Nous avons vécu un XXe siècle qui fut, selon la for- mule si juste
de Jean Laloy, « un monde plein d’idées européennes devenues folles
». Berlin illustrait cette double dérive, nazisme et
communisme.
Le 9 novembre 1989 au soir, j’étais dans l’ancienne capitale du
Reich au milieu d’une foule incrédule puis euphorique, tandis qu’à
quelques mètres les premiers pans de béton du mur s’effondraient.
Cette nuit froide marquait la fin du communisme et de l’empire
soviétique.
Sept mois plus tard, à Washington, Zbigniev Brzezinski, un des
penseurs politiques américains les plus influents, me confiait,
lui-même étonné par cette brusque accélération de l’histoire : «
C’est vraiment étrange, le communisme né avec ce siècle, va mourir
avec lui. » Désormais, la parenthèse totalitaire semblait refermée
et l’idéal démocratique renforcé. Pourtant Brzezinski, penseur et
stratège, avait allumé, dix ans auparavant, une mèche qui s’était
consumée lentement mais avait abouti à une conflagration dont nous
mesurons mal, encore aujourd’hui, tous les dommages
causés.
En 1979, juste après l’invasion soviétique de l’Afghanistan,
il avait convaincu Jimmy Carter, dont il était le principal
conseiller, de soutenir et d’armer les moudjahidin afghans. Ousama
Bin Laden et Al Qaeda « naquirent » durant ce conflit. Vingt-deux
ans plus tard l’Occident en état de choc découvrait l’ampleur du
danger.
J’ai vécu le 11 septembre comme chacun,
horrifié et fasciné, alors que les images défilaient en bande sur
les écrans, décomposant cette tragédie en trois séquences : les
avions percutent les tours, les corps basculent dans le vide, puis
l’effondrement final.
Un nouvel ennemi, clairement identifié, venait de frapper : le
terrorisme islamique succédait au communisme.
L’idée de ce livre est née dans les semaines qui ont suivi le 11
septembre, alors que trop de questions res- taient toujours sans
réponse et que de nombreuses contradictions demeuraient
inexpliquées, rendant la réalité plus brouillée à mes
yeux.
J’aime l’idée que le mot histoire, en grec
ancien, signifie enquête.
Mon enquête n’a véritablement commencé qu’en 2003. Deux ans après
les événements, la vérité officielle s’était efforcée de faire
disparaître les multiples zones d’ombre et indices troublants sur
lesquels justement j’ai concentré mes recherches. Elles m’ont
conduit en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, à Dubaï, au Qatar,
aux Etats-Unis, en Israël et en Grande-Bretagne pendant près de dix
mois. Le silence est le plus sûr moyen de tuer la vérité et tout au
long de mon enquête j’ai été confronté à une véritable loi du
silence qu’il a fallu contourner. Certains interlocuteurs se
dérobaient à mes questions, par peur ou gênés.
Les informations recueillies dans ce livre, que j’ai voulu
sans complaisance, battent en brèche les vérités
admises et brossent un tableau inquiétant, troublant. Existe-t-il un avant et après 11 septembre ? L’événement a-t-il marqué l’avènement d’un monde nouveau comme le pensent de nombreux observateurs ? Si tel est le cas, ce tournant radical s’est bâti sur une série de mensonges d’une gravité inouïe. C’est tout le contenu de ce livre.
L’Afghanistan est avant tout un pays où la violence des vents efface tout repère. Brusquement, le sable et la poussière vous enveloppent, faisant disparaître la trace des routes, les reliefs montagneux. C’est un lieu où l’évidence se dérobe constamment aux raisonnements. Kaboul, enjeu de toutes les guerres, l’illustre parfaitement. En ce début d’été 2004, la capitale afghane apparaît assoupie, écrasée par la chaleur ; soudain des rafales parcourent les rues, soulèvent des nuages épais, et la ville voilée se soustrait aux regards comme les femmes en burquas qui peuplent ses rues. J’ai toujours connu Kaboul en équilibre fragile et en attente : entre 1977 et 1979, en attente d’un nouveau coup d’Etat déclenché par l’une des deux factions du parti communiste afghan qui se disputaient le pouvoir ; en 1979, en attente d’une imminente invasion soviétique ; dix ans plus tard, en 1989, en attente du retrait de ces mêmes troupes, vaincues par les moudjahidin soutenus par les Etats-Unis, le Pakistan et l’Arabie Saoudite ; en 1992 et 1996, dans l’attente désespérée d’un cessez-le- feu, alors que, ville martyre, elle était prise en otage par les factions rivales qui la détruisaient ; en attente au mois d’octobre 2001 de l’intervention des forces de la coalition pour renverser le régime des Talibans. Aujourd’hui enfin, dans l’attente d’une paix durable après vingt-quatre années de guerre et trente et une années d’instabilité politique. Kaboul est une ville doutant de son avenir, sceptique sur cette présence étrangère qui a envahi ses rues avec ses automitrailleuses, ses chicanes, barbelés et 4 x remplis de soldats jouant les cow-boys et armés jus- qu’aux dents. Les Afghans se méfient depuis toujours de leurs démons qui les poussent à la division, et de toute présence étrangère sur leur sol qui les incite à l’unité. Dans cette ville contrôlée trois ans plus tôt par les Talibans, circulaient les combattants arabes de Bin Laden, haïs par la population pour leur arrogance. Je ne suis pas sûr du tout que le chef d’Al Qaeda l’ait lue mais il aurait certainement fait sienne la définition des Arabes par Lawrence d’Arabie dans Les Sept Piliers de la sagesse : « Peuple aussi instable que l’eau, mais précisément comme l’eau aussi, assuré à terme de la victoire. »
L’Afghanistan est l’épicentre réel et supposé
des séismes récents survenus à travers le monde. En 1991, l’empire
soviétique disparaît en grande partie à cause de sa défaite
militaire dans ce pays. Dix ans plus tard, presque au même moment,
le cœur financier de sa grande rivale capitaliste est frappé par un
attentat monstrueux et sophistiqué qui aurait été conçu et
supervisé à partir de ce pays dépourvu de tout système de
communication.
Tout ici échappe à la rationalité que nous voudrions lui conférer.
Nous créons des icônes parce qu’elles nous rassurent, même si les
faits, têtus, contredisent notre naïveté.
L’Intercontinental - prononcez intercontinital à l’afghane - est à l’image de
Kaboul : un hôtel qui panse ses plaies, où l’intérieur de
chaque chambre a été, non pas redécoré, mais bricolé avec des
dizaines de fils qui pendent aux murs pour fournir une électricité
souvent coupée. En montant la côte qui conduit à l’établissement,
je passe devant un grand portail à la gloire de Massoud. De ma
chambre, je distingue en contrebas le quartier Afchar qu’il avait
fait raser en 1992 et dont ses troupes, composées en partie
d’Arabes, avaient littéralement exterminé les habitants chiites. Je
n’ai jamais entendu le chef de l’Alliance du Nord prononcer le mot
démocratie. Son allié, l’ancien professeur
en théologie devenu président de l’Afghanistan de 1992 à 1996,
Rabbani, n’avait-il pas déclaré : « Les Talibans sont des
représentants du peuple afghan, issus de la société afghane et qui
défendent ce pays d’Islam » ? Pendant l’affrontement Est-Ouest, les
cyniques et les naïfs, c’est-à-dire les stratèges politiques et les
intellec- tuels aveugles, ont créé en Occident une nouvelle espèce
: « les combattants de la liberté ». C’était le cas en Afghanistan
avec Massoud et les moudjahidin, comme en Afrique avec Jonas
Savimbi, le chef de l’Unita, qui luttait contre le régime marxiste
au pouvoir en Angola. C’était pourtant un tyran sans capitale, un
dictateur sans appareil d’Etat.
Je l’avais rencontré pour la dernière fois dans son quartier général de Huambo, en pleine jungle. J’ignorais simplement que la page de la guerre froide avait été tournée et que Savimbi venait d’être lâché par les Etats- Unis et l’Afrique du Sud. J’ai attendu deux jours son retour du pays de l’Apartheid où les dirigeants sud- africains lui avaient signifié son congé. Les nuits, j’étais réveillé par le vrombissement des avions qui survolaient le camp et je pouvais distinguer des hercules américains qui se posaient tous feux éteints sur des pistes de fortune aménagées à proximité. Ils venaient du Zaïre et la CIA livrait à Savimbi ses dernières armes et munitions, un peu comme on empile les boîtes de conserve autour d’un homme abandonné sur une île déserte sans lui laisser l’ouvre-boîte. Quand il m’a reçu, il était ivre de rage et je me souviens de ses six collaborateurs en uniforme qui l’entouraient, apeurés. J’ai appris par la suite qu’il les avait tous fait exécuter. Le pouvoir, c’est aussi l’abus. Massoud comme Savimbi n’a pas échappé à cette tentation. Musulman extrémiste, chef de guerre impitoyable à l’ambition sans limites, il n’avait gommé ces aspérités qu’après l’arrivée au pouvoir des Talibans en 1996.
L’actuel président, Hamid Karzaï, lui, incarne une autre réalité afghane : l’homme sans légitimité, porté au pouvoir par une puissance étrangère qui prive ce pays de son destin. Pendant plus de dix ans, les Soviétiques avaient tiré les fils, créé et défait les présidents. Après l’intermède taliban, ce fut au tour des Etats-Unis. Karzaï, prêt dès octobre 1996 à offrir ses services aux Talibans et à devenir leur ambassadeur à l’ONU, est désormais l’instrument des Américains. A quelques centaines de mètres de la présidence, dans son ambas- sade transformée en véritable camp retranché, avec soldats en armes, installés sur des miradors, l’ambassa- deur américain Zalmay Khalilzad veille. Avant de prendre son poste à Kaboul, il fut le conseiller de George W. Bush pour les affaires afghanes et pendant plusieurs années consultant du groupe pétrolier américain Unocal qui négociait avec les Talibans la construction d’un pipeline transportant le gaz de la mer Caspienne du Turkménistan voisin, en traversant le territoire afghan. Projet abandonné depuis. Un autre consultant d’Unocal travaillait avec lui. Il s’agissait d’Hamid Karzaï. Comme le confiait en boutade un de mes amis pachtoune : « On n’achète jamais un Afghan mais on le loue. » Jusqu’en juillet 2001, le gouvernement des Etats-Unis considérait le régime taliban comme une garantie de stabilité en Asie Centrale. Puis les négociateurs américains avaient buté sur le refus des « étudiants en religion » d’accepter leurs conditions. On m’avait rapporté que l’un des responsables de la délégation américaine leur avait alors posément déclaré : « Soit vous acceptez notre offre d’un tapis d’or, ou nous vous enterrerons sous un tapis de bombes. » Karzaï, désormais au pouvoir, mais sans pouvoir, se comporte habilement, comme les sultans javanais qui mimaient l’exercice de la fonction. A l’extérieur, il a imaginé une nouvelle ligne de vêtements afghans : l’Occident s’extasiait sur le pakol, le chapeau porté par Massoud. L’habit sobre du chef de guerre, replié dans ses montagnes, a laissé place aux caftans, ces tchapans en lin et fils d’or portés par Karzaï dans les réceptions à Washington.
Le 7 octobre 2001, en déclenchant l’offensive militaire contre l’Afghanistan, George W. Bush affirmait vouloir capturer Ousama Bin Laden, l’auteur présumé des attentats du 11 septembre. Mais les deux mois d’offensive militaire visaient plus à renverser le régime des Talibans qu’à traquer le chef d’Al Qaeda. Pourquoi ? Trois ans plus tard, la situation paraît curieusement inchangée. Bin Laden, après sa fuite de Tora Bora, s’est évanoui dans les contreforts montagneux à la lisière de l’Afghanistan et du Pakistan. Quant au mollah Omar, le chef suprême des Talibans, ce « paysan du bas clergé », comme le décrit un observateur, il a pu s’enfuir à l’arrière d’une moto grâce à la complaisance inexplicable de Karzaï qui aujourd’hui négocie secrètement avec lui. Dans un restaurant de grillades à proximité de Chicken Street, un Afghan, qui connaît mieux que quiconque les coulisses du pouvoir, m’a rapporté les exigences exorbitantes du chef taliban, dont la tête est officiellement mise à prix 15 millions de dollars.
1) Pas question de négocier avec des agents des
Américains comme toi. Je souhaite discuter directement avec les
Etats-Unis.
2) Je veux la reconnaissance du mouvement des Talibans.
3) La levée de tous les obstacles bancaires et une totale liberté
d’action envers les organisations et insti- tutions désireuses
d’aider notre mouvement.
4) La liberté de circulation pour les Talibans à travers les
provinces afghanes et la possibilité pour leurs dirigeants
d’obtenir des visas à destination de l’Europe et des
Etats-Unis.
J’apprends aussi que la Chine, qui a soutenu du bout des lèvres la guerre contre le terrorisme et qui effectuait une montée en puissance en Asie Centrale, a envoyé une délégation rencontrer les responsables talibans. Pékin renoue discrètement avec sa politique destinée à contrer les Etats-Unis. Au même moment, Washington renvoyait à Kandahar l’ancien ministre des Affaires étrangères taliban, avec la mission quasi impossible de rallier ses anciens compagnons. Dans ce jeu d’intrigue, un grand absent : Ousama Bin Laden.
Bin Laden évaporé des mémoires
En Afghanistan, le chef d’Al Qaeda ressemble à
ces dirigeants soviétiques en disgrâce, effacés des textes
officiels et des photos. Les Américains soutiennent à la fois Hamid
Karzaï et dans les provinces les seigneurs de la guerre qui lui
sont opposés. Mais toutes les parties engagées dans ce complexe jeu
d’alliances paraissent avoir oublié jusqu’à l’existence du
milliardaire saoudien, malgré les milliers d’hommes que Washington
affirme avoir lancés à sa recherche. Obsédant par la menace qu’il
incarne en Occident, Al Qaeda s’est évaporé des mémoires afghanes
avec la même rapidité que l’eau de pluie absorbée par ces terres
desséchées. La volonté d’oublier ? Pas seulement. En parcourant ce
pays, j’ai fait une découverte qui réduit à de plus humbles
proportions le phénomène de la mondialisation et son corollaire :
le village global, l’information planétaire. Pendant plus de deux
mois, d’octobre à décembre 2001, ce pays a été soumis au pilonnage
intensif des B 52 pour un événement que bon nombre d’habitants
ignoraient totalement. Dans des provinces, pas toujours reculées,
l’écho du 11 septembre n’est parvenu que dix, voire quinze jours
après. Et ne suscitait guère d’émotion. Comment un paysan afghan
pourrait-il imaginer New York, les tours du World Trade Center
?
Bin Laden, pour ces hommes, était une figure tout aussi inconnue.
Au mieux, quelques centaines d’habi- tants, sur les 17 millions que
compte ce pays, avaient croisé les longs convois de pick-up et de 4
x 4 aux vitres fumées qui formaient son escorte habituelle. Il
était « l’hôte » du régime des Talibans. Ce terme, utilisé par le
mollah Omar et les autres dignitaires, ne reflète pas
seulement la traditionnelle hospitalité afghane. Il était seulement
un « hôte » de marque, utile pour le régime, comme les combattants
arabes qui l’avaient rallié. Ses mercenaires zélés s’étaient livrés
à une répression féroce dans la région de Kunduz contre les troupes
de l’Alliance du Nord, pro-Massoud, et les populations qui les
soutenaient.
Omar et Bin Laden partageaient la même exigence
d’un retour à la pureté de l’Islam, à travers l’ensemble du monde
musulman, mais l’histoire reste intraitable : les révolutions, même
devenues islamiques, ne s’exportent pas. Ce fut le cas avec la
Russie de Lénine, comme avec l’Iran de Khomeyni. Les chiites
d’Irak, pourtant persécutés par Saddam Hussein, en ont administré
la preuve. Lorsqu’en 1980 le dictateur se lança dans la guerre
contre le régime en place à Téhéran, ils prirent immédiatement les
armes contre leurs frères en religion iraniens.
La pensée de Bin Laden s’est construite autour d’une comparaison :
l’Etat du monde musulman, aux premiers temps de l’Islam, quand
cette religion formait un empire monde, et sa situation
d’aujourd’hui avec plus d’un milliard de fidèles, trahis par des
régimes corrompus, et un grand Satan,
l’Amérique, qui les opprime. J’ai découvert qu’en Afghanistan,
territoire où le temps demeure figé parce que ses habitants sont
contraints de le dépenser en efforts constants pour vaincre les
obstacles géographiques et ses barrières naturelles, Ousama Bin
Laden était un prêcheur sans fidèles. Ce pays vide où les paysages
emprisonnent parfois les hommes, n’est pas une terre de mission, et
le chef d’Al Qaeda compte ses plus fervents supporters
dans trois pays voisins : le Yémen dont sa famille est issue
et où les services secrets ainsi qu’une partie de l’armée sont
noyautés par l’organisation terroriste. Le Pakistan où, là aussi,
l’ISI, les services secrets qui constituent un Etat dans l’Etat,
l’ont toujours soutenu ; un pays précieux à ses yeux parce qu’il
demeure la seule puissance nucléaire du monde musulman, constamment
menacée par l’énorme poids économique et militaire de l’ennemi
indien. Et bien sûr l’Arabie Saoudite, dont le régime est devenu sa
bête noire. Le royaume connaît un
mécontentement social et une crise économique sans précédent,
malgré les 50 milliards de barils de pétrole de réserves… qui
pourraient devenir demain une arme imparable envers l’Occident si
Bin Laden, ou un régime qu’il inspirerait, arrivait au pouvoir.
Sans parler des milliards de dollars, cinq fois le produit national
brut du pays, que la famille royale a placés à l’étranger, et pour
la plus grande part, aux Etats-Unis.
Mon premier livre, publié en 1974, au lendemain du choc pétrolier, s’intitulait Le Pétrole à l’heure arabe. Il était le fruit d’un long entretien à Beyrouth avec Nicolas Sarkis, directeur du Centre arabe d’études pétrolières, et artisan de plusieurs nationalisations. « Ces pétrodollars placés dans les grandes banques américaines et anglaises, m’avait-il dit, source d’angoisse pour l’Occident, sont le signe le plus évident de la fragilité et du sous-développement des pays producteurs, le royaume saoudien en tête, qui ne trouvent pas à investir cet argent dans leurs propres pays. » Je me demande avec le recul si les deux chocs pétroliers de 1973 et n’ont pas été pour les opinions arabes l’occasion d’une nouvelle prise de conscience : ces pipelines traversaient leur pays mais la manne pétrolière s’y investissait si peu et si mal qu’elle les conduisait à une aveuglante évidence : ils étaient non seulement opprimés mais volés. Le terreau qui allait favoriser la contestation radicale et l’émergence de Bin Laden devenait de plus en plus fertile.
La route de Jalalabad
Recevant dans la montagne afghane, en mars
1997, le journaliste britannique Robert Fisk, Bin Laden lui avait
confié : « Je veux faire de l’Amérique l’ombre d’elle- même. »
Aujourd’hui, c’est lui qui est devenu une ombre. En me rendant à
Jalalabad puis à Tora Bora, j’essaie de comprendre comment à cinq
ans d’intervalle les choses ont pu basculer pour le chef d’Al
Qaeda. Quitter Kaboul, c’est d’abord se frayer lentement un chemin
au milieu des embouteillages. 30 000 voitures et bus dans la
capitale à la chute des Talibans ; plus de 000 aujourd’hui. Et dans
ce flot, les vieux autocars et camions Volga, de fabrication
soviétique, côtoient les Toyota flambant neufs de l’ONU, d’un blanc
immaculé, qui valent 35 000 dollars aux Etats-Unis et qui sont
achetés 75 000 dollars pièce à un concessionnaire exclusif pour
l’Afghanistan : la reine du Danemark. Ainsi va la vie dans un pays
libéré et dans une capitale désormais investie par les nombreuses
organisations humanitaires occidentales et leurs concurrentes isla-
mistes financées par l’Arabie Saoudite.
Nous longeons l’aéroport de Bagram que les Améri- cains ont
transformé en un immense camp militaire. En bordure de route, des
panneaux vantent les programmes de réhabilitation de l’habitat
entrepris par l’ONU. L’organisation internationale fait penser à
une vaste caravane itinérante qui se déploie uniquement pour
exister. Elle assure avec ses propres avions la seule liaison
aérienne entre Kaboul et Kandahar, l’ancien fief des Talibans, et
lorsque je suis allé acheter mon billet, 480 dollars
aller-retour, j’ai attendu plus d’une heure mon reçu, timbré
par cinq services diffé- rents. Comme dans une garnison, elle
génère aussi des bars à putes, et même sa cantinière qui suit
fidèlement ses déplacements ; une Vietnamienne a ouvert à Kaboul
son troisième restaurant après ceux qu’elle possède déjà à Phnom
Penh et Sarajevo. En 2003, la DDR 1,
l’agence de l’ONU chargée du désarmement de 100 000 anciens
combattants, a dépensé 18 millions de dollars, un budget justifié
dans un pays où pullulent les milices et armées privées. Seul
problème : cette année là, pas une seule personne n’a été désarmée
à travers le pays et Jean Arnaud, le délégué adjoint de l’ONU, a
expliqué aux responsables afghans que 10 millions de dollars
étaient engloutis dans les seuls frais de fonctionnement. Si l’ONU
est une présence coûteuse, la guerre que livrent ici les Etats-Unis
demeure bon marché : un an de présence militaire en Afghanistan
équivaut au budget dépensé en un mois en Irak.
Ahmed, le chauffeur de la Land Rover que j’ai louée, est tadjik, ce qui n’apparaît pas comme la meilleure des idées pour se rendre en plein pays pachtoune, tant les antagonismes entre les deux ethnies restent violents. Il me confiera sur le chemin du retour : « J’ai eu très peur à Jalalabad. Trop d’armes, trop de Talibans. » Jalalabad est au creux d’une cuvette entourée de montagnes et à l’entrée de la ville se trouve un lac dont les eaux sombres et denses font penser à la mer Morte. A proximité, des vaches paissent dans des marais recouverts de hautes herbes. A quelques kilomètres, nous sommes passés devant les ruines d’un village totalement rasé.
1. DDR :
Démobilisation, désarmement et réinsertion. Numéro du projet :
A-032224
Première halte, l’hôtel Spinghar, un lieu
silencieux et vide où tout paraît à l’abandon : le portail d’entrée
est rouillé, les jardins ne sont pas entretenus, et le hall désert
se compose d’un canapé et de quatre vieux fauteuils tapissés d’un
tissu représentant de grosses fleurs aux corolles rouges et aux
pétales blancs. Au plafond, un ventilateur en cuivre brasse l’air
chaud entre deux lustres en feux cristal, tandis que trois horloges
fichées au mur prouvent que le temps ici n’est pas seulement
suspendu, mais qu’il constitue un désordre aboli. Elles indiquent
l’heure à New York, Kaboul et Londres, mais leurs aiguilles se sont
définitivement arrêtées « depuis plusieurs années », confie
satisfait l’homme négligé qui se tient à la réception, visiblement
peu désireux d’accueillir un client.
Devant l’entrée, une minuscule plaque de marbre à peine visible est
posée. Elle porte une date, le 19 no- vembre 2001, et les noms des
quatre journalistes tués ce jour-là : Maria Grazia Cutulli, du
Corriere délia Sera ; Julio Fuente,
d’El Mundo ;
Harry Burton, de Reuters Australie, et Azizullah Haidary, de
Reuters Afghanistan. Quatre des huit reporters, photographes et
cameramen, morts en couvrant ce conflit.
La mort rôde partout. Quelques minutes plus tard lorsque je parle
au téléphone avec Marie, une jeune femme qui a créé une petite ONG
dans la vallée du Panshir avant de rejoindre Jalalabad où elle
travaille pour une agence de l’ONU. Elle vient d’apprendre
bouleversée l’assassinat de trois de ses amis qui effec- tuaient
une opération de recensement à quelques dizaines de kilomètres.
Eliminer les étrangers, perturber les élections prévues pour début
2005 demeurent l’objectif des Talibans.
Jalalabad est une ville à l’ambiance pesante. Je remonte Old Silk Road, près de l’ancien marché, le lieu de rassemblement favori des membres des tribus pachtounes qui franchissent la frontière avec le Pakistan pour acheter des mules, troquer des armes, négocier des alliances politiques. Cette artère animée, bordée de petites échoppes, est le dernier endroit où a été vu Ousama Bin Laden, le 11 novembre 2001. Il était arrivé la veille de Kaboul, sur le point de tomber aux mains des forces de l’Alliance du Nord. Il avait prononcé en début d’après-midi un discours devant les chefs de tribus pachtounes réunis au Centre pour les Etudes Islamiques, où je suis maintenant, financé par l’Arabie Saoudite. Ces hommes finissaient, m’a-t-on dit, un délicieux repas à base de kebbab d’agneau et de riz, tandis que les bombardements américains sur la ville s’intensifiaient. Le chef d’Al Qaeda est entré vers 15 heures, vêtu de gris et portant une veste de camouflage. Quinze gardes du corps l’entouraient, kalachnikov dans une main, lance- grenade dans l’autre. On pouvait entendre le bruit des bombes américaines qui explosaient aux abords de la ville, tandis que Bin Laden, monté à la tribune sous les acclamations « Zindabad Osama » (« Longue vie Ousama »), déclarait : « Les Etats-Unis poursuivent un plan d’invasion. Sachons rester unis, confions-nous à Allah et nous allons leur donner une leçon comme celle que nous avons donnée aux Russes. Dieu est avec nous et nous gagnerons la guerre. Vos frères arabes montreront la voie. Nous possédons les armes et la technologie. Ce dont nous avons le plus besoin, c’est de votre soutien moral. » Au terme de son discours, prononcé en arabe et traduit au fur et à mesure par l’un de ses collaborateurs, les chefs pachtounes l’acclamèrent. Les hommes d’Al Qaeda passèrent alors entre les rangs pour distribuer à chacun d’eux une enveloppe blanche contenant des liasses de roupies pakistanaises. Certains reçurent l’équivalent de 300 dollars, d’autres de 10 000 dollars, le montant soigneusement calculé en fonction du nombre de familles appartenant à chaque clan.
« Tuer des Arabes ne nous intéresse pas »
Le matin du 11 novembre 2001 à 9 h 30, les rues étaient aux trois quarts désertes en raison de la violence et de la précision accrues des tirs américains. Bin Laden fut aperçu traversant Old Silk Road dans une Toyota Corolla blanche qui faisait partie d’un convoi de quatre véhicules tout-terrain, suivis de six véhicules blindés. Un peu plus loin, il s’arrêta sous un arbre, à proximité d’une mosquée, entouré de soixante gardes armés, visiblement nerveux, pour discuter avec Maulvi Abdul Kadir, le gouverneur taliban. Après une longue accolade entre les deux hommes, le convoi repartit à vive allure et emprunta la direction des montagnes de Tora Bora (le nom signifierait « poussière noire » en pachtoune), situées à 50 kilomètres à l’est de Jalalabad. Deux jours plus tard, le chaos règne dans la ville. Les Talibans se sont enfuis, Kaboul est tombée et Jalalabad passe aux mains des seigneurs de la guerre choisis par les Américains. Hazrat Ali en a pris le contrôle le novembre. C’est un paysan illettré qui, selon le mot d’un officier de la CIA présent à ses côtés, « peut signer les documents mais heureusement ne sait pas les lire ». L’autre pion avancé se nomme Hadji Zaman Ghamsharik. Ce puissant seigneur coulait un exil pai- sible à Dijon. Lorsqu’il pénètre dans Jalalabad le novembre, il est salué par une salve de bienvenue de mille coups de fusils. Coupé des réalités afghanes pendant plusieurs années, il ignore que bon nombre de ses hommes, appartenant à la tribu des Khugani, coopèrent étroitement avec les combattants d’Al Qaeda, retranchés désormais à Tora Bora ; 1 600 à 2 combattants arabes et tchétchènes, selon les informations recueillies par les services américains de renseignement. Les hommes de la CIA présents sur le terrain apprennent de la bouche d’un chef de village que Bin Laden y a été vu, chevauchant de nuit entre les abris et s’y réfugiant le jour. D’autres villageois ne confirment pas sa présence mais affirment qu’il a « interdit tout accès à la forteresse quand il s’y trouve, sous peine de mort ». Forteresse ? Le mot est prononcé et contribuera à forger l’incroyable légende et entreprise de désinformation propagée autour de Tora Bora. Les Afghans qui ont rencontré les Américains présents dans la ville à ce moment-là, se rappellent qu’ils étaient vêtus en civil et se réunissaient parfois au Spinghar Hôtel avec les chefs de guerre.
Les responsables de la CIA et des forces
spéciales vont concevoir le plus calamiteux des plans de bataille :
sous-traiter aux Afghans l’attaque terrestre contre Tora Bora et la
confier à Ali et Zaman Ghamsharik, les deux commandants qui se
haïssent beaucoup plus qu’ils ne détestent Bin Laden et ses hommes.
Pourquoi Donald Rumsfeld se prépare-t-il à faire débarquer 600
marines dans la périphérie de Kandahar, avec pour objectif de
couper à Bin Laden une éventuelle retraite vers les montagnes
avoisinantes, alors qu’il a déjà été localisé à 500 kilomètres de
là ? Les Afghans qui vont être lancés à l’assaut sont mal armés,
peu motivés et dépourvus d’équipement pour affronter le froid
glacial qui règne en hiver dans cette zone montagneuse.
Haji Zahir et
ses hommes ont également participé à l’assaut contre Tora
Bora. Ce trentenaire est aujourd’hui l’homme le plus puissant de
Jalalabad. Les alliances successives nouées par sa famille pour
maintenir son emprise sur cette région résument l’histoire récente
de l’Afghanistan. Son oncle, gouverneur de la province, a été nommé
par Hamid Karzaï. En 1996, son père, nommé alors par Massoud,
occupait le même poste et accueillait à l’aéroport de Jalalabad
Ousama Bin Laden dont l’avion arrivait juste du Soudan, après avoir
ravitaillé dans l’émirat du Qatar. Le 26 octobre 2001, un second
oncle, le commandant Abdul Haq, héros de la guerre contre les
Soviétiques, rentré en Afghanistan pour rallier des chefs de
tribus, avait été exécuté par les Talibans.
Une filiation prestigieuse qui suscite chez Haji Zahir un étrange
mimétisme : sa barbe épaisse soigneusement taillée le fait
ressembler à Abdul Haq, l’oncle disparu. Il m’a fixé rendez-vous à
9 heures du matin, et quand j’arrive devant sa résidence, je suis
surpris par la hauteur des murs et le nombre de gardes armés qui
surveillent l’entrée. La guérite qui abrite certains de ces hommes
est surmontée d’une toile bleue à entête du Haut- Commissariat pour
les Réfugiés.
La porte franchie, je me retrouve sur une pelouse au milieu de
laquelle est posée une immense volière. Seul un couple de canaris
l’occupe, ou plutôt occupe une cage minuscule accrochée en son
centre.
A proximité, un parc de voitures luxueuses : une Mercedes 500
blanche immatriculée 555, plusieurs 4 x Mitsubishi Patrol et
Toyota. L’escorte habituelle d’Haji Zahir. Il traverse la ville à
l’arrière de sa Mercedes, à tombeau ouvert. Deux voitures avec à
bord des hommes armés le précèdent, et deux autres ferment la
marche. Le surlendemain j’observerai les visages durs et
fermés des habitants au passage du convoi. Le jeune commandant
ne semble pas très populaire. Je suis venu demander à Zahir une
escorte pour me rendre à Tora Bora. Il contrôle la région et il est
le seul à pouvoir m’en garantir l’accès. Vêtu d’un perahan tonban,
l’habit traditionnel, et d’un gilet en lin gris, il a immédiatement
et courtoisement accepté ma requête. Pendant qu’il envoie chercher
l’escorte qui m’accom- pagnera, il évoque les lourdes
responsabilités qui pèsent sur ses épaules : 4 500 hommes composent
ses forces, dont une partie doit être désarmée selon l’accord signé
par les chefs de guerre avec le gouvernement de Kaboul. Il pousse
un long soupir résigné pour souligner à quel point il s’agit d’une
erreur, parle des unités qu’il déploie sur la frontière avec le
Pakistan, une « région sensible où trop d’infiltrations ont encore
lieu ». Je l’observe, affable, rusé, se présenter en gardien
intransigeant de l’intégrité du territoire afghan et je pense
plutôt que dans cette zone montagneuse qu’il contrôle ne passent
que ceux qui sont en affaire avec lui. Car Haji Zahir n’est pas
seulement un chef de guerre, c’est un entrepreneur prospère et
avisé dont l’activité, je le découvrirai quelques heures plus tard,
est extrêmement diversifiée.
Je l’interroge sur l’offensive terrestre lancée
en décembre 2001 contre Tora Bora et à laquelle il a parti- cipé.
Il égrène les faits chronologiquement sans aucun commentaire : « Le
20 novembre, les Américains ont annoncé à la radio et par des
milliers de tracts jetés des avions sur les campagnes afghanes
qu’une récompense de 25 millions de dollars serait payée pour la
capture de Bin Laden. »
Je repense aux propos du colonel Rick Thomas qui avait
coordonné cette offensive terrestre, interrogé au téléphone
depuis son bureau du Centcom, à Tampa en Floride, par un
journaliste américain : « Nous avons choisi d’utiliser des Afghans
qui étaient prêts à colla- borer pour reconquérir leur propre pays.
Nous avions le même objectif : éliminer Al Qaeda. » Ces propos
tirés au cordeau traduisent une méconnaissance profonde de la
psychologie afghane et des réalités. Un combattant recruté confiera
peu après à l’envoyé spécial du Christian
Science Monitor, Philip Smucker, résumant l’opinion
générale : « Tuer des Arabes ne nous intéresse pas. Ce sont pour
nous des frères musulmans. » Haji Zahir ne me le dira pas, pas plus
qu’il n’évoquera les rivalités et les haines entre les trois
commandants, dont lui, qui s’accusaient mutuellement de livrer des
armes à Bin Laden et ses combattants réfugiés à Tora Bora. Pour un
Afghan, la guerre est une chose à la fois trop sérieuse et trop
habituelle pour être confiée au seul verdict des armes. Les
palabres et les négociations font partie de tout conflit en cours.
Alors que les conseillers militaires américains n’y voient que du
feu, des émissaires quittent Jalalabad pour rencontrer le chef d’Al
Qaeda à Tora Bora. Pour le convaincre de s’enfuir ou en tout cas
l’assurer qu’il ne sera pas inquiété quand il quittera son
refuge.
Le vieux chef tribal, Younous Khalis, l’a confirmé. En 1980, il était l’allié des Américains. Ronald Reagan l’avait même reçu à la Maison Blanche. Depuis 1996, il soutenait Ousama Bin Laden. « Je savais, m’a-t-il confié amusé, dans sa vaste demeure de Jalalabad, que les Américains ne réussiraient pas à le capturer. » Haji Zahir, lui, parle des bombardements de B 52 qui pilonnaient les flancs de Tora Bora et des lacunes américaines : « Ils ont commencé à bombarder avant même d’avoir encerclé la zone. » Il a appris le déclenchement des,l’offensive terrestre au début du mois de décembre, en regardant CNN, ici même. Quatre heures plus tard, il avait rassemblé 700 combattants mais aucun ne possédait de vêtements d’hiver.
Ses propos contiennent trois niveaux de lecture
: ce qu’il dit, ce qu’il suggère et ce qu’il cache. Il suggère une
incroyable impréparation du côté américain et passe sous silence
qu’au moment même où l’offensive était lancée, Bin Laden avait déjà
trouvé refuge de l’autre côté de la frontière, au
Pakistan.
Ce sont des forces d’Al Qaeda démoralisées par les bombardements et
le départ de leur chef que ses hommes ont affronté. Au moment même
où les propos de George W. Bush et son équipe orientent toute
l’attention de l’opinion mondiale sur cette bataille désormais sans
enjeu. Le 29 novembre, la mine grave, le vice-président Dick Cheney
intervient devant les caméras d’ABC News pour affirmer que Bin
Laden se trouve bien à Tora Bora et qu’on ne lui laissera aucune
chance d’en réchapper. Un homme entre dans le salon et chuchote
quelques paroles à l’oreille d’Haji Zahir. Il se lève en souriant.
« Votre escorte est prête. Certains de ces hommes ont combattu à
Tora Bora, interrogez-les. »
Un pick-up bleu Toyota est garé devant l’entrée avec six hommes à l’arrière. Cinq portent une kalachnikov, le sixième une mitrailleuse. La route de Tora Bora commence par une longue allée paisible peuplée d’eu- calyptus, puis la piste se resserre peu à peu, traversant des villages étroits, séparés par de larges plateaux déserts balayés d’un vent violent. Le chauffeur roule à vive allure et au bout de deux heures s’immobilise au milieu de nulle part. La pluie tombe en rafales, le pay- sage est vide hormis un fortin en pisé posé au milieu. On distingue au loin les contreforts de Tora Bora, une imposante masse noire enveloppée de nuages. Le res- ponsable du groupe, assis à mes côtés, vêtu d’un uni- forme bleu marine qui a connu des jours meilleurs, parle dans un talkie-walkie. Nous attendons une vingtaine de minutes et soudain surgissent de l’horizon deux voitures emplies d’hommes armés qui se garent à nos côtés. Leur chef est un homme grand et athlétique, aux traits fins. Il me broie la main mais s’exprime d’une voix flûtée. En désignant du bras Tora Bora, il me lance : «Bienvenue dans la cité de la nuit ». Il dirige les forces de Zahir dans cette zone frontalière. Le parcours devient beaucoup plus accidenté. Les véhicules empruntent un raidillon qui longe un précipice, et souvent la roue arrière gauche patine dans le vide. Tout en contrebas, le lit d’une rivière et quelques minuscules villages entourés de verdure constituent un paysage figé pour l’éternité. Nous mettrons près de deux heures et demie pour effectuer les vingt-cinq kilomètres restant. Abdel Wahid, le responsable à la carrure d’athlète mais à la voix frêle, me déclare que Bin Laden et son escorte empruntaient souvent cette piste, seule voie d’accès. « Beaucoup de villageois l’ont vu passer. Les Arabes semblaient tou- jours pressés, ils conduisaient encore plus vite que nous. » Je le regarde, étonné. Il acquiesce : « Oui, plus vite, mais ils ont eu des accidents. » J’essaie un instant d’imaginer que la voiture de Bin Laden s’écrasant au fond du précipice aurait changé le cours des événements. Pas de 11 septembre, plus de prétexte pour une guerre en Irak ? Je n’en suis pas totalement convaincu mais l’idée que le mauvais réflexe d’un chauffeur sur une route de montagne afghane puisse infléchir le cours de l’histoire me séduit.
Quand nous arrivons à l’entrée du village, des
aigles tournoient juste au-dessus, en rase-mottes. Abdel Wahid est
un homme étonnamment cérémonieux. « Je serai honoré de vous inviter
à déjeuner dans mon modeste campement. » Son anglais est rustique
mais ses manières délicates pour un moudjahid. La cité de la nuit, la formule qu’il a utilisée,
sonne juste : la masse de Tora Bora se dresse devant nous, piquée
de milliers de pins noirs qui poussent sur ses flancs et lui
donnent cet aspect sombre qui explique son nom. Juste à côté se
trouve une autre montagne, Milawa. Le village se compose d’une
vingtaine d’habitations en pisé, entourées de petites cours, et les
habitants, silencieux, inexpressifs, nous regardent passer. Durant
les bombardements américains, les hommes, affolés, avaient envoyé
leurs femmes et leurs enfants dans des villages plus reculés,
persuadés qu’il allait être rasé. Le commandant me désigne du doigt
une maison construite sur un petit promontoire dominant le village
: « La maison du secrétaire de Bin Laden. » En fait, il s’agissait
de l’habitation de son adjoint, l’Egyptien Al Zawahiri, le numéro
deux d’Al Qaeda.
— Et où était la maison de Bin Laden ?
— Par là…
Il désigne une trouée entre les deux montagnes.
— Je vous emmènerai après le déjeuner.
— C’est loin ?
Il sourit, rassurant :
— Pas du tout, à peine cinq heures de marche. Le campement est
installé sur l’autre berge de la rivière Galiril, en face du
village et je fais deux découvertes avant d’y parvenir. D’abord,
nous marchons au milieu des champs de pavot ; je connais
suffisamment cette plante pour l’avoir croisée à de nombreuses
reprises dans mes reportages sur le trafic de drogue dans le
Triangle d’Or, spécialement en Birmanie. L’Afghanistan continue de
faire la course en tête et reste le premier producteur d’héroïne au
monde. Un peu plus loin sur le lit de la rivière, pratiquement à
sec, sont entreposés plusieurs dizaines d’énormes troncs de bois de
santal. Le prix du santal de qualité doit avoisiner celui de
l’héroïne. Stupéfait, les pieds dans l’eau, je repense à ma
première rencontre avec Hassan II, le roi du Maroc. C’était en 1993
et il m’avait reçu vers minuit dans son palais de Marrakech. Un
parfum agréable flottait à travers les pièces luxueusement meublées
et à l’issue de l’interview, je lui avais demandé :
— De quoi s’agit-il ?
— C’est du santal, m’avait répondu, amusé, le monarque absolu.
Pivotant sur son fauteuil, il faisait penser à un petit lutin
ironique. Le problème, avait-il ajouté, est d’en trouver de
qualité. La plupart du temps, c’est du charbon de bois. Par contre,
au Cambodge et en Afghanistan, vous obtenez du premier choix. Long
silence, il lève les bras, accablé : Mais à quel prix ! La comédie
du roi pauvre que m’avait jouée Hassan II se rapprochait de celle
que venait de m’interpréter Haji Zahir, homme d’affaires
entreprenant. Même s’il n’était pas à l’origine de ces trafics, il
les couvrait et en bénéficiait certainement. Il roulait en Mercedes
blanche. Son opulence était aussi criante que le dénuement
alentour. Je songeai à tout cela, tandis que nous déjeunions, ses
hommes et moi, sous une tente humide et sans confort, d’une tomate
crue et d’une aile de poulet grillée.
J’allais découvrir au cours de mon enquête à quel point le trafic de drogue avait constitué une arme financière importante pour toutes les parties engagées dans le conflit afghan : la CIA, les services secrets pakistanais, les Talibans et Al Qaeda.
En observant, juste devant moi, Tora Bora, je
réalise que la trajectoire d’Ousama Bin Laden a des similitudes
avec celle de Hassan Ibn Saba, le fondateur de la secte des
Hashashins. Ils ont en commun la même origine familiale aisée,
l’intégrisme religieux, le défi lancé aux pouvoirs en place et la
volonté d’abattre la plus grande puissance du monde, par le
terrorisme et l’assassinat. Et, bien sûr, la drogue et un nid
d’aigle.
Le fondateur des Hashashins, surnommé le « vieux de la Montagne »,
était né en Perse en 1056 dans une riche famille de la ville sainte
de Quom. Il devint l’idéologue d’une foi chiite rigoriste et
rejetait la domination de l’empire turc seldjoukides. Traqué, il se
réfugia à Alamut, un château fortifié à 1 800 mètres d’altitude sur
la crête d’un piton rocheux. Là, il forma ses fidèles, des
guerriers, qu’il envoya commettre des séries d’assassinats. Le
vieux réussira son défi : ébranler durablement l’empire qu’il
combattait. Je ne peux pas croire que Bin Laden n’y ait pas
songé.
Une légende high-tech
Mes hôtes m’expliquent que deux mille
combattants étrangers vivaient ici : ouzbeks, algériens, saoudiens,
pakistanais, tchétchènes. Des habitations et des mosquées avaient
même été construites sur les flancs de fora Bora. Pour le chef d’Al
Qaeda, au fond de cette région inhospitalière et inaccessible, il
s’agissait d’une enclave utopique, d’une Babel islamique ; un
refuge et un rêve austères, frustes et radicaux comme les
conditions de vie environnantes, transformés par ses adversaires
anglo- saxons en une légende high-tech. Une
fascinante entreprise de mise en condition.
La mystification a commencé au début du mois d’octobre 2001 avec l’intervention de Yossef Bodansky, directeur du Centre sur le Terrorisme au Congrès américain, qui s’autoproclame meilleur connaisseur américain de Bin Laden. Que dit-il ? « On connaît grottes et bunkers où Bin Laden et ses amis peuvent se cacher. Ils ont été construits entre 1969 et 1986 par la résistance afghane et les services pakistanais et saou- diens. Les Américains ont même aidé à faire les fonda- tions. Ces grottes et ces bunkers, Bin Laden les a ensuite très bien aménagés, protégés. Il y a entreposé des armes de destruction massive. Ces caches sont des nids d’aigle à très haute altitude. Il y a là des missiles antiaériens, des mitrailleuses… Pour l’en faire sortir, aucune bombe conventionnelle ne sera suffisante. Il faudra y aller avec des hommes, des soldats, des forces spéciales, et ce sera très meurtrier. Il ne sera jamais pris vivant 1. » La rumeur distillée par des officiels de la Maison Blanche et du Pentagone va rapidement prendre de l’ampleur et s’étoffer. Le 27 novembre, le New York Times rapporte le témoignage d’un ancien soldat soviétique ayant servi en Afghanistan à la fin des années 80. Celui-ci affirme avoir vu une imposante cache souterraine avec des portes d’acier, qui contenait une boulangerie, un hôtel rempli d’équipements sophistiqués, dont une machine à ultrasons, une librairie, une mosquée et des stocks d’armes variées. L’article précise que ce camp, ainsi qu’un autre proche, appartient à Bin Laden. Le même jour, le quotidien britannique The Independent apporte quelques précisions supplémentaires à cette description d’un univers troglodyte : il s’agit d’un vaste complexe sous une montagne, avec un réseau de tunnels labyrinthiques, protégés par des portes d’acier.
1. Nouvel Observateur, 25.10.2001.
Ce lieu possède son propre système de
ventilation, grâce à un générateur hydroélectrique, et les tunnels
s’enfoncent aussi profondément sous la montagne que les tours du
World Trade Center s’élevaient haut (417 et 415 mètres). Ce repaire
est conçu pour résister à toute forme d’attaque extérieure, qu’il
s’agisse de gaz empoisonné ou d’une arme nucléaire tactique.
L’article précise que la forteresse a été construite avec l’aide
d’experts saoudiens appartenant au groupe de construction Bin Laden
et qu’elle peut abriter 2 000 combattants étrangers.
L’idée que le chef d’Al Qaeda possède un repaire imprenable
enflamme l’imagination de la presse américaine. L’article de
The Independent est repris par l’agence
Associated Press et diffusé auprès de centaines de journaux et de
chaînes de télévision, dont les trois grands médias
américains.
ABC reprend la description, CBS en rajoute en déclarant dans son
principal journal télévisé, par la voix de son présentateur vedette
Dan Rather : « Le commandement américain pense que Bin Laden est
dans une forteresse souterraine connue sous le nom de Tora Bora,
une cachette imposante construite par les Américains pour abriter
les forces combattant les Soviétiques dans les années 80. Ce
complexe surnommé La ferme de la fourmi Bin
Laden est aménagé à
l’intérieur d’une montagne dominant de 3 900 mètres le village de
Tora Bora. Imprenable, elle abrite des réseaux de tunnels, des
pièces pour stocker les armes et abriter plus d’un millier de
combattants. Des systèmes de ventilation s’enfoncent jusqu’à 100
mètres à l’intérieur de la montagne. »
Le 2 décembre, alors que l’attaque terroriste est imminente, ABC
reçoit dans son magazine, Meet
the Press, le secrétaire à la
Défense, Donald Rumsfeld. Le journaliste brandit devant les
caméras un dessin publié dans le Times de
Londres le 29 novembre, plan de coupe qui montre l’intérieur de la
forteresse de Tora Bora, l’ensemble de ses équipements, et qui
paraît sorti de l’imagination d’un scénario de James Bond. Le
présentateur détaille les bureaux, les dortoirs, le système de
ventilation qui permet d’éviter toute détection à la chaleur, «
l’édifice est si profondément enfoui dans la montagne et sous les
rochers qu’il est très dur à repérer. Il y a des dépôts d’armes et
de munitions et les entrées principales sont, comme vous pouvez le
voir, assez larges pour y faire pénétrer des voitures et même des
tanks 1. L’endroit possède aussi un système
téléphonique et un système informatique. C’est vraiment très
sophistiqué ».
Donald Rumsfeld : « Oh, tu parles [sic] ! C’est du travail sérieux. Et ce lieu n’est
pas unique, il en existe plusieurs. Et ils ont tous été utilisés
très efficacement. J’ajouterai que l’Afghanistan n’est pas le seul
pays qui possède des équipements souterrains. »
Exagérer, au-delà de toute vraisemblance, l’importance de
l’adversaire et la menace qu’il constitue, demeure une règle de
base de la désinformation. En 1990, juste avant le déclenchement de
la première guerre du Golfe, le prédécesseur de Rumsfeld, l’actuel
vice- président Dick Cheney, avait créé l’effroi en qualifiant les
forces irakiennes de « quatrième armée du monde ». Le slogan avait
fait le tour de la planète et quand je l’avais interviewé juste
avant son départ du Pentagone, je lui avais posé la question : « Ne
pensez-vous pas avoir exagéré en déclarant que l’Irak
détenait la quatrième armée du monde ? » Cheney possède
un visage sévère, des cheveux blonds extrêmement fins et la
manie de croiser fréquemment ses mains sur son ventre en vous
observant légèrement penché. Un discret sourire avait traversé son
visage :
— Je pense en effet que nous avons dû commettre
une légère erreur d’évaluation.
Les hommes qui m’entourent dans ce camp de toile misérable ont tous
accroché leurs armes aux branches des arbres alentour, comme à des
râteliers. Les kalachnikov se balancent au vent, tournant sur
elles-mêmes, semblables à des mobiles de Calder. Ils sont une
vingtaine, la peau tannée par le climat. J’apprends que seize
d’entre eux ont participé à l’offensive contre Tora Bora.
— Ont-ils pénétré à l’intérieur ?
Le commandant est un homme simple. Il a participé à l’assaut, fait
office de traducteur, et ne comprend pas du tout le sens de ma
question. Il est assis accroupi et me demande de répéter.
— Avez-vous pénétré dans la grande grotte creusée à l’intérieur de
la montagne et où se cachait Bin Laden ? Il me contemple ahuri
:
— Nous avons fouillé les grottes que les Arabes d’Al Qaeda avaient
creusées à flanc de montagne, vous les verrez tout à l’heure, mais
il n’existait pas de grande grotte à l’intérieur.
Je lui raconte les descriptions futuristes publiées dans la presse occidentale et son visage jusqu’ici barré d’un pli soucieux s’illumine soudain. Il rit aux éclats, tout en s’adressant à ses hommes, pris à leur tour d’un rire contagieux. Ils viennent vers moi, hilares, en me lançant de grandes tapes dans le dos, comme pour me féliciter de mon sens de l’humour pour avoir inventé une histoire aussi saugrenue. J’ai égayé leur journée. Ils vont la raconter à leurs proches, leur famille, et c’est au fond un juste retour des choses : la légende de Tora Bora n’était pas parvenue jusqu’à eux, pourtant les premiers concernés. C’est désormais chose faite.
1. Alors qu’il n’existe
pas une seule route d’accès.
Le trajet qui conduit à la maison de Bin Laden
emprunte le lit d’un cours d’eau à sec qui serpente juste entre les
flancs de Tora Bora et de sa montagne jumelle, Milawa. Une gorge
sombre et serrée, propice aux embuscades. En quittant le village,
j’aperçois sur une hauteur un cimetière de combattants arabes,
hérissé de plaques d’ardoise plantées à la verticale et servant de
stèles.
La progression est difficile, le terrain accidenté et les hommes
qui m’entourent, le doigt sur la gâchette, scrutent les sommets. A
un moment, nous croisons deux jeunes qui poussent cinq chèvres et
un âne. « Ce sont des membres d’Al Qaeda », plaisante l’un d’entre
eux. Il répète sa plaisanterie en pachtoune. Le visage fermé des
deux adolescents devient inquiet et ils pressent le pas. Je
comprends très bien pourquoi le chef d’Al Qaeda a choisi cette
défense naturelle : un cours d’eau gonflé au printemps par la fonte
des neiges et des hommes armés postés aux sommets interdisent toute
progression. Cette gorge que nous remontons maintenant depuis plus
de quatre heures est une nasse pour toute offensive ennemie. Elle
s’élargit enfin, et après une heure de marche supplémentaire, nous
parvenons dans un petit vallon. Le spectacle est étonnant. A
l’entrée, juste sur le flanc droit, des murets en pierre ont
été construits. « Ils servaient, m’explique le commandant,
à abriter les combattants de Bin Laden qui protégeaient sa
maison située juste en face, sur l’autre versant. » Je gravis la
pente et me retrouve au pied de l’habita- tion. Le toit a disparu
et il ne reste plus que les murs extérieurs ainsi que l’emplacement
des pièces. Cette maison en pisé aussi simple que celles du village
est toute en longueur et comprenait huit pièces. On reconnaît
l’emplacement de la cuisine aux restes du four construit à même le
sol. Des combats acharnés ont dû se dérouler à proximité. Juste
devant la porte d’entrée, j’aperçois dans l’herbe des dizaines de
douilles de balles de mitrailleuse, et non loin un cratère provoqué
par l’explosion d’une bombe. Un des hommes brandit fièrement un
obus de mortier qui n’a pas explosé. A deux cents mètres, au milieu
du vallon, gît la carcasse d’un vieux char russe T 54, à la
tourelle détruite.
— Il servait à protéger la maison de Bin
Laden.
— Venait-il souvent ici ?
— Les prisonniers que nous avons faits nous ont dit qu’il
s’installait ici avec ses femmes et ses enfants, chaque fois qu’il
venait. Et qu’il était là au début des bombardements, avant de se
réfugier dans les caves.
— Où sont-elles ?
— Venez.
Un raidillon part de l’habitation pour gagner le flanc de la montagne, quelques mètres plus haut. Là, cinq anfractuosités ont été creusées dans la roche, mais aucune n’excède 3 mètres de profondeur et 80 centimètres de haut. Des refuges sommaires, sans le moindre équipement, qui ne pouvaient pas abriter plus de six ou sept hommes serrés les uns contre les autres. Un des membres de l’escorte pousse un cri de joie en pénétrant dans la dernière cavité : une chèvre gît, la nuque brisée. Un repas de choix qu’il charge sur son dos.
— Quand a-t-on vu Bin Laden pour la dernière
fois à Tora Bora ?
Long palabre entre le commandant et ses hommes.
— Des Yéménites qui combattaient avec lui l’ont vu arriver avec du
thé chaud dans la grotte où ils se protégeaient des bombardements.
Il les a encouragés à continuer de combattre. C’était le 26
novembre [date qui m’a été confirmée]. Puis ils ont appris qu’il
était parti quelques jours après.
— Par où ?
Nous redescendons dans la vallée, marchons en direction du tank
détruit et là j’aperçois une faille étroite, une trouée entre Tora
Bora et Milawa où l’on distingue au loin les sommets enneigés et
effilés de la « montagne Blanche » dont l’un des versants se situe
en territoire afghan et l’autre du côté pakistanais.
— Il marchait avec quatre hommes. La neige était profonde et ils
avançaient lentement.
Quelques jours plus tard, le 1er ou le 2
décembre, les habitants du village d’Upper-Pachir, situé à une
dizaine de kilomètres au nord-est, l’ont vu passer. Plusieurs
témoins l’ont rapporté. Depuis, plus personne ne l’a jamais
revu.
Je suis resté la nuit au campement et le lendemain j’ai continué
l’exploration. Mes découvertes étaient toutes identiques : de
pitoyables abris à l’odeur d’urine. Les questions se bousculaient
dans mon esprit. Les Américains avaient lancé des combattants
afghans à l’assaut des pentes de Tora Bora, mais n’avaient jamais
décidé d’organiser un véritable siège du repaire de Bin Laden. La
frontière avec le Pakistan, notamment, était restée ouverte.
Pourquoi ? Comme le confiait un expert militaire à Kaboul : «
Les Américains tournoyaient au-dessus de Tora Bora avec leurs
avions et leurs hélicop- tères, pendant qu’à leurs pieds Bin Laden
et une partie de ses combattants s’enfuyaient. »
La réponse tient peut-être dans cet aveu
formulé le avril 2002 sur CNN par le général Myers, chef d’état-
major de l’armée américaine, en présence de Donald Rumsfeld et
reproduit par l’agence Associated Press : « L’objectif n’a jamais
été de capturer Bin Laden. » Propos qu’il avait ensuite démenti,
extrêmement embarrassé. Et puis il y a l’extraordinaire archaïsme
des lieux, des conditions de vie. Aucune route, pas d’électricité
ni de systèmes de communication, cinq heures de marche qui séparent
les habitations des deux têtes pensantes d’Al Qaeda. Comment dans
un tel environnement une opération aussi sophistiquée que celle du
11 septembre a-t-elle pu être conçue et coordonnée ? Robert Fisk,
le journaliste du quotidien britannique The
Independent, rapporte sa dernière rencontre avec Bin Laden dans
la nuit glaciale, en Afghanistan : « Il s’est emparé des journaux
en arabe qui étaient dans mon sac et s’est précipité dans un coin
de la tente pour les lire pendant vingt minutes, sans tenir compte
ni de ses combattants ni de son hôte occidental. Bien que saoudien
- il avait déjà été déchu de sa nationalité - il ne savait même pas
que le ministre iranien des Affaires étrangères venait de faire une
visite officielle à Riyad. Il n’écoute donc pas la radio ? me
suis-je demandé. Est-ce bien là le parrain du terrorisme
international ? Peut-il réellement commander une armée de
terroristes kamikazes depuis les montagnes désolées d’Afghanistan ?
Je me suis demandé, en regardant les images de New York, si Bin
Laden n’était pas aussi étonné que moi de les voir. A supposer
qu’il ait la télévision. »
Les propos du journaliste anglais ne sont qu’une opinion, inspirée par un fragment de réalité entraperçu. Les événements du 11 septembre ressemblent à un miroir désormais brisé, avec morceaux épars. Tout au long de mes recherches, j’ai parfois tâtonné et abouti à des impasses. Mais au fur et à mesure que les éléments finissaient par s’assembler, une réalité contradictoire s’imposait : les réseaux d’Al Qaeda semblaient beau- coup plus impliqués dans les préparatifs et l’exécution des attentats du 11 septembre que leur chef et fondateur, Ousama Bin Laden.
« La plus importante arnaque mondiale »
Le jeudi 19 septembre 2003, le porte-parole du FBI lut un bref communiqué qui ne fut pratiquement pas repris dans les médias américains. Il annonçait la clôture de l’enquête sur les troublantes spéculations financières qui avaient précédé la tragédie du 11 septembre. Selon Ed Cogswell, au terme de deux années de recherches, menées conjointement par le FBI, le ministère de la Justice, et la SEC 1, le gendarme de la Bourse, il n’existait « absolument aucune preuve » que les spéculateurs s’étant livrés à ces transactions aient eu connaissance de la préparation des attentats. La version officielle était simple et lisse : des fonds spéculatifs opérant pour de riches clients aimant les investissement à risque avaient acheté des stocks d’action qu’ils avaient joué à la baisse. Fait curieux, Cogswell dans son interview ne révélait aucun nom : ni les fonds impliqués, ni les clients. Malgré vingt-quatre mois de recherche et des centaines d’enquêteurs mobilisés. Un mensonge discret pour tenter d’effacer la trace d’opérations d’une ampleur sans précédent.
1. US Security and Exchange Commission (Commission des opérations de Bourse américaine).
24 novembre
2003, je suis à Londres dans le quartier de la City. Mon
interlocuteur, âgé de 38 ans, est le vice- président d’un des
établissements les plus réputés du monde financier. Une carrière
commencée comme trader, 14 heures par jour, mue par le goût du jeu
et l’appât du gain. Des bonus confortables puis des stock-options
exorbitants ont fait de cet homme à l’allure mince et soignée et au
sang froid constant, une personnalité riche à la réussite enviée.
Nous nous connaissons depuis plus de cinq ans et pourtant il a
longuement hésité avant de me rencontrer pour évoquer ce sujet : «
Je ne veux pas que vous divulguiez mon identité. Un des atouts de
mon métier, c’est d’être dépourvu de mémoire. Or le 11 septembre
est un souvenir qui gêne et je n’ai rien à gagner à vous en parler.
»
Nous sommes installés dans un restaurant élégant à deux pas de son
bureau et il sourit longuement quand je lui rappelle les
conclusions du FBI.
— Les autorités américaines, pour une raison que j’ignore, couvrent
ou dissimulent le plus spectaculaire délit d’initié jamais survenu.
Vous ne trouverez personne dans la communauté financière pour
croire en la fable officielle. Reprenons les faits un à un :
D’abord le décor : le Chicago Board Options Exchange, créé en 1973,
où sont regroupés les stocks de 1 400 grandes compagnies. Un marché
où des contrats sont achetés soit en vue d’une spéculation à la
vente à un certain moment et à un certain prix, ce sont les
put options, ou au
contraire en spéculant à l’achat, il s’agit des call options. Chaque contrat d’option contient en
moyenne 100 actions.
Entre le 6 et le 7 septembre 2001, 4 744 options à la vente
d’actions de United Airlines sont achetées, contre seulement 396
acquises à l’achat. Le 10 septembre, la veille des attentats, ce
sont 4 516 put options d’American Airlines qui sont acquises contre 748
à l’achat.
Ces niveaux sont vingt-cinq fois supérieurs à la moyenne des transactions opérées habituellement sur ces deux compagnies, de plus, aucune information ou fusion nouvelle ne justifiait de telles acquisitions. Mon interlocuteur marque une pause avant d’ajouter :
— Et savez-vous ce qui me paraît le plus
incroyable ? Les auteurs de ces opérations ont agi avec un cynisme
incroyable en ne cherchant même pas à brouiller les pistes. Aucune
autre grande compagnie aérienne américaine n’a fait l’objet
d’achats semblables. Je l’ai vérifié. Ils se sont concentrés
uniquement sur les deux sociétés dont les avions ont été détournés.
Quand le marché américain a rouvert, le 17 septembre, l’action
d’United avait chuté de 42 %, passant de 3 0,82 dollars avant le 11
septembre à 17,50 dollars. Bénéfice probable pour les « initiés »,
près de 5 millions de dollars. L’action d’American Airlines s’est
effondrée de 39 %, passant de 29,70 dollars à 18 dollars. Gain
supposé : au minimum quatre millions de dollars. Je lui demande
:
— Les services de renseignements pouvaient-ils ne pas avoir eu
connaissance de tels mouvements ? Il me regarde, l’air enjoué,
comme si j’avais proféré une excellente plaisanterie.
— C’est vraiment peu probable. Les services secrets surveillent les
marchés comme le lait sur le feu, à la recherche de la moindre
anomalie. Et croyez-moi, ils ont les moyens de les détecter en
temps réel. L’ampleur des achats qui ont dû être effectués par «
portage », une technique qui permet de préserver un relatif
anonymat, ne pouvait pas passer inaperçue. D’ailleurs,
2. La transaction en elle-même est trop spécifique. Par exemple si quelqu’un achète à la vente des stocks d’American Airlines et d’United Airlines mais aucun de Delta Airlines, les enquêteurs seront pratiquement sûrs que le trader était informé à l’avance que ces deux compagnies allaient être les cibles d’une attaque.
3. La transaction est trop importante. Un des indicateurs les plus fiables d’une opération de délit d’initié est lorsque l’auteur a « tradé » à un niveau anormalement élevé. En d’autres termes, celui qui « trade » habituellement pour un montant de quelques milliers de dollars et qui soudain joue à des niveaux beaucoup plus élevés agit ainsi parce qu’il a obtenu des informations à la source. S’il maintenait ses opérations à leurs niveaux habituels, il serait rarement repéré. Cependant les gens tombent victimes de leur propre rapacité : quand ils considèrent comme certain que quelque chose d’important va survenir sur le prix d’un stock, ils ne peuvent résister à la tentation de profiter de leurs informations pour faire le maximum d’argent.
4. Les transactions qui s’écartent des niveaux habituels. Sur les marchés des options, il existe normalement un équilibre raisonnable entre options à la vente et options à l’achat, sur n’importe quel stock donné ; il existe également un niveau d’activité propre à chaque stock particulier. Quand l’équilibre entre put options et call options est grossièrement perturbé et que le niveau des volumes de transactions excède de loin la normale, les enquêteurs peuvent être certains que quelque chose se prépare.
5. La transaction est trop spéculative. Par exemple des achats importants de stock d’options, considérées comme peu rentables et approchant de leur date d’expiration mais devenant soudain profitables en raison de nouvelles affectant les stocks existants, pourraient être vus comme le reflet d’un niveau anormal d’intuition.
Cette
démonstration ou plutôt cette dissection en cinq points qui ne
laisse aucune place au doute est complétée par un commentaire
intitulé « Le Mardi noir et les marchés ». « Mardi noir » est le
terme utilisé par l’ensemble de la communauté financière pour
qualifier le 11 septembre probablement par analogie avec le « Jeudi
noir » de 1929 qui avait vu l’effondrement de Wall Street. Il est
écrit : « Un événement d’une portée aussi importante et dramatique
que les attaques du « Mardi noir » ont eu sur l’ensemble des
marchés mondiaux un effet large et profond comparable à celui d’une
pierre lancée dans un étang. »
Les membres composant le « premier cercle » des compagnies durement
affectées par les attaques sont évidemment American Airlines et
United Airlines dont les avions ont été détournés et utilisés comme
des bombes volantes sur New York et Washington. Les actions de ces
firmes auraient de toute façon perdu en valeur même si les «
piratages aériens » avaient connu une issue pacifique. Ces
événements affectent, à moindre niveau, les autres compagnies
aériennes, Boeing (le principal fabricant d’avions) ainsi que les
sociétés fournissant des équipements et des services à l’industrie
du transport aérien.
Le « second cercle » regroupe des compagnies qui auraient traversé
relativement indemnes un « détour- nement d’avion de type classique
», mais qui sont sen- siblement touchées par une attaque plus
violente. Il s’agit des compagnies d’assurances et de réassurances
qui doivent prendre en charge les dommages mais aussi les firmes
ayant une présence importante à l’intérieur ou à proximité des
tours du World Trade Center. Le « troisième cercle », ce sont les
Bourses en général. Bien que l’indice Dow Jones, le premier jour
de réouverture après
les attentats, ait connu une chute record, en termes absolus,
on ne peut parler d’« effon- drement du marché ». La situation
aurait été probablement bien pire si les attaques avaient été un
succès total, notamment si le quatrième appareil s’était écrasé sur
la Maison Blanche ou le Capitole.
Cette étude porte comme titre titre général : «
Mardi noir : la plus importante arnaque mondiale de délit d’initié
». Une opération qui me paraît reposer sur la théorie des dominos
prévoyant la déstabilisation en cascade des cibles visées.
« Terrorisme
par délit d’initié »
Frapper fort et symboliquement. Les bureaux de
Morgan Stanley Dean Witter and Co, un des principaux établissement
financiers de la planète, occupent étages jusqu’au 110e de la Tour
2 du World Trade Center. Le vol United 175 a percuté le building à
peu près à l’emplacement de ces bureaux. Et je découvre en lisant
les relevés que 2 157 options à la vente de Morgan Stanley ont été
achetées dans les trois jours précédant l’attentat, alors que le
volume ordinaire pour ces options se montait à seulement 27
contrats par jour avant le septembre 2001. L’action Morgan Stanley
a chuté de 48,90 dollars à 42,50 dollars après le 11 septembre. Les
spéculateurs ont empoché au minimum 1,2 million de
dollars.
Scénario identique pour un autre géant de la finance, Merrill Lynch
and Co, dont le siège est situé à proximité des Twin Towers. 12 215
options à la vente ont été acquises entre le 6 et le 10 septembre.
Auparavant, le volume des transactions tournait autour de 252
contrats par jour. Quand le marché a rouvert, l’action a glissé de
46,88 dollars à 41,50 dollars. Gain estimé : au moins 5, millions
de dollars.
La nervosité
est aussi grande au siège allemand de Munich Re, la compagnie
mondiale de réassurance et à Zurich où se trouve son rival Swiss
Re. Munich Re estime quelques jours après la chute des tours que
les demandes d’indemnisation pourraient lui coûter 2, milliards
d’euros avant impôts, un montant sans pré- cédent, tandis que Swiss
Re, le numéro 2 mondial, évalue sa contribution à 2 millions de
francs suisses ( milliard 250 millions de dollars), soit près des
deux tiers de ses profits annuels.
Sur la chaîne de télévision ABC News, l’expert Jonathan Viner
déclare : « Ces cas de délits d’initié, couvrant le monde entier du
Japon aux Etats-Unis et à l’Europe, sont sans précédent dans
l’histoire. » Le 22 septembre, l’agence Associated Press évoque une
étude de la banque centrale allemande recensant des cas de «
terrorisme par délit d’initié » non seulement dans les domaines des
transports aériens et de l’assurance, mais aussi sur les marchés à
terme de l’or et du pétrole. Le président de la Bundesbank Ernst
Welteke affirme peu après que dans « certaines opérations, il sera
possible d’identifier la source ». Depuis cette déclaration
péremptoire, M. Welteke n’a jamais fourni le moindre élément
nouveau et s’est cantonné dans un silence prudent.
Le 2 octobre 2001 le Wall Street Journal
révèle que les services secrets ont noté des achats anormalement
élevés de bons du Trésor américain à cinq ans, juste avant les
attentats. Les transactions auraient porté sur un montant
vertigineux : 5 milliards de dollars. Le quo- tidien financier
souligne : « Ces bons du Trésor à cinq ans sont les meilleurs
investissements dans l’hypothèse d’une crise mondiale, spécialement
si elle frappe les Etats-Unis. Ils sont appréciés pour leur
sécurité, le fait qu’ils soient garantis par le gouvernement
américain et ils augmentent souvent quand les investisseurs
abandonnent brusquement les placements risqués comme les marchés
d’actions. La valeur de ces bons, conclut le Wall Street Journal, a
d’ailleurs augmenté brusquement après les événements du 11
septembre. »
Il faudra seulement neuf jours après le drame du septembre pour renfermer le mauvais génie dans sa bouteille et clore ce dossier embarrassant. Témoignant le 20 septembre devant la commission bancaire du Sénat, le secrétaire d’Etat au Trésor, Paul O’Neill, affirme péremptoire : « Avant d’arriver à la vraie source [de ces opérations], il faudrait franchir dix sociétés écrans. » Une tâche apparemment insurmontable pour le ministre, les services fédéraux et l’administration Bush ; une attitude dont la désinvolture confine au mépris envers les 2 996 victimes qui symbolisent toute l’horreur des attentats.
Tout est fait pour gommer totalement cet épisode, l’effacer des esprits et des mémoires. Une véritable omerta règne après le 11 septembre. A New York et Washington je constate à chaque démarche que ce dos- sier est totalement verrouillé. Le ministère de la Justice, le FBI, le ministère des Finances, la SEC refusent de répondre à mes questions ou de divulguer la moindre information. Mes demandes de rendez-vous sont rejetées, un réflexe propre à l’univers financier. Aucun « trader », responsable de banque ou travaillant sur le marché des options, sauf un, n’accepte de me rencontrer. Alors que bon nombre d’entre eux ont été les témoins directs de ces spéculations qui apparaissaient sur leurs écrans. Le trader me confiera dans l’anonymat : « Depuis dix ans que je travaille sur le marché des options, je n’avais jamais vu un nombre aussi élevé d’acquisitions à la vente. » Une réalité confirmée par le célèbre magazine d’information Sixty Minutes qui annonce dans son commentaire : « Des sources ont confié à CBS que durant l’après-midi précédant le jour de l’attaque, des signaux d’alerte ont retenti soulignant le niveau anormalement élevé des transactions effectuées sur le marché américain des options. »
— En fait, me dira plus tard le banquier
britannique que j’ai rencontré dans la City, personne n’a voulu
vous parler parce que les finances sont un monde reposant sur le
secret. Il règne en maître partout. Il est la clé de voûte de notre
fonctionnement et du succès. Dans les jours précédant les
attentats, tous ceux qui travaillaient sur les marchés d’options et
qui étaient connectés au Chicago Board, ont su que quelque chose
d’anormal se tramait. Mais ils ont réagi avec le cynisme et
l’ambivalence propre à ce métier : « Ça ne me regarde pas mais
j’aurais bien voulu être sur ce coup, savoir ce que ça cache et
combien tout ceci allait rapporter. »
Une question demeurée sans réponse, bien entendu. Entre les
estimations et la réalité, la fourchette est large. CBS estime le «
butin » de cette spéculation opérée à travers l’ensemble de la
planète à 100 millions de dollars. Andreas von Bulow, ancien
ministre de la Défense allemand, qui avait la haute main sur les
services de renseignements, déclare le 13 janvier 2002 au quotidien
Tagesspiegel que les profits réalisés
pourraient atteindre les 15 milliards de dollars. Des écarts
d’évaluation qui révèlent avant tout l’impuissance et l’ignorance,
mais également à quel point cette réalité est fantasmée par
certains.
Tout paraît
soustrait, effacé, lorsqu’une information me parvient,
déroutante. Dans les heures précédant les attentats et même après
que les avions ont percuté les bâtiments, les ordinateurs installés
dans les deux tours ont enregistré un flux de transactions
anormalement élevé en taille et en volume. Plus de 100 millions de
dollars selon l’évaluation de l’expert Richard Wagner 1. Commencées dans la nuit du 10 au 11, ces
opérations se sont intensifiées au petit matin du 11 septembre et
se sont poursuivies alors même que les tours en flammes étaient sur
le point de s’effondrer. L’objectif des « spé- culateurs criminels
» - c’est ainsi qu’un expert financier les qualifie - est clair :
accomplir un crime parfait, la destruction des tours effaçant les
traces des preuves. Pourtant, au fil des mois, les déblaiements des
tours exhument les disques durs d’ordinateurs gravement endommagés
par le feu ou l’eau. Plusieurs firmes de cartes de crédit, sociétés
financières et de télécommu- nications décident alors de regrouper
leurs efforts et leurs moyens pour tenter de décrypter les indices
et les informations contenues sur ces disques, comme avec les
boîtes noires analysées pour déterminer les causes des accidents
d’avion. Au terme d’un discret appel d’offres, une petite société
allemande, Convar, est choisie. Installée dans la petite ville de
Pirmasens, proche de la frontière
française, elle utilise une technologie révolutionnaire,
à base de laser, qui permet de reconstituer les informations
contenues sur des disques durs sévèrement détériorés. Convar va
traiter les infor- mations stockées dans 32 ordinateurs retrouvés
dans les deux tours détruites et facturera chaque ordinateur
analysé entre 2 000 et 3 000 dollars.
Peter Henschel, le directeur de Convar, déclarera à l’agence
Reuters : « On soupçonnne que l’information sur les attaques a
été obtenue par des initiés qui l’ont utilisée pour envoyer des
ordres et des autorisations de transactions financières en
calculant qu’avec le chaos ambiant, ils conserveraient au moins une
bonne longueur d’avance. » Il souligne lui aussi le niveau
anormalement élevé de transactions, et ajoute : « On peut toujours
supposer que les Américains ont été pris d’une frénésie absolue de
shopping le mardi matin 11 septembre. Même en retenant cette
hypothèse, bon nombre de transactions restent cependant
inexplicables. » En conclusion, Henschel exprime une conviction qui
sera vite démentie par les faits : « Je suis sûr qu’un jour on
saura ce qui s’est passé avec cet argent. »
1. Reuters Report, 16.12.2001
« La capacité de frapper les Etats-Unis »
En tout cas, les indices recueillis par Convar
sont, jusqu’à aujourd’hui, maintenus sous embargo. Rien n’a filtré
et je comprends mieux pourquoi lorsque je découvre que cette
compagnie allemande travaille depuis quinze ans déjà pour la police
fédérale allemande et l’armée américaine, et qu’elle a accepté de
coopérer étroitement avec le FBI qui s’est efforcé de clore au plus
vite ce dossier.
Par pure incompétence ? Je n’y crois guère, même si depuis de
longues années les dysfonctionnements et maladresses de l’agence
fédérale sont régulièrement épinglés par la presse et les
autorités. J’entrevois autre chose de beaucoup plus dérangeant : un
comportement ambigu vis-à-vis de la menace terroriste émanant d’Al
Qaeda, avant et après les attentats. Je repense notamment au cas de
John O’Neill, responsable de l’antiterrorisme au bureau du FBI à
New York. Le premier à avoir déchiffré réellement les rouages du
réseau d’Ousama Bin Laden, considéré à l’époque comme
un groupuscule inconnu.
Plutôt sympathique, parfois arrogant, cet homme
massif qui dégageait une incroyable énergie tranchait au milieu de
cet univers bureaucratique auquel il appartenait. Certains
l’enviaient, beaucoup le détestaient. Depuis le premier attentat
contre le World Trade Center en 1993, il avait été au cœur de
toutes les enquêtes. Il vivait son travail comme un croisé,
persuadé de l’ampleur de la menace terroriste. « Ils ont la
capacité et l’infrastructure pour frapper les Etats-Unis s’ils le
veulent », m’avait-il déclaré. Je le rencontrais à chacun de mes
voyages aux Etats-Unis. Malgré son allure de cow-boy emprisonné
dans un costume gris, il était paradoxal, surprenant.
L’une de nos conversations avait porté un jour sur l’opacité des
univers criminels, la difficulté à pénétrer au cœur de ces
organisations, à déchiffrer leur fonc- tionnement et leurs
structures. Il me faisait penser par de nombreux côtés au juge
anti-Mafia, Giovanni Falcone, l’un des hommes pour lesquels j’avais
le plus d’admiration. Dans son bureau, au palais de justice de
Palerme, transformé en camp retranché, ce dernier avait dénoué un à
un tous les fils qui permirent de mieux comprendre le
fonctionnement interne de la pieuvre et de ses familles. « Vous
tentez avec Al Qaeda ce que Falcone a réussi avec la Mafia »,
avais-je dit un jour à mon interlocuteur. Il avait paru embarrassé.
« Notre travail est peut-être similaire mais je ne crois pas que
vous puissiez nous comparer. Falcone évoluait dans un environnement
hostile et risquait sa vie tous les jours. Pas moi. » J’avais
répliqué : « Justement, c’est une question que j’avais évoquée avec
lui et à laquelle il avait répondu par une réplique de Shakespeare
dans Jules César :
“Le lâche meurt plusieurs fois par jour mais l’homme courageux
ne meurt qu’une fois.”»
Pourtant O’Neill était beaucoup plus proche du
juge italien qu’il ne le croyait. Falcone, trop embarrassant pour
les pouvoirs politiques, avait été exilé à Rome, avant d’être trahi
par ceux qu’il gênait, puis assassiné par la Mafia. Il était revenu
passer quelques jours à Palerme en compagnie de sa femme. Le plan
de vol et l’heure d’arrivée de son avion étaient tenus secrets. Il
s’était engouffré dans une voiture blindée qui avait été pulvérisée
par une charge explosive placée sur la route. O’Neill, lui, a été
entravé dans ses enquêtes dès l’arrivée au pouvoir de
l’administration Bush. Les consignes, tranchantes comme un
couperet, lui interdisaient d’enquêter désormais sur la famille Bin
Laden et l’implication du royaume saoudien dans le financement du
terrorisme. Désabusé, victime de cabales internes, O’Neill avait
fini par jeter l’éponge et quitter le FBI pour devenir le
responsable de la sécurité du World Trade Center.
Il avait pris ses fonctions le 10 septembre et occupait un bureau
au 34e étage de la tour Nord. Depuis quelques semaines, une
campagne de presse insidieuse s’efforçait de le discréditer. Il
avait passé la soirée du 10 en compagnie de deux amis dans
plusieurs bars new- yorkais et était rentré chez lui à 2 h 30 du
matin. A heures, il arrivait à son bureau. L’homme qui traquait Bin
Laden depuis si longtemps, confiait désabusé à ses proches : «
Toutes les réponses sur Bin Laden, les réseaux d’Al Qaeda et les
moyens de les démanteler se trouvent en Arabie Saoudite ». Il est
mort dans les attentats.
Des liaisons dangereuses La précision dans la préparation et le déroulement du 11 septembre se double de la même planification méticuleuse et implacable, pour la récupération de profits financiers. Il faut imaginer un instant le cynisme et le sang-froid de ces hommes. Ils ont passé leurs ordres, les tours se sont écroulées, l’Amérique et le monde sont en état de choc. Ils attendent patiemment la réouverture des marchés le 17 septembre, l’effondrement immédiat des cours, notamment des titres sur lesquels ils ont spéculé, pour rafler leurs bénéfices. Je lis les propos de James Cox, un professeur de droit à la Duke University, qui affirme dans un article : « Ils ne sont pas seulement décidés à détruire le capitalisme, mais aussi à nous battre sur notre propre terrain. Ce sont des gens qui haïssent le capitalisme et qui ont compris qu’ils pouvaient retourner ses méthodes contre ce même capitalisme 1. » Une analyse qui me fait penser à la phrase de Lénine confiant à des proches, durant la NEP (nouvelle politique économique) : « Le jour où nous voudrons pendre les capitalistes, ils nous vendront eux- mêmes la corde pour le faire. » En réalité, le monde capitaliste a pendant des décennies aidé Moscou comme la corde soutient le pendu. Je me rappelle cette conversation avec Averell Harriman dans son luxueux appartement new-yorkais tapissé de toiles de maîtres. Cet homme grand et mince, à la chevelure blanche était l’héritier de l’Union Pacific, une des principales compagnies de chemins de fer des Etats-Unis. Il m’avait raconté qu’en juin 1944, après plusieurs rencontres au Kremlin avec Joseph Staline, il avait rédigé un rapport destiné à Roosevelt où il déclarait : « Staline reconnaît qu’environ les deux tiers des plus grandes entreprises soviétiques ont été construites avec l’aide des Etats-Unis ou grâce à leur assistance technique. » Trente-cinq ans plus tard, l’envoyé spécial du président américain s’amusait encore de la confidence que lui avait faite le dictateur soviétique : « Il nous faudrait allier la conscience révolutionnaire à l’efficacité de vos capitalistes. »
1.
Bloomberg, Financial
News, 23.9.2001
Des capitalistes, au fond, suffisamment
arrogants, amoraux et… aveugles pour croire qu’ils peuvent en toute
impunité s’inviter à la table de leurs pires ennemis. N’est- ce pas
ce qui est arrivé ensuite avec l’Arabie Saoudite et Bin Laden
?
Parmi les nombreuses questions qui me viennent à l’esprit en
progressant dans cette enquête, il en est une plus entêtante :
Ousama Bin Laden et son réseau peuvent-ils être à l’origine des ces
spéculations financières ? Leur découverte à la dernière minute
risquait de compromettre le déroulement d’attentats préparés,
dit-on, dans le plus grand secret depuis au moins deux ans. Il y a
là une faille troublante qui s’élargit encore lorsque j’apprends
que la CIA surveille en temps réel, 24 heures sur 24, les
opérations et les mouvements suspects sur les marchés d’actions et
de capitaux. « L’agence utilise des programmes spécialement adaptés
dérivés d’un logiciel dont le nom de code est PROMIS », me révèle
un ancien analyste de la CIA. « Un véritable thermomètre planté
dans les fesses des spéculateurs », ajoute-t-il crûment. Une
poussée de fièvre sur ces marchés peut révéler
l’imminence d’une opération contre les
intérêts américains, y compris une attaque terroriste. La CIA
est parfois inefficace mais elle n’est ni sourde ni aveugle.
Prétendre qu’elle ignorait tout de ces achats massifs est aussi
absurde que de nier les lois de la gravitation universelle. La
seule question qui mérite d’être posée est : « Pourquoi
ont-ils laissé faire ? »
Une piste est fournie par un article publié le 29 septembre 2001 dans le San Francisco Chronicle et repris le 14 octobre par le quotidien britannique The Independent. Selon des sources autorisées, 2,5 millions de dollars de profits provenant de spéculations opérées sur les stocks d’United Airlines juste avant le 11 septembre n’ont toujours pas été récupérés. Selon les deux journaux, « une source familière des marchés américains » a identifié Alex Brown, la banque d’investissement américaine, filiale du géant allemand Deutsche Bank, comme l’établissement ayant acheté au moins une partie de ces options. Rohini Pragasam, le porte-parole de la banque, « se refuse à tout commentaire ». Un homme est chargé par l’administration Bush de retracer l’itinéraire et les identités des bénéficiaires. Il s’agit de l’ancien président de la commission sur le terrorisme au département d’Etat. Son nom : Paul Bremer. Il sera nommé peu après proconsul en Irak et le dossier sera enterré. Tout au long de cette enquête je retrouve fré- quemment la trace de la Deutsche Bank. Certains des pirates présumés, dont Mohamed Atta, avaient ouvert des comptes dans cet établissement lorsqu’ils séjour- naient à Hambourg. Mais aussi des officiels saoudiens suspects, un ancien chef des services secrets pakistanais sur les comptes duquel se trouvaient plus de 20 millions de dollars provenant du trafic de drogue avec l’Afghanistan. Sans oublier la famille Bin Laden dont les dépôts dans la première banque privée allemande se monteraient selon le magazine Spiegel à plus de millions de DM 1.
1. Environ 160 millions d’euros.
Alex Brown est
le plus vieil établissement bancaire américain, créé il y a
plus de deux cents ans à Baltimore. Il a fusionné en 1997 avec
Bankers Trust avant d’être racheté par la Deutsche Bank en 1999.
Première surprise, le président d’Alex Brown depuis 1991, Mayo A.
Shattuck III, pur produit de l’establishment de la côte Est, signe
en 1999 un nouveau contrat de trois ans avec la Deutsche Bank qui
lui garantit plus de 40 millions de dollars en salaires, primes et
stock-options. Une situation pour le moins confortable à laquelle
Shattuck met un terme en démissionnant brusquement, quelques jours
seulement avant le 11 septembre. Selon l’explication officielle, le
président d’Alex Brown souhaite passer plus de temps auprès de sa
famille, ce qui est incompatible avec ses voyages qui l’obligeaient
notamment à se rendre deux fois par mois en Allemagne.
Interviewés, des proches de Shattuck dressent de lui un portrait
exemplaire. Ils évoquent son parcours universitaire irréprochable,
son père mort en 1974, quand Mayo avait 19 ans, et qui fut le
trésorier de la prestigieuse université Harvard ainsi qu’une des
grandes figures du monde financier de Boston. Ils soulignent
également son opiniâtreté et sa force de persuasion qui en firent
un redoutable négociateur. Quelques phrases résument la vie lisse
d’un homme programmé pour réussir socialement et
professionnellement : un personnage qui semble également s’être
efforcé d’éviter les aléas de la vie, et qui brusquement se
retrouve victime d’une sortie de route. Un de ses anciens collègues
chez Bankers Trust me déclare : « Sa démission est inexplicable.
Alex Brown était en quelque sorte son enfant. Quand il est entré
dans cette banque, elle n’était même plus une beauté endormie, mais
plutôt une beauté engloutie. Sa capitalisation atteignait à
peine 150 millions de dollars. Il l’a redynamisée, en a fait un
établis- sement agressif et innovant, tout ce que les opérateurs
financiers aiment et détestent à la fois. Résultat, en 1997, Alex
Brown a été cédée à Bankers Trust au prix fort : 2, milliards de
dollars et une superbe plus-value à la clé pour Shattuck. » Que
s’est-il passé durant ces quelques jours précédant le 11 septembre
?
Je mets bout à bout les éléments dont je
dispose : les achats massifs de titres American et United
Air-lines, dont certains auraient été effectués par Alex Brown. Son
président qui démissionne brusquement au même moment. Etrange. Mais
le plus surprenant est encore à venir, lorsqu’un journaliste
financier rencontré à Washington me déclare : « Vous devriez vous
intéresser à Buzzy, il est peut-être l’une des clés que vous
recherchez. » Je le questionne : « Qui est Buzzy ?» Il me répond :
« Buzzy Krongard. Il est devenu en directeur général d’Alex Brown
au moment même où Shattuck en prenait la présidence. Ils formaient
une paire inséparable et l’essor de la banque doit beaucoup à leur
coopération. Au terme de la fusion avec Bankers Trust, en septembre
1997, Buzzy - ainsi que tout le monde le surnomme - est devenu
vice-président du conseil d’administration de Bankers Trust, mais
il a démissionné lui aussi brusquement, quelques mois plus tard. —
Pour aller où ?
Je connais mon interlocuteur depuis plus de quinze ans. Journaliste
confirmé il travaillait à l’époque au Washington Post où il avait publié plusieurs
enquêtes sur les scandales de délits d’initiés qui secouaient
Wall Street. Il est un peu plus de 16 heures et nous sommes dans un
bar vide de Georgetown. Il marque une brève pause, puis se penche
légèrement vers moi.
— A la CIA. Il est désormais le numéro 3 de l’agence avec le titre de directeur exécutif. Depuis le 16 mars 2001. Mais en réalité, il coopère officiellement avec la CIA depuis son départ d’Alex Brown en 1998. Il a abandonné un travail rémunéré 4 millions de dollars par an pour devenir le conseiller du directeur, George Tenet.
« J’ai beaucoup de respect pour Buzzy »
Les relais qui se mettent en place restent
opaques mais les questions se font plus précises. La banque qui
aurait spéculé juste avant les attentats avait à sa tête, trois ans
plus tôt, un homme devenu un des dirigeants de la CIA et qui
supervisait justement la détection par l’agence de la moindre
anomalie sur les marchés financiers. La CIA n’a rien vu, rien
entendu, rien compris, malgré la présence et l’expertise de
Krongard, virtuose de la finance, connaissant tous les arcanes,
chaque mécanisme et rouage du monde bancaire. C’est d’autant plus
déconcertant que Buzzy a été littéralement adoubé par une des
figures légendaires de la CIA, Jack Downing, ancien directeur
adjoint des opérations, qui a déclaré : « J’ai beaucoup de respect
pour Buzzy. J’aurais été heureux de servir au sein de cette agence
avec lui comme directeur exécutif. Il connaît le métier et les
marchés financiers 1. »
Les informations recueillies sur Krongard permettent d’en brosser
un portrait étonnant : ancien capitaine dans le corps des marines,
tirevir d’élite et expert en arts martiaux, notamment en kung-fu,
il a le verbe abondant et coloré. L’opposé de tous les responsables
de l’agence qu’il m’a été donné de rencontrer. Des hommes
mesurés et discrets, fuyant la lumière, et plus à l’aise dans
les replis du monde. Je pense notamment à William Colby, que j’ai
bien connu, sourire rare, lunettes à fine monture, qui me déclarait
: « Un rensei- gnement si précieux soit-il ne devient une
information que si le pouvoir politique a la volonté de
l’exploiter. » Krongard, lui, paraît sorti d’un scénario pour film
d’action hollywoodien de série B. Un agent de la CIA, encore
stupéfait, raconte sa rencontre avec lui, tirant sur un cigare
cubain dans son bureau directorial au 7e étage du quartier général
de Langley : « Il m’a demandé de le frapper à l’estomac pour que je
constate à quel point il était musclé. » Mais dans une conversation
avec un journaliste du Washington Post,
Krongard livre une confidence autrement plus importante. Evoquant
la création de l’OSS (Office of Strategic Services), l’ancêtre de
la CIA, au début de la Seconde Guerre mondiale, il explique : «
L’OSS dans sa totalité n’était rien d’autre qu’un rassemblement
d’avocats et de banquiers de Wall Street. »
Une réalité trop souvent occultée. William Colby, justement, parachuté en France durant la Seconde Guerre mondiale pour coordonner les activités de renseignement avec la Résistance, m’avait raconté son recrutement par le fondateur de l’OSS, William Wild Donovan, un avocat d’origine irlandaise, véritable personnage de roman. « Je sortais juste de l’université et je l’ai rencontré chez des amis communs. Il m’a immédiatement demandé si je voulais travailler avec lui à bâtir un service de renseignement. L’idée était séduisante mais Donovan mettait un point d’honneur à se comporter en amateur éclairé : il ne recrutait que des gens qu’il connaissait et uniquement dans les milieux qu’il fréquentait : des financiers, des avocats et quelques universitaires. »
1. Washington Post, 17.3.2001. Interview avec V.
Loeb.
Après la
guerre, la passerelle restera tendue entre le monde des
affaires et celui du renseignement. Allen Dulles, une des recrues
de Donovan, ambassadeur en Suisse pendant la durée du conflit,
rejoindra ensuite le plus important cabinet d’avocats de Wall
Street, Sulli- van, Cromwell, avant de prendre la direction de la
CIA. Parcours identique pour William Casey, autre vétéran de l’OSS,
avocat et financier à Wall Street avant d’être nommé à la
présidence de la SEC (la Commission des Opérations de Bourse), puis
de devenir le tout-puissant patron de la CIA sous Ronald Reagan.
Casey, un visage de batracien chaussé de grosses lunettes, était
obsédé par la menace d’un déclin américain. Dans sa vaste demeure
située dans la banlieue de Washington, il possédait une imposante
bibliothèque où figuraient tous les ouvrages écrits sur la chute de
l’Empire romain. A l’époque, au début des années 80, il revenait
d’une longue tournée des « postes » de la CIA sur le continent
latino-américain et m’avait expliqué l’ampleur du danger représenté
par le régime sandiniste, pro-castriste et communiste, en place au
Nicaragua. Ce minuscule pays d’Amérique centrale obsédait Casey
mais, entravé par un curieux défaut de prononciation, il ne cessait
de l’appeler « Nicahuahua ». Même trajectoire pour John Deutch,
passé de la direction de l’agence, sous Clinton, au conseil d’admi-
nistration de Citigroup, la deuxième banque du pays. Tout comme
Nora Slatkin, ancien directeur exécutif de la CIA - le poste
qu’occupe actuellement Krongard. Mais aussi David Doherty, actuel
vice-président de la Bourse de New York, chargé de la répression
des fraudes et délits d’initiés, après avoir été le conseiller
général de l’agence de renseignement.
Beaucoup d’hommes au fond étaient en mesure de discerner ce
qui se tramait sur les marchés dans les jours précédant le 11
septembre puis après la réouverture des places boursières. Aucun ne
s’est exprimé. Un silence ou une passivité parfois récompensés. La
SEC, le gendarme de la Bourse, impitoyable parfois dans sa traque
des fraudeurs, fit preuve d’une inertie saisissante tout au long de
cette affaire qui relevait pourtant de sa juridiction. En octobre
2001, un communiqué annonçant le départ de Richard Walker,
directeur de la sécurité des marchés à la SEC, soulignait qu’il
avait « témoigné dans son travail d’une passion et d’un dévouement
qui ont inspiré les autres. Sous sa direction, la SEC a adopté une
position dure, combattant notamment les fraudes sur Internet. Dick
a été un avocat énergique des peines criminelles pour ceux qui
violaient les lois. Nous avons apprécié son dévouement pour
protéger les investisseurs, notamment les plus âgés. »
M. Walker, « incorruptible », en charge du monstrueux délit d’initié du 11 septembre non élucidé, a quitté ses fonctions pour un poste fructueusement rémunéré de conseiller à la Deutsche Bank, l’établissement qui contrôle Alex Brown.
« Où était notre gouvernement ? »
La commission d’enquête « indépendante et
bipartisane », chargée de faire la lumière sur les événements du 11
septembre 2001, a rendu son rapport final le 24 juillet 2004. En
pleine torpeur estivale. Son ton, ses attendus et ses conclusions
sont un modèle de vérité soigneusement escamotée. Grande fresque
sur Al Qaeda, Ousama Bin Laden et les nombreuses déficiences des
services de renseignement, elle a soigneusement écarté toutes les
opacités et zones d’ombre qui entourent cette tragédie. Les six
cents pages du rapport ne mentionnent pas une seule fois les
spéculations financières qui ont précédé le 11 septembre, alors que
plusieurs des témoins qu’elle a auditionnés les ont évoquées et
réclamé qu’elles soient éclaircies. Je pense notamment au
témoignage émouvant de Mindy Klein-berg le 23 mars 2003.
« Mon nom est Mindy Kleinberg. Mon mari, Alain Kleinberg, 39 ans, a
péri dans les tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. Je
voudrais d’abord commencer par dire que mes pensées vont vers ces
hommes et ces femmes engagés dans des conflits armés, à l’étranger,
et vers leurs familles qui attendent patiemment leur retour. Cette
guerre est livrée sur deux fronts, au-delà des mers mais aussi sur
nos rivages.
Nous sommes
tous des soldats dans la lutte contre le terrorisme. Alors que
la menace terroriste s’accroît aux Etats-Unis, le besoin d’évoquer
les échecs du 11 septembre est devenu plus essentiel que jamais.
C’est une part essentielle des “leçons apprises”. C’est pourquoi
cette commission a une tâche extrêmement importante à accomplir. Je
suis ici aujourd’hui, messieurs les membres de la commission, pour
vous demander de nous aider à comprendre ce qui s’est passé ;
aidez-nous à comprendre où se situe l’échec dans les capacités de
défense de notre nation.
[…] Mes enfants et moi-même essayons de vivre avec notre douleur.
Nous n’oublierons jamais où nous étions et ce que nous ressentions
le 11 septembre. Mais où étaient notre gouvernement, ses agences et
nos institutions avant et pendant la matinée du 11 septembre ? »
Mindy Kleinberg évoque ensuite les brèves informa- tions qui ont
filtré sur les achats d’options d’American et United Airlines, les
profits colossaux réalisés, et conclut : « Pourquoi ces opérations
aberrantes n’ontelles pas été découvertes avant le 11 septembre ?
Qui sont les individus responsables ? Ont-ils fait l’objet d’une
enquête ? Qui était responsable pour surveiller ces activités ? Ces
individus ont-ils été tenus responsables pour leur inaction ? » La
détresse et les questions légitimes, posées par Mme Kleinberg et
d’autres parents de victimes ont été ignorées par les membres de
cette commission.
Thomas Kean et l’Arabie Saoudite
J’ai sous les yeux la biographie de son président, Thomas Kean. Une vingtaine de lignes accompagnées d’une photo montrant un homme au visage rond et aux cheveux courts, chemise blanche et cravate sombre. Le profil classique d’un politicien américain. Le texte indique que M. Kean fut gouverneur du New Jersey de 1982 à 1990 et qu’il préside depuis la Drew University. Il a également participé à plusieurs commissions, dirigé la délégation américaine à la conférence des Nations unies sur la jeunesse en Thaïlande, et fut vice-président de la délégation américaine présente lors de la conférence mondiale sur les femmes qui se tint à Pékin. Le parcours exemplaire d’un homme voué à l’intérêt général. Mais cette biographie officielle, malheureuse- ment, a été soigneusement expurgée d’une information essentielle, à la lumière de laquelle on comprend mieux pourquoi George W. Bush avait décidé de lui confier la responsabilité de cette commission, alors qu’il était au départ extrêmement réticent à sa création. Un article paru juste après sa nomination déclarait : « C’est parce qu’il est proche des familles des victimes que Thomas Kean est le choix de la Maison Blanche. » Mais sa nomination doit probablement beaucoup plus au fait qu’il est proche des intérêts pétroliers. En effet, la notice biographique, officiellement diffusée par la commission, omet de rappeler que Thomas Kean fut directeur et actionnaire du géant pétrolier Amerada Hess, une firme qui se singularisa en créant notamment, en 1998, une société commune avec la firme pétrolière saoudienne Delta Oil, pour exploiter des champs pétrolifères dans la zone de la mer Caspienne. La nouvelle compagnie, baptisée « Delta Hess », opère en Azerbaïdjan et détient une participation dans le projet de pipeline devant aller de Bakou au terminal de Cëyhan en Turquie, en passant par la Géorgie. « Un air de mystère plane sur Delta Hess qui est enregistré aux îles Caïmans », écrit la revue spécialisée Energy Compass, le novembre 2002. «Hess n’est pas pressé de révéler les termes de l’alliance (avec Delta Oil) qui, dit-on, sont sujets à des clauses confidentielles. » « Il n’y a aucune raison pour que cette information soit rendue publique », réplique un porte-parole de Hess. Delta Oil entretient des liens étroits avec la famille régnante d’Arabie Saoudite dont certains membres sont actionnaires. Ce serait le cas du prince héritier Abdallah. Mais les véritables propriétaires du groupe sont deux hommes, cruelle ironie pour M. Kean, poursuivis en justice par les familles des victimes du 11 septembre qui les accusent d’être des « financiers » d’Al Qaeda. Une constitution de quinze plaintes avec une demande de dommages et intérêts se chiffrant au montant impressionnant de mille milliards de dollars 1. Ces deux per- sonnalités saoudiennes sont Khalid Bin Mahfouz, ancien propriétaire de la plus grande banque saoudienne, considéré comme l’établissement de la famille royale saoudienne, et Mohammed Hussein Al Amoudi, un milliardaire contrôlant un vaste empire ayant des participations dans la banque, la construction, le pétrole et les mines.
J’avais déjà évoqué dans La Guerre des Bush les relations de Bin Mahfouz avec l’actuel président américain qu’il avait sauvé de la faillite en 1988, en renflouant Harken, sa compagnie pétrolière en difficulté. Je comprends la profondeur du lien entre MM. Bush, Kean et les responsables saoudiens, mais je ne m’explique toujours pas le silence de la presse américaine sur ce sujet. Hormis un très bref article dans le magazine Fortune, le 27 janvier 2003, rien sur ce conflit d’intérêts qui aurait dû conduire Thomas Kean à démissionner de la présidence de la commission. Pourquoi avoir soustrait à l’attention du public des faits qui révèlent que l’homme à la tête de l’organisme chargé d’élucider les causes du plus terrible attentat qui ait jamais endeuillé les Etats-Unis, a eu pour associés deux hommes soupçonnés d’avoir financé l’organisation terroriste qui l’a préparé ?
La plainte déposée par les familles de 900 victimes des attentats et les dommages et intérêts réclamés avaient suscité la colère des responsables saoudiens. Le prince Sultan, ministre de la Défense et frère du roi, figurait également sur la liste des personnes mises en accusation. Les avoirs saoudiens placés aux Etats-Unis se chiffraient à près de 750 milliards de dollars. A partir de février 2002, les dirigeants du royaume et les investisseurs privés effectuèrent des retraits massifs. En août 2002, selon la BBC, plus de 200 milliards de dollars avaient quitté les Etats-Unis, contribuant à affaiblir la devise américaine.
1. Washington le 16.8.2002. CNN le 15.8.2002.
Les omissions de la commission à la dernière séance à laquelle j’ai assisté, le 17 juin 2004, vont beaucoup plus loin. J’étais naïvement convaincu que cette commission se réunissait dans l’enceinte du congrès, une des salles du Capitale, un lieu solennel et symbolique à la hauteur de la tragédie. Première surprise, les auditions ont lieu au centre de conférence du bureau national sur la sécurité du transport, situé dans le complexe commercial de l’Enfant Plaza au cœur de la capitale. Une série de galeries marchandes et une station de métro, portant le nom de l’architecte français qui conçut les plans de la ville, où je descendais pour rejoindre mon bureau lorsque je travaillais à Washington.
Une foule indifférente, portant des paquets,
passe devant le centre de conférence, sans même un regard. La pièce
est plutôt petite et l’assistance clairsemée. Les témoins venus
faire leur déposition occupent deux rangs, les familles des
victimes trois autres rangs. Pour ce dernier jour d’audition, peu
de presse, une quarantaine de journalistes environ, quelques
photographes et deux caméras de télévision. Les travaux ce jour-là
sont dirigés par le vice-président de la commission, le démocrate
Lee Hamilton qui fut durant 34 ans un élu de l’Etat de l’Indiana à
la Chambre des représentants. Une étrange torpeur domine les
débats. Les membres de la commission semblent absents, posent des
questions qui ressemblent plus à un catalogue de recommandations
absurdes qu’à une quête de la vérité. « Ne pensez-vous pas, demande
l’un d’eux à des experts, que le transpondeur (l’appareil dans le
cockpit qui permet de localiser la position de l’avion et que les
pirates avaient débranché) devrait être placé à un endroit où les
pirates ne pourraient pas l’atteindre ? » Le spécialiste répond en
se lançant dans une longue explication technique que personne
n’écoute tandis que des gens circulent dans les travées.
Militaires et membres de la FAA (l’agence fédérale de l’aviation)
se rejettent la responsabilité des retards survenus dans le
déclenchement de l’alerte après les détournements. Seul bref moment
de tension et d’émotion, les quelques secondes d’enregistrement où
l’on entend une voix calme, posée, déclarer dans un anglais
curieusement dépourvu de toute pointe d’accent : « Nous avons
quelques avions. Soyez calmes et tout ira bien. Nous retournons à
l’aéroport. Que personne ne bouge s’il vous plaît. Si vous tentez
quoi que ce soit, vous vous mettrez en danger ainsi que
l’avion. » Il est 8 h 24 à bord du vol American Airlines 11
qui va s’écraser 22 minutes plus tard sur la tour Nord du World
Trade Center à une vitesse de 760 kilomètres/heure. L’avion est
rempli de plus de 20 000 gallons de kérosène et la déflagration qui
suivra l’impact équivaut à 22 kilos de dynamite. Ces propos sont
ceux de Mohamed Atta, le chef du commando, s’adressant aux
passagers. Selon la version officielle, Atta serait aux commandes
du Boeing 767 qui a décollé de Boston. A 8 h 34, alors que
l’appareil descend vers sa cible, il s’adresse à nouveau aux
passagers : « Que personne ne bouge. Nous retournons à l’aéroport.
N’essayez pas de faire des gestes stupides. » Pendant une vingtaine
de secondes la tragédie est là, palpable, avec cette voix proférant
ces mensonges de façon détachée.
Alors que la séance va toucher à sa fin, je me
lève et demande à Lee Hamilton :
— Monsieur le président, est-on sûr aujourd’hui à cent pour cent de
l’identité des pirates de l’air ? Il me regarde en répétant la
question, étonné : — Vous me demandez si nous sommes sûrs de
l’identité des pirates ? Oui, nous sommes sûrs à cent pour cent de
leur identité.
Je ne connais pas M. Hamilton, je sais seulement qu’il préside
désormais le Woodrow Wilson Center, un centre d’études où j’avais
été invité en 1985, grâce à Fernand Braudel, pour effectuer des
recherches en vue d’un livre. Durant cette période, j’avais
vraiment découvert Washington. Une ville en trompe l’œil avec ses
rites et ses intrigues, un décor en apparence calme et lisse
cachant tant d’entorses à la vérité. « Bienvenu sur plusieurs
milliers d’hectares entourés par la réalité », m’avait lancé en
boutade Arnaud de Borchgrave, directeur du quotidien
conservateur Washington
Times, financé par le sulfureux révérend
Moon et lu par Ronald Reagan et George Bush.
Ce 17 juin 2004, en quittant la salle
d’audience, sur- montée à l’entrée d’un petit drapeau bleu
ressemblant étrangement à celui des Nations unies, je ne savais pas
si M. Hamilton m’avait seulement menti ou s’il ignorait lui- même
la portée de son affirmation. En tout cas, il venait de formuler
une contrevérité d’une gravité inouïe, qui se retrouve dans le
rapport final.
Alors que le 11 septembre révèle l’échec et même la faillite des
services de renseignement américains, trois jours après les
attentats, le 14 septembre, le FBI publie les noms et les photos
des dix-neuf auteurs présumés des quatre détournements d’avion. Une
liste très légèrement corrigée le 27 septembre. Seule l’orthographe
de quelques noms ou pseudonymes est modifiée. La formulation du FBI
est extrêmement prudente : pour chaque pirate elle mentionne la
date de naissance « uti- lisée » et ses lieux de résidence «
possibles » aux Etats- Unis et six d’entre eux sont « supposés »
être des pilotes. Première surprise : toutes les déclarations des
officiels américains mentionnent l’existence de quinze Saoudiens
parmi les dix-neuf pirates de l’air. Une version qui sera même
confirmée par le prince Bandar Bin Sultan,
l’inamovible ambassadeur d’Arabie Saoudite à Washington
et fils d’un des frères du roi, qui déclara : « Lorsque George
Tenet [le directeur de la CIA] m’a prévenu que quinze des dix-neuf
pirates avaient la nationalité saoudienne, c’est comme si les tours
s’ef- fondraient une seconde fois, sur ma tête. » Pourtant, la
liste du FBI révèle un certain nombre d’incohérences. Elle donne
les noms et les identités des pirates présents dans chacun des
avions, mais le décompte indique que huit d’entre eux
seulement sont présumés être saoudiens.
Autres bizarreries : quatre des six pilotes
supposés sont regroupés à bord du même appareil, le vol American
Airlines 11 qui s’est écrasé sur la tour Nord du World Trade Center
; le vol United Airlines 175 qui s’est écrasé sur la tour Sud
n’aurait, lui, qu’un seul pilote à son bord, tout comme le vol
United 93 qui s’écrasera au sud de Pittsburgh. Par contre, aucun
pilote n’est mentionné à bord du vol Americain Air-lines 77 qui
percutera le Pentagone. Sur les dix-neuf noms indiqués, sept
d’entre eux seulement possèdent des dates de naissance. C’est le
cas des cinq pirates, dont Atta, du vol American 11, d’un pirate du
vol 175 et d’un des hommes du vol 93. A l’inverse, huit autres,
malgré les photos reproduites, ne possèdent ni nationalité ni date
de naissance. Comme les cinq hommes à bord du vol 175 et du vol 93.
La question qui vient immédiatement à l’esprit est : comment
peut-on établir une identité sans posséder ni date de naissance ni
nationalité ? Toujours selon les indications fournies par le FBI,
le vol 77 qui s’écrasa sur le Pentagone, ne possède pas de pilote
mais détient la plus forte concentration de Saoudiens présumés.
Quatre contre trois sur le vol American 11.
Autres similitudes : deux pilotes présents dans le même avion sont
nés le même jour : Mohamed Atta et Wail Al Shehri. Certains pirates
portent des noms identiques : on retrouve deux Al Shehri sur le vol
11 et un troisième sur le vol 175 ; deux Al Hazmi sur le vol qui
habitaient d’ailleurs à la même adresse sur le territoire
américain, comme deux des Al Shehri. Il existe également deux
Alghamdi sur le vol 175 et un troisième sur le vol 93.
Le 27 septembre 2001, le FBI diffuse donc une seconde liste des pirates de l’air pratiquement identique. Son contenu ne sera par la suite jamais modifié. Pourtant, entre-temps, un véritable coup de théâtre est survenu que résume Andreas von Bulow, le ministre allemand de la technologie, dans une interview le janvier 2002 au quotidien berlinois Tagesspiegel : « services de renseignements aux Etats-Unis disposent d’un budget de 30 milliards de dollars… et pendant soixante minutes décisives, les militaires et les services secrets laissent les avions de chasse immobilisés sur le tarmac. Quarante-huit heures plus tard, cependant, le FBI présente une liste des pirates de l’air. Mais en moins de dix jours il apparaît que sept d’entre eux [dont les noms ont été utilisés par les personnes présumées embarquées dans les avions et désignées par les officiels comme des pirates terroristes] sont toujours vivants. » Le 20 septembre, le ministre des Affaires étrangères saoudien, le prince Saoud Al Faiçal, confie à la presse arabe, à l’issue d’une rencontre avec le président Bush : « Il est prouvé que cinq des noms inclus dans la liste du FBI n’ont rien à voir avec ce qui est arrivé. » Propos confirmé peu après par un responsable de l’ambassade saoudienne au quotidien de Floride Orlando Sentinel.
Cinq kamikazes ressuscités
Le 21 septembre CNN déclare : «Le directeur du FBI, Robert Mueller, a reconnu que certains de ceux qui sont derrière les attaques terroristes de la semaine dernière ont pu voler les pièces d’identité d’autres personnes, et selon un expert en sécurité, cela a pu être relativement facile étant donné leur niveau de sophistication. »
« Les pièces
d’identité volées créent des problèmes aux enquêteurs,
confirme une porte-parole du FBI, Judy Orihuela, au Sun-Sentinel 1. Il y a réellement un souci. » Le 27
septembre, le jour même où la nouvelle liste des pirates de l’air
est publiée, le patron du FBI confirme ses doutes : « Les
enquêteurs ont identifié correctement plusieurs des pirates de
l’air, nous en avons d’autres pour lesquels il y a toujours une
interrogation. » Le mot interrogation est vraiment un euphémisme
pour caractériser ce qui apparaît au grand jour. Abdulaziz Al
Omari, un des pirates présumés du vol American Airlines 11, se
présente le 16 septembre au consulat américain de Djeddah pour
réclamer des explications, stupéfait de se voir accusé d’être l’un
des pirates de l’air. L’information diffusée le 17 septembre par le
quotidien britannique The Independent est
reprise le 23 septembre par la BBC, puis par l’AFP. Omari, pilote à
Saudi Airlines, aura droit aux excuses officielles de représentants
américains à Riyad, en présence de responsables du ministère de
l’Intérieur. Le 23 septembre, un autre Abdulaziz Al Omari se confie
au Daily Telegraph : « Je ne pouvais pas le
croire quand j’ai vu que je figurais sur la liste du FBI. Ils ont
donné mon nom et ma date de naissance mais je ne suis pas un
kamikaze. Je suis vivant et je n’ai aucune idée sur la manière de
faire voler un avion. Je n’ai rien à voir avec tout ceci. »
Ingénieur en télécommunication pour la compagnie nationale
saoudienne, il explique que son passeport lui a été volé en 1995, à
Denver dans le Colorado où il poursuivait ses études à
l’université, et qu’il avait prévenu la police de la disparition de
ses papiers d’identité.
Le 22 septembre, une dépêche de l’Associated Press révèle
qu’un autre terroriste présumé du vol n° 11, Waleed Al Shehri,
proteste lui aussi de son innocence. Al Shehri, fils d’un diplomate
saoudien, réside à Casa- blanca au Maroc. Il confirme avoir
séjourné aux Etats- Unis, suivi des cours de pilotage à Dayton
Beach en Floride mais il a quitté les Etats-Unis en septembre pour
devenir pilote à Saudi Airlines qui l’a transféré au Maroc pour une
période de formation avec Royal Air Maroc. Le 23 septembre 2001, le
Daily Telegraph publie deux nouveaux
témoignages. Saeed Alghamdi, présenté comme étant sur le vol United
93, déclare : « J’étais complètement choqué. J’ai passé les deux
derniers mois en Tunisie avec vingt-deux autres pilotes à apprendre
à voler sur Airbus 320. Le FBI ne fournit aucune preuve de mon
implication présumée dans les attentats. Vous ne pouvez pas
imaginer ce que c’est qu’être décrit comme un terroriste et un
homme mort, alors que vous êtes innocent et vivant. » Et il conclut
: « Quel est ce service de renseignement [le FBI] qui ne sait pas
qu’il existe des milliers de Saeed Alghamdi à travers l’Arabie
Saoudite ? C’est exactement comme si on accusait Tom de New York
2. » Alghamdi annonce que sa famille
engagera une action en justice contre le gouvernement américain,
pour diffamation. Pourtant, le 13 septembre 2003, CNN reprend les
extraits d’une vidéo déjà diffusée sur la chaîne du Qatar, Al
Jazera, et dont l’origine est attribuée à Al Qaeda. On y voit un
homme en costume traditionnel saoudien, présenté comme Alghamdi,
lire son testament et déclarer : « L’Amérique est l’ennemi que
chaque musulman doit combattre. »
De son côté, Ahmed Al Nami, présenté lui aussi comme un des pirates ayant détourné le vol 93, confie : « Je suis toujours vivant comme vous pouvez le voir. J’étais choqué de voir mon nom mentionné par le ministre américain de la Justice. Je n’ai jamais entendu parler de la Pennsylvanie où s’est écrasé l’avion que je suis supposé avoir détourné. » Il précise n’avoir jamais perdu son passeport et trouve « très inquiétant » que son identité ait été « volée » puis diffusée par le FBI sans la moindre vérification. Al Nami vit à Riyad où il travaille comme superviseur à la Saudi Arabian Air-lines. Le 27 septembre, la chaîne de télévision américaine CBS annonce avoir retrouvé un cinquième pirate, Salem Al Hazmi, supposé avoir péri dans le vol 77 qui s’est écrasé sur le Pentagone. Agé de 26 ans, il travaille au complexe pétrochimique de Yanbou, dans l’est de l’Arabie Saoudite, et n’a pas quitté son pays depuis deux ans. Il se serait fait voler son passeport par un pickpocket, trois ans auparavant, lors d’un voyage au Caire.
1. Quotidien de
Floride, le 28.9.2001.
2. Daily Telegraph, le
23.9.2001.
Une question reste posée : quelle était la
véritable identité des hommes qui ont provoqué le 11 septembre ?
Etaient-ils réellement dix-neuf comme continue de le prétendre le
FBI et le rapport de la commission d’enquête qui n’ont pas modifié
depuis septembre une seule des identités diffusées ? Où sont les
vidéos montrant leur embarquement ?
J’ai longuement examiné les listes des passagers et des équipages
présents sur chacun des quatre vols. L’âge, le sexe et leur
activité professionnelle et situation de famille y sont mentionnés.
La seule chose qui ne correspond pas est tout simplement le nombre
de passagers à bord ce jour-là.
Le vol American Airlines 11 qui s’écrase contre la tour Nord
transportait, dit-on, 92 passagers et hommes d’équipage. La
liste officielle ne mentionne que 76 noms et aucun des cinq pirates
n’y figure. Le rapport final de la commission parle de 81 noms et
cinq pirates. Sur le vol 77 qui s’écrase contre le Pentagone, on
mentionnait victimes. La liste officielle n’en recense que 56 et
aucun des cinq terroristes. Le rapport final de la commission
indique 58 passagers. Le vol United 175 qui percute la tour Sud du
World Trade Center avait, a-t-on dit, à son bord 65 personnes. On
ne recense officiellement que victimes et encore une fois aucun des
noms des pirates n’est consigné. Selon le rapport final de la
commission, le vol transportait 56 passagers dont les terroristes.
Le vol United 93 s’est écrasé en Pennsylvanie avec personnes à
bord. La liste officielle n’en mentionne que 33 et pas un seul des
4 pirates qui ont embarqué. Le rapport de la commission reprend le
même nombre : personnes dont les 4 terroristes.
Même si l’on s’efforce d’admettre, hypothèse hasar- deuse, qu’une certaine confusion a régné dans le poin- tage des passagers, un tel niveau d’écart est impressionnant. Toute compagnie aérienne connaît évi- demment le nombre exact et l’identité des passagers sur chacun de ses vols. Comment autant de personnes, dont 19 Arabes, auraient-elles pu échapper aux procédures d’enregistrement et de contrôle ? Poussons le rai- sonnement plus loin : je me suis fié à la liste diffusée par CNN et Associated Press pour la comparer avec celle, officielle, qui paraît revue à la baisse. Admettons que ces deux médias se soient trompés ou aient été mal informés et qu’une grande partie des passagers manquants relève d’une erreur d’évaluation ou d’un dysfonctionnement. L’absence sur ces listes des pirates de l’air et de toute identité se rapportant à eux reste toujours aussi inexplicable.
Des pirates entraînés sur des bases militaires américaines ?
Des noms, des identités, des photos qui ne
corres- pondent pas. En contemplant ces visages, j’éprouve une
véritable impression de malaise, comme s’il s’agissait d’un jeu de
cartes truqué. Les assertions et les faits ne coïncident pas. Un
ancien transfuge du KGB, réfugié en Grande-Bretagne, m’avait parlé
de « la sauvagerie des miroirs » pour évoquer l’activité des
services secrets. « C’est un univers en dédale, avait-il ajouté, où
s’abolissent les frontières entre le mensonge et la réalité. » Je
me réfère aux services de renseignement parce que cette liste avec
ces 19 noms avancés par le FBI me fait penser à des légendes ;
c’est le terme utilisé par les agents pour décrire la manipulation
qui consiste à créer ex nihilo des
personnages et à les affubler d’une identité et d’un passé qui
les rendent vraisemblables, crédibles. Je me suis rendu en Floride,
à la base de Pensacola, connue comme le berceau de l’US Navy
américain. Je marche sur Bradford Boulevard, une rue située juste à
proximité de l’enceinte de la base. Je m’arrête devant le numéro
10, un bâtiment que trois des pirates de l’air ont donné comme
adresse sur leurs cartes grises et permis de conduire respectifs.
Saeed Alghamdi, Ahmed Al Nami, à l’identité usurpée par deux des
pirates de l’air du vol 93, et Ahmed Alghamdi. Saeed Alghamdi fut
le premier à fournir cette adresse, en mars 1997… suivi peu après
de ses deux complices.
Seul problème, mais de taille, ces dates ne coïncident absolument
pas avec la période à laquelle ces hommes sont entrés sur le
territoire américain. Ahmed Alghamdi n’arrive que le 2 mai 2001 aux
Etats-Unis, à Dulles, l’aéroport international de Washington ;
Ahmed Al Nami, lui, franchit la douane le 28 mai à Miami et
Saeed Alghamdi le 27 juin à Orlando. Tous ont transité par les
Emirats arabes unis.
Bradford Boulevard est une longue rue où sont
logés un grand nombre de pilotes militaires étrangers venus suivre
des stages à Pensacola.
Le 15 septembre 2001, Newsweek a publié une
infor- mation étrange : « Des sources militaires américaines ont
fourni au FBI une information qui suggère que cinq des pirates
ayant détourné les avions utilisés pour les attaques terroristes de
mardi ont reçu dans les années un entraînement au sein des
installations américaines les mieux protégées. »
Je regarde le mur d’enceinte et les barbelés qui cein- turent les
installations de la base de Pensacola où, tou- jours selon
Newsweek, Saeed Alghamdi a suivi un
entraînement de pilote. Le magazine, présentant un officiel de haut
rang du Pentagone comme sa source, précise que deux autres pilotes
saoudiens ont bénéficié aux Etats-Unis de conditions semblables.
L’un a béné- ficié d’un entraînement tactique au Air War Collège de
Montgomery, en Alabama, le second a suivi des cours linguistiques à
la base aérienne de Lackland à San Antonio, Texas.
Le même jour, le New York Times publie un
article apportant encore plus de précisions : « Trois des hommes
identifiés comme les pirates de l’air dans les attaques du 11
septembre ont les mêmes noms que les élèves d’écoles militaires
américaines, déclarent les autorités. Les trois hommes identifiés
sont Mohamed Atta, Abdulaziz Al Oman et Saeed Alghamdi. Selon le
ministère de la Défense américain, M. Atta est allé à l’école
internationale des officiers à la base de Maxwell Air Force, en
Alabama ; M. Al Omari à l’école médicale aérospatiale de la
Brooks Air Force Base, au Texas ; M. Alghamdi au Defence
Language Institute à Monterrey » (Centre de formation linguistique
des services de renseignement militaires et de la NSA). Le
quotidien USA Today rapporte les propos
d’un porte- parole du Pentagone, le colonel Ken Mac Clellan, qui
«reconnaît qu’un homme nommé Mohamed Atta a suivi les cours de
l’école internationale des officiers à Maxwell Air Force Base, à
Montgomery, Alabama ». Un papier du Washington
Post mentionne un qua- trième suspect, Hamza Alghamdi, présent
à bord du vol 175, qui aurait été entraîné à Pensacola. La base
forme les étudiants aux techniques de guérilla, aussi bien qu’aux
méthodes de survie sur terre et sur l’eau, ou encore à la
navigation aérienne dans les pires conditions météorologiques.
Lorsque j’ai téléphoné au service de relations
publi- ques de Pensacola, du motel situé à proximité, où je m’étais
installé, une voix féminine, après un long conciliabule avec son
supérieur, m’a répondu d’un ton sans appel : « Nous n’avons aucun
commentaire à faire et nous n’accordons aucun rendez-vous pour
parler de ce sujet. » J’appelle ensuite le bureau local du FBI, un
agent note mon appel et l’objet de ma demande, puis me dit qu’on me
rappellera. Jamais mon téléphone n’a sonné.
C’est un dossier apparemment hautement sensible, devenu totalement
tabou. Juste après ces révélations, le Pentagone a orchestré une
contre-offensive qui s’est développée en deux temps. Tout d’abord
un communiqué qui prend la forme d’un démenti ambigu : « Les
responsables insistent sur le fait que les noms évoqués peuvent ne pas nécessairement signifier que
les étudiants étaient les pirates de l’air en raison
des différences d’âge découlant d’autres informations
personnelles. » La formule « peuvent ne pas nécessairement
signifier » en anglais may not necessarily
mean manque singulièrement de tranchant, de netteté et reflète
un réel embarras que le communiqué ne cherche guère à masquer.
Le second communiqué, diffusé par les
responsables de l’US Air Force, est lui plus incisif : «
Quelques-uns des suspects du FBI ont des noms semblables à ceux
utilisés par des étudiants étrangers qui suivent les cours
militaires américains. Cependant les différences dans les données
biographiques, telles des dates de naissance différentes de vingt
ans, indiquent que nous ne parlons probablement pas des mêmes
personnes. » Des confidences soigneusement distillées laissent
entendre que les pirates de l’air auraient volé les identités de
militaires étrangers s’entraînant sur ces bases. Malgré
l’acharnement de quelques journalistes, l’Air Force refusera de
révéler l’âge, les pays d’origine et toute autre information sur
les personnes dont les noms étaient semblables à ceux des pirates
de l’air présumés. Une position qui rend impossibles tout
recoupement et toute vérification.
Un ancien pilote de la Navy, basé à Pensacola, confie à Newsweek : « Nous avons toujours entraîné des
pilotes d’autres pays. Quand j’étais là, vingt ans auparavant, il
s’agissait des Iraniens. Le Shah était au pouvoir. Le pays du jour
est celui dont nous entraînons les pilotes. » Le royaume saoudien a
clairement remplacé l’Iran du Shah comme « pays du jour » et les
responsables militaires reconnaissent qu’un accord de longue durée
a été signé avec Riyad pour entraîner les pilotes de la garde
nationale. Les candidats reçoivent un entraînement au combat aérien
et d’autres cours administrés sur plusieurs bases de l’armée
et de la Navy. Ce programme est financé par le régime saoudien.
Lorsque Newsweek et les autres journaux
nationaux révélèrent ces faits, le sénateur de Floride, Robert
Nelson, envoya une note indignée au ministre de la Justice, John
Aschcroft, lui demandant de faire toute la lumière sur cette
affaire. La réponse d’Aschcroft, qui représente l’aile la plus
extrémiste parmi les conservateurs qui entourent George W. Bush,
fut d’interdire la divulgation de toute information sur le sujet et
de se refuser à toute réponse définitive. Egalement sollicité par
le sénateur Nelson, le FBI livra une réaction encore plus
embarrassée, se déclarant incapable de répondre jusqu’à ce qu’il «
ait pu trier à travers des éléments compliqués et difficiles »,
selon les propres termes rapportés par un collaborateur du
sénateur, qui conclut : « Nous ne savons donc pas si trois des
terroristes se sont entraînés à une époque sur la base de
Pensacola. »
Un journaliste eut un bref échange avec une femme major de l’US Air Force connaissant le dossier, qui commença par reprendre les mêmes arguments : « Bio-graphiquement, ce ne sont pas les mêmes personnes, il existe des écarts d’âge de vingt ans. » Le journaliste répondit qu’il n’était intéressé que par le cas de Moha- med Atta. Le major pouvait-il affirmer que l’âge du Mohamed Atta qui avait séjourné à l’école internationale d’officiers de l’Air Force, à Maxwell Air Force Base, était différent de celui du terroriste ?
— Pas exactement, répondit l’officier après une
longue hésitation, mais Mohamed est un nom très commun.
Son interlocuteur lui demanda alors s’il pouvait consulter le
registre de l’école internationale d’officiers et obtenir ainsi
l’adresse de ce second Mohamed Atta pour l’appeler et obtenir la
confirmation qu’il existait deux Atta du même âge.
— Je ne pense pas que vous pourrez obtenir cette information, répliqua le major qui clôt l’entretien sèchement par une phrase sibylline : « Je n’ai pas autorité pour vous dire qui suivait les cours de ces écoles. » Le FBI prétendait avoir mobilisé plus de 7 000 agents pour enquêter sur tous les aspects des attentats du septembre. Visiblement ils n’étaient pas venus jusqu’à Montgomery, au fond de l’Alabama, recueillir plusieurs témoignages qui affirmaient avoir rencontré ou croisé Mohamed Atta. Une femme de pilote déclarait notamment lui avoir été présentée par une amie commune au club des officiers de la base de Maxwell. Certaines de ces assertions étaient peut-être fausses, fantaisistes, mais le bureau fédéral n’a jamais pris la peine de les recueillir ou de les vérifier. Pourquoi ? En tout cas, un fait est certain : la base de Maxwell accueillait un grand nombre de pilotes saoudiens, logés pour la plupart dans les mêmes complexes résidentiels. Un journaliste du Pensacola News, le journal local de cette région de Floride, m’explique : « Les étrangers qui séjournent sur ces bases contribuent largement à l’essor de l’économie locale ; ils rapportent environ 10 millions de dollars par an. Donc, personne n’a envie que cette source se tarisse, c’est la raison pour laquelle les gens refusent de vous parler. Cependant, vous devriez vous intéresser au sénateur Graham. C’est un élu de Floride mais il fut surtout le président de la commission du renseignement au Sénat. Cette affaire de doubles identités l’a beaucoup marqué. »
Le pire mensonge politique
De retour à Washington, j’apprends qu’en effet Gra- ham a réclamé plus d’informations puis une enquête poussée après les révélations publiées dans la presse.
Ensuite, plus
rien. Graham abandonne inexplicablement ce dossier, comme les
journaux d’ailleurs et au premier chef ceux qui avaient contribué à
le révéler. Le septembre au fond est une succession d’angles morts
: les homonymes des pirates de l’air n’ont pas plus existé que les
spéculations financières.
Je dîne un soir à la Maison Blanche, le restaurant situé à deux pas
de la résidence présidentielle, avec un officier de haut rang de la
DIA (les services secrets militaires). L’homme assis en face de moi
a le regard acéré, les traits creusés : « Avez-vous remarqué, me
dit-il, que les services secrets sont parfois conduits à adopter un
comportement étrange : ils dissimulent des informations au lieu de
les révéler. Pourquoi n’a-t-on pas fait la lumière sur la
troublante coïncidence entre les noms des terroristes et ceux qui
se sont entraînés dans nos bases ? Je pense que l’explication de ce
silence est très simple. Reconnaître que les terroristes auraient
été entraînés à Pensacola ou sur d’autres bases militaires
américaines révélerait que ces hommes entretenaient des liens avec
des gouvernements arabes alliés des Etats-Unis. Je pense que vous
voyez celui auquel je fais allusion. Dès lors, finie la vérité
officielle d’une opération seulement
commanditée depuis les montagnes reculées d’Afghanistan.
Les attaques du 11 septembre prennent tout à coup une autre
dimension, avec des conséquences politiques et géostratégiques
incalculables. C’est une administration de matamores. Pourquoi
croyez-vous qu’ils aient très vite délaissé l’Afghanistan pour
l’Irak ? Bien sûr, les néo-conservateurs avaient un projet, mais il
n’aurait jamais pu se concrétiser sans la volonté de détourner
l’attention de l’Afghanistan, mais aussi du septembre. Certains
parlent de cette tragédie comme d’un acte fondateur.
Moi, je crois plutôt qu’elle a donné lieu au pire mensonge politique que l’Amérique ait jamais connu dans son histoire. C’est aussi le pire crime commis contre la mémoire des victimes et leurs familles. » Je l’écoute, stupéfait, s’exprimer d’une voix sourde, avec une colère rentrée. Deux sortes d’hommes, aux antipodes, sont souvent tentés par l’univers du rensei- gnement : les véritables tordus et les vrais patriotes. L’homme en face de moi appartient à la seconde espèce. C’est un véritable homme d’honneur que je connais depuis près de vingt ans, dont j’estime la loyauté et la discrétion. Mais ce soir il bout d’une colère contenue et exprime un sentiment désespéré, celui de voir bafouées les valeurs en lesquelles il a toujours cru. J’ai suivi le conseil du journaliste de Pensacola News et visionné l’interview du sénateur Robert Graham dans l’émission « Face the Nation » sur la chaîne CBS. L’entretien a été diffusé le 11 mai 2003. Graham, ancien président de la commission du renseignement, a enquêté avec ses collègues sur le 11 septembre. Soudain je sursaute en entendant ses propos : « Le peuple américain devrait être informé de l’engagement de gouvernements étrangers qui ont facilité les activités d’au moins quelques-uns des terroristes sur le sol des Etats-Unis. Nous espérons que ces éléments seront déclassifïés. Je pense qu’ils constituent une partie importante de nos jugements pour comprendre où sont les dangers les plus importants qui nous menacent et ce que nous devons accomplir pour protéger sur son sol le peuple américain. » En réponse à une question, Graham ajoute : « Beaucoup de ces informations sont classifiées, je pense même surclassifiées par une administration qui est probablement la plus secrète dans son fonctionnement de toute l’histoire des Etats-Unis. Elles deviendront publiques quand elles seront transférées aux archives nationales, c’est-à-dire pas avant vingt ou trente ans. »
Le co-président de la commission, le sénateur républicain Richard Shelby, ajoutera : « Il y a des informations explosives qui n’ont pas été publiquement communiquées. Je pense qu’elles feraient l’effet d’une bombe. »
Des services de renseignements déficients
Je ne sais pas si le crime du 11 septembre
était prévisible mais en tout cas il était annoncé. Depuis près de
deux ans des informations de plus en plus précises et affinées
parvenaient aux services secrets américains, ne laissant subsister
aucun doute sur l’ampleur et la nature de la menace. Cette
passivité demeure, aujourd’hui encore, une énigme.
Londres, quartier Saint-James, le 17 juin 2004. Pour accéder à ce
club, il faut pousser une lourde porte en bois, monter un escalier
de sept marches et affronter un employé en livrée qui me foudroie
du regard en contemplant le col ouvert de ma chemise. Il me tend
trois cravates noires et mon hôte, amusé, me conseille dans un
français parfait :
— Prenez celle qui n’est pas tachée, et laissez tous vos papiers au
vestiaire.
Deux larges pièces bibliothèques et un fumoir composent une
ambiance à la Le Carré. L’homme qui m’a invité est un vétéran du
renseignement, anobli par la reine et dont les propos contiennent
toujours une distance amusée. Il fut longtemps en poste à Washing-
ton mais également à Berlin, le cursus parfait de tout agent secret
britannique. Je l’avais rencontré il y a plus de vingt-cinq ans à
Addis Abeba alors en pleine guerre civile. Le pouvoir
militaire de Mengistu Hailé Mariam, qui avait renversé Hailé
Sélassié, se livrait à une répression féroce contre les groupes
d’extrême gauche qui le combattaient par les armes et menaient une
véritable guérilla urbaine. J’arrivais de Nairobi et, après avoir
traversé un aéroport désert, un taxi m’avait conduit jusqu’au Ras
Hôtel en slalomant entre les cadavres qui jonchaient les rues. Mon
hôte londonien y séjournait et nous avions sympathisé sans que
j’imagine un instant sa véritable activité.
Il conduit la conversation en français :
— Blair s’est totalement trompé sur l’Irak en
prétendant qu’il existait des armes de destruction massive et c’est
d’autant plus regrettable que sur les préparatifs du 11 septembre
nous étions, il me semble, remarquablement informés.
Il me rappelle que dès novembre 1999 un rapport secret du MI6, le
service britannique chargé de l’espionnage à l’étranger, est
transmis au chef d’antenne de la CIA à Londres :
— Depuis 1947, ajoute-t-il, un pacte secret signé entre les
gouvernements britannique et américain prévoit une coopération
totale en matière de renseignement et le partage des informations.
Donc, on peut être sûr qu’il est parvenu presque directement sur le
bureau du directeur de la CIA.
Le rapport évoque des « plans d’Al Qaeda » pour utiliser des «
avions américains » de « manière inhabituelle », peut-être comme «
bombes vivantes ». En juillet 2001, nouveau message du MI6. Il
alerte cette fois son homologue américain : «Al Qaeda est dans “la
phase finale de préparation” d’une attaque terroriste de grande
envergure contre des pays occidentaux ». Le 3 août les services
secrets britanniques se font encore plus pressants et plus
explicites, annonçant que « les Etats-Unis doivent s’attendre
à de nombreux détournements d’avions effectués par des groupes d’Al
Qaeda ».
— Selon mes informations, déclare mon interlocuteur, il y a eu
débat, ou du moins discussion, à la direction de la CIA sur la
gravité de ces informations mais aucune décision concrète n’a été
prise. Ils prétendaient que les avertissements répétés qui
affluaient à la fin de toutes parts relevaient d’une opération
d’intoxication d’Al Qaeda. Vous savez, c’était le syndrome du
Titanic avant l’accident. Radio coupée, ils
voguaient à grande vitesse en direction des icebergs. Pourtant, les
indications météo étaient alarmantes.
Seule l’information du 3 août sera reprise par
George Tenet (le directeur de la CIA) qui l’intègre dans le mémo
reçu par George W. Bush le 6 août dans son ranch de Crawford et qui
est intitulé : « Bin Laden déterminé à frapper aux Etats-Unis.
»
Le contenu de ce PDB (Presidential Daily Brief), présenté comme
chaque matin au président américain par la CIA, va faire l’objet
d’une véritable polémique et d’une obstruction présidentielle.
George W. Bush refusant de révéler la teneur du mémo de 18 pages,
avant de s’incliner. Il commençait par cette phrase : « Des
rapports émanant de sources clandestines, de gouvernements
étrangers et de la presse, indiquent que depuis 1997 Bin Laden a
cherché à mener des attaques terroristes aux Etats-Unis.
»
Il existe également, à partir de mai 2001, ces communications
interceptées par le réseau de satellites espion « échelon », coiffé
et coordonné par la NSA (National Security Agency), un véritable
Big Brother qui met sur écoute la planète entière. La plus secrète
et la plus puissante des agences de renseignement. Mon hôte
londonien en a une vision cynique et pragmatique.
— Grâce à nous,
confie-t-il avec humour, les Américains peuvent même espionner tous
nos alliés européens.
Il évoque le centre de Menwith Hill situé dans le Yorkshire,
administré par la NSA, une gigantesque oreille placée au cœur du
système de communication européen. Des milliers de communications
en provenance de Paris, Hambourg, Rome ou encore Varsovie peuvent y
être captées et enregistrées simultanément. Les firmes européennes
concurrentes, comme Airbus à Toulouse, sont pratiquement mises sur
écoute, comme les conversations des responsables politiques
européens et des suspects d’Al Qaeda.
Plusieurs informations recueillies en mai 2001 par Echelon sont
corroborées par les services secrets allemands qui préviennent
leurs homologues américains, mais aussi britanniques et israéliens
: des terroristes originaires du Moyen-Orient planifient des
détournements d’avion de ligne qu’ils utiliseront comme arme pour
frapper des « symboles américains et israéliens ».
« Le grand mariage »
Fin juin 2001, c’est au tour des services
secrets égyptiens d’apprendre, par un de leurs agents, travaillant
sous couverture en Afghanistan, que «vingt membres d’Al Qaeda ont
pénétré aux Etats-Unis et que quatre d’entre eux ont reçu un
entraînement de pilotes sur Cessnas ».
L’information est une nouvelle fois transmise à la CIA qui ne
réagit toujours pas. Intrigué par ce mutisme, le président égyptien
s’entretiendra de cette menace, qu’il prend très au sérieux, avec
le vice-président Cheney. Sans plus de succès.
Dans les semaines précédant le sommet du G8, à Gênes, les
services secrets occidentaux et russes sont prévenus de la
préparation d’attaques terroristes visant la réunion. Les Italiens
apprennent même que des terroristes islamistes projettent de jeter
un avion sur le site de la conférence.
En août 2001, ce sont les services jordaniens,
rompus à une coopération étroite avec la CIA, qui alertent les
Américains. Ils ont intercepté un message révélant qu’une attaque
de grande ampleur, sur le territoire américain, avec l’utilisation
d’avions, est en train d’être planifiée. Ils fournissent même le
nom de code de l’opération : « Grand mariage ». A Langley, au siège
de la CIA, l’encéphalogramme reste désespérément plat. Pourtant,
même l’ennemi taliban va informer les Etats- Unis de l’imminence de
la menace. Le consul américain à Peshawar, la ville pakistanaise
située à la frontière avec l’Afghanistan, reçoit la visite d’un
émissaire surprenant. L’homme mandaté par le ministre taliban des
Affaires étrangères est porteur de précisions inquiétantes : une
attaque « énorme contre des cibles situées sur le territoire
américain est sur le point d’être lancée ». Le chef de la
diplomatie talibane l’a appris de la bouche même du responsable
d’un mouvement islamiste ouzbek, allié d’Al Qaeda. L’information
est d’autant plus précieuse que le ministre des Affaires étrangères
taliban arrêté, puis retourné par les Etats-Unis, qui l’utilisent
désormais pour tenter de rallier en Afghanistan ses anciens
partisans, travaillait peut-être déjà pour les Etats- Unis. Le
consulat américain à Peshawar est connu pour être l’antenne de la
CIA dans cette zone hautement sensible.
Alors que débute le mois de septembre 2001, la situation est
ubuesque. A travers le monde tous les ser- vices secrets ou presque
s’attendent à l’imminence d’un attentat sur le sol américain
mais personne au “sein de l’administration Bush ne semble
avoir conscience de la montée des périls. Hormis le responsable de
la lutte antiterroriste à la Maison Blanche, Richard Clarke, qui ne
cesse d’insister sur la proximité d’une attaque. Mais pour Bush et
son équipe, Clarke est un pestiféré. La première décision de
Condoleeza Rice, en prenant ses fonctions de chef du conseil
national de Sécurité, sera d’ailleurs de le rétrograder. Clarke
avait l’oreille de Clinton et était l’ami de John O’Neill, le
responsable du FBI qui traquait Bin Laden et avait été écarté pour
ses enquêtes trop zélées sur l’Arabie Saoudite et la famille du
milliardaire saoudien.
Un responsable du Pentagone, qui a rompu avec Rumsfeld à la fin de l’année 2002, m’a confié :
— En plus des nombreux mystères qui entourent
cette affaire, il existe une leçon essentielle à en tirer : trop
d’arrogance conduit à l’imprévoyance. Depuis 2000, le Pentagone, la
CIA, le FBI avaient ciblé tous les objectifs qu’Ai Qaeda pouvait
envisager de frapper : les ports, les centrales nucléaires mais
aussi la Tour de la Liberté.
Je lui rétorque :
— Mais c’est exactement ce que George W. Bush et ses proches
collaborateurs s’obstinent à nier, prétendant qu’ils n’ont jamais
été alertés sur de tels préparatifs. Il secoue la tête.
— Désolé, mais c’est bullshit.
Le Norad en état d’alerte le 11
septembre
Après avoir refusé pendant quatorze mois, couverte par le président, de témoigner devant la commission d’enquête indépendante sur les attentats du 11 septembre, Condi Rice a fini par accepter de déposer le 8 avril 2004, reprenant l’argument qu’elle avait déjà exposé en mai 2002 : « Je ne pense pas que quelqu’un pouvait prévoir que ces gens s’empareraient d’un avion et percuteraient le World Trade Center, puis avec un autre appareil s’écraseraient sur le Pentagone. » Propos repris presque à l’identique par George W. Bush, au cours d’une conférence de presse : « Personne dans cette administration, et pas davantage je pense dans l’administration précédente, ne pouvait envisager des avions s’écrasant en plein vol, et en aussi grand nombre, contre des bâtiments. »
Une information divulguée en avril 2004, mais
passée
inaperçue, contredit totalement ces affirmations.
Diffusée le 18 avril dans USA Today, elle
nous apprend que le Norad 1, depuis 1999,
effectuait quatre fois par an des exercices de simulation grandeur
nature, mobilisant des appareils civils et militaires. Le scénario
envisageait toujours des avions détournés par des terroristes et
transformés en bombes volantes pour provoquer le maximum de
dommages humains et matériels. Parmi les cibles retenues lors de
ces exercices, il y avait… le Pentagone mais les responsables du
ministère de la Défense trouvaient l’hypothèse trop irréaliste… et
les tours du World Trade Center. Selon les responsables du Norad,
ces simulations avaient pur but de « tester la détection et
l’identification ; l’interception ; les procédures de détournement
; la coordination interne et externe ainsi que la sécurité
opérationnelle et celle des procédures de communication ». Bref,
tout ce qui n’a pas fonctionné le 11 septembre.
Dans un communiqué laconique, la Maison Blanche fit savoir qu’«
elle n’était pas au courant » des exercices du Norad.
1. North American Aerospace Defence Command, créé en 1958.
Me racontant la
crise des missiles à Cuba en 1962, Robert Mac Namara, ministre
de la Défense de Ken- nedy, rapportait qu’au plus fort de la
tension, au petit matin, il était remonté des sous-sols de la
Maison Blanche, où se tenaient les réunions, et qu’il était sorti à
l’air libre : « L’atmosphère me semblait pure et un jour radieux se
préparait. J’ai pensé, peut-être est-ce le dernier que nous allons
vivre. »
Toute proportion gardée, le 11 septembre incarne lui aussi un
dernier jour. Le monde cette fois n’était pas menacé d’un
holocauste nucléaire, mais il a brusquement basculé dans la peur,
puis dans le doute. C’est en tout cas le sentiment que j’éprouve,
plongé dans cette enquête. Ce doute s’exprime autant envers les
menaces supposées qu’à l’encontre des vérités officielles. Le 17
juin, alors que j’assistais à cette ultime séance publique de la
commission d’enquête, dans un centre commercial de Washington,
j’avais posé une seconde question au co-président Lee Hamilton
:
— Est-il vrai qu’au moment même où survenaient les attentats
plusieurs manœuvres militaires aériennes (war games) étaient en cours
?
Il tend l’oreille, fait répéter la question, puis se tourne vers
ses collaborateurs, échange avec eux quelques mots, avant de
répondre :
— Oui, c’est exact, plusieurs manœuvres aériennes avaient
lieu.
— Ont-elles interféré avec les attentats ? La réponse fuse cette
fois, catégorique : — Non, absolument pas.
Pourquoi alors avoir dissimulé que le 11 septembre, depuis 6 heures
du matin, le Norad est en état d’alerte maximum ? Plusieurs de
ses chasseurs d’interception sont déjà en vol. Depuis sa
création en 1958, le North American Airspace Command est chargé de
contrôler et défendre l’espace aérien américain. Conçu pour
combattre une invasion soviétique, le Norad disposait durant la
guerre froide de milliers de chasseurs maintenus en état d’alerte
maximum et capables de décoller vers leurs cibles en moins de cinq
minutes. Ses moyens ont fondu depuis la chute de l’URSS. Le 11
septembre au matin, le Norad dispose de quatorze appareils capables
de décoller en 15 minutes pour couvrir l’immensité du territoire
américain. Pourtant elle entame, le deuxième jour de l’opération «
gardien vigilant », un ensemble de manœuvres destinées à tester les
réactions face à une attaque aérienne étrangère.
A 8 h 40, le lieutenant colonel Deskin, présent
dans le centre d’opération du Norad, surveille les trois rangées
d’écrans radar losqu’un technicien lui signale que le centre de
Boston vient d’annoncer un détournement d’avion. « Est-ce que ça
fait partie de l’exercice ? », interroge-t-il. Le vol American
Airline 11 a décollé minutes plus tôt de l’aéroport de Boston à
destination de Los Angeles. Depuis 20 minutes, transpondeur
débranché, il ne répond plus à la tour de contrôle. A 8 h 43, les
responsables du Norad sont informés que le vol United 175 a été à
son tour détourné et qu’il se dirige vers New York.
A 8 h 46, le vol American Airlines 11 s’écrase contre la tour Nord
au moment même où deux chasseurs FI5 se préparent à décoller de la
base d’Otis, à Cape Cod dans le Massachusetts, à 188 miles de New
York. Première question : la plus grande puissance militaire de la
planète disposait de plusieurs dizaines de bases aériennes, à
proximité immédiate de New York et Washington, dont certaines
très performantes comme Andrews, située à 15 kilomètres de la
capitale fédérale. Pourquoi dès lors choisir de faire décoller les
avions chargés de l’interception d’une base aussi éloignée ? Quand
deux chasseurs F 16 décolleront enfin de la base de Langley, à côté
de Washington, à 9 h 30, avec pour mission de protéger le Capitole,
il s’est écoulé plus d’une heure depuis le détournement du vol
American Airlines 11 et huit minutes plus tard, à 9 h 38, le vol 77
percute le Pentagone.
Seconde question : pourquoi les chasseurs ayant décollé de la base d’Otis volaient-ils à si faible allure ? Selon les propos du major général Paul Weaver, confirmés ensuite par des experts, « les pilotes des FI volaient à 500 miles à l’heure mais n’ont pu rattraper l’avion ». Il est étrange que des jets capables d’atteindre près de 2 000 km/heure aient volé quasiment à la même vitesse que le Boeing pourchassé. Lorsque le vol United 175 s’écrase contre la tour Sud, ses deux poursuivants sont à seulement 8 minutes. A vitesse supersonique, ils auraient été en mesure de l’intercepter et des milliers de morts auraient pu être évités. De la même façon, pourquoi rien n’a-t-il été tenté pour intercepter le vol 77, qui s’est écrasé sur le Pentagone, quand les responsables ont découvert qu’il avait été détourné 47 minutes plus tôt ? Les deux chasseurs F 15 auraient eu là aussi largement le temps, à près de Mach 2, de le neutraliser. Beaucoup de réponses viennent à l’esprit pour expli- quer la lenteur des réactions… et des appareils envoyés à la poursuite des avions détournés : désarroi, lourdeur des prises de décision et surtout hésitation des responsables politiques. C’est à 10 h 15 seulement, au cours d’un échange téléphonique, que Bush autorise son vice- président à donner l’ordre aux pilotes d’abattre tout appareil hostile.
Toujours est-il que l’impuissance d’un dispositif militaire, placé ce jour-là en état d’alerte maximum et spécialement formé depuis deux ans à neutraliser le scénario terroriste qui venait de surgir sur les écrans radars, est pour le moins inquiétante. D’autant qu’entre septembre 2000 et juin 2001, les appareils militaires avaient décollé à 67 reprises pour intercepter des avions suspects.
Le virtuel et la réalité
Les manœuvres du Norad, « gardien vigilant »,
ne constituaient pas le seul exercice d’alerte prévu ce jour- là. A
8 h 10, alors que décollait de Dulles, l’aéroport international de
Washington, le vol 77 d’American Airlines qui allait s’écraser sur
le Pentagone, juste à proximité, John Fulton et son équipe
réglaient les der- niers détails de l’exercice qui devait être
déclenché cin- quante minutes plus tard.
Il ne s’agissait pas d’une banale simulation d’incendie se
déroulant dans les locaux d’une compagnie d’as- surances. John
Fulton, vétéran du renseignement, membre de la CIA depuis
vingt-cinq ans, dirigeait la division War Games (scénarios
d’exercices militaires) au NRO 1, la plus
secrète des agences d’espionnage américaines.
Installé à Chantilly, une banlieue de Washington, le National
Reconnaissance Office fabrique et contrôle tous les satellites
espions américains placés sur orbite à travers le monde. Les
experts définissent le NRO comme « les yeux de l’Amérique
surveillant la planète ». Pas un pouce de territoire à travers la
planète n’est censé échapper à sa vigilance. Ce 11 septembre
au matin, ses 3 000 employés, répartis dans quatre bâtiments,
se préparaient à fuir leur lieu de travail. Plusieurs portes de
sortie avaient été condamnées pour rendre encore plus réaliste le
scénario élaboré : un avion s’écrasant sur le quartier général du
NRO. Quelques mois plus tard, au cours d’une réunion sur la
sécurité intérieure qui se déroulait à Chicago, John Fulton fut
présenté en ces termes : « Le matin du septembre, M. Fulton et son
groupe dirigeaient un exercice de pré-simulation destiné à explorer
les réponses aux situations d’urgence créées par un avion frappant
un bâtiment. Ils ne pouvaient pas savoir que ce scénario allait
devenir la réalité ce jour-là et d’une manière aussi dramatique.
»
1. National Reconnaissance Office, créé en 1960.
La simulation fut annulée peu avant 9 heures,
après l’annonce des détournements et la plus grande partie du
personnel fut renvoyée dans ses foyers, à l’exception de ceux,
selon le porte-parole du NRO, « accomplissant des missions
essentielles ». Officiellement. D’autres sources extrêmement bien
informées affirment que cet exercice devait être coordonné de la
Mai-son Blanche, directement par le vice-président Cheney, ce qui
explique sa présence inhabituelle ce matin-là dans la Situation
Room. Le virtuel et la réalité s’étaient brusquement
télescopés.
A un point qu’on n’imagine pas encore. Pour élaborer leurs
scénarios de crise, le Pentagone fait appel à un certain nombre
d’experts. L’un d’eux, Charles Bur- lingame, âgé de 52 ans, était
un ancien pilote de la Navy, surnommé Chic
par sa famille et ses amis. Il prétendait que la manœuvre la plus
délicate pour un pilote était l’appontage sur un porte-avions par
une nuit sombre. Après huit années aux commandes d’un F4, il avait
pris sa retraite mais continuait de coopérer avec le ministère
de la Défense sur un certain nombre de «stratégies antiterroristes
». Il avait notamment lon- guement travaillé sur l’hypothèse d’un
avion de ligne détourné et frappant le Pentagone. La première étude
sur le sujet remontait à 1993 et avait été commandée par le bureau
des opérations spéciales et des conflits à basse intensité du
Pentagone. Burlingame avait déjà été consulté.
Il n’était pas seulement un expert. Depuis 1989
il travaillait comme commandant de bord pour la compagnie American
Airlines. Le 11 septembre au matin, il était aux commandes d’un
Boeing 767. L’appareil, le vol 77, fut détourné à 9 h 24 par les
pirates de l’air avant de s’écraser à 9 h 38… sur le
Pentagone.
Sa famille exigea qu’il soit enterré au cimetière d’Arlington, où
reposent John Kennedy et les soldats morts au combat ou dans des
conditions héroïques. Dans un premier temps, l’administration
militaire rejeta la requête mais les pressions et interventions de
ses proches furent telles que l’affaire remonta jusqu’à Donald
Rumsfeld, puis George W. Bush, qui finirent par
s’incliner.
Je n’ai d’abord pas cru à ces deux affaires totalement simultanées
qui paraissent relever d’une histoire à la Tom Clancy, puis j’en ai
vérifié, recoupé chaque point. Tout est authentique. Burlingame,
auteur d’un scénario semblable à celui élaboré par le NRO, dont
l’avion détourné justement sur la cible retenue a fait la
démonstration macabre de la véracité d’un tel danger.
La NSA ou « never say anything 1»
Pour mieux comprendre le fonctionnement du NRO, il faut d’abord s’intéresser à la NSA, sa sœur aînée. La National Security Agency est la plus délirante création de l’espionnage moderne. Près de 10 milliards de dollars de budget annuel permettent à plusieurs dizaines de milliers de personnes de décoder des messages secrets mais aussi d’intercepter toute circulation de nouvelles, qu’elles soient diplomatiques ou militaires, qu’elles aient trait aux affaires ou relèvent de la vie privée, transmis par téléphone, e-mail, radio, satellite, câble, micro-onde. Chaque nouveau type de trafic génère un nouveau type de communication et la NSA s’est adaptée à ces nouveaux défis. Des ordinateurs géants ont été spécialement créés et programmés pour détecter les phrases, les noms, les mots-clés et plus de deux millions de conversations, aux Etats-Unis et de par le monde, sont enregistrées chaque heure par la NSA. C’est au terme de la seconde présidence Truman, le novembre 1952, qu’avait été créée la National Security Agency. A la différence de la CIA, il n’existait pas de commission du Congrès ni même de lois visant à contrôler les agissements de la NSA. En fait, il n’existait même aucune loi officialisant sa création. Il n’existait que des textes destinés à la protéger. L’agence était née d’une décision secrète de la Présidence, la directive numéro 6 du Conseil national de sécurité qui reste encore aujourd’hui classée top secret. En 1975, la commission pour les affaires d’espionnage de la Chambre des représentants, désireuse de prendre connaissance des termes exacts de ce texte, dut s’incliner, malgré des demandes réitérées, devant le refus de la Maison Blanche. « Mais enfin c’est incroyable, explosa son président, Otis Pike, on nous demande de voter des budgets chaque fois plus considérables pour un organisme qui emploie de plus en plus de monde et nous ne pouvons même pas obtenir copie du morceau qui prouve que cette agence a été autorisée. »
1. Traduction : « Ne
jamais rien dire. »
Le budget réel de l’agence est source d’interrogations, car ses dépenses sont réparties entre plusieurs départements ministériels et de nombreux organismes écrans. Officiellement, le budget de fonctionnement entre 1995 et 1999 se chiffrait à 17 milliards 570 millions et 600 000 dollars. Pour l’année 2000-2001, il serait d’environ 7 milliards 304 millions de dollars. Elle emploie à son siège 38 000 personnes, soit plus que le FBI et la CIA réunis, auxquels s’ajoutent 25 spécialistes répartis à travers le monde dans les stations d’écoute. Les 37 000 personnes qui travaillent au quartier général de Fort Meade dans le Maryland, surnommé Crypto City, sont des mathématiciens et experts en décodage, ingénieurs en informatique, spécialistes du radar, de l’électronique, des communications, linguistes spécialement entraînés à l’école de Monterrey en Californie (une subdivision de la NSA où l’un des pirates de l’air du 11 septembre aurait peut-être suivi un stage). Tout agent de la NSA employé à Fort Meade a satis- fait à la « procédure d’enquête » la plus rigoureuse de toutes celles appliquées aux divers secteurs névralgiques relevant de la Défense. Sa naissance, son éducation, ses études, ses voisins, amis et anciens camarades de travail ont été contrôlés, évalués au cours de plusieurs enquêtes n’ayant qu’un objectif : découvrir la faille qui fera de ce collaborateur un traître en puissance. Pour les membres de la National Security Agency, l’impératif de sécurité doit devenir plus qu’une habitude, plus qu’une seconde nature : un véritable instinct. NSA, confient des membres de l’agence, signifie en réalité Never say anything (« Ne jamais rien dire »).
J’avais
découvert la NSA en 1984, après avoir lu dans le New York Times un article au vitriol de
l’éditorialiste Harrison Salisbury qui venait d’apprendre qu’il
était écouté par l’agence. Cet homme sec, à la moustache blanche,
m’avait reçu à son domicile, encombré de livres et de papiers : «
Pendant près de quarante ans, m’avait-il déclaré, indigné, j’ai
passé une bonne partie de mon temps dans les pays communistes, et
notamment en Union soviétique. Durant toute cette période, j’ai
vécu en permanence sous une surveillance hostile. Je comprenais
immédiatement que ma chambre d’hôtel était truffée de micros, mon
téléphone placé sur écoute, mes communications
enregistrées.
Régulièrement, je m’offrais le plaisir de lire les propos
des officiels communistes sur la différence existant entre leur
système et le nôtre. Nous n’avons pas de censure, pensais-je avec
orgueil, et nous disposons d’une totale liberté de communication :
personne ne nous écoute quand nous parlons au téléphone ; notre
courrier n’est pas ouvert ; le gouvernement n’espionne pas nos
télégrammes ni nos télex. Voilà, me disais-je naïvement, ce qui
fait la différence entre une vraie démocratie et un Etat
totalitaire. C’était avant que je ne découvre l’existence de la
NSA. Des initiales qui pour une écrasante majorité n’évoquent
probablement rien. Si je demande à mes voisins quelle est la plus
grande agence de renseignement du pays, ils citeront la CIA ou le
FBI. Et ils auront tort. »
Vingt ans plus tard, Salisbury ne reconnaîtrait pas la NSA,
véritable Frankenstein dont le cerveau et les muscles n’ont cessé
de se développer de façon impressionnante. J’avais été autorisé, en
1990, à pénétrer dans l’enceinte de l’agence, pour un reportage.
Appareils photo et caméras étaient évidemment proscrits et
la zone où j’étais autorisé à circuler limitée. Mais j’avais
été frappé par la dimension des lieux : quinze hectares sur
lesquels, au milieu d’une forêt de pins, étaient disséminés une
vingtaine de bâtiments. Beaucoup plus imposant que le siège de la
CIA installé à Langley, en Virginie, celui de la NSA offrait
l’aspect d’une citadelle de verre et d’acier gardée avec un luxe de
précautions inouïes : patrouilles de gardes armés, triple rangée de
barbelés électriques haute de quatre mètres, systèmes de détection
électroniques à l’entrée de chaque bâtiment, déplacements
internes soigneusement contrôlés, le personnel ne pouvant circuler
que muni de badges de couleurs différentes. Un dispositif qui
dégageait, à mesure que
je le découvrais, une impression obsessionnelle
et paranoïaque de sécurité ! C’était un samedi après-midi d’hiver,
l’activité à l’extérieur semblait ralentie, comme engourdie par le
froid.
Je n’avais pas été autorisé à pénétrer dans
l’immense bâtiment installé au cœur de Fort Meade, non loin du
bureau du quartier général. Mais je savais qu’il s’agissait du
centre d’opération informatique le plus important et le plus
perfectionné du monde. Comme le cerveau humain, il était divisé en
deux parties : un hémisphère droit baptisé Carillon, et un
hémisphère gauche portant le nom de code de Loadstone.
Carillon possédait quatre énormes ordinateurs IBM 033 reliés
ensemble et communiquant avec trois super imprimantes tapant 22 000
lignes à la minute. Loadstone, encore plus puissant, disposait de
super computers de cinq tonnes, capables d’effectuer de 150 à 200
millions de calculs par seconde. Equipé d’une mémoire spécialement
conçue pour les travaux de la NSA, ces ordinateurs Cray, du nom de
leur inventeur, Seymour Cray, étaient capables de « transférer »
près de 400 millions de mots à la seconde, soit l’équivalent de
plus de 2 500 livres de 300 pages.
Mais j’évoque la préhistoire. Le lieu que j’avais pu visiter est devenu aujourd’hui presque méconnaissable. Entre 1982 et 1996, le coût de nouvelles constructions s’est monté à plus d’un demi-milliard de dollars. Fort Meade s’est encore agrandi et regroupe désormais cinquante bâtiments. Une croissance qui épouse le déve- loppement des prouesses techniques. L’accroissement de la vitesse, de la puissance et de la capacité de mémorisation des ordinateurs a toujours été l’objectif prioritaire. Je me rappelle que lors de ma visite, j’avais eu entre les mains un bref texte de présentation qui déclarait, avec un humour empreint de fausse modestie : l’agence a certainement contribué à hâter l’avancement de l’ère de l’ordinateur.
Le centre du « complexe militaro-informatique »
La NSA se plaît désormais à faire étalage de
ses prouesses auprès de ses collaborateurs. Le journaliste James
Bamford, son meilleur connaisseur, raconte que le siège de l’agence
à Fort Meade dispose désormais de sa propre chaîne de télévision,
Canal 50, qui diffuse en interne les renseignements les plus
récents obtenus par l’espace. Conçu comme un véritable programme
d’information, avec un logo calqué sur celui de CNN, DIN (Defence
Intelligence Network) possède son présentateur qui propose un tour
du monde exhaustif des événements top secret. Apparaissent alors
sur l’écran les plus récentes photos prises par les satellites
espions, les conversations interceptées ou encore les dernières
rumeurs politiques émanant du monde entier et découlant souvent de
rapports envoyés par les attachés militaires.
Sur le coin supérieur de l’écran le degré de confiden- tialité de
l’information est mentionné, secret ou top secret. Un coup
d’Etat fomenté au Venezuela avait été annoncé sur DIN « bien
avant que CNN ne l’apprenne au monde » rappelle un officier.
Il existe également Interlink, un système Intranet hautement sécurisé et codé qui permet aux analystes et aux espions surnommés Techno spies de surfer sur des pages secrètes. En quelques secondes, ils peuvent tout apprendre sur les positions des sous-marins chinois au large des îles Paracelse et Spratly, visionner les images satellites montrant les tanks pakistanais faisant mou- vement vers la région du Cachemire ou encore prendre connaissance des dernières communications interceptées en provenance de Corée du Nord. Un système désormais connecté à la Maison Blanche qui peut obtenir ces informations de manière presque instantanée. Un changement majeur, selon un officiel américain qui rappelle qu’autrefois la présidence américaine attendait, pour avoir accès aux documents les plus secrets, les passages des livreurs de pizza, surnom ironique donné aux coursiers qui acheminaient les plis confidentiels. Pénétrer les rouages de l’agence, c’est aussi découvrir une stupéfiante symbiose avec le monde des affaires, les responsables militaires et les milieux scientifiques. Il n’est pas exagéré d’affirmer aujourd’hui que la NSA est devenue le véritable centre du « complexe militaro- informatique ». Et c’est ici que nous retrouvons le NRO. Porté sur les fonts baptismaux par la NSA et un de ses principaux contractants, la firme TRW, spécialisée dans l’aérospatiale, NRO regroupe dès ses débuts des ingénieurs et des scientifiques qui travaillèrent à la création de la première vraie station d’écoute de la NSA. Son nom Rhyolite. De la taille d’un minibus, elle fut lancée en 1970 de Cap Canaveral et mise sur orbite au-dessus de l’Equateur, près de l’Indonésie. Placée dans la meilleure posi- tion pour intercepter des messages en provenance d’Union soviétique et de Chine. La station terrestre chargée de recueillir les informations captées se trouvait au centre de l’Australie. Grâce aux travaux du NRO chargé de la construction et du contrôle de tous les satellites espions, ceux-ci gagnaient rapidement en taille et en sophistication. Dès 1971, il lança ses deux nouveaux satellites baptisés « Code 467 » et surnommés Big Bird. Douze tonnes, quatre-vingts mètres de haut, la plus sophistiquée des stations d’écoute, pourvue d’appareils de détection capables de distinguer à kilomètres d’altitude un objet haut de 60 centimètres. Big Bird, dans les caméras à infrarouge, pouvaient déceler des silos de missiles, même souterrains, parce que la chaleur de la terre, en cet endroit, était plus élevée que la normale ; un prodige de perfection qui rassurait le président des Etats-Unis sur la capacité de son pays à maîtriser l’espace mondial.
Trente-trois ans plus tard, un éditorial de son journal interne peut affirmer : « La NSA réunit une communauté scientifique et technologique qui est unique, non seulement aux Etats-Unis, non seulement dans le monde occidental, mais également à travers l’ensemble de la planète. Nous travaillons sur des projets qu’aucune autre agence ne développe. Nous développons et utilisons des composants qui sont en avance sur tous ceux élaborés ou utilisés par les autres agences ou organisations aux Etats- Unis. Enfin, nous sommes confrontés à des défis d’une grande complexité découlant des évolutions rapides aux frontières de la science et de la technologie. » Depuis le milieu des années 90, les centres de recherche de la NSA ont réduit la taille des transistors composant une puce à un niveau de miniaturisation tel que 70 d’entre eux tiennent sur la pointe d’un cheveu humain. Son microprocesseur CYPRIS est en mesure de recueillir près de 35 millions d’instructions à la seconde. Les changements rapides dans les nouvelles technologies de la communication ont conduit le NRO à concevoir de nouveaux satellites. Il travaille sur une nouvelle génération IOSA-2 (Integrated Overhead Signais Intelligence Architecture), une installation de plusieurs satellites opérant de façon simultanée. Mais leur mise au point rencontre des difficultés et a pris du retard. Les premiers systèmes qui devaient être prêts en 2002 ne seront pas opérationnels avant 2010. Corollaire de ce piétinement : une explosion des budgets qui font le bonheur des compagnies privées sous-traitantes. Car plus qu’une coopération, c’est un véritable chassé-croisé qui existe entre le monde de l’industrie et l’agence. Le réseau de fibres optiques, spécialement conçu pour la NSA et qui sert à la transmission interne des documents ultra-confidentiels, a été mis au point par une petite start-up inconnue, Q West, qui possède cependant un actionnaire célèbre, Donald Rumsfeld. Pour resserrer encore ses liens avec la NSA, la firme Applied Signal Technology a placé en 1995 à son conseil d’administration John P. Devine qui venait juste de quitter son poste de directeur pour la technologie et les systèmes au sein de l’agence. William P. Crowell a quitté le poste de directeur adjoint de la NSA pour devenir vice-président de Cylink, une des firmes les plus importantes dans le codage des produits. Il avait auparavant occupé la vice-présidence d’Atlantic Aerospace Electronics Corporation, un des plus gros contractants de l’agence, tout comme E-Systems qui avait choisi comme vice-président un autre directeur adjoint, Charles R. Lord.
Deux autres firmes proches de la NSA se
situent, elles, au cœur du complexe militaro-industriel et révèlent
les liens étroits tissés avec les faucons de l’ad- ministration.
TRW, qui coopère avec le NRO à la fabrication de satellites
espions, avait débauché l’ancien directeur de la NSA, William
Studeman, pour en faire son vice-président chargé des programmes
touchant au renseignement. La puissante firme de consulting et
lobbying, Booz-Allen and Hamilton, qui intervient fréquemment sur
les contrats négociés avec la NSA, choisit comme directeur le
successeur de Studeman, le vice-amiral Mc Connell.
Depuis l’arrivée au pouvoir de l’administration Bush, en janvier
2001, les accords et les fusions se sont accélérés. Le cas de
Northrop Gruman, un des principaux contractants du Pentagone, est
exemplaire. Ce groupe fabrique le bombardier B2, le Global Hawk, un
appareil sans pilote, et coopère à la fabrication des chasseurs F18
et aux programmes sur les systèmes satellites, les sous-marins
nucléaires et les porte-avions. Northrop est également un des
principaux fabricants de systèmes anti-missiles. A Washington, elle
peut compter sur des alliés de poids. Paul Wolfowitz, le ministre
adjoint de la Défense et chef de file des néo-conservateurs, fut
longtemps son consultant, tout comme le vice-président Cheney qui
siégea au conseil d’administration. Le principal lobbyiste du
groupe, Chris William, est considéré comme « la main droite » du
ministre de la Défense, Donald Rumsfeld. Deux autres faucons sont
également des appuis de choix : Dov Zakheim, l’actuel contrôleur
général du Pentagone, siégeait à son conseil d’administration,
alors que Douglas Feith, sous-secrétaire à la Défense, représentait
Northrop en tant qu’avocat.
La crainte d’un « Pearl Harbor spatial »
Je ne suis pas certain que les « faucons » sont
arrivés au pouvoir, obsédés uniquement par l’Irak. Les nom- breux
documents que j’ai lus, leurs interventions avant 2001, tournent
tous autour des mêmes objectifs : grossir à tout prix la menace
représentée par les missiles balistiques qui pourraient être lancés
par des « Etats voyous », comme la Corée du Nord ou l’Iran. Il
s’agit d’une véritable fiction mais pourtant, les premiers mois de
la présidence Bush, avant le 11 septembre, sont marqués par de
multiples interventions pour lancer un nouveau système de défense
antimissile qui coûterait des dizaines de milliards de dollars et
risquerait de relancer la course aux armes nucléaires. En 2000,
Donald Rumsfeld avait présidé une commission du Congrès sur l’«
espace » qui avait rendu un rapport alarmiste évoquant un « Pearl
Harbor spatial ».
Au début de 2001, ces hommes n’ont qu’un objectif : faire exploser
les budgets de la Défense et favoriser les firmes d’armement
auxquelles ils sont liés. En 2002, grâce à l’entregent de
Wolfowitz, Northrop rachète TRW et devient un acteur important sur
le marché de l’espace. Un marché fructueux puisque, à la suite de
cette acquisition, Northrop crée deux nouvelles unités
opérationnelles, Missions System, qui travaille sur le software
pour les programmes de missiles, et Space Technology, un fabricant
de satellites. En une année, ces deux secteurs permettent au groupe
d’augmenter son chiffre d’affaires de près de 2 milliards de
dollars. En décembre 2003, le Pentagone accorde à Northrop un
contrat de huit ans, portant sur 4,5 milliards de dollars, pour
développer et tester le Kinetic Energy Interceptor, un composant
clé du nouveau système de missile balistique envisagé par
l’administration Bush. Ce programme étant auparavant interdit
par le traité ABM (portant sur les missiles anti-balistiques) que
Bush a annulé en juin 2002. En accor- dant ce cadeau à Northrop, le
Pentagone faisait preuve de mansuétude. La Navy avait poursuivi la
firme et réclamé 210 millions de dollars pour la livraison de
drones défectueux 1.
En 2003, les regroupements et fusions ont
abouti à l’existence de trois grands de l’armement aux Etats-Unis
qui accaparent tous les contrats.
Boeing a absorbé Mac Dowell, Lockheed a fusionné avec Martin
Marietta pour devenir le numéro un mon- dial, et Northrop le
troisième a reçu en 2002 près de milliards de dollars en contrats,
ce qui représente plus de 5 % du budget d’acquisition total du
Pentagone. Le 9 août 2001, Donald Rumsfeld annonce en accord avec
George Tenet, directeur de la CIA, la nomination de James R.
Clapper comme nouveau directeur de la NIMA (National Imagery and
Mapping Agency). Cet organisme créé en 1996 a une double activité,
civile et militaire : il produit et fournit des images, recueillies
par les satellites espions du NRO, destinées à « des buts de
renseignement pour les forces militaires du pays ». Mais elle
travaille également à la collecte d’images pour des « clients
civils et des buts commerciaux ». Le nouveau directeur, James
Clapper, ancien lieute- nant général, fut directeur de la DIA
(Defence Intelligence Agency), les services secrets militaires,
avant d’être nommé directeur exécutif, chargé du rensei- gnement
militaire de la firme de consulting Booz- Hamilton. Cette société,
étroitement liée à la NSA, à la CIA et au Pentagone, constitue un
réseau d’influence incontournable à Washington. Elle a obtenu,
en 2002, 680 millions de dollars de contrats publics et
engagé, la même année, comme vice-président l’ancien directeur de
la CIA, James Woolsey, proche des néo-conservateurs.
1. Avion de
reconnaissance sans pilote.
Le fugitif le plus inexplicablement chanceux
Ce système de cooptation et ces nominations qui visent à maximiser les profits de ces compagnies ignore superbement l’intérêt général et la sécurité du pays. L’écheveau paraît démêlé ; pourtant, en cherchant encore plus loin, on découvre d’autres liaisons dangereuses : toutes ces sociétés privées, employant d’anciens officiels chargés du renseignement et de la sécurité, travaillent étroitement pour le régime saoudien. C’est le cas de Vinell, créée en 1931, la première entreprise américaine à fournir un entraînement militaire à des gouvernements étrangers. Elle fut rachetée par TRW, dont l’un des dirigeants est Robert Gates, ancien directeur de la CIA de Bush père, au fameux fonds d’investissement Carlyle qui compte justement parmi ses actionnaires Bush père et la famille Bin Laden. Les experts de Vinell encadrent depuis 1975 la garde nationale saoudienne, le principal bras armé du pays. BDN, une autre filiale de TRW- Northrop Gruman, également possédée auparavant par Carlyle, emploie personnes et assure l’entraînement, la logistique et le traitement des renseignements pour l’armée de terre et les forces aériennes saoudiennes. Elle a notamment fourni spécialistes qui assurent la maintenance de la flotte de FI5 achetés par le régime de Riyad. Vinell et BDN sont étroitement liés à la CIA. Quant à Booz-Hamilton, qui supervise le personnel du collège militaire d’Arabie Saoudite, il a obtenu en mai 2003, selon Consultant News et Navy Weeks Report, un nouveau contrat du gouvernement saoudien pour des activités de conseil sur les problèmes navals. Cet accord porte sur un montant de 7,9 millions de dollars et prévoit plusieurs options qui pourraient le porter à 95,3 millions de dollars. En août 2002, Booz-Hamilton a engagé Dale Watson, un choix en apparence surprenant. M. Watson était jusqu’à cette date le responsable du contre- terrorisme au FBI, en charge de toutes les enquêtes sur les attentats du 11 septembre. Selon un membre de l’agence qui a travaillé a ses côtés, « Watson durant cette période s’est scrupuleusement conformé aux directives émanant de l’administration Bush et il a tout fait pour qu’aucune piste ne remonte jusqu’à l’Arabie Saoudite ». Il y a enfin le mystère Bin Laden, évaporé, impossible à localiser : une fable à laquelle personne ne croit dans le monde du renseignement. Les photos prises par les satellites espions du NRO sont si détaillées qu’il est impossible aux yeux des experts que le chef d’Al Qaeda ait pu leur échapper, « même s’il vit enfoui sous terre depuis trois ans », me déclare un spécialiste. James Banford évoque les multiples conversations de Bin Laden captées avant le 11 septembre par la NSA et utilisées par les responsables de l’agence pour impressionner leurs visiteurs de marque. Ils pouvaient entendre le chef d’Al Qaeda parlant avec sa mère ou avec son adjoint, l’Egyptien Al Zawahiri.
Comment enfin croire que la NSA ne puisse repérer Bin Laden, alors que trente-sept ans plus tôt, disposant de moyens beaucoup plus rudimentaires, elle avait retrouvé la trace du Che pourtant caché, lui aussi, dans une région montagneuse, difficile d’accès. Une situation à maints égards identique.
Au début de
l’été 1967 des agents appartenant au service des opérations
spéciales de la CIA apportèrent leur concours à l’armée bolivienne
lancée sur les traces du Che. On savait que celui-ci, parti de La
Havane, était arrivé à La Paz en novembre 1966. Il avait transité
par Prague, Francfort, Sâo Paulo sous la fausse identité d’un
commerçant uruguayen au crâne un peu chauve, grisonnant et portant
des lunettes d’écaille, image sensiblement différente de celle du
révolutionnaire charis- matique. Quelques mois plus tard, il était
clair qu’il avait pris la direction d’un mouvement de guérilla dans
la province méridionale du pays, une zone extrêmement accidentée.
Abattre Guevara devint pour le régime militaire bolivien une
priorité. Les unités de Rangers formés par des instructeurs
américains et conseillés par des spécialistes de la CIA infligeront
plusieurs défaites à la guérilla. Mais le Che restait introuvable.
L’élément qui devait permettre sa capture fut l’interception de ses
communications radio, malgré une faible puissance d’émission, par
un satellite espion de la NSA. L’opération baptisée Direction Finding permit une localisation si précise
que trois jours suffirent, après que les renseignements eurent été
transmis à La Paz, pour que Guevara fut blessé et capturé non loin
du petit village montagnard de La Higuera. Les conseillers de la
CIA auprès des autorités boliviennes tentèrent de le ramener vivant
afin de le soumettre à un interrogatoire approfondi. Le président
bolivien, le général Barrientos, se montra inflexible ; il
redoutait que l’annonce de sa capture ne déclenchât à travers le
pays des troubles que son gouvernement serait incapable de
contrôler. L’ordre définitif arriva le lendemain matin : le
prisonnier devait être abattu sur place.
Comparé à Guevara, Ousama Bin Laden doit être considéré comme le
fugitif le plus inexplicablement chanceux de la planète. En
1967, le Che n’était pas une cible prioritaire pour les
Etats-Unis et pourtant une NSA encore embryonnaire l’avait aisément
repéré. Les montagnes afghanes ne sont pas un refuge plus sûr que
celles de Bolivie. Pourtant, le terroriste le plus recherché de la
planète, dont la capture est présentée par l’administration Bush
comme sa priorité numéro un, tient en échec les satellites et les
stations d’écoute, bref le système d’espionnage le plus sophistiqué
qui ait jamais été élaboré. Une création orwellienne épiant le
monde entier et sur laquelle, pour paraphraser la for-mule sur
l’empire de Charles Quint, « le soleil ne se couche jamais ».
Ce fut la moins spectaculaire mais la plus
surprenante des « exfiltrations ».
Après le 11 septembre, alors que le ciel américain était totalement
interdit de vol, plusieurs jets ont pu survoler le territoire des
Etats-Unis avec à leur bord des membres ou des proches de la
famille royale saoudienne et vingt- quatre membres de la famille
Bin Laden. Au total personnes. Ces appareils empruntèrent les
aéroports de Los Angeles, Washington, Houston, Cleveland, Tampa,
Lexington, Kentucky, Newark et Boston. « Nous étions plongés dans
le pire acte terroriste jamais commis dans l’histoire du pays,
déclare Tom Kinton, directeur de l’aéroport Logan à Boston, et nous
assistions à l’évacuation des Bin Laden. »
Qui donna le feu vert ? Le Département d’Etat affirme n’avoir joué
aucun rôle, le porte-parole du FBI déclare que le bureau n’avait ni
le pouvoir ni l’autorité de prendre cette décision. La Maison
Blanche, quant à elle, refusa de répondre aux questions, mais il
aurait été impossible qu’une telle opération pût se dérouler sans
son autorisation. Deux exemples : parmi les appareils utilisés pour
ce ramassage, il y avait un DC8 appartenant au président gabonais,
Omar Bongo ; par ailleurs, le 13 septembre, alors même que la
FAA (Fédéral Aviation Administration) maintenait l’inter-
diction de vol pour les 200 000 avions privés, un Lear- jet décolla
de Tampa, en Floride, pour Lexington dans le Kentucky, avec à son
bord une dizaine de personna- lités saoudiennes. Au même moment,
des avions de chasse décollaient pour intercepter et forcer à
l’atterrissage trois appareils qui violaient l’interdiction. Les
consignes étaient si drastiques qu’un avion acheminant des organes
humains destinés à des transplantations fut contraint de se poser
en catastrophe. L’homme qui coordonnait l’évacuation des Saoudiens
était Dale Watson, le chef du contre-terrorisme au FBI, qui tra-
vaille désormais pour l’entreprise Booz-Hamilton, étroitement liée
aux intérêts saoudiens. Les membres de son équipe chaperonnaient
les Saoudiens, assurant leur transfert alors qu’ils auraient dû
être mobilisés à plein temps par l’enquête sur les attentats.
L’ambassadeur d’Arabie à Washington, Bandar Bin Sultan, surnommé en
raison des liens étroits qu’il entretenait avec le président
américain et sa famille « Bush Sultan », avait rencontré l’hôte de
la Maison Blanche le 13 septembre pour, officiellement, lui faire
part de ses inquiétudes quant aux représailles dont pourraient être
victimes les Saoudiens présents sur le sol américain et obtenir
leur départ rapide pour le royaume. Immédiatement après les
attentats, un des frères d’Ousama Bin Laden avait appelé, affolé,
l’ambassade saoudienne, qui l’avait logé dans une suite de l’hôtel
Watergate, à Washington, avec pour consigne de ne pas ouvrir sa
porte.
Quand le Learjet venant de Tampa se posa le 13 sep- tembre sur l’aéroport dans le Kentucky, ce fut à proxi- mité d’un Boeing 747 aux couleurs de la Saudi Arabian Airlines, immobilisé sur le tarmac. Un homme était déjà installé à bord du Jumbo Jet. Il s’agissait d’un neveu du roi Fahd, le prince Ahmed Bin Salman bin Abdul- Aziz. Agé de 43 ans, fils du gouverneur de Riyad connu pour ses opinions islamistes intégristes, Ahmed Bin Salman était un entrepreneur prospère, à la tête du plus grand groupe de presse saoudien… Amateur de courses, son écurie remporta en 2002 le célèbre Derby du Kentucky, le prince était venu acquérir des chevaux. A l’annonce des attentats il déclara : « Je suis un homme d’affaires, je n’ai rien à voir avec ce qui vient d’arriver. Je me sens aussi mal que n’importe quel Américain. » Le lendemain, il acheta deux pur-sang pour un montant de 1,2 million de dollars.
Ahmed Bin Salman, comme les 139 autres Saoudiens embarqués à bord du 747, fit escale à Boston. Plusieurs membres de la famille Bin Laden y résidaient ou poursuivaient leurs études. La famille d’Ousama finançait à l’université Harvard un centre d’études islamiques à hauteur de 2 millions de dollars. Dans une lettre adressée au président Bush pour réclamer l’ouverture d’une enquête, le sénateur Charles E. Schumer 1 écrivit : « Quelle qu’en soit la raison, il apparaît que ces Saoudiens ont obtenu un laissez-passer du gouvernement américain, et ce en dépit de leur connaissance potentielle des événements du 11 septembre. Autoriser 140 Saoudiens à quitter le territoire des Etats-Unis sans interrogatoire du FBI, malgré leurs liens potentiels avec les attaques terroristes, est clairement un éclatant échec dans l’enquête. Il s’agit d’un autre exemple des privilèges affectueux que nous octroyons aux Saoudiens. C’est presque comme si nous voulions éviter de connaître les liens qui pourraient exister [entre ces hommes et les attentats]. » Dale Wat- son, l’équivoque chef du contre-terrorisme au FBI, fournit une réponse embarrassée : « Il n’y avait aucune raison de mener des discussions ou des interrogatoires approfondis [avec ces personnalités]. »
1. Sénateur démocrate de l’Etat de New York depuis 1998.
L ‘énigme Zubaydah
L’affaire, déjà suffisamment surprenante,
connut un rebondissement inattendu le 28 mars 2002 à 2 heures du
matin, lorsque les forces d’élite pakistanaises, épaulées par des
hommes du FBI, encerclèrent une maison de deux étages à Fayçal
City, une banlieue de Faisalabad, une ville industrielle située
dans l’ouest du Pakistan. Un appel téléphonique provenant du
Pakistan et intercepté par le NSA avait permis de localiser le
lieu. Pendant la préparation de l’assaut, le NRO transmettait en
direct au quartier général de la CIA des images infrarouges
provenant d’un de ses satellites, qui permettaient d’évaluer les
mouvements et le nombre de personnes présentes dans
l’habitation.
A 4 heures du matin, l’attaque fut déclenchée et minutes plus tard
35 Pakistanais et 27 étrangers étaient neutralisés. Parmi eux on
comptait quatre blessés. L’un d’eux fut rapidement identifié par un
officier des services secrets pakistanais qui l’avait rencontré
auparavant. Il s’agissait d’Abu Zubaydah, le chef des opérations
d’Al Qaeda, un des responsables les plus recherchés de
l’organisation. La trajectoire de Zubaydah épousait la naissance et
la trajectoire d’Al Qaeda. Né en Arabie Saoudite, il avait grandi
dans la bande de Gaza où il était devenu un sympathisant du Hamas
avant d’être recruté par le futur bras droit de Bin Laden, le
médecin égyptien Al Zawahiri, qui dirigeait le Djihad islamique
égyptien qui fusionna ensuite avec Al Qaeda.
Selon plusieurs sources Zubaydah avait coordonné l’attaque à
Aden contre le navire américain USS Cole
et la préparation d’attentats à l’aéroport de Los Angeles qui
prévoyaient l’explosion en plein vol, le 1er janvier 2000, d’une
dizaine d’avions de ligne. Il avait également dirigé les camps d’Al
Qaeda dans l’est de l’Afghanistan, dont le site de Tora Bora, où
des milliers de volontaires musulmans s’entraînaient à de futures
opérations terroristes. Alors que son mentor Ousama Bin Laden
continuait de passer superbement entre les mailles des filets
tendus, Zubaydah, comme Guevara, était tombé, victime de la
capacité d’interception de la NSA qui avait localisé ses appels par
téléphone satellite. Les Pakistanais, soupçonnés de se livrer à un
double jeu permanent, donnaient ainsi satisfaction aux Américains.
L’arrestation de Zubaydah me faisait penser à la définition pleine
d’humour de William Colby, décrivant les purges qui en 1974 avaient
touché la CIA : « On a fait dégringoler les singes qui étaient dans
les branches mais on n’a pas coupé les grands arbres. » Bin Laden
et Al Zawahiri restaient en effet introuvables et la capacité de
nuisance d’Al Qaeda ne semblait pas durablement altérée.
Zubaydah fut d’abord conduit à proximité
d’Islama- bad, la capitale du Pakistan, dans un lieu spécialement
aménagé par la CIA. Trois jours plus tard, son identité vérifiée et
son état de santé à peu près stabilisé, il fut placé à bord d’un
avion militaire qui décolla pour l’Af- ghanistan. La CIA disposait
sur la base militaire de Bagram, à côté de l’aéroport de Kaboul,
d’un centre d’interrogatoire ironiquement surnommé Hôtel Cali - fornie. Les
spécialistes américains, rompus à toutes les techniques
d’interrogatoire, n’auraient pourtant jamais imaginé ce que
Zubaydah allait révéler.
L’enquêteur Gerald Posner, qui a eu accès à deux sources, l’une
émanant de la CIA, l’autre d’un « responsable de haut niveau de
l’exécutif américain », en rapporte le déroulement. La CIA
avait aménagé un faux décor pour que Zubaydah croie qu’il
avait été transféré en Arabie Saoudite dans un hôpital militaire.
Soumis à plusieurs injections de sodium penthotal, Zubaydah vit
entrer dans la pièce deux hommes portant des uniformes saoudiens
qui commencèrent à l’interroger. Il s’agissait en réalité de deux
Arabes américains appartenant aux forces spéciales. Quand il les
aperçut, selon Posner, le responsable d’Al Qaeda ne manifesta «
aucune crainte mais poussa un profond soupir de soulagement ». Il
redoutait d’être torturé puis tué par les Américains et il
communiqua spontanément, de mémoire, le téléphone du domicile ainsi
que le portable d’un membre de la famille royale en ajoutant : «
Appelez-le, il vous dira ce que vous devez faire. » Les Américains
vérifièrent. Les deux numéros étaient ceux du prince Ahmed Bin
Salman Bin Abdul-Aziz, le propriétaire d’écurie de course qui avait
été secrètement rapatrié du Kentucky le 11 septembre.
Des morts inexpliquées
Selon les enquêteurs, Zubaydah cherchait
uniquement à brouiller les cartes en lâchant une fausse information
destinée à les égarer. La CIA estimait que le prince, neveu du roi,
avait le profil du mauvais client. Diplômé de l’université de
Californie, extrêmement connu en Occident dans les milieux
d’affaires, il offrait le visage avenant d’un homme totalement
éloigné de tout engagement islamiste radical.
Zubaydah fut privé de sommeil, de traitements contre la douleur.
Les deux Arabes américains lui déclarèrent qu’il avait menti, que
les numéros fournis étaient faux et qu’il risquait d’être exécuté
pour avoir tenté de compromettre un membre de la famille
royale régnante. Zubaydah se lança alors dans un monologue
de dix minutes qui allait révéler une vérité effarante. Il
voulait absolument convaincre ses interlocuteurs de la véracité de
ses propos et éviter de retomber entre les mains des
Américains.
Selon Gerald Posner, il livra plusieurs noms : outre celui du prince Ahmed Bin Salman, il y avait son cousin le prince Sultan Bin Fayçal Bin Saoud, âgé de 41 ans, le prince Fahd Bin Turki Bin Saoud Al Kabir, ainsi que l’ancien chef des services secrets saoudiens, le prince Turki Ibn Fayçal, fils de l’ancien roi Fayçal. Il mentionna un cinquième nom, celui du responsable de l’armée de l’air pakistanaise, le maréchal Mir. Il ajouta que le «prince Ahmed et le maréchal Mir savaient qu’une attaque était programmée pour le 11 septembre sur le sol américain. Ils ne pouvaient l’empêcher ou avertir les Américains, précisa-t-il, parce qu’ils ignoraient où l’attaque aurait lieu et sa nature ». Il révéla également qu’il était présent aux côtés de Bin Laden, en 1996, quand celui-ci avait passé un accord avec le maréchal Mir, lié à l’ISI, le tout-puissant service secret pakistanais, un accord qui prévoyait que l’ISI fournirait armes, munitions et protection à Bin Laden et Al Qaeda. Zubaydah était également présent lors des nombreuses rencontres qui avaient eu lieu au Pakistan et en Afghanistan entre Ousama Bin Laden et le prince Turki, le chef des services secrets saoudiens. Il représentait Al Qaeda durant l’été 1998, lors d’une réunion à Kandahar entre le prince Turki et les responsables talibans. Le Saoudien les avait assurés de l’aide de son pays et précisé qu’il ne réclamerait jamais l’extradition de Bin Laden, aussi longtemps qu’Ai Qaeda mènerait ses actions hors du royaume. Zubaydah conclut en indiquant que les financements destinés à Al Qaeda transitaient par plusieurs intermédiaires dont des membres de la famille royale. En plus du prince Ahmed, il s’agissait des noms qu’il avait cités au début.
En apportant un éclairage aussi cru sur cette
alliance clandestine tissée par des responsables pakistanais et
saoudiens avec la mouvance terroriste d’Ousama Bin Laden, Zubaydah
ne pouvait qu’embarrasser Washing- ton. Quand les informations de
Posner furent publiées, un communiqué officiel diffusé par les
autorités améri- caines affirma que « ces assertions, après
vérification, étaient fausses et malveillantes ». Selon Posner, «
l’ad- ministration Bush avait décidé qu’il était hors de ques- tion
de créer un incident international et tendre les relations avec des
alliés régionaux qui jouaient un rôle critique tant dans la guerre
en Afghanistan que dans la préparation d’une intervention militaire
en Irak ». Les responsables saoudiens ne livrèrent aucun
commentaire mais quatre mois après les aveux de Zubaydah, les trois
princes dont il avait révélé les noms
moururent inexplicablement à quelques jours d’intervalle.
Le prince Ahmed Bin Salman d’une crise cardiaque dans son lit, à 43
ans, alors qu’il séjournait à l’hôpital de Riyad après une
opération bénigne. Le jour suivant, le prince Sultan Bin Faisal Bin
Turki, 41 ans, fut tué dans un accident de la circulation sur la
route entre Djedda et Riyad, alors qu’il se rendait aux obsèques de
son cousin. Une semaine plus tard le prince Fahd Bin Turki Bin
Saoud Al Kabir, âgé de 25 ans, fut retrouvé mort dans la province
de Remaah à 77 kilomètres à l’est de Riyad. Un communiqué officiel
émanant de la Saudi Royal Court annonça sa disparition en précisant
que le prince, voyageant durant la période la plus chaude de l’été,
était « mort de soif».