Ávez-vous l'impression que cette destruction dont vous parlez va arriver demain, ou l'année prochaines
- Non, monsieur le gouverneur, je sais que cela n'arrivera que dans un peu moins de cinq mille ans.
- Vous savez donc que votre père aura disparu depuis longtemps, ainsi que votre mère, vous et moi. Et quand nous aurons tous disparu, il restera encore presque cinq mille ans avant la destruction de la Terre et, peut-
être, des autres planètes du système solaire... si destruction il y a, ce qui n'est pas certain.
- C'est l'idée que cela puisse arriver, monsieur le gouverneur.
- Votre mère a d˚ vous dire que longtemps avant cette date les habitants du système solaire prendront conscience de... de la menace à laquelle vous faites allusion, et qu'ils s'en occuperont comme ils voudront. Et pourquoi se lamenter sur la destruction d'une planète? Tous les mondes auront une fin. Même sans collision cosmique, toute étoile passe obligatoirement par le stade de géante rouge et détruit ses planètes. Tous les corps humains meurent forcément un jour et il en va de même pour les corps célestes. La vie planétaire dure un peu plus longtemps, c'est tout. Comprenez-vous cela, mon enfant?
- Oui, répondit Marlène d'un air grave. J'entretiens de bonnes relations avec mon ordinateur. ª
(Je l'aurais parié, pensa Pitt, et puis - mais trop tard - il essaya de réprimer le petit sourire sardonique qui avait éclos sur son visage. Elle s'en était problablement servi pour décrypter son attitude.) Il dit avec fermeté : Álors, venons-en au terme de notre entretien.
Parler de destruction, c'est stupide, et même si cela ne l'était pas, cette affaire ne vous concerne pas, et il ne faut plus jamais en reparler, sinon vous vous attirerez des ennuis, et votre mère aussi.
- Nous n'en sommes pas encore à la fin de notre conversation, monsieur le gouverneur. ª
Pitt sentit qu'il perdait patience, mais il dit très calmement : Ćhère Miss Fisher, quand votre gouverneur dit qu'un entretien est terminé, il l'est... quoi que vous puissiez penser. ª
Il se leva à demi, mais Marlène resta assise.. ´ Parce que je veux vous offrir quelque chose qui vous fera grand plaisir.
- quoi?
- Un moyen de vous débarrasser de ma mère. ª
Pitt retomba dans son fauteuil, réellement ébahi. ´ que voulez-vous dire ?
- Si vous m'écoutez, vous le saurez. Ma mère ne peut pas vivre comme cela.
Elle s'inquiète pour la Terre et... et elle pense parfois à mon père. Elle croit que Némésis sera l'instrument du ch‚timent qui va s'abattre sur le système solaire et puisqu'elle a baptisé l'étoile ellemême, elle se sent responsable. C'est une personne émotive, monsieur le gouverneur.
- Vous l'avez remarqué, hein?
- Et elle vous agace. Elle vous rappelle de temps en temps des sujets qui lui tiennent à coeur et dont vous n'avez pas envie d'entendre parler, aussi vous refusez de la recevoir et vous souhaitez qu'elle s'en aille. Vous pouvez l'éloigner, monsieur le gouverneur.
- Vraiment? Nous avons une autre station. Dois-je l'envoyer sur Rotor Deux?
- Non. Envoyez-la sur Erythro.
- Erythro? Mais pourquoi là-bas? Juste parce que j'ai envie de me débarrasser d'elle?
- Cela, c'est votre motif. Ce n'est pas le mien. Je veux qu'elle soit sur Erythro parce qu'elle ne peut pas vraiment travailler à l'Observatoire.
Les appareils sont constamment en service et elle sent qu'on la surveille.
Elle sait qu'elle vous importune. Et puis, Rotor n'est pas un bon endroit pour effectuer des mesures précises. Notre colonie tourne trop rapidement et trop irrégulièrement.
- Vous avez mis le doigt dessus. Est-ce votre mère qui vous a expliqué
cela? Non, vous ne lui en avez pas parlé. Elle ne vous l'a pas dit explicitement, n'est-ce pas? Seulement indirectement.
-
Oui, monsieur le gouverneur. Et aussi mon ordinateur.
-
Celui avec lequel vous entretenez de bons rapports?
-
Oui, monsieur le gouverneur.
-
Et vous pensez qu'elle sera mieux pour travailler sur Erythro?
- Oui. C'est une base plus stable et elle pourra faire des mesures qui la convaincront que le système solaire survivra. Et même si elle découvre le contraire, cela lui prendra un certain temps durant lequel vous serez débarrassé d'elle.
- Je vois que vous aussi, vous voulez vous débarrasser d'elle, hein? - Pas du tout, monsieur le gouverneur, répliqua Marlène avec sangfroid. Je partirai avec elle. Vous serez aussi débarrassé de moi, ce qui vous fera encore plus plaisir.
- qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai aussi envie de vous éloigner? -
Marlène le fixa d'un air sombre, sans cligner des yeux. ´ Parce que vous savez que je n9ai aucun mal à interpréter vos sentiments cachés. ª
Brusquement Pitt eut, en effet, désespérément envie de se débarrasser de ce monstre. ´ Laissez-moi y réfléchir ª, dit-il et il tourna la tête. Il sentait que c'était enfantin, mais il ne voulait pas que cette horrible gamine lise sur son visage comme dans un livre ouvert, ce qu'il était pour elle.
Après tout, c'était vrai. Maintenant, il voulait se débarrasser de la mère et de la fille. Il avait même pensé à exiler Insigna sur Erythro. Mais elle n'avait guère envie de partir, cela aurait fait une histoire pas possible et il n'avait pas le courage de l'affronter. Mais sa fille lui avait trouvé une bonne raison d'aller sur Erythro, et cela changeait tout.
Śi votre mère a vraiment envie de... commença-t-il lentement. - Ce n'est pas qu'elle en a envie, monsieur le gouverneur. Elle ne m'en a pas parlé
et il se peut qu'elle n'y ait même pas pensé, mais elle aura envie d'y aller. Je le sais. Faites-moi confiance. - Ai-je le choix? Et vous voulez y partir aussi? - J'en ai très envie, monsieur le gouverneur. - Alors, je vais arranger cela tout de suite. Etes-vous satisfaite? - Oui, monsieur le gouverneur.
- Alors, pouvons-nous, maintenant, considérer que cet entretien est terminé? ª
Marlène se leva et inclina la tête en un salut dépourvu de gr‚ce, mais qui se voulait probablement respectueux. ´ Merci, monsieur le gouverneur. ª
Elle lui tourna le dos et sortit; Pitt attendit plusieurs minutes après qu'elle eut disparu pour oser détendre son visage endolori par la tension qu'il lui avait imposé.
Il ne fallait surtout pas qu'elle puisse déduire de ce qu'il disait, exprimait ou faisait, ce que lui, et personne d'autre, savait sur Erythro.
Chapitre 1 1
L'orbite
Le moment de tranquillité avait pris fin. Tout à fait arbitrairement, Pitt annula ses rendez-vous de l'après-midi. Il avait besoin de temps pour réfléchir.
Il voulait surtout penser à Marlène.
Sa mère, Eugenia Insigna Fisher, posait problème, et cela n'avait fait qu'empirer depuis douze ans. Elle prenait les choses trop à coeur et s'emballait facilement. Cependant, c'était un être humain; on pouvait la mener et la contrôler; on pouvait l'enfermer entre es murs confortables de la logique; et même si parfois elle se débattait un peu, on arrivait à l'y maintenir.
Il n'en allait pas de même de Marlène. C'était un monstre, et Pitt se félicitait qu'elle se soit dévoilée aussi étourdiment, juste pour aider sa mère en une circons ance banale. Mais elle manquait d'expérience, et de cette sagesse qui aurait d˚ la pousser à cacher ses capacités jusqu'à ce qu'elle puisse les utiliser d'une façon vraiment dévastatrice.
Elle deviendrait plus dangereuse en grandissant; il fallait l'arrêter dans son élan. Ce serait l'oeuvre d'un autre monstre: Erythro.
Pitt s'attribuait le mérite d'avoir, dès le début, reconnu que cette planète était un monstre. Elle aussi avait une physionomie qu'on pouvait déchiffrer... le reflet de la lumière sanglante de son étoile lui donnait une expression sinistre et menaçante.
quand ils atteignirent la ceinture d'astéroÔdes, à cent cinquante millions de kilomètres de l'orbite que Mégas et Erythro parcouraient autour de Némésis, Pitt dit, plein de confiance: Árrêtons-nous là. ª Il ne s'attendait pas à des difficultés. Sa décision était tellement rationnelle. Némésis rayonnait peu de chaleur et de lumière. Cela importait peu puisque Rotor fonctionnait à la micro-fusion. C'était même un avantage. Et faible comme elle l'était, pas de danger que cette lumière rouge pèse sur le coeur, assombrisse l'esprit et fasse frissonner l'‚me.
Et puis, dans la ceinture d'astéroÔdes, les effets gravitationnels de Némésis et de Mégas restaient faibles et toute manoeuvre serait, en conséquence, moins co˚teuse en énergie. On pourrait facilement exploiter les gisements des planétoÔdes et, vu la faible lumière de Némésis, ils devaient comporter beaucoup de corps volatiles.
L'idéal!
Pourtant, les Rotoriens exprimèrent clairement, à une écrasante majorité, leur désir de placer la station en orbite autour d'Erythro. Pitt s'évertua à souligner qu'ils baigneraient dans une lumière rouge fortement déprimante, qu'ils seraient soumis à l'attraction de Mégas autant qu'à
celle d'Erythro et qu'il leur faudrait peut-être aller chercher les matières premières dans les astéroÔdes.
Pitt en discuta rageusement avec Tambor Brossen, qui l'avait précédé dans la fonction de gouverneur. Cet homme un peu fatigué était plus à l'aise dans son nouveau rôle de vieil homme d'…tat que dans son ancienne charge.
(Il disait, paraît-il, qu'à l'inverse de Pitt, il n'éprouvait aucun plaisir à prendre des décisions.)
L'importance que Pitt accordait à l'emplacement de la colonie amusait Brossen; il ne le montrait pas, mais cela se lisait dans ses yeux. ´
Pourquoi, Janus, voulez-vous absolument dresser les Rotoriens à se ranger toujours à votre point de vue? Laissez-les agir un peu à leur gré; ils seront d'autant plus prêts à vous céder en d'autres occasions. S'ils veulent graviter autour d'Erythro, laissez-les faire.
Mais c'est absurde, Tambor. Vous ne le voyez pas?
Bien s˚r que si. Je vois aussi que Rotor a été, toute sa vie, en orbite autour d'un monde assez grand. Cela plaisait aux Rotoriens et c'est ce qu'ils veulent de nouveau.
- Nous étions en orbite autour de la Terre. Erythro n'est pas la Terre; elle ne lui ressemble en rien.
- C'est une planète, et à peu près de la même taille que la Terre. Elle a des océans et des continents. Il y a de l'oxygène dans son atmosphère.
Nous pourrions parcourir des milliers d'années-lumière avant de trouver un monde qui ressemble autant à la Terre. Croyez-moi, laissez-les faire. ª
Pitt avait suivi le conseil de Brossen, même si quelque chose en lui continuait à murmurer son désaccord. Rotor Deux aussi était en orbite autour d'Erythro, ainsi que les deux autres stations en construction. Bien entendu, on avait prévu d'installer des colonies dans la ceinture d'astéroÔdes, mais le public ne semblait guère pressé de réaliser ce projet.
Pitt considérait ce choix comme la plus grande erreur depuis la découverte de Némésis. Il aurait d˚ l'empêcher. Et cependant... cependant... aurait-
il pu contraindre les Rotoriens? Aurait-il d˚ en faire davantage? Jusqu'o˘
pouvait-il aller sans risquer de nouvelles élections et la destitution?
Le gros problème, c'était la nostalgie. Les gens avaient tendance à se tourner vers le passé et Pitt ne pouvait pas toujours les forcer à regarder vers l'avenir. Témoin Brossen...
Pitt l'avait vu sur son lit de mort, sept ans auparavant. Lui seul avait réussi à saisir ses dernières paroles. Brossen avait fait signe à Pitt de se pencher vers lui. Le vieil homme, s'agrippant faiblement à lui d'une main à la peau aussi sèche que du papier, avait chuchoté : Ćomme il était brillant, le Soleil de la Terre... ª Et il était mort.
Les Rotoriens ne pouvaient pas oublier combien le Soleil était brillant et combien la Terre était verte, la logique de Pitt les exaspérait et ils exigeaient que Rotor tourne autour d'une planète absolument pas verte gravitant autour d'un soleil qui ne brillait pas davantage.
D'o˘ un retard de dix ans. Ils auraient gagné dix ans sur leur programme de développement s'ils s'étaient installés dans la ceinture d'astérdfdes.
Pitt en était convaincu.
C'était assez pour exaspérer Pitt, mais Erythro recelait bien d'autres sujets de mécontentement.
Chapitre 12
Colère
20
Il y avait quelque chose de bizarre dans la destination de Rotor et Crile Fisher en avait donné le premier indice à la Terre; ce fut encore lui qui fournit le second.
Cela faisait deux ans qu'il était revenu sur sa planète et Rotor p‚lissait peu à peu dans son esprit. Le souvenir d'Eugenia Insigna le gênait plutôt (qu'avait-il éprouvé pour elle?), mais celui de Marlène le remplissait toujours d'amertume. Il ne pouvait pas la dissocier de Roseanne. La petite fille d'un an et la soeur de dix-sept ans se fondaient, dans sa mémoire, pour ne plus former qu'un seul personnage.
La vie n'était pas pénible pour lui. Il touchait une généreuse pension.
On lui avait trouvé du travail, un poste administratif o˘ il n'avait aucune décision importante à prendre. On lui avait pardonné, du moins en partie, pensait-il, parce qu'il s'était souvenu de cette remarque d'Eugenia : Śi tu comprenais o˘ nous allons... ª Cependant, il se sentait toujours sous surveillance, et cela commençait à le contrarier.
Garand Wyler apparaissait de temps à autre, toujours amical, toujours inquisiteur. Aujourd'hui, il venait d'arriver et, comme d'habitude, il avait mis Rotor sur le tapis. Fisher fit la grimace. Ćela fait presque deux ans. qu'est-ce que vous voulez de moi, tous? ª
Wyler secoua la tête. ´ Je l'ignore moi-même, Crile. Tout ce que nous avons, c'est cette remarque de ta femme. Ce n'est pas suffisant. Elle a s˚rement dit autre chose durant les années que tu as passées avec elle.
Prenons la conversation que vous avez eue; vous vous renvoyiez la balle.
Il n'y a rien d'autre à en dire?
C'est la cinquième fois que tu me demandes cela. On m'a interrogé. On m'a hypnotisé. On a sondé mon esprit. On m'a pressé comme un citron, et je n'ai rien à d'ire. Laissez-moi tranquille et trouvez quelqu'un d'autre à questionner. Ou remettez-moi au travail. Il y a des centaines de colonies là-haut, avec des amis qui se confient l'un à l'autre et des ennemis qui s'épient. qui sait ce que l'un d'eux sait sans savoir qu'il le sait?
- Je dois t'avouer, mon vieux, que nous avons mené une enquête dans cette direction et que nous nous concentrons aussi sur la Grande Sonde. Il va sans dire que Rotor a d˚ découvrir quelque chose que nous ignorons. Nous n'avons jamais envoyé ce genre de sonde spatiale. Aucune autre colonie non plus. Seul Rotor avait la capacité de le faire. Ce q ' ue Rotor a découvert doit figurer dans les données recueillies par la Grande Sondé.
- Bien. Cherchez. Il doit y en avoir assez pour vous garder occupés pendant des années. quant à moi, laissez-moi tranquille. Tous.
- C'est vrai qu'il y,en a assez pour nous garder occupés pendant des années. Rotor a livré beaucoup de données dans le cadre du Pacte de Transparence scientifique. En particulier, nous avons leurs photographies stellaires dans toute la gamme des longueurs d'onde. Les caméras de la Grande Sonde étaient capables de photographier presque toutes les régions du ciel et nous les avons étudiées en détail sans rien trouver d'intéressant.
- Rien?
- Jusqu'ici, rien, mais, comme tu dis, nous pouvons continuer à les étudier pendant des années. Bien s˚r, nous avons trouvé un grand nombre de choses qui ont ravi les astronomes. Ils sont heureux de travailler dessus, mais il n'y a pas la moindre trace de quelque chose qui puisse nous aider à
deviner o˘ ils sont partis. Pas jusqu'ici. J'en déduis, par exemple, que rien, là-dedans, ne peut faire penser qu'il y a des planètes en orbite autour de l'une ou l'autre des étoiles du système d'Alpha du Centaure. Ni qu'il existe, dans le voisinage, des étoiles de type solaire que nous ne connaissions pas. Personnellement, je n'espère pas trouver grand-chose.
qu'est-ce que la Grande Sonde aurait pu voir qui ne soit pas visible du système solaire? Elle n'est allée qu'à deux ou trois mois-lumière d'ici.
Cela ne fait pas une grande différence. Cependant, certains pensent que Rotor a d˚ découvrir quelque chose, et très vite. Ce qui nous ramène à
toi.
- Pourquoi moi?
- Parce que ton ex-femme était à la tête du programme de la Grande Sonde.
- Pas vraiment. Elle est devenue astronome en chef après que les données ont été recueillies.
- Mais elle en faisait partie avant. Elle ne t'a jamais parlé d'une découverte qu'ils auraient faite gr‚ce à la Grande Sonde?
- Pas un mot. Attends, tu as dit que les caméras de la Grande Sonde étaient capables de photographier presque toutes les régions du ciel. -
Oui.
- «a fait combien, ´ presque toutes les régions ª?
- Je n'ai pas les chiffres exacts. Mais je pense que c'est au moins quatre-vingt-dix pour cent.
- Ou plus?
- Peut-être plus.
- Je me demande...
- quoi?
-
Sur Rotor, nous avions un type nommé Pitt qui dirigeait tout.
-
Ce n'est pas un fait nouveau.
- Mais je crois savoir comment il opérait. Il distribuait les données de la Grande Sonde au compte-gouttes, en respectant le Pacte de Transparence scientifique, mais tout juste. Ce qui fait que, lorsque Rotor est parti, il devait rester une partie des données - dix pour cent, ou moins qu'il n'avait pas eu le temps de vous donner. Et ce pourrait être les dix pour cent de données importantes.
-
Tu veux dire la partie qui nous dirait o˘ Rotor est parti?
-
Peut-être bien.
-
Seulement nous ne l'avons pas eue.
-
Si, vous l'avez.
-
qu'est-ce qui te fait dire ça?
-
Tout à l'heure, tu te demandais pourquoi vous auriez espéré voir quelque chose dans les photos de la Grande Sonde qu'on n'aurait pas pu voir du système solaire. Alors, pourquoi perdre votre temps sur ce qu'ils vous ont donné? Dressez la carte de la région du ciel sur laquelle ils ne vous ont rien donné et étudiez-la sur vos propres cartes. Demandez-vous s'il n'y a pas là quelque chose qui pourrait paraître différent sur la carte de la Grande Sonde... et pour quelle raison. Moi, c'est ce que je ferais. ª
Sa voix s'était élevée et il cria : ´ Retourne là-bas. Dis-leur de regarder la partie du ciel qu'ils n'ont pas. ª
Wyler dit pensivement - Ć'est dingue.
- Non. C'est parfaitement logique. Trouvez quelqu'un au Bureau qui sache se servir de sa cervelle et vous aboutirez peut-être quelque part. - On va voir. ª Il tendit la main à Fisher. qui fit la grimace et ne la serra pas.
21
Il s'écoula plusieurs mois avant que Wyler réapparaisse et Fisher ne lui fit pas bon accueil. C'était son jour de congé et il lisait tranquillement. Fisher n'était pas de ces gens qui disent qu'un livre est une abomination du vingtième siècle, et que le visionnement est le seul acte civilisé. Il aimait tenir un livre et en tourner physiquement les pages, se perdre en pensée dans sa lecture ou même somnoler sans craindre de découvrir, en revenant à lui, qu'il avait raté cent pages de la bobine ou qu'elle s'était déroulée jusqu'au bout. Fisher pensait au contraire que le livre était le plus civilisé des deux modes de lecture. Il n'en était que plus mécontent d'avoir été tiré de son agréable léthargie.
´ Bon, qu'est-ce qu'il y a, Garand? ª dit-il de mauvaise gr‚ce.
Wyler ne perdit pas son sourire courtois. Il dit entre ses dents : Ńous l'avons trouvé, juste comme tu l'avais dit.
-
Trouvé quoi? ª dit Fisher qui avait tout oublié. Puis, comprenantde
quoi
parlait Wyler, il se h‚ta d'ajouter. Ńe me confie rien que je ne
sois
pas censé savoir. Je ne veux plus me colleter avec le Bureau.
-
Trop tard, Crile. Nous avons besoin de toi. Tanayama luimême
veut
te voir.
-
quand?
-
Dès que je pourrai t'amener là-bas.
-
Dans ce cas, dis-moi ce qui se passe. Je ne veux pas le rencontrer
sans être au courant.
- C'est ce que j'ai,l'intention de faire. Nous avons étudié toute la région du ciel sur laquelle nous n'avions aucune donnée de la Grande Sonde.
Apparemment, ceux qui ont fait cela se sont demandé: qu'est-ce que la caméra de la Grande Sonde pouvait repérer qu'un observatoire du système solaire était incapable de voir? La réponse évidente, c'était: un déplacement des étoiles les plus proches. Et les astronomes ont découvert une chose étonnante, qu'ils n'avaient pas prévue.
- Eh bien?
- Ils ont trouvé une étoile très peu visible avec une parallaxe de plus d'une seconde d'arc.
- Je ne suis pas astronome. qu'est-ce que cela a d'inhabituel? - Cela veut dire que l'étoile est moitié moins loin qu'Alpha du C taure.
- Tu as dit "très peu visible"? - Elle est derrière un petit nuage de poussière, m'a-t-on dit. …coute, si tu n'es pas astronome, ta femme, sur Rotor, l'était. Peut-être l'avaitelle découverte. Elle ne t'en a jamais paria? ª
Fisher secoua la tête. ´Pas un mot. Mi@ i3... - Oui?
- Durant les derniers mois, elle semblait pas mal excitée. - Tu ne t'es pas demandé pourquoi? - J'ai supposé que c'était à cause de l'imminence du départ. Elle avait très envie de partir et cela me rendait fou.
- A cause de ta fille? ª
Fisher approuva en hochant la tête.
´ L'excitation était peut-être due à l'…toile voisine. «a colle. C'était cela leur destination, bien entendu. Et si c'est ta femme qui l'a découverte, Rotor allait partir vers son étoile à elle. Ce qui expliquerait son excitation. Cela se tient, non?
- Peut-être. Je ne dis pas le contraire.
- Bon, alors. C'est à cause de cela que Tanayama veut te voir. Et il est en colère. Pas contre toi, apparemment, mais il est en colère. ª Un peu plus tard, ce même jour, Crile Fisher se retrouva au quartier général du Terrestrial Board of Inquiry, ou, comme l'appelaient ses membres, le Bureau.
Kattimoro Tanayama, qui le dirigeait depuis plus de trente ans, commençait à accuser son ‚ge. Les holographies qui le montraient (elles étaient rares) avaient été prises des années auparavant, quand sa chevelure était encore noire, son corps droit, son expression énergique.
Maintenant, ses cheveux étaient gris et son corps, légèrement courbé, semblait fragile. Il arriverait bientôt à l'‚ge o˘ il devrait envisager de se retirer, pensa Fisher, s'il avait l'intention de faire autre chose que de mourir à la t‚che. Fisher remarqua que ses yeux, entre leurs paupières bridées, étaient aussi vifs et intelligents que jamais.
Fisher avait un peu de mal à le comprendre. L'anglais était, sur Terre, aussi répandu qu'une langue puisse l'être, mais sous des formes variées, et l'anglais de Tanayama n'était pas celui d'Amérique du Nord auquel Fisher était habitué.
Éh bien, Fisher, votre travail sur Rotor nous a déçus. ª Fisher ne voyait aucune raison d'en discuter;'en tout cas, pas avec Tanayama.
Óui, monsieur le directeur, répondit-il d'une voix neutre. - Pourtant, vous avez peut-être encore des informations à nous donner. ª Fisher soupira en silence et dit : ´ J'ai subi d'innombrables interrogatoires.
- C'est ce qu'on m'a dit. Cependant, on ne vous a pas tout demandé et j'ai une question à laquelle je veux, moi, une réponse.
- Oui, monsieur le directeur.
- Pendant votre séjour sur Rotor, avez-vous remarqué quelque chose qui pouvait vous amener à croire que les dirigeants des Rotoriens détestaient la Terre?ª
Les sourcils de Fisher se haussèrent au maximum. ´ Détester? Il était clair que les habitants de Rotor, comme ceux de toutes les colonies, méprisaient la Terre, jugée comme décadente, brutale et violente. Mais détester?
Franchement, je ne crois pas qu'ils pensent assez à nous pour nous détester.
- Je parle de leurs dirigeants, pas de la multitude.
-
Moi aussi, monsieur le directeur. Mais de la haine, non.
-
Il n'y a pourtant pas d'autre explication.
- D'explication à quoi, monsieur le directeur? Si je peux me permettre de poser la question? ª
Tanayama leva brusquement les yeux sur lui (sa personnalité était si forte qu'on remarquait rarement sa petite taille). Śavez-vous que cette nouvelle étoile se dirige vers nous? Droit vers nous? ª
Fisher, stupéfait, se retourna vers Wyler, mais celui-ci, assis dans l'ombre, hors de la lumière du soleil entrant par la fenêtre, semblait regarder dans le vide.
Tanayama, qui était debout, reprit: Éh bien, asseyez-vous, Fisher, si cela peut vous aider à réfléchir. Je vais faire pareil. ª Il se percha sur le bord de son bureau, en laissant pendre ses courtes jambes. Ćonnaissiez-vous la trajectoire de cette étoile?
- Non, monsieur le directeur. Je n'en connaissais meme pas l'existence jusqu'à ce que l'agent Wyler m'en parle.
-
Vraiment? Elle était certainement connue sur Rotor.
-
Si oui, personne ne m'en a parlé.
- Votre femme était excitée et heureuse juste avant que Rotor parte. C'est ce que vous avez dit à l'agent Wyler. Pour quelle raison?
- L'agent Wyler pense que c'était peut-être parce qu'elle avait découvert cette étoile.
- Et peut-être connaissait-elle sa trajectoire et se réjouissait-elle à
l'idée de ce qui allait nous arriver.
- Je ne vois pas pourquoi cette idée l'aurait rendue heureuse, monsieur le directeur. Je dois vous dire que j'ignore toujours si elle connaissait la trajectoire de l'étoile, et même son existence. J'ignore si quelqu'un, sur Rotor, savait que cette étoile existait. ª
Tana ama le regarda pensivement, en se frottant légèrement le men-
, y
ton, comme pour soulager une petite démangeaison. ´ Je crois que les habitants de Rotor étaient tous des Euros, n'est-oe pas? ª
Les yeux de Fisher s'agrandirent. Il n'avait pas entendu ce mot depuis bien longtemps... surtout dans la bouche d'un fonctionnaire du gouvernement. Il se rappela le commentaire de Wyler sur Rotor, peu après son retour sur Terre: ´ Blanche-Neige ª. Il n'y avait pas attaché
d'importance, prenant cela pour un simple sarcasme.
Il dit avec ressentiment : ´ Je ne sais pas, monsieur le directeur. Je ne les ai pas étudiés. J'ignore quels étaient leurs ancêtres.
- Allons, Fisher. Vous n'aviez pas besoin de les étudier. Il suffisait de juger sur l'apparence. Durant votre séjour sur Rotor, avez-vous vu-un visage qui soit afro, mongo ou hindo? Avez-vous vu une peau noire? Un pli épicanthique? ª
Fisher explosa : ´ Monsieur le directeur, vous parlez comme au vingtième siècle. ª (S'il avait trouvé une manière plus forte de le dire, il l'aurait employée.) ´ Je ne pense jamais à ce genre de chose, pas plus que personne sur Terre. Je suis surpris que vous ayez cette attitude et je ne crois pas que cela améliorerait votre position si on le savait.
- Ne soyez pas na7ff, agent Fisher, dit le Directeur en agitant un doigt noueux en signe de réprimande. Je parle de ce qui est. Je sais que sur Terre, on ne tient pas compte des variations, du moins en apparence. - Du moins en apparence? s'exclama Fisher indigné.
- Du moins en apparence, répéta froidement Tanayama. quand les Terrien sont partis s'installer dans des colonies spatiales, ils se sont groupés selon ces variations. Pourquoi l'auraient-ils fait s'ils n'en tenaient pas compte? Sur chaque colonie, tout le monde est du même type, ou s'il y a eu quelque mélange pour commencer, ceux qui sont moins nombreux se sentent mal à l'aise - ou l'on s'arrange pour qu'ils se sentent mal à l'aise et ils partent pour une autre station o˘ ils seront avec des gens de la même race qu'eux. N'est-ce pas ainsi que cela se passe? ª
Fisher s'aperçut qu'il ne pouvait pas le nier. Les choses se passaient bien ainsi et il trouvait cela naturel, sans se poser de questions. Ć'est la nature humaine. qui se ressemble s'assemble. Cela facilite les rapports de bon voisinage.
- La nature humaine. qui se ressemble s'assemble parce qu'on aime ceux qui nous ressemblent et qu'on déteste les autres.
Il y a aussi des colonies m... mongo. ª Fisher avait bégayé et compris qu'il risquait d'offenser mortellement le directeur - un homme dangereux et facile à offenser.
Tana ama ne cligna pas des yeux. ´ Je le sais bien, mais ce sont les Euros qui ont le plus dominé la planète et ils ne peuvent pas l'oublier.
- Les autres s'en souviennent peut-être encore mieux; ils ont plus de motifs de haine.
- Mais c'est Rotor qui est parti pour fuir le système solaire.
- Ce sont eux qui ont découvert l'hyper-assistance.
- Et ils sont partis vers l'…toile voisine dont ils étaient les seuls à
connaître l'existence, une étoile qui se dirige tout droit vers notre système solaire et va passer assez prêt pour le perturber.
- Nous ignorons s'ils le savent; ils ne connaissent peut-être même pas l'existence de cette étoile.
Bien s˚r qu'ils le savent, dit Tanayama presque avec hargne. Et ils sont partis sans nous avertir.
- Monsieur le directeur, sauf votre respect, c'est illogique. S'ils sont partis s'installer sur une étoile qui, en s'approchant, perturbera le système solaire, le système de cette étoile sera lui aussi perturbé.
Ils pourront aisément fuir, même s'il faut pour cela construire d'autres stations. Nous, nous avons un monde de huit milliards de personnes à
évacuer... une t‚che bien plus difficile.
- De combien de temps disposons-nous? ª
Tana ama haussa les épaules. ´ Plusieurs milliers d'années, m'a-t-on dit.
y
- Cela nous laisse pas mal de temps. C'est p@ut-être pour cela qu'ils n'ont pas estimé nécessaire de nous avertir. L'Etoile voisine se rapprochant, nous l'aurions forcément découverte.
- Et à ce moment-là, nous aurions eu moins de temps pour évacuer la planète. Ils ont aperçu cette étoile par hasard. Beaucoup de temps aurait pu passer avant que nous la découvrions, si votre femme ne vous avait pas fait cette remarque imprudente et si vous ne nous aviez pas conseillé -
judicieusement - d'étudier attentivement la partie du ciel qui avait été
omise. Rotor espérait que notre découverte aurait lieu le plus tard possible.
Mais, monsieur le directeur, pourquoi auraient-ils voulu cela?
Gratuitement? Uniquement parce qu'ils nous détestent?
- Pas gratuitement. Pour que le système solaire, avec son importante population de non-Euros, soit détruit. Pour que l'humanité puisse repartir sur mogène uniqu tes-vous de cela?
ª une base ho ement euro. Hein? que di Fisher secoua désespérément la tête. Ć'est impossible. Impensable. -
Pour quelle autre raison ne nous auraient-ils pas avertis? - Peut-être ne savaient-ils pas, eux-mêmes, que l'étoile se dirigeait vers nous'?
- Impossible, dit Tanayama ironiquement. Impensable. Leur action n'a pas d'autre motif que le désir de nous savoir détruits. Mais nous découvrirons tout seuls le voyage hyperspatial, nous les retrouverons et nous prendrons notre revanche. ª
Chapitre 13
Le Dôme
22
Eugenia Insigna accueillit la déclaration de sa fille avec un petit rire d'incrédulité. C'était aussi difficile de douter de la santé mentale de sa fille que de ses propres oreilles.
´ que dis-tu, Marlène? que je vais partir pour Erythro?
- Je l'ai demandé au gouverneur et il m'a promis de s'en occuper. ª Insigna avait l'air déconcerté. ´ Mais pourquoi? ª Marlène répondit, un peu agacée:
´Parce que tu dis que tu veux effectuer des mesures astronomiques délicates et que tu ne peux pas le faire sur Rotor. Ce sera possible sur Erythro.
Mais je vois que je n'ai pas répondu à ta vraie question.
- Tu as raison. Ce que je voulais dire, c'est : pourquoi le gouverneur at-il dit qu'il allait s'en occuper? Je lui ai demandé plusieurs fois la permission de partir et il a toujours refusé. Il ne veut envoyer personne sur Erythro... sauf quelques spécialistes.
- Je vais exprimer cela autrement, maman. ª Marlène hésita un instant. ´ Je lui ai dit que je savais qu'il avait envie de se débarrasser de toi et que c'était un bon moyen d'y arriver. ª
Insigna inspira si brusquement qu'elle suffoqua un peu et se mit à tousser.
Puis, les yeux pleins de larmes, elle dit : Ćomment oses-tu dire une chose pareille?
- Parce que c'est la vérité, maman. Je ne l'aurais pas dit si ce n'était pas vrai. Je l'ai entendu te parler et je t'ai entendue lui parler, et c'est si évident que tu as d˚ t'en apercevoir, toi aussi. Tu l'agaces et il souhaite que tu cesses de l'ennuyer avec... avec tes problèmes. Tu le sais bien. ª Insigna pinça les lèvres et dit : ´ Je vois que dorénavant je vais être obligée de me confier à toi, ma chérie. Cela me gêne que tu sois obligée de me soutirer les choses.
- Je sais, maman. ª Marlène baissa les yeux. ´ Je suis désolée.
Mais je ne comprends toujours pas. Tu n'avais pas besoin de lui expliquer que je l'agaçais. Il doit bien le savoir. Et pourquoi ne m'a-t-il pas envoyée sur Erythro autrefois, quand je le lui ai demandé?
- Parce qu'il déteste tout ce qui touche Erythro et que le plaisir de se débarrasser de toi ne compensait pas la répulsion que lui inspire ce monde.
Seulement, cette fois, tu n'es pas la seule à partir. Il s'agit de toi et de moi. De nous deux. ª
Insigna se pencha en avant et posa ses deux mains à plat sur la table, entre elles. Ńon, Molly... Marlène. Erythro n'est pas un endroit pour toi. Je n'y vais pas pour toujours. Une fois mes mesures effectuées, je reviendrai, et tu vas rester ici à m'attendre.
Je crains bien que non, maman. Il est clair qu'il ne te laisse partir que parce que c'est le seul moyen de se débarrasser aussi de moi. C'est pour cela qu'il a accepté quand je lui ai demandé de nous y envoyer toutes les deux, alors qu'il refusait quand tu demandais à partir seule. Tu comprends? ª
Insigna fronça les sourcils. Ńon, je ne comprends vraiment pas. qu'as-tu à voir là-dedans?
- quand nous avons parlé et que je lui ai expliqué que je savais qu'il aimerait bien se débarrasser de nous deux, son visage s'est figé... tu sais, comme pour effacer tout ce qui pourrait s'y exprimer. Il a compris que je savais déchiffrer les expressions et les petites choses comme ça et je pense qu'il ne voulait pas me laisser deviner ce qu'il ressentait. Mais en faisant cela, il se révélait aussi sans s'en rendre compte, tu comprends, et cela m'en a appris long sur lui. Tu es en train de cligner des yeux et je pense que tu ne le sais meme pas.
Alors, tu as compris qu'il voulait aussi se débarrasser de toi.
Pire que cela. Il avait une peur bleue de moi.
Pourquoi?
Parce qu'il ne supporte pas que je sache ce qu'il veut me dissimuler. ª
Elle ajouta avec un soupir retenu Des tas de gens ne m'aiment pas à
cause de cela. ª
Insigna hocha la tête. ´ Je les comprends. En face de toi, les gens ont l'impression d'être nus... mentalement, je veux dire; c'est comme un vent froid qui soufflerait dans leur esprit. ª
Elle regarda fixement sa fille. ´ Parfois, j'éprouve cela moi aussi. En y réfléchissant, je me souviens que, même quand tu étais bébé, j'étais gênée quand tu me regardais. Je me disais que tu étais seulement extraordinairement intelli...
- Je crois que je le suis, dit rapidement Marlène.
- Oui, mais il y a autre chose, que je ne vois pas clairement. Dis-moi, cela t'ennuie d'en parler?
- Pas avec toi, maman ª, dit Marlène, mais il y avait comme un léger avertissement dans sa voix.
Éh bien, quand tu étais plus jeune ef que tu as découvert que tu pouvais faire cela et que les autres enfants ne le pouvaient pas - et les adultes non plus, d'ailleurs -, pourquoi n'es-tu pas venue m'en parler?
- J'ai essayé une fois, vraiment, mais cela t'a agacée. Tu n'as rien dit, mais j'ai compris que tu étais très occupée et que tu n'avais pas de temps à perdre avec des enfantillages. ª
Insigna ouvrit tout grand les yeux. Ést-ce que j'ai dit " des enfantillages " ?
- Non, mais la manière dont tu m'as regardée et le geste de ta main le disaient.
- Tu aurais d˚ insister.
- Je n'étais qu'une enfant. Et toi, tu étais malheureuse, la plupart du temps... à cause de Mr Pitt, et à cause de papa.
- Ne parlons plus de ça. Y a-t-il encore autre chose que tu puisses me dire, maintenant?
- Oui, rien qu'une. quand le gouverneur a dit que nous pouvions partir, il l'a fait d'une manière telle que j'ai pensé qu'il me cachait quelque chose.
- quoi?
- Je l'ignore, maman. Je ne peux pas lire dans les pensées. Aussi je n'en sais rien. Je peux seulement deviner à partir des signes extérieurs et parfois les choses restent floues. Pourtant...
- Oui?
- J'ai dans l'idée que ce qu'il ne disait pas était plutôt déplaisant pour moi... peut-être même néfaste. ª
23
Bien entendu, il fallut pas mal de temps à Insigna pour préparer le départ.
Il y avait des choses, sur Rotor, qu'elle ne pouvait laisser en plan : des dispositions à prendre dans le département astronomie, des instructions à
donner aux autres, la nomination provisoire de son assistant au poste d'astronome en chef, et quelques entretiens avec Pitt qui restait curieusement laconique sur ce sujet.
Pour finir, Insigna lui en parla au cours de leur dernier entretien. ´ Je pars demain pour Erythro.
- Pardon? ª Il leva les yeux du dernier rapport qu'elle venait de lui tendre et qu'il était en train de regarder; elle était certaine qu'il faisait semblant de le lire. (Avait-elle piqué certains des trucs de Marlène, rnaî,@@, .atis savoir s'en servir? Il ne faudrait pas qu'elle s'imagine capable de sonder les gens.)
Elle répéta patiemment: ´Je pars demain pour Erythro.
- C'est demain? Eh bien, vous finirez par revenir, ce n'est donc pas un adieu définitif. Faites bien attention à vous. Et considérez cela comme des vacances.
- J'ai l'intention de travailler sur la trajectoire de Némésis.
- Ah oui? Eh bien... ª Il fit un geste, comme pour repousser quelque chose d'insignifiant. ´ Faites comme vous voulez. Mais un changement de cadre, ce sont des vacances, même si l'on continue à travailler. - Je vous remercie de m'avoir laissée partir, Janus.
C'est votre fille qui me l'a demandé. Vous le saviez?
Oui. Elle me l'a dit le jour même. Je lui ai fait observer qu'elle n'avait pas le droit de vous importuner comme ça. Vous avez été très patient avec elle.
- C'est une fille vraiment exceptionnelle, grommela Pitt. Mais je n'ai pas l'intention de me plier à ses désirs. Une fois suffit. Finissez vos calculs et revenez. ª
Elle pensa : voilà deux fois qu'il parle de mon retour. qu'est-ce que Marlène en tirerait? quelque chose de néfaste, comme elle dit? Mais quoi?
Elle dit d'une voix calme: Ńous rentrerons.
- Avec la nouvelle, j'espère, que Némésis s'avérera inoffensive... dans cinq mille ans.
- Les faits trancheront ª, répondit-elle durement, puis elle sortit.
24
C'était bizarre, pensait Eugenia Insigna. Elle se trouvait à plus de deux années-lumière de l'endroit o˘ elle était née, et pourtant elle n'était montée que deux fois à bord d'un vaisseau spatial, et encore, pour deux trajets très courts : l'aller et retour de Rotor à la Terre.
Elle n'avait pas très envie de voyager dans l'espace. C'était Marlène qui l'y avait poussée. C'était elle qui, en cachette, était allée voir Pitt et l'avait persuadé de céder à son drôle de chantage. Elle qui, obsédée par cet étrange désir de se rendre sur Erythro, paraissait vraiment très excitée. Insigna ne comprenait pas ce désir et l'imputait à la complexité
mentale et émotionnelle, si étrange, de sa fille. quand Insigna reculait à
l'idée de quitter la petite colonie confortable et s˚re pour le vaste monde vide d'Erythro, si étrange et si menaçant, à six cent cinquante mille kilomètres de là (presque deux fois plus que l'ancien voyage de Rotor de la Terre), c'était l'exaltation de Marlène qui la revigorait.
Le vaisseau qui allait les conduire à Erythro n'était ni élégant ni beau, mais solide et pratique. C'était l'une des petites fusées qui faisaient l'aller et retour; elles s'élevaient contre la lourde poussée gravitationnelle d'Erythro ou se posaient sans y céder et, dans les deux sens, se frayaient un chemin à travers son épaisse atmosphère imprévisible, battue des vents, indomptée.
Insigna savait que le voyage de deux jours n'aurait rien d'agréable.
Durant sa plus grande partie, on se trouverait en apesanteur, ce qui serait sans doute pénible.
La voix de Marlène interrompit sa rêverie. ´ Viens, maman, on nous attend.
Les bagages sont enregistrés. ª
Mais qu'est-ce qu'Eugenia allait en penser? (Il était plutôt content qu'elle ait repris son nom de jeune fille.) Bien qu'astronome, elle aimait la dissymétrie, avec une touche, imprévue, de clinquant.
Peut-être avait-elle changé? Mais changeait-on jamais, au fond? L'abandon de Crile Fisher l'avait-il aigrie, desséchée...
Genarr se gratta la tempe, là o˘ ses cheveux blanchissaient; ces vaines conjectures lui faisaient perdre son temps. Il verrait Eugenia bientôt, puisqu'il avait ordonné qu'on la lui amène dès son arrivée.
Il aurait peut-être d˚ aller l'accueillir en personne?
Non! Il avait déjà envisagé la question sous tous les angles une douzaine de fois. Il ne devait pas avoir l'air trop impatient; cela ne cadrait pas avec la dignité de sa position.
Puis Genarr s'avoua qu'il avait d'autres raisons. Il ne voulait pas la mettre mal à l'aise; il ne voulait pas qu'elle voie en lui le même admirateur maladroit qui s'était retiré en traînant les pieds devant ce beau ténébreux de Terrien. Après avoir jeté les yeux sur Crile, Eugenia ne l'avait plus jamais regardé... jamais vraiment.
Il analysa le message de Janus Pitt... sec et condensé, comme toujours, et empreint d'une indéfinissable autorité, comme si la possibilité même d'un désaccord était non seulement inadmissible, mais impensable.
Genarr remarqua que Pitt parlait avec plus de force de la fille que de la mère. Il soulignait que celle-ci avait exprimé un profond intérêt pour Erythro et que, si elle souhaitait l'explorer, il fallait le lui permettre.
Pourquoi cela?
26
Elle était enfin là, devant lui. quatorze ans s'étaient écoulés depuis le Départ. Et vingt ans depuis le jour o˘ ils s'étaient rendus dans le Secteur agricole C pour en gravir les niveaux; c'était une zone de basse pesanteur et elle avait ri lorsqu'il avait essayé de faire une lente galipette et était retombé sur le ventre. (Il aurait pu se faire mal : la sensation de poids diminuait, mais la masse et l'inertie restaient les mêmes. Heureusement, seul son amour-propre avait été blessé.) Eugenia avait vieilli, mais pas grossi, et ses cheveux - courts, maintenant, et raides - étaient moins apprêtés qu'autrefois, mais ils avaient gardé leur ch‚tain brillant.
Lorsqu'elle s'avança en souriant vers lui, il sentit son coeur s'emballer traîtreusement. Elle lui tendit les deux mains et il les prit dans les siennes.
Śiever, je t'ai laissé tomber et j'en suis honteuse.
- Laissé tomber, Eugenia? De quoi parles-tu? ª Elle ne faisait s˚rement pas allusion à son mariage avec Crile9
´ J'aurais d˚ penser à toi plus souvent. J'aurais d˚ t'envoyer une lettre, te donner de mes nouvelles, insister pour te voir. - Et tu n'as jamais pensé à moi !
- Oh, je ne suis pas méchante à ce point. J'ai pensé à toi de temps à
autre. Je ne t'ai jamais oublié. Ne crois pas cela. C'est seulement que mon état d'esprit ne me poussait pas vraiment à faire quelque chose. ª
Genarr hocha la tête. quel besoin de se justifier? ´ Je sais que tu étais très occupée. Et moi, je suis resté ici... loin des yeux, loin du coeur.
- Non, pas loin du coeur. Tu n'as pour ainsi dire pas changé, Siever. -
C'est l'avantage qu'on a quand on paraît vieux à vingt ans avec un visage taillé à coups de serpe. Après, on ne change pas. Le temps passe et on a l'air juste un peu plus vieux, avec des traits un peu plus anguleux. Ce n'est pas grave.
- Allons, tu te traites durement toi-même pour que les femmes au coeur tendre prennent ta défense. Là non plus, tu n'as pas changé. - O˘ est ta fille, Eugenia? On m'a dit qu'elle t'accompagnait. - Elle est arrivée. Tu peux en être s˚r. Elle est allée tout droit à notre domicile pour défaire nos bagages et tout ranger. Elle est comme ça. Sérieuse. Pleine d'égards. Efficace. On peut compter sur elle. Elle possède ces vertus qu'on qualifie d'ingrates.
- Je suis à l'aise avec ces vertus-là. Si tu savais combien j'ai fait d'efforts, autrefois, pour cultiver au moins un seul vice charmant. J'ai toujours échoué.
- Oh, je suppose qu'en vieillissant, on a besoin de plus de vertus ingrates et de moins de vices charmants. Mais pourquoi t'es-tu installé
définitivement sur Erythro? Et pourquoi n'es-tu jamais venu me voir?
- quand je suis en vacances sur Rotor, tu ne l'es pas forcément. Je suppose que tu es bien plus occupée que moi et cela depuis la découverte de Némésis. Mais 'e suis déçu. Je voulais faire la connaissance de ta fille.
- Tu feras sa connaissance, n'aie pas peur. En fait, je ne voulais pas qu'elle soit témoin de nos retrouvailles. Comment aurions-nous pu évoquer nos souvenirs en sa présences
-
Tu veux évoquer des souvenirs, Eugenia?
-
Certains d'entre eux. ª
Genarr hésita : ´ Je suis désolé que Crile ne se soit pas joint au Départ.
ª
Le sourire d'Insigna se figea. ´ J'ai dit: certains d'entre eux, Siever. ª
Elle lui tourna le dos et alla à la fenêtre, pour regarder dehors. ´ Vous n'êtes pas mal installés ici. Des lumières brillantes. De vraies rues.
Des b‚timents assez grands. Et pourtant, on ne parle presque jamais du Dôme sur Rotor. Combien de gens vivent et travaillent ici?
- Cela dépend. Nous avons des périodes plus ou moins actives. Il y a eu jusqu'à neuf cents personnes. En ce moment, nous sommes cinq cents seize.
Nous nous connaissons tous, mais ce n'est pas facile. Chaque jour, il y en a qui arrivent et d'autres qui partent.
- Sauf toi.
- Et quelques autres.
- Mais pourquoi un dôme, Sîever? Après tout, l'atmosphère d'Eryro est respirable. ª
Genarr fit la moue et, pour la première fois, il évita son regard. ´
Resblé, mais pas vraiment agréable. quand on sort du dôme, on baigne ns une lumière ros‚tre, qui tire sur l'orange lorsque Némésis est haut ns le ciel. Elle est suffisamment intense; on peut lire. Mais Némésis trop grosse et la plupart des gens se sentent menacés par sa couleur ge‚tre; ils trouvent qu'elle a l'air en colère et... ils sombrent dans la pression.
C'est vrai qu'elle peut être dangereuse, au moins à certains ards. Comme sa lumière n'est pas aveuglante, on a tendance à la rder pour y chercher les taches solaires. Les infrarouges peuvent mer la rétine. Les gens qui sont obligés de sortir portent un casque écial pour cette raison... entre autres. - Alors le Dôme sert davantage à maintenir une lumière normale à
térieur qu'à se protéger de l'extérieur. - Nous ne nous protégeons pas.
L'air et l'eau du Dôme sont tirés des erves planétaires d'Erythro. Bien s˚r, nous veillons à ne pas laisser trer les procaryotes. Tu sais, les petites cellules bleu-vert. ª Insigna hocha pensivement la tête. Elles expliquaient la présence xygène libre dans l'air. Il y avait bien de la vie sur Erythro, une vie andue partout, mais de nature microscopique, équivalente aux es cellulaires les plus simples du système solaire. Ést-ce que ce sont vraiment des procaryotes? Je sais que c'est ainsi @on les appelle, mais c'est aussi le nom de nos bactéries. Est-ce que ce t des bactéries?
- Si l'on veut chercher un équivalent dans l'histoire de la vie du syse solaire, on peut penser aux cyanobactéries, celles qui effectuent la otosynthèse. Mais elles ne sont pas semblables à " nos " cyanobactés..
Elles ont1une nucléoprotéine à structure très différente. Elles ont ssi une espece de chlorophylle sans magnésium et fonctionnant aux rouges, si bien que les cellules sont plus incolores que vertes. Elles ferment aussi des enzymes et des oligoéléments à des pourcentages rents. Cependant leur apparence extérieure ressemble suffisamnt à celle des cellules de la Terre pour qu'on les surnomme procaes. Je crois que les biologistes ont choisi le mot " érythryotes ", mais aryotes, c'est assez bon pour nous.
Et leur activité suffit à expliquer la présence de l'oxygène dans tmosphère d'Erythro?
Tout à fait. Rien d'autre ne le pourrait d'ailleurs. Au fait, Eugenia, qui es astronome, à combien estime-t-on l'‚ge que peut avoir Némé? ª
Insigna haussa les épaules. ´ Les naines rouges sont presque immorles.
Némésis peut être aussi vieille que l'univers et continuer ainsi dant cent milliards d'années sans montrer aucun changement visible. mieux qu'on puisse faire, c'est d'analyser sa teneur en éléments neurs. En admettant que c'est une étoile de première génération, qui s'est formée initialement avec de l'hydrogène et de l'hélium, elle a un peu plus de dix milliards d'années... deux fois l'‚ge du Soleil.
- Alors, Erythro aussi a dix milliards d'années.
- Exact. Un système solaire se forme en même temps que son étoile. Mais pourquoi demandes-tu cela?
- Je trouve bizarre qu'en dix milliards d'années, la vie n'ait pas dépassé
le stade procaryote.
- Cela ne me surprend pas, Siever. Sur Terre, la vie est restée au stade procaryote pendant deux à trois milliards d'années, et ici, sur Erythro, l'énergie contenue dans la lumière du soleil est bien moindre que sur Terre. Il faut de l'énergie pour élaborer des formes de vie plus complexes. On a pas mal discuté de cela sur Rotor.
- Plus que nous, j'en suis s˚r. Nous sommes trop accaparés par nos t‚ches quotidiennes.
- Tu as dit tout à l'heure que le Dôme veille à ne pas laisser entrer les procaryotes. Vous y réussissez? L'eau est sans danger?
- …videmment, puisque nous la buvons. Toute l'eau qui pénètre sous le Dôme est soumise à une lumière bleu-violette qui détruit les procaryotes en quelques secondes. Les photons des ondes courtes sont trop énergiques pour ces petites choses et ils brisent les composants essentiels des cellules.
Même s'il en entrait quelques-unes, elles ne sont pas toxiques, autant qu'on puisse le dire, ni nuisibles. Nous les avons testées sur des animaux.
- J'aime mieux ça.
- C'est pareil en sens inverse. quand nous ensemençons le sol de la planète avec nos propres bactéries, elles ne s'y reproduisent pas.
- qu'en est-il des plantes pluricellulaires?
- Nous avons fait des essais, mais les résultats sont très médiocres.
C'est s˚rement à cause de la lumière de Némésis, car nos plantes poussent parfaitement bien à l'intérieur du Dôme, avec le sol et l'eau d'Erythro.
Nous avons transmis ces résultats à Rotor, bien entendu, mais je doute que l'information ait été largement publiée. Le redoutable Pitt ne s'intéresse pas à nous, et il n'y a que lui qui compte là-bas, n'est-ce pas? ª
Genarr dit cela en souriant, mais c'était un sourire tendu. (qu'est-ce que Marlène en aurait pensé? se demanda Insigna.)
´ Pitt n'est pas redoutable. Il est parfois assommant, ce qui n'est pas la même chose. Tu sais, Siever, quand nous étions jeunes, je pensais que tu serais peut-être gouverneur un jour. Tu étais très brillant, tu sais. -
J'étais ?
- Tu l'es toujours, j'en suis s˚re, mais à cette époque tu t'intéressais à
la politique, tu avais beaucoup d'idées. Je t'écoutais, fascinée. Tu aurais été un bien meilleur gouverneur que Janus. Tu sais écouter les gens. Tu n'aurais pas insisté autant pour qu'on fasse tout à ta manière.
- C'est précisément pour cela que j'aurais fait un médiocre gouverneur. Tu vois, je n'ai pas de but précis dans la vie. J'ai juste le désir de faire ce qui me semble bien, sur le moment, dans l'espoir que cela aboutira à quelque chose de supportable. Pitt, lui, sait ce qu'il veut et a l'intention de le réaliser.
- Tu te méprends sur son compte, Siever. Il a des opinions bien marquées, mais c'est un homme très raisonnable.
- Bien s˚r, Eugenia. quel que soit son but, il a toujours une raison parfaitement bonne, parfaitement logique, parfaitement humaine de le réaliser. Il peut en inventer une à n'importe quel moment, et d'une manière si sincère qu'il se persuade lui-même. Je suis certain que si tu as eu affaire à lui, il a réussi à te convaincre de faire le contraire de ce que tu voulais, et qu'il a gagné sans te donner d'ordre, ni te menacer, mais patiemment, en avançant des arguments rationnels. ª Insigna répondit d'une petite voix : Éh bien... ª
Genarr ajouta d'un air sardonique : ´ Je vois que tu as souffert de sa nature rationnelle. Tu peux voir par toi-même, alors, combien c'est un bon gouverneur. Pas un type bien, mais un bon gouverneur.
- Je n'irais pas jusqu'à dire que ce n'est pas un type bien, répliqua Insigna en secouant légèrement la tête.
- Allons, ne nous disputons pas pour cela. Je souhaite faire la connaissance de ta fille. ª Il se leva. ´ Pourrai-je vous rendre visite après dîner?
- C'est une excellente idée. ª
Genarr la regarda partir avec un sourire qui s'effaça rapidement de ses lèvres. Eugenia avait souhaité évoquer des souvenirs et sa propre réaction avait été de parler de son mari... ce qui l'avait refroidie.
Il soupira intérieurement. Il avait toujours le chic pour g‚cher ses chances.
27
Íl s'appelle Siever Genarr, dit Eugenia Insigna à sa fille, mais quand on s'adresse à lui, il faut l'appeler Commandant, car c'est lui qui dirige le dôme d'Erythro.
-
Entendu, maman. Si c'est son titre, je l'appellerai comme cela.
-
Et je ne veux pas que tu l'importunes...
-
Bien s˚r que non, maman.
- C'est ta tendance, Marlène. Tu le sais bien. Accepte ce qu'il te dit sans faire de commentaires fondés sur le langage du corps. Je t'en prie! A l'université, nous étions bons amis, et même après. Bien qu'il soit ici depuis dix ans et que je ne l'aie pas vu durant tout ce temps, c'est toujours un vieil ami à moi.
- Je crois même que c'était ton petit ami.
- Je ne veux pas que tu l'observes pour lui dire ce qu'il pense ou sent réellement. Et pour ton information, ce n'était pas mon petit ami, pas vraiment, nous n'étions pas amants. Nous étions amis et nous avions de l'affection l'un pour l'autre. Mais après mon mariage... ª Elle secoua la tête et fit un geste vague. ´ Fais attention à ce que tu diras sur le Gouverneur... si ce sujet vient sur le tapis. J'ai l'impression que le commandant Genarr n'est pas un chaud partisan de Pitt... ª
Marlène accorda à sa mère l'un de ses rares sourires. ´ Tu as étudié le comportement subliminal du commandant Siever? Parce que c'est plus qu'une impression, dirait-on. ª
Insigna secoua la tête. ´Tu vois? Tu ne peux pas t'en empêcher. D'accord, ce n'est pas une impression. Il a lui-même parlé sévèrement du Gouverneur.
Tu sais, continua-t-elle, presque pour elle-même, il a peut-être raison...
ª
Elle se tourna vers Marlène et ajouta soudain: ´Je t'en prie, Marlène. Tu es parfaitement libre d'observer le Commandant et de découvrir ce que tu peux, mais ne lui en parle pas. Tu comprends? - Tu penses que nous courons un danger, maman? - Je ne sais pas.
- Moi, si, dit Marlène d'une voix neutre. J'ai compris qu'il y avait un danger dès que le Gouverneur a dit que nous pouvions aller sur Erythro.
Mais je ne sais lequel. ª
28
En voyant Marlène pour la première fois, Siever Genart, un choc, encore aggravé par l'expression maussade de la jeune fille, qui lui donna à penser qu'elle savait parfaitement bien ce qu'il venait d'éprouver, et pourquoi.
Rien chez elle n'indiquait qu'elle f˚t la fille d'Eugenia, elle n'avait rien de sa beauté, rien de sa gr‚ce, rien de son charme. Elle l'examinait de ses grands yeux brillants, qu'elle ne tenait pas, non plus, d'Eugenia.
En cela, seulement, elle surpassait sa mère.
Peu à peu, il révisa sa première impression. Il s'était joint à elles pour le thé et le dessert, et Marlène se comporta parfaitement bien. Une véritable dame, et visiblement intelligente. Comment Eugenia avait-elle formulé la chose? Toutes les vertus ingrates? Ce n'était pas à ce point.
Il avait l'impression que Marlène mourait d'envie d'être aimée, comme les gens sans beauté, parfois. Comme lui-même. Un flot de sympathie l'envahit soudain.
Au bout d'un moment, il dit : Éugenia, je me demande si je pourrais parler seul à seul avec Marlène.
- Pour quelle raison, Siever? ª Eugenia essayait de prendre un air détaché.
Éh bien, c'est Marlène qui a parlé à Pitt et c'est elle qui l'a persuadé
de vous laisser venir ici, toutes les deux. En tant que commandant du Dôme, je dépends fortement de ce que dit et fait le gouverneur et j'aimerais bien que Marlène puisse me parler de leur rencontre. Je pense qu'elle le ferait plus librement si nous étions seuls. ª
Genarr suivit Insigna des yeux, puis se tourna vers Marlène qui, assise dans un coin de la pièce, disparaissait presque dans les coussins moelleux d'un grand fauteuil. Ses mains étaient mollement jointes sur ses genoux et ses beaux yeux noirs regardaient gravement le commandant.
Genarr dit, avec une pointe d'humour dans la voix: ´ Votre mère semble un peu inquiète de vous laisser ici avec moi. L'êtes-vous aussi? - Pas du tout. Et ma mère est inquiète pour vous, pas pour moi. - Pour moi. Et pourquoi donc?
-
Elle pense que je pourrais dire quelque chose qui vous froisserait.
-
Vous le feriez, Marlène?
- Pas volontairement, commandant. Je vais m'efforcer de ne nas le faire.
- Et je suis s˚r que vous allez réussir. Savez-vous pourquoi je veux vous voir seule?
- Vous avez dit à ma mère que vous vouliez vous renseigner sur mon entrevue avec le gouverneur Pitt. C'est vrai, mais vous voulez aussi apprendre qui je suis. ª
Genarr fronça un peu les sourcils. Ć'est naturel que je veuille vous connaître mieux.
-
Ce n'est pas cela.
-
qu'est-ce que c'est, alors? ª
Marlène détourna les yeux. ´ Je suis désolée, commandant.
- Désolée, pourquoi? ª
Elle fit une petite grimace triste et resta silencieuse.
Állons, Marlène, qu'est-ce qui ne va pas? dit Genarr avec douceur. Il faut me le dire. C'est important pour moi que nous parlions franchement.
Si votre mère vous a recommandé de faire attention à ce que vous diriez, n'y pensez plus, je vous en prie. Si elle a laissé entendre que je suis susceptible et que je me froisse facilement, je vous en prie, oubliez cela aussi. En fait, je vous ordonne de me parler librement et de ne pas avoir peur de m'offenser, et vous devez obéir à mes ordres puisque je suis le commandant du dôme d'Erythro. ª
Marlène éclata de rire. ´ Vous avez vraiment très envie de vous faire une opinion sur moi, n'est-ce pas?
- Bien s˚r.
- Parce que vous vous demandez comment moi, la fille d'Eugenia Insigna, je peux être telle que je suis? ª
Genarr ouvrit de grands yeux. ´ Je n'ai jamais dit cela.
- Pas besoin. Vous êtes un vieil ami de ma mère. Elle me l'a dit. Mais vous étiez amoureux d'elle et vous n'avez pas totalement cessé de l'être; vous vous attendiez à ce que je lui ressemble, et, quand vous m'avez vue, vous avez tressailli et reculé.
-
J'ai fait ça? C'était visible?
-
C'était un très petit geste parce que vous êtes poli et que vous avez
11)(1
essayé de le réprimer, mais quand même. Je m'en suis bien aperçue.
Ensuite, vos yeux se sont tournés vers m,@ mère et sont revenus sur moi.
Et puis, il y a eu le ton des premiers mots que vous m'avez adressés.
C'était très clair. Vous pensiez que je ne ressemblais pas du tout à ma mère et vous étiez déçu. ª
Genarr se laissa aller en arrière dans son fauteuil et dit : ´ Mais c'est merveilleux. ª
Une grande joie illumina le visage de Marlène. ´ Vous le pensez vraiment, commandant. Vraiment. Vous n'êtes pas offusqué. Vous n'êtes pas gêné.
Cela vous rend heureux. Vous êtes le premier, le seul à réagir ainsi.
Même ma mère n'aime pas cela.
- Aimer ou pas, peu importe. C'est totalement hors de propos, quand on rencontre quelque chose d'aussi extraordinaire. Il y a combien de temps, Marlène, que vous pouvez déchiffrer le langage du corps?
- Depuis toujours, mais je m'améliore. Je pense que tout le monde devrait pouvoir le faire, si seulement ils regardaient et... réfléchissaient.
- Non, Marlène. C'est impossible. N'y pensez plus. Et vous dites que j'aime votre mère?
- C'est incontestable, commandant. quand vous êtes près d'elle, cela se voit dans tous vos regards, toutes vos paroles, tous vos mouvements involontaires.
- Croyez-vous qu'elle l'ait vu?
- Elle s'en doute, mais ne veut pas que vous l'aimiez. ª
Genarr détourna les yeux. Élle ne l'a jamais voulu.
- C'est à cause de mon père.
-
Oui, je sais. ª
Marlène hésita. ´ Mais je pense qu'elle a tort. Si elle pouvait vous voir comme je vous vois maintenant...
- Elle ne peut pas, malheureusement. Mais je suis heureux que vous m'ayez dit cela. Vous êtes belle. ª
Marlène rougit. Puis elle dit : ´ Vous le pensez?
-
Bien s˚r que oui.
-
Mais...
-
Je ne peux pas vous mentir, n'est-ce pas? Alors je n'essaie même
pas.
Votre visage n'est pas beau. Votre corps n'est pas beau.
Mais vous
êtes
belle, c'est cela l'important. Et vous savez que je le crois.
-
Oui, je sais ª, répondit Marlène, souriant avec tant de bonheur que
son
visage eut soudain un petit air de beauté.
Genarr sourit aussi et dit : Állons-nous parler du Gouverneur? Maintenant que je sais quelle jeune femme extraordinairement perspicace vous êtes, c'est encore plus important pour moi. Vous voulez bien? ª
Marlène joignit les mains sur ses genoux, sourit modestement et dit Óui, oncle Siever. Cela ne vous ennuie pas que je vous appelle comme ça?
- Pas du tout. En fait, je suis honoré. Maintenant... dites-moi tout ce que vous pensez de Pitt. Il m'a ordonné d'aider votre mère au maximum et de lui laisser le libre usage de notre équipement astronomique. Pourquoi suis-je censé faire cela?
- Ma mère veut effectuer des mesures très précises du mouvement relatif de Némésis et Rotor est trop instable. Erythro conviendra mieux. - C'est un projet récent?
- Non, oncle Siever. Cela fait longtemps qu'elle essaie d'obtenir les données nécessaires, elle me l'a dit.
-
Alors, pourquoi votre mère n'a-t-elle pas demandé à venir ici plus tôt ?
-
Elle l'a fait, mais le Gouverneur a refusé.
-
Pourquoi donne-t-il son accord maintenant?
-
Parce qu'il veut se débarrasser d'elle.
-
Je n'en doute pas... si elle ne cesse de l'agacer avec ses problèmes
astronomiques. Mais cela doit faire longtemps qu'il en a assez d'elle.
Pourquoi ne l'envoie-t-il ici que maintenant? ª
Marlène répondit à voix basse. Íl voulait surtout se débarrasser de moi. ª
Chapitre 14
A la pêche
29
Cinq années s'étaient écoulées depuis le Départ. Crile Fisher avait du mal à le croire : il avait trouvé le temps plus long, infiniment plus long.
Rotor n'était pas dans le passé, mais dans une tout autre vie, qu'il ne pouvait évoquer qu'avec une incrédulité croissante. Avait-il réellement vécu là-bas? Avait-il eu une épouse?
Il ne se souvenait clairement que de sa fille, et même cette image avait quelque chose de troublant, car parfois il lui semblait se rappeler d'elle adolescente.
Ce qui compliquait les choses, c'était que durant ces trois dernières années, en fait depuis que la Terre avait découvert l'…toile voisine, il avait mené une vie trépidante. Il s'était rendu sur sept colonies spatiales.
Toutes étaient habitées par des gens qui avaient sa couleur de peau, qui parlaient plus ou moins sa langue et partageaient ses valeurs culturelles.
(C'était l'avantage de la richesse ethnique de la Terre, elle pouvait fournir un agent d'apparence et de culture semblables à la population de n'importe quelle colonie.)
Bien s˚r, il ne pouvait pas se fondre totalement dans une population. Même s'il paraissait superficiellement identique, il se trahissait par son accent caractéristique, ses maladresses dans les changements gravitationnels, ses glissements moins aisés en basse pesanteur. Dans chaque colonie qu'il visitait, les indigènes le repéraient de dix ou douze manières différentes et se méfiaient toujours un peu de lui, même s'il affrontait avec succès la quarantaine et le traitement médical qui lui permettaient de pénétrer dans la station proprement dite.
Il restait sur place quelques jours, quelques semaines. Jamais on ne lui avait demandé de s'établir d'une manière semi-permanente ou de fonder une famille comme il l'avait fait sur Rotor. Mais cette mission était liée à
l'invention de l'hyper-assistance; depuis, la Terre s'attachait à des choses
moins essentielles ou ne lui confiait que des t‚ches de moindre importance.
Cela faisait trois mois qu'il était revenu sur Terre. On ne lui parlait pas d'une nouvelle mission et cela ne l'inquiétait guère. Il en avait assez d'être perpétuellement déraciné, de ne jamais s'intégrer, de jouer au touriste.
Garand Wyler, son vieil ami et collègue, venait d'arriver d'une colonie spatiale et le regardait avec des yeux las. La peau sombre de sa main élégante miroita sous la lumière lorsqu'il leva le bras pour renifler sa manche, puis le laissa retomber.
Fisher eut un petit sourire. Il connaissait bien ce geste pour l'avoir luimême pratiqué. Chaque station avait son odeur caractéristique liée aux plantes, aux épices, aux parfums, aux machines, aux lubrifiants qu'on y utilisait. On s'y habituait rapidement, mais elle restait attachée à vous et, de retour sur Terre, on avait beau se baigner et laver ses vêtements, on la sentait encore.
´ Bienvenue sur Terre. Comment c'était, cette fois-ci?
- Comme toujours... terrible. Le Vieux a raison. Ce que les colonies craignent et détestent le plus, ce sont les différences. Ils n'en veulent pas, ni dans l'apparence, ni dans les go˚ts, ni dans les moeurs. Ils recherchent l'uniformité à l'exclusion de tout le reste.
- Tu as raison. C'est dommage.
- Tu as une manière de dire ça! " C'est dommage. Houp, j'ai fait tomber l'assiette, oh, c'est dommage. " " Zut, mon joint continu est cassé. Oh, c'est dommage. " Il s'agit, de l'humanité, mon vieux. De la longue lutte, menée sur Terre, pour que toutes les cultures, toutes les apparences, trouvent moyen de vivre ensemble. Ce n'est pas encore parfait, mais compare avec ce qui se passait il y a un siècle et tu trouveras que c'est le paradis. Et voilà qu'au moment o˘ nous avions une chance d'aller dans l'espace, nous fichons tout en l'air et que nous revenons à l'‚ge des ténèbres. Alors toi, tu dis: ' C'est dommage. " Drôle de réaction face à
une tragédie de cette envergure.
- Je suis d'accord, dit Fisher, mais à moins que tu aies un programme, à
quoi bon l'éloquence? Tu étais sur Akruma, n'est-ce pas? - Oui.
- Ils sont au courant de l'…toile voisine?
- Bien s˚r. Autant que je le sache, la nouvelle a maintenant atteint toutes les colonies spatiales.
- Cela les inquiète?
- Absolument pas. Pourquoi, d'ailleurs? Ils ont plusieurs milliers d'années devant eux. Longtemps avant qu'elle arrive à proximité, et s'il y a un danger quelconque, ils pourront s'en aller tranquillement. Ils admirent Rotor et n'attendent que l'occasion de l'imiter. ª Wyler fronçait les sourcils, sa voix était pleine d'amertume.
Íls partiront tous et nous laisserons en plan, poursuivit-il. Comment construire assez de stations spatiales pour huit milliards d'êtres humains?
- Tu parles comme Tanayama. qu'est-ce que nous gagnerions à leur courir après, à les punir ou à les détruire? Nous serons tout de même coincés ici. Et s'ils restaient tous avec nous comme de bons enfants pour affronter cette étoile, est-ce que cela améliorerait notre sort?
- Tu en parles bien calmement, Crile. Tanayama s'énerve et je suis dans le même état. La colère le dynamise et pour trouver l'hyperassistance, il serait capable de démonter la Galaxie. Il la veut pour courir après Rotor et les faire payer; tu vas me dire que cela ne sert à rien, mais nous aurons tout de même besoin de l'hyper-assistance pour évacuer autant de gens que possible, s'il s'avère que cette foutue étoile rend la chose nécessaire. Ce que fait Tanayama est donc bien, même si ses motifs sont mauvais.
- Suppose que nous ayons l'hyper-assistance et que nous découvrions que nous n'avons assez de temps et de ressources que pour évacuer un milliard de Terriens. qui partira? Et qu'arrivera-t-il si ceux qui dirigent l'opération ne sauvent que les leurs?
- Cela ne sert à rien d'y penser, grogna Wyler.
- C'est vrai. Heureusement, nous aurons disparu depuis longtemps avant que cela commence.
- Il se peut que cela ait déjà commencé, dit Wyler en baissant la voix. Je crois que nous avons l'hyper-assistance ou que nous sommes sur le point de l'avoir. ª
Fisher prit un air sarcastique. ´ qu'est-ce qui te fait croire cela? Des rêves? Une intuition?
- Non. Je fréquente une femme dont la soeur connaît quelqu'un qui est dans l'équipe du Vieux. Cela te suffit?
-
Bien s˚r que non. Il faudra que tu trouves mieux.
-
C'est tout ce que j'ai. ª
Toutes les colonies, comme la Terre, travaillaient sur l'hyperassistance depuis que Rotor avait quitté le système solaire.
Vraisemblablement, la plupart, sinon toutes, avaient obtenu quelques bribes des données de Rotor. Gr‚ce au Pacte de Transparence scientifique, chacune de ces bribes avait d˚ être posée sur la table et si on les rassemblait, on aurait l'hyper-assistance. Mais dans ce cas particulier, c'était trop demander. Aucune colonie ne voulait renoncer à l'espoir d'être la première en ce domaine et de prendre ainsi de l'avance sur les autres. Chacune gardait ce qu'elle avait - en supposant qu'elle ait quelque chose - et aucune de ces bribes ne suffisait.
La Terre elle-même, avec son TBI extrêmement élaboré, reniflait toutes les colonies, sans discrimination. La Terre pêchait et Fisher était l'un de ses pêcheurs '.
Ńous avons rassemblé ce que nous avions et j'ai cru comprendre que c'était suffisant, dit lentement Wyler. Nous allons pouvoir élaborer la propulsion hyper-assistée. Et je pense que nous partirons bientôt pour l'Etoile voisine. Tu n'as pas envie de faire partie du voyage?
-
Pourquoi le voudrais-je, Garand? Si voyage il y a, ce dont je doute.
-
J'en suis pratiquement certain. Crois-moi sur parole. Et bien 1.
Fisher: pêcheur en anglais. (Nd.E.)
IIL- - ;.
entendu, tu auras envie d'y participer. Tu pourras voir ta femme. Sinon elle... du moins ton enfant. ª
Fisher s'agita nerveusement. Il avait passé la moitié de ses jours à ne pas penser à ces yeux-là, lui semblait-il. Marlène avait six ans maintenant, et devait parler d'une manière très réfléchie - comme Roseanne.
Et voir clair dans le jeu des gens... comme Roseanne.
´ Tu dis des absurdités, Garand. S'il y avait un vol de ce type, pourquoi me prendrait-on? On enverrait des spécialistes. Et s'il y a quelqu'un que le Vieux gardera à l'écart, ce sera moi. Même s'il m'a repris au Bureau et confié des missions, tu sais ce qu'il pense des échecs, et j'ai échoué sur Rotor.
- Oui, mais justement. Ton échec fait de toi un spécialiste. S'il vise Rotor, comment peut-il ne pas utiliser le seul Terrien qui y a vécu pendant quatre ans? Demande à le voir. Souviens-toi que tu n'es pas censé savoir que nous avons l'hyper-assistance. Parle juste d'éventualités, utilise le conditionnel. Et ne me mêle surtout pas à cela. Je ne devrais rien savoir. ª
Fisher fronça les sourcils. Serait-ce possible? Il n'osait pas l'espérer.
30
Le lendemain, alors que Fisher se demandai t encore s'il allait se risquer à solliciter un entretien de Tanayama, on prit la décision pour lui. Il fut convoqué.
Un simple agent est rarement reçu par le directeur, et presque jamais pour apprendre une bonne nouvelle. Crile Fisher se prépara au rendezvous avec la résignation d'un inspecteur des usines d'engrais.
Tanayama, assis derrière son bureau, leva les yeux sur lui. Fisher ne l'avait vu que rarement et brièvement depuis trois ans; le directeur n'avait pas changé. Cela faisait si longtemps qu'il était petit et ratatiné qu'on avait l'impression qu'il ne pouvait pas devenir pire.
L'acuité de son regard n'avait pas faibli, ni le pli sévère de ses lèvres flétries. Il portait peut-être les mêmes vêtements que trois ans auparavant. Fisher n'en savait rien.
Mais si sa voix était toujours aussi cassante, ses paroles le surprirent.
Apparemment, si incroyable que cela f˚t, le Vieux l'avait convoqué pour chanter ses louanges.
Tanayama dit, dans son bizarre anglais planétaire déformé, mais somme toute pas déplaisant : ´ Fisher, vous avez fait du bon travail. Il n'y aura pas de célébration publique, pas de parade avec rayons laser, pas de défilé
holographie. Ce n'est pas dans la nature des choses. Mais je vous le dis.
- Cela me suffit, monsieur le directeur. Je vous remercie. ª Tanayama regarda fixement Fisher, les yeux plissés. ´ Pas de questions à poser?
- Je suppose, monsieur le directeur, que vous me direz tout ce que j'ai besoin de savoir.
- Vous êtes un agent compétent. qu'avez-vous trouvé par vous-même?
- Rien, monsieur le directeur. Je fais ce qu'on me dit. ª
Tanayama hocha lentement la tête. Úne réponse de circonstance, mais ce n'est pas ce que je veux. qu'avez-vous deviné?
- Vous avez l'air content de moi, alors il se peut que j'aie rapporté une information utile.
- A quel égard?
- Je pense que rien ne peut s'avérer plus utile que d'obtenir la technique de l'hyper-assistance. ª
La bouche de Tanayama esquissa un Áh-h-h ª silencieux. Il dit: Ét en supposant que nous l'ayons, que ferons-nous d'autre?
- Nous irons jusqu'a l'Etoile voisine. Et nous localiserons Rotor. - Rien de plus? C'est tout ce qu'il y a à faire? Vous ne voyez rien d'autre? ª
A ce moment, Fisher décida que ce serait stupide de ne pas jouer le jeu.
Il ne pouvait se voir offrir une meilleure occasion. Śi. Lorsque le premier vaisseau de la Terre quittera le système solaire au moyen de l'hyperassistance, je voudrais être à bord. ª
Fisher avait à peine fini de parler qu'il comprit que la partie était mal engagée. Le visage de Tanayama s'était assombri. Il dit d'un ton sèchement impératif : Ásseyez-vous! ª
Fisher entendit derrière lui le doux déplacement du fauteuil qui roulait pour obéir aux paroles de Tanayama que pouvait comprendre son moteur primitif géré par ordinateur.
Fisher s'assit, sans regarder derrière lui pour s'assurer que le siège était bien là. Ce n'était pas le moment de mécontenter Tanayama. ´
Pourquoi voulez-vous être à bord? ª
Fisher essaya de contrôler sa voix : ´ Monsieur le directeur, j'ai une femme sur Rotor.
- Une épouse que vous avez abandonnée, il y a cinq ans. Pensez-vous qu'elle va vous faire bon accueil?
- Monsieur le directeur, j'ai une fille.
- Elle avait un an quand vous êtes parti. Croyez-vous qu'elle sache qu'elle a un père? Ou qu'elle s'en soucie? ª
Fisher garda le silence. C'étaient des arguments qu'il s'était dit et redit.
Tanayamalattendit un moment puis reprit la parole: Íl n'y aura pas de vol vers l'Etoile voisine. Il n'y aura pas de vaisseau à bord duquel vous puissiez prendre place. ª
De nouveau, Fisher dut réprimer sa surprise. ´ Pardonnez-moi, monsieur le directeur. Vous n'avez pas dit que nous avions l'hyper-assistance. Vous avez dit: " En supposant que... " J'ai remarqué le choix des mots. - Et vous avez eu raison. C'est ce qu'il faut toujours faire. Néanmoins, nous avons l'hyper-assistance. Nous pouvons voyager dans l'espace comme Rotor l'a fait; et nous allons le faire dès que nous aurons construit un véhicule et que nous serons s˚rs que tout marche.. . ce qui peut prendre un an ou deux. Suggérez-vous que nous devrions aller jusqu'à l'…toile voisine? ª
Fisher dit, avec prudence: Ć'est s˚rement une option possible, monsieur le directeur.
- Et une option inutile. Réfléchissez, mon vieux. Cette étoile est à plus de deux années-lumière. Si habiles que nous soyons dans l'utilisation de l'hyper-assistance, il nous faudrait plus de deux ans pour y arriver. Nos théoriciens l'ont dit: bien que l'hyper-assistance permette à un vaisseau de dépasser la vitesse de la lumière durant de brèves périodes - plus il va vite, plus cette période est courte -, il ne peut pas atteindre un point quelconque de l'espace plus rapidement qu'un rayon de lumière.
- Mais s'il en est ainsi...
- S'il en est ainsi, vous serez forcé de rester à bord d'un vaisseau spatial, dans des locaux exigus, avec le reste de l'équipage, pendant plus de deux ans. Pensez-vous pouvoir endurer cela? Vous savez bien que les petits vaisseaux n'effectuent jamais de longs voyages. Ce qu'il nous faut, c'est une station spatiale, une structure assez grande pour fournir un environnement correct... comme Rotor. Combien de temps cela va-t-il nous prendre?
- Je n'en sais rien, monsieur le directeur.
- Peut-être dix ans, si tout va bien... Souvenez-vous, cela fait près d'un siècle que nous n'avons plus construit de station spatiale. Les plus récentes ont été conçues par des colonies. Si, brusquement, nous nous mettons à en fabriquer une, nous attirerons l'attention de celles qui existent déjà, et c'est ce que je,veux éviter. Et si nous réussissons, si nous envoyons une station juqu'à l'Etoile voisine, elle s@i a vulnérable à
l'arrivée. Rotor aura plus de vaisseaux de guerre que nous ne pourrons en emporter sur notre station spatiale. Cela fait déjà trois ans qu'ils sont làbas, et avant que nous les rejoignions, il faudra peut-être en compter douze ans de plus. Ils tireront à vue.
- Dans ce cas, monsieur le directeur...
- Dans ce cas, il faut que nous ayons un vrai voyage hyperspatial, afin de pouvoir nous déplacer sur n'importe quelle distance en un temps aussi court que nous le souhaitons.
- Pardonnez-moi, monsieur le directeur, mais est-ce possible? Même en théorie?
- Ce n'est pas moi ou vous qui pouvons le dire. Ce qu'il nous faut, ce sont des savants qui s'y attellent et nous n'en avons pas. Depuis un siècle et plus, la Terre souffre d'une fuite des cerveaux vers les colonies. Maintenant, nous devons inverser le processus. Il nous faut, tant bien que mal, faire des descentes dans les colonies et persuader les meilleurs physiciens et ingénieurs de venir sur Terre. Nous leur offrirons des ponts d'or et il faudra s'y prendre habilement. Pas trop ouvertement, vous comprenez, sinon les colonies nous devanceraient. Alors... ª
il se tut et étudia pensivement Fisher.
Celui-ci s'agita nerveusement et dit : Óui, monsieur le directeur? - Le physicien que j'ai en vue s'appelle T.A. Wendel et c'est, m'a-t-on dit, le nec plus ultra du système solaire, en tant qu'hyper-spatialiste...
Sur Rotor, ce sont les hyper-spatialistes qui ont découvert l'hyperassistance. ª Tanayama négligea la remarque et reprit : ´ Les découvertes se font parfois par hasard et un esprit inférieur peut avancer en trébuchant là o˘ un cerveau supérieur prend le temps d'établir des fondements solides. L'histoire en présente de nombreux exemples. Et puis, Rotor ne possède que la simple hyper-assistance, un mode de propulsion à la vitesse de la lumière. Je veux une propulsion hyper-luminique, qui dépassera de loin la vitesse de la lumière. Et je veux Wendel.
- Vous souhaitez que j'aille le trouver de votre part?
-
La trouver. C'est une femme. Tessa Anita Wendel d'Adelia.
-
Oh?
- C'est pour cela que nous avons besoin de vous pour ce travail.
Appareinrnent ª (ici Tanayama parut s'amuser, bien que rien dans son expression ne l'indiqu‚t) ´ les femmes sont incapables de vous résister. ª
Le visage de Fisher se durcit. ´ Pardonnez-moi, monsieur le directeur, mais je ne m'en suis jamais aperçu.
Les comptes rendus sont suffisants. Wendel est une femme m˚re, de quarante ans, deux fois divorcée. Il ne devrait pas être difficile de la séduire.
- Pour être franc, monsieur, je trouve cette mission embarrassante et, étant données les circonstances, il est possible qu'un autre agent convienne mieux que moi.
- Mais c'est vous que je veux. Si vous craignez de perdre votre pouvoir de séduction naturel en l'approchant le visage détourné et le nez froncé, je vais vous faciliter les choses, agent Fisher. Vous avez échoué sur Rotor, mais depuis lors vos services ont, en partie, compensé cet échec. Vous pouvez en effacer maintenant jusqu'au souvenir. Si, en revanche, vous ne me ramenez pas cette femme, ce sera un échec encore plus grand et, celui-là, vous ne pourrez jamais vous le faire pardonner. Mais je ne veux pas que vous agissiez uniquement par crainte. Je vais y ajouter un autre motif. Ramenez-moi Wendel et, quand le vaisseau hyper-luminique sera construit et partira vers l'…toile voisine, vous serez à bord, si vous le souhaitez toujours.
Je ferai de mon mieux, et j'aurais fait de mon mieux même sans la crainte, ni la récompense.
- Excellente réponse, dit Tanayama en se permettant le plus mince des sourires, et indubitablement préparée. ª
Et Fisher sortit, pleinement conscient qu'il partait pour sa plus importante partie de pêche.
Chapitre 15
La Peste
31
Ils en étaient au dessert lorsqu'Eugenia Fisher sourit à Genarr et dit Ón dirait que la vie est agréable, ici. ª
Genarr lui rendit son sourire. Ássez agréable, mais claustrophobique.
Nous vivons sur un monde immense, cependant je suis cloîtré dans le Dôme.
Les gens ont tendance à se replier sur eux-mêmes. quand je rencontre quelqu'un d'intéressant, il repart au bout de deux ou trois mois. Votre arrivée, à toutes deux, aurait été une occasion d'holovision, même si tu avais été quelqu'un d'autre. Et en plus, c'était toi...
- Flatteur ª, répliqua tristement Insigna.
Genarr s'éclaircit la gorge. ´ Marlène m'a dit, pour mon bien, tu comprends, que tu n'avais pas surmonté... ª
Mais Insigna se h‚ta de l'interrompre. - Je n'ai pas vu d'équipe d'holovision. ª
Genarr renonça à sa tentative. ´ Juste une façon de parler. Nous préparons une petite soirée pour demain o˘ je te présenterai à tout le monde.
- Ils feront des commentaires sur mon physique, sur ma façon de m'habiller, sur ce qu'ils ont entendu dire à mon sujet.
- Bien s˚r. Mais Marlène est invitée aussi, ce qui signifie, je pense, que tu en sauras bien plus sur nous que nous sur toi. Insigna parut mal à
l'aise. ´ Marlène a fait des siennes? - Tu veux dire qu'elle a utilisé son don sur moi? Oui. - Je lui avais dit de ne pas le faire. - Je ne crois pas qu'elle puisse s'en empêcher. - Tu as raison. C'est impossible. Mais je lui ai dit de ne pas t'en parler.
- Oh, je lui ai ordonné de passer outre. En me servant de mon titre de commandant.
- Je suis désolée. C'est tellement agaçant.
- Pas pour moi. Eugenia, je t'en prie, essaie de comprendre. J'aime bien ta fille. J'ai dans l'idée qu'elle est très malheureuse de savoir tant de choses et d'être aussi peu aimée.
- Je te préviens. Elle va te lasser. Et elle n'a que quinze ans.
- Toutes les mères oublient qu'elles ont eu quinze ans. Marlène a fait allusion à un garçon et tu sais qu'un chagrin d'amour blesse autant à
quinze ans qu'à trente-cinq, peut-être même plus. Réfléchis qu'étant donnée ton apparence, tes années d'adolescence ont d˚ être ensoleillées.
Marlène sait qu'elle n'est pas belle. Elle sent que son intelligence ne compense rien et elle est furieuse, bien qu'elle sache que la colère ne sert à rien.
- Eh bien, Siever, je ne te savais pas psychologue, dit Insigna en essayant de plaisanter.
- Non, je ne le suis pas. C'est juste quelque chose que je peux comprendre. Je suis passé par là.
- Oh... ª Insigna semblait ne plus savoir quoi dire.
Ńe t'inquiète pas. Je n'ai pas l'intention de pleurer sur mon sort et je n'essaie pas non plus de te forcer à sympathiser avec ce pauvre type au coeur brisé... que je ne suis pas. J'ai quarante-neuf ans, pas quinze, et j'ai appris à m'accepter comme je suis. Si j'avais été beau et stupide à
quinze ou vingt et un ans, comme je l'ai souhaité à l'époque, je resterais stupide aujourd'hui... mais je ne serais plus beau. A la longue, je n'ai pas perdu au change et ce sera pareil pour Marlène, j'en suis s˚r... si elle a le temps.
- que veux-tu dire par là, Siever?
- Marlène m'a dit qu'elle avait parlé à ton bon ami Pitt et que, délibérément, elle s'en était fait un ennemi afin qu'il vous exile toutes les deux sur Erythro.
- Je ne suis pas d'accord avec ce qu'elle a fait. Marlène en est arrivée au point o˘ elle croit qu'elle peut tirer les fils des marionnettes et cela peut lui attirer de sérieux ennuis.
- Je ne voudrais pas t'effrayer, Eugenia, mais je pense que c'est déjà
fait.
- Allons, Siever, c'est impossible. Pitt peut être entêté et autoritaire, mais il n'est pas méchant. Il ne va pas s'attaquer à une adolescente, juste parce qu'elle lui a joué un tour idiot. ª
Le dîner était fini, mais les lumières restaient tamisées dans la résidence plutôt élégante de Genarr, et Insigna fronça légèrement les sourcils lorsque celui-ci se pencha pour appuyer sur le bouton qui activait le champ protecteur.
´ Des secrets, Siever? dit-elle avec un rire forcé.
- Oui, Eugenia. Tu ne connais pas Pitt aussi bien que moi. Je suis entré
en conflit avec lui et c'est pourquoi je me suis retrouvé ici. Il a voulu se débarrasser de moi. Dans mon cas, l'exil a suffi. Pour Marlène, cela ne sera peut-être pas assez. ª
Un autre rire forcé. Állons, Siever. O˘ veux-tu en venir?
- …coute-moi et tu comprendras. Pitt est un homme plein de dissimulation.
Il déteste qu'on devine ses intentions. Mais voilà qu'arrive Marlène, capable de lire clairement les pensées et les motivations cachées. Alors il l'expédie ici... avec toi, puisqu'il ne peut pas l'envoyer seule. -
D'accord. Et alors?
- Crois-tu vraiment qu'elle reviendra un jour sur Rotor?
- C'est de la parandfa, Siever. Tu ne vas pas croire que Pitt veut lui imposer un exil permanent?
- Il le peut, en tout cas. Eugenia, tu ignores l'histoire des débuts du Dôme; Pitt la connaît, et moi aussi. Il faut que tu saches pourquoi nous en restons là sans faire aucun effort pour coloniser Erythro.
- Tu me l'as expliqué. La lumière...
- «a, c'est l'explication officielle, Eugenia. La lumière, on peut s'y habituer. qu'est-ce que nous avons d'autre? Un monde à pesanteur normale, avec une atmosphère respirable, des écarts de température agréables, des saisons qui rappellent celles de la Terre et aucune forme de vie dépassant le stade procaryote, juste des cellules qui ne sont d'ailleurs pas infectieuses. Cependant nous n'essayons pas de le coloniser. - D'accord.
Mais pourquoi, alors?
- Aux premiers jours du Dôme, les gens sortaient librement pour explorer la planète. Ils ne prenaient aucune précaution spéciale, ils respiraient l'air, ils buvaient l'eau.
- Oui?
- Et puis, certains tombèrent malades. Mentalement. Sans espoir de guérison. Ce n'était pas une folie furieuse, mais... ils étaient coupés de la réalité. Certains vont un peu mieux maintenant, mais aucun, que je sache, n'a jamais guéri complètement. Apparemment, ce n'est pas contagieux et on les soigne, sur Rotor... en cachette. ª
Eugenia fronça les sourcils. ´ qu'est-ce que tu me racontes là, Siever? Je n'ai jamais entendu parler d'une chose pareille.
- Rappelle-toi le penchant de Pitt pour le secret. Tu n'avais pas besoin de ces données-là. Ce n'était pas ta spécialité. Mais moi, il a bien fallu me mettre au courant parce qu'on m'a envoyé ici pour que je règle le problème. Si j'avais échoué, nous aurions d˚ abandonner totalement Erythro et cela aurait provoqué pas mal de peur et de mécontentement. ª
Il resta silencieux un moment, puis reprit : ´ Je n'avais pas le droit de te dire cela. Je viole un secret d'…tat. Mais, pour Marlène... ª
Une expression de profonde inquiétude envahit le visage d'Eugenia. ´
qu'est-ce que tu veux dire? que Pitt...
- Pitt s'est dit que Marlène pourrait bien attraper ce que nous appelons "
la Peste d'Erythro ". Cela ne la tuerait pas. Cela ne la rendrait peut-
être même pas malade, au sens habituel du terme, mais son cerveau serait suffisamment détérioré pour que son don particulier disparaisse, et c'est ce que Pitt désire.
-
Mais c'est horrible, Siever. Impensable. Une enfant...
-
Eugenia, je ne dis pas que cela va arriver. Ce que Pitt désire, il ne
l'obtient pas forcément. Dès mon arrivée ici, j'ai imposé des moyens de protection drastiques. Personne ne sort Dôme, sauf avec l'équivalent d'une combinaison spatiale, et nous ne restons jamais longtemps dehors.
Les processus de filtration ont été améliorés. Depuis que j'ai institué
ces mesures, nous n'avons eu que deux cas, très légers.
- Mais qu'est-ce qui provoque ça? ª
Genarr eut un bref éclat de rire, qui n'avait rien de gai. Ńous l'ignorons. C'est cela le pire. Nous ne pouvons pas perfectionner nos moyens de défense. Les expériences indiquent qu'il n'y a rien, ni dans l'air ni dans l'eau, qui puisse expliquer cela. Ni dans le sol... après tout, c'est le sol d'Erythro que nous avons dans le Dôme; nous ne pouvons pas nous en séparer. Nous consommons l'air et l'eau de la planète, mais convenablement filtrés. En outre, beaucoup de gens ont respiré l'air d'Erythro et bu son eau sans aucune protection, et ils l'ont fait impunément. - Alors, les procaryotes?
- Impossible. Nous en avons tous respiré et ingéré par inadvertance, et les expériences faites sur des animaux n'ont donné aucun résultat. Si la Peste était transmise par les procaryotes, elle serait contagieuse, et elle ne l'est pas. Nous avons étudié les radiations émises par Némésis et elles semblent inoffensives. Pire encore, une fois - une seule fois -, quelqu'un qui n'était jamais sorti du Dôme est tout de même tombé malade. C'est un mystère.
- Tu as une théorie?
- Moi? Non. Je suis seulement content que la Peste ait virtuellement disparu. Pour combien de temps? quelqu'un a émis une hypothèse... -
Laquelle?
- Un psychologue m'a fait un rapport que j'ai transmis à Pitt. Il prétend que ceux qui ont été frappés avaient plus d'imagination que les autres, qu'ils étaient, mentalement parlant, hors du commun. Plus intelligents, plus créatifs, plus originaux. Il pense que, quelle que soit la cause de la maladie, les cerveaux plus brillants sont moins résistants, plus facilement dérangés.
- Et tu y crois?
- Je n'en sais rien. L'ennui, c'est qu'il n'y a pas d'autre facteur discriminant. Les deux sexes sont presque également touchés, et l'on n'a rien trouvé pour l'‚ge, l'éducation ou les caractéristiques physiques.
Bien s˚r, les victimes de la Peste constituent un échantillon réduit et les statistiques ne sont pas vraiment valables. Pitt a estimé que nous pouvions nous passer des êtres exceptionnels et, ces derniers temps, tous ceux qui sont venus sur Erythro étaient un peu... rustres; pas inintelligents, tu comprends, mais plus b˚cheurs que brillants. Comme moi.
Je suis le sujet idéal pour l'immunité à la Peste : un cerveau ordinaire.
Tu es d'accord?
- Allons, Siever, tu n'es pas...
- D'autre part, dit Genarr sans attendre qu'elle ait fini sa phrase, je dirais que le cerveau de Marlène est vraiment hors du commun. - Oh, oui.
Je vois ce que tu veux dire.
- C'est Marlène qui a demandé à partir pour Erythro. Elle lui a fourni elle-même le bon moyen de se débarrasser d'un esprit qu'il avait reconnu comme dangereux.
Alors, il faut que nous partions... que nous revenions sur Rotor.
Oui, mais je suis s˚r que Pitt peut vous en empêcher. Je te conseille d'effectuer tes mesures le plus rapidement possible et, pour Marlène, nous allons prendre toutes les précautions possibles. La Peste a disparu et la théorie selon laquelle les cerveaux hors du commun y sont particulièrement vulnérables n'est qu'une hypothèse, rien de plus. Nous pouvons garder Marlène en sécurité et ce sera bien fait pour Pitt. Tu verras. ª
Insigna, l'estomac noué, regardait Genarr avec de grands yeux, sans vraiment le voir.
Chapitre 16
L'hyper-espace
32
Adelia était une colonie beaucoup plus agréable que Rotor.
Crile Fisher avait visité six stations spatiales depuis Rotor, et toutes lui avaient paru plus attrayantes. Pas matériellement, peut-être. Rotor était une station plus ancienne, qui avait d˚ élaborer tout un système de traditions. Système efficace, d'ailleurs, car chacun savait exactement quelle était sa place, en était satisfait et en tirait le maximum.
Tessa était là, sur Adelia... Tessa Anita Wendel. Crile n'avait pas encore posé ses jalons, peut-être parce qu'il avait été choqué que Tanayama dise que les femmes le trouvaient irrésistible. Même si cette remarque n'avait été qu'humoristique (ou sarcastique), elle l'avait contraint à démarrer lentement. Un fiasco semblerait doublement déplorable aux yeux d'un chef qui disait, même sans y croire vraiment, qu'il savait s'y prendre avec les femmes.
Fisher laissa passer deux semaines avant de chercher à la voir. Coinment pouvait-on, sur une station spatiale, avoir du mal à voir quelqu'un? Malgré
toute son expérience, il ne s'était jamais habitué à l'exiguÔté des colonies, à la minceur de leur population, à la manière dont chacun connaissait tous ceux qui faisaient partie de son cercle social - tous - et quasiment personne d'autre en dehors de ce cercle.
Cette femme... Tanayama l'avait décrite comme m˚re et deux fois divorcée.
Le pli ironique de ses vieilles lèvres pour dire cela, comme s'il confiait sciemment une t‚che déplaisante à Fisher! Celui-ci en avait tiré l'image d'une femme sévère aux traits durs, avec un tic nerveux, peutêtre, et une attitude cynique, ou avide, avec les hommes.
Tessa ne ressemblait pas du tout à cela lorsqu'il la vit pour la première fois d'un peu près. C'était une brune, presque aussi grande que lui, avec des cheveux bien coiffés. Elle avait l'air vive et souriait facilement.
Ses vêtements, d'une simplicité reposante, donnaient l'impression qu'elle cherchait à éviter tout ornement. Sa silhouette mince était restée étonnamment jeune.
Fisher se demanda pourquoi elle avait divorcé deux fois. Il était prêt à
supposer que c'était elle qui se fatiguait des hommes, même si le sens commun lui soufflait que l'incompatibilité pouvait défier les probabilités.
Il s'était fait inviter à une réunion o˘ elle serait présente. Sa qualité
de Terrien avait fait difficulté, mais sur chaque colonie il y avait des gens qui étaient, peu ou prou, à la solde de la Terre. L'un d'eux avait veillé à ce que Fisher soit ´ lancé ª, pour utiliser le terme en usage dans la plupart des colonies.
L'heure arriva o˘ Wendel et lui se retrouvèrent face à face : elle le contempla pensivement, des pieds à la tête, et prononça les paroles qu'il attendait, ´ Vous êtes terrien, je crois, Mr Fisher.
- Oui, madame. Et je le regrette fort... si cela vous déplaît.
-
Cela ne me déplaît pas. Je suppose qu'on vous a décontaminé.
-
Oui. Ce qui a failli me tuer.
- Et pourquoi avez-vous affronté la décontamination afin de venir ici? ª
Et Fisher dit, sans la dévisager, mais en guettant sa réaction : ´ Parce qu'on m'a dit que les Adeliennes étaient particulièrement belles.
- Et maintenant, je suppose, vous allez repartir afin de démentir cette rumeur.
- Au contraire, elle doit être confirmée.
- Vous êtes un affrioleur, savez-vous? ª
Fisher ne savait pas ce qu'était un áffrioleur ª en argot adelien, mais Wendel souriait et il décida que leur premier entretien s'était bien passé.
…tait-il vraiment irrésistible? Il se souvint brusquement qu'il n'avait jamais tenté de l'être avec Eugenia. Il avait simplement cherché le moyen de se ´ lancer ª dans la société rotorienne, si fermée.
Les choses semblaient plus faciles sur Adelia, mais il ferait mieux de mettre toutes les chances de son côté, y compris son charme irrésistible.
Intérieurement, il sourit tristement.
33
Un mois plus tard, Fisher et Wendel étaient suffisamment à l'aise l'un avec l'autre pour s'exercer ensemble dans le gymnase o˘ régnait une faible pesanteur. Le Terrien avait presque pris plaisir à la séance d'entraînement... presque, parce qu'il ne s'était jamais assez habitué à la gymnastique en basse pesanteur pour ne pas ressentir un peu de mal de l'espace. Sur Rotor, on l'avait, en général, exclu de ce genre d'activités parce qu'il n'était pas natif de la station. (Ce n'était pas légal, mais la coutume l'emportait généralement sur la loi.)
Ils prirent un ascenseur jusqu'à un niveau o˘ la pesanteur était plus élevée et Fisher sentit son estomac se calmer. Tous deux portaient un minimum de vêtements, il avait l'impression qu'elle n'était pas insensible à son corps et il le lui rendait bien.
Après la douche, ils enfilèrent des peignoirs et s'installèrent dans l'un des Retiros pour y commander un repas léger.
´ Vous n'êtes pas mauvais en basse pesanteur, pour un Terrien, lui dit Wendel. Vous vous plaisez sur Adelia?
- Vous le savez bien, Tessa. Un Terrien ne s'habitue jamais vraiment à une station spatiale, mais votre présence suffirait à compenser des désavantages infiniment plus grands.
- Bien. C'est exactement ce que dirait un affrioleur. que pensez-vous d'Adelia, comparé à Rotor?
- A Rotor?
- Ou aux autres colonies sur lesquelles vous êtes allé. Je peux les nommer toutes, Crile. ª
Fisher était pris à contrepied. ´ Vous avez mené une enquête sur moi?
- Bien entendu.
- Suis-je donc si intéressant?
- Je m'intéresse à tout homme qui s'écarte de son chemin pour s'intéresser à moi. Je veux savoir pourquoi. Mis à part le désir sexuel, bien s˚r.
quand il est là, je n'ai pas besoin de savoir pourquoi.
- Alors, pourquoi est-ce que je m'intéresse à vous?
- C'est à vous de me le dire. Pourquoi êtes-vous allé sur Rotor? Vous êtes resté là-bas assez longtemps pour vous marier et avoir un enfant; et puis vous vous êtes dépêché de revenir avant qu'ils s'en aillent. Aviezvous peur d'y rester coincé toute votre vie? Est-ce que vous ne vous y plaisiez plus? ª
Cela tournait au harcèlement. Á vrai dire, je n'aimais pas beaucoup Rotor parce que là-bas, on ne m'aimait pas... en tant que Terrien. Je n'avais pas envie de rester un citoyen de deuxième classe toute ma vie. Il y a d'autres colonies o˘ l'on est mieux accepté. Adelia, par exemple.
- Sur Rotor, ils avaient un secret n'est-ce pas? ª Les yeux de Wendel brillaient d'amusement.
Ún secret? Vous voulez parler de l'hyper-assistance, je suppose. - Oui, c'est exactement ce que je veux dire. Et je pense que c'est ce que vous cherchiez.
- Moi?
- Oui, vous. C'est pour cela que vous avez épousé une astronome rotorienne, n'est-ce pas? ª Elle appuya son menton sur ses deux poings, les coudes sur la table, et se pencha vers lui.
Fisher secoua la tête et dit prudemment : Élle ne m'a jamais dit un seul mot sur l'hyper-assistance. Vous vous trompez sur mon compte. ª Wendel fit comme si elle n'avait pas entendu sa remarque. Ét maintenant, vous voulez me soutirer la même chose. Comment allez-vous vous y prendre? Allez-vous m'épouser?
-
Obtiendrais-je de vous l'hyper-assistance, si je vous épousais?
-
Non.
-
Alors le mariage semble hors de question, non?
-
quel dommage, dit Wendel en souriant.
- Est-ce que vous me posez ces questions parce que vous êtes une hyper-spatialiste?
- O˘ vous a-t-on dit que je l'étais? Là-bas, sur Terre, avant de venir ici?
- Vous étiez sur la liste des hyper-spatialistes.
- Ah, vous aussi vous avez enquêté sur moi. quelle drôle de paire nous faisons. Avez-vous remarqué que j'étais sur la liste en tant que spécialiste en physique, théorique?
- Il y avait aussi la liste de vos publications, et comme il y avait le mot
´ hyper-spatial ª dans quelques-uns des titres, j'ai cru que vous étiez une hyper-spatialiste.
- Oui, mais en physique théorique, et je ne traite du problème que d'une manière théorique.
- Mais Rotor l'a mis en pratique. En avez-vous été ennuyée? Après tout, quelqu'un, sur Rotor, vous a dépassée.
- Pourquoi en serais-je ennuyée? J'aime la théorie non l'application. Si vous étiez allé plus loin que les titres de mes publications, vous sauriez que je dis, catégoriquement, que l'hyper-assistance ne vaut pas le mal qu'on se donne pour elle.
- Les Rotoriens l'ont employée pour partir vers les étoiles.
- C'est vrai. C'était en 2222; cela fait six ans qu'ils sont en route.
C'est tout ce que nous savons.
- Ce n'est pas suffisant?
- Bien s˚r que non. O˘ allaient-ils? Sont-ils encore vivants? Les êtres humains n'ont jamais été isolés sur une station spatiale. Ils ont toujours eu la Terre dans le voisinage, et d'autres colonies. Est-ce que quelques dizaines de milliers d'êtres humains peuvent survivre, seuls dans l'univers, sur une petite station? Nous ignorons si, psychologiquement, c'est possible. Moi, j'estime que non.
- J'imagine que leur but était de trouver une planète sur laquelle ils pourraient s'installer.
- Allons, quelle planète? Ils ne sont partis que depuis six ans. Ils n'auraient pu atteindre que deux étoiles, puisque l'hyper-assistance ne leur permet qu'une vitesse moyenne égale à celle de la lumière. Alpha du Centaure, un système trinaire, à 4,3 années-lumière, dont l'une des étoiles est une naine rouge. L'autre, c'est l'étoile de Barnard, une naine rouge à
5,9 années-lumière. En tout quatre étoiles: une comme le Soleil, une presque comme le Soleil, et deux naines rouges. Les deux premières font partie d'un système dont les étoiles sont relativement proches et qui n'a donc guère de chances de posséder une planète de type Terre en orbite stable. O˘ peuvent-ils aller après? Ils n'y arriveront pas, Crile. Je sais que votre femme et votre enfant sont sur Rotor, mais ils n'y arriveront pas. ª
Fisher resta calme. Il savait quelque chose qu'elle ignorait. Il connaissait l'…toile voisine - mais c'était aussi une naine rouge. Álors, vous croyez que le vol interstellaire est impossible?
- Pratiquement, oui, si nous n'avons que l'hyper-assistance.
- Tessa, vous avez l'air de sous-entendre qu'il y a autre chose.
- Nous n'aurons peut-être jamais plus... Mais nous pouvons du moins rêver a un véritable vol hyper-spatial et à de vraies vitesses supraluminiques. Si nous pouvions aller à la vitesse voulue pendant la durée voulue, alors la Galaxie, peut-être même l'univers, deviendrait comme un immense système solaire et nous pourrions le posséder tout entier. - C'est un beau rêve, mais pourrait-on le réaliser?
- Nous avons eu trois conférences intercoloniales là-dessus depuis le départ de Rotor.
- Seulement intercoloniales? Et la Terre?
- Il y avait des observateurs présents, mais la Terre n'est pas le paradis des physiciens, en ce moment.
- A quelles conclusions êtes-vous arrivés? ª Wendel sourit. ´ Vous n'êtes pas physicien.
Simplifiez les choses. Cela m'intéresse. ª
Elle se contenta de lui sourire.
Fisher serra les poings. Óubliez cette théorie que vous avez concoctée et o˘ je suis une sorte d'agent secret à la recherche d'informations. J'ai une enfant quelque part dans l'espace, Tessa. Vous dites qu'elle est probablement morte. Et si elle était vivante? Y a-t-il une chance... ª Le sourire de Wendel s'effaça. Éxcusez-moi. Je n'y pensais pas. Trouver une station spatiale dans une sphère dont !e rayon mesure actuellement six années-lumière et ne cesse d'augmenter avec le temps, c'est une t‚che impossible. Il nous a fallu un siècle pour découvrir la dixième planète : elle était infiniment plus grande que Rotor et l'espace que nous avons ratissé bien plus petit.
- L'espoir fait vivre. Est-ce vrai que le vol hyper-spatial est possible?
Vous pouvez me dire oui ou non, sans explications.
- La plupart disent non... si vous voulez la vérité. Il y a un petit nombre d'indécis, mais ils ne vont pas le crier sur les toits. - Personne ne dit oui à haute voix?
- Si. Une seule personne. Je la connais. C'est moi.
- Vous pensez que c'est possible? s'exclama Fisher avec un étonnement qu'il ne put dissimuler. Vous le dites ouvertement, ou est-ce quelque chose que vous vous murmurez dans l'obscurité de la nuit?
- J'ai publié sur ce sujet. L'un des articles dont vous n'avez lu que le titre. Personne n'ose se prétendre d'accord avec moi, bien entendu, et il m'est arrivé de me tromper, mais je crois que j'ai raison.
- Pourquoi est-ce que les autres pensent que vous vous trompez? - C'est difficile à exprimer sans équations. C'est une question d'interprétation.
L'hyper-assistance sur le modèle rotorien, maintenant connue de toutes les colonies, est fondée sur une équation : quand le rapport de la vitesse du vaisseau à la vitesse de la lumière est supérieur à 1, le produit de ce rapport par le temps est constant.
- Ce qui veut dire?
- qu'au-dessus de la vitesse de la lumière, on ne peut pas accélérer sans raccourcir la période o˘ l'on pourra maintenir l'allure et allonger la période suivante, o˘ il faudra retomber au-dessous de la vitesse de la lumière avant de pouvoir la dépasser de nouveau. Il en résulte qu'à la fin du voyage, votre vitesse moyenne sur une distance donnée n'est pas plus grande que celle de la lumière.
- Et alors?
- Cela donne à penser que le principe d'incertitude est en cause, et nous sommes tous convaincus qu'il ne peut pas être contourné, si le principe d'incertitude est en cause, le vrai vol hyper-spatial est théoriquement impossible et la plupart des physiciens se sont rangés derrière cet argument. Mon point de vue, c'est que le principe d'incertitude semble en cause, mais qu'il ne l'est pas et qu'on ne peut donc éliminer la possibilité du vol hyper-spatial.
- La question pourrait être tranchée?
- Probablement pas, répondit Wendel en secouant la tête. Les colonies n'ont absolument pas envie d'aller se balader dans l'espace, même avec la simple hyper-assistance. Personne ne va renouveler l'expérience rotorienne et voyager pendant des années vers une mort probable. D'autre part, aucune colonie n'investira l'énorme quantité d'argent, de ressources et d'efforts humains nécessaire pour tenter d'élaborer une technique que la majorité des experts jugent théoriquement impossible. ª
Fisher se pencha en avant. Ést-ce que cela vous ennuie?
- Bien s˚r que cela m'ennuie. Je suis physicienne et j'aimerais prouver que ma théorie de l'univers est correcte. Cependant, je dois accepter les limites du possible. Cela co˚terait terriblement cher et les colonies ne me donneront rien.
- Mais, Tessa, si cela n'intéresse pas les colonies, la Terre, elle, s'y intéresse... et elle est prête à investir beaucoup.
- Vraiment? ´ Tessa sourit d'un air amusé et caressa lentement, sensuellement, les cheveux de Fisher. ´ Je savais que nous finirions par en arriver là. ª
34
Fisher saisit le poignet de Wendel et éloigna doucement sa main de sa tête.
´ Vous m'avez vraiment dit ce que vous pensiez du vol hyperspatial, n'est-ce pas?
- Absolument.
-
Alors, la Terre a besoin de vous.
-
Pourquoi?
- Parce que la Terre veut le vol hyper-spatial et que vous êtes la seule physicienne importante qui pense que c'est faisable.
- Si vous le saviez, Crile, pourquoi ce contre-interrogatoire?
- Je ne le savais pas jusqu'à ce que vous me le disiez. On m'avait Seulement dit que vous étiez la plus brillante dans votre domaine.
- Oh, c'est vrai, je le suis, dit Wendel d'un air moqueur. Et l'on vous a donné l'ordre de faire ma conquête?
- De vous persuader. Cet endroit sur-
- Me persuader de faire quoi? De venir sur Terre?
peuplé, sale, appauvri, soumis à des conditions climatiques incontrôlées?,quelle pensée alléchante.
- Ecoutez-moi, Tessa. Vous ne connaissez pas vraiment la Terre. Vous n'y êtes jamais allée, n'est-ce pas?
- Jamais. Je suis Adelienne, de naissance et de souche. Je suis allée sur d'autres colonies, mais sur Terre jamais, non merci.
- Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est qu'une planète. Un vrai monde. Vous vivez ici enfermée dans une boîte, sur quelques kilomètres carrés de surface, avec une poignée de personnes. Vous vivez dans un monde miniature auquel vous êtes habituée depuis longtemps et qui n'a plus rien à
vous offrir. La Terre abrite huit milliards d'êtres humains sur six cents millions de kilomètres carrés. Sa population est d'une variété infinie -
beaucoup de gens très moches, mais aussi beaucoup de très bien.
Et tous pauvres. Et coupés de la recherche scientifique.
Parce que les savants sont allés s'établir sur les colonies. C'est pourquoi nous avons besoin de vous. Venez sur Terre.
- Je ne vois toujours pas pourquoi.
- Les colonies se contentent de ce qu'elles ont. Nous avons des ambitions, des visées, des désirs.
- A quoi bon? En physique, les recherches co˚tent cher.
- Et sur Terre le revenu par habitant est bas, je l'admets. Mais huit milliards de personnes, même pauvres, qui paient des impôts, cela fait une belle somme. Nos ressources, même mal employées, sont encore énormes, et nous pouvons réunir plus d'argent et plus de main-d'oeuvre que toutes les colonies réunies... si nous le voulons vraiment. Venez sur Terre, Tessa, et vous serez traitée comme la plus rare des ressources, le cerveau brillant qu'il nous faut... La seule chose que nous ne puissions pas fournir nous-mêmes.
- Je ne suis pas s˚re du tout qu'Adelia soit prête à me laisser partir.
C'est peut-être une colonie qui se contente de ce qu'elle a, mais elle connaît aussi la valeur de ses savants.
- On ne peut pas vous empêcher d'assister à un congrès scientifique sur Terre.
- Et une fois là, je ne reviendrais pas, c'est cela?
- Vous n'aurez pas à vous plaindre de la manière dont vous serez traitée.
Tous vos désirs, tous vos souhaits, seront comblés. Mieux encore, vous dirigerez le projet hyper-spatial et vous aurez un budget illimité pour élaborer toutes sortes de tests, mener des expériences, faire des observations...
-
Eh bien! quel pot-de-vin princier vous m'offrez!
-
Y a-t-il autre chose que vous désiriez?
- Je me demande. Pourquoi est-ce vous qu'on a envoyé? Un homme aussi séduisant? Est-ce qu'on s'attendait à ce que vous rameniez une physicienne assez ‚gée - impressionnable - frustrée - attirée par votre corps comme un poisson par un app‚t?
- Je ne sais pas à quoi pensaient ceux qui m'ont envoyé, Tessa, mais moi je ne pense rien de tel. Pas après vous avoir vue. Vous n'êtes pas ‚gée, vous le savez bien. Je n'ai pas imaginé une minute que vous étiez impressionnable ou frustrée. La Terre vous offre ce dont rêve tout physicien, homme ou femme, ‚gé ou jeune, cela n'entre pas en ligne de compte.
- quel dommage! Eh bien, supposons que je sois récalcitrante et refuse d'aller sur Terre? qu'utiliseriez-vous comme ultime moyen de persuasion?
Vous pourriez surmonter votre répugnance et me faire l'amour? ª
Wendel croisa les bras sur sa magnifique poitrine et le regarda d'un air narquois.
Fisher dit, en pesant ses mots . ´ Je vous répète que je ne sais pas ce qu'avaient dans la tête ceux qui m'ont envoyé. Faire l'amour ne faisait pas explicitement partie de mes instructions, ni de mes intentions, mais je n'éprouve aucune répugnance à cette idée, je vous l'assure. Je sais cependant que vous verrez les avantages de la proposition en physicienne et ce serait vous discréditer que de supposer qu'il vous faille autre chose.
- Comme vous vous trompez. Je vois les avantages en physicienne et je suis désireuse d'accepter votre offre et de poursuivre le papillon du vol hyperspatial dans les couloirs du possible - mais je ne veux pas renoncer aux efforts que vous alliez faire pour me persuader. Je les veux tous.
- Mais...
- Bref, il vous faudra payer de votre personne. Persuadez-moi comme si j'étais récalcitrante, le mieux que vous pourrez, ou je ne vous suivrai pas sur Terre. Allons, à quoi imaginez-vous que servent les Retiros? Une fois qu'on s'est entraîné, douché, restauré, parlé et réconforté, on peut s'exercer à autre chose. J'insiste. Persuadez-moi de venir sur Terre. ª
Et d'un geste du doigt, elle tamisa les lumières du Retiro, Chapitre 17
En sécurité?
35
Insigna se sentait mal à l'aise. C'était Siever Genarr qui avait insisté
pour demander son avis à Marlène.
´ Tu es sa mère, Eugenia, et tu ne peux pas t'empêcher de la voir comme une petite fille. Il faut un certain temps à une mère pour comprendre que ce n'est plus la monarchie absolue. ª
Eugenia Insigna évita son regard qui n'avait rien de sévère. Ńe me fais pas la morale, Siever. C'est facile de pontifier sur les enfants des autres.
- Je pontifie? Je suis désolé. Disons que je ne suis pas émotionnellement dépendant, comme tu l'es, du souvenir d'une enfant. J'ai l'impression que Marlène a beaucoup plus d'importance que toi et moi. Nous devons la consulter...
- Il faut la mettre en sécurité, riposta Insigna.
- D'accord, mais discutons d'abord avec elle du moyen à employer. Elle est jeune, inexpérimentée, pourtant elle sait peut-être mieux que nous ce qu'il faut faire. Parlons-en comme si nous étions trois adultes. Promets-moi, Eugenia, que tu n'essaieras pas d'user d'autorité. ª
Insigna répondit amèrement : Ćomment veux-tu que je te promette cela?
Mais parlons avec elle, d'accord. ª
Ils étaient maintenant tous les trois dans le bureau de Genarr, entouré du champ protecteur, et Marlène, dont les yeux allaient rapidement de l'un à
l'autre, fit la moue et dit, l'air malheureux : ´ Je sens que je ne vais pas aimer ça.
- J'ai bien peur qu'il s'agisse, en effet, de mauvaises nouvelles, dit Insigna. Voilà... Nous envisageons un retour sur Rotor. , Marlène parut étonnée. ´ Ton travail est important, maman. Tu ne peux pas l'abandonner. Mais je vois que tu n'en as pas l'intention. Alors, je ne comprends pas.
- Marlène. ª Insigna parlait lentement et en détachant les syllabes. Ńous envisageons ton retour sur Rotor. Seulement toi. ª
Il y eut un moment de silence, durant lequel Marlène étudia leurs visages.
Puis elle dit, presque en chuchotant : ´ Tu dis cela sérieusement. Je n'arrive pas à y croire. Je ne retournerai pas sur Rotor. Je ne veux pas.
Jamais. Erythro est ma planète. Je suis là o˘ j'ai envie d'être. -
Marlène... ª commença Insigna d'une voix aigu'é.
Genarr leva la main en secouant la tête. Elle s'interrompit puis reprit :
´ Pourquoi as-tu tellement envie d'être ici, Marlène?
- Parce que c'est comme ça, répondit-elle catégoriquement. On a parfois envie d'un aliment... on a juste envie de le manger. On ne peut pas expliquer pourquoi. J'ai faim d'Erythro. Je ne sais pas pourquoi, mais j'en ai envie. Je n'ai pas besoin d'explications.
- Laisse ta mère te dire ce que nous savonsª, intervint Genarr.
Insigna prit entre ses mains la main de sa fille, froide et sans réaction.
Śouviens-toi, Marlène, avant que nous partions pour Erythro, tu m'as parlé de ton entretien avec le Gouverneur...
- Oui?
- Tu m'as dit qu'en acceptant notre départ pour Erythro, il avait caché
quelque chose. Tu ne savais pas quoi, mais tu as dit que c'était plutôt déplaisant... quelque chose de néfaste.
- Oui, je m'en souviens. ª
Insigna hésita et les grands yeux pénétrants de Marlène se durcirent. Elle chuchota, comme si elle ne s'apercevait pas qu'elle exprimait ses pensées intérieures à haute voix. ´ Vacillement optique. Main portée à la tempe.
Recul. ª Le son mourut, mais ses lèvres continuèrent à bouger.
Puis, avec indignation, elle dit : ´ Tu crois que j'ai le cerveau dérangé?
- Non, se h‚ta de répondre Insigna. C'est le contraire, ma chérie. Nous savons que ton cerveau est excellent, et nous voulons qu'il le reste.
Voilà de quoi il s'agit... ª
Marlène écouta l'histoire de la Peste d'Erythro d'un air très soupçonneux, et finit par dire : ´ Je vois que tu crois ce que tu me racontes, maman, mais on pourrait t'avoir menti.
- C'est moi qui lui en ai parlé, intervint Genarr, et je peux vous dire que c'est vrai, l'ayant vécu personnellement. Maintenant, dites-moi si je mens. ª
Marlène ne répondit pas et poursuivit : ´ Pourquoi alors suis-je particulièrement en danger? Pourquoi moi plus que maman ou vous?
- On a émis l'hypothèse que les esprits originaux sont plus vulnérables à
la Peste, et comme le vôtre est le plus original que j'aie jamais rencontré, il se pourrait que vous y soyez dangereusement prédisposée. Le Gouverneur m'a ordonné de vous laisser libre sur Erythro, de vous ider à
voir et à faire tout ce que vous voudrez, et même de vous laisser xplorer la surface, hors du Dôme... si tel est votre désir. Cela a l'air très entil de sa part, mais n'a-t-il pas voulu vous exposer à succomber à la ste ? ª
Marlène ne montra pas le moindre signe d'émotion.
Śi le Gouverneur veut me faire du mal, dit-elle enfin, pourquoi voulez-vous me renvoyer auprès de lui? ª
Genarr haussa les sourcils. Ńous vous l'avons expliqué. Vous êtes en danger, ici.
- Je serai en danger là-bas, auprès de lui. S'il pense qu'ici je suis condamnée, il m'oubliera. Il me laissera tranquille.
- Mais la Peste, Marlène. La Peste. ª Elle tendit les bras pour l'étreindre.
Marlène recula. ´ Je n'ai pas peur de la Peste. Ici, je ne suis pas en danger. Absolument pas. Je connais mon esprit. J'ai vécu avec lui toute ma vie. Je le comprends. Il n'est pas en danger.
-
Comment pouvez-vous le savoir, Marlène? demanda Genarr.
-
Je le sais, c'est tout. ª Insigna était à bout de patience. Elle saisît Marlène par les coudes.
´
Marlène, tu dois faire ce que je te dis.
- Non, maman. Tu ne comprends pas. Sur Rotor, j'ai senti que quelque chose m'attirait vers Erythro. Maintenant que je suis là, cette attraction est plus forte que jamais. Je ne crains rien, ici. ª
Genarr leva la main, coupant la parole à Insigna. ´ Je propose un compromis, Marlène. Votre mère est ici pour faire des observations astronomiques. Cela va lui prendre du temps. Promettez-moi, pendant qu'elle est ainsi occupée, de rester à l'intérieur du Dôme, de prendre toutes les précautions que j'estimerai nécessaires et de vous soumettre à
des examens périodiques. Si nous ne détectons aucun changement dans vos fonctions mentales, vous pourrez rester ici jusqu'à ce que votre mère ait terminé et, alors, nous en discuterons de nouveau. D'accord? ª
Marlène baissa la tête, perdue dans ses pensées. Puis elle dit: ´
D'accord. Mais, maman, ne me dis pas que tu as fini si ce n'est pas vrai.
Je le saurai. Et ne b‚cle pas ton travail. Je le saurai aussi. ª Insigna fronça les sourcils et répondit : ´ Je n'ai pas l'intention de te mentir, Marlène, et je n'ai jamais b‚clé mon travail... même pour ton bien.
- Pardonne-moi, maman. Je sais que je t'irrite. ª
Insigna poussa un gros soupir. - Je ne le nie pas, mais, agaçante ou non, Marlène, tu es ma fille. Je t'aime et je veux te garder saine et sauve.
Est-ce que je mens en disant cela?
Non, maman, tu ne mens pas, mais je t'en prie, crois-moi quand je dis que je ne crains rien. Depuis que nous sommes sur Erythro, je suis heureuse.
Je ne l'ai jamais été sur Rotor.
- Et pourquoi êtes-vous heureuse? demanda Genarr. - Je ne sais pas, oncle Siever. Mais être heureuse, ça suffit, même quand on ne sait pas pourquoi, n'est-ce pas? ª
36
´ Tu as l'air fatiguée, Eugenia, dit Genarr.
- Pas physiquement, Siever. Juste abrutie après deux mois de calculs. Je ne sais pas comment faisaient les astronomes avant l'ère spatiale pour arriver à de tels résultats avec des ordinateurs rudimentaires. quand je pense que Kepler a énoncé les lois des mouvements planétaires avec les logarithmes! Et encore... Il a d˚ se dire qu'il avait de la chance, car on venait de les inventer.
- Pardonne à un Béotien, mais je croyais qu'aujourd'hui les astronomes donnent des instructions à leurs instruments, vont dormir et, quelques heures après, se réveillent pour trouver toutes les données imprimées sur leur bureau.
- Je voudrais bien. Mais ce travail-là était différent. Sais-tu avec quelle précision j'ai d˚ calculer la vitesse relative de Némésis et du Soleil pour établir le lieu et le moment o˘ ils seront le plus proches?
Sais-tu qu'une minuscule erreur suffirait à fausser complètement les résultats ?
Će serait déjà difficile si Némésis et le Soleil étaient les seuls corps de l'Univers, mais il y a les étoiles voisines, toutes en mouvement. Au moins une douzaine d'entre elles sont assez massives pour produire un minuscule effet sur Némésis, ou sur le Soleil, ou sur les deux. Minuscule, mais assez grand pour causer une erreur de plusieurs millions de kilomètres dans un sens ou dans l'autre, si ': -n'en tient pas compte. Pour ne pas se tromper, on doit connaître avec précision la masse de chaque étoile, ainsi que sa position et sa vitesse.
Ć'est un problème à quinze corps, Siever, énormément compliqué. Némésis traversera le système solaire et aura un effet perceptible sur plusieurs de ses planètes. Tout dépend de la position de chaque planète sur son orbite lorsque Némésis arrivera, de l'amplitude de son déplacement sous l'influence de cette étoile, et des effets de ce déplacement sur l'attraction qu'elle exerce sur les autres planètes. A quoi il faut ajouter l'attraction de Mégas. ª
Genarr l'écoutait gravement. Ét quel est le résultat, Eugenia? - Je crois que l'effet rendra l'orbite de la Terre un tout petit peu plus excentrique et son axe semi-majeur un peu plus petit.
Ce qui veut dire?
que la Terre deviendra trop chaude pour rester habitable.
Et qu'arrivera-t-il à Mégas et à Erythro9
Rien de mesurable. Le système de Némésis'est beaucoup plus petit que le système solaire; donc il tiendra mieux le coup. Ici, il n'y aura que des modifications insignifiantes, mais pas sur la Terre.
- quand cela se produira-t-il?
126
Dans cinq mille vingt-quatre ans, plus ou moins quinze, Némésis passera au plus près du Soleil. L'effet s'étendra sur vingt ou trente ans.
Va-t-il y avoir une collision, ou quelque chose comme ça? - Il n'y aura pas de collision entre les corps les plus grands. Bien s˚r, un astéroÔde solaire peut tomber sur Erythro, ou un astérdide de Némésis sur la Terre.
Il y a très peu de chance pour que cela arrive, mais cela pourrait être catastrophique Pour la Terre. On ne pourra pas le calculer avant que les étoiles soient très proches l'une de l'autre. - Ainsi la Terre devra être évacuée. N'est-ce pas? - Oh, oui.
- Mais ils ont cinq mille ans pour le faire.
- Tu parles comme Pitt. ª
Genarr gloussa. Íl ne peut pas avoir tort en tout, tu sais.
Il ne voudra pas avertir la Terre.
Il ne peut pas toujours faire tout ce q.u'il veut. Nous avons un Dôme ici, sur Erythro, bien qu'il s'y soit opposé. Et il finira bien par mourir. Ne t'inquiète pas tant pour la Terre, Eugenia. Nous avons nos propres soucis. Est-ce que Marlène est au courant de tes résultats?
Comment pourrait-elle ne pas savoir? Apparemment, l'état exact de mes progrès est imprimé sur la manière dont je fais bruire ma manche ou peigne mes cheveux.
-
Elle devient de plus en plus perspicace, n y est-ce pas ?
-
Tu l'as remarqué, toi aussi?
-
Oui. Même depuis le peu de temps que je la connais.
- Je suppose que c'est d˚ en partie à sa croissance. Sa perception S9
épanouit comme ses seins. Et puis, elle a passé la plus grande partie de sa vie à essayer de cacher son don parce qu'elle ne savait pas quoi en faire et qu'il lui attirait des ennuis. Maintenant qu'elle n'en a plus peur, il se développe.
- Ou parce que, pour une raison quelconque, elle se sent bien sur Erythro, comme elle dit, et que son plaisir aiguise ses perceptions.
- J'y ai pensé, Siever. Crois-tu qu'Erythro ait une influence sur elle?
Crois-tu qu'une forme atténuée de la Peste puisse la rendre encore plus sensible ?
- Si la Peste renforce sa perspicacité, cela ne dérègle en rien son équilibre mental. Et aucune des victimes de la Peste n'a montré de symptômes qui pourraient ressembler, même vaguement, au don de Marlène. ª
Elle poussa un soupir. ´ Merci. Tu me réconfortes. Et merci aussi de te montrer aussi gentil avec Marlène. ª
La bouche de Genarr se tordit en un petit sourire en biais. Ć'est facile.
Je l'aime énormément.
- Tu fais comme si c'était normal. Elle n'est pas aimable.
- Moi, je la trouve aimable. Elle est terriblement intelligente, même en dehors de son don.
- Oui, c'est vrai. Cela me console quand le fardeau devient trop lourd.
- Tant mieux, car le fardeau va peut-être s'alourdir, Eugenia. ª Insigna leva les yeux. ´ Pourquoi?
- Elle m'a clairement laissé entendre que le Dôme ne lui suffit pas. Elle veut sortir, marcher sur le sol de la planète, dès que tu auras terminé ton travail. Elle insiste! ª
Insigna le regarda avec de grands yeux horrifiés.
Chapitre 18
La propulsion supraluminique
37
Trois années passées sur Terre avaient vieilli Tessa Wendel. Sa peau était moins douce. Elle avait pris du poids. Ses seins commençaient à fléchir et sa taille s'était épaissie. Elle avait les yeux cernés et un début de bajoues.
Crile Fisher savait que Tessa approchait maintenant de la cinquantaine et qu'elle comptait cinq ans de plus que lui. Elle ne faisait pas plus que son ‚ge. C'était encore une belle femme m˚re, mais elle ne pouvait plus passer pour une femme de moins de quarante ans, comme à leur première rencontre sur Adelia,
Tessa en était consciente et en avait parlé d'un ton amer la semaine dernière.
Ć'est à cause de toi, Crile, lui avait-elle dit un soir au lit (l'occasion pour elle, apparemment, de s'apercevoir qu'elle vieillissait).
Tu m'as vendue à la Terre. ' Magnifique ", disais-tu. " Immense ", disais-tu.
De la variété. Toujours quelque de nouveau. Inépuisable.
- Ce n'est pas vrai? répliqua-t-il, comprenant ce qu'elle ne pouvait pas supporter, mais souhaitant qu'elle donne libre cours à son ressentiment.
- Pas pour la pesanteur. Sur toute cette planète bouffie et invraisemblable, on trouve la même poussée gravitationnelle. Dans les airs, au fond des mines, là, ici, partout, un G... un G... un G. C'est à
vous tuer d'ennui.
- Il n'y a rien de mieux, Tessa.
- Si. Tu as vécu sur les colonies. Là on peut faire de la gym sous faible pesanteur. On peut alléger, de temps en temps, la tension qui pèse sur vos tissus. Comment vivre sans cela?
- Sur Terre aussi on fait de la gym.
- Oh, je t'en prie... avec cette éternelle attraction qui vous écrase. On ne peut pas sauter, on ne peut pas voler, on ne peut pas monter en flèche.
Et cette gravitation entraîne vers le bas, toujours vers le bas, chaque partie de votre personne, si bien qu'on s'affaisse, qu'on se ride, qu'on vieillit. Regarde-moi! Mais regarde-moi!
- Je te regarde aussi souvent que je peux, affirma Fisher d'un ton solennel.
-
Alors, ne me regarde pas. Sinon, tu vas me laisser tomber.
Et si tu
fais
cela, je retourne sur Adelia.
-
Mais non. qu'est-ce que tu y feras, une fois que tu te seras exercée
sous
basse pesanteur? Ton travail de recherche, tes labos, ton équipe,
sont
ici.
-
Traître! Tu ne m'as pas dit que la Terre avait l'hyperassistance, ni
que vous aviez découvert l'…toile voisine. Tu restais là à te moquer de moi comme le salaud sans coeur que tu es.
- que se serait-il passé si tu avais décidé de ne pas venir sur Terre? Ce n'était pas mon secret.
- quand ils me l'ont dit, je me suis sentie assommée. Tu aurais pu y faire allusion afin que je n'aie pas l'air d'une idiote. Je t'aurais tué, mais que pouvais-je faire? Tu m'as rendue dépendante de toi. Tu le savais quand tu m'as froidement séduite pour que je vienne sur Terre. ª
C'était un jeu auquel elle tenait et Fisher connaissait son rôle. ´ Je t'ai séduite? C'est toi qui as insisté. Tu ne voulais pas que cela se passe autrement.
- Espèce de menteur. Tu m'as forcée à le faire. C'était du viol, un viol impur et compliqué. Et tu vas encore recommencer. Je le vois dans tes yeux pleins de luxure. ª
Il y avait des mois qu'elle n'avait pas joué à ce jeu-là et Fisher savait que cela arrivait lorsqu'elle était professionnellement satisfaite d'ellemême. Après, il dit: ´«a avance bien?
- Avancer? On pourrait le dire comme ça. ª Elle haletait. ´ J'ai une démonstration pour ton vieux Terrien pourrissant, Tanayama, que je vois demain. Il m'a implacablement harcelée pour l'avoir.
- C'est un type implacable.
- C'est un type stupide. Même dans un monde o˘ on ne connaît pas bien les sciences, on pourrait savoir au moins comment ça marche. Si on vous donne un million de crédits universels le matin, on ne s'attend pas à obtenir quelque chose de précis le soir même. Sais-tu ce qu'il m'a dit quand je lui ai déclaré que j'aurais peut-être quelque chose à lui montrer ?
- Non, tu ne me l'as pas raconté. qu'a-t-il dit?
- On pouvait imaginer qu'il s'exclamerait : C'est stupéfiant qu'en trois ans seulement vous ayez élaboré quelque chose d'aussi étonnant et d'aussi nouveau. Nous vous en sommes infiniment reconnaissants. Voilà ce qu'on aurait attendu.
- Ma foi, je ne vois pas Tanayama disant une chose pareille. qu'a-t-il réellement dit?
- " Au bout de trois ans, on était en droit d'espérer que vous finiriez par trouver quelque chose. Combien pensez-vous qu'il me reste de temps à
vivre? Croyez-vous que je vous ai soutenue, que je vous ai payée, que je vous ai fourni une armée d'assistants et de techniciens pour que vous fabriquiez quelque chose après ma mort et que je ne puisse pas le voir? ª
Voilà ce qu'il a dit, et je t'assure que j'aimerais bien reporter la démonstration au lendemain de sa mort, mais le travail passe avant ma propre satisfaction.
- As-tu vraiment quelque chose qui puisse le satisfaire?
- Juste la propulsion supraluminique. La vraie, non cette ineptie d'hyper-assistance. Maintenant, nous avons quelque chose qui va nous ouvrir les portes de l'univers. ª
38
Le site o˘ l'équipe travaillait à ébranler l'univers avait été préparé pour Tessa Wendel avant son arrivée sur Terre, avant même qu'elle sache qu'on voulait la recruter. C'était, en pleine montagne, une cité totalement interdite à la population grouillante de la Terre.
Tanayama était là, assis dans un fauteuil monitorisé. Seuls ses yeux, derrière leurs paupières plissées, semblaient vivants - alertes, regardant ici et là.
Ce n'était pas le plus grand personnage du gouvernement de la Terre mais c'était lui qui, en coulisse, avait suscité ce projet, et tout le monde s'effaçait devant lui.
Seule Wendel ne semblait pas intimidée.
La voix de Tanayama n'était guère plus qu'un chuchotement rauque. ´ que vais-je voir, docteur? Un vaisseau spatial?
- Pas un vaisseau, monsieur le directeur. Il faudra encore des années pour cela. Ce que j'ai à vous montrer est aussi passionnant. Vous allez voir la première démonstration publique d'un vrai vol supraluminique, quelque chose qui dépasse infiniment l'hyper-assistance. ª
Tanayama toussa douloureusement et dut garder le silence pour reprendre sa respiration. Ses yeux, torves et durs, étaient fixés sur elle. Ć'est vous la responsable. C'est votre projet. Expliquez-moi.
- Ce que vous allez voir, ce sont deux conteneurs cubiques en verre. O˘ on a fait le vide absolu.
- Pourquoi le vide?
- Le vol supraluminique ne peut être amorcé que dans le vide. Autrement, l'objet à déplacer entraîne la matière avec lui, augmentant les dépenses d'énergie et rendant le contrôle très difficile. Il doit aussi se terminer dans le vide, sous peine de catastrophe, parce que...
- Laissez tomber le ' parce que ". Si votre vol supraluminique doit commencer et finir dans le vide, comment allons-nous nous en servir? - Il faut, d'abord, se déplacer dans l'espace en vol ordinaire, puis
- Les gens des colonies se sélectionnent eux-mêmes. Ils choisissent des gens qui leur ressemblent. Sur chacune d'elles, tout le monde partage la même culture et jusqu'à la même apparence physique. Au contraire, la Terre est, et a été durant toute son histoire, un mélange incontrôlé de cultures qui s'enrichissent l'une l'autre, rivalisent entre elles, se méfient les unes des autres. Beaucoup de Terriens - dont moi considèrent qu'une telle variété est une source de force et sentent que l'homogénéité des colonies les affaiblit et, à la longue, raccourcira leur durée potentielle de vie.
- Eh bien, si les colonies ont quelque chose que vous considérez comme un handicap, à quoi bon les haÔr? Est-ce que Tanayama nous déteste parce que nous sommes, à la fois, meilleurs et pires que vous? C'est absurde.
- Non. qui se donnerait la peine de h;ifr au terme d'un raisonnement?
Tanayama a peut-être peur que les colonies réussissent trop bien et prouvent ainsi que l'homogénéité culturelle est une bonne chose. Ou peut-
être pense-t-il que les colonies désirent détruire la Terre autant que lui désire détruire les colonies. Il est hors de lui parce que les Rotoriens sont partis sans nous avertir que l'…toile voisine se dirigeait vers le système solaire.
- Ils ne l'ont peut-être pas su.
- Tanayama ne peut pas croire ça. Il pense forcément qu'ils le savaient et ont délibérément refusé de nous avertir, dans l'espoir que nous serions surpris et que la Terre, ou du moins la civilisation terrienne, serait détruite.
- Est-on s˚r que l'…toile voisine va s'approcher suffisamment pour nous nuire?
- Non, mais c'est assez pour nourrir la haine de Tanayama. Il doit tenir au vol supraluminique pour découvrir, ailleurs, une planète semblable à la Terre. Alors, en supposant le pire, on pourrait y transférer la plus grande partie de la population terrienne... Tu admettras que c'est raisonnable.
- Oui Crile, mais c'est encore raisonnable s'il n'y a aucun danger. C'est normal que l'humanité désire essaimer dans l'espace. Nous avons créé les colonies spatiales et les étoiles sont l'étape suivante; pour cela, il nous faut la propulsion supraluminique.
- Oui, mais la colonisation de la Galaxie, c'est pour les générations à
venir. Tanayama veut retrouver Rotor et la punir d'avoir abandonné le système solaire sans égard pour le reste de la communauté humaine. Il veut vivre pour voir cela et c'est pourquoi il continue à te harceler, Tessa.
- Il peut me harceler tant qu'il veut, cela ne l'aidera pas. C'est un mourant.
- Je me demande. La médecine de notre temps peut accomplir des merveilles.
- Elle ne peut faire plus. J'ai questionné ses médecins.
- Et ils t'ont répondu? Je croyais que la santé de Tanayama était un secret d'…tat.
- Pas pour moi, Crile, étant données les circonstances. Je suis allée les voir et je leur ai dit que je tenais beaucoup à construire un vaisseau capable d'emporter des êtres humains jusqu'aux étoiles, et que je voulais le faire avant la mort de Tanayama. Je leur ai demandé de me fixer un délai.
- Et ils t'ont dit?
-
que j'avais un an. Au mieux. Ils m'ont suppliée de me h‚ter.
-
Peux-tu le faire en un an?
- En un an? Bien s˚r que non, Crile, et j'en suis heureuse. Je me réjouis de savoir que cet être venimeux ne vivra pas assez pour le voir. Pourquoi fais-tu la grimace, Crile?
- C'est mesquin de ta part. C'est le Vieux, tout venimeux qu'il soit, qui t'a donné tout cela. Il a rendu Hyper City possible.
- Oui, mais pour réaliser son projet, pas le mien. Pas celui de la Terre ou de l'humanité. Et j'ai le droit d'avoir mes mesquineries. Je suis certaine que Tanayama n'a jamais eu pitié de ses ennemis. Et j'imagine qu'il n'a jamais attendu ni pitié ni miséricorde de personne. Il mépriserait probablement, comme une faiblesse, celui qui les lui offrirait.
ª Fisher avait l'air malheureux comme les pierres. Ćombien de temps faudra-t-il, Tessa?
- qui peut le dire? Même si tout se passait raisonnablement bien, je ne vois pas comment cela pourrait prendre moins de cinq ans, au mieux. - Mais pourquoi? Tu as déjà la propulsion supraluminique.
- Non, Crile. ª Wendel se redressa. Ńe sois pas naÔf. Tout ce que j'ai, c'est une démonstration de laboratoire. Je peux prendre un objet léger -
une balle de ping-pong - et, avec un minuscule moteur hyperatomique, compenser 90% de sa masse et le déplacer supraluminiquement. Mais un vaisseau, avec des gens à bord, c'est une chose totalement différente. Il ne faudra pas commettre d'erreur. Avant l'ère des ordinateurs modernes et du type de simulations qu'ils rendent possibles, cinq ans auraient été un rêve irréalisable. Peut-être même cinquante ans. ª
Crile Fisher secoua la tête et ne répondit rien.
Tessa Wendel le regarda pensivement et dit d'un air presque irrité ´
qu'est-ce qui te prend? Tu es si pressé que ça, toi aussi?ª
Fisher dit d'un ton apaisant : ´ Je suis s˚r que tu es aussi impatiente que nous tous, mais moi, j'ai une envie folle d'un vaisseau hyper-spatial en état de fonctionner.
- Toi, plus que les autres?
- Oui, beaucoup plus.
- Pourquoi?
- J'aimerais bien aller jusqu'à l'…toile voisine. ª
Elle lui jeta un regard furieux. ´ Pourquoi? Tu rêves de retrouver l'épouse que tu as abandonnée? ª
Fisher ne discutait jamais d'Eugenia avec Tessa Wendel et il n'avait pas l'intention de se laisser entraîner sur ce terrain maintenant. Il dit simplement : ´ J'ai une fille là-bas. Je pense que tu comprendras, Tessa.
Tu as un fils. ª
Ce garçon avait une vingtaine d'années, fréquentait l'Université d'Adelia et écrivait parfois à sa mère.
Le visage de Wendel s'adoucit. Ćrile, il ne faut pas que tu nourrisses de faux espoirs. D'accord, ils connaissaient l'existence de l'…toile voisine et c'est sans doute là qu'ils sont allés. Avec l'hyper-assistance seulement, le voyage a d˚ prendre plus de deux ans. On n'est pas s˚r que Rotor ait survécu à une telle épreuve. Et même s'ils y sont arrivés, les chances de trouver une planète habitable en orbite autour d'une naine rouge sont presque nulles. Ils ont pu se remettre en route à la recherche d'une autre planète. O˘? Et comment les retrouver?
- Ils savaient tout cela. Ne se seraient-ils pas préparés à mettre tout simplement Rotor en orbite autour de l'étoile?
- Ce serait une vie stérile et il serait impossible de la poursuivre sous quelque forme de civilisation que ce soit. Crile, tu dois t'armer de cou-raee. que ferais-tu si nous réussissons à organiser une expédition vers @j l'Etoile voisine et si nous n'y trouvons rien, ou pire encore, une coque vide, tout ce qui resterait de Rotor?
- Dans ce cas-là, je m'inclinerais. Mais il y a une chance pour qu'ils aient survécu.
- Et que tu retrouves ton enfant? Crile chéri, est-ce raisonnable de b‚tir tes espoirs là-dessus? Même si Rotor a survécu, et que ton enfant ait survécu, elle n'avait qu'un an quand tu es parti, en 2222. Maintenant, elle aurait dix ans, et si nous partons pour l'…toile voisine dans les délais les plus brefs, elle en aura quinze. Elle ne te reconnaîtrait pas.
Et toi, tu ne la reconnaîtrais pas.
- qu'elle ait dix ans, ou quinze ans, ou cinquante ans, si je la voyais, Tessa, je la reconnaîtrais ª, dit Fisher.
Chapitre 19
Rester
40
Marlène sourit d'un air hésitant à Siever Genarr. Elle avait pris l'habitude d'envahir son bureau quand elle le désirait. Ést-ce que vous êtes très pris, oncle Siever?
- Non, ma chérie, je ne fais pas un travail vraiment important. Pitt a créé mon poste pour se débarrasser de moi, et moi, je l'ai pris et gardé
pour être débarrassé de Pitt. Je ne le reconnaîtrais pas devant tout le monde, mais je suis obligé de te dire la vérité puisque tu décèles toujours le mensonge.
- Tu n'as pas peur, oncle Siever? Le Gouverneur avait peur, et Aurinel aurait eu peur... si je lui avais laissé voir ce dont je suis capable.
Je n'ai pas peur, Marlène, parce que je me suis livré à toi, tu comprends.
J'ai décidé qu'avec toi, je suis transparent comme du verre. En réalité, c'est reposant. Mentir, c'est un gros travail, quand on y pense. Si les gens étaient réellement paresseux, ils ne mentiraient jamais. ª
Marlène sourit de nouveau. Ć'est pour cela que vous m'aimez bien? Parce qu'avec moi, vous pouvez être paresseux?
- Tu ne le savais pas?
- Non, je sais que vous m'aimez bien, je le vois à la manière dont vous vous tenez, mais vos raisons sont cachées à l'intérieur de votre esprit et tout ce que je peux obtenir là-dessus, ce sont de vagues impressions. Je ne peux pas sonder aussi profond. ª Elle réfléchit un moment. ´ Parfois, je voudrais bien.
- Réjouis-toi de ne pas pouvoir le faire. Les esprits sont des lieux sales, humides et froids.
-
Pourquoi dites-vous cela, oncle Siever?
-
question d'expérience. Je n'ai pas tes dons, mais j'ai fréquenté
beaucoup plus de gens que toi. Aimes-tu ce qu'il y a dans ton esprit, Marlène? ª
La jeune fille parut surprise. ´ Je ne sais pas. Pourquoi pas?
- Aimes-tu tout ce que tu penses? Tout ce que tu imagines? Toutes tes impulsions? Sois franche. Bien que je ne puisse pas lire en toi, sois franche.
- Eh bien, parfois je me mets en colère et je voudrais faire des choses que je ne ferais pas en réalité. Mais cela ne m'arrive pas souvent.
- Pas souvent? N'oublie pas que tu es habituée à ton propre esprit. Tu le sens à peine. C'est comme les vêtements que tu portes. Tu n'as pas l'impression qu'ils te touchent parce que tu es habituée à ce qu'ils soient là. Tes cheveux rebiquent sur ta nuque, mais tu ne le remarques pas. Si les cheveux d'un autre t'effleuraient le cou, cela te chatouillerait et te serait insupportable. Un autre peut avoir des pensées qui ne sont pas pires que les tiennes, mais tu ne les aimerais pas. Par exemple, l'affection que j'ai pour toi pourrait ne pas te plaire... si tu savais pourquoi je t'aime bien. Il vaut beaucoup mieux accepter mon affection comme une chose qui existe et ne pas fouiller mon esprit à la recherche de mes motivations. ª
Et inévitablement, Marlène dit : ´ Pourquoi? quelles sont ces motivations ?
-
Eh bien, je t'aime parce qu'autrefois j'étais comme toi.
-
que voulez-vous dire?
- Bien s˚r, je n'étais pas une jeune femme ayant de beaux yeux et le don de déchiffrer le langage du corps. quand j'étais jeune, je pensais que je n'étais pas beau et que tout le monde me détestait pour ma laideur. Et je savais que j'étais intelligent et ne comprenais pas pourquoi on ne m'aimait pas pour mon intelligence. Je 'Li-ouvais injuste que les gens me dédaignent à cause d'un manque et qu'ils ne tiennent pas compte de la grande qualité que je possédais.
´ J'étais froissé et furieux, Marlène, et j'ai décidé que jamais je ne traiterais les autres comme on me traitait, mais l'occasion de mettre en pratique ma bonne résolution ne s'est pas présentée souvent. Et puis je t'ai rencontrée et nous sommes devenus amis. Tu n'es pas, de beaucoup, aussi quelconque, physiquement, que je l'étais, et tu es beaucoup plus intelligente, mais je ne suis pas gêné que tu sois plus que moi. ª Il lui fit un grand sourire. Ć'est comme si on m'avait donné une seconde chance... avec davantage d'atouts. Bon, je ne pense pas que tu sois venue me voir pour parler de ça. Je n'ai pas tes dons, mais je m'en doute.
- Eh bien, il s'agit de ma mère. Elle vient juste de terminer son travail ici. Si elle retourne sur Rotor, elle voudra que je revienne avec elle.
Est-ce que je suis obligée de l'accompagner?
- Je pense que oui. Tu n'en as pas envie?
- Non, pas du tout, oncle Siever. Je voudrais bien que vous disiez au Gouverneur que vous aimeriez nous garder ici. Et Mr Pitt, j'en suis s˚re, sera très heureux que je reste sur Erythro, surtout si vous lui expliquez que maman a découvert que Némésis va détruire la Terre.
- Elle t'a dit ça, Marlène?
- Non, mais elle n'a pas besoin de le dire. Vous pourrez expliquer au Gouverneur que maman va le harceler pour qu'il avertisse le système solaire.
- Est-ce qu'il t'est venu à l'idée que Pitt n'avait aucune raison de me rendre service? S'il pense que je veux vous garder ici, Eugenia et toi, dans le dôme d'Erythro, il est capable de vous donner l'ordre de rentrer, juste pour m'ennuyer.
- Je suis tout à fait s˚re que le Gouverneur sera bien plus content que nous restions ici qu'il ne prendrait plaisir à vous déplaire en nous faisant revenir. Et puis, vous avez envie que maman reste parce que...
parce que vous l'aimez beaucoup.
- Beaucoup, oui. Toute ma vie je l'ai aimée. Mais ta mère ne m'aime pas.
Tu m'as dit, une fois, que ton père était encore très présent au fond d'elle.
- Elle vous aime de plus en plus, oncle Siever. Elle vous aime beaucoup.
Elle a de l'amitié pour moi, Marlène. Ce n'est pas la même chose. Je suis s˚r que tu as déjà découvert cela. ª
Marlène rougit. ´ Je parle des gens pas jeunes. ª
Genarr éclata de rire. ´ Je suis désolé, Marlène. Les vieux pensent toujours que les jeunes ne connaissent rien à l'amour et les jeunes croient que les vieux ont oublié ce que c'est; et tout le monde a tort. Pourquoi veux-tu absolument rester ici? S˚rement pas parce que tu m'aimes bien.
Bien s˚r que je vous aime bien, dit gravement Marlène. Beaucoup même.
Mais je veux rester ici parce que j'aime Erythro. ª
Genarr secoua lentement la tête. ´ Je suis obligé de reconnaître que je ne te comprends pas. ª Il étudia le visage grave de la jeune fille, ces yeux noirs à demi cachés derrière ces cils magnifiques. ´ Laisse-moi cependant, déchiffrer le langage de ton corps, Marlène... si je le peux. Tu as l'intention d'agir à ta guise, à n'importe quel prix, et de rester sur Erythro?
Oui, répondit catégoriquement Marlène. Et j'espère que vous allez m aider.
ª
41
Eugenia Insigna flamboyait de colère contenue. Elle ne parla pas fort, mais avec véhémence. Íl ne peut pas faire ça, Siever.
- Bien s˚r que si, Eugenia. C'est le Gouverneur.
- Mais il n'a pas le pouvoir absolu. J'ai des droits civiques, et l'un d'eux, c'est la liberté de mouvement.
Si le Gouverneur veut déclarer l'état d'urgence sur Rotor, ou bien, ce qui nous concerne, l'appliquer à une seule personne, les droits iques sont suspendus. C'est l'essentiel de la Loi Habilitante de 2224. - Mais cela va à l'encontre de toutes les lois! - Eugenia, je t'en prie. …coute-moi. Cède. Pourquoi est-ce que, pour moment, Marlène et toi vous ne resteriez pas ici? Vous êtes les biennues parmi nous.
- qu'est-ce que tu racontes? Cela équivaut à un emprisonnement ns accusation, sans jugement, sans sentence. Nous sommes contraintes rester indéfiniment sur Erythro à cause d'un ukase... - Je t'en prie, fais-le sans discuter. Ce sera mieux. - Comment, mieux? ª Eugenia parlait avec un mépris infini. ´ Parce que Màrlène, ta fille, a très envie que tu le fasses. ª Insigna parut déconcertée. ´ Marlène? - La semaine dernière, elle est venue me demander de faire en sorte e le Gouverneur vous donne, à
toutes les deux, l'ordre de rester ici, r Erythro.ª
Insigna se leva à moitié de son siège, soulevée par l'indignation. Ét l'as fait?ª
Genarr secoua vigoureusement la tête. Ńon. Maintenant, écoutei bien.
Tout ce que j'ai fait, c'est d'informer Pitt que ton travail était iné et que je ne savais pas si son intention était de vous rappeler sur tor ou de vous garder ici. C'était une question parfaitement neutre, genia. Je l'ai montrée à Marlène avant de l'envoyer et elle a paru isfaite. Elle a dit, et je la cite : " Si vous lui donnez le choix, il nous rdera ici. " Et c'est ce qu'il a fait. ª
Insigna se laissa retomber dans son fauteuil. Śiever, as-tu vraiment ivi les conseils d'une fille de quinze ans? - Dis-moi, pourquoi es-tu si désireuse de retourner sur Rotor? - Mon travail...
- Tu n'en auras plus si Pitt ne veut pas de toi. Même en supposant 'il te permette de revenir, tu découvriras que quelqu'un a pris ta ce. Ici, tu as l'équipement dont tu as besoin... celui dont tu t'es déjà ie. Après tout, tu es venue ici pour faire ce que tu ne pouvais pas re sur Rotor.
- Peu importe mon travail! cria Insigna avec une inconséquence ale. Tu ne comprends pas que je veux retourner là-bas pour la même son qui le pousse à
nous faire rester ici? Il veut détruire Marlène. Si vais connu la Peste d'Erythro, nous ne serions jamais venues. Je ne x pas prendre de risques avec l'esprit de Marlène.
Marlène pense qu'elle ne court aucun danger.
Marlène! Marlène! Tu en parles comme si c'était une déesse. @en sait-elle?
Ecoute-moi, Eugenia. Parlons-en posément. Elle n'a rien d'une galomane, n'est-ce pas? ª
Insigna tremblait. Son émotion n'avait pas diminué. ´ Je ne prends pas ce que tu veux dire.
A-t-elle tendance à émettre des revendications grandioses dépours de fondement?
- Bien s˚r que non. Tu sais bien qu'elle n'émet jamais de revendications qui ne soient...
- qui ne soient justifiées, je sais. A-t-elle jamais prétendu qu'elle pouvait prévoir l'avenir? A-t-elle jamais dit qu'elle était s˚re qu'un événement en particulier allait se produire, en s'appuyant sur sa seule intuition ?
- Non, bien s˚r que non. Elle ne dit jamais rien sans preuves à l'appui.
- Pourtant elle est s˚re que la Peste ne peut pas l'atteindre. Elle prétend qu'elle a éprouvé cette confiance absolue, cette certitude qu'Erythro ne lui ferait jamais de mal, sur Rotor même, et que cela n'a fait que crditre avec son arrivée dans le Dôme. Et elle est déterminée -
absolument déterminée - à rester ici. ª
Les yeux d'Insigna s'ouvrirent tout grands et sa main vola jusqu'à sa bouche. Elle émit un son inarticulé, puis dit: ´ Dans ce cas... ª Et elle resta à le regarder.
Óui, dit Genarr soudain sur ses gardes.
Tu ne comprends pas? Mais ce sont les signes memes de la Peste! Sa personnalité est en train de changer. Son esprit est déjà détérioré. ª
Genarr resta immobile un moment. Ńon, c'est impossible. Jamais on n'a rien détecté de ce genre chez les victimes de la Peste.
- Son esprit est différent. La maladie pourrait l'affecter différemment.
- Non, dit Genarr avec acharnement. J'ai une autre idée. Je crois que si Marlène dit qu'elle est s˚re d'être immunisée, c'est qu'elle est immunisée, et nous trouverons là de quoi résoudre l'énigme de la Peste. ª
Le visage d'Insigna blêmit. ´ Voilà donc pourquoi tu veux qu'elle reste sur Erythro? Pour l'utiliser comme un instrument contre la Peste?
- Non. Mais elle veut rester et sera peut-être un instrument contre la maladie, que nous le voulions ou non.
Et tu crois sérieusement qu'il faut lui permettre de rester ici uniquement parce qu'elle le souhaite? Tu oses me dire cela? ª Genarr répondit à
contrecoeur : ´ Je suis tenté de le croire. - C'est facile pour toi. Ce n'est pas ton enfant. Moi, c'est ma fille. C'est tout ce qui...
- Je sais. C'est tout ce qui te reste de... Crile. Ne me regarde pas comme ça. Je sais que tu ne t'es jamais remise de son départ. Je comprends ce que tu ressens. ª Il dit cela doucement, gentiment, et parut sur le point de tendre la main pour caresser la tête penchée d'Insigna.
Śi Marlène veut vraiment explorer Erythro, je pense que rien ne l'empêchera de le faire. Et si elle est absolument convaincue que la Peste ne peut pas toucher son esprit, peut-être que cette attitude mentale l'en protégera. La confiance et l'équilibre de Marlène, c'est peutêtre son mécanisme mental d'immunité. ª
Insigna redressa la tête, les yeux br˚lants de colère. ´Tu dis des absurdités, et tu n'as pas le droit de t'abandonner à ce brusque engouement pour une enfant. C'est une étrangère pour toi. Tu ne l'aimes pas.
- Ce n'est pas une étrangère pour moi et je l'aime beaucoup. Plus important encore, je l'admire. L'amour ne peut pas donner la force de courir un tel risque; l'admiration le peut. Penses-y. ª Et ils restèrent là, à se regarder.
Chapitre 20
La preuve
42
Kattimoro Tanayama, avec sa ténacité habituelle, tint encore durant l'année qu'il s'était allouée, plus une autre, avant que la longue lutte prenne fin. quand le temps arriva, il quitta le champ de bataille sans un mot, sans un signe, si bien que les instruments enregistrèrent sa mort avant que ceux qui l'entouraient ne l'aient vue entrer dans la pièce.
Cela fit peu de remous sur Terre ou dans les colonies, car le Vieux avait toujours fait son travail loin des yeux du public, et il en tirait toute sa force. Seuls ceux qui avaient affaire à lui personnellement connaissaient son pouvoir; et ceux qui avaient le plus besoin de sa force furent particulièrement soulagés de le voir partir.
Tessa Wendel apprit la nouvelle par le canal télévisé qui reliait son quartier général à World City. Elle s'y attendait depuis des mois, mais cela n'amortit pas le choc.
qu'allait-il se passer? qui allait succéder à Tanayama? quels changements déciderait-on? Elle se posait ces questions depuis longtemps mais elle en percevait maintenant la vraie signification. Finalement, com me les autres, elle n'avait pas vraiment cru que le Vieux allait mourir.
Elle chercha un réconfort auprès de Crile Fisher. Wendel était assez réaliste pour savoir que ce n'était pas son corps de femme m˚re qui retenait Fisher. Dans moins de deux mois, elle allait atteindre l'‚ge incroyable de cinquante ans. Il en avait maintenant quarante-cinq et lui non plus n'était plus de la première jeunesse, mais chez un homme, c'était moins flagrant. En tout cas, elle pouvait toujours s'imaginer que c'était elle qui le retenait, métaphoriquement, surtout lorsque, littéralement, elle l'avait en son pouvoir.
Álors, qu'est-ce qui va arriver, maintenant?
- Ce n'est pas une surprise, Tessa. Cette mort aurait d˚ arriver plus
tôt.
- D'accord. Mais c'était sa détermination aveugle qui permettait à ce projet de continuer.
- Tant qu'il a vécu, tu avais très envie qu'il meure. Maintenant, tu t'inquiètes. Mais le projet continuera. Une opération de cette envergure possède sa vie propre, et on ne peut pas l'arrêter.
- As-tu jamais essayé de calculer combien ça co˚tait? Il va y avoir un nouveau directeur du TBI et le Congrès mondial va certainement choisir un homme facile à contrôler. Il n'y aura pas d'autre Tanayama pour faire trembler tout le monde - pas dans un avenir prévisible. Et quand ils jetteront les yeux sur le budget, maintenant que la main noueuse de Tanayama ne peut plus le couvrir, ils verront qu'ils sont dans le rouge et ils voudront faire des coupes claires.
- Le pourront-ils? Ils ont déjà tellement dépensé. Vont-ils tout arrêter sans rien avoir à montrer? Ce serait vraiment un fiasco.
- Ils rejetteront le bl‚me sur Tanayama. " Il était fou, diront-ils, c'était un égocentrique en proie à une obsession " - ce qui n'est pas complètement faux, comme nous le savons bien - et eux s'en laveront les mains, remettront la Terre sur le droit chemin et renonceront à une chose que cette planète ne peut pas s'offrir. ª
Fisher sourit. ´ Tessa, mon amour, ta pénétration de la pensée politique est probablement normale pour une hyper-spatialiste géniale. Le directeur du Bureau est - en théorie, et tel que le voit le public - un fonctionnaire appointé aux pouvoirs limités, soumis iu Président et au Congrès mondial.
Ces élus soi-disant puissants ne Ô;@uvent pas publier que Tanayama les menait tous et qu'ils se cachaient dans les coins de peur que leurs coeurs battent sans sa permission. Le public apprendrait qu'ils sont l‚ches et incapables et ils risqueraient de perdre leurs postes aux prochaines élections. Ils ne mettront pas fin au projet. Ils feront quelques économies symboliques.
- qu'est-ce qui te permet de l'affirmer? murmura Wendel.
- Ma longue expérience des élus. Et puis, si nous arrêtions tout, les colonies pourraient obtenir la propulsion hyperluminique avant nous... et partir pour l'espace lointain en nous abandonnant, comme l'a fait Rotor.
- Ah bon? Comment le pourraient-elles?
- …tant donnée leur connaissance de l'hyper-assistance, n'est-il pas inévitable qu'elles découvrent le vol supraluminique? ª
Wendel regarda Fisher d'un air sardonique. Ćrile, mon amour, ta pénétration de l'hyper-spatialisme est probablement normale pour un extorqueur de secrets de première classe. Est-ce là ce que tu penses de mon travail? que c'est une conséquence inévitable de l'hyperassistance?
N'as-tu pas compris que l'hyper-assistance découle simplement de la pensée relativiste? Elle ne permet pas de voyager plus vite que la lumière. Se déplacer à des vitesses supraluminiques, cela suppose un véritable saut théorique et pratique. Ce n'est pas une simple conséquence de l'hyper-assistance et j'ai expliqué cela à différents membres du gouvernement. Ils se plaignaient des lenteurs et des dépenses et j'ai d˚
leur expliquer les difficultés que nous rencontrons. Ils s'en souviendront et ne craindront pas de mettre fin au projet. Je ne peux pas les cravacher en leur disant, brusquement, que nous pouvons être gagnés à la course. ª
Fisher secoua la tête. ´ Bien s˚r que si, tu peux le leur dire. Ils te croiront parce que c'est vrai. On peut facilement nous devancer. - Tu n'as pas écouté ce que je viens de te dire? - Si, mais tu as oublié un élément.
Laisse un peu de place au sens commun, surtout chez l'homme que tu viens de traiter d'extorqueur de secrets de première classe.
- De quoi parles-tu, Crile?
- Ce saut de l'hyper-assistance au vol supraluminique n'est vraiment spectaculaire que si l'on commence à zéro, comme tu l'as fait. Il n'en sera pas de même pour les colonies. Crois-tu donc qu'elles ignorent tout de nos recherches? Crois-tu que mes collègues terriens et moi nous soyons les seuls extorqueurs de secrets du système solaire? Les colonies ont les leurs, qui travaillent aussi dur et aussi efficacement que nous. Ils ont appris que tu étais sur Terre dès le jour de ton arrivée.
- Et alors?
- Crois-tu qu'ils n'ont pas d'ordinateurs pour leur dire ce que tu as écrit et publié en ce domaine? Crois-tu qu'ils n'ont pas accès à ces articles?
Crois-tu qu'ils ne les ont pas lus laborieusement et soigneusement et qu'ils n'ont pas découvert que tu estimais théoriquement possibles les vitesses supraluminiques? ª
Wendel se mordit la lèvre et dit: Éh bien...
- Oui, penses-y. quand tu as écrit sur la vitesse supraluminique, ce n'étaient que des spéculations. Tu étais la seule à la juger possible.
Personne ne te prenait au sérieux. Mais maintenant, tu es venue sur Terre et tu y es restée. Brusquement, tu as disparu et tu n'es pas rentrée sur Adelia. Ils ne savent peut-être pas en détail ce que tu fais, car la sécurité de ce projet a été aussi efficace que la parandfa de Tanayama.
Pourtant, ta simple disparition est pleine de sens et, à la lumière de ce que tu as publié, ils n'ont aucun doute sur la nature de tes recherches.
Ún projet comme Hyper City ne peut pas être gardé totalement secret. Les incroyables sommes d'argent investies ont d˚ laisser des traces. Si les colonies grattent çà et là, elles trouveront des petits bouts d'information, qui pourraient être convertis en miettes de connaissance.
Et chaque miette leur apportera des indications qui leur permettront de progresser beaucoup plus vite que tu n'as pu le faire. Dis-leur cela, Tessa, si la question de mettre fin au projet vient sur le tapis. On peut nous dépasser, et c'est ce qui arrivera si nous cessons de courir. Cette idée les fera prendre feu autant que Tanayama, et elle a le mérite d'être vraie. ª
Wendel resta silencieuse très longtemps tandis que Fisher l'étudiait avec soin.
´Tu as raison, mon cher extorqueur de secrets, dit-elle enfin. J'ai commis une erreur en te considérant, à la légère, comme un amant et non comme un conseiller.
- Pourquoi les deux devraient-ils s'exclure?
- Je sais très bien que tu as tes propres motivations.
- qu'importe, même si c'est vrai, pourvu que les miennes me fassent courir dans la même direction que toi? ª
43
Une délégation des membres du Congrès finit par arriver, avec Igor Koropatsky, le nouveau Directeur du TBI. Il avait occupé des postes subalternes pendant des années et Tessa ne le connaissait pas.
C'était un homme silencieux, avec des cheveux gris, clairsemés, un nez plutôt gros, un double menton, l'air bien nourri et bon enfant. Il était sans aucun doute astucieux, mais manquait visiblement de l'énergie presque maladive de Tanayama. Cela se voyait à un kilomètre.
Des membres du Congrès l'accompagnaient, bien s˚r, comme pour montrer que ce successeur était leur propriété et qu'ils le contrôlaient. Ils devaient espérer que cela durerait. Ils avaient reçu une longue et amère leçon avec Tanayama.
Personne ne parla de mettre fin au projet. Ils semblaient plutôt désireux que les choses s'accélèrent... si possible. Lorsque Wendel essaya, avec prudence, de souligner la possibilité que les colonies les gagnent de vitesse, ou du moins, les suivent de près, ils acceptèrent l'idée sans faire de difficultés puis abandonnèrent le sujet, comme une chose évidente.
Koropatsky, qui était leur porte-parole, dit : ´ Dr Wendel, je ne vous demanderai pas de me faire faire le tour d'Hyper City. Je suis déjà venu et j'aime mieux consacrer ce temps à la réorganisation du Bureau. Je n'ai pas l'intention de me montrer irrespectueux envers mon distingué
prédécesseur, mais tout changement de direction d'un corps administratif important exige pas mal de réorganisation. De nature, je ne suis pas formaliste. Parlons donc librement et sans cérémonie; j'aimerais poser quelques questions auxquelles, je l'espère, vous voudrez bien répondre de telle sorte qu'un homme qui ne possède que peu de connaissances scientifiques puisse comprendre. ª
Wendel hocha la tête. ´ Je ferai de mon mieux, monsieur le directeur. -
Bien. quand comptez-vous nous donner un vaisseau supraluminique opérationnel?
- Vous savez certainement, monsieur le directeur, que c'est une question à
laquelle je ne peux pas vraiment répondre. Nous sommes à la merci de difficultés et d'accidents imprévisibles.
- Supposons qu'il n'y ait qu'une quantité raisonnable de difficultés et d'accidents.
- Dans ce cas, puisque nous en avons terminé au niveau scientifique et qu'il ne nous reste plus que l'ingénierie, si la chance nous sourit, nous aurons peut-être un vaisseau dans trois ans.
-
Autrement dit, nous serons prêts en 2236.
-
Certainement pas plus tôt.
-
Combien de personnes pourra-t-il emmener?
-
De cinq à sept, peut-être.
-
Jusqu'o˘ pourra-t-il aller?
-
Aussi loin que nous le désirerons, monsieur le directeur. C'est cela,
l'intérêt de la vitesse supraluminique. Comme nous traversons l'hyperespace, o˘ les lois ordinaires de la physique ne s'exercent plus, même la conservation de l'énergie, cela ne co˚te pas plus de parcourir mille années-lumière qu'une. ª
Le directeur s'agita, l'air mal à l'aise. ´ Je ne suis pas physicien, mais j'ai du mal à accepter l'idée d'un environnement sans contrainte. Tout y est vraiment possible?
- Il y a des contraintes. Pour entrer et sortir de l'hyper-espace, il nous faut le vide et une intensité gravitationnelle inférieure à un certain chiffre. Nous découvrirons s˚rement d'autres contraintes au cours des vols d'essai. Les résultats nécessiteront peut-être d'autres délais.
- Une fois que vous aurez le vaisseau, o˘ effectuerez-vous le premier vol ?
- Il pourrait être prudent de limiter le premier voyage à l'orbite de Pluton, par exemple, mais on peut considérer cela comme une perte de temps.
Une fois que nous aurons la technologie qui nous permettra de voyager d'une étoile à l'autre, la tentation d'en visiter une sera irrésistible.
- L'Etoile voisine, par exemple?
- Ce serait logique. L'ex-directeur Tanayama voulait qu'on y aille, mais je dois faire remarquer qu'il y a d'autres étoiles beaucoup plus intéressantes. Sirius n'est que quatre fois plus loin et cela nous donnerait l'occasion d'observer de près une naine blanche.
- Dr Wendel, je pense que notre objectif doit être l'Etoile voisine, et pas seulement pour les raisons propres à Tanayama. Si vous vous rendiez jusqu'à une autre étoile - n'importe laquelle - et que vous reveniez, comment pourriez-vous prouver que vous y êtes vraiment allée? ª
Wendel eut l'air surpris. ´ Prouver? Je ne vous comprends pas. - Je veux dire, que pourriez-vous riposter si l'on vous accusait d'avoir monté un vol truqué?
- Truqué? ª Wendel se leva, furieuse. ´ Vous m'insultez. ª
La voix de Koropatsky s'enfla soudain, dominatrice. Ásseyez-vous, Dr Wendel. Je ne vous accuse de rien. J'essaie de prévoir une situation et de m'en protéger. Cela fait presque trois siècles que l'humanité se déplace dans l'espace. C'est un épisode historique pas tout à fait oublié
et ma subdivision du globe le rappelle particulièrement bien. quand, en ces temps de réclusion planétaire, on a lancé les premiers satellites, il y eut des gens pour soutenir que toutes les données fournies par ces satellites étaient truquées. Les premières photos de la face cachée de la Lune furent traitées de faux. Même les premières images de la Terre vue de l'espace furent qualifiées d'impostures par ceux qui croyaient que la Terre était plate. Si nous prétendons avoir la propulsion supraluminique, nous nous heurterons aux mêmes ennuis.
- Pourquoi, monsieur le directeur? Pourquoi quelqu'un penserait-il que nous mentons au sujet d'une chose pareille?
- Ma chère Wendel, vous êtes na7fve. Depuis plus de trois siècles, Albert Einstein est le demi-dieu qui a inventé la cosmologie. Les gens, de génération en génération, se sont habitués à l'idée que la vitesse de la lumière est une limite absolue. Ils ne sont pas près à renoncer à ce concept. Même le principe de causalité - et on ne peut rien trouver de plus fondamental que : la cause précède l'effet - semble violé par votre découverte. C'est une chose.
Úne autre, Dr Wendel, c'est que les colonies peuvent trouver politiquement utile de convaincre leurs populations, et les Terriens aussi, que nous mentons. Cela nous entravera, nous embarquera dans des polémiques, nous fera perdre du temps, et leur fournira l'occasion de nous rattraper. Aussi je vous le demande : Y a-t-il une preuve qui puisse authentifier un tel voyage? ª
Wendel répondit d'une voix glaciale: ´Monsieur le directeur, une fois de retour, nous permettrons aux scientifiques de visiter notre navire. Nous leur expliquerons les techniques que nous avons utilisées et...
- Non, non, non. Je vous en prie. Arrêtez. Cela ne pourrait convaincre que des scientifiques bien informés comme vous.
- Alors, quand nous reviendrons, nous rapporterons des photos du ciel et des étoiles les plus proches qui seront dans des positions légèrement différentes les unes par rapport aux autres. D'après ces positions relatives, il sera possible de calculer exactement o˘ nous étions par rapport au Soleil.
- Cela aussi, c'est pour les scientifiques. Cela ne convaincrait pas un citoyen moyen.
- Nous aurons des photos en gros plan de l'étoile que nous visiterons.
Elle sera complètement différente du Soleil.
- Mais on fait cela dans n'importe quel programme d'holovision banal traitant de voyage interstellaire. C'est un classique du spaceopera. Vos photos n'apporteraient rien de plus qu'un épisode de Capitaine Galaxie.
- Dans ce cas, dit Wendel les dents serrées d'exaspération, je ne vois rien. Si les gens ne veulent pas nous croire, eh bien, ils ne nous croiront pas. C'est à vous de traiter ce genre de problème. Je ne suis qu'une physicienne.
- Allons, allons, docteur. Ne vous mettez pas en colère, je vous prie.
quand Christophe Colomb est revenu de sa première traversée de l'océan, personne ne l'a accusé de mensonge. Pourquoi? Parce qu'il ramenait avec lui des indigènes du nouveau monde qu'il avait visité.
- Très bien, mais les chances de découvrir des mondes habitables et d'en ramener des spécimens sont très minces.
Peut-être que non. On croit, vous le savez, que les Rotoriens ont pu partir pour l'Etoile voisine; ils y sont peut-être toujours.
- C'est ce que croyait le directeur Tanayama. Cependant, il se peut qu'à
cause d'un accident, d'une erreur scientifique, de problèmes psychologiques, ils n'aient jamais atteint leur objectif. Ce qui expliquerait, aussi, qu'ils ne soient jamais revenus.
- Néanmoins, insista Koropatsky, ils sont peut-être arrivés.
- Même s'ils sont arrivés, ils ont d˚ simplement, en l'absence à peu près certaine de monde habitable, se mettre en orbite autour de l'étoile. Dans cet isolement, les tensions psychologiques, qui ne les auraient pas arrêtés pendant le voyage, ont d˚ les détruire et il est probable qu'il n'y ait plus, maintenant, qu'une colonie morte tournant à amais autour de l'…toile voisine.
Alors, vous voyez bien que ce doit être notre objectif, car une fois que vous serez là-bas, vous chercherez Rotor, mort ou vivant. Dans l'un et l'autre cas, vous devrez rapporter quelque chose d'indubitablement rotorien et ce sera alors facile pour tout le monde de croire que vous êtes vraiment allés dans les étoiles. ª Il lui fit un grand sourire. ´ Même moi, je vous croirais, et cela répond à ma question : comment allez-vous prouver que vous avez fait un voyage supraluminique? Voilà quelle est votre mission et, gr‚ce à elle, la Terre continuera à vous fournir l'argent, les ressources et la main-d'oeuvre dont vous aurez besoin. ª
Après un dîner durant lequel on ne parla guère technique, Koropatsky dit à
Wendel, du ton le plus amical possible, mais non sans une pointe de glace par en dessous : ´ llalgré tout, n'oubliez pas que vous n'avez que trois ans pour réussir. Au maximum. ª
44
Álors, tu n'as même pas eu besoin de mon habile stratagème, dit Crile Fisher avec un petit soupir de regret.
- Non. Ils étaient déterminés à continuer, sans qu'il soit nécessaire de les menacer d'une concurrence redoutable. La seule chose qui les tracassait, c'était cette accusation de mensonge. Je suppose que Tanayama ne pensait qu'à détruire Rotor. Du moment que son désir était réalisé, le monde pouvait bien crier au truquage tant qu'il voulait.
- Cela ne se serait pas produit. Il aurait obligé le vaisseau à lui ramencr une preuve de la destruction de Rotor qui aurait convaincu tout le monde. quel sorte de type c'est, le nouveau directeur?
- Tout à fait le contraire de Tanayama. Il semble doux, presque sur le point de se répandre en excuses, mais j'ai l'impression que le Congrès mondial aura autant de mal à le manoeuvrer que Tanayama. Il faut qu'il s'installe dans son poste, c'est tout.
- D'après ce que tu m'as dit de votre entretien, il semble plus raisonnable que Tanayama.
- Oui, mais cela me tarabuste... cette histoire de mensonge. S'imaginer qu'on puisse truquer un vol spatial. C'est sans doute parce que les Terriens n'ont aucun sens de l'espace. Aucun. Parce,-,U@, vous avez cette i,nrit-,,se planète et que, sauf dans un nombre microscopique de cas, vous n-. la quittez jamais. ª
Fisher sourit. Éh bien, je fais partie du nombre microscopique d'hommes qui l'ont quittée. Souvent. Et toi, tu viens d'une colonie. Nous ne sommes, ni l'un ni l'autre, liés à une planète.
- C'est vrai, dit Wendel en lui jetant un regard en coin. Parfois, tu me donnes l'impression d'avoir oublié que je suis originaire d'une colonie.
- Ctois-moi, je m'en souviens. Je ne me murmure pas constamment: Tessa est originaire d'une colonie! Tessa est originaire d'une colonie! mais je le sais.
- Et les autres? ª Elle fit un geste de la main comme pour englober l'espace illimité qui les entourait. ´ Prends Hyper City, entourée par d'incroyables mesures de sécurité, et dans quel but? Contre les colonies.
Tout ce qui importe, c'est d'obtenir la propulsion supraluminique avant que les colonies n'entament leurs recherches. Et qui est à la tête du projet?
Une physicienne originaire des colonies.
- C'est la première fois que tu penses à ça depuis cinq ans que tu diriges le projet?
- Non, j'y pense périodiquement. Je ne comprends pas, c'est tout.
Comment se fait-il qu'ils n'aient pas peur de se fier à moi?ª
Fisher rit. ´ Tu es une scientifique.
-
Et alors?
- On considère les scientifiques comme des mercenaires qui ne sont attachés à aucune société. Donne à un scientifique un problème fascinant et tout l'argent, tout l'équipement et tout le personnel dont il a besoin pour le résoudre, et il ne se souciera pas du reste. Sois franche... La Terre, Adelia, les colonies, l'humanité même, tu t'en moques. Tu veux seulement concevoir la propulsion supraluminique et c'est la seule chose à laquelle tu te dévoues. ª
Wendel jeta avec colère : Ć'est un stéréotype, et aucun scientifique n'y correspond. Je ne suis pas comme ça.
- Je suis s˚r qu'ils s'en sont aperçus, Tessa, c'est pourquoi tu es probablement sous surveillance constante. Je suis s˚r que certains de tes assistants les plus proches sont tenus d'épier tes activités et d'en rendre compte au gouvernement.
- Tu fais allusion à toi, je pense.
- Ne me dis pas que tu n'as jamais songé que j'avais pu recevoir l'ordre de rester avec toi en qualité d'extorqueur de secrets.
- Je dois t'avouer que l'idée m'est venue à l'esprit... de temps à autre. -
En fait, on ne m'a rien demandé de tel. Je suppose que je suis trop intime avec toi pour qu'on me fasse confiance. Mais je suis tout à fait s˚r qu'on fait des rapports sur moi et que mes activités sont soigneusement épluchées. Aussi longtemps que je te rends heureuse...
Tu es vraiment insensible, Crile. Comment peux-tu plaisanter làdessus?
- Je ne plaisante pas. J'essaie d'être réaliste. Si tu te fatiguais de moi, je perdrais mon poste. Une Tessa malheureuse ne produirait peut être plus rien, je serais obligé de sortir de ta vie et on introduirait, en douceur, mon successeur. Après tout, ta satisfaction compte bien plus que la mienne à leurs yeux et je reconnais que c'est logique. Tu comprends mon réalisme?ª
Là-dessus, Wendel se pencha pour caresser la joue de Crile. Ńe te fais pas de souci. Je pense que je me suis trop habituée à toi pour me fatiguer de ta présence. quand le sang chaud de la jeunesse coulait dans mes veines, je me lassais de mes hommes et je les larguais, mais maintenant...
- Cela te co˚terait trop d'efforts, hein?
- Si tu veux voir la chose comme ça. Mais peut-être suis-je amoureuse à ma manière.
- Je comprends ce que tu veux dire. L'amour, le repos de la physicienne.
Et ces Terriens qui n'ont pas le sens de l'espace!
- En voilà justement un exemple. Koropatsky veut que nous allions vers l'…
toile voisine pour y chercher Rotor. Comment pourrait-on faire ça? De temps à autre, nous repérons un astéroÔde et le perdons avant d'avoir pu calculer son orbite. Sais-tu comt,;.-,-, il faut de temps pour retrouver un astéroÔde perdu, malgré tous ne, @-,'Lruments? Parfois des années.
L'espace est grand, même au voisinage d@une étoile, et Rotor est petit.
- Oui, mais on cherche un astéroÔde p@rmi cent mille autres. Rotor sera le seul objet de ce type p
,Fès de l'Etoile voisine.
- qui t'a dit cela? Même si l'Etoile voisine n'a pas un système solaire semblable au nôtre, il serait curieux qu'elle ne soit pas entourée de débris de toutes sortes.
- Des débris morts, comme nos astéroÔdes. Mais Rotor est une colonie en plein fonctionnement, elle émettra une large gamme de radiations et on la détectera facilement.
- Si Rotor est toujours une colonie opérationnelle. Sinon? Ce sera juste un astéroÔde de plus, presque impossible à repérer en un temps raisonnable.
ª
Fisher ne put empêcher son visage de se crisper.
Wendel s'en aperçut et s'approcha de lui pour mettre le bras autour de ses épaules; il ne réagit pas. Óh, mon chéri, tu connais la situation. ª
Fisher répondit d'une voix étranglée. ´ Je sais. Mais ils ont pu survivre.
N'est-ce pas?
- Oui, dit Wendel avec un optimisme un peu factice, et, dans ce cas, tant mieux pour nous. Comme tu me l'as fait remarquer, on pourrait facilement situer Rotor gr‚ce aux radiations qui en émanent. Et mieux encore...
- Oui?
- Koropatsky veut que nous ramenions quelque chose de Rotor, car ce serait la meilleure preuve que nous avons été très loin dans l'espace et que nous en sommes revenus, parcourant ainsi plusieurs années-lumière en quelques mois. Sauf que... que pourrions-nous rapporter de convaincant? Suppose que nous trouvions des morceaux de métal en train de dériver. Cela ne marcherait pas. Une pièce métallique sans identification, nous aurions fort bien pu l'emporter avec nous. Même si nous réussissions à trouver un débris caractéristique de Rotor... un artefact qui ne pourrait exister que sur une colonie... il pourrait être considéré comme un faux.
´ Mais si Rotor est toujours une colonie vivante, nous pourrions persuader un Rotorien de revenir avec nous. Un Rotorien, on peut l'identifier. Aux empreintes digitales et rétiniennes, à l'analyse de l'ADN. Il y a même des gens, sur les autres colonies ou sur Terre, qui pourraient reconnaître le Rotorien que nous ramènerions. Koropatsky a suggéré brutalement que c'est ce qu'il faut faire. Il a fait remarquer que Christophe Colomb, revenant de son premier voyage, a ramené un indigène d'Amérique avec lui.
´ Bien s˚r, il y a une limite à ce que nous pouvons rapporter, d'animé ou d'inanimé. Un jour, nous aurons des vaisseaux aussi grands qu'une colonie, mais le premier va être petit et, selon certains critères, rudimentaire, j'en suis certaine. Nous ne pourrons ramener qu'un seul Rotorien; il faudra choisir.
- Ma fille, Marlène.
- Elle ne voudra peut-être pas. Nous ne pourrons prendre que quelqu'un qui est d'accord pour revenir dans le système solaire. Il n'y en aura peut-
être qu'un sur des milliers, et si elle ne veut pas...
- Marlène viendra volontiers. Vous n'aurez qu'à me laisser lui parler. Je saurai bien la persuader.
- Sa mère ne voudra peut-être pas.
- Je lui parlerai aussi, dit obstinément Fisher. D'une manière ou d'une autre, j'y arriverai. ª
Wendel soupira de nouveau. ´ Je ne peux pas te laisser avec cette idée en tête, Crile. Tu ne comprends donc pas que nous ne pourrions pas ramener ta fille, même si elle était disposée à le faire?
- Pourquoi pas? Pourquoi pas?
- Elle avait un an quand tu es parti. Elle n'a aucun souvenir du système solaire. Personne ici ne pourrait l'identifier. Il n'y a probablement aucun dossier la concernant dans tout le système solaire. Non, il nous faudra emmener un être humain d'‚ge mUr, qui a rendu visite à d'autres colonies, ou mieux encore, à la Terre. ª
Elle s'arrêta, puis dit fermement: ´Ta femme conviendrait tout à fait. Ne m'as-tu pas dit qu'elle avait terminé ses études sur Terre? Elle avait un dossier à l'université et on pourra l'identifier. Bien s˚r, je préférerais quelqu'un d'autre. ª
Fisher resta silencieux.
Wendel reprit, presque timidement: ´ Je suis désolée, Crile. Ce n'est pas ce que je souhaiterais pour toi. ª
Et Fisher finit par répondre, d'un ton amer : ´ Laisse-moi croire simplement que ma Marlène est vivante. Nous verrons ce que nous pourrons faire. ª
Chapitre 21
Scanographie cérébrale
45
´ Je suis désolé. ª Siever Genarr tourna son long nez vers la mère et la fille avec l'air de leur demander pardon, comme si ses paroles ne suffisaient pas. ´ J'ai dit à Marlène que mon travail n'est pas très important et puis voilà que, presque aussitôt, nous avons eu une minicrise au sujet de nos réserves d'énergie et je me suis trouvé obligé de retarder notre réunion. L'affaire est réglée et elle n'était pas si grave que ça, maintenant qu'on la voit avec du recul. Me pardonnerez-vous?