HURLUBLEU
Grand Manifafa d’Hurlubière
ou la Perfectibilité
Histoire progressive
– Que le diable vous emporte ! s’écria le Manifafa.
– Le grand loustic de votre sacré collège des mataquins en est-il ? dit Berniquet.
– Non, Berniquet, reprit Hurlubleu. Je parlais à cette canaille de rois et d’empereurs qui m’assassinent tous les soirs de leurs salamalecs, et qui usent à force de la caresser de vils baisers la semelle de mes augustes pantoufles. Je t’aime, Berniquet ; je t’aime, grand loustic du sacré collège des mataquins, parce que tu n’as pas le sens commun, et que tu ne manques point d’esprit sans qu’il y paraisse. Il faut même que j’aie fait une haute estime de ton mérite pour t’avoir conféré à la première vue une des plus éminentes dignités de mon empire, car je me souviens que tu tombas chez moi comme une bombe.
– Absolument, répondit Berniquet. J’arrivai en boulet ramé au pied du glorieux divan de votre incomparable Majesté, et le véhicule est encore là pour le dire, incrusté dans le marbre où elle daigne appuyer ses pieds sublimes, quand elle s’ennuie d’être couchée tout de son long.
– Tu ne dis pas tout, Berniquet ! Ton arrivée inopinée et même un peu brutale passa pour miraculeuse, parce qu’elle délivra le pays d’un schisme effrayant qui avait déjà coûté la vie à cent millions de mes sujets, et dont je ne me remets plus le motif. Charge mon calumet pour me rafraîchir les idées.
– Éternel et immuable Manifafa, continua Berniquet en bourrant la pipe de son maître avec toutes les pratiques du cérémonial usité dans ce noble office, les mataquins attachés au culte de la divine chauve-souris dont votre dynastie impériale est descendue, et qui a l’infaillible complaisance de couvrir chaque nuit le soleil de ses ailes pour procurer à Votre Hautesse très parfaite et très adorée une fraîche obscurité favorable à son sommeil, s’étaient divisés en deux partis acharnés, commandés par deux loustics impitoyables, sur la question de savoir si la sacro-sainte chauve-souris était éclose d’un œuf blanc, comme l’avance Bourbouraki, ou d’un œuf rouge, comme le soutient Barbaroko, les deux plus grands philosophes, savoir Bourbouraki et Barbaroko, qui aient jamais illuminé le monde et autres dépendances de l’empire d’Hurlubière des clartés de la science.
– Que me rappelles-tu ? répliqua le Manifafa en soupirant du profond de l’âme. Ce ne fut, pardieu, pas ma faute, si je ne pu accorder entre eux Bourbouraki et Barbaroko, ni ces damnés de loustics. J’avais inventé presque à moi tout seul dans le conseil de mes chibicous un système de conciliation par lequel on aurait reconnu à l’amiable que l’œuf de la divine chauve-souris était blanc en dehors et rouge en dedans, ou vice versa, car je n’aurais pas donné un poil de ma moustache pour le choix ; mais les mataquins rouges et les mataquins blancs n’en voulurent jamais passer par là, tant ils étaient obstinés et téméraires dans leurs résolutions ; de manière que la chienne de question serait encore en suspens, si tu n’étais descendu des nues fort à propos pour la résoudre.
– Je répondis ingénument à Votre Sérénissime Hautesse que les deux loustics en avaient menti, et je prouvai par raison démonstrative que le tétrapode céleste ne pouvait être sorti d’un œuf blanc, comme il ne pouvait être sorti d’un œuf rouge, puisqu’il était de sa nature vivipare, mammifère et anthropomorphe, ni plus ni moins qu’un mataquin ; sur quoi Votre Sérénissime Hautesse se hâta dans sa souveraine bonté de faire couper la tête aux deux loustics et à tous les chibicous, au grand contentement de son peuple qui en fit des feux de joie par toute la terre.
– Ce mémorable événement fut consigné en lettres d’or dans les annales de mon règne, avec l’ordonnance par laquelle je te nommais grand loustic. Tu vois que je m’en suis souvenu tout de suite ; mais vivipare, mammifère et anthropomorphe, où diable étais-tu allé prendre ces fariboles ?
– Je le savais abstractivement, en qualité de docteur juré de toutes doctrines infuses et de propagateur encyclique du monopole perfectionnel in omni re scibili ; mais ceci appartient à une histoire trop longue pour qu’il me soit permis d’en occuper les loisirs précieux du grand, du très grand, de l’infiniment grand Manifafa.
– Dis-moi ton histoire, Berniquet. Si elle est longue et ennuyeuse, tant mieux. Je n’aime que les histoires qui m’endorment ; mais tiens-moi quitte surtout de la moitié de tes formules d’obéissance et de respect. Ce que je suis au-dessus de toi, pauvre poussière de mes pieds, est une chose trop bien convenue entre nous pour que je l’oublie. De peur d’en perdre l’habitude, appelle-moi seulement de temps à autre : Divin Manifafa ! Rien de plus, Berniquet. C’est court, c’est vrai, c’est clair ; et quand je fume, les jambes commodément étendues sur mon divan, je ne regarde pas à l’étiquette. Parle, Berniquet ! Parle, loustic !
– Votre Majesté saura donc, reprit Berniquet profondément ému, comme il devait l’être, de cette marque de bienveillante familiarité, que j’habitais il y a quelque dix mille ans une espèce de villace malpropre, fétide, sottement bâtie et disgracieuse en tout point, construite alors sur une partie de l’emplacement qui a été occupé depuis par les écuries de vos nobles icoglans, et qui se nommait Paris dans le patois de cette époque barbare. Elle ne craignait pas de se faire passer pour la reine des cités, bien qu’il en soit à peine mention dans les anciennes chroniques de l’empire d’Hurlubière, dont l’incomparable capitale d’Hurlu brille aujourd’hui comme un diamant resplendissant à la couronne du monde.
– J’ai entendu parler de ta bicoque, interrompit vivement le Manifafa ; mais arrête-toi là un moment, et pour cause. Que viens-tu me chanter de tes dix mille ans de vie, avec cette face de mataquin qui en annonce tout au plus quarante-cinq ? Si tu avais le secret de prolonger au-delà de dix siècles révolus seulement l’existence qu’ont accomplie en moins de cent pauvres années les plus vivaces de mes immortels aïeux, je t’ouvrirais sur-le-champ mon trésor et mon harem, et je te ferais prendre place à mes sacrés côtés, tout mataquin que tu es, sur le trône des manifafas. Apprends-moi à l’instant, loustic, si tu connais un moyen de vivre toujours ! Je te l’ordonne, sous peine de mort !
– Pas plus que vous, divin Manifafa ! Nous mourons tous à notre tour depuis que roule dans son étroite orbite notre misérable univers, et j’ai quelque raison de penser qu’il en sera ainsi jusqu’à nouvel ordre. Je compte réellement les quarante-cinq ans, ni plus ni moins, que Votre Hautesse vient de m’accorder de sa grâce spéciale ; et si elle prend la peine d’en retrancher par la pensée les mois de nourrice, l’âge de la dentition, de la coqueluche et des lisières, le temps du collège et de la Sorbonne, la part énorme des maladies et du sommeil, les jours de garde et de revue, les visites faites et reçues, les mauvaises digestions, les rendez-vous manqués, les lectures de société, les concerts d’amateurs, les conversations des gens de lettres et les séances publiques des dix-huit académies, elle comprendra aisément dans sa sagesse qu’il me reste pour quotient définitif une chétive année de vie, comme à tout le monde. Foi de grand loustic des mataquins, je veux que la foudre m’écrase, s’il m’est avis d’avoir existé une heure de plus. Quant aux dix mille ans de surérogation dont il a été question ci-devant, j’en ferai grand marché à mes biographes. Ils ne m’ont pas duré en tout ce qu’il faut au mouvement du cœur pour passer de la systole à la diastole, et aux femmes pour changer de caprice.
– À la bonne heure, dit le Manifafa, car la longueur de ton histoire commençait à m’effrayer tout de bon, quoique j’aie grande habitude de lire tous les baliverniers d’Hurlubière pour me préparer à dormir. Poursuis donc, loustic !
Au geste impérieux et décisif du Manifafa, le loustic s’assit sur ses talons, et il poursuivit en ces termes :
– Il y avait donc à Paris, vers l’an de grâce 1833, ce que j’ai l’honneur de vous raconter n’est pas d’hier, une propagande universelle de perfectibilité dont je faisais partie, à cause de mon érudition polymathique, polytechnique et polyglotte, et qui recevait journellement des ambassadeurs patentés de tous les rhumbs de l’horizon. C’était marchandise un peu mêlée pour le choix, mais tout savants, de manière qu’on ne les aurait pas entendus, à moins d’être lutin profès. On convint cependant un soir d’hiver fort brumeux, avant de partager les jetons, qu’il serait assez malaisé de composer une société parfaite, si l’on ne découvrait un moyen préalable de se procurer l’homme parfait ou de le produire, l’agrégat étant toujours, suivant l’heureuse expression des péripatéticiens, à qui Dieu fasse paix, l’expression complexe des éléments agrégés, comme le divin Manifafa le comprend mille fois mieux que son humble esclave, à supposer qu’il ne dorme pas encore.
– Que la sainte chauve-souris m’offusque à perpétuité de ses ailes ténébreuses, s’écria Hurlubleu, si j’en ai compris un traître mot ! Mais tâche de me tirer de l’agrégat des péripatéticiens, et va toujours !
– Il fut donc résolu qu’on se mettrait incessamment à la recherche de l’homme parfait, c’est-à-dire, aussitôt qu’on apprendrait où il pouvait être, et en admettant qu’il fût, pour en faire la souche de la propagande universelle et de la civilisation régénérée.
– Vous étiez trop modestes, reprit le Manifafa, car ta propagande et ta civilisation n’en manquaient pas, de souches. Tu me passeras volontiers cette saillie, quoiqu’elle ne soit pas d’un excellent goût. Mais qu’attendiez-vous de l’homme parfait, puisque vous voilà déjà parvenus au point suprême de la science, qui consiste à ne plus s’entendre ?
– La perfection organique ! répondit humblement Berniquet, le complément de ces facultés innombrables que Dieu a répandues entre ses créatures d’une main si prodigue, et qu’il a restreintes dans notre espèce avec une malicieuse parcimonie à l’exercice de cinq sens obtus et misérables, en y joignant plus malicieusement encore le sens intellectuel, qui ne nous sert qu’à faire des sottises.
– Il nous sert parbleu bien aussi, reprit le Manifafa, à les dire et à les imprimer. Ces considérations, en effet, devaient fournir à la propagande une ample matière à penser ?
– Coussi, coussi, Monseigneur ! la propagande ne pensait jamais que ce qu’elle avait pensé une fois. Il y avait là un petit manant de Chinois que vous auriez fait passer par le trou d’une aiguille, mais qui en savait aussi long qu’il était gros, et qui nous soutint mordicus que l’homme parfait avait été fabriqué par Zérétochthro-Schah près de quatre mille ans auparavant ; mais qu’on ne savait ce qu’étaient devenus ni Zérétochthro-Schah, ni son automate.
– Je ne t’en donnerai pas de nouvelles. Qui a jamais entendu parler d’un animal de ce nom ?
– Zérétochthro-Schah, divin Manifafa, était comme qui dirait, si res parvas licet componere magnis, une sorte de métis fort incongru entre le manifafa et le mataquin, lequel vécut du temps de Gustaps, et sortit de la Médie pour endoctriner la Bactriane. Outre le Zend-Avesta et quelques autres bouquins, on croit véritablement qu’il avait laissé une formule bien accommodée à l’intelligence la plus vulgaire pour la confection du grand œuvre de la perfectibilité, qui est l’homme parfait ; mais, au transport de ses bagages, elle fut malheureusement noyée dans la bouteille à l’encre, et il n’en a plus été question depuis. Il ne restait donc à la propagande universelle d’autre moyen d’en prendre connaissance que la tradition, en faisant exécuter aux frais de l’état un voyage sur les lieux ; et nous aurions, selon toute apparence, obtenu quelque beau résultat de cette grande opération, s’il ne nous était survenu à la même époque une autre contrariété très sensible. C’est que la Bactriane fut engloutie entre deux de nos séances par un tremblement de terre, et avec elle Zérétochthro-Schah, ses traditions et sa formule.
– Adieu l’homme parfait et la perfectibilité. Je m’imagine que la propagande universelle fut bien camuse.
– J’ai déjà eu l’honneur de dire à Votre Divine Hautesse que l’impeccable propagande ne revenait jamais sur ses délibérations. Nous partîmes au nombre de douze, fermement résolus de chercher la Bactriane jusqu’au centre de la terre, où il y avait toute apparence qu’elle était descendue, par la loi de gravité, dans cet épouvantable remue-ménage.
– Tu me mets sur la voie, sage loustic. La députation s’en alla en puits artésiens ?
– L’immense pénétration de Votre Majesté toujours auguste est soudaine comme le génie, mais nous ne fûmes pas si ingénieusement avisés. On convint que nous procéderions à l’exploration de la surface entière du globe, avant d’en visiter les entrailles.
– À merveille ! Je vous vois d’ici dans les accélérés, comme des savants du commun. La propagande sur les grandes routes !
– Il n’y avait pas moyen, sire. On n’y passait plus qu’au péril de la vie, depuis l’invention des chemins de fer.
– Je l’oubliais. Continue donc ; car je fais là, depuis un grand quart d’heure, des efforts d’esprit qui me réveillent.
– Nous nous embarquâmes sur le bateau à vapeur le Progressif, un joli bâtiment, je vous jure, à trois cheminées et à forte pression, qui cinglait si hardiment, triple sabord ! que mon ami Jal n’aurait pas eu le temps de compter les lochs. Nous filâmes ainsi près de dix-huit cents lieues, à l’estime du charbonnier, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes réduits, par défaut de combustibles, à jeter dans les chaudières nos meubles, nos outils, notre pacotille et même nos cartes hydrographiques, nos livres de science et nos patentes.
– Et sagement vous auriez fait de débuter par là, loustic, dit le Manifafa.
– Cela fit au premier abord un feu clair et brillant, dont nous eûmes le cœur tout réjoui, d’autant plus que le gardien des soupapes croyait déjà voir terre au bout de sa lunette achromatique (l’enragé aurait bien mieux fait d’être à ses soupapes) ; mais les trois machines à forte pression dont j’ai eu l’avantage de vous parler ci-devant profitèrent du moment pour éclater toutes ensemble avec une harmonie si parfaite qu’on aurait dit qu’elles s’étaient donné le mot.
– Au soubresaut près du bateau à vapeur, dont l’allure capricante et saccadée m’a incommodé maintes fois, il faut convenir, Berniquet, dit le Manifafa, que cette manière de naviguer montre furieusement d’esprit dans son inventeur, et qu’elle a beaucoup d’agrément.
– Quand on en est revenu, monseigneur. Nous fûmes lancés si rapidement à une hauteur incommensurable que je n’eus pas le temps de l’apprécier avec exactitude, parce qu’on manque essentiellement, en mer, d’objets de comparaison ; mais nous nous aperçûmes bientôt, en accomplissant notre chute parabolique, suivant la condition des projectiles, que nous avions eu le bonheur d’être dirigés du côté de la terre ; sans quoi notre mort était infaillible. Jamais une contrée plus délicieuse ne se présenta sans doute aux regards du voyageur surpris. L’île de Calypso, dont vous avez peut-être entendu parler, n’était, auprès de celle-ci, qu’un misérable écueil, indigne d’occuper l’imagination des poètes. À mesure que nous en approchions, nous pouvions voir se développer sous nos yeux, et cette locution figurée est ici parfaitement exacte, car nous tombions la tête la première, toutes les merveilles d’une végétation élyséenne, couronnée de fleurs et de fruits. Ce n’étaient qu’orangers aux pommes d’or, bananiers aux régimes flottants, et vignes aux grappes empourprées, qui liaient leurs bras opulents aux branches des mûriers et des ormeaux ; ce n’étaient que cerisiers courbés sous le poids d’une multitude de rubis mobiles, balancés mollement par les zéphyrs à leurs flexibles rameaux ; ce n’étaient que lauriers aux baies noires comme le jais, ou acacias aux girandoles parfumées, qui confondaient dans l’air leurs enivrantes odeurs avec celle des violettes, des œillets, des héliotropes et des tubéreuses, dont la fraîche verdure des prés, entrecoupée de toutes parts de ruisseaux de cristal et d’argent, se parait comme d’une élégante broderie. Les roses étant assez rares dans le pays, nous n’en remarquâmes cependant pas au premier moment.
– Je suis seulement bien étonné que vous ayez pu remarquer tant de choses, reprit le Manifafa ; mais je suppose que tu te décidas à prendre terre, après avoir louvoyé le temps que tu dis. Cela devait finir par là.
– En dégringolant de branche en branche, à la manière de Christophe Morin quand il dénicha le piau, divin Manifafa. Notre premier soin fut de nous compter. De huit cents personnes qui avaient composé l’équipage, nous ne restions que six ; mais par un effet tout particulier de la providentielle sagesse qui veille aux progrès de l’humanité, nous étions tous six les députés d’élite de la propagande universelle.
– J’ai souvent ouï dire, ami loustic, que ces gens-là se retrouvaient toujours sur leurs pieds. Mais fais-moi le plaisir de m’apprendre si la providentielle sagesse dont tu parles vous avait conservé le petit Chinois ?
– Le petit Chinois avait vécu, sublime Hautesse ; et d’après sa minutissime exiguïté naturelle, on peut présumer avec beaucoup d’assurance qu’il était rendu, en atomes impalpables, au foyer perpétuel de la création.
– Tant mieux ! s’écria le Manifafa. C’est lui qui t’a engagé, dans cet interminable récit, à la poursuite de Zérétochthro-Schah, et je ne me sens pas capable de le lui pardonner de ma vie.
– Nous étions un peu froissés : c’est le moins qui puisse arriver lorsqu’on tombe de haut sans y être préparé ; mais notre plaisir n’en fut que plus vif, au milieu du peuple heureux qui dansait sous ces ombrages. Nous nous empressâmes de nous mêler à ses jeux innocents, aussi naïvement que si nous avions été de simples bergers, et notre allégresse s’augmenta de beaucoup, vous pouvez le croire, quand nous apprîmes que cette fête pastorale avait lieu à l’occasion du départ d’un ballon frété pour des régions fort lointaines, où il devait nous conduire en peu de temps.
– Saviez-vous du moins, savants que vous étiez, et toi, savant loustic en particulier, où ce ballon vous conduirait ?
– Qu’importe, seigneur, où peut conduire un ballon quand on ignore où l’on va ? C’est le chemin que tiennent les savants, les empires et le monde.
– Arrime pour les airs, Berniquet ! Va, mon fils, mon loustic, où le démon te pousse ! Mais un aérostat qu’on ne peut diriger est tout au plus un jouet d’enfant, bon pour divertir les rois, les vieilles femmes et les académies.
– Bagatelle que cela ! vous courez toujours par la subtile perspicacité de votre esprit, Manifafa de plus en plus extraordinaire, au-devant des découvertes de la civilisation ancienne, comme si vous les aviez devinées ! La direction des ballons était devenue de tous les problèmes le plus facile à résoudre, depuis qu’on avait appliqué la vapeur à la navigation, la résistance des courants de l’air étant moins difficile à vaincre que celle des eaux. Nous montâmes donc résolument le ballon à vapeur le Bien-Assuré, qui était un bâtiment d’importance, parfaitement équipé en guerre pour cette grande expédition, à cause du nombre incalculable de corsaires aériens qui ravageaient depuis quelques années les parages que nous allions visiter, et qui causaient par là un immense préjudice au négoce atmosphérique, malgré toutes les précautions de la douane et de la maréchaussée. Nous étions munis de vingt-quatre bonnes pièces de canon de Siam, longues de cinquante-deux pieds et de cent quatre-vingt-deux livres de balles, qui portaient à sept lieues de but en blanc, et nous n’avions pas moins de six mille hommes de bataille en excellentes troupes de toute arme, sauf la cavalerie et les sapeurs, sans compter la chiourme et les gens d’abordage, qui étaient placés aux grappins, de sorte que nous mîmes au large, sans inquiétude et sans difficulté, suivis des acclamations de la multitude.
– Je te recommande, loustic, d’avoir l’œil aux soupapes ! Mais comment fîtes-vous, tes savants et toi, pour payer votre passage ? Mit-on les propagandistes de la perfectibilité aux grappins, ou les mit-on à la chiourme ?
– Eh ! divin Manifafa, répondit Berniquet, remettez-vous de cet inutile souci ! Dans toutes les conflagrations terrestres, maritimes et célestes qu’il vous serait possible d’imaginer, les savants de mon temps s’assuraient premièrement d’emporter leur bourse avec eux ; et puis la parfaite considération dont ils jouissaient à ces époques reculées leur procurait bon crédit partout où le nom d’homme était parvenu. Leur diplôme valait or en barres.
– Je me suis laissé dire, Berniquet, qu’il n’en était pas de même aujourd’hui ?
– Moi aussi, monseigneur. Quoi qu’il en soit, nous dûmes faire ainsi près de quatre mille lieues sans savoir précisément où nous étions, parce que Votre Majesté n’ignore pas que la boussole dérivait dès lors de quelques degrés, et qu’à cette hauteur elle devait faire gaillardement, comme elle le fit, le tour complet du cercle, sans autre moteur que l’oscillation capricieuse qui lui est propre, l’action attractive du pôle s’étant considérablement altérée dans ces régions élevées.
– C’était une belle occasion de graduer l’échelle du cyanisme du ciel, qui a donné tant de mal à M. de Saussure !
– Le ciel était noir comme de l’encre. Cependant nous nous consolions de notre isolement en donnant çà et là notre nom à quelque nuage. C’était un plaisir bien ingénu, une joie d’homme, qu’emportait le vent comme celles de la terre. Nous n’encourûmes d’ailleurs aucune espèce d’accident notable, si ce n’est que nous échappâmes, par une adroite manœuvre, à l’éruption d’un volcan maudit, qui faillit mettre le Bien-Assuré en cannelle.
– Je ne te passe pas celle-là, interrompit Hurlubleu, et Dieu sait que depuis une heure tu m’en fais avaler de toutes les couleurs. Jamais, au grand jamais, éruption de volcan ne monta si haut !
– Il arrive souvent, Manifafa surhumain, que les éruptions des volcans de l’air descendent plus bas, à moins que le mouvement ambiant de la rotation atmosphérique ne les transforme en jolis petits satellites de poche, comme j’en ai tant vu dans mes voyages. L’explosion qui nous menaça de si près pourrait bien être celle qui détruisit Paris. C’était, pour vous dire vrai, celle d’une de ces méchantes planètes provinciales que la terre emporte, comme une étourdie, dans ses sottes évolutions, à la manière de la corbeille de prunes que les enfants font rouler autour d’une fronde sans en laisser tomber une seule, et qui, composées d’éléments inflammables, tourmentés d’un principe igné, finissent brutalement, au moment où les pauvres passants s’y attendent le moins, par se dissoudre en pluie d’aérolithes. À la considérer dans son diamètre apparent, nous jugeâmes qu’elle ne présentait guère que l’apparence d’une préfecture de troisième classe, dont le dernier de vos commis à la plume ne voudrait pas.
– Il aurait vraiment bien raison ! répliqua le Manifafa ; une préfecture composée d’éléments inflammables tourmentés d’un principe igné, cela ne serait pas gracieux. La description que tu m’as donnée de tes aérolithes m’a paru d’ailleurs fort instructive et fort divertissante, et je t’excuse, en sa faveur, d’avoir pris ce parti-là pour te rendre au centre de la terre, quoique, à examiner rationnellement la chose, ce ne fût pas le plus court.
– Ce n’était pas le seul inconvénient de notre voyage. Nous venions à peine de jeter la sonde pneumatique sur un assez beau fond d’atmosphère, dont elle avait rapporté, à notre entière satisfaction, un mélange d’oxygène et d’azote, formé selon les proportions dont les chimistes sont convenus pour le plus grand avantage de tout ce qui respire, quand nous eûmes le chagrin de nous apercevoir que le bâtiment faisait air par deux voies.
– En voici, ma foi, bien d’un autre, Berniquet ! J’ai entendu parler de voies d’eau, mais des voies d’air, cela me passe.
– Il n’y a rien de plus aisé à comprendre. Cela veut dire que le gaz s’échappait en abondance par les fentes de la capsule à défaut de radoub. Votre Majesté pense bien que nous ne perdîmes pas de temps pour y envoyer les ouvriers du calfat ; mais Castor et Pollux, protecteurs des mariniers, permirent qu’un garçon d’un âge tendre et sans expérience tînt le goudron enflammé si près de la brèche, que l’hydrogène prit feu soudainement, en décorant superbement le ballon d’une merveilleuse ceinture qui rayonnait d’aigrettes éblouissantes, et qui devait lui donner, d’en bas, car le soleil était depuis longtemps caché pour tout cet hémisphère, l’aspect de quelque brillant météore. Foi de loustic, j’aurais à revivre mes dix mille ans, si vite passés, et dix mille fois davantage, que le temps ne pourrait effacer de mon souvenir les sentiments d’admiration dont je fus rempli à l’aspect de ce globe en feu…
– Qui brûlait à plain-pied des planètes, interrompit Hurlubleu. Je me mets volontiers à ta place pour le moment actuel, et non autrement, par parenthèse. Mais l’admiration ne vous absorba peut-être pas tellement que vous ne vous occupassiez d’autre chose ?
– Nous nous empressâmes de débarrasser le vaisseau de sa cargaison inutile ; car il n’avait que trop de lest pour ce qui lui était réservé : la machine à vapeur d’abord, ensuite les canons de Siam ! On n’en vit jamais de pareils dans l’excellence du travail et la richesse des ciselures ! après cela, toute une encyclopédie par ordre de matières. Je n’y eus pas grand regret. Après cela, tout le Bulletin des lois, des décrets et des ordonnances, avec tous les procès-verbaux des deux chambres. C’était là une terrible perte ! Après cela, quelqu’un eut l’impertinence de dire qu’on aurait dû commencer par les savants. Je sautai le pas comme les autres ; mais je fus si heureusement favorisé par ma pesanteur spécifique, le ciel en soit loué toujours, que je rattrapai, dans sa chute perpendiculaire, une de nos chaloupes aériennes qui sombrait ; et comme elle était faite en cheval marin, d’après la mode du temps, qui courait depuis le fameux cétacé de M. Lennox, je l’enfourchai aussi lestement que faire se pouvait en pareille circonstance, de façon à m’y trouver bien en selle, la main droite aux crins, ferme sur les arçons, et campé comme un Saint-Georges.
– Ensuite, Berniquet, tu piquas des deux, ainsi que ta position l’exigeait, et je te vois avec plaisir en chemin pour le pays de Zérétochthro-Schah, si le poids des masses est réciproquement multiplié par le carré de la vitesse.
– Je m’abattis, de fortune, dans une large fondrière qui était placée au juste milieu de la grande route, et où je m’enfonçai jusqu’au menton seulement, parce que j’eus l’avantage de trouver le tuf. J’étais un peu étourdi, mais j’eus bientôt repris courage en reconnaissant, à la nature du sol et à la configuration géologique des localités, que ma bonne étoile m’avait fait prendre pied dans une des contrées les plus civilisées de la terre.
– Prendre pied, c’est une manière de parler en façon d’hyperbate, à laquelle je souscrirai volontiers, si cela te fait plaisir ; mais j’aurai plus de peine à convenir, je t’en avertis, du perfectionnement indéfini d’une contrée, où il y a des fondrières si larges et si profondes au juste milieu de la grand-route.
– Oh ! c’est que les philosophes de ce pays-là, divin Manifafa, ont bien autre chose à faire que de boucher des fondrières !
– Et que font-ils donc ? dit Hurlubleu.
– La cuisine, répondit Berniquet.
– À la bonne heure, reprit le Manifafa, et je ne saurais les en blâmer ; mais commençons par le commencement, car nous venons de te laisser, à mon grand regret, loustic, dans une situation peu commode pour explorer le terrain.
– Elle était d’ailleurs assez favorable à la méditation ; et quant au terrain, je le connaissais à fond, indépendamment de mon expérience personnelle, sur ce que j’en avais lu dans des cosmographies et des voyages qui ne mentent jamais. L’île des Patagons, autant que j’en avais pu juger à vue de pays, en plongeant dans cet empire médiatlantique, représente un cercle parfait de onze cent trente lieues de diamètre ; ce qui lui donne trois mille cinq cent cinquante lieues de circonférence ou peu s’en faut, si Adrien Métius d’Alcmær n’est pas un fat. Elle a cela de particulier, qu’elle n’a jamais rien produit qui ait eu vie, ce qui la rend bien effectivement propre à la civilisation.
– Et ce qui reste à démontrer, s’écria Hurlubleu en branlant la tête d’un air défiant ; une île qui ne produit aucun être vivant et où il y a des philosophes ! Il est vrai qu’ils se fourrent partout ; mais, à ton compte, ils devaient faire une maigre cuisine.
– La plus parfaite qui se puisse savourer à une table royale. Il faudrait seulement prémettre, si prémettre était reçu en langue hurlubière, et cela dépend de l’Académie, que l’île des Patagons est le centre d’un archipel tout peuplé de philosophes, qui se sont casés méthodiquement dans leurs îlots, selon le système encyclopédique de Bacon, avec une si technique précision qu’il ne manque à ces langues de terre que des étiquettes pour figurer dans la topographie de la perfectibilité le compendium universale des connaissances humaines. Cette espèce peuplant beaucoup, parce qu’elle est fort oisive, elle s’avisa un jour de profiter du voisinage de l’île métropole, où je suis pour le moment dans l’état que vous savez, et où je vous prie de me permettre de rester quelque temps encore…
– Tant que cela pourra t’être agréable, loustic, dit le Manifafa. Prends tes aises.
– Elle s’avisa, dis-je, d’y transporter une colonie créatrice, et il ne lui fallait pour cela que des laboratoires, puisqu’elle savait produire par des combinaisons chimiques tout ce que la création produit. C’est ainsi que le consistoire philosophique de l’île des Patagons s’institua en manufacture culinaire, pour satisfaire à la nécessité commune des individus bien portants qui font avec plaisir deux repas par jour, quand ils sont en mesure de les payer. Je ne parle pas des pauvres auteurs, de ces innocents prolétaires de la parole, de ces tributaires disgraciés de la presse, gens de bien qui vivent de peu quand ils vivent, et qui ont perdu leur pension par la malice ou l’ineptie d’un chibicou ; ceux-là n’y ont que voir. Mais je suppose, par exemple, que Votre Hautesse ait bonne envie de tâter demain, à son déjeuner, d’une excellente tête de veau en tortue, ce qui peut arriver à tout le monde ; vous envoyez votre carte à la section de mammalogie, qui fait un veau et qui vous met la tête à part. L’architriclin de la section (c’est une grande dignité) mande incessamment votre carte à son confrère de la section d’ornithologie, qui vous fait un coq, et qui en dépêche au premier laboratoire la crête et les rognons : de même à la section de crustacéologie, qui confectionne supérieurement les écrevisses. Après cela tout se manipule comme à l’ordinaire, et on sert chaud. C’est un manger délicieux.
– À qui en parles-tu ? dit le Manifafa. Tout cela me paraît ordonné en perfection, et je prendrais un grand plaisir à t’interroger sur quelques détails, si je ne me faisais scrupule de te retenir dans cette fondrière plus qu’il ne convient à un homme de ton âge et de ta qualité.
– J’y passai cent heures et je ne sais combien de minutes, divin Manifafa.
– Alors nous avons le temps. Amuse-toi donc à me répondre, cela te reposera. Comment ces philosophes, qui faisaient tant de choses, ne sont-ils pas parvenus à faire l’homme que tu cherchais avec une si rare intrépidité ?
– Eh ! tenez-vous pour assuré, seigneur, qu’ils faisaient fort bien l’homme tel quel. Un homme n’est pas plus difficile à fabriquer qu’un lapin de garenne, quand on sait de quoi cela se compose. La section d’anthropologie ne s’occupait d’autre chose du matin au soir, à l’opposé des pays arriérés et mécaniques où l’on s’en occupe volontiers plus spécialement du soir au matin ; et il faut convenir qu’elle n’y épargnait pas la façon, puisqu’elle a fait les Patagons, dans le moindre desquels il y a de l’étoffe pour les douze tambours-majors des douze légions de votre capitale, en y joignant ceux de sa banlieue. Mais au-delà des cinq sens de nature, elle s’était trouvée bien embarrassée, la section d’idéologie n’ayant jamais pu lui fournir le sens intellectuel en bon état. Le sens intellectuel ! Divin Manifafa, vous auriez retourné la section d’idéologie de fond en comble que vous n’en auriez pas obtenu de quoi faire un vaudeville, et quand cela est distribué par égales parts sur cinquante millions de géants, c’est bien à peu près comme s’il n’y en avait pas du tout. Voilà pourquoi cette malheureuse race des Patagons est si bête, si bête, qu’il était dès lors passé en usage proverbial parmi les nations de dire : Bête comme un Patagon.
– Le ciel nous soit en aide et la sainte chauve-souris aussi ! dit le Manifafa. Avec quoi ces pauvres gens faisaient-ils les rois ?
– C’est une grande pitié, répondit Berniquet en baissant humblement les yeux ; ils les faisaient avec des Patagons.
– Cela prouve, loustic, qu’il n’y avait pas grand profit à cette charge, puisque les philosophes ne l’ont pas gardée pour eux.
– On se soucie bien des rois et des peuples, sire, quand on leur mesure les vivres ! Les philosophes qui ont continué de se reproduire à la manière vulgaire, parce qu’elle est un peu plus amusante, sont d’ailleurs restés tout petits, ce qui leur interdit jusqu’à la chance de parvenir aux dignités publiques, dans ce pays de Patagonie où elles se donnent toutes à la taille, sans en excepter la couronne. Le roi mort, on fait passer la nation sous un hectomètre, et son successeur est pris au toisé.
– De sorte que le souverain régnant, reprit le Manifafa, peut à bon droit s’adjuger le titre de GRAND et le recevoir de sa cour sans que personne y trouve à redire, ce qui me paraît fort agréable. Mais qu’arriverait-il, Berniquet, si quelque petit manant de Patagon se mettait dans l’esprit de grandir démesurément tout à coup, et de passer son prince légitime d’une coudée ou deux, pendant que celui-ci trône paisiblement sur la foi de la toise, de la géométrie et des philosophes ?
– Il serait reconnu héritier présomptif, seigneur, et proclamé César, en attendant qu’un autre vînt lui contester son rang. J’ai entendu dire que ceci leur avait épargné bien des révolutions et bien des guerres civiles, et qu’ils n’en sont pas plus mal gouvernés.
– Je le crois facilement, loustic ; c’est le système électoral le plus raisonnable qu’on ait jamais inventé à ma connaissance, et j’en ferai avant peu l’essai sur mes chibicous. Quoi qu’il arrive, je serai presque toujours sûr de ne pas perdre au change. Mais, si ton rapport est fidèle, il me reste deux inquiétudes : ma première inquiétude, Berniquet, c’est de savoir ce que font les femmes patagonnes dans un pays où la section d’anthropologie prend la peine de faire les enfants ?
– Oh ! sire, les femmes sont fort occupées ; elles discutent, elles gèrent, elles administrent, elles jugent, elles gouvernent, elles font des plans de campagne, des statistiques, des lois, des constitutions ; et, de temps à autre, à leurs moments perdus, de petites brochures éclectiques, des traités d’ontologie, des poèmes épiques en trente-six chants. Elles ont bien du mal ! Mais la seconde inquiétude de Votre Hautesse, sublime Manifafa ?
– Ma seconde inquiétude, Berniquet, c’est de savoir comment tu t’y pris pour te dépêtrer de cette diable de fondrière ?
– Je ne passais pas tout mon temps à réfléchir sur ces notions confusément renouvelées de mes lectures. Je ne m’en tuais pas moins à crier du haut de ma tête et du fond de mon gosier que j’étais le seul membre de la propagande universelle qui se fût échappé de douze pour venir rendre hommage à la civilisation de l’île des Patagons. J’ajoutais, avec un attendrissement plus facile à concevoir qu’à exprimer, que je serais probablement le dernier propagandiste qui tentât d’aborder dans cette fondrière philosophique, surtout par le chemin où j’étais venu, à moins qu’un de mes camarades ne se fût arrangé pour rester en l’air plus longtemps que moi, et je n’y voyais aucune probabilité.
– Mon grand orateur n’aurait pas mieux dit, ami Berniquet, quoique ce soit son métier et que je lui paie à cet effet de gros honoraires qui ont fait quelquefois crier l’opposition ; mais ce discours éloquent et naïf, à qui l’adressais-tu ?
– À une poignée de vilains enfants, de vingt-cinq à trente pieds tout au plus, qui jouaient à la fossette, à la queue leuleu, au cheval fondu et à d’autres manières de divertissements aussi puériles, en s’ébaudissant sur le rivage.
– Sur le rivage de la fondrière, c’est bien entendu. Et que survint-il après cela, loustic ?
– Hélas ! monseigneur, il survint ce que vous savez : une légion de philosophes en habits brodés, le bas de soie à la jambe, la main gantée, le parapluie sous le bras, qui s’assirent autour de moi sur de bons pliants pour subvenir au moyen de me tirer de là. Le premier jour, ils ne furent pas autrement embarrassés. Ils jugèrent à la presque unanimité que je paraissais être tombé accidentellement dans cette fondrière. Le second jour, ils décidèrent qu’il serait à propos de m’en tirer par quelque machine ; le troisième jour, ils firent merveille.
– Ils te délivrèrent enfin !…
– Non, divin Manifafa. Ils nommèrent une commission, composée de savants très consommés dans la mécanique. Je me crus perdu cette fois ; et, tendant vers eux mes mains palpitantes que j’étais parvenu à dégager de la fondrière jusqu’à la hauteur de ma tête, où elles m’étaient d’une grande utilité pour chasser les mouches, je renouvelai mes supplications inutiles avec une grande abondance de larmes. Les philosophes étaient déjà bien loin. Pour mon salut, parmi les incommensurables marmots dont j’ai eu l’honneur de vous parler ci-devant, il s’en trouvait deux qui s’étaient fait une monstrueuse balançoire du grand mât d’un vaisseau à trois ponts, et qui s’en donnaient à cœur joie de ce ridicule exercice, indigne en soi d’occuper une pensée humaine, comme j’avais bien su le leur dire. Un de ces petits brutaux que je venais de remarquer, prêtant une attention stupide et cependant quelque peu sournoise à la discussion des philosophes, se rapprocha de son mât quand ils eurent disparu, et après avoir soigneusement établi l’équilibre de ce grand mobile sur son point d’appui, se mit à en tourner l’extrémité vers l’endroit où mes mains convulsives s’agitaient encore en vain. Je m’en emparai machinalement, mais avec force, pour éviter entre ma tête et la solive gigantesque une collision qui n’aurait probablement pas été à mon avantage. Au même instant, ce pauvre malotru de Patagon s’élança d’une hauteur considérable pour atteindre le bout opposé, et le ramena vers lui de tout son poids, de sorte que je jaillis comme un trait de la fondrière, et qu’en me laissant glisser le long de la poutre dont je ne m’étais pas dessaisi, j’abordai fort commodément à un bon sol de roches et de galets qui ne se serait pas effondré sous une armée de Patagons. L’heureuse rencontre de cet expédient instinctif me fit réfléchir amèrement sur la misère de ces infortunés Patagons qui sont réduits par la privation du sens intellectuel à se renfermer bêtement dans l’exercice de leurs facultés animales, sans espoir de devenir savants, et dont la civilisation régulière et douce, à la vérité, mais montée comme un instrument, tourne à perpétuité sur les mêmes rouages. Cela fait mal.
– Je reconnais là ton bon cœur, dit le Manifafa ; mais c’est la faute de la section d’idéologie, qui n’est pas en Patagonie pour rien, et qui redoit à ces insulaires, si je t’ai bien compris, une âme intelligente et perfectible. Cependant, Berniquet, puisque leur civilisation est douce et régulière, et qu’ils ne manquent pas d’expédients instinctifs pour se tirer d’embarras, eux et les autres, que pourrais-tu leur désirer de plus et de mieux ?
– De mieux, je ne dis pas ; mais de plus, de progrès ; ou pour m’expliquer avec toute la correction et toute l’élégance requises en ces hautes matières, je voudrais qu’ils progressassent. Qu’est-ce que c’est, bon Dieu ! qu’une nation qui ne progresse pas ? La destinée essentielle de l’homme n’est pas de fournir avec simplicité sa courte carrière au milieu des siens, en remplissant fidèlement tous ses devoirs envers Dieu, l’État et l’humanité, comme ces méchants rabâcheurs de moralistes le prêchaient à l’antiquité ignorante. La destinée essentielle de l’homme est de progresser ; et, bon gré, mal gré, il progressera, sur ma parole, ou il dira pourquoi il ne progresse pas… – Ces enfants patagons étaient au reste d’un bon naturel. Les pauvres petits s’empressèrent de me plonger dans une eau pure et d’une température assez amène qui me lava des souillures de la fondrière et rendit un peu de souplesse et d’élasticité à mes membres endoloris. Ils me firent sécher ensuite aux rayons d’un soleil ardent et réparateur, en éventant mon front de quelques feuilles balsamiques dont ils s’étaient munis à ce dessein ; et sans tarder davantage, ils épluchèrent fort délicatement ce qui restait des miettes de leur déjeuner, pour me restaurer par un bon repas qui se trouva très copieux, car il y a de quoi vivre dans les miettes d’un Patagon. Je leur eus à peine témoigné ma reconnaissance par des démonstrations dont ils ne se souciaient guère, qu’ils retournèrent à leur balançoire, après m’avoir indiqué du doigt le chemin de la ville des philosophes, où je comptais trouver à qui parler. Comme j’étais assez près d’arriver, je vis sortir des murailles en grande pompe un cortège innombrable qui faisait route de mon côté, et je reconnus sur-le-champ l’objet de cette excursion scientifique à l’attirail des voyageurs. C’étaient des planches, des perches, des échelles, des cordes, des poulies, des barres, des leviers, des poids, des contrepoids, des roues, des cabestans, des moufles, des grues, des dragues, des griffes, des grappes, des tracs, des pics, des crocs, des crics, et tout le mobilier du Conservatoire des Arts et Métiers, à l’exception d’une bascule. Je fus bien flatté de la prévenance de ces grands hommes, et je tâchai de leur manifester mes sentiments en quelque vingt langues dont ils ne parurent pas avoir connaissance. De mon côté, je n’entendais rien du tout à la leur, ce qui me fit penser avec admiration qu’ils pourraient bien avoir inventé la langue universelle, ou pour le moins découvert la langue primitive. Ce petit embarras, qui jetait naturellement quelque obscurité dans notre conversation, m’empêcha de leur faire comprendre distinctement comment j’étais parvenu à sortir du mauvais pas où ils m’avaient vu ; mais ils me semblèrent si disposés à se faire honneur de cette opération difficile, et j’y vis si peu d’inconvénients, que je me remis volontiers à eux du soin d’en faire la description autoptique. J’en avais ainsi opiné aux acclamations frénétiques d’une grande canaille de Patagons qui bordaient toutes les rues sur leur passage, et à la bienveillance fièrement modeste avec laquelle ils daignaient les accueillir, en souriant gracieusement de droite et de gauche ; tellement que je fus tout près de croire moi-même à l’efficacité du secours qu’ils m’avaient porté ; mais, dans tous les cas, j’étais trop exercé de vieille date aux us et coutumes des académies pour n’en pas faire le semblant. Je fus donc conduit de cette sorte, et pour ainsi dire triomphalement, jusqu’au palais du consistoire suprême, où l’on me déposa, comme un objet de curiosité à démontrer, sur le tapis vert de l’architriclin ; solennité d’autant plus flatteuse pour celui qui en est l’objet qu’on est toujours sûr de l’approbation d’un auditoire patagon, parce que ce peuple est essentiellement admiratif, à cause de sa grande innocence.
– Passe pour l’innocence des Patagons ; mais je ne suis pas sans inquiétude sur la section d’anthropologie. Elle pourrait bien te faire empailler.
– Il n’en fut pas question pour le moment, divin Manifafa ! – Le grand architriclin prononça un discours taillé à la mesure de l’auditoire patagon dont les tribunes étaient inondées, et qui ne m’éclaircit pas au premier abord les difficultés de cette langue philosophique ; j’avais beau m’y débattre entre l’aphérèse, la diérèse et la synthèse, passer de l’apocope à la syncope, lutter contre la contraction, faire bon marché des syllabes à l’euphonie, invoquer la paragogie si conciliante ou me réfugier dans l’anagogie si ténébreuse, je ne pouvais, quoi que je fisse, rattraper mes radicaux. Sage et savant Edwards, que n’étiez-vous là ? Enfin, le retour fréquent d’une locution dont j’avais surpris en passant la métathèse mystique me révéla tout à coup que ce bel et docte idiome était tout bonnement le patois naïf de Villeneuve-la-Guyard, où je suis né ; mais pris élégamment dans l’ordre inverse de la disposition des lettres, à la manière du boustrophédon, auquel j’ai eu le bonheur de m’initier dès ma plus tendre jeunesse, en lisant les enseignes par la fin ; ce qui fut cause qu’en un moment je possédai aussi bien que le linguiste le plus expérimenté toutes les délicatesses du langage hiératique dont on se sert en Patagonie. Je pris donc la parole après l’architriclin avec une confiance aisée qui étonna tout le monde, et la juste réserve que la modestie impose aux historiens qui parlent d’eux-mêmes ne saurait me résoudre à garder bouche close sur l’effet prodigieux de mon discours, puisque les résultats de cette séance inaugurale se sont fait sentir pendant dix mille ans de ma courte vie. Le tonnerre d’applaudissements qui suivirent ma harangue m’interloqua de telle sorte, que j’en demeurai comme pâmé entre les quatre bougies de la table des démonstrations ; si bien qu’un niais de savant, qui faisait là les fonctions de majordome, fut dépêché à la section de chimie pour en rapporter un breuvage spiritueux très confortable dont ils usent entre eux dans de pareilles occasions, en guise d’eau sucrée, pour rasséréner les sens d’un orateur durant la chaleur de l’enthousiasme et l’éclat du brouhaha. Je n’en laissai pas une goutte, mais j’achevais à peine d’épuiser la potion, qu’au lieu d’exprimer sur ma physionomie l’influence tonique et hilarante d’une liqueur salutaire, je fus surpris d’un épouvantable bâillement spasmodique qui fit juger sur-le-champ à tous les spectateurs, comme il n’était que trop vrai, que je venais d’être la victime d’un quiproquo de philosophe, et il est bon de vous dire que les quiproquos de philosophe sont encore plus dangereux que les quiproquos d’apothicaire. L’architriclin s’étant empressé de faire la vérification de la fiole suspecte, il n’eut pas besoin d’aller plus loin que son étiquette pour dire avec expansion :
« Fatale et irréparable méprise, ce n’est pas l’eau de réjouissance et de santé qu’on vient d’administrer à notre confrère bien-aimé ! c’est l’eau de l’éternel sommeil !… »
De l’éternel sommeil ! m’écriai-je autant qu’on peut crier quand on bâille, et que cet hiatus assidu vient entrecouper toutes vos paroles ! De l’éternel sommeil ! architriclin maudit, que la foudre t’écrase avec toute l’île des Patagons !
« Éternel n’est pas le mot propre ! interrompit bénignement l’architriclin. La dose n’est pas assez forte pour cela. Vous n’en avez pas pour plus de dix mille ans, suivant la recette qui est graduée en perfection, et vous retirerez un grand avantage de cette légère interruption dans vos travaux académiques, puisque vous avez consacré votre vie à la recherche de l’homme parfait. Qui sait ? vous le trouverez peut-être en vous réveillant. »
Là-dessus je bâillai de toutes mes forces. – Une légère interruption ! répliquai-je dans le plus violent accès d’emportement où puisse tomber un homme qui s’endort ! Dix mille ans, une légère interruption ! Vous ne pensez donc pas, impitoyable architriclin, que j’ai des affaires chez moi, que ma pension sur la liste civile périclite, à défaut de certificat de vie, et que j’étais en situation de faire un bon établissement avec une jeune fille riche et jolie qui ne m’attendra probablement pas !
« Je n’oserais vous le promettre pour elle, reprit l’architriclin. Si elle était ici, et qu’elle en fût d’accord, je pourrais vous offrir de l’endormir avec vous ; il ne m’en coûterait pas davantage ; mais ce n’est guère qu’à cette condition que les jeunes filles attendent un futur qui a dix mille ans à dormir. C’est d’ailleurs un petit inconvénient. Bien fait comme vous êtes, vous retrouverez facilement d’autres maîtresses, et dix mille ans sont si vite passés quand on dort !
En parlant ainsi, des messieurs m’emportaient, sans que je fisse beaucoup de résistance, vu l’état soporeux où m’avait mis leur infernal spécifique. De galerie en galerie, j’arrivai, bâillant toujours, à la salle des onéirobies. C’est une secte de sages de ces régions-là qui passent presque toute leur vie à dormir.
– Ils ne sont pas dégoûtés, dit le Manifafa.
– J’y aperçus en clignotant, sous des cloches de verre numérotées d’une encre indélébile, nombre d’honnêtes gens qui avaient spontanément embrassé cette vocation de sommeil multiséculaire, soit par dégoût du monde où ils vivaient, soit par l’impatience assez naturelle d’en voir un autre. C’était, je vous le certifie, une société parfaitement choisie. Il y en avait qui grouillaient déjà, tant ils étaient près de ressusciter. Comme je n’avais plus besoin que de dormir…
– Ni moi non plus, dit le Manifafa.
– Comme je dormais à demi, continua Berniquet…
– Moi aussi, dit le Manifafa.
– Je leur souhaitai intérieurement bien du plaisir, poursuivit le loustic ; j’entrai sans cérémonie sous ma cloche qui couvrait un lit fort commode, au moins pour un homme qui a sommeil, et je m’endormis tout d’un trait.
– Bonne nuit ! Berniquet, dit le Manifafa en laissant tomber sa pipe. Dors bien, et ne fais point de mauvais rêves.
– La première chose que je fis, à mon réveil, fut de regarder à ma montre ; elle était arrêtée. – Quand je fus réveillé…
– Eh bien ! mordieu ! reprit le Manifafa en s’arrangeant sur son divan, quand tu fus réveillé, j’avais dormi peut-être ! À moins que le diable ne s’en mêle, je puis bien dormir une heure ou deux pendant les dix mille ans de sommeil que j’ai la complaisance de t’octroyer entre le commencement et la fin de ta longue histoire. Ce n’est pas, Berniquet, que je n’y prenne un certain plaisir, et que je ne me sois particulièrement amusé au combat naval des chevaux marins et à la gentille sarabande des quatre petites guenuches bleues. C’est vraiment fort divertissant.
Berniquet, qui avait l’esprit extrêmement pénétrant, comme on a pu le remarquer en divers endroits de sa narration, vit bien que le Manifafa ne l’avait pas écouté jusque-là sans prendre le temps de faire par-ci par-là quelque somme.
– Il faut que les rois soient bien bêtes ou qu’ils soient bien mal intentionnés, murmura-t-il tout bas. En voici un que j’entretiens depuis une heure des questions les plus transcendantes et les plus abstruses de la morale, de la philosophie et de la politique, et qui met de si précieux moments à profit pour rêver combats de chevaux marins et sarabandes de guenuches !
– Que grommelles-tu entre tes dents, Berniquet ? s’écria le Manifafa. Tu as l’air de me faire la moue !
– Je pensais, divin Hurlubleu, que mon expédition valait bien la peine d’être racontée jusqu’à la fin, et j’y tenais d’autant plus qu’elle fait la tierce partie d’une trilogie dont le titre importe beaucoup à mon éditeur. C’est ce qui fera le succès.
– Tant de scrupule entre-t-il dans l’âme d’un loustic, Berniquet ? Les gens pour qui tu écris se sont si bien accommodés du monogramme en trois lettres que tu ne risques rien, sur ma parole de Manifafa, de leur lancer une trilogie en quatre parties. On leur en ferait voir bien d’autres ! Mais, pour Dieu, dors, Berniquet, et laisse-moi dormir !
– Une trilogie en quatre parties par le temps qui court ? Pourquoi pas ? dit à part soi Berniquet.
Pendant qu’il réfléchissait, les poings aux dents, sur ce nouveau genre de composition, le sublime souverain d’Hurlubière avait déjà ronflé trois fois. Il dormait.
Le loustic se coucha tout de son long sous les pieds de son maître, pour méditer plus à son aise sur la dignité de l’espèce et son perfectionnement progressif. Il s’endormit.
Moi qui écris péniblement ceci, d’après les manuscrits de Berniquet, trois heures du matin sonnant d’horloge en horloge, et à la mourante lueur d’une huile dont mon épicier réclame le prix avec des instances malhonnêtes, je sens la plume échapper à mes doigts. Je m’endors.
– Et vous, madame ?…