VOYAGE PITORESQUE ET INDUSTRIEL DE KAOUT’T’CHOUK DANS LE PARAGUAY-ROUX ET LA PALINGÉNÉSIE AUSTRALE(1)

 

Il y a des gens qui se persuadent que le métier de journaliste est une des sinécures les plus fainéantes de ce monde, et ils se trompent grandement, si j’ose en juger par l’ennui que j’éprouve à trouver, dans le cercle de mes petites attributions, quelque sujet nouveau qui soit digne de distraire le lecteur de la politique, ou de l’amuser du rien-faire. J’étais tout prêt à me noyer de désespoir dans un fatras de brochures narcotiques et absorbantes, quand ma main s’est retenue par hasard (ou par cet instinct merveilleux de conservation qui ne manque jamais à l’homme) aux Voyages de Kaout’t’Chouk, savant étranger, dont le nom traduit sensiblement l’origine. Comme il n’y a, entre Kaout’t’Chouk et moi, aucune de ces mornes et sonores harmonies qui entretiennent l’accord parfait des auteurs et de leurs critiques, je puis vous faire en secret une révélation bien précieuse pour l’histoire littéraire, et dont il faut que mon jeune et savant ami, M. Quérard, prenne acte le plus tôt possible dans le bel ouvrage où il dit tant de mal de moi. C’est que cet écrivain souple, élastique et moelleux, qu’on appelle Kaout’t’Chouk, n’est autre qu’un jeune Chinois fort connu, que les mandarins de la Chine avaient eu la complaisance d’envoyer à Paris pour y apprendre la perfectibilité, et qui s’en retourne à Pékin, bachelier ou maître ès-arts, la tête pleine de sciences, de découvertes et de nomenclatures. Je ne sais où il a écrit son voyage, mais je pose en fait qu’on ne le raconterait pas mieux à Paris, quand on a dû à la prudente largesse de ses parents l’inappréciable bonheur d’y passer quelques années dans les bonnes écoles.

J’avais souvent entendu parler de Kaout’t’Chouk, et qui n’a pas entendu parler de Kaout’t’Chouk ? Je le connaissais même sous ses prénoms de Tridace et de Théobrome, parce qu’il est bien difficile de ne pas les lire inscrits en gros caractères au second verso du journal, si distrait que l’on soit d’ailleurs de l’occupation essentielle d’une journée régulière par la visite d’un médecin ou par celle d’un créancier. Quant au Paraguay-Roux, j’ai toujours désiré de recevoir quelques renseignements positifs sur cette contrée célèbre, depuis qu’elle occupe infailliblement un paragraphe officieux ou officiel de toutes les feuilles publiques où le compositeur lui réserve une rubrique inamovible, comme à l’article Espagne et à l’article Angleterre ; mais les voyageurs n’y pensaient pas. Vous trouviez, à tout bout de champ, d’intrépides explorateurs des régions inconnues qui revenaient de Tombouctou sans y être allés ; mais du Paraguay-Roux, point de nouvelles. Et j’étais dans ces dispositions d’esprit quand je reçus, franc de port, le charmant livret exotique dont j’ai l’agrément de vous entretenir aujourd’hui, c’est-à-dire le Voyage pittoresque et industriel de Kaout’t’Chouk dans le Paraguay-Roux.

La première chose qui frappe les yeux et l’esprit dans ce délicieux spécimen des arts du nouveau monde, c’est la perfection de son exécution typographique, égale, si plus ne passe, à tout ce qu’Elzévir et Didot ont produit de plus achevé. La presse à la vapeur, qui est déjà en usage aux sources du Meschacébé, ne nous avait pas accoutumés dans notre vieille Europe à l’élégance et à la pureté de ce tirage. Le papier est ferme, retentissant et susceptible d’être soumis à l’action d’un air un peu chargé d’humidité sans se décomposer en bouillie comme celui de nos fabriques, ce qui offre un certain avantage aux consommateurs de livres, si multipliés de nos jours par les progrès de l’instruction. Quant aux lettres fantaisistes ou ornées, on ne peut se dissimuler que le graveur meschacébite a laissé fort en arrière les ingénieux artistes parisiens qui se sont proposé, comme un agréable sujet d’émulation, le travestissement de l’alphabet en petites capitales étiques, obèses ou bancroches, d’une riante difformité. La ligne imprimée en ce genre au frontispice du Voyage de Kaout’t’Chouk a le mérite incontestable d’être complètement illisible, ce qui n’avait jamais été tenté jusqu’ici, et ce qui prouve bien de l’esprit et bien du goût. Malgré la longue habitude que je me suis faite de ces utiles difficultés dans l’étude des hiéroglyphes, et surtout dans la correspondance autographe du docte M. Michel Berr, je déclare avec franchise que cette ligne serait restée en blanc dans mon article, si l’éditeur n’avait eu l’attention délicate de la traduire en lettres humaines à la page de l’avant-titre. Publiée il y a quelques années, sans cette aimable attention, elle aurait hâté nécessairement la mort déjà trop précoce de mon illustre confrère M. Champollion. Voilà ce qu’on peut appeler un progrès intelligent et moral de l’imprimerie, et c’est ainsi qu’il faudrait imprimer presque tous les livres.

Kaout’t’Chouk s’embarqua le 31 février 1831 (style chinois) sur la fameuse corvette La Calembredaine, au port de Saint-Malo. Nouvellement initié alors aux mystères de la langue romantique et de la littérature maritime, il en prodigue la terminologie avec toute la confiance d’un néophyte qui s’attache moins à la valeur des expressions qu’à leur effet. Après avoir cargué les amarres et déferlé les haubans, on part, toutes voiles dedans, sous un ciel de sud-est-nord-ouest. Il vente frais sous un ciel bleu ; les lames clapotent en silence ; les brisants se jouent aux flancs du bâtiment qui file son nœud, et qui a bientôt doublé le cap Finistère, endroit où commence la fin du monde, ainsi que l’indique son nom. Je le laisserai voguer sans moi aux premières explorations scientifiques de son voyage, quoiqu’il y ait beaucoup de choses à apprendre dans son histoire de la fabrication du madère sec, et dans sa profonde théorie des raisons physiologiques en vertu desquelles le serin des Canaries a les plumes jaunes, ce qui n’empêche pas un méthodiste de l’appeler vert et un autre de l’appeler brun. Ces considérations ne manquent certainement pas d’intérêt ; mais elles touchent de trop près à nos habitudes, à nos besoins ou à nos plaisirs, pour mériter d’occuper sérieusement l’intelligence d’un homme qui sait faire bon usage de son éducation, le but principal de la science étant, comme tout le monde sait, d’approfondir les choses inutiles, surtout quand elles ne valent pas la peine qu’on les explique.

Je ne peux pas me dispenser cependant de m’arrêter un moment avec Kaout’t’Chouk sur le sommet du pic de Ténériffe, où il fait la rencontre d’un des industriels les plus avancés de notre époque. Ce grand homme est parvenu à convertir la neige en sel marin par dessiccation, sans autre apprêt que le mélange d’un alcali volatil bien compact, et le plus dur que l’on peut trouver. La neige, enveloppée hermétiquement par la flamme, se cristallise à l’instant et se retire toute rouge de la fournaise ; on la jette alors dans des baquets remplis d’une légère dissolution d’alun et de salpêtre animal, et c’est dans cette préparation qu’elle reprend sa blancheur primitive. « Nous goûtâmes ce sel merveilleux, ajoute Kaout’t’Chouk, il était très sapide, agaçant légèrement les houppes nerveuses de la langue, et superbe à l’œil. »

Le particulier si éminemment recommandable qui a établi cette précieuse manufacture était depuis longtemps en possession de tirer une huile exquise de certains cailloux de Ténériffe, qui contiennent l’oléagine pure et pour ainsi dire native ; mais cette opération est trop connue aujourd’hui pour qu’il soit nécessaire d’insister sur ces procédés. On comprend avec quelle facilité les végétaux ligneux de la montagne lui fournissent le seul vinaigre dont nous faisons usage à Paris ; et comme l’humus qui la couvre est prodigieusement fertile en plantes saladiformes, il est aisé de conclure de cette heureuse combinaison de circonstances que le pic de Ténériffe est l’endroit de la terre où l’on mange les salades les mieux confectionnées, au poivre près qu’il faut encore tirer de Cayenne. Il y aurait un moyen fort simple de remédier à cet inconvénient, ce serait de trouver la pipérine dans quelque racine ou dans quelques herbes propres aux localités, comme la laitue ou la betterave, et notre chimiste agronome trouvera infailliblement la pipérine, si elle n’est déjà trouvée. Après cela, il n’y aura plus rien à trouver, grâce au ciel, si ce n’est la salade toute faite.

Nous ne ferons pas une relâche plus longue au cap de Bonne-Espérance, où Kaout’t’Chouk remarque fort spirituellement que tous les indigènes du pays sont Anglais ou Hollandais, ce qui donne à cette population autochtone une physionomie sauvage très particulière, dont on ne peut guère se former une idée que dans les tavernes de Londres et les musicos d’Amsterdam. Les voyageurs ne manquèrent pas de visiter la fameuse montagne de la Table, qui était alors couverte d’une nappe d’eau parce qu’il y avait eu de l’orage. Ils n’en présentèrent pas moins leurs hommages, au célèbre M. Herschell, « digne neveu d’un père illustre », et je demande grâce en faveur de Kaout’t’Chouk pour ce lapsus linguæ d’érudit. C’est le nepos des Latins que nous traduisons par neveu dans la langue poétique, en parlant de nos petits-enfants dans la ligne directe de la descendance. Au reste, il doit être bien rare, quand on possède tous les idiomes de la terre, de ne pas commettre, par-ci par-là, quelques légers spropositi dans celui dont on prend la peine de se servir pour la commodité du public, et c’est ce qui explique suffisamment pourquoi les savants ont en général un style si baroque.

Je reviens à M. Herschell : « Il s’est installé pour trois ans à la Table du cap de Bonne-Espérance, dit Kaout’t’Chouk, afin de vérifier si l’envers des étoiles dont il avait observé le côté opposé, à Greenwich, en Angleterre, est identiquement semblable à leur endroit. » Personne n’ignore que M. Herschell se sert pour cette belle investigation empyréenne d’un télescope géant dont la portée échappe à tous les calculs, car il a la propriété inexprimable en chiffres de rapprocher les corps célestes douze fois plus près qu’ils ne sont loin. L’admirable exactitude avec laquelle M. Herschell et ses élèves reproduisent journellement le prospect, le profil et le plan des mouvements de la Lune, est par conséquent un garant bien sûr de la fidélité de leurs dessins, dans la topographie si impatiemment attendue de Saturne et surtout d’Uranus où ils discernent les moindres objets plus nettement qu’ils ne pourraient le faire dans leur chambre en plein midi, c’est-à-dire à l’heure où ces messieurs ont contracté l’habitude immémoriale de nous faire voir les étoiles.

Beaucoup de gens auront dit jusqu’ici du voyage de mon Chinois ce que disait le vieux Fontenelle d’un amphigouri de Collé : « Je n’ai garde de m’étonner de ce que j’entends tous les jours. » Voilà réellement d’étranges merveilles pour qu’elles vaillent qu’on les raconte ! Pendant que voyageait Kaout’t’Chouk, la science courait devant lui. Le boulet souterrain qui se propose de nous arriver en vingt-deux minutes et demie, par un tunnel pratiqué de Bruxelles à Paris, est encore plus fort que le télescope d’Herschell, et plus difficile à digérer que la salade du pic de Ténériffe. Le jeune découvreur que je suis religieusement à la trace a commencé, comme le souriceau de La Fontaine, qui n’avait rien vu, par s’amuser innocemment aux bagatelles de la porte. Il faut le retrouver dégagé de ses intuitions naïves, s’associant ou plutôt s’assimilant progressivement aux aperceptions les plus éclectives de son sens intellectif, pour jouir esthétiquement des acquisitions de sa compréhensivité. Il suffit pour cela de l’accompagner jusqu’aux îles de la Polynésie, où il a eu le temps de parvenir, selon toute apparence ; pendant que j’écrivais les mots ci-dessus.

Vanvua-Leboli ne retint pas longtemps Kaout’t’Chouk, cette île étant tellement déserte qu’on y rencontre souvent des villages immenses où il serait impossible de trouver une seule maison. Notre Kaout’t’Chouk, animé de cet esprit de philanthropie qui impose aux gens de savoir le devoir impérieux d’éclairer le genre humain et de lui apprendre à connaître à fond toutes les choses dont il ne se soucie pas, sentait ce besoin généreux de discourir et de disputer qui demande ordinairement un auditoire ! C’est ce qui décida le choix de l’estimable voyageur en faveur d’une autre île déserte où il y avait beaucoup de monde, et où les moindres bourgades lui parurent convenablement peuplées, surtout le jour. Il eut la politesse délicate d’en prendre possession au nom de la France, mais sans en faire part aux habitants, car il était un peu diplomate, et il l’appela par instinct l’île de la Civilisation. Kaout’t’Chouk ne croyait pas si bien dire. Si l’on s’en rapportait à ses Mémoires (et à quoi s’en rapporterait-on, je me le demande, dans la littérature actuelle et dans l’histoire contemporaine, si on ne s’en rapportait pas aux Mémoires de Kaout’t’Chouk ?), la civilisation de ce pays est en effet la plus complexe qu’une nation extraordinairement perfectionnée puisse désirer pour son usage particulier, au moins jusqu’à nouvel ordre. Il ne faut jurer de rien avec la perfectibilité.

Je n’ai presque pas besoin de vous dire que l’île de la Civilisation a des chemins de fer, la civilisation ne marche plus sans cela ; mais elle a depuis longtemps abandonné notre procédé à cause de la lenteur des résultats. Le moteur actuel, qui est incomparablement plus rapide, puisqu’il est physiquement impossible de distinguer le moment de l’arrivée de celui du départ, et vice versa, par la plus minime des divisions du temps, est le fluide électrique. « La minime locomotive, entièrement en métal, dit Kaout’t’Chouk, a la grandeur et la forme d’un pistolet d’arçon, ce qui lui a fait donner le nom de pistolet de Volta. On attache le wagon par un anneau de fer à une caisse de voiture en verre dans laquelle se place le voyageur, et cet appareil vole avec une rapidité incalculable sur un fil de fer qui lui sert de conducteur, ce système de diligences rendant tout autre conducteur inutile. » On voit qu’à l’avantage de la célérité la méthode ingénieuse dont nous parlons réunit l’avantage plus précieux encore pour la population stationnaire, qui est assez nombreuse dans tous les pays, de n’entraîner ni expropriations vexatoires, ni violation permanente du sol sacré de l’agriculture au bénéfice de quelques spéculateurs pressés de gagner. L’heure du départ expirée, une manivelle mue par quelque moyen analogue rappelle le fil d’archal sur sa bobine immense, et le laboureur paisible peut retourner à ses travaux avec autant de sécurité que s’il avait pris naissance dans la pastorale Arcadie, dans la gracieuse Tempé, ou dans toute autre île arriérée et barbare de l’archipel des Bucoliques.

Le service des postes se fait par ces routes, et Kaout’t’Chouk assure qu’il n’est pas rare de recevoir la réponse d’une lettre qu’on n’a pas encore fait partir ; mais il est difficile de ne pas supposer là une petite exagération.

Ce qui est certain, c’est que nous n’irons guère plus avant sur la route des sciences ou dans la science des routes, à moins que nous ne retrouvions le secret inappréciable de l’île d’Odes où les chemins cheminaient, et dont il nous est resté des traditions assez authentiques dans la Véritable histoire de Pantagruel et dans les souvenirs du peuple, comme en témoignent ces locutions si connues : Ce chemin vient de tel endroit ; ce chemin doit aller à tel autre ; celui-ci va vous égarer. Heureux temps où une voiture s’appelait encore une chaise parce qu’on n’avait pas besoin de sortir de la sienne pour parcourir le monde, pourvu qu’on l’eût placée sur le pavé du roi dans une voie bien tracée ! C’est de cette grande époque de notre civilisation (Dieu nous la rende !) que date la coutume de commencer tous les voyages d’instruction par celui de Rome où tous les chemins allaient, selon le proverbe antique, et il faut avouer que c’était une grande commodité. On assure qu’elle est encore à l’usage d’un grand nombre de voyageurs qui composent leurs relations sans quitter la place, mais c’est ce qu’on ne pourra pas dire du voyage de La Calembredaine, où l’Europe avait tant de députés. Quelques-uns soutiennent même qu’elle portait à son bord le Congrès scientifique, et c’est probablement pour cela qu’on n’en parle plus à Paris.

On imagine aisément que les caisses d’épargne sont parvenues à l’île de la Civilisation, à moins qu’on n’aime mieux penser qu’elles en viennent. Kaout’t’Chouk eut la satisfaction d’en trouver jusque dans les plus misérables hameaux et de voir l’ouvrier sans travail, le prolétaire indigent, l’infortuné vaincu par la misère et par le désespoir, verser avec empressement dans ces trésors providentiels l’excédent de leurs besoins, le superflu de leur nécessaire et le fruit de leurs économies. C’est une chose commune dans ces pays-là, et qui n’en est que plus touchante, que de refuser à cinq ou six pauvres enfants affamés leur maigre repas quotidien, afin de se ménager un morceau de pain pour la vieillesse. Le sentiment moral de cette sublime institution a tellement prévalu parmi le peuple, qu’une multitude d’individus ont pris le parti de vivre d’emprunt pour épargner davantage, et ce moyen assez plausible est déjà connu à Paris. Il est résulté de cette magnifique invention de la philosophie australe que le numéraire a totalement disparu de la circulation, car il n’y a millionnaire assez traître aux intérêts imprescriptibles et sacrés de son argent pour s’en réserver de quoi faire chanter un aveugle. Il aura beau, le déplorable Homère de la borne, faire gonfler sous un archet qui n’a plus que le bois les deux cordes rauques qui vibrent encore à son crincrin ! En retour du plaisir que ses mélodies monotones procurent à l’oreille des passants, son oreille, à lui, ne sera plus égayée par le son joyeux de sou mal marqué qui bondit seul et à l’aise dans sa timbale de fer-blanc. Le sou de l’aveugle est la caisse d’épargne, où il ne le porterait pas, si on le lui avait donné, car il n’a pas mangé d’aujourd’hui. Mais c’est un des inconvénients inévitables de notre civilisation fiscale et financière qui n’est pas faite pour les aveugles, et qui l’est bien moins encore pour les manchots.

Il y a des esprits hargneux ou malintentionnés qui allégueront à ce sujet l’intérêt du commerce, de l’industrie et des arts, branches essentielles de prospérité qui s’appauvrissent en raison directe du progrès de l’avarice publique ; sources abondantes de la richesse nationale qui promettaient de ne pas tarir, et qu’on déforme habilement par un canal secret pour les faire tomber dans l’océan du monopole et de l’usure. On ne s’occupe guère de ces paradoxes dans l’île de la Civilisation. Toutes les pensées y sont tournées vers les caisses d’épargne, qui gagnent journellement en embonpoint celui que perdent leurs clients ; mais il est vrai de dire qu’elles offriront un jour une ressource bien opportune aux personnes qui auront l’agrément de ne manquer de rien.

J’avais juré de ne plus parler de politique, parce que la politique est assez parlière d’elle-même pour se passer de truchement ; mais il est bien difficile d’oublier cette science exorbitamment progressive, quand on s’est engagé, à ses risques et périls, dans la discussion d’une question de progrès. La politique est en voie de perfectionnement, dans l’île de la Civilisation comme partout, et j’oserais même assurer qu’elle n’y laisse rien à désirer, s’il n’était de sa nature de désirer toujours quelque chose. L’île de la Civilisation jouit comme nous des douceurs d’un gouvernement représentatif, c’est-à-dire d’une constitution aussi libérale qu’on a pu l’imaginer, dans laquelle la soixante-millième partie de la nation représente la cent-cinquantième en présence des cent quarante-neuf autres et à leur satisfaction unanime.

La parcimonie philosophique et sentimentale sur laquelle sont fondées les caisses d’épargne est l’âme des gouvernements représentatifs, qui savent qu’ils ont longtemps à vivre, et qui éprouvent le besoin d’économiser pour l’époque de décadence où ils retomberont, par la force des choses, dans l’imbécillité puérile du premier âge. C’est un accident qui peut arriver cependant d’un jour à l’autre, à cause de l’extrême rapidité avec laquelle la civilisation se développe, le wagon social allant si vite que l’étincelle électrique a peine à le suivre. Aussi la fixation des honoraires du roi ne manquait pas autrefois d’exciter dans l’île de la Civilisation, à tous les couronnements, de violents orages parlementaires dont la constitution du pays a été souvent ébranlée. Le victus et le vestitus monarchiques y étaient tombés à un tel degré de rabais, que les industriels politiques étaient sur le point de se déclarer en carence de matière royale et propre à trôner, depuis qu’une dynastie de grande espérance avait eu le malheur de s’éteindre par excès de régime. On recourut inutilement d’abord à la condamnation judiciaire et à l’appréhension par corps pour se procurer des souverains à la diète, les infortunés se retranchaient sur leur liberté individuelle, et les délais de la justice leur permettaient ordinairement de se sauver, ou du moins de se pendre. La monarchie en était là, quand un de ces prodigieux génies qui se rencontrent communément dans l’opposition s’avisa d’un expédient qui a pourvu bien spirituellement à cette difficulté. Le royaume florit maintenant sous les lois d’un charmant petit monarque de palissandre incrusté qui est mû par des rouages fort simples, comme une horloge de bois Quand les bois sont remontés et les ressorts mis en mouvement, cet autocrate débonnaire peut signer de sa main droite, en superbe courante anglaise, vingt ou trente belles pièces gouvernementales qui ne coûtent que le timbre ; et ce qu’il y a d’infiniment remarquable dans cette merveilleuse machine constitutionnelle, c’est qu’il signerait également de la gauche, si tel avait été le bon plaisir du mécanicien. L’opération terminée, on replace le roi dans le garde-meuble jusqu’à la session suivante, après avoir pris toutes les précautions convenables pour le préserver des atteintes de certains insectes malveillants qui sont très friands de palissandre, mais les seuls ennemis d’ailleurs que ce prince heureux et paisible ait à redouter dans son Louvre de carton. Cette ingénieuse invention réduit la liste civile à une modeste somme de 17 francs 52 centimes, qui sont cotés au budget pour fourniture des liniments onctueux nécessaires à l’entretien de la branche régnante ; et il en résulte qu’il n’y a presque pas de révolution à craindre dans l’île de la Civilisation d’ici au premier renchérissement des huiles d’olive.

Tout en rendant librement justice à ce qu’il y a d’éminemment grandiose dans ce procédé, je dois peut-être me défendre contre le reproche trop commun aujourd’hui d’avoir eu en vue quelque insinuation perfide ou quelque allusion séditieuse. M. le procureur du roi, que j’honore parfaitement, quoique je n’aie pas l’honneur de le connaître, n’aura jamais à me reprendre, j’espère, sur un délit de presse, moi qui tournerais plus volontiers pendant toute l’éternité autour de ma pensée, comme le chien de garde autour de sa chaîne, que de franchir ses limites légales de l’épaisseur d’un atome, ou de la simple portée d’une idée nouvelle. Vieux tory de naissance et d’inclination, je suis connu pour préférer à tous les rois de palissandre du monde les rois du bois dont on les fait.

J’ai du reste par-devers moi, pour mettre ma responsabilité à l’abri, la relation véridique des Voyages de Kaout’t’Chouk, qui sont un livre fort rare, comme il convient dans ces matières des hautes et substantielles études, mais qui ne sont pas un livre de raison, et je suppose qu’on a dû s’en apercevoir de temps en temps en parcourant cette analyse. On parviendrait peut-être encore à s’en procurer chez Crozet ou chez Techener, les libraires favoris des amateurs, quelque précieux exemplaire, imprimé sur peau de promerops, et relié en cuir de griffon, d’ixion, de licorne ou de béhémoth, avec des dentelles fantastiques sur le plat, par le Bauzonnet de la Polynésie, ce qui veut dire au moins son Thouvenin, mais cela coûterait bon.

Gloire soit rendue à l’écrivain par qui cet excellent livre nous est venu de loin ! Ce qui nous manque en France, ce n’est pas cette fine gaieté de l’esprit qui effleure en passant, avec l’adresse de l’à-propos, un ridicule superficiel : nous en avons à revendre. C’est cette ironie pénétrante et profonde qui fouille et creuse autour de lui (et qui ne laisse de l’ébranler sur ses racines que lorsqu’elle l’a extirpé). Voyez Cervantès, voyez Butler, voyez Swift, voyez Sterne, ces gens-là ne se contentent pas d’émonder luxuriem foliorum ; ils sapent l’arbre et le jettent mort sur la terre, sans semences et sans rejetons. Ce genre de critique, dont Voltaire et Beaumarchais ont fait un funeste abus en l’appliquant par étourderie ou par méchanceté à tout ce qui nous restait d’idées sociales, avait chez des modèles, malheureusement fort difficiles à imiter, dans Molière et dans Rabelais ; et il faut que je l’avoue, au préjudice de mes idées philosophiques, si la littérature a ses causes finales, comme toutes choses, Rabelais et Molière ne sont pas arrivés à leur jour, ou bien la providence des vérités nous ménage un Rabelais, un Molière, qui tardent beaucoup à venir. Qu’était-ce, grand Dieu ! que le jargon des Précieuses et des Femmes savantes auprès de celui qu’on nous a fait, et qui n’a plus de nom dans aucune langue ? Tartufe lui-même, que le poète a dessiné à si grands traits, serait un méchant écolier dans ce siècle d’hypocrisie et de mensonge, où le faux seul jouit des privilèges du vrai. La postérité aura sans doute beaucoup de choses à nous reprocher, au cas que nous ayons une postérité qui daigne s’occuper de nous ; mais ce qu’elle remarquera de plus caractéristique dans notre époque, c’est l’absence presque totale du dériseur sensé qui a le bon esprit de se moquer des autres, et de protester par un mépris judicieux contre l’ignorance et la folie de ses contemporains. Eh quoi ! sera-t-il dit que nous ayons vécu pendant soixante ans sous l’empire des mystifications les plus impertinentes dont la fausse philanthropie, la fausse science et la fausse littérature aient jamais affronté le genre humain (et je ne dis pas trop, je donne le choix, dans tous les âges, à un homme de bonne foi), faudra-t-il que cette nation en cheveux blancs, qui a été représentée par Rabelais dans sa jeunesse et par Molière dans sa virilité, épuise jusqu’au marc le calice d’ignominie où l’abreuvent des charlatans de toute sorte et de toute couleur, dont Tabarin n’aurait pas voulu pour laquais, sans qu’une voix vengeresse ait imposé à ces infâmes jongleries l’opprobre qu’elles ont mérité ? Que font cependant les hommes d’un talent vrai, les hommes dignes d’une haute importante mission, qui viennent prendre tour à tour un rang distingué dans la comédie, dans le roman, dans la satire ? Et il y en a vraiment beaucoup ! Ils épluchent minutieusement dans leur laboratoire de petits ridicules de salon, de petits travers d’intérieur, à peine perceptibles à ce télescope d’Herschell dont nous parlions tout à l’heure. Ils livrent une guerre de pygmées à de petites turpitudes, niaisement scandaleuses, qui peuvent indifféremment être ou n’être pas, car les esprits sérieux et raisonnables n’auraient jamais conçu l’idée de l’existence de ces originaux, s’ils ne s’étaient amusés des portraits ; ils ramassent des miettes dédaignées à la desserte de Marivaux et de Crébillon. Le temps où nous vivons nous a cependant compté des jours dans lesquels Aristophane et Juvénal ne seraient pas de trop ; où cet effronté d’Archiloque décocherait peut-être inutilement son ïambe insolent sur le triple airain dont le vice heureux est cuirassé ; où ce n’est pas assez de stigmatiser les fous et les méchants des pastels de l’esprit et des pochades de la fantaisie ; où ce serait peu, je le crains, de l’acide et du fer chaud ; et nous attendons encore, non pas Molière qu’il ne faut plus attendre, mais un Lesage ou un Dancourt ! La poésie morale et la poésie satirique, ces grandes institutions du genre humain, procèdent précisément aujourd’hui comme le médecin ridicule qui appliquerait des cosmétiques à un pestiféré pour le guérir de quelque tache à la peau. Quand on a reçu de son talent le ministère d’éclairer les hommes, de les corriger et quelquefois de les punir, il faut le comprendre autrement ; c’est plus qu’un métier, c’est plus qu’un art, c’est un sacerdoce.

Je déclare que si l’auteur des Voyages de Kaout’t’Chouk était dans les conditions du concours, c’est-à-dire Français, je l’aurais désigné à l’Académie française comme très digne, à mon avis, de concourir au prix Montyon, pour l’ouvrage le plus utile aux mœurs, quoique son ingénieuse bluette n’appartienne en réalité qu’à la critique littéraire et scientifique ; les mœurs sont l’expression manifeste de la raison publique. Elles se développent et se purifient, s’altèrent et périssent avec, elles. Montrez-moi un peuple qui ait de la raison, et je vous réponds de ses mœurs. L’impunité des pervers a le même point de départ que le crédit des sophistes. Ce qu’il y a de plus glorieux pour la vertu, ce qui atteste le mieux la divinité de son origine, c’est qu’elle ne cesse d’être en crédit parmi les nations que pendant l’absence du sens commun.