certains des futurs pirates de l’air du 11 septembre, et conçoit un système de communication sécurisé et codé via Internet pour Al Qaeda. Selon des témoignages recueillis ensuite, « son avenir paraît sans limites au sein du mouvement ». Et au sein de l’ISI. Ses supérieurs sont le directeur adjoint de l’agence Mohamed Aziz Khan et Izah Shah, un ancien officier de l’ISI, responsable de deux groupes terroristes. Curieusement, Omar Sheikh se rend à deux reprises officiellement en Angleterre en 2000 et 2001, bien qu’il reste soumis à une inculpation pour avoir kidnappé des touristes six ans plus tôt. Selon des sources proches du MI6, les responsables britanniques lui auraient offert une amnistie en échange de révélations sur les réseaux d’Al Qaeda.
Plusieurs versements destinés à deux des pirates de l’air, Mohamed Atta et Marwan Al Shehri, sont envoyés de Dubaï entre juin 2000 et le 10 septembre 2001, veille des attentats. L’auteur des transferts quitte Dubaï pour le Pakistan le 11 septembre au matin après avoir retiré 871 dollars de comptes ouverts dans plusieurs banques de l’émirat.
Les enquêteurs arriveront à la conclusion que l’auteur était Omar Sheikh. L’homme reconnaîtra aussi avoir rencontré Bin Laden en Afghanistan cinq jours après les attentats avant de regagner sa résidence de Lahore, mise à sa disposition par l’ISI. Pourtant, en octobre, il commence à devenir embarrassant lorsque les révélations fournies par les Indiens au directeur du FBI, Robert Mueller, indiquent que 100 000 dollars ont été transférés à Atta sur ordre du directeur de l’ISI. Un mois plus tard, les Etats-Unis relancent son extradition pour le kidnapping d’un citoyen américain sept ans plus tôt. Malgré les pressions de l’ambassade américaine au Pakistan, les officiels prétendent qu’ils ne parviennent pas à le retrouver, alors qu’il vit chez lui et reçoit fréquemment.
Le 5 février 2002, il se rend à son supérieur, Izah Shah, ancien de l’ISI et ministre de l’Intérieur de la province du Pendjab. Ses services le garderont au secret jusqu’au 13, alors que la police pakistanaise le recherche. Sa reddition est rendue public le 13 février. Il avoue le meurtre de Daniel Pearl mais déclare aux enquêteurs qu’il est « sûr de ne pas être extradé vers les Etats-Unis et de ne pas passer plus de trois ou quatre ans en prison ».
Sheikh est un personnage charnière entre Al Qaeda, l’ISI, le 11 septembre et détenteur de trop de secrets pour que les responsables pakistanais, au premier rang desquels Musharaff, acceptent de l’extrader. Au cours d’un entretien tendu avec l’ambassadeur américain, le président pakistanais rappellera qu’il n’existe aucun accord d’extradition entre les deux pays, puis livrera cette confession étonnante à propos d’Omar Sheikh, rapportée par le diplomate : « Je préférerais le pendre moi-même plutôt que de l’extrader. » Dans une de ses ultimes confidences, Omar Sheikh avait expliqué que l’assassinat de Daniel Pearl avait pour objectif d’em- barrasser Musharaff, et le président pakistanais avait répliqué que le journaliste américain était « bien trop curieux ».
Jugé, condamné à mort, il est aujourd’hui un homme sur lequel le silence et l’obscurité sont retombés. Son avocat, Moshi Imam, qui a fait appel du verdict, estime que sa condamnation à mort a été prononcée uniquement « parce que le Pakistan veut apaiser les Etats-Unis ». 

Plutôt perdre un fou que sacrifier le roi

Cette phrase pourrait résumer la politique menée depuis septembre 2001 par Pervez Musharaff envers l’Amérique et les autres pays occidentaux : leur dire exactement ce qu’ils ont envie d’entendre. Décrit par Bush comme un « brillant allié dans la lutte contre le terrorisme », le président pakistanais est avant tout un redoutable manœuvrier. Après son arrivée au pouvoir le 12 octobre 1999, l’ancien chef d’état-major de l’armée pakistanaise écarte quelques figures gênantes dont il va se réapproprier indirectement les activités via quelques proches. Il fait arrêter le brigadier général Imtiaz, l’ancien chef de la division politique intérieure de l’ISI, en réalité l’homme qui a la haute main sur tout le trafic d’héroïne raffiné au Pakistan et en Afghanistan. Son procès qui aboutit à une condamnation à huit ans de prison, le 31 juillet, révèle un enrichissement surprenant : Imtiaz détient des certificats au porteur pour un montant de 20,8 millions de dollars, un compte de 2, milliards de roupies et un compte en dollars à la Deutsche Bank se chiffrant à 19,1 millions de dollars. Il possède également cinq résidences, cinq centres commerciaux et trois magasins. Selon les informations que j’ai recueillies, plus de trente responsables de l’armée et de l’ISI possèdent des fortunes comparables, découlant du trafic d’héroïne. Plusieurs sont des proches de Musharaff.
En 1999-2000, le Pakistan est à la fois un Etat mafieux et un pays paria, mis au ban de la communauté internationale, suspendu du Commonwealth. Pour

Musharaff, le 11 septembre, selon un de ses proches, « a été une véritable bénédiction ». Celui dont George W. Bush était incapable de prononcer le nom durant sa campagne électorale de 2000 devient le « bon général Musharaff», le pilier de la guerre contre le terrorisme. Un mythe qui ne résiste pas à un examen sérieux des faits.
Musharaff, comme d’ailleurs ses prédécesseurs, a toujours utilisé, instrumentalisé les extrémistes isla- miques pour accroître l’influence pakistanaise en Afg- hanistan et créer au Cachemire des tensions avec l’Inde. En tant que chef d’état-major, il supervisait l’appui militaire, logistique, apporté par l’ISI aux Talibans. En 1999, il était directement responsable des affrontements de Kargill, au Cachemire, où des centaines de combattants religieux avaient conduit le Pakistan et l’Inde au bord d’une guerre totale.
Enfin, il y a ce rapport que j’ai eu entre les mains, rédigé en 2002 par la division du contre-terrorisme au Pentagone, un texte qui détaille les liens organiques existant entre le pouvoir militaire pakistanais, Ousama Bin Laden et les organisations terroristes implantées au Cachemire. Je me demande si ce rapport a été lu par les responsables de l’administration Bush. C’est pourtant un texte éclairant sur le général Musharaff et l’allié pakistanais.
L’ISI et l’armée fournissaient à Bin Laden tout le soutien logistique dont il avait besoin. Les copies des cassettes vidéo enregistrées par le chef d’Al Qaeda et ses proches étaient acheminées par l’ISI. A plusieurs reprises, les interviews accordées à des journalistes par Ousama Bin Laden furent filmées avec des caméras fournies par des officiers de l’ISI, les journalistes n’étant pas autorisés à transporter des caméras et du matériel d’enregistrement quand ils transitaient par Peshawar avant de se rendre à Kandahar pour rencontrer le chef d’Al Qaeda.
Après les sanctions de l’ONU, durant le régime des Talibans, interdisant tous les vols à partir et en prove- nance d’Afghanistan, l’ISI va mettre sur pied un circuit permettant à des journalistes ou à des visiteurs de marque d’accéder à Bin Laden. Ils volent jusqu’à Peshawar et de là sont pris en charge par des agents de l’ISI et des cadres d’Al Qaeda, même après le 11 septembre. Une réalité que Musharaff ne peut évidemment ignorer.
« C’est un homme prudent, m’a confié à Londres un ancien général pakistanais qui l’a longtemps côtoyé. Il ne sacrifie ses pions que contraint et forcé. » Ce fut le cas, selon lui, avec Zubaydah, arrêté au Pakistan. Le chef des opérations d’Al Qaeda, qui allait révéler l’implication des trois princes saoudiens, était installé à Peshawar d’où il coordonnait le passage de la frontière pour les hommes et le matériel d’Al Qaeda. L’ISI n’ignorait rien de ses mouvements ni de ses activités. Ils ont toujours mis à la disposition des hommes de Bin Laden un réseau d’habitations à travers le territoire pakistanais. Un jour, ils ont placé un émetteur sous la voiture qui conduisait Zubaydah à l’une de ses caches et ils ont prévenu l’antenne du FBI, installée à Islamabad. « Musharaff, selon cet ancien général, l’a lâché parce que les pressions américaines devenaient trop fortes et qu’il avait une obligation de résultat. » Il sourit avant d’ajouter : « Il a préféré perdre un fou plutôt que de devoir sacrifier le roi, c’est-à-dire Bin Laden. » Musharaff est conscient d’être un homme menacé à la tête d’un pays fragile. Il a déjà échappé de peu à deux attentats et un revolver à crosse d’argent ne le quitte jamais. Selon mon interlocuteur, « il connaît son seuil de tolérance et il sait qu’il a besoin de la loyauté de l’ISI pour assurer sa survie. Or l’ISI n’admettra jamais la capture d’Ousama Bin Laden qui reste pour elle une carte maîtresse dans sa stratégie régionale. Et, ajoutet-il, je ne pense pas non plus que les Saoudiens aspirent à sa disparition. »
Ce général est un homme malade qui se déplace à l’aide d’une canne et vit désormais entre Londres et Karachi. « Vous savez, me dit-il en conclusion, la poli- tique pakistanaise a toujours reposé sur l’équivoque : recherche d’appuis occidentaux et politique interne et régionale agressivement islamiste parce que l’islam - hélas ou tant mieux, je ne sais pas - est le seul ciment qui permette de faire tenir ce pays. »
Lors de mon séjour en Afghanistan, en mai 2004, je me suis rendu également à Kandahar. L’ancien fief des Talibans reste une ville pesante, oppressante même. Je suis arrivé par avion, à bord d’un vol de l’ONU, la route Kaboul-Kandahar restant toujours peu sûre. L’homme venu me chercher à l’aéroport m’a montré sur le trajet une imposante demeure : « C’est la maison du frère d’Hamid Karzaï, le président. Le pouvoir d’Hamid ne dépasse pas les faubourgs de Kaboul mais tout le monde sait que son frère est un des plus gros trafiquants de drogue. Il aurait vendu 200 tonnes d’opium. » Les rumeurs abondent, peut-être exagérées, mais souvent fondées. Le gouverneur d’Herat, Ismaël Khan, plaque tournante du trafic, aurait transféré 2 milliards de dollars dans les banques suisses. Depuis il a été démis par Karzaï.
A Kaboul, j’avais retrouvé Stephen, qui m’a décrit l’état de délabrement moral du pays : « Des dirigeants corrompus jusqu’à la moelle, au gouvernement et dans les provinces. » J’ai connu Stephen au Cambodge, déjà irréprochable fonctionnaire de l’ONU et honorable cor- respondant d’un service de renseignement. C’est un des rares hommes que je connaisse qui exercent ce métier sans cynisme. Son cœur saigne réellement - et je l’écris sans ironie - chaque fois qu’il est confronté à la sauvagerie et à l’immoralité des hommes. Il a aujourd’hui 48 ans, mais son indignation reste intacte, tandis qu’il me brosse un tableau du pays. Nous sommes assis dans la salle de restaurant de l’Intercontinental. Il domine Kaboul et Stephen m’entraîne jusqu’à la terrasse, d’où il pointe le doigt : « Là se trouve la résidence du ministre des Tribus et des Frontières, un proche du commandant Massoud. C’est lui le plus grand trafiquant du pays, lié à Karzaï et à Hamid Gul, l’ancien directeur de l’ISI. » Puis il décline une litanie d’autres noms. Corrompus et coupables. « Le plus terrible, c’est que tout le monde le sait, le commerçant de Flower Street ou le porte-faix du marché de Mandawi. Et que dire des Américains ! Vous connaissez l’histoire des trois singes : ne rien dire, ne rien entendre, ne rien voir. C’est à peu près leur attitude, sauf qu’ils font preuve d’une complaisance active. Vous allez à Kandahar après-demain ? D’abord soyez prudent parce que cette zone reste toujours un fief des Talibans et d’Al Qaeda, mais ouvrez aussi les yeux. Vous savez où les trafiquants ont désormais installé leurs laboratoires qui servent à la transformation de l’opium en héroïne ? Je vous le donne en mille : à proximité des bases militaires américaines. Vous croyez que la CIA est en crise au point de l’ignorer ? »

Je ne suis pas resté assez longtemps à Kandahar pour tenter d’apercevoir ces laboratoires mais l’information m’a été confirmée par plusieurs témoins travaillant dans la région.

« Mais c ‘est la guerre là-bas »

La trajectoire et les interventions d’Ousama Bin Laden ressemblent à un véritable dédale, un labyrinthe dont les pistes sont brouillées ou effacées. Ses interventions sur les écrans de télévision sont semblables aux apparitions d’un fantôme revenant nous hanter.
Même si elles se font désormais de plus en plus rares, les nombreuses cassettes audio et vidéo qu’il a enregistrées restent une source de perplexité, tout comme le circuit qu’elles empruntent et qui se termine immanquablement à Al Jazeera, cette chaîne de télévi- sion installée dans le minuscule émirat du Qatar. La région du Golfe n’est pourtant guère réputée pour avoir favorisé l’éclosion d’une presse libre et indépen- dante. Créée et financée par la volonté de l’émir, en 1996, la chaîne avait diffusé en juin 1998 un premier entretien de 90 minutes avec le chef d’Al Qaeda regardé par près de 40 millions de téléspectateurs arabes. Le 7 octobre 2001, toutes les grandes chaînes occidentales reprirent les propos glaçants et menaçants d’Ousama Bin Laden, diffusés encore une fois en exclusivité sur Al Jazeera, comme pratiquement toutes celles qui suivirent. Depuis le début de cette enquête, je m’interroge sur les liens et relais existant entre le milliardaire saoudien et le média qu’il privilégie. Je venais juste d’arriver à Dubaï, après un séjour en Afghanistan, et j’avais téléphoné à plusieurs contacts arabes pour leur demander de m’aider à prendre des rendez-vous avec les responsables de la chaîne qatarie. J’avais notamment joint au téléphone vers 20 heures le directeur d’un quotidien libanais. Peu après minuit, il me rappela pour me communiquer le numéro de portable du secrétaire privé de l’émir du Qatar auquel il venait de parler et qui attendait mon appel.
Le téléphone sonnait dans le vide mais le lendemain à 11 heures une voix jeune s’enquit de la date de mon arrivée. Il s’agissait de l’assistant du secrétaire privé auquel je répondis que je pourrais être à Doha le lende- main à 12 heures. A l’heure indiquée, une Mercedes noire m’attendait au pied de l’appareil pour me conduire au palais de l’émir. La traversée de Doha, la capitale et seule ville du pays, révélait un ancien village de pêcheurs submergé peu à peu par des constructions récentes, destinées à souligner le changement du statut de l’émirat. Le pétrole et le gaz avaient transformé ce lieu improbable en un pays riche et courtisé. Notamment par la France qui vend à l’émir francophile, séjournant fréquemment à Paris, des quantités d’armement bénéfiques pour notre balance des paiements mais hors de proportion avec les besoins et les moyens réels de cet Etat de 700 000 habitants.
L’assistant assis à mes côtés dans la voiture, vêtu d’une djellaba blanche et du keffieh traditionnel à petits carreaux rouges et blancs, était un jeune homme à lunettes, d’une trentaine d’années, qui s’enquérait poliment de mes activités : 

— D’où venez-vous ?
— D’Afghanistan.
Il m’avait contemplé bouche bée comme si j’étais un Martien.
— Mais c’est dangereux. Et où étiez-vous ? 
— J’ai circulé à travers le pays et je suis allé à Tora Bora, la montagne où s’était réfugié Bin Laden. Il eut cette fois un haut-le-cœur. Dans cette Mercedes climatisée aux fauteuils de cuir épais, c’était brusquement l’intrusion du danger.
— Mais c’est la guerre là-bas.
J’allais lui répondre que géographiquement, la zone des combats s’était déplacée et que le Qatar lui-même était impliqué dans cette guerre. Puis je me suis ravisé, certain qu’il l’ignorait.

Pourtant, le Qatar, fidèle allié des Etats-Unis avant d’abriter le Centcom (le Centre de commandement américain coordonnant toutes les opérations en Irak), avait abrité et protégé Khaled Sheikh Mohamed, consi- déré par les enquêteurs comme le véritable maître d’œuvre des attentats du 11 septembre.
Nous venions de passer devant le ministère des Affaires étrangères, un minuscule bâtiment blanc de trois étages en bord de route, et je repensais à ce que j’avais appris. Les Américains acquirent la preuve, en 1996, que l’émirat servait de base arrière à une dizaine de terroristes, parmi les plus recherchés, d’Al Qaeda. Khaled Sheikh Mohamed faisait partie de ce groupe. Il était l’oncle de Ramzi Youssef, l’organisateur de l’attentat au camion piégé contre le World Trade Center en 1993, et il avait lui-même projeté de faire exploser simultanément, en 1995, onze long-courriers au-dessus du Pacifique. Ce proche de Bin Laden avait confié, dès 1997, à un de ses complices arrêté aux Philippines, vouloir détourner des avions de ligne pour les jeter sur des bâtiments américains.

Louis Freeh, le directeur du FBI à l’époque, n’ignorait rien de ses antécédents quand il avait écrit au ministre qatari des Affaires étrangères une lettre dont l’ancien agent de la CIA, Bob Baer, a obtenu une copie : « Les attentats terroristes dans lesquels nous soupçonnons Khaled Sheikh Mohamed d’être impliqué, menacent clairement les intérêts américains. Ses activités au Qatar menacent aussi les intérêts de votre gouvernement. Vous avez d’ailleurs souligné, lors de notre entretien, que vos services le soupçonnaient de fabriquer des engins explosifs, activité qui constituait un danger potentiel pour les citoyens du Qatar. En outre, vous indiquiez que Khaled Sheikh Mohamed possédait une vingtaine de faux passe-ports. »
Le FBI avait localisé Mohamed : il travaillait pour la compagnie nationale de distribution d’eau du Qatar, une couverture qu’il n’aurait jamais pu obtenir sans bénéficier de complicités à un haut niveau. Le FBI avait envoyé une équipe à Doha qui demeurait consignée dans son hôtel, tandis que les responsables qataris prétendaient ne pas pouvoir retrouver la trace du terroriste. En réalité, ils l’avaient exfiltré à l’étranger et il fallut attendre mars 2003 pour qu’il soit arrêté au Pakistan dans des circonstances tout aussi troublantes que son départ de l’émirat six ans plus tôt.

Branché sur CNN

Visiblement, ce pays était une terre d’impunité pour les hommes d’Al Qaeda et je comprenais mieux pourquoi Bin Laden, quittant le Soudan en 1996 à destination de l’Afghanistan, avait décidé de faire ravitailler son avion au Qatar. L’émirat lui offrait probablement toutes les garanties de sécurité et savait que les Etats-Unis ne chercheraient pas à l’arrêter. D’ailleurs, l’am- bassadeur américain en poste à Doha décida peu après de changer d’activité et de commencer une nouvelle carrière plus lucrative en se mettant au service des Qataris. Alors que ces preuves du double jeu qatari étaient connues à Washington, jamais Bill Clinton n’exerça la moindre pression sur l’émir et ses proches ; au contraire, selon ce qu’on m’a rapporté, l’ambassadeur du minuscule émirat à Washington avait ses entrées constantes à la Maison Blanche. Quelques minutes plus tard, je comprendrai pourquoi.
La voiture, après un bref contrôle à l’entrée, s’en- gouffre dans une large allée, longeant une pelouse et des massifs de fleurs récemment plantés qui conduisent au palais. Un bâtiment immense, dont les proportions étonnantes abritent la plus grande débauche de marbre qu’il m’ait été donné de contempler. Un dôme impres- sionnant domine le hall d’entrée en marbre marron aussi vaste que la salle des pas perdus d’une grande gare. J’ai toujours remarqué que moins les problèmes sont urgents et plus les gens paraissent affairés. C’est le cas dans les couloirs du palais où des hommes, tous vêtus du costume traditionnel, se croisent d’un pas pressé, des dossiers à la main. J’attends une dizaine de minutes dans un bureau, puis la porte s’ouvre brusquement et un homme souriant me tend la main en m’entraînant derrière lui.
— Bienvenue au Qatar, monsieur Laurent.
Le Sheikh Abdulrahman Bin Saud Al-Thani, secré- taire privé de l’émir et membre de la famille régnante, est un homme de petite taille, pétillant, d’une quarantaine d’années, au regard espiègle.
— C’est une très bonne idée de vous intéresser à Al Jazeera et à son influence dans le monde arabe et chez vous.

Les responsables qataris sont ravis que cette chaîne exaspère pratiquement tous les dirigeants du monde musulman. On m’a raconté l’anecdote d’Hosni Mouba- rak, en visite au Qatar. Il s’était rendu à minuit, de façon impromptue, au siège d’Al Jazeera. Il avait visité les locaux puis s’était tourné vers son ministre de l’In- formation en s’exclamant : « Et dire que tous ces problèmes viennent d’une minuscule boîte d’allumettes pareille ! »
— S’il vous plaît, envoyez vos livres sur les Bush dédicacés à l’émir et à son épouse. Ils seront très touchés et j’organiserai une rencontre lors de leur pas-sage à Paris. Je vais vous écrire leur adresse. Il repart rapidement vers son bureau à la recherche de papier, d’un stylo et je remarque un téléviseur allumé dans un angle de la pièce. Des images d’actualité défilent sur l’écran. Je me penche pour mieux distinguer. Le Sheikh qui me vante les mérites et les qualités d’Al Jazeera est branché sur CNN.

« Que puis -je faire pour vous ? »

Une photo accrochée au mur le montre en compagnie de Bill Clinton. « C’est un véritable ami, me dit-il. Il y a quelques mois, il séjournait ici. Mais je l’ai connu à Washington où j’ai été ambassadeur. »
« Regardez. » Il revient avec un album de photos que je feuillette : Clinton dans le bureau ovale ; Clinton avec l’ambassadeur en week-end ; Clinton la tête levée contemplant, émerveillé comme un enfant, le dôme du palais sous lequel je suis passé quelques minutes plus tôt. « C’est un homme délicieux », conclut le Sheikh Al- Thani qui ajoute : « Nous nous voyons ce soir. Je vous invite chez moi - si, si, j’insiste - et je vous téléphonerai pour vous dire à quelle heure. Bonne visite d’Al Jazeera. »

La tornade courtoise s’est éloignée et quinze minutes plus tard, le chauffeur de la Mercedes s’immobilise devant une barrière fermée. Quelques mots échangés avec les gardiens et nous nous garons devant l’entrée principale. Le siège d’Al Jazeera est un bâtiment modeste, sans étage, tout en longueur, au toit bleu et à la façade blanche. Six marches de marbre gris conduisent au hall d’entrée qui fait face à une petite pelouse sur laquelle sont plantés quelques palmiers secoués par la brise.
Un homme sort d’un pas pressé, un portable collé à l’oreille, et m’entraîne avec lui jusqu’à un bureau en préfabriqué situé à quelques mètres. Il a les cheveux gominés, la moustache soigneusement ondulée et un sourire artificiel qui donne l’impression que son visage est en caoutchouc. Il me tend sa carte tout en continuant sa conversation. M. Jihad Ali Ballout, journaliste libanais, est le manager et responsable des relations avec les médias. Son ton au téléphone est arrogant et alterne les rappels à l’ordre déontologiques et les démentis cassants. Après avoir raccroché, il se penche vers moi et me demande en anglais :
— Alors, mon ami, que puis-je faire pour vous ? Il y a deux choses dont j’ai horreur : qu’un inconnu m’appelle son ami et qu’il me prenne pour un imbécile. Cependant, calmement, je lui explique que je souhaite rencontrer les responsables de l’information. Long sou- pire, expression contrite, ses doigts feuillettent les pages de l’agenda posé devant lui.
— Nous sommes déjà jeudi. Je ne vois aucune pos- sibilité avant lundi.
J’éclate de rire.
— Je repars demain.
Son visage reflète une bonne volonté désormais impuissante et meurtrie.
— Alors, c’est absolument impossible.
Il allume une cigarette blonde, exhale dans ma direc- tion une bouffée qui semble symboliser le rejet dont je fais l’objet.
— Faites un effort.

Je suis surpris de mon ton posé. Il secoue la tête, réprobateur, lève les yeux au ciel, décroche son téléphone, échange quelques mots, puis repose le combiné. 

— Vous avez vraiment de la chance, mon ami, le rédacteur en chef sera libre dans dix minutes. Il affiche cette fois la mine préoccupée de celui qui a dû se compromettre pour arracher quelque chose d’immérité.
Depuis qu’elle a commencé, quinze minutes aupara- vant, la manœuvre me paraît d’une affligeante grossiè- reté. Elle vise à me convaincre que cette chaîne est totalement indépendante de tous les pouvoirs, y compris du Qatar qui la finance, et que si je suis arrivé dans une voiture du palais, je ne bénéficierai pas pour autant d’un passe-droit. Admirable leçon de rectitude morale dont une autre preuve me sera administrée quelques dizaines de minutes plus tard.

« Je ne connais pas le nombre exact »

Le bureau du responsable de la rédaction est une petite pièce donnant sur le desk où travaillent une dizaine de journalistes. L’homme qui nous reçoit est corpulent et âgé avec une chevelure blanche. Ahmed Sheikh a pris ses fonctions il y a seulement deux mois. Ce Palestinien au visage soucieux m’explique que la différence entre sa chaîne et les médias occidentaux, notamment américains, « est dans les détails. Nos informations sont presque les mêmes, mais alors que CNN ouvre sur la visite de Rumsfeld en Irak, nous commençons avec la situation en Palestine où 60 personnes et 10 soldats israéliens ont été tués hier. Pour moi, il s’agit d’une situation plus explosive que celle qui prévaut en Irak. Al Jazeera a beaucoup plus les pieds sur terre que les autres médias, nous montrons le côté humain, l’espoir et la souffrance des gens. Nous couvrons le monde entier, y compris des sujets que les autres n’abordent pas, comme la sécession de la province des Moluques, en Indonésie (aux Philippines). Par contre, je n’ai pas voulu diffuser des images de l’exécution de l’otage américain, Berg, alors que CBS l’a fait. »

Je lui réponds qu’aucun média télévisé ne peut pré- tendre à l’impartialité et que le choix ou le refus d’une image ne sont jamais innocents. CBS a montré l’exé- cution de l’otage pour conforter le public américain dans l’idée que la menace terroriste est une réalité, alors qu’Ai Jazeera ne l’a pas fait pour éviter d’embarrasser son public arabe.
Imperceptible agacement du rédacteur en chef qui me répond : «Al Jazeera est le seul média libre et sans tabou du monde arabe. » J’évite d’ajouter que si M. Sheikh a choisi de privilégier la situation dans les territoires occupés plutôt que l’Irak, c’est peut-être avant tout parce qu’il est palestinien.
— Combien de cassettes d’Ousama Bin Laden ont- elles été diffusées par Al Jazeera ?
Sheikh se tourne vers le manager, responsable des relations publiques.
— Je ne sais pas. Je viens juste d’arriver. Mais il est normal que nous les diffusions. Bin Laden est aujourd’hui un élément important de notre réalité, une page d’histoire en train de s’écrire.
— Je suis d’accord, mais je demande combien d’en-
registrements au total vous sont parvenus. Il existe des cassettes vidéo, mais aussi des cassettes audio dont j’ai appris qu’elles étaient enregistrées par une société pakistanaise basée à Karachi du nom d’Al Sahab Productions. Ce nom vous dit quelque chose ? La tension monte d’un cran dans la pièce. Les deux hommes se concertent du regard.
— Al Sahab, je n’ai jamais entendu ce nom, finit par répondre le rédacteur en chef.
Le responsable des relations publiques fixe sur moi son éternel sourire, empreint cette fois d’exaspération. 
— Les gens regardent et croient Al Jazeera, me dit-il, parce qu’elle constitue une plate-forme pour toutes les opinions qui peuvent s’exprimer sans censure. Nous recevons presque quotidiennement des messages audio, vidéo de toutes les provenances et nous décidons ensuite si oui ou non nous les diffusons.
— Vous ne pouvez pas me dire que vous mettez sur le même plan ces envois et les cassettes où s’exprime Ousama Bin Laden, qui vous les fait parvenir en exclusivité. Je voudrais seulement connaître le nombre exact de messages du chef d’Al Qaeda que vous avez reçus, y compris ceux que vous n’avez peut-être pas diffusés. Le sourire s’élargit et ressemble cette fois à un pont- levis en train de se relever.
— Je ne connais pas le nombre exact.
— Et pourquoi ne connaissez-vous pas le nombre exact qui vous a été envoyé, alors que n’importe quelle chaîne occidentale est en mesure d’indiquer immédiatement combien d’enregistrements elle a diffusés ? Le sourire cette fois a totalement disparu et la réponse tombe, glaciale.
— Eh bien, disons qu’ils tiennent une meilleure comptabilité et qu’ils sont probablement mieux organisés que nous… Je pense que nous nous comprenons. 
— Non, je ne crois pas, mais un autre fait m’intrigue…
Soupirs impatients de mes hôtes.
— Comment se fait-il que vous ayez diffusé ces enregistrements de Bin Laden souvent après qu’ils ont été authentifiés officiellement par la CIA, qui n’est pas l’organisme le plus crédible et le plus objectif concernant Al Qaeda ?
Ahmed Sheikh, le rédacteur en chef, s’agite sur son siège.
— Vous voulez insinuer qu’il existerait un lien entre nous et la CIA ?
— Non, je pose seulement une question qui a trait à un point surprenant : pourquoi ces diffusions coïncident- elles souvent avec l’authentification de la CIA ? 
— Nous diffusons sans nous préoccuper des Américains. Nous avons nos circuits par lesquels nous par- viennent ces cassettes. La première, après le septembre, est arrivée à notre bureau de Kaboul pendant les bombardements américains.
— Ce n’est pas ce que prétendent les autorités amé- ricaines qui affirment que cette cassette est tombée entre leurs mains, à Jalalabad, au cours de la fouille d’une maison par les forces spéciales.
— Désolé, je dois aller travailler.

Sheikh se lève, poignée de main glaciale. Je regagne la sortie en compagnie de Jihad Balloud, silencieux. Sourire minimum, nouvelle et légère poignée de main, toujours sans un mot, mon congé m’est signifié. Je regagne ma voiture. Quand je quitte Al Jazeera, une tempête de sable s’est levée, enveloppant la ville comme dans un brouillard, gommant tous les contours. J’étais venu à Al Jazeera pour trouver des réponses et non pour assister à cette séance d’amnésie collective.
Mes questions ont visiblement touché un nerf sensible. Peu avant mon départ, un ex-ministre de l’Intérieur d’un pays arabe m’avait confié : « Je connais bien les responsables du Qatar et ceux d’Al Jazeera. Cette chaîne n’aurait jamais pu exister sans l’aval des Américains qui ont d’ailleurs contribué discrètement à sa naissance. Al Jazeera, c’est un robinet qui déverse, souvent à l’état brut, énormément d’informations sur l’état du monde arabe qui peuvent être extrêmement utiles aux services américains et israéliens. »
Je ne sais pas si cette analyse est la réalité, un élément du puzzle que j’essaie de reconstituer. Je pensais naïvement que je pourrais même visionner certaines des cassettes dans leur intégralité et que j’obtiendrais les réponses que je cherchais. Comment et pourquoi des coupes ont-elles été effectuées ? Par qui ? Ce qui n’a pas été diffusé peut parfois se révéler plus important que la séquence projetée. Les cassettes de Bin Laden sont une arme et un enjeu dans la guerre de propagande qui se livre aujourd’hui.

« Désolé, vous ne pouvez pas entrer »

Le Ritz Carlton où je suis descendu est un grand Lego bleu et blanc posé entre le désert et la mer. Le personnel est népalais et en traversant le hall du palace, j’observe des femmes en tchador noir, savourant des tartes aux fraises et des éclairs au chocolat en écoutant une harpiste jouer du Vivaldi.
De la terrasse où je dîne, j’aperçois au loin les feux d’une plate-forme pétrolière installée à proximité des côtes et aux tables qui m’entourent des hommes tirent lentement sur leur narguilé, alors que souffle une brise chaude. Je me demande si les échos de mon rendezvous tenu à Al Jazeera sont déjà parvenus jusqu’aux responsables qataris. Je suis convaincu que le secrétaire privé de l’émir ne me rappellera pas et pour tuer le temps, je m’amuse à observer les différences de détails existant entre Qataris, Emiratis et Saoudiens, dans le port des vêtements traditionnels. Les djellabas des Qataris ont des boutons de manchettes, le col fermé, tandis que le tissu des keffieh est rejeté en arrière et fixé par un bandeau noir.

Le Qatar partage avec son voisin saoudien une fron- tière commune et l’adhésion à un islam rigoriste et pas- sablement anti-occidental. Le banquier en « poste » à Dubaï que je venais de rencontrer m’avait déclaré : « Pas un Arabe, pas un dirigeant arabe n’accepterait de livrer Bin Laden aux infidèles Américains, même les responsables saoudiens qui le haïssent. C’est une règle qui s’étend à l’ensemble du monde musulman et à laquelle Musharaff, au Pakistan, ne peut pas déroger. Personne ne veut sa perte, autrement il aurait disparu depuis longtemps. »
A 22 heures, mon téléphone sonne : « La voiture de Son Excellence vous attend devant l’hôtel. » Surprise et curiosité. Nous roulons une quinzaine de minutes sur une route bordée en alternance de palmiers et de lampadaires avant d’arriver à un vaste ensemble de vil- las, protégées par des gardes à l’entrée. La villa de Sheikh Al-Thani est plutôt modeste. Vaste salon où plusieurs invités sont déjà installés et l’hôte des lieux, toujours aussi attentif et chaleureux, plaisantant, relan- çant la conversation. Je comprends que cet expert en relations humaines ait réussi à nouer avec Bill Clinton des relations amicales.
Je suis assis à côté de l’ambassadeur de France, invité pour l’occasion. Un homme courtois, plein d’admiration devant le dynamisme des dirigeants qataris.
Ce dynamisme, pour moi, est plutôt celui d’un pays rentier, assis sur un trésor gazier et pétrolier. D’ailleurs, à un moment, la conversation porte sur la dernière hausse du prix du pétrole : 38 dollars le baril. « Qui a une calculette, demande le Sheikh en plaisantant à ses invités, pour évaluer nos bénéfices supplémentaires ? » Une personnalité qatarie, membre du conseil d’ad- ministration d’Al Jazeera, me confie : « Presque tous les jours, on me demande de signer des papiers autorisant l’embauche de nouveaux journalistes. » Ce sera le seul moment durant toute cette soirée où la chaîne de télévision sera évoquée. Rien, pas une allusion à mon rendez-vous. Pourtant le secrétaire particulier de l’émir est un des hommes les plus puissants et les mieux informés du pays. Vers minuit, il me raccompagne jus- qu’à l’entrée : « Merci d’être venu, monsieur Laurent, et bon retour à Paris. Vous nous quittez demain ? Gardez la voiture et le chauffeur jusqu’à votre départ. » Mon avion décolle à 17 heures. A midi, je me présente à nouveau devant l’entrée d’Al Jazeera. La barrière reste baissée et un long échange s’engage entre le chauffeur et le gardien qui, au bout de dix minutes, me tend le téléphone. Jihad Balloud, le responsable des relations publiques aux cheveux impeccablement gominés, est au bout du fil :
— Désolé, mon ami, mais je ne peux pas vous laisser entrer.
— Pourquoi ?
— Il aurait fallu nous prévenir à l’avance de votre arrivée et aucun responsable de l’information n’est présent aujourd’hui.
— Mais vous n’êtes pas Fort Knox. Je suis vraiment étonné et même choqué que pour la première fois dans ma vie professionnelle un confrère me refuse l’accès à une salle de rédaction.
Léger rire de gorge devant mon irritation. — Désolé, mon ami, mais nous avons des règles de fonctionnement que même moi je ne comprends pas toujours.
La voiture officielle reste immobilisée, la barrière ne se lèvera pas pour nous laisser passer et j’en conclus que certains refus sont parfois beaucoup plus éloquents que les réponses fournies.
Ce que je ne comprends pas m’intrigue. Or, entre Bin Laden et son principal adversaire, les Etats-Unis, se joue une partie d’une rare ambiguïté par médias et messages interposés.

«Au nom d’Allah »

Le 28 septembre 2001, le quotidien pakistanais Ummat, installé à Karachi, publie la première interview d’Ousama Bin Laden depuis les attentats du 11 septembre. L’interview, menée par un « correspondant spécial » dont l’identité n’est pas précisée, pas plus d’ailleurs que la date et le lieu où elle s’est déroulée, est un démenti du chef d’Al Qaeda.
« Au nom d’Allah… qui est le créateur de tout l’univers et qui a fait de la terre une demeure pour la paix… qui a envoyé le prophète Mahomet pour nous guider, je voudrais remercier le groupe de presse Ummat qui me donne l’occasion d’exprimer mon point de vue au peuple, spécialement aux vaillants vrais musulmans qui composent le peuple du Pakistan et qui refusent de croire aux mensonges du démon [le général Musharaff]. « J’ai déjà dit que je ne suis pas impliqué dans les attaques du 11 septembre. En tant que musulman, j’essaie de faire de mon mieux pour éviter de dire un men- songe. Je n’ai pas eu connaissance de ces attaques et je ne considère pas l’assassinat de femmes, d’enfants et d’autres humains comme un acte appréciable. L’islam interdit strictement de causer du mal à des femmes, des enfants et d’autres personnes innocentes. Une telle pratique est interdite mais dans le cours d’une bataille, ce sont les Etats-Unis qui infligent de mauvais traite- ments aux femmes, aux enfants et aux gens ordinaires appartenant aux autres religions, particulièrement les musulmans. Tout ce qui s’est passé au Pakistan au cours des onze derniers mois est suffisant pour appeler le courroux de Dieu sur les Etats-Unis et Israël. » Les propos qui suivent sont un long réquisitoire contre les Etats-Unis avec une charge antisémite contre le système américain « totalement sous le contrôle des Juifs américains dont la première priorité est Israël et non l’Amérique. Il est clair que les Américains sont eux- mêmes les esclaves des Juifs et forcés à vivre selon leurs lois et leurs principes ». Des diatribes que l’on peut retrouver fréquemment dans les enseignements des oulemas (responsables religieux musulmans) en Arabie Saoudite, et dans d’autres pays arabes.

Le 16 septembre, l’agence Afghan-Islamic Press, basée au Pakistan, reçoit un nouveau démenti. Selon l’AFP, le communiqué a été envoyé à l’agence AIP par Abdul Samad, un collaborateur de Bin Laden. Le contenu du texte est plus net encore que l’interview précédente : « Les Etats-Unis pointent le doigt sur nous, mais je déclare catégoriquement que je ne l’ai pas fait. » Il s’agit du premier démenti officiel du Saoudien qui explique qu’il n’a pas les moyens d’organiser une telle attaque en raison des restrictions que lui impose le mollah Omar : « Je vis en Afghanistan, je suis un compagnon d’Amir Al Mumini [le commandeur des croyants] Omar qui ne m’autorise pas à mener de telles activités. »

Le 7 novembre, Bin Laden reçoit pour la troisième fois Hamid Mir. Ce journaliste pakistanais de 36 ans, qui s’est autoproclamé biographe du chef d’Al Qaeda, travaille pour deux publications, Ausaf et Dawn. Mir, trois heures après les attentats du 11 septembre, avait reçu à son bureau la visite d’un envoyé de Bin Laden, porteur d’un message en arabe dans lequel il approuvait et justifiait les attentats mais niait en être l’auteur. Le 7 novembre, Mir est conduit dans une Jeep, tous feux éteints pour éviter les bombardements américains, de Jalalabad aux faubourgs de Kaboul. Six heures de route pour se retrouver dans un camp de combattants arabes où le lendemain matin, 8 novembre à 7 heures, il est reçu par le Saoudien. Celui-ci réitère : « Je n’ai aucun lien avec les attaques menées aux Etats-Unis, mais je les approuve et je les considère comme une réaction aux oppresseurs. »
Entouré de son adjoint, Al Zawahiri, et d’une douzaine de gardes du corps, Bin Laden livre également une précision étonnante quand Mir lui demande : 

— Après les bombardements américains sur l’Afg- hanistan, le 7 octobre, vous avez déclaré sur la chaîne Al Jazeera que les attaques du 11 septembre avaient été mises à exécution par des musulmans. Comment saviez- vous qu’ils étaient musulmans ?
— Les Américains eux-mêmes ont publié une liste de suspects, disant que les personnes nommées étaient impliquées dans les attaques. Ils étaient tous musulmans, quinze étaient saoudiens, deux émiratis et un égyptien. Selon les informations que j’ai, ils étaient tous passagers. Le plus étrange est qu’il ne cherche pas à tirer profit d’une opération dont il sait pourtant qu’elle peut lui conférer un prestige immense dans les franges les plus radicales du monde musulman. Jusqu’à l’attentat du septembre, Bin Laden n’avait revendiqué que les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, niant toute implication dans ceux du World Trade Center en 1993 et du USS Cole au Yémen. Il faut attendre le 13 décembre et la diffusion d’une vidéo pour que Bush et ses collaborateurs apportent enfin la preuve de la culpabilité du chef d’Al Qaeda.
Cette cassette a pourtant une histoire curieuse. Selon un communiqué du ministère de la Défense américain, publié le 13 décembre 2001, jour de sa diffusion, la vidéo a été découverte à Jalalabad, en Afghanistan, à la fin du mois de novembre. Répondant à l’avance aux questions qui pourraient être posées sur la manière dont elle a été récupérée, le communiqué affirme qu’elle « a été abandonnée par quelqu’un qui est parti précipitamment mais il est également possible qu’elle ait été laissée là inintentionnellement ».
Après sa diffusion sur les chaînes américaines, les détails filtrent et s’affinent peu à peu : la cassette aurait été découverte lors de la fouille d’une maison abandon- née de Jalalabad. Par qui ? Les dirigeants américains refusent d’abord de répondre, puis déclarent qu’elle a été transmise au Pentagone par une personne anonyme ou un groupe. George W. Bush l’aurait visionnée en novembre mais aurait décidé de retarder sa diffusion jusqu’à une authentification complète.
L’enregistrement d’une quarantaine de minutes, de très mauvaise qualité, montre Ousama Bin Laden conversant avec plusieurs personnes, notamment un visiteur présumé saoudien, appelé énigmatiquement Shaykh. Le chef d’Al Qaeda évoque les dix-neuf pirates de l’air, déclarant : « Les frères qui ont mené l’opération savaient tous qu’il s’agissait d’une opération martyre et nous avions demandé à chacun d’eux d’aller en Amérique, mais ils ne savaient rien sur l’opération, pas même une lettre […]. Mais ils étaient entraînés et nous leur avons révélé l’opération juste avant qu’ils embarquent dans les avions. » Il confirmait également que Mohamed Atta dirigeait le groupe et un peu plus loin dans l’enregistrement confessait sa responsabilité dans les attentats, en déclarant : « Nous avons calculé que les étages [des tours] qui seraient frappés [par les avions] seraient au nombre de trois ou quatre. J’étais le plus optimiste de tous. Etant donné mon expérience dans le domaine [de la construction], je pensais que le feu déclenché par le fuel contenu dans les appareils ferait fondre la structure en acier du bâtiment et provoquerait la chute de la partie où il y avait eu l’impact, ainsi que les étages supérieurs. C’est tout ce que nous avions espéré. »

Bin Laden confie à Shaykh, son visiteur saoudien, qu’il avait été informé, le 6 septembre, de l’heure et de la date des attaques, et qu’il avait appris leur dérou- lement le 11 septembre à 17 h 30, heure afghane, en écoutant sa radio.
« J’étais assis avec le docteur Ahmed Abu Al Khan. Immédiatement, nous avons entendu l’annonce qu’un avion avait frappé le World Trade Center. Nous avons cherché sur le poste les stations donnant des nouvelles de Washington […]. Ils étaient fous de joie quand le premier appareil a percuté le bâtiment. Je leur ai dit : “Soyez patients.” »

Une vidéo ambiguë

Dès le 10 décembre, trois jours avant son passage sur toutes les chaînes de télévision, George W. Bush avait déclaré qu’il était enclin à une diffusion rapide de la cassette. « Les gens réaliseront qu’il [Ousama Bin Laden] est non seulement coupable de meurtres inouïs, mais qu’il n’a ni conscience, ni âme et qu’il représente la lie de la civilisation. » Interrogé sur les déclarations que lui avaient inspiré les déclarations du chef terroriste, Bush répond : « Cela m’a simplement confirmé à quel point il est un meurtrier et à quel point notre cause est juste […]. C’est un homme qui veut détruire tout semblant de civilisation pour montrer sa puissance et satisfaire sa gloriole […]. Il est si maléfique qu’il est prêt à envoyer des jeunes gens au suicide, tandis que lui se cache dans des grottes […] et je suis parfaitement conscient que si nous voulons le maintien de la paix et de la lumière, nous devons lui faire rendre des comptes devant la justice, et c’est ce que nous ferons. » Le soir même, le président américain s’adresse solennellement à la nation, déclarant que « des milliers de vies ont été soudainement stoppées par le diable » et appelle à prier pour les familles et les amis des victimes du 11 septembre.
Pourtant, l’examen attentif de cette cassette soulève autant de questions que son contenu est censé apporter de réponses. Démentant le communiqué officiel du Pentagone qui prétendait qu’elle avait été découverte fin novembre, le magazine de CNN Crossfire affirme que la cassette a été visionnée par le président Bush dès le début du mois de novembre. Le quotidien londonien The Independent du 14 décembre, ayant eu accès à des sources « bien informées », estime que la vidéo a été enregistrée le 9 novembre.

La question de la date revêt une grande importance : en effet, les images montrent à l’évidence que les séquences ont été tournées durant le mois de ramadan. Aucune boisson ni nourriture, pas même du thé ou des dattes n’ont été disposés devant les hommes qui entourent Ousama Bin Laden. Pas même devant son invité saoudien. Or cette année-là, le ramadan commençait le 17 novembre. L’enregistrement n’a donc pu être effectué le 9 novembre, comme le prétend The Independent, et encore moins parvenir entre les mains du président américain à peu près vers les mêmes dates. Le journaliste Hamid Mir qui l’a rencontré, le 8 no- vembre en début de matinée, raconte : « Ousama m’a demandé si j’avais faim et il a fait apporter du beurre, de la confiture, du pain, du lait et du thé. Il mangeait beaucoup et m’a dit que quand je rentrerais et publierais ses propos, ce serait repris par les médias du monde entier. »
Si cette réunion a été filmée le 9 novembre, d’autres détails manquants sont étonnants. En effet, depuis le octobre, les forces américaines se sont engagées dans une vaste offensive militaire ciblant les villes et les camps tenus par les Talibans ; des bombardements aériens appuyés par les forces britanniques et les mis- siles tirés des sous-marins.
Le 9 novembre, justement, survient un épisode important : Mazar-e Charif, la grande ville du Nord, qui constitue un verrou pour les forces talibanes, tombe aux mains des troupes de l’Alliance du Nord, commandées par le général ouzbek Rashid Dostom. Presque au même moment, Bin Laden et ses troupes se préparent à abandonner Jalalabad pour gagner leurs refuges dans les montagnes de Tora Bora.
Nous sommes à un tournant crucial de cette guerre et pourtant, à aucun moment, la conversation entre Bin Laden et ses compagnons ne fait mention du conflit en cours sur le territoire afghan. Comment, dans un pays bombardé où toutes les voies d’accès sont périlleuses, le « Sheikh » saoudien a-t-il pu circuler et parvenir jus- qu’au chef d’Al Qaeda ? Cet invité saoudien est éga- lement une figure intrigante. Ses propos sont souvent odieux, choquants et il s’exprime sur un ton qui est beaucoup plus celui d’un disciple de Bin Laden que d’un véritable sheikh, généralement une figure religieuse ou un leader tribal.

A un moment, il rapporte une question qui lui a été posée en ces termes : « Comment va Sheikh Bin Laden ? » De nombreux connaisseurs du monde arabe ont relevé cette incongruité. Un Arabe ne s’adresse jamais à quelqu’un qu’il connaît personnellement en l’appelant par son nom de famille, comme en Occident. Tout Arabe dirait : « Comment va Sheikh Ousama ? »
De même, dans l’enregistrement les citations du Coran et les Hadith sont mélangés, souvent incomplets et confus, et témoignent d’une méconnaissance des références islamiques qui surprend de la part de Bin Laden et d’un « sheikh » véritable. Le dialogue est également ponctué de références à des « rêves » et des « visions » pendant plus d’une année émanant de plusieurs personnes, notamment une femme. Des remarques totalement étrangères à la tradition salafiste à laquelle Bin Laden appartient.

La vérité est la première victime

Un dernier élément rend hautement improbable la découverte de la cassette au début du mois de novembre, dans une maison abandonnée de Jalalabad : à cette période, les troupes américaines ne sont pas parvenues jusqu’à cette ville et le chef de guerre Haji Zahir, l’homme fort de la région qui a mené l’offensive contre les Talibans, m’a assuré que personne n’avait fait une telle découverte.

« Monitor », un programme de la télévision alle- mande, semblable au magazine américain « 60 minutes », a diffusé le 22 décembre 2001 une expérience intéressante. Ses responsables ont obtenu du dépar- tement d’Etat américain la version arabe de la cassette et l’ont fait analyser par des experts indépendants, arabes et allemands, linguistes, spécialistes du Moyen-Orient. « Et regardez, déclare le présentateur, la traduction anglaise que le gouvernement américain a présentée au monde est non seulement manipulée en partie, mais contient des erreurs.
« Nous avons demandé à des traducteurs, travaillant pendant plusieurs jours, indépendamment l’un de l’autre, de comparer la traduction du Pentagone et le texte en arabe ; nous avons filtré les bruits et les interférences et pris en considération chaque interprétation possible. » Le résultat : docteur Abdel El M. Husseini, érudit en langage et culture arabe : « J’ai soigneusement contrôlé la traduction du Pentagone. Elle est très problématique. Les passages les plus importants, ceux qui sont supposés prouver la culpabilité de Bin Laden, ne sont pas identiques au son arabe.

Exemple 1 : selon la traduction du Pentagone, Bin Laden déclare : “Nous avons calculé à l’avance le nombre de victimes ennemies.” » Selon le docteur Murad Alami, universitaire et traducteur : « A l’avance n’existe pas dans la version arabe originale. Il n’y a pas de malentendu possible. Personne ne peut comprendre ça. » Commentaire des responsables du magazine : « Au-delà, les traducteurs sont d’accord pour estimer que cette sentence n’implique pas que le nombre des victimes ait été planifié ou calculé à l’avance. »

Exemple 2 : dans la traduction américaine Bin Laden affirme : « Nous avions été prévenus depuis le jeudi précédent que l’événement se déroulerait ce jour. » Pour le docteur Murad Alami, « précédent » n’est pas prononcé. Dans la version arabe il est impossible d’entendre la mention « l’événement se déroulerait ce jour ».

Exemple 3 : dans la version américaine, le chef d’Al Qaeda confie, à propos des pirates de l’air : «Nous avons demandé à chacun d’eux d’aller en Amérique. » Pour Murad Alami, « l’usage du nous dans la traduction est incorrect ». La version arabe mentionne “il était attendu d’eux”, ce qui vient après est inaudible. » Commentaire de l’émission : « Coupable ou non coupable ? Si le gouvernement américain veut démontrer la culpabilité de Bin Laden, il devra produire de meilleures preuves. »

Conclusion du présentateur, Klaus Bednarz : « Dans une guerre, la vérité est la première victime. C’est vrai pour tous les camps. »
Ce fut la seule cassette vidéo diffusée directement par les responsables américains ; les suivantes le furent toutes par Al Jazeera, comme si le chef d’Al Qaeda voulait reprendre le contrôle de son image, de ses propos et de sa propagande.

Conclusion

Au terme de ce livre, le 11 septembre m’apparaît comme un astre noir et glacé, un continent profondément enfoui que j’ai tenté en partie d’exhumer. Je n’avais jamais été confronté à une enquête aussi déroutante et paradoxale où les réponses obtenues sus- citaient de nouvelles questions encore plus dérangeantes ; où les acteurs et témoins de cette tragédie semblaient afficher plusieurs visages, tenir plusieurs rôles. Le 11 septembre ressemble à un vaste labyrinthe où une vérité en trompe l’oeil dissimule une réalité complexe. Il est probable qu’elle fascinera encore longtemps chercheurs et historiens.
En 2001, lançant la guerre contre le terrorisme, George Bush affirmait : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. » Il aurait mieux fait de déclarer : « Ceux qui sont contre nous sont avec nous. » En fouillant dans les zones d’ombre entourant le 11 septembre, j’ai découvert des alliances surprenantes, et parfois contre nature, au niveau politique mais aussi économique et financier. Quelle a été l’implication exacte de l’Arabie Saoudite détentrice de 24 % des réserves mondiales du pétrole, officiellement un allié des Etats-Unis, en réalité un ennemi de l’Occident ; tout comme le Pakistan, seule puissance musulmane détentrice de l’arme nucléaire ? Quel fut le rôle exact de Bin Laden, l’homme le plus recherché de la planète, qui semble aujourd’hui totalement sorti des mémoires de l’administration Bush ?
Au fur et à mesure que j’avançais dans cette enquête, le parallèle avec un autre événement historique s’imposait : l’assassinat du président Kennedy. Dans ces deux tragédies, tout semble avoir été fait pour interdire l’accès à la vérité. Telle est la conclusion à laquelle je suis arrivé. J’avais lu le rapport Warren et je l’ai comparé à celui de la commission d’enquête sur le septembre. Le premier évoquait la plupart des hypothèses, pour les réfuter, le second ne prend même pas cette peine. Il ignore complètement tous les faits troublants, les contradictions et les mensonges avérés. L’assasinat du président américain en 1963 demeure un mystère entouré de mensonges ; le 11 septembre, lui, reste un ensemble de mensonges, entouré de mystère.


Pour la première fois un ouvrage dévoile les mensonges et les silences officiels qui entourent encore la tragédie du 11 septembre 2001. Un an d’enquête a conduit l’auteur notamment aux États-Unis, au Pakistan, à Dubaï, au Qatar, en Israël et jusqu’aux montagnes de Tora Bora, dernier refuge de Bin Laden en Afghanistan.
— Pourquoi Ousama Bin Laden n’est-il toujours pas inculpé par les responsables américains pour les attentats du 11 septembre ? 
—Pourquoi la CIA, qui surveille en perma- nence les marchés financiers, n’a-t-elle pas détecté le plus grand délit d’initiés de l’histoire qui a précédé l’effondrement du World Trade Center ?
— Quelle est la véritable identité des pirates de l’air?

La tragédie du 11 septembre n’a pas encore épuisé tous ses secrets inavouables…
«(…) une enquête qui fourmille de révélations (…).» F.A. — Le Nouvel Observateur