quand, à sa sortie de prison, Jeanie, qui n'a plus que l'alcool comme refuge, est miraculeusement engagée comme bonne à tout faire par la respectable famille du docteur March, elle ne se doute pas que ses ennuis ne font que commencer.
Bien s˚r, si elle n'avait pas succombé à la tentation de fouiller dans la garde-robe de Madame et d'essayer son superbe manteau de fourrure, elle n'aurait jamais découvert le journal intime caché dans la doublure. Si elle n'avait pas été si curieuse, elle ne l'aurait pas lu. Et, bien s˚r, si elle ne l'avait pas lu, elle ne serait pas tombée sur les confidences d'un meurtrier racontant dans le menu détail ses abominables crimes.
Mais il est désormais trop tard pour faire marche arrière : elle sait maintenant que l'un des quatre fils du Dr March est un monstre qui vit là, juste à côté d'elle. L'un des quatre, mais lequel ?
Entre sa peur maladive des flics et la peur d'être la prochaine victime, Jeanie décide finalement de démasquer elle-même le coupable. Ne se fiant pas à sa mémoire embrumée par l'alcool, elle consigne par écrit les progrès de son enquête et le meurtrier, qui a trouvé ses notes, ne tarde pas à
comprendre qu'il est en danger. Alors, chacun lisant le journal de l'autre, commence un cruel et morbide jeu de cache-cache.
Née à Cannes en 1956, Brigitte Aubert n'est pas une novice dam l'art subtil défaire peur. Elle a publié de nombreux romans dans la collection Śeuil Policiers ª, parmi lesquels La Mort des bois (1996) qui a obtenu le Grand Prix de Littérature policière. Ses livres sont traduits dans une quinzaine de pays.
Brigitte Aubert
LES qUATRE FILS
DU DOCTEUR
MARCH
ROMAN
…ditions du Seuil
TEXTE INT…GRAL
ISBN 2-02-036715-7
(ISBN 2-02-017291-7, édition brochée
ISBN 2-02- 022092-X, 1 " publication poche)
© …ditions du Seuil, 1992
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1 Ouverture
Journal de l'assassin
La première fois... Non, d'abord, je voudrais vous dire bonjour. Bonjour, chers amis. Chers nouveaux amis. Bonjour, cher journal secret. Bonjour, cher moi secret qui décide aujourd'hui de raconter ma vie et celle de notre famille.
Mais ce dont j'ai surtout envie de parler, c'est de ´çaª.
La première fois, j'avais... inutile de préciser l'‚ge exact, disons que j'étais un enfant. Un gentil petit enfant. Elle aussi, c'était une enfant.
Elle portait une robe, une robe en acrylique rouge, d'un beau rouge vif. Je savais que ça br˚lait rudement bien, l'acrylique, comme une torche.
quand j'ai mis le feu à sa robe, elle a crié, puis elle a br˚lé. Je l'ai regardée br˚ler jusqu'au bout. Elle était toute boursouflée et les yeux lui sortaient de la tête. Je m'en souviens encore très bien, et pourtant, j'étais tout gosse. Mais j'ai toujours eu une excellente mémoire.
J'aimais bien la voir br˚ler. Je savais qu'elle allait LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
mourir. J'aimais bien ça. J'aime bien ça. Donner la mort. La mort.
C'était la première fois. Ensuite, Maman est venue et m'a pris dans ses bras. Maman nous aime tous très fort. Elle est très gentille, très douce.
Elle pleurait. Je me suis demandé si elle pleurait parce qu'elle savait.
Je ne voulais pas faire de mal à Maman.
J'ai quitté les bras de Maman, elle avait les bras collants à cause de la sueur. Je me suis éloigné pendant qu'elle restait là, à pleurer. Puis je suis revenu avec les autres. Maman pleurait toujours, assise par terre.
Elle n'a rien dit. Elle n'a rien dit non plus quand j'ai recommencé.
J'ai envie de le dire. J'ai tout le temps envie de le dire. J'ai recommencé
plusieurs fois. «a me fait toujours autant plaisir, tu sais, mon journal secret, ça me fait toujours autant plaisir de tuer. Ils disent que ça fait mal. que c'est mal de faire mal. qu'est-ce qu'ils y comprennent ? C'est bon de faire mal. C'est très bon, j'aime ça.
De toute façon, je ne peux pas m'empêcher de le faire. Pas parce que je suis fou. Mais parce que j'en ai envie : ça me rend trop malheureux de me retenir. Il faut que je le fasse.
Mais il faut aussi que je fasse attention. Parce que je suis grand, maintenant. Ils m'emmèneraient. Maman ne pourrait pas les en empêcher.
Surtout qu'elle est devenue vieille et idiote.
Je ris parce que je m'imagine que quelqu'un pourrait lire mes notes. Je les cache bien. Mais il y a toujours des fouineurs. Ils seront bien attrapés.
Attention, fouineurs, méfiance, l'ennemi vous guette.
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OUVERTURE
Je ne suis pas si bête, je n'écris que quand je suis tout seul. Et je ne vais pas me décrire. Dire mon nom, tout ça. Non, aucune marque d'identification. Je suis comme un cadavre qu'il faut cacher au fond d'un placard.
Je sais que c'est dangereux de tout écrire. Mais j'en ai envie. Je ne veux plus garder tout ça pour moi, et puis... j'ai aussi envie de parler de nous, de notre famille.
M'identifier... ils ne le pourraient pas.
Je ne peux parler à personne. C'est normal, puisque je ne suis personne.
Mémoires de Personne, c'est marrant, ça, comme titre.
Dans la famille, nous sommes quatre. quatre garçons. Papa est médecin.
Nous, nous sommes Clark, Jack, Mark et Stark. C'est Maman qui s'est amusée à nous appeler comme ça. Nous nous ressemblons beaucoup. C'est normal puisque nous sommes jumeaux, si je peux dire. Oui, nous sommes tous nés le même jour. A l'époque, nous avons fait la Une de tous les journaux. quatre beaux garçons. Nous sommes forts, bruns, bouclés, avec de grandes mains.
Nous ressemblons à Papa. Maman est petite : elle a la peau rosé, de vilains cheveux ch‚tains, avec du faux blond par-dessus, et les yeux bleus. Comme Papa. Nous avons tous les yeux bleus. Nous sommes une famille unie.
Je sais que, si on se spécialise, ils arrivent à vous retrouver. Moi, je tue n'importe qui, avec n'importe quoi. Je ne suis pas un maniaque. Ce qui compte, c'est qu'elles meurent. quand elles meurent, je dois me retenir pour ne pas glousser de joie, pour ne pas crier de 9
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH .
plaisir. Je tremble. Même d'y penser, là, j'ai les doigts qui tremblent.
Clark veut faire médecine. Jack est au Conservatoire. Mark est stagiaire chez un avocat. Stark prépare son diplôme d'électronique.
Et moi, je suis l'un d'eux.
Et j'ai les mains pleines de sang.
«a m'amuse. C'est ça qui m'amuse. C'est comme un jeu. Cherchez l'erreur. Je suis très très bien imité.
Clark fait partie de l'équipe de football de la fac de médecine. Il est très fort, brutal, costaud, un vrai taureau. Jack, lui, n'aime que son piano, il est timide, rêveur. Mark, par contre, est calme et sérieux.
Propre. Il veut être juriste, il n'aime pas plaisanter. Stark, enfin, est cinglé. Emporté, brouillon, distrait. Un lunatique. Il travaille sur des circuits informatiques, des trucs d'ordinateur.
Nous avons chacun notre chambre. Nous avons chacun nos habitudes. Nos manies. Et, quand Maman nous regarde, elle semble nous aimer tous autant.
Moi, je l'aime bien, Maman. Enfin, je crois. Ce n'est pas très important d'aimer.
Le temps passe vite. Il faut que je range ça, que je le cache. Voyons... Ah oui! Papa va rentrer: il est 19 heures 42. Je crois que ça m'a fait du bien de parler avec toi, petit journal. Je me sens plus calme.
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OUVERTURE
Journal de Jeanie
Ce n'est pas possible, je ne peux pas le croire. Je repense à ces notes, j'en suis toute retournée.
Je suis toute seule dans ma chambre, tout le monde est couché. C'est parce que je rangeais sa chambre à elle. Elle était en bas. Elle regardait la télévision. J*ai voulu essayer le manteau. C'est bête, d'accord, mais avoir un manteau en fourrure quand on ne sort pas, c'est idiot, non? Et elle, depuis son attaque, elle sort jamais. C'est même pour ça qu'ils ont eu besoin d'une bonne, parce qu'il faut pas qu'elle se fatigue. Le manteau, il m'allait bien, un peu petit. Un peu court. Je l'ai enlevé, j'ai regardé
s'il y avait de quoi l'allonger. Je sais que c'est stupide puisqu'il n'est pas à moi. Je ne sais pas, c'était machinal. Il y avait quelque chose dans l'ourlet. J'ai regardé. C'était ça. Cette horreur. J'ai tout remis en place exactement. S'il s'aperçoit que quelqu'un y a touché...
Je suis redescendue. Ils étaient tous là. Monsieur Samuel m'a dit d'apporter du brandy. Ce qu'il peut en boire ! Elle, elle riait toute seule en tricotant. Je crois qu'elle est un peu fêlée. Eux quatre, ils regardaient la télé. C'était affreux de savoir ça et de les voir, tranquilles, devant la télé. qu'est-ce que je vais faire?
Je vais me faire virer, voilà ce que je vais faire. Si je me mêle de ce qui me regarde pas... quand même, il faut faire quelque chose. Mais donner quelqu'un aux flics... Je ne peux pas. On peut pas faire ça quand on a passé deux ans en taule.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Salaud, pourri, dégueulasse ! J'ai une trouille bleue. Il va savoir que j'ai trouvé son secret et il va me tuer. Il va me br˚ler vive, il va me passer à la centrifugeuse, j'ai fermé la porte à clé. Heureusement qu'ils ne s'occupent pas beaucoup de moi. J'entends marcher. Fausse alerte. Il faut réfléchir. D'abord, savoir qui c'est. Non. Non. Fermer les yeux. Ne plus s'occuper de rien. Laisser faire. Pas vu, pas pris.
Mais je ne peux pas rester comme ça sans savoir. Pourquoi je suis venue dans ce bled de tarés ? D'accord, c'était pas possible de rester là-bas, vu ce qui s'était passé. J'ai vraiment pas de chance. A moins que je ne montre ce ´journal ª au docteur. Il décidera, lui... de me mettre à la porte pour m'apprendre à fourrer mon nez dans leurs culottes sales. Je vais aller dormir.
Journal de l'assassin
Aujourd'hui, je vais parler de Jack. Jack est doux, avec des yeux dans le vague, un peu taciturne. Il rougit tout le temps. Il pense beaucoup aux filles, mais il n'ose pas leur parler. Il n'a pas d'amis. Secret, renfermé, complexé. Bon profil pour un tueur. A vous de juger. Il compose des mélodies. Tristes. Il est gentil avec Maman. Et avec Jeanie (c'est la bonne). Une brave fille, je crois. Elle boit un peu trop. Mais elle est serviable.
«a fait un moment que je me tiens tranquille. Je crois que j'ai envie. Je le sens venir. Il faut que je trouve quelqu'un. J'avais pensé à Jeanie, justement. Mais c'est trop près. Je ne veux pas éveiller la mé-12
OUVERTURE
fiance. Pas si bête. Il faut que je trouve. Et vite. Mais qui?
Jack mesure 1,95 mètre. Il est mince, avec les cheveux assez longs. Il porte des écharpes de couleur et il a toujours un livre sous le bras. quand il était petit, on l'appelait ´la filleª, mais c'est quand même un costaud.
On est tous costauds. Voilà pour Jack.
(Je suis préoccupé.) Clark, lui aussi bien s˚r, est très -grand. Comme il est supermusclé, on dirait un géant. Il parle fort, il bouge beaucoup, il frappe facilement. Ce n'est pas un refoulé, ça, non ! Mais on ne sait jamais ce qui peut l'énerver. J'imagine que, si un petit curieux me lisait un jour, il chercherait très fort dans sa tête, mais il ne pourrait jamais savoir.
´Je suis un tueur, pas un imbécile.ª J'aime bien cette phrase.
Maman radote de plus en plus. Ses cachets l'abrutissent complètement. Papa est toujours distrait. Comme Stark. Stark le savant. J'aime parler de nous.
J'aime penser à nous. J'aime penser à l'un de nous. Bien caché, souriant.
Poli. Assassin. J'aime bien me dire ça : assassin.
Maman veut que nous allions rendre visite à Tante Ruth. C'est assez loin d'ici. En route, je trouverai peut-être de quoi m'amuser.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Journal de Jeanie
Ils sont partis ce matin, très tôt. Ils vont déjeuner chez leur tante.
Je suis montée chez la Vieille, j'ai regardé dans le manteau et j'ai vu qu'il allait essayer de faire ça pendant le voyage. La Vieille chantonne dans son bain.
J'écoute pour savoir si tout va bien. On sait jamais. Pauvre femme... Pas comme la mère Ficks. quelle ordure, celle-là ! Avec tout son fric qui traînait partout. Tout ce fric étalé sous mon nez... On n'est pas de bois, tout de même !
Il faudrait interrompre leur voyage. Le docteur ne rentre pas ce soir. Il va à un récital de poésie. Un récital de poésie ! Enfin, ça le regarde. Les garçons ont téléphoné qu'ils ne rentreront que demain, ils vont faire halte parce qu'il pleut à verse. En ce moment, ils doivent être vers Demburry.
Ils vont s˚rement s'y arrêter pour casser la cro˚te.
Oh, Jésus, Jésus ! C'est pas possible, faut faire quelque chose ! J'ai beau me dire que c'est vrai, j'arrive pas à y croire. «a ne peut pas être le Jack, il est si mignon. Et le gros Clark est trop brutal, trop simple.
Encore que ça ne veuille rien dire : Michèle, elle était simple, et elle avait bien égorgé ses trois gosses...
Ce qui est s˚r, c'est que c'est un malade.
Forcément qu'il est gentil et tout... forcément. Mais les yeux. Pourquoi ça ne se voit pas quand il vous regarde ? J'ose plus regarder les garçons dans les yeux, j'ai peur que le fou devine à mon regard que je sais 14
OUVERTURE
quelque chose. Mais quand même. quand même, quand même, c'est moi qui vais perdre la boule. Dire que je pourrais vivre avec un gentil garçon, un gentil mec à des milliers de kilomètres d'ici. Je suis jeune, je suis jolie, qu'est-ce que je fais à perdre mon temps dans un repaire de tueurs?
J'arrive même plus à blaguer. «a m'énerve. Faut plus que j'y pense, c'est tout.
Journal de l'assassin
C'est fait. C'est bon. Je l'ai fait.
Je me rappelle tout bien, du début à la fin. Hier soir, on s'est arrêtés à
Demburry. Il pleuvait à verse. On était crevés. On a baissé les sièges pour dormir. On est allés dîner. Il y avait une fille. Jolie. Toute seule. Toute seule à une table. On a plaisanté. Clark l'a invitée à se joindre à nous.
La fille a refusé. Elle me plaisait bien. Elle était attirante. Stark a dit qu'il ne pleuvait plus. On est partis. On s'est couchés. Au bout d'un moment, tout le monde dormait. L'un de nous s'est levé doucement. Très doucement.
Je suis allé dans une cabine téléphonique. J'ai demandé le drugstore. Je voyais la fille à travers la vitre.
Elle mangeait un hot-dog. Le patron l'a appelée. Je l'ai invitée à boire un verre. Elle a demandé qui j'étais. Je le lui ai dit. Elle a demandé d'o˘
j'appelais. Je le lui ai dit aussi. Elle a regardé à travers la vitre et elle a ri. C'était gagné.
Elle a payé, elle est sortie, je l'attendais au coin de la rue. Il s'était remis à pleuvoir. Très fort. On a couru.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
On s'est abrités sous un porche. Un porche sombre. C'est calme, les petites villes, le soir. Personne dans les rues.
J'ai pris le tournevis dans ma poche, sous mon blouson, je l'ai embrassée, on s'est un peu caressés, j'avais la peau toute hérissée. Elle a touché
mon... elle m'a touché avec sa main mouillée de pluie, je lui ai enfoncé le tournevis dans le ventre, jusqu'au manche. J'ai appuyé sa bouche sur mon épaule, je sentais ses dents, tout son corps s'est raidi, je la tenais bien. Elle avait sa main crispée sur moi, c'était agréable. J'ai joui dans sa main et puis elle est morte. Je l'ai l‚chée.
Elle est tombée. J'ai remonté mon col. J'ai essuyé le tournevis sur sa jupe. Je suis parti. Je suis retourné au break. L'un d'eux m'a lancé:
´qu'est-ce qu'il y a?ª Je lui ai répondu : ´ Je suis allé pisser. ª II faisait noir comme dans un four. Ce matin, on est repartis, et nous voilà à
la maison.
Je me sens tout joyeux.
J'ai h‚te de lire les journaux pour suivre les progrès de l'enquête ! Pas si bête. Ils ne trouveront rien. J'ai jeté le tournevis. Je suis propre.
Neuf. Un vrai enfant de chour.
Maman a d˚ sentir quelque chose. Elle m'a regardé et a soupiré. Pauvre Maman. Je l'aime. Un peu.
Jeanie aussi était bizarre. Elle était peut-être saoule. Elle a fait de la prison. Elle croit que personne n'est au courant, mais moi je le suis. Et je sais aussi autre chose sur elle. Une fois o˘ elle se croyait seule (Papa avait emmené Maman chez le cardiologue, j'étais ici, dans la chambre de Maman, je regardais ses robes), je
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OUVERTURE
l'ai entendue parler au téléphone. Elle disait qu'elle devait se cacher.
Elle avait peur de la police. Elle parlait d'une Mme Ficks, une śalope pleine de fric ª. Elle disait à la personne au bout du fil de ne surtout pas lui écrire, ni rien. Je crois qu'elle avait bu. J'ai réfléchi. Je pense que c'est une voleuse. D'ailleurs, je la surveille mine de rien. On n'aime pas les voleurs, ici.
Mais, aujourd'hui, je suis trop content pour être sévère. Pour peu qu'il y ait des frites au dîner, ce sera le plus beau jour de ma vie. Je vous embrasse tous, imbéciles qui ne me lirez jamais.
Journal de Jeanie
II l'a fait. Il a fait cette chose.
Ils ont tous mangé de bon appétit. J'avais préparé du poulet et des frites.
C'est elle qui m'avait dit d'en faire. Elle... C'est pour ça, pour lui, pour son monstre ! Elle sait qui c'est et elle l'aime, elle le chouchoute.
Il éventre des pauvres filles et elle lui fait des frites !
Oh, mon Dieu, si vous n'avez rien à faire de spécial aujourd'hui, faites qu'ils meurent! Tous les quatre. Dans un incendie. Je vais foutre le feu à
la baraque. Je crois que j'ai jamais eu autant la trouille qu'en voyant mon nom dans les papiers d'un fou. D'un fou qui me surveille parce que je suis une voleuse. Et lui... non mais c'est dingue !
Il faut que j'aille à la police. Je leur dirai, pour le meurtre. Ils feront une enquête. Sur eux. Sur moi. Ils me mettront en s˚reté. Au frais. Pour deux ou trois ans.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Ou plus, vu qu'on est pas tendre pour les récidivistes. Tranquille, quoi.
Je suis coincée. C'est ça qui m'énerve : je suis coincée. qu'est-ce qu'il va faire, maintenant? Combien il va en descendre ?
Chaque fois que je monte là-haut, j'ai le cour qui bat la chamade. Je crois qu'il est sur mes talons, je crois qu'il lève les bras, je vais me retourner, le couteau s'enfoncera dans ma gorge et je verrai ses yeux de fou. Les yeux de Clark ou de Mark ou de Stark ou de Jack. Les yeux de l'amateur de frites. L'amateur de frites, c'est une piste, ça...
Je réfléchis. Dommage qu'ils se ressemblent tellement.
Clark aime les frites. «a, j'en suis s˚re : il m'en pique toujours dans la cuisine. D'ailleurs, ils piquent tous dans le frigo dès que j'ai le dos tourné, comme s'ils s'empiffraient déjà pas assez à table ! On vient à
peine de faire les courses qu'il faut recommencer. Et qui c'est qui jette les boîtes de lait vides et les emballages de céréales, le matin? Bravo, vous avez deviné.
O˘ j'en étais? Des frites, Jack en a repris deux fois, non, trois. Il les mange par grosses bouchées avec du Ketchup. Après, il prend l'air rêveur du type qui médite un concerto bourré de triples croches, mais, en attendant, il se goinfre bel et bien ! Stark a dit : Ćhouette, des frites !ª Il a fait craquer ses doigts et a embrassé sa mère. Pour lui dire merci ? Mark était plus réservé. Mais il en a repris, lui aussi. Et il a bu du vin.
D'habitude, il n'en boit pas. Parce qu'il dissimule peut-être tout, ses go˚ts, tout ça? Il est peut-être tout le temps en train de jouer un rôle au cas o˘... Il a bu du vin. Pour
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OUVERTURE
fêter quoi ? Le docteur était content, pour une fois. Il riait. «a devait être bien, le récital de poésie, hier !
Bande de pourris. J'ai envie de boire quelque chose de fort. Mais j'ai peur de descendre. Je suis s˚re qu'il rôde la nuit partout, avec de sales idées dans la tête. De sales idées dans les mains. «a me donne le frisson. Ce que je boirais bien un peu de gin !
Journal de l'assassin
Je m'ennuie. On ne parle plus de la fille dans les journaux. Comme c'est les vacances, nous sommes tous ici à tourner en rond. On passe toujours nos vacances tous ensemble, comme une famille unie. Maman est contente, elle chantonne, elle tricote, elle me sourit d'un air triste.
Papa n'est jamais là. Clark dit qu'il a une maîtresse. Mark prend un air gêné. Il est prude, Mark. Jack joue du piano et écrit des chansons. Stark est tout le temps dans sa chambre, à bricoler. On est sages. On regarde la télé. Jeanie dit que ça rend idiot, la télé. Elle, en tout cas, elle ne risque plus rien.
Jack a dit à Papa qu'on était à Demburry le soir du meurtre. Clark a dit oui, qu'on avait eu de la chance, on aurait pu tomber sur ce dingue. Stark a dit qu'on avait vu la fille au bar et Mark a dit qu'elle était très séduisante. On était tous affligés. Je riais en dedans. Je les regardais, tous avec leurs têtes de circonstance, et je riais.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Mais j'étais qui ? J'étais qui ? Cherchez bien, sales fouineurs ! Pas si bête, vous ne le saurez jamais.
Journal de Jeanie
II suffirait que je prenne ces notes et que j'aille au commissariat. C'est simple. Oh, Jeanie, Jeanie, tu n'es qu'une poule mouillée, une lavette, une criminelle !
Je bois trop en ce moment, il faut que j'arrête. D'autant que ce gin en solde est dégueulasse.
Ils restent tous vautrés à la maison avec cette foutue télé ! C'est pas des quadruplés, c'est des siamois ! Toujours collés ensemble, des gosses qui vont avoir dix-huit ans ! Toujours dans mes pattes, à surgir là o˘ on les attend pas, je crois en voir un à droite, il apparaît à gauche, chaque fois je sursaute. Elle, elle tricote. Le docteur a beaucoup de travail. quand il rentre, il est grognon, il réclame à manger. J'ai un travail fou en ce moment. Ils veulent toujours quelque chose et le docteur a dit qu'il trouvait que le brandy partait vite. Il faut que je m'arrête un peu.
Cette histoire me tourne tout le temps dans la tête. «a me rend dingue.
Mais que fait la police ? quelle bande d'incapables ! Tout juste bons à
ficher de pauvres filles en taule ! Je devrais m'y mettre, au tournevis, tiens ! Les descendre tous et leur piquer leur pognon. Je dis n'importe quoi.
Il faut que je cache ce cahier. On ne sait jamais, s'il 20
OUVERTURE
vient fouiller ici. Ce serait plus simple de ne pas écrire, mais je ne peux pas garder tout ça pour moi. En les écrivant, les choses deviennent plus claires. Avec Martha, dans la cellule, on marquait tout ce qui nous arrivait, comment le temps passait et tout ça. Mettre les choses au clair.
Ce qu'il faut faire, c'est réfléchir, me relire, tirer des conclusions. Je me relis.
Tout d'abord, j'ai l'impression qu'il ne s'attaque qu'aux femmes. «a, c'est déjà quelque chose. Enfin, les deux meurtres dont il parle, c'est des femmes. Une gosse et une fille attirante, une fille qui lui plaisait...
Est-ce que je lui plais, moi ? S˚rement pas. Je ne suis pas sexy, je ne suis pas arrangée, j'ai plutôt le genre fermière, pas attirante, pas excitante... Encore que... Mais stop, ça, c'est le passé. Je veux dire qu'en fait j'ai l'impression que je suis pas son genre de cadavre. C'est déjà ça.
Ce qu'il faudrait, c'est que je lise des bouquins sur les dingues. Comme on avait à la bibliothèque, là-bas. Voilà une bonne idée. Trouver pourquoi il fait ça. Prévoir ce qu'il va faire. Si j'arrivais à l'en empêcher, pas besoin de mêler les flics à cette histoire.
Non mais, je débloque ! Je vais me mettre à soigner ce type au lieu de faire mes valises? Jeanie, tu es malade, ma chérie ! Je ne sais pas quoi faire. Je suis désemparée. La fille, dans le feuilleton, elle disait toujours ça : ´ Je suis désemparée, Andy, mon chou. ª Eh bien, moi aussi, ma chère !
Je vais prendre un clope, heu... 'scusez, milady, une cigarette.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Journal de l'assassin
Les vacances ne finiront jamais. Aujourd'hui, j'ai eu envie. Je suis sorti voir si je trouvais quelque chose d'intéressant.
Il y a bien une fille qui habite à côté mais elle ne me plaît pas beaucoup.
C'est le genre gentille avec des nattes, un peu jeune pour moi. Maintenant, je suis un homme, ça ne m'excite pas de tuer des enfants.
Je préfère les filles de mon ‚ge. Elles savent bien ce qu'elles cherchent.
«a me rappelle l'autre, à Demburry.
quand j'ai très envie, je prends mon couteau et je me le passe dessus, jusqu'à ce que je me sente mieux. Un jour, j'en tuerai une comme ça. Je prendrai le couteau et je le lui enfoncerai de toutes mes forces. Tout le sang jaillira par sa bouche. J'aime bien me raconter ça.
Maman a l'air triste. On ne s'occupe pas beaucoup d'elle.
Mark écrit sa thèse. Clark révise ses examens. Jack compose un concerto.
Stark se bricole un ordinateur. Papa est souvent absent et il sent le parfum. Mais je ne peux pas passer ma vie à consoler ma mère.
Demain, c'est notre anniversaire. On va avoir plein de cadeaux. Moi, je sais ce que ce serait, un beau cadeau, un très beau cadeau, un ´ morceau de roi ª, comme dit Papa en regardant les filles à la plage.
Pas comme Jeanie. Cette fille n'est pas très gracieuse, et toujours saoule.
Je ne comprends pas pour-
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OUVERTURE
quoi on la garde. quand j'aurai une famille, je ne prendrai que des jolies filles pour servir à table, bien faites, souriantes. Pas des voleuses sorties des bas-fonds.
Il faut que je trouve quelque chose d'amusant pour cet anniversaire, pour pouvoir me marrer pendant qu'on sera tous là à manger du g‚teau et à
féliciter Maman. J'ai une idée.
Une bonne petite idée bien juteuse. Au revoir, cher journal, j'ai à faire.
Journal de Jeanie
quelle saleté d'idée ça peut être?
Ils sont tous allés au cinéma. Je suis seule avec la Vieille. La petite avec des nattes, ça doit être Karen, la fille des Blint. Je devrais leur téléphoner et leur dire. Leur dire : Éxcusez-moi, je me suis trompée de numéro ª avant que je me mette à débiter mes sornettes et qu'ils appellent l'asile.
Est-ce que l'ídée ª, ça pourrait être moi? Non : heureusement, je lui plais pas. Sale petit vicieux. Heureusement qu'il me trouve trop moche...
Et lui, il s'est vu ? Parce que tous les quatre, c'est pas pour dire, mais à part les muscles, hein... quatre belles brutes, comme leur ordure de père.
J'aurais d˚ aller avec eux, leur coller au train, l'empêcher de le faire.
Je suis complice, voilà ce que je suis, comme le type dans Holocauste qui faisait semblant qu'y dirigeait pas un camp de concentration mais un 23
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
centre de remise en forme par le travail, ouais, je suis pareille que lui !
Tout ce gin me remonte dans le nez, c'est épouvantable. Espèce de l‚che que t'es, Jeanie, poissarde et saoularde et pas foutue d'empêcher un cinglé de liquider toutes les filles qui lui tombent sous la main... Tu me déçois, ma fille, tu me déçois, tu me déçois.
Journal de l'assassin
Bonjour ! Maman est en train de faire un g‚teau. Papa a téléphoné : il sera en retard pour le dîner. S˚rement qu'il fait des courses pour nous.
La petite d'à côté m'a dit Śalut ª ce matin. Elle a l'air vicieuse et malsaine, avec des sourires en coin. Le genre de petite garce ´ qui fait marcher les hommes ª, comme dit Papa. Je n'avais pas le temps de m'occuper d'elle, mais je vais y penser sérieusement. Pour mon idée, c'est fichu. Ils sont partis à la campagne avec leur bébé. Dommage.
Je suis de bien mauvaise humeur. La grosse Jeanie me porte sur les nerfs avec ses manières de sale épieuse. Il faut que je m'arrange pour que Papa la foute à la porte. Hier, quand elle servait, elle sentait l'alcool. Avec ses yeux rouges, elle me déprime. J'aime les gens gais, moi. Il faut que j'y aille.
A bientôt, petit carnet secret, petit moi de papier.
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OUVERTURE
Journal de Jeanie
Ordure. Essaie un peu de me faire foutre à la porte ! Le bébé, le bébé...
ce doit être le petit Beary.
Un bel anniversaire qu'ils ont eu, les tarés. Pourris de cadeaux. S'ils attendaient que je leur offre quelque chose... Salopards... Le père est arrivé en retard. J'aimerais bien voir la gueule de sa traînée. Porc qui court les putes pendant que ses monstres assassinent tout le quartier. Je déteste ce stylo qui accroche.
Il faut que je me ressaisisse. Je regarde ma main écrire ces mots et je m'applique à bien écrire et à bien articuler dans ma tête.
«a va mieux. Jeanie, ma fille, tu vas préparer un plan d'action. Premier point : la petite Karen. (C'est vrai qu'elle a mauvais genre, celle-là.) question : comment la sauver? Réponse: il faut voir. Bravo, quel excellent plan d'action, Jeanie, tu m'épates.
Aujourd'hui, pendant que je lisais, quelqu'un a monté l'escalier. J'ai fait un bond jusqu'à la salle de bains et vas-y que je brique, elle était nickel, la salle de bains, pour une fois... Mais personne n'est entré et c'est bien ce qui me fait peur. Très peur.
J'ai décidé que ce journal servirait de témoignage. Je vais noter tout ce qui se passe. Jusqu'à ce que je puisse coincer ce fils de p... Non, plus de gros mots, du chic et du bon genre : Jeanie, ma fille, t'es promue Sherlock Holmes, et pour commencer t'arrêtes de fumer comme un pompier.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Donc, surveiller Karen. Il n'osera pas si je traîne toujours par là. Il osera juste me foutre le feu peut-être, si je suis trop moche pour le tournevis. quoi qu'il en soit, je verrai celui qui lui tournera autour.
Je me demande... si c'était une blague? Non. Le journal n'a parlé du meurtre de Demburry que le lendemain de leur retour et, moi, j'avais déjà
lu ses notes à ce sujet. J'ai envie de m'acheter un flingue. Il y a du bruit dans le jardin. Je vais voir.
Une ombre est passée, en bas. Mais c'est peut-être un chien. Il est minuit, il faut que je dorme. Je n'entends aucun bruit. C'était s˚rement un chien.
Karen est morte.
Ce matin, la police est venue. Ils l'ont trouvée dans le jardin. Dans les poubelles. Il paraît que le corps est affreux à voir. Il y avait une couverture dessus et sa mère qui hurlait, jamais entendu hurler comme ça.
Le père s'est évanoui quand ils le lui ont dit. C'est Bob, l'éboueur, qui l'a trouvée. Il a dégueulé tripes et boyaux et puis il a crié au secours, ils lui ont fait une piq˚re à lui aussi.
Il pleut. C'est stupide de remarquer qu'il pleut quand une gosse vient de mourir. Mais il pleut. J'ai froid. Je voudrais m'en aller d'ici. Mais j'ai l'impression que je dois rester.
Pourquoi il ne l'avait pas écrit? Pourquoi, pourquoi, pourquoi?!! Un bel anniversaire... quelle horreur! Il l'a eu, son bel anniversaire.
«a fait deux heures que je suis assise ici, à fumer et à regarder la pluie.
Il n'y a pas de bruit dans la maison.
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OUVERTURE
Ils sont tous dans leurs chambres. Hier soir, j'étais ivre. Et, ce matin, Karen est morte.
La Vieille n'a pas bougé. Elle hoche la tête en marmonnant. Elle tricote une couverture pour le canapé du salon. Elle n'est pas vieille, d'ailleurs.
quinze ans de plus que moi, c'est tout. Pourvu que dans quinze ans je ne sois pas comme ça !
Je ne sais pas quoi faire. Il faudrait que je puisse" parler à quelqu'un.
Un prêtre? J'ai pas confiance dans les prêtres. L'aumônier de la prison, tu parles d'un fils de cochon !
quand les flics sont venus, j'ai eu la trouille. Ils m'ont bien regardée. ´
Faut témoigner, a dit le grand, si vous avez vu quelque chose. - J'ai rien vu. - Bon, alors tant pis... ª «a sent vraiment mauvais pour moi. S'ils font des vérifications, je suis foutue.
Positions
Journal de l'assassin
Je crois que quelqu'un lit mes notes. Si tu es en train de me lire, qui que tu sois, méfie-toi. Méfie-toi, parce que je t'aurai.
Mon petit journal chéri, ça ne te plairait pas qu'on te regarde sans ma permission, qu'on passe les doigts sur ton encre et sur ton papier, qu'on caresse avec de sales mains les traces de moi que je laisse sur toi. Mon petit journal chéri, je te serre bien fort contre moi, contre mon...
Personne ne te touchera.
Je suis content aujourd'hui, je suis très content. J'ai rangé la hache dans le garage, elle est propre, elle brille.
Tout le monde pleurniche dans le quartier. Ils disent que c'est un crime de sadique. quand elle a été morte, je lui ai mis le manche de la hache et j'ai bien enfoncé, le plus loin que j'ai pu.
Si tu es en train de me lire, quelqu'un regarde peut-être par-dessus ton épaule. Peut-être que je suis là et peut-être que je vais te trancher la gorge. Ha, ha, ha !
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Cette nuit, quand je suis passé dans le jardin, j'ai vu Jeanie à la fenêtre. Toujours à regarder là o˘ y faut pas,-hein, Jeanie...
La petite, j'ai gratté à sa fenêtre tout doucement. Elle s'est levée, elle est venue, avec les yeux brillants. Elle me ballottait sa poitrine sous le nez, avec sa petite chemise de nuit...
Maman nous a offert de beaux blazers bleu marine à boutons dorés. Jack a joué du piano, nous avons applaudi.
Nous avons chanté Happy birthday îo us et j'ai pensé à Karen. quand les bougies se sont éteintes, j'avais pris ma décision.
Je ne suis vraiment pas content de penser que quelqu'un pourrait me lire.
Journal de Jeanie
La police est revenue. Ils ont interrogé tout le monde de nouveau, et moi avec. Je crois qu'ils pataugent. La mère de Karen n'arrête pas de pleurer, c'est sa voisine qui lui fait ses commissions. Moi, je ne pleure pas, j'ai les yeux secs. «a fait au moins dix ans que je ne pleure plus.
Ce matin, en épluchant les pommes de terre, j'ai essayé de réfléchir. Je ne comprends pas comment il a deviné que je lisais cette cochonnerie qu'il appelle son ´journalª. quand je pense qu'il se... avec. Maintenant, est-ce que je vais continuer à le lire ? Je ne peux 30
POSITIONS
pas rester ici sans rien savoir de ce qu'il prépare. D'un autre côté, que je le sache ou pas, je ne peux rien faire.
Aujourd'hui, je n'ai pas bu une goutte. J'ai les mains qui tremblent. Je relis mon cahier, j'ai l'impression d'être folle. Si je pouvais prendre ces notes et les photocopier... que je suis bête ! Je n'ai qu'à fouiller dans leurs affaires et voir lequel a la même écriture. Jeanie, ma fille, tu es sublime quand tu veux ! Mais s'il te voit fouiller dans ses affaires... Et puis même, et après?
Aller à la police avec les notes et un spécimen de son écriture (śpécimen ª, ça fait chic, ça, Jeanie...). Seulement, si je vais là-bas, j'écoperai de mes deux ans, et, ça, je ne veux pas, je ne veux pas retourner là-bas.
Je préfère laisser crever des gosses innocentes.
Je ne sais pas quoi faire. J'ai peur d'aller voir dans la chambre parce qu'il doit me surveiller. Deux ans minimum : la vieille bique de Ficks me fera tirer le plus possible, et avec mon casier... Je pourrais peut-être tout envoyer par la poste...
Il y a quelqu'un derrière ma porte. J'en suis s˚re. J'entends respirer.
J'entends une respiration derrière ma porte. Elle est fermée à clé, je ne risque rien. Je n'entends plus rien, j'ai peut-être rêvé. O˘ est-ce que je pourrais cacher ce cahier? Il faut que je trouve une nouvelle cachette.
L'enterrement de Karen est pour demain.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Journal de l'assassin
Aujourd'hui, nous sommes allés à l'enterrement. Même Maman est venue. Le cimetière, c'est sa seule sortie, elle oublie jamais d'aller porter des fleurs. Il y avait beaucoup de monde et ils pleurnichaient tous. Nous avions mis nos beaux blazers neufs, avec des cravates. Mais aucun de nous n'a pleuré, nous sommes des garçons. Maman s'appuyait sur Mark. Clark a une angine, il toussait sans arrêt, il a même d˚ s'éloigner un moment. Stark regardait ses chaussures pleines de boue et Jack se rongeait les ongles.
Papa était très digne, très beau, il a serré les mains de la famille. Ils ont jeté de la terre sur le cercueil. Moi aussi. Je savais ce qu'il y avait en dessous, moi. Dans quel état c'était... Alors, lecteur, t'es content, t'en as pour ton argent ?
Tu veux que je te décrive tout en détail, hein : si elle a crié et tout ça, si je lui ai d'abord coupé les bras ou les jambes, hein ? T'es trop curieux, lecteur, tu n'as qu'à aller voir, elle n'est pas très loin, tu n'as qu'à creuser un peu la terre, elle t'atte´d, elle ne bougera plus, maintenant, elle n'excitera plus personne.
En tout cas, je n'oublierai jamais son regard; finalement, c'était une des meilleures. J'entends Maman qui nous appelle pour aller dîner. Je vais me laver les mains.
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POSITIONS
Journal de Jeanie
Je les ai servis à table. Jeanie par-ci, Jeanie par-là... Le docteur a bu une bouteille de vin rouge, il parlait fort, il criait contre les communistes. Je ne vois pas le rapport avec Karen.
Madame était gentille, elle m'a fait des compli--ments sur le rôti, elle n'a eu le temps de s'occuper de rien avec cet enterrement. Gentille ? Elle essaye de couvrir son monstre, oui ! Je n'ai encore rien bu aujourd'hui.
Mais, là, j'ai trop soif, j'ai droit à une goutte de brandy, les morts, ça me creuse, faut du sucre pour me remettre.
J'ai bu. «a va mieux. Je vais lui piquer son journal et l'envoyer à la police. Et puis je prends le train de midi, et direction le Sud. Adieu, Jeanie. Ils feront une battue pour me retrouver pour le témoignage et tout... et un fermier ivre me tirera une balle dans la tête. Non, Jeanie, pas de mensonges, ils t'amèneront témoigner, c'est tout, et, peut-être même, ils te trouveront pas. En attendant, des tas de braves filles te devront la vie sauve. Je serai un sauveur national. Jeanie Wonder-woman, la fille chérie de l'Amérique! Ce brandy est vraiment fameux.
Il fait chaud, j'étouffe, j'ai ouvert toutes les fenêtres, mais on crève de chaud et, avec ce vent qui tourne, ça m'énerve.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
POSITIONS
JL
Journal de l'assassin
Bonjour ! Le vent est tombé, il pleut. Il pleut sur le cimetière. Il y en a pas mal à moi dans ce cimetière. Au moins quatre. Plus un. quatre petites salopes en moins sur terre. Les flics pataugent. Je n'ai pas peur des flics. Ils ne trouveront jamais rien. Ils ne soupçonnent jamais les bons garçons du docteur, ils cherchent des voyous, des vagabonds, des dingues.
Ils croient que les dingues ont une lanterne rouge sur la tête, áttention, dingue ª, bons flics, bons chiens, flairez bien la piste, cherchez, cherchez, vous ne trouverez rien d'autre qu'un bon garçon bien élevé, jamais fait de mal à personne, jamais écrasé une mouche, Maman n'aime pas ça, qu'on fasse du mal gratuitement. Chiens galeux, reniflez bien les crottes du tueur, petits cadavres sales abandonnés dans les coins, trouverez rien, trouverez rien ! J'aime bien ma petite chanson.
Depuis quelque temps, depuis que je tiens ce journal, je ne pense plus qu'à
tout ça. Avant, pendant de longs moments, j'oubliais, mais là, je ne sais pas pourquoi, j'y pense tout le temps, et ça m'énerve. C'est d'en parler comme ça : je revois tout et ça me donne envie. Les vacances sont trop longues. Heureusement, bientôt nous reprenons tous le travail. Déjà le déjeuner. J'entends Jeanie qui remue des casseroles...
Ce matin, je l'ai vue monter ici faire le ménage. Je trouve qu'elle est restée bien longtemps.
Au fond, elle pourrait être bien si elle s'arrangeait.
Je ne sais pas pourquoi, elle semble se méfier de nous.
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Est-ce que tu serais une sale espionne, Jeanie? Je n'espère pas pour toi.
Salut !
Journal de Jeanie
Eh bien, je crois qu'il est temps de passer à la pro--cédure d'urgence. La fuite. Je me tire, salut les gars, ´Jeanie est pas mal au fond, cette salope, j'aimerais bien lui trancher la gorge, à cette garce... ª. Très peu pour moi. Adieu, docteur Jekyll, portez-vous bien, y a des filles plus sexy que moi à couper en rondelles. On sonne. Je vais ouvrir.
C'était les flics. Très polis. C'est une maison bien, ici. Comme Madame avait mal à la tronche, c'est moi qui ai fait le thé. Offrir des biscuits à
des flics, voilà à quoi j'en suis réduite... Rigole, Jeanie, ma fille, tant que tu peux encore. Ils m'ont posé des questions sur le soir du meurtre.
L'anniversaire des enfoirés. Mine de rien, ils ont voulu savoir o˘ étaient les garçons, s'ils connaissaient Karen.
Dieu veuille que ces nouilles en uniforme soient sur la bonne piste. Comme les garçons étaient dans leurs chambres, je n'ai rien osé dire. ÍI ª
était peut-être là à m'écouter.
J'ai dit que oui, tout le monde connaissait Karen. que j'avais vu une ombre dans le jardin, mais que je n'étais pas s˚re. Peut-être un chien, j'ai dit.
Mais j'ai dit l'heure. qu'ils fassent leur boulot. Je sais que le cin-35
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
glé me guette et se méfie de moi. Il faut que je me procure une arme.
Il est 11 heures du soir. Rien à signaler. Pas de nouvelles notes aujourd'hui. Le monstre sommeille.
Mark a repris son travail. Stark est allé acheter des pièces pour son nouveau joujou, au village. Jack avait un cours de piano. Clark s'entraîne pour le match de dimanche. Le docteur semble ravi. Avec toute l'effervescence qu'a causée le meurtre, il a pu en prendre à son aise, sortir et rentrer à sa guise, et voir sa poule je suppose. Il m'a dit : Ć'est bien, Jeanie, je suis content de vous ª, c'était comme si Dieu le Père posait sa main sur mon épaule.
Peut-être que tout cela va se calmer. Peut-être qu'il est repu et qu'il ne se passera plus rien. Mais ce calme ne me dit rien qui vaille. C'est comme l'autre fois...
Ce matin, en rangeant les vêtements d'été tout en haut de l'armoire, j'ai trouvé une boîte en carton. Je l'ai ouverte. Dedans, enveloppé dans du papier de soie, il y avait un petit costume d'enfant, en velours bleu marine, avec un bouquet de violettes tout desséché posé dessus. C'était triste, ce petit costume, on aurait dit un petit cadavre. Sur la poche de poitrine, il y avait un M et un Z brodés. Ma grand-mère, elle avait gardé
comme ça le costume de communiant de mon oncle qui était mort à douze ans.
J'ai vite refermé la boîte et je l'ai remise à sa place.
C'est idiot, mais je me sens épiée. Parfois, je me retourne en sursaut parce que je crois qu'il y a quelqu'un derrière moi. Je vais prendre une cigarette et me
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POSITIONS
coucher. Je dors mal. Je fais des cauchemars. Je me réveille en sueur.
quand je bois, au moins, je m'endors comme une masse.
Pour le revolver, je ne sais pas. J'ai un contact au village, peut-être il pourra faire quelque chose. Mais il faut que je puisse y aller. On verra ça.
Journal de l'assassin
La pluie ne s'arrête pas. Aujourd'hui, nous avons emmené Jeanie au village.
Elle devait faire des courses et, comme on y allait, on l'a prise avec nous.
Je suis passé devant l'immeuble de Papa et j'ai sonné, mais personne n'a répondu. Il devait être en rendez-vous à l'extérieur.
Nous nous sommes tous retrouvés à la fontaine. Mark venait du boulot, Clark de l'entraînement, Stark de ses cours, Jack du Conservatoire. Nous aimons bien nous déplacer tous ensemble. «a fait une belle équipe. Solide.
Les filles nous regardent souvent. Mark et Jack en sont un peu gênés, mais Clark et Stark apprécient. Clark lit des revues avec des filles à poil, et Stark a déjà eu une petite amie. Mark va parfois boire un verre avec la secrétaire de son patron. Jack est amoureux de son prof de musique. Entre nous, on parle pas souvent de filles.
On est pudiques dans la famille. Dans le journal, ils disent que la police est sur une piste. Śur la piste du sadique... ª Le sadique se porte bien, merci.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Je me demande ce que Jeanie est allée faire au village... elle est revenue avec un petit sac en papier marron qu'elle tenait serré contre elle. Elle s'est peut-être acheté de l'alcool. Les femmes comme elles boivent souvent beaucoup. Et après, elles ont tendance à dire des bêtises. A parler trop.
Mais je ne pense pas que Jeanie ferait ça. Je ne pense pas qu'elle ait vu vraiment quelque chose par sa fenêtre. Elle est beaucoup trop maligne pour ça. Beaucoup trop maligne, comme une sale voleuse qu'elle est. Voleuse et espionne, deux mauvais points pour toi, Jeanie la Poissarde. «a fait beaucoup.
Journal de Jeanie
Les garçons ne sont pas là. Je suis allée dans leurs chambres et j'ai fouillé dans leurs papiers. L'écriture des notes ne correspond pas. Je ne comprends pas. J'ai bien regardé, mais aucune de leurs écritures ne colle.
Il doit déguiser la sienne quand il écrit.
Je me sens mieux parce que j'ai acheté le flingue à Joe, ça m'a co˚té les deux tiers de ma paye, mais il est chargé, sous mon oreiller. J'ai aussi acheté un bouquin de psychologie, c'est difficile à lire, c'est pour les gens instruits. quoi qu'il en soit, je vais en lire un chapitre ou deux, ça m'aidera peut-être. Maintenant, petit salopard, je suis prête à
t'affronter.
Ce bouquin est passionnant. Je viens d'apprendre 38
POSITIONS
que les dingos ont parfois deux personnalités, ça veut dire qu'ils sont deux personnes dans leur tête, sans que l'une sache que l'autre existe. Ce n'est pas son cas, puisqu'il sait qu'il est un tueur et en même temps le fils du docteur. J'ai aussi appris que parfois les fous ont une écriture pour leur vie normale et une écriture pour leur vie de fou, une ´ écriture de crise ª en quelque sorte. J'ai bu une grande rasade de gin pour fêter ça. «a me-donne chaud. Je tombe de sommeil.
J'ai la tête qui tourne un peu.
Y a pas à dire, l'instruction ça a du bon, pas vrai, Jeanie, ma fille?
D'ailleurs, si t'étais allée à l'université, tu serais pas payée des clopinettes pour laver le linge sale des autres. Dans le journal, ils disent que les enquêteurs ont une piste. Śur la piste du sadique ª! Cette pluie me tape sur les nerfs. La maison est tranquille sans les garçons.
J'ai moins l'impression d'avoir un revolver braqué dans le dos. Ils sont allés au concert. Un machin rock dans la banlieue.
Pour une fois, Monsieur est là. Il lit un truc de docteur. Elle tricote une horreur moutarde pour Clark.
Je crois qu'il faut que je reprenne tout du début. Il a forcément d˚ faire une erreur. Il suffit que je l'observe. Et que je fasse attention.
Journal de l'assassin
Clark a gagné son match. Pour fêter ça, Papa nous a offert les billets pour le concert. On y est allés hier soir.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
C'était pas mal. On a bien aimé. On a dragué des filles sympa. Mais Clark était fatigué et puis il devait étudier un dossier, on n'a pas poussé plus loin. Et Jack avait cours de bonne heure. Moi, les filles, je m'en fous. Je ne trouve pas ça intéressant. Je ne comprends pas le plaisir qu'on peut avoir à tripoter cette viande molle. Je te préfère, et de loin, mon petit cahier chéri, toi, au moins, tu es docile et doux et frais.
Je peux te dire tout ce que je veux, je peux te serrer, te caresser, te déchirer si je veux, te froisser dans ma main, te toucher avec ma langue, te frotter sur mon. Jusqu'à ce que. Tu n'es pas moite comme les filles, tu ne cherches pas à me faire des saletés. Tu es comme un petit frère très gentil, tu es à moi.
quelqu'un marche dans le couloir. C'est le pas de Maman. Elle tricote un pull moutarde pour Clark. Nous sommes chacun dans notre chambre en attendant le dîner. …videmment, Jeanie est en retard, on va encore manger à
des heures impossibles.
Cette nuit, j'ai rêvé de Karen. J'ai rêvé que ma chambre était pleine de sang. Il faisait froid, le sol était recouvert de glace. Maman pleurait.
Papa voulait me tuer avec un sabre. Il y avait aussi Jeanie qui me disait que j'étais un sale garçon, elle montrait quelque chose sous la glace rouge de sang, je voyais battre les veines de son cou, ça m'a réveillé.
Jeanie crie que c'est prêt. Nous allons descendre.
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POSITIONS
Journal de Jeanie
Ce soir pendant le repas, je les ai bien regardés tous. Je n'avais jamais vu que Clark a le regard trouble, comme les types qui se piquent. Pourtant c'est un sportif, et balèze : ça m'étonnerait qu'il touche à la came.-Jack a été rappelé deux fois à l'ordre par son père parce qu'il n'entendait pas ce qu'on lui demandait. Il regardait dans le vide et il souriait tout seul.
Mark a raconté des histoires de bureau idiotes d'o˘ il ressort que c'est lui qui se tape tout le boulot. Stark n'a pas ouvert la bouche. Il avait mal au ventre, il a filé aux chiottes deux fois et, après, il a bouffé
comme quatre, sans dire un mot.
Le docteur leur a fait un speech sur les bonnes résolutions de la rentrée, et les efforts à fournir dans la vie, etc., etc. La Vieille a montré à
Clark l'horreur moutarde qu'elle lui a tricotée. Il lui a souri assez gentiment et l'a remerciée. Je m'attends toujours à ce qu'il y en ait un qui l'étrangle en souriant gentiment.
J'ai mon revolver sur les genoux. Je n'arrive toujours pas à prendre une décision. Mon Dieu ! Faites un effort et aidez-moi, je suis une brebis comme les autres, svp, ramenez-moi au bercail.
Ce que je remarque, c'est qu'il écrit comme un gosse, alors qu'ils viennent d'avoir dix-huit ans ! C'est vrai qu'on a tendance à les traiter comme des gosses. Des gosses de bandes dessinées. Les fils naturels de Superman.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Je vais lire un peu. La pluie recommence à tomber, il y a des éclairs.
Au secours. quelque chose gratte contre ma porte, et souffle. Je vais aller ouvrir. Je dois aller ouvrir et savoir. Mais je n'arrive pas à bouger de mon lit. J'ai le revolver pointé sur la porte. Je ne peux quand même pas tirer sans savoir sur qui ou quoi. J'entends qu'on chuchote mon nom très bas, j'en suis s˚re, et qu'on touche la poignée, dans le noir, et avec le bruit de l'orage...
Va-t'en, va-t'en, je t'en prie, va-t'en. Il veut me faire peur, mais pourquoi j'aurais peur, pourquoi j'aurais peur si je ne sais rien? Il veut savoir si je sais, il sait que j'ai peur et que je sais.
Il m'appelle, il est juste derrière et il m'appelle. Je vais ouvrir et lui tirer une balle dans la tête, je vais crier, je vais crier au secours, je, je n'entends plus rien, je crois qu'il est parti. J'écoute. Il est parti.
Il n'y a plus de bruit. Je garde le revolver dans ma main.
Il ne faut pas que je dorme.
Stratégies
Journal de l'assassin
Cette nuit, je suis allé me promener. J'ai marché dans le noir dans la maison. Je les écoutais respirer dans leur sommeil. Papa ronflait. Je me suis arrêté devant la chambre de Jeanie. J'ai regardé sa porte fermée. Et j'ai eu envie de la tuer.
J'ai dit son nom doucement. Tout doucement. J'avais le couteau tout contre moi. Le couteau de la cuisine. Le long couteau pour la viande. Viande de Jeanie qui sent l'alcool. Elle devait dormir. Dans sa chemise de nuit toute froissée, remontée, moite. Sa chemise de nuit de mauvaise qualité. Avec des dessous sales, malpropres.
Papa dit qu'il faut faire attention avec les filles des mauvais quartiers.
Les filles à usine. Elles vous regardent par en dessous. Elles ricanent.
Faire attention si on veut... à ne pas... Moi, ça ne m'intéresse pas. Pas envie d'attraper leurs sales maladies. Sales bouches pleines de maladies.
Je ne sais pas pourquoi je suis resté comme ça à
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
appeler Jeanie. Je ne pouvais pas bouger. Il fallait qu'elle ouvre la porte. Il fallait qu'elle me voie... Je ne me sens pas très bien. Dans le journal, ils ne parlent plus de Karen. Les policiers ne sont pas revenus.
Ils ne reviendront plus.
Aujourd'hui j'ai été malin. Mais je ne peux pas te le dire, cher journal.
Pas encore...
Journal de Jeanie
Je suis allée voir à la cuisine. Le couteau à viande était à sa place. Mais bien s˚r qu'il n'allait pas l'emporter dans sa chambre. Dans la poche de mon tablier, il y a le revolver. C'est peut-être ridicule, mais je suis terrorisée. Je dois redescendre dans une heure pour le thé.
La Vieille m'a demandé si je me plaisais ici. Moi, servile : Óui, bien s˚r, le travail est facile. ª Elle m'a dit que j'étais comme en famille.
J'ai renchéri : Óui, les garçons sont gentils. ª Elle m'a souri et elle a dit : ´ Merci. ª C'était bizarre. On aurait dit qu'elle allait me serrer dans ses bras. Je lui ai annoncé que je montais un peu, avant le thé.
quand j'ai fait sa chambre ce matin, je serrais le revolver fort contre mon ventre. J'ai failli ne pas lire, mais c'était plus fort que moi : il fallait que je sache, que je voie. Jeanie, ma fille, ne te prends pas au jeu, sinon ça finira mal.
Toute cette histoire pue de plus en plus. Je me demande pourquoi il est tellement content de lui...
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STRAT…GIES
D'après le bouquin, les geris qui aiment trop leur mère sont souvent cinglés. ´ Refoulés. ª Je me demande s'il est capable d'aimer. La nuit tombe. C'est la pleine lune ce soir, on dit que c'est la nuit des loups-garous. Encourageant. Mais, si je vois le loup, je lui colle une balle dans la tête. Piaf.
qu'est-ce que c'est que cette histoire d'avoir été ´ malin ª ? qu'est-ce qu'il mijote ?
Il pleut très fort. Tous les bruits sont étouffés. Je leur ai servi le thé
et puis je suis remontée. Ce soir, ils ne dînent pas, ils vont au thé‚tre avec leur père. Elle, elle a pris un plateau dans sa chambre.
J'avais cru entendre parler, mais ce devait être elle qui se faisait la conversation toute seule...
Je me sens mieux quand ils ne sont pas là. Je me repose un peu. J'ai lu deux chapitres du bouquin. J'entends une voiture...
J'ai regardé par la fenêtre et c'est bien le break. Ils ont l'air gai, ils rient. Sans doute que la pièce était bonne. Je me rappelle la fois o˘ je suis allée au thé‚tre avec Jackie, ce qu'on avait pu rire. C'est bien loin tout ça. Je les entends qui parlent, en bas. C'est marrant comme leurs voix se ressemblent. J'ai la gorge sèche. «a fait des années que je n'ai pas bu un bon verre de gin. Parfaitement. Mon père ne se couchait jamais sans son verre de gin. Il disait que les buveurs d'eau ne font pas de vieux os. Il n'en a pas fait lui non plus, Dieu ait son ‚me.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Journal de l'assassin
Journal de mon cour, salut ! Ici le garçon le plus malin de la ville. Il fait beau. Hier soir, nous sommes allés au thé‚tre. Le spectacle était marrant. C'était Les Dix Petits Nègres, d'Agatha Christie, et ça nous a beaucoup plu. Papa aime bien nous sortir. Il est fier de nous. Il croit que je n'ai pas vu la femme qui lui faisait des signes dans la salle, mais je l'ai vue. Une blonde un peu ronde, avec de gros seins. Il faut que je me renseigne là-dessus.
Je te disais, cher journal adoré, qu'hier j'avais été bien malin. J'ai mis en effet un cheveu collé en travers de tes petites feuilles pliées en quatre, et ce matin, ô surprise ! je vois que le cheveu est rompu et donc que tu as été, je suppose, lu. Un sale oil d'espion s'est posé sur toi et, quand il lira ces lignes, il saura qu'il s'est trahi ! Bonjour, cher espion... Tu devrais peut-être te retourner très, très, très vite...
Tu n'es certainement pas Papa, hein, sale espion ; tu es peut-être Maman.
C'est toi, Maman ? Tu serais bien curieuse soudain... Ou un de nous, Mark ou Jack ou Clark ou Stark? Un des innocents? Je n'aime pas beaucoup les innocents fouineurs, je l'ai déjà prouvé... Ou bien toi, Jeanie? Ma petite grosse Jeanie? Comme tu serais imprudente si c'était toi. Comme tu tiendrais peu à la vie. Le métier d'espion n'est pas de tout repos, n'est-il pas vrai ? Mais sois tranquille, cher lecteur, je vais te fournir de quoi t'occuper, salut...
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STRAT…GIES
Journal de Jeanie
Ce qui devait arriver est arrivé. J'ai fait ma valise et je suis prête à
partir. Je vais prendre le premier bus en partance pour très loin et j'oublierai tout ça. Je trouverai bien une place ailleurs. Les jeux de cons, c'est plus de mon ‚ge.
quand j'ai lu qu'il savait, ça m'a fait un choc. J'ai bu trois verres coup sur coup pour me remettre et le patron va encore dire que le niveau de la bouteille a baissé... J'entends qu'on m'appelle. J'y vais.
Deux nouvelles :
1) Comme les garçons n'étaient pas là, je suis retournée voir s'il y avait du nouveau. Il y avait du nouveau. La photocopie d'une page de journal. Pas n'importe quel journal.
Le journal du 12 mars de l'année dernière, avec ma photo et celle de la vieille harpie devant ses tiroirs vides. Je me demande comment il a pu savoir ça, cette petite ordure. A part ça, rien. Juste la photocopie. «a veut dire quoi? Est-ce qu'il va l'envoyer aux flics? Est-ce qu'il lit mon journal ? Je vais le garder avec moi. Je suis saoule... Le stylo me glisse des doigts.
En ce moment, dès que je bois, ça me monte à la tête. Mais, si je ne bois pas, je ne peux pas dormir et je, ce que j'ai sommeil, alors que je devrais réfléchir, je suis s˚re que je vais retourner en taule et je veux pas de ça. Pas de ça, Lisette.
2) La Vieille va prendre une nièce à elle à la maison, pendant un mois, parce que ses parents ont eu un
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
accident d'auto et sont à l'hôpital et, bien s˚r, elle a quinze ans et je suppose qu'elle est excitante, etc., etc. Heureusement, je serai pas là
pour voir ça, Dieu soit loué. Pour ce que Dieu a l'air de s'occuper de tout ça... Bonne nuit à tous et à moi-même. Je m'endors.
Journal de l'assassin
Ce matin, Maman nous a dit que Sharon allait venir passer un mois ici. Elle est brune avec des yeux noirs. Une fois, nous sommes allés en vacances chez elle. Elle et moi, on jouait à cache-cache dans sa cave et j'ai voulu la pousser dans la chaudière. Mais elle était plus forte que moi et elle m'a cogné la tête sur le ciment jusqu'à ce que je saigne.
On n'a rien dit à personne, ni elle ni moi. Je te précise, cher espion, qu'il est donc inutile d'aller interroger ma mère ou mes frères car, moi, je te mentirai et eux n'en sauront rien... Le seul qui aurait pu t'éclairer utilement à ce sujet est depuis longtemps bouffé par les vers. (Tu connais la SPVT? Société Protectrice des Vers de Terre. Ils m'ont nommé membre bienfaiteur.) Par contre, si tu poses ce genre de questions, moi, je saurai avec certitude qui tu es, n'est-ce pas? (Il faut tout lui dire à cet espion.)
En tout cas, c'est une bonne nouvelle. Je pourrai régler mes comptes avec cette sale petite sainte-nitouche !
Au fait, Jeanie, qu'est-ce que t'as fait du fric et des bijoux ? Tu les a planqués ? Bonne journée !
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STRAT…GIES
Journal de Jeanie
…videmment, avec la chance que j'ai, c'est la grève. Juste comme j'allais monter faire les chambres, le journal est arrivé et voilà, c'est la grève.
J'ai téléphoné à- la gare des cars et ils ont dit qu'ils ne savaient pas, c'est tout le secteur des transports qui est touché et, en plus, il y a eu des affrontements hier et maintenant tout est bloqué. Je regarde ma valise et je ne sais pas quoi faire. Ils sont partis tous les quatre. Avec le break. Le docteur est parti à vélo. Il dit qu'il veut retrouver la forme.
Sans doute que sa petite amie le trouve un peu grassouillet, le cher ange... Puisque je suis bloquée ici, autant aller voir s'il y a une suite à
ce palpitant feuilleton. La Vieille est en bas, elle s'occupe des fleurs.
Pour ce soir, j'ai préparé du gigot à la menthe. Je devrais rajouter des champignons empoisonnés, ça réglerait le problème d'un coup...
Allez, j'y vais et je reviens.
Décidément, ça ne s'améliore pas. Bon sang, c'est tout de même incroyable !
Planqués, les bijoux ? Oui, hélas, planqués dans la vaste poche de M.
Bobby ! Ón se retrouve au Sheraton à 12 heures 30, demain. Je garde les bijoux sur moi, c'est plus s˚r. ª Tu parles. Pied de grue au Sheraton jusqu'à 16 heures! Pas plus de Bobby que de beurre en branche. Parlez-moi d'amour ! Et en plus je me suis fait mettre dehors par le 49
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
portier qui me prenait pour une racoleuse. Y a pas, je dois porter la poisse.
Il s'est mis à neiger. Une sale neige grise qui recouvre tout et étouffe les bruits, mais au moins peut-être que ça empêche les filles de se balader la nuit.
Sale temps pour les tueurs.
J'ai réfléchi aux dernières notes du maboul. J'ai réfléchi bien calmement en bonne Jeanie pas saoule, et voilà ce que je me suis dit. Je me suis dit que si je pouvais pas aller voir chaque petit frère et lui demander la bouche en cour: Álors, mon chéri, c'est vous qui avez voulu jeter Sharon dans la chaudière ? ª, sous peine de me voir lardée de coups de couteau au détour du couloir, en revanche je pourrais très bien en parler à Sharon elle-même. qui c'est ce type mort qui aurait pu me renseigner? Un témoin?
S˚rement. Et y a des chances que je finisse comme lui.
Le bouquin dit que les cinglés aiment bien parler d'eux. C'est souvent comme ça qu'on pique les tueurs. Il faut qu'ils racontent, l'anonymat ça leur pèse, ils veulent la gloire, je pourrais peut-être jouer là-dessus. Il faut que je réfléchisse. C'est décidément le mot qui revient le plus dans ma conversation.
´ Petite grosse. ª Non mais ! je leur en foutrais, des ´ petite grosse ª, à
ces malabars sans cervelle, toujours en train de mastiquer quelque chose.
quatre gros poupons bourrés de viande et de fric, quatre sales petits cow-boys pleurnichards... Nom de Dieu! Ńom de Dieu ª, parfaitement, si Dieu n'est pas content, qu'il me l'écrive : Jeanie Ras-le-Bol, 0, rue de l'Espérance, à Cul-de-Sac, pôle Nord. Pas de risques d'erreurs, j'attends !
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STRAT…GIES
C'est drôle, depuis que je sais que je ne peux pas partir, je me sens comme résignée. Je ne crois pas au destin, mais peut-être que c'est le mien, peut-être que je dois démasquer ce cinglé. Et puis ? Le tuer ? Je ne pourrais pas tuer. Mais peut-être que je le devrai... Je vais prendre une cigarette et descendre allumer le feu.
Journal de l'assassin
Ainsi donc, la grosse Jeanie est toujours là. C'est qu'elle doit nous aimer beaucoup. Je croyais, moi, qu'elle serait maligne et qu'elle s'en irait.
Mais non. Elle reste. Elle a peut-être peur de se retrouver avec tous les flics du pays au cul. Et, avec son gros cul, ils risquent pas de la rater.
Mais a-t-elle réfléchi qu'ils pourraient tout aussi bien venir la cueillir ici ? Tranquillement. Après tout, qui la protégerait? Il suffirait qu'ils reçoivent une coupure de journal... Mais qui ferait ça? Ici, il n'y a que de bons garçons. Et une très vilaine Jeanie...
A part ça, mon journal, il neige. Une belle neige blanche comme une barbe de Père NoÎl... j'adore les cadeaux. J'adore avoir Sharon comme cadeau de NoÎl.
Aujourd'hui, j'ai eu un vertige. C'est la première fois. J'étais couché sur mon lit et je pensais à tout ça, Karen et la fille de Demburry, et puis je me suis levé pour prendre un pull et j'ai eu un vertige, tout s'est mis à
tourner. Je me suis raccroché au lit et c'est passé. Mais je n'aime pas ça.
Un type fort comme moi, s˚r de
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lui, un professionnel quoi, ça ne peut pas se permettre des malaises de fillette.
Maintenant, l'espion est content, il va guetter tous nos malaises. Tu vois, espion, je te soigne. Mais comme je sais que tu ne peux rien contre moi, que personne ne peut rien contre moi, je ne vois pas pourquoi je te cacherais quelque chose...
Je t'aime, espion, je t'aime tant, toi qui me lis avec ferveur, tous les jours, caché ici dans la chambre de Maman, le nez dans ses jupes, espèce de dégo˚tant espion, tu me lis vite, vite, et pendant que tu me lis, maintenant, maintenant que tu as la tête baissée, je monte l'escalier... Je n'ai pas les mains vides, tu sais... J'arrive derrière la porte, tu t'es retourné si vite que tu as failli te dévisser la tête, et maintenant tu n'oses plus continuer à lire... Va-t'en ! Va-t'en !
Je te tuerai, je le jure. quand ça ne m'amusera plus de jouer avec toi, je te tuerai. Je trouverai quelque chose qui te fasse mal, vraiment très mal, parce que tu as osé t'attaquer à moi. Il faut être fou pour s'attaquer à
moi.
En attendant, je vais te donner des indices. De bons indices tout frais que tu pourras grignoter dans ta chambre. Au fait, est-ce qu'elle ferme bien à
clé, ta chambre? Ah, ah, ah ! Tu aimes mon rire de papier? Voici un indice très important : je suis le seul parmi nous qui aime les navets. Salut !
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STRAT…GIES
Journal de Jeanie
Cet après-midi, j'ai cru mourir de peur. Ce petit salaud avait écrit qu'il montait l'escalier et, un instant, j'y ai cru. J'ai cru me tourner et voir briller une hache, c'est la hache qui me fait le plus peur, j'imagine ce que ça doit être d'être fendue en deux d'un coup de hache !.
J'ai raté le curry d'agneau, tant mieux, il n'y avait que ça à manger, le docteur était furieux. Fallait voir leurs têtes ! Tout à l'heure, je suis allée voir la Vieille, eux, ils étaient partis. J'y vais et je dis : Śi on faisait des navets un soir ? ª
Elle m'a regardée d'un drôle d'air. Peut-être parce que je sentais un peu le vin, je sais pas. ´ Des navets, quelle drôle d'idée ! a-t-elle dit en me regardant par en dessous, vous voulez maigrir, que vous faites des menus de confédérés ? - Non, mais chez moi on en faisait souvent et mes frères adoraient ça, Madame ª, ai-je répondu avec mon air le plus niais.
Elle m'a souri gentiment, d'un sourire hypocrite et sournois, ça m'a fait froid dans le dos : ´ Mes fils n'aiment pas ça. - Aucun? - Aucun. Je n'ai jamais pu leur en faire avaler ! ª, et elle s'est remise à tricoter une horreur bleu et jaune. (Pour Stark, ce coup-ci.) Conclusion : le gosse se fout de moi. Encourageant.
J'ai appelé la gare : toujours rien. De toute manière, il va y avoir une tempête de neige. Vous croyez que ça m'étonne ? Bonne nuit. J'en ai marre.
Mais qu'est-ce qu'il a voulu dire avec ces putains de navets? Est-ce que c'est un symbole? ´Dans
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
l'inconscient du malade, le navet symbolise le pénis flasque de son père, dont il raffole, ce pour quoi il tue les pauvrettes soupçonnées d'en jouir en volant la place de la mère. ª Les navets symbolisent, par extension, les hommes, et le cinglé, qui n'est pas cinglé, docteur Knock, est donc homosexuel. Bravo, Jeanie, le bouquin t'aide vraiment. Je l'ai fini ce soir. Il faudrait que j'en achète un autre.
Journal de l'assassin
Bonjour, Jeanie.
J'ai rêvé de toi.
Et ce n'était pas très propre ce que tu faisais.
Tu devrais avoir honte.
Garce.
Garce. Garce. Garce. Je suis énervé. J'ai chaud. Faut pas jouer au plus fin avec moi, Jeanie, t'entends? T'entends, fille de pute ? Tu crois que je le sais pas ce qu'elle faisait ta mère? Faut pas me sous-estimer, Jeanie. J'ai pas douze ans, tu sais. Je suis un homme. Un vrai homme. Et je vais te faire voir ce que c'est, espèce de putain prétentieuse. Papa dit toujours qu'il y a des garces qu'il faudrait mener à la cravache. Cravache, ça contient ´ hache ª, non ? Des garces comme Karen. Comme les autres.
Je suis en sueur, ça coule sur la feuille, ne crois pas que ce sont des larmes. Je ne pleure jamais. J'ai pas le temps de pleurer. Trop de choses à
faire. Je dois m'oc-
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STRAT…GIES
cuper de tellement de putes. En ce moment, je dis tout le temps des gros mots, et j'aime ça, même si c'est mal. Au village, quand les gens me parlent, je souris et je pense plein de gros mots très sales et ils ne le savent pas.
Je ne suis pas Mark. Ni Clark. Ni Stark. Ni Jack. Je ne sais pas qui je suis. Je ne le sais pas, tu comprends ?
Mais j'aime beaucoup les navets.
Journal de Jeanie
Et si c'était vrai ? S'il ne le savait pas? S'il écrivait son journal quand il est dingue? quand il ne se rappelle pas qui il est. Il sait qu'il est l'un d'eux, mais lequel? C'est pour ça qu'il écrit. Parce qu'il espère qu'il se souviendra. qu'il saura enfin qui il est.
On sonne. Je vais voir.
Devinez qui c'était? C'était les flics. Ils ont posé les mêmes questions que le mois dernier. Il paraît que quelqu'un a vu quelque chose. Une ombre dehors cette nuit-là, avec un pantalon à carreaux. (A ce stade, c'est plus qu'une ombre.) Tout le monde a des pantalons à carreaux dans ce quartier, à
croire que les rayures y connaissent pas. Mais quand même, ça se resserre.
Je crois qu'il finira par se faire avoir. OK, Jeanie, t'as mérité une tasse de thé au brandy. Et pourquoi pas deux?
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Journal de l'assassin
Maman a dit que Sharon arriverait dans trois jours. Papa est parti avec Jeanie, qui voulait passer à la librairie. La neige tombe violemment. J'ai envie d'écraser quelque chose entre mes poings. J'ai les mains fortes. Je peux tuer des animaux rien qu'avec les mains. Même des chiens. Le chien des Franklin, par exemple. Un sale chien, toujours à aboyer. Je lui ai brisé la nuque. Je suis très fort. Comme Clark, exactement, cher espion, je ne t'ai pas oublié. Demande à Clark de te montrer comme il est fort. Beau et fort.
Au fait, et les navets ?
J'ai soif. J'ai l'impression que ma langue enfle et va m'étouffer. Je dois garder la bouche entrouverte. Cette nuit, j'ai fait dans mon lit. C'est le mouillé qui m'a réveillé, j'ai vite changé mon drap. Maintenant, il est mélangé avec les autres, mais tu peux toujours fouiller le panier à linge si ça t'amuse...
Est-ce que ça ne dénote pas un tempérament sensible, ça ? Comme Jack, par exemple ? Un tempérament nerveux, d'artiste, de sale pisse-au-lit. C'est parce que je suis fatigué, en ce moment, avec cette langue si grosse dans ma bouche, j'ai tout le temps soif et je bois trop, et c'est moi que ça regarde, t'entends, ce que je fais me regarde, et ceux qui n'en seraient pas persuadés, je vais m'en charger...
J'ai rêvé de Sharon
Je me demande pourquoi tu es allée au village, Jeanie. Est-ce que tu n'es pas mieux, ici, au chaud? Tu
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STRAT…GIES
ne songerais pas à nous quitter, tout de même ? Avec toute cette neige, je pense qu'un corps serait recouvert en deux heures. Un petit tas blanc sur la route. Avec juste des talons aiguilles qui dépasseraient... Ce serait si beau. Et une petite flaque d'urine qui gèlerait doucement sur la tête du petit cadavre blanc... Je me demande pourquoi je continue à te laisser ici, journal chéri, je suis trop bon avec les espions. - , Journal de Jeanie
Plusieurs choses. D'abord, j'ai acheté un livre sur les psychopathes. Le docteur m'a demandé ce que j'allais faire au village : Ácheter des bouquins policiers. ª II a marmonné: ´Vous lisez ces ‚neries? - Oui, de temps en temps, ça détend. ª Non mais, de quoi il se mêle, ce gros lard ? …
videmment, je peux pas me payer des distractions en petite culotte à
fleurs, moi !
C'est bon d'être dehors, de respirer la neige, de se sentir fraîche, ça me rend gaie, malgré moi et malgré la gravité de la situation.
Menaces
Journal de Jeanie
Je crois que je commence à saisir la tactique de ce salaud. Il va tous me les faire soupçonner les uns après les autres, en espérant que je me perde à vérifier ses fausses pistes.
Je repense à ces malaises qu'il a de plus en plus. Est-ce que c'est mauvais signe parce que ça laisse prévoir une crise (Jeanie, ma fille, tu parles comme un professeur d'université) ou bon signe parce que ça veut dire qu'il commence à craquer? Cette histoire de soif... Soif de sang, oui ! De sang frais. Je pense à cette gosse qui va venir, Sharon. Il a rêvé d'elle. Si elle pouvait le tuer. Une grande et forte fille qui te l'assommerait d'un coup de poing sur le cr‚ne...
J'ai réfléchi à l'histoire des pantalons à carreaux. Le sien aurait d˚ être taché de sang. A moins qu'il ne l'ait lavé lui-même, en rentrant cette nuit-là.
A propos de linge: j'ai fouillé dans le panier et, bien s˚r, il y avait un drap sale. Est-ce que je vais aller demander à la Vieille s'il y en a un qui fait au lit ou
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
qui faisait au lit quand il était gosse ? Je ne sais pas.
C'est marrant comme des ´jumeauxª peuvent être différents. Mais c'est aussi troublant de voir la même personne en quatre exemplaires. Ce serait amusant si chacun de nous pouvait exprimer les différents côtés de son caractère dans des personnages de chair et d'os. Moi, il y aurait Jeanie la Voleuse, Jeanie l'Amoureuse, Jeanie la Bonniche, Jeanie la Grande Aventurière...
Je me demande ce que je ferais si j'avais un indice sérieux, je veux dire si j'en voyais un en train de m'épier, Jack avec ses beaux yeux, ou Mark avec son complet sombre, ou Stark toujours en train de ricaner, ou Clark en train de bouffer des cacahuètes.
Je ferais pas comme Karen en tout cas, j'irais pas discuter le coup avec un mec armé d'une hache, mais ça, elle pouvait pas prévoir. Pas plus que je pouvais prévoir que je me retrouverais coincée par la neige dans un bled pourri, avec une grève générale sur les bras et un tueur à face d'ange (mais chaussant du 46 fillette) dans la chambre à côté.
Je n'arrive plus à m'arrêter d'écrire, ce soir. Je n'ai même pas envie de boire. J'allume une cigarette, c'est bon. Je regarde la vitre couverte de neige, la fenêtre des Beary, en face.
Il y a un chien qui aboie, c'est calme, on dirait un décor de carte postale; ça me fait penser que, cette semaine, la Vieille veut aller choisir le sapin de NoÎl avec un des gosses. ÍI faut un garçon pour le porterª, qu'elle a dit, comme si je n'avais jamais porté de sapin de NoÎl.
Je vais essayer de dormir. A chaque jour suffit sa 60
MENACES
peine, je vérifie que le revolver est prêt, que la clé est tournée, que la fenêtre est fermée. Bonne nuit.
´Jeanie est une idiote. Jeanie mérite le poteau d'exécution. ª
Parfaitement, ma fille.
Il est 14 heures 30. Je viens de me rendre compte que s'il est tellement menaçant et grande gueule, c'est parce qu'il se sent coincé. Il ne peut rien contre moi, alors il aboie. Il me menace. Il essaye de me faire abandonner. Parce qu'il sent bien que je peux et que je vais le coincer.
Et, en même temps, il ne veut pas que je parte. Pourquoi? Pourquoi ne veut-il pas? Parce qu'il s'est trouvé quelqu'un avec qui jouer, voilà
l'impression que j'ai.
Ce soir, fait exceptionnel dans cette demeure de Frankenstein, ils reçoivent. Un couple de leurs amis dont le mari est docteur également. J'ai fait un beau turbot et la Vieille s'est fendue d'un g‚teau maison. C'est les petits enfants qui vont être contents... Mais il n'y a pas de petit enfant, ici. Il y a quatre jeunes hommes.
Et, même s'ils font un peu patauds, pas un seul qui ne parle ni ne se comporte comme un gosse de douze ans. C'est ça qui me gêne. C'est pour ça que je n'arrive pas à caser un visage sur ses mots. Parce que ceux-ci ne correspondent à aucun d'eux. C'est comme si l'un d'eux revenait dans sa tête quand il était gosse.
Les gosses de la maison. Un groupe toujours soudé. Une vraie famille. Une réclame pour la patrie.
La tempête de neige est impressionnante. Je ne sais pas si les invités vont venir. Il faudrait que je repasse
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
mon tablier. La grosse souillon de Jeanie va repasser son tablier. Dans la jolie buanderie, là-bas, près de la chambre de sa chère patronne.
Si je reste toute la journée à repasser, je le verrai forcément passer à un moment donné pour se rendre dans la chambre de sa mère... Non, c'est stupide. Il emportera son journal avec lui, c'est tout. Je gaspille mes forces à des idioties. A propos de forces : o˘ est cette sacrée bouteille de gin, réconfort de mes vieux os ? J'en ai marre, je vais faire la sieste.
Journal de l'assassin
Ce soir, le docteur Milius et sa femme viennent dîner. Je ne les connais pas. C'est un collègue de Papa. Maman a dit à Jeanie de soigner la cuisine et de se tenir propre. Tout le monde fait la sieste. Départ à 3 heures : Mark doit voir un client, Stark va s'acheter un logiciel, Clark doit aller en cours et Jack a une interro de solfège. Clark va peut-être devenir capitaine de son équipe. Il est content. Mark aussi, parce que son patron va le recommander auprès d'un grand cabinet d'avocats quand il aura passé
son diplôme. Stark n'arrête pas de bosser, ils ont un contrôle dans un mois. Jack nous a joué sa dernière composition, c'était pas mal, un peu romantique peut-être, mais on ne se refait pas.
Passons aux choses sérieuses. Il paraît que la police recherche un garçon avec un pantalon à carreaux.
Si Papa allait voir au garage, il verrait que, dans le tas de vieilles frusques, il manque le pantalon à car-62
MENACES
reaux qu'il met pour s'occuper de la bagnole. Sans doute que Maman l'a jeté
parce qu'il était mangé aux mites. On ne va pas en faire toute une histoire...
J'ai l'impression que Jeanie dissimule quelque chose dans son tablier, quelque chose de lourd. Mais quoi? Est-ce qu'elle se prendrait pour James Bond? Serait-ce un pistolet? Un bazooka? Non, pas ma Jeanie, ma salope préférée, celle que je me garde pour la fin... L'autre jour, à la télé, ils montraient comment on tue un cochon, en l'éventrant tout du long; ça, c'était quelque chose !
Je m'aperçois, cher journal, que je m'éloigne de mon intention première, qui était de te décrire par le menu notre famille et mes agissements, mes sinistres agissements, comme dirait un procureur, à cause de ce vilain espion qui joue avec le feu...
Tu me prends vraiment pour un imbécile ?
Donc, comme je le disais, je vais te parler de nous, une fois de plus.
Le bébé des Beary pleure et m'empêche de me concentrer. C'est ennuyeux, je n'aime pas les bébés, je n'aime pas ce bébé.
Mark porte toujours des cravates très élégantes et chères, il est coquet, dans son genre. Clark adore les survêtements bien crados avec des baskets.
Stark aussi aime les baskets, et les sweaters de couleurs vives, avec des bonnets de laine ou de coton. Jack, lui, ce qu'il préfère, c'est le tricot classique, le bon vieux polo décontracté, avec des chaussures en daim. Mes petits frères. Je suis tout attendri, soudain, de penser à nous, mes petits frères.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Je crache sur Superman et autres superhéros avec leurs histoires à la noix, moi, je suis un superhéros, pas dans l'espace, non : ici, sur terre, avec de vraies victimes, de vraies garces autrement dangereuses et sales qu'un paquet d'extraterrestres déchaînés. Moi et mes frères, on est vraiment des as. Papa nous appelle, je file, ciao, journal chéri, ciao, sale garce !
Journal de Jeanie
Délicieuse soirée. Le docteur Milius est un grand beau vieil homme, très digne, pas très marrant mais enfin... Sa femme est une grosse blonde pétillante, ravie d'elle-même, ravie de voir de beaux garçons si costauds et tout et tout, avec une tonne de diamants entre les seins, de beaux bijoux, d'ailleurs (et de beaux seins aussi, si j'en crois les yeux exorbités de mon docteur), donc, disais-je, ´ mon cher journal ª, une soirée exquise, marquise.
Pour commencer, le turbot a eu beaucoup de succès. Ensuite, j'ai bien observé autour de moi : Clark a bu énormément d'eau, j'ai pensé à cette soif terrible dont il parle, et Stark a redemandé des frites, je n'ai pas oublié le coup des frites. Moi, je servais, silencieuse et discrète, la vraie souris du ménage, eux, ils s'empiffraient, et miam et miam et brounch et chrchoch. Álors, cher docteur, que pensez-vous de l'art grec polychrome?ª Et une gorgée de bourgogne, une. Éh bien, cher 64
MENACES
confrère, je pense que c'est très surfait. ª Trois bouchées de patates, schlonrff... ´Parlez-moi de l'art rupestre du troisième millénaire avant Jésus-Christ, au coin sud-ouest de l'Abyssinie, ça, oui, c'est intéressant.
ª Voix suraiguÎ de blonde complètement idiote qui veut à tout prix participer à la conversation : Ét les molaires, on en est o˘? - Ah, ma chérie, ça progresse... Elle veut se faire mettre des jackets, mais je, ne veux pas, elle a de très bonnes dents encore, et ce g‚teau, comme il est boooon, fait maison, vraiment c'est fouuuuu ! ª
Tiens, tiens, encore un petit coup d'oeil rapide et salace de mon docteur sur la femme d'autrui? La Vieille semblait moins vieille, maquillée, habillée, finalement, ça pourrait faire une femme pas mal, distinguée, je dirais ´ fine ª. Les quatre monstres étaient en costard, très élégants...
et dire qu'il y en a un qui fait encore au lit !
En fait, ils semblaient tous très détendus. Pas l'air de cacher quelque chose. A un moment, la blonde a parlé de ´ Karen-cet-affreux-meurtre ª, mais le docteur a dit qu'il ne préférait pas aborder le sujet à table, en présence des enfants. (quels enfants ?)
Il faudrait que je puisse relire toutes les notes depuis le début... les faire photocopier? Et puis, tenir un journal, finalement, ce n'est pas facile parce qu'il y a plein de choses à raconter, entre ce qui se passe vraiment et ce qui me passe par la tête. Et, comme j'écris moins vite que je pense, il y a des choses que j'oublie en route.
Le nouveau bouquin est compliqué, je n'y com-65
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
prends rien, j'en ai marre de lire des bouquins en attendant qu'on m'assassine. Vivement que ça bouge.
Journal de l'assassin
C'est la nuit. Je suis dans ma chambre et j'écris. J'entends le bruit du stylo sur le papier, mon doux papier blanc, un peu crémeux, comme du lait, tout le monde dort. Moi, je ne dors pas, je veille.
Je guette leurs souffles.
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Essai
Journal de l'assassin
Maman est allée dormir avec Papa, ce soir, j'imagine ce qu'ils doivent faire. Ils doivent se toucher, et se faire des bises, et peut-être, non, ça, je ne veux pas y penser, j'ai les mains moites, je les essuie sur mon pantalon de pyjama, tout près de mon... Il ne faut pas que je le touche, après j'aurais envie de faire pipi.
Ils ne savent pas que je l'ai reconnue, la blonde du thé‚tre. «a, c'était fort de l'amener ici. Maintenant, je suis s˚r que Papa et elle doivent...
Si Maman le savait.
Je regarde tomber la neige et c'est très joli. Pour le sapin, on ira voir cette semaine. Il faut que tout soit bien pour l'arrivée de Sharon.
J'ai envie d'aller faire un tour dans le couloir, écouter aux portes, fouiller un peu partout. J'aime bien me balader la nuit, c'est comme si c'était une autre maison : la maison des papiers dans le bureau de Papa, la maison des couteaux dans la cuisine, la maison des portes fermées, des ronflements, des escaliers qui craquent, du parquet qui grince.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
ESSAI
C'est comme une maison de vampires, et c'est moi le maître de cérémonie, le maître du rituel, le grand officiant des messes noires. Le vent pousse contre la fenêtre, je le regarde pousser et je lui souris.
C'est décidé, je vais faire un tour. On ne sait jamais. Parfois, imprudence, une porte reste ouverte. Parfois, un enfant se promène tard dans la nuit et ne rentre plus jamais, ou alors un chat vient se frotter bêtement à vos jambes. Je prends un pull pour le cas o˘ je devrais sortir.
Je mets des chaussons, je ne peux pas dire de quelle couleur ils sont, mais ils sont très jolis, on en a tous une paire de couleur différente, c'est Maman qui nous les a tricotés.
Un gentil tour de piste. Très silencieux. Attentif. Aux aguets. Surtout, ne vous perdez pas ici, qui que vous soyez, parce que je suis parfaitement réveillé et j'attends, je vous attends.
Il est 5 heures. J'ai préparé une surprise pour l'espion. Gr‚ce à ce que j'ai retrouvé dans l'armoire du bureau. Je vais vite me coucher, je suis gelé. Sa porte était fermée. Pas de chance. J'ai rangé le rasoir.
Journal de Jeanie
Je tremble comme une feuille et j'écris tout de travers. Je crois bien que je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie. Si quelqu'un trouve ce cahier, qu'il ne s'étonne pas de ces lignes tremblées et griffonnées, mais, là, j'ai
vraiment eu peur. Tellement que je ne peux pas l'écrire tout de suite, je vais d'abord parler de cette nuit.
Cette nuit, j'ai senti quelque chose derrière la porte comme l'autre fois, je me suis réveillée d'un bond. La poignée était en train de tourner doucement. J'ai dit: Áttention, j'ai un revolver. ª Je l'ai dit à voix basse, mais distinctement. Et une voix, une voix derrière la porte a répondu : ´ Je te tuerai quand même. ª Tout bas elle a dit ça : ´ Je te tuerai quand même. ª Je me suis jetée sur la porte, je ne sais pas pourquoi, une folie ; j'ai ouvert. Mais il n'y avait rien, juste une odeur dans le couloir. Une odeur étrange. Une odeur d'urine.
«a, c'est pour la nuit.
Ce matin, je monte là-haut, après le déjeuner, quand ils sont tous partis.
Du moins, je crois qu'ils sont tous partis. Je soulève le manteau, je fouille la doublure, je sors le paquet de feuilles, ça commence à faire un gros paquet. Je suis accroupie par terre, à côté de la penderie, et je guette les bruits, mais comme la Vieille chantonne, je peux savoir o˘ elle est.
Je lis et, soudain, j'entends un souffle. Une respiration. Une respiration dans mon dos. Lourde. Haletante. Je reste figée et je débloque le cran d'arrêt du revolver dans ma poche. Ne pas bouger. Pas de gestes violents.
Il est là derrière moi, il lève son couteau, je dégaine et je me retourne.
Personne. Je vais à la salle de bains, j'ouvre la porte d'un coup de pied, à la volée, elle cogne contre le mur, personne. Mais j'entends toujours respirer. J'entends toujours respirer !
Je tourne dans la chambre avec le flingue à la main. Sur la table de nuit, il y a juste le réveil et les somni-68
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
fÎres de la Vieille. Je regarde le lit, le grand lit avec son couvre-pieds à franges, de grosses franges rosés qui tombent jusqu'au sol.
Maintenant la respiration est plus rapide, plus courte. Comme s'il se... ou comme s'il avait peur. Je suis debout près du lit, il faut que je soulève ce couvre-lit, il le faut. Je vais enfin savoir. Je m'approche à pas de loup, à quoi il joue? Bon sang, qu'est-ce qu'il prépare ? Le cour me manque pour soulever le tissu, j'ai la main tendue, je ne bouge pas. Alors la respiration se change en voix, en voix qui chuchote, la voix de la nuit, la voix douce et menaçante de la nuit qui prononce mon nom, plusieurs fois : ´
Jeanie, Jeanie, dit la voix, viens. ª J'entends un bruit étrange, je comprends que ce sont mes genoux qui s'entrechoquent. ´Dépêche-toi, je suis impatient. Ha, ha, ha. ª Maintenant il ricane, un ricanement aigu, qui devient une sorte de rire, avec des crachotements, un rire comme une toux, un rire de vieillard.
Je regarde ce lit qui ricane, j'entends très distinctement le klaxon du boucher, en bas dans la rue, mais ici il n'y a plus de bruit, et puis je me rends compte d'autre chose, je n'entends plus chanter, la maison est comme vide.
Le rire se tait, plus de bruit, plus rien, une marche craque, je pivote, puis aussi vite je reviens au lit. Soudain, une sonnerie stridente. Malgré
moi, je bondis, je me cogne dans le lit de tout mon poids, il se déplace.
Le tapis est tout tiré, le lit est à moitié déplacé, mais je ne vois rien dessous. Il n'y a plus de respiration. Plus rien.
ESSAI
Juste une sorte de chuintement. Peut-être est-ce que je deviens folle.
´Jeanie!ª Je sursaute. ´Jeanie, qu'est-ce que vous faites? Il est bientôt 11 heures! Jeanie?ª La voix aiguÎ me vrille la cervelle. ´Le boucher est passé, Jeanie, vous descendez? - Oui, Madame, j'arrive ! ª Comme ma voix est drôle, toute caillouteuse. ´J'arrive!ª, plus fort. Rien ne bouge, alors brusquement je plonge, je soulève le tissu, prête à recevoir un coup de couteau au visage, mais il n'y a rien. Juste un joli magnétophone noir et gris qui tourne à vide.
Et maintenant je tremble encore. J'ai pris le magnéto, je suis descendue.
Je ne sais pas pourquoi je l'ai pris, c'était idiot, il aurait pu croire que personne ne l'avait trouvé. Après tout, il n'est pas vraiment s˚r que je lise son journal.
Il n'a peut-être jamais mis le cheveu. C'est peut-être un jeu qu'il se fait, pour corser le plaisir, et il ne sait rien. Il devine par hasard, en jouant, sans y croire. Maintenant, par contre, il saura que quelqu'un a pris le magnéto. Mais c'est trop tard, ils sont là, je ne peux pas aller le remettre à sa place. Je l'ai caché dans ma chambre, sous mon linge de corps.
Ils sont en train de se préparer pour passer à table, ils se lavent les mains et tout ça. Un magnétophone. Il s'amuse. Il se fout de moi. C'était donc ça qu'il avait trouvé dans le bureau. J'ai hésité à prendre ses notes en guise de représailles. C'est idiot, mais c'est l'expression qui me vient à l'esprit. Én guise de représailles. ª Je vais descendre, j'entends la sonnette.
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Journal de l'assassin
Elle l'a pris. J'ai passé la main sous le lit. Il n'y a plus rien.
Comme tu as d˚ avoir peur, pauvre Jeanie, tu as cru ta dernière heure arrivée, et tu te trompais. On se trompe sur des tas de choses dans la vie.
Maintenant, il faut rendre ce magnétophone qui n'est pas à toi, tu entends, Jeanie ? il faut le remettre à sa place. Demain Sharon arrive, il faut que tout soit bien rangé dans la maison. Il faut faire honneur à Sharon. Alors, tu vas ranger ce magnétophone et peut-être que je te pardonnerai.
C'était juste une blague, Jeanie, une gentille blague. A bientôt.
Journal de Jeanie
Non, je ne le remettrai pas à sa place. Pas question. Tu as fait une grosse erreur, sale petit crétin, et tu vas la payer. Parce que, maintenant, j'ai une preuve. Une preuve qu'il y a un cinglé dans cette baraque.
Óui, mademoiselle, c'est à l'évidence une blague de très mauvais go˚t, mais ça reste une blague, n'est-ce pas ? Si nous devions arrêter tous les gens qui font des blagues... Ha, ha, ha ! ª Je m'en fous. Je le garde.
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ESSAI
Je ne sais pas pourquoi, mais j'espère beaucoup de la venue de Sharon. Une alliée. quelqu'un avec qui partager tout ça. quelqu'un de normal, qui m'aidera à me tirer d'ici,
Je vais aux toilettes.
J'en ai profité pour faire un tour côté liqueurs, ça réchauffe. Un petit verre, c'est tout.
J'avais peur que le docteur descende, mais il doit lire son journal médical.
A vrai dire, deux petits verres. Et alors ? Je peux bien me réconforter un peu. J'aimerais bien vous y voir!
Journal de l'assassin
J'ai acheté un cadeau pour Jeanie. «a lui plaira beaucoup. Je le lui donnerai demain. Pas en mains propres, bien s˚r. (Surtout que Jeanie et les mains propres, ça fait deux.) Je trouverai un moyen. Tout à l'heure, je l'ai vue descendre, puis remonter en s'essuyant la bouche. Elle a d˚
piocher dans la cave à liqueurs. Elle n'a pas vu la porte entreb‚illée : trop occupée à guetter Papa. Idiote. Elle aurait vu deux beaux yeux bleus qui la suivaient partout, comme les yeux d'un ange.
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
Journal de Jeanie
Un cadeau? Il devient bien laconique. «a m'inquiète. Pas le temps d'ergoter, j'entends une voiture qui arrive. Ce doit être Sharon, en taxi.
Tiens, je n'avais même pas pensé au taxi. Mais, en taxi, on ne va pas loin.
Pas quand on est fauchée. Et puis ça laisse des traces.
Bon, je descends. Je me sens nerveuse. J'ai la bouche p‚teuse.
3 heures. Sharon est une ravissante jeune fille, brune avec des yeux d'un noir vif. Mince et grande. Elle m'a saluée poliment, a embrassé sa tante du bout des lèvres, serré la main de son oncle.
Les garçons n'étaient pas là. Ils sont arrivés à midi, tout mouillés, ils l'ont tous embrassée. Ils étaient un peu gênés. Mark avait un dossier sous le bras, pour faire important sans doute, et Clark l'a levée à bout de bras pour montrer ses gros muscles de gros cornichon géant. Le docteur était poli, sans plus. Il n'a pas l'air d'en raffoler, c'est la fille du frère de sa femme, ça se sent. J'ai bien observé les garçons : rien à signaler.
Elle-même n'est agressive avec aucun d'eux. Elle a peut-être oublié
l'incident de la chaudière. Ou peut-être qu'elle juge que c'est de l'histoire ancienne.
Ne recommençons pas ce jeu de ´ peut-être ci et peut-être ça ª, pince-mi pince-moi que je vois que je rêve pas. Jeanie, tu deviens une vraie écrivaine.
Un repas de famille bien tranquille, il ne reste plus 74
ESSAI
qu'à attendre les appréciations de Jack l'…ventreur. Jack l'…ventreur... un prénom prédestiné... «a donne à réfléchir. Ce petit Jack, décidément...
Il faut aussi que je trouve un biais pour parler à Sharon. Et si elle me ricane au nez? La neige s'est arrêtée, on dirait qu'il va faire beau.
…changes
Journal de l'assassin
Sonnez, trompettes de l'Apocalypse! …croulez-vous, murs de Jéricho !
Sharon, la traîtresse, est arrivée ! L'idol‚tre est dans les murs... Je viens de voir Samson et Dalila à la télé. C'était marrant. Chacun de nous a s˚rement une force secrète. qu'il dissimule aux autres pour qu'on ne la lui vole pas. Pas une de ces garces, en tout cas.
Moi, je ne me serais jamais laissé avoir. Dalila ou pas Dalila. Sharon ou pas Sharon. Le seul à qui je fasse des confidences, c'est toi, journal chéri, et tu ne me trahiras pas. Je ne compte pas l'espion comme confident, c'est un spectateur. Et, si je peux dire, un spectateur provisoire, très provisoire, ah, ah ! Comme l'autre, celui qui avait voulu se mettre en travers de ma route.. La cinquième roue de la charrette. Exil, le spectateur.
J'ai été très gentil avec Sharon. Je sentais Jeanie qui nous épiait tous.
Je suis toujours très poli avec les dames. Nous le sommes tous. On ne bat pas une femme ´même avec une fleurª, dit Maman, je n'ai jamais 77
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
battu de femmes, je les supprime, c'est tout. Je plaisante, cher journal, je suis gai. Je suis un bel assassin dans la force de l'‚ge, dans la fleur de sa jeunesse, un chasseur sur le sentier de la guerre, un chasseur qui vient de renifler une proie fort tentante. Mais là, les copains, faut faire gaffe ! Avec tous les flics qui traînent dans le coin, il faut que je réussisse un coup fumant.
Bien s˚r, espion, tu vas essayer de m'en empêcher. Bonne chance.
Je sens des pieds. C'est désagréable. J'ai l'impression de me déshabiller dans une chambre avec une fille, et elle dirait : ´ «a pue ª, et je saurais qu'il s'agit de mes pieds, tout moites et tout chauds, avec cette affreuse odeur qui monte.
Je n'aime pas les odeurs, elles me suffoquent. Elles me font penser à des saletés.
Zut, j'ai oublié le cadeau de Jeanie, je vais le lui porter sans tarder, sinon elle croira que je ne tiens pas mes promesses.
Journal de Jeanie
Ainsi, il me joue le grand jeu. Le gars content de lui. Et il croit qu'il pue des pieds. Complexe d'infériorité, classique, docteur Watson, suffit de lire les ouvrages appropriés ! Le problème, c'est que moi, Jeanie la Forte-en-gueule, j'ai du mal à croire que des livres peuvent savoir des choses comme ça et vous décortiquer le bonhomme sans même le connaître.
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…CHANGES
Sharon est en danger. Il va la tuer, je le sais. Il s'est trop vanté, il est obligé de le faire. Il s'est mis lui-même dans l'obligation de le faire, pourquoi? Parce qu'il a peur de flancher? Parce qu'il en a pas tellement envie? Dalila... Sharon... Est-ce qu'il serait amoureux d'elle ?
Est-ce qu'il se sent piégé par Sharon ?
Je m'aperçois que je passe plus de temps à chercher ses raisons d'agir qu'à
essayer de trouver qui c'est, et que la solution est sous mes yeux alors que je persiste à la chercher dans ma tête.
Ce soir, ils ont discuté de l'accident des parents de Sharon, rien de trop grave. Sharon veut travailler dans l'informatique, comme Stark. Il en était ravi et a essayé de la brancher après le repas. Le docteur a ouvert une bouteille de sherry. Les garçons n'aiment pas l'alcool (pas comme leur père), la mère en a pris une larme et moi deux. C'est leur genre, ça, de m'offrir à boire quand ils boivent, pour pas que je me sente esseulée ou inférieure. A part ça, que les gosses me trucident, aucune importance !
On vient de taper à ma porte. De taper, vraiment, trois coups espacés. Pas trop forts. ´qui est là?ª On ne répond pas. Est-ce que personne ne va se lever pour voir ce qui se passe ?
On tousse derrière la porte.
Faites que quelqu'un aille pisser et dise : Áh, c'est toi, Machin, qu'est-ce que tu fous là?ª Faites ça, juste ça, c'est pas difficile, bon sang ! Des pas qui s'éloignent, une porte qu'on ferme. J'entends tourner la clenche et la clé dans la serrure, ils ferment tous à clé ici. Je sors le revolver, je vais ouvrir la porte. Il y a 79
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
peut-être le cadavre de Sharon devant. Je tourne la clé, rien ne bouge de l'autre côté. J'hésite un instant. J'y vais.
Une bouteille de gin. Une bouteille de gin posée devant ma porte. Bien pleine. Le cadeau pour Jeanie. qu'est-ce que ça veut dire? Je dois me contenter de boire et la boucler? Ou bien il veut établir une relation avec moi... c'est ça, un lien, un rapport plus direct que par journal interposé, voit si je vais accepter le jeu. Me taire. En tout cas, je n'en boirai pas une goutte. Je ne te ferai pas ce plaisir, mon coco.
Mais, décidément, tu te dépenses en ce moment, petit monstre sans tête, sans tête ni queue, ah, ah, ah ! tu es perturbé, on dirait, sale vipère...
Il suffirait que je décide de ne pas aller là-bas, de ne plus y aller.
Rompre le jeu. Fini. Terminé.
Mais Sharon? Parîîr? Par moments, j'oublie que je dois partir. Oh, je ne sais plus, c'est toujours la même chose ! Et cette bouteillo qui me nargue, je ne sais pas ce qui me retient de la flanquer par la fenêtre.
Journal de l'assassin
Ce matin, au petit déjeuner, il y avait ma cousine Sharon. Elle a mangé des flocons d'avoine et une crêpe. Elle va au lycée Shelley, Mme Blint l'y conduit en se rendant à son travail. Elles vont peut-être parler de Karen.
La mère de Sharon est juive. Papa l'a dit à
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…CHANGES
Maman. Il a dit : Ón ne dirait vraiment pas qu'elle est juive, elle ne tient pas de sa mère. ª
Moi, je n'ai rien contre les juifs. Ce n'est pas pour ça que je vais la tuer. Les filles juives n'ont rien de différent des autres. Même chair fragile. Même gorge pour crier. Mêmes yeux exorbités.
J'ai entendu Jeanie ouvrir sa porte hier soir pour prendre sa surprise.
Elle a d˚ être contente. Tu as été, contente ?
Ma petite Jeanie que je soigne tendrement, comme une bonne oie qu'on engraisse pour NoÎl. Prends des forces, Jeanie. Et essaye un peu de m'empêcher de tuer la petite juive aux yeux noirs.
Les hommes du Ku Klux Klan, avant, ils br˚laient les Noirs. Sur des grandes croix de feu. Je n'aimerais pas être noir. Les gens vous empêchent de faire certaines choses suivant votre couleur ou votre origine. Papa dit que nous sommes tous égaux dans ce pays, mais ce n'est pas vrai. Les orphelins, par exemple, sont défavorisés. Et les handicapés aussi, les gens se moquent d'eux. Ils sont comme des moitiés de gens et tout le monde les déteste.
Moi, tout le monde m'aime. Je fais tout pour ça. Et tout le monde m'aime.
Sauf Jeanie.
Journal de Jeanie
Tu voudrais bien que tout le monde t'aime, hein, mais comment on peut t'aimer puisqu'on te connaît
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
pas, puisque tu n'existes pas ? T'as compris ça, que tu n'existais pas? Du moment que tu mens, c'est comme si tu n'étais rien, qu'un rêve. Même si tu tues les gens. Ce n'est pas toi qui le fais, c'est ce rêve. Et celui que les gens aiment, c'est un autre rêve, et toi, entre les deux, tu n'es rien, qu'un passage, une passerelle. Pourrie.
Je vais copier ça et le porter là-haut. Avec les notes. Réfléchissons. Si je fais ça, ça veut dire : ´ D'accord, je joue. ª Or, je ne veux pas jouer.
Mais ça pourrait peut-être changer quelque chose. Lui parler. Le convaincre. Lui expliquer. L'amener à accepter d'être pendu, quoi.
La grève est finie. Je peux partir quand je veux. Il faut que je calcule mes chances. S'il me dénonce, est-ce que j'aurai le temps de m'en sortir?
C'est décidé, je tente le coup, je pars. Je laisserai un message à Sharon o˘ je lui dirai tout. qu'elle foute le camp aussi. J'emporterai ses notes avec moi. «a lui fera peur. Je le sais. J'irai les prendre demain matin, dès qu'ils auront fichu le camp.
Ce soir, je fais ma valise.
Sharon,
Vous allez sans doute penser que je suis folle mais je ne le suis pas. Il y a dans cette demeure un garçon qui est malade et dangereux. Je sais qu'il a tué plusieurs personnes, dont notre petite voisine Karen, à coups de hache.
Je ne sais pas qui c 'est. Je sais qu 'il est fou parce ECHANGES
que j'ai trouvé son journal. Je ne peux pas vous le laisser, je dois l'emporter avec moi. Mais, je vous en prie, croyez-moi, et partez d'ici car il veut vous tuer vous aussi. Il l'a écrit, ne croyez pas que ce soit une blague, je vous en supplie, partez et attendez que j'aie prévenu la police.
Je ne peux pas le faire avant d'être en sécurité, mais, je vous le répète, il faut que vous partiez absolument, ou bien vous mourrez vous aussi. Le garçon qui veut vous tuer est celui qui a voulu vous jeter dans la chaudière quand vous étiez enfant. C'est tout ce que je sais de lui.
Avec toute mon amitié. Et l'espoir que vous me croirez bien que ceci ait l'air cinglé.
Votre Jeanie.
Voilà, je vais laisser ça à Sharon. Maintenant, occupons-nous des valises.
Journal de l'assassin
Sharon doit mourir, rien ne m'en empêchera. Tu as compris ?
Journal de Jeanie
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irce M (
- *
II a repris toutes ses notes, il a d˚ faire ça cette nuit, c'est terrible, on dirait qu'il sait ce que je pense. Pour-83
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
tant, je suis s˚re qu'il ne peut pas lire ceci que je garde toujours avec moi.
Ils sont tous partis. La Vieille est au salon, elle a mis la radio pour écouter les émissions religieuses. Sharon dort encore, elle n'a cours qu'à
9 heures. Mon sac est bouclé. Il est 7 heures 30. Adieu, sale baraque.
Adieu, cauchemar.
Je ferai du stop jusqu'à la ville et puis, hop ! le premier autobus qui part, et ciao ! C'est un mot qui sent déjà le soleil. J'y vais. Je laisse la bouteille de gin. Je m'en voudrais d'emporter un cadeau de cet enfant de salaud. Et je laisse aussi mon mois de salaire en prime, tant pis, j'y vais.
Je vais laisser le mot dans le manteau de Sharon, comme ça, elle le trouvera en allant à l'école, et puis j'ouvre la porte et pfuiit !... …
vanouie dans la nature. Ils mettent toujours ça dans les journaux. Mais qu'est-ce que je m'attarde ! Allez, salut.
Et voilà. La neige s'est transformée en pluie. Une sale pluie boueuse, qui tombe à seaux. Et voilà. Je suis de retour dans ma prison.
J'étais dans le bus, le bus qui partait pour le Sud. J'avais mon ticket. Le chauffeur est monté et a commencé à faire tourner le moteur, il était 11
heures. J'avais attendu à la gare, gelée, tassée dans un coin. J'avais peur, des flics, de mes patrons, de tout. Je transpirais en même temps que j'avais froid.
J'étais donc là, assise avec mon sac sur les genoux, et puis, soudain, je regarde par la fenêtre et je vois Mme Blint avec un grand sachet à
provisions et uiî
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…CHANGES
bonnet de ski jaune. J'ai d'abord reconnu son bonnet. Avec elle, il y avait Sharon et elles discutaient toutes les deux, et Sharon avait les mains enfoncées dans les poches de son anorak. Je les ai regardées un moment, attendrie, et puis je me suis rendu compte que c'était un anorak. Pas son manteau bleu marine, mais l'anorak vert de Clark, qui était pendu à côté de son manteau (je l'avais vu le matin même) et qui était plus chaud que. son manteau, ça c'est s˚r.
Et alors je me suis dit qu'elle ne pouvait pas avoir lu mon message puisque elle n'avait pas son manteau. Et là, elles se dirigeaient vers la voiture de Mme Blint, qui était garée un peu plus bas, couverte de neige qui fondait.
Et moi, Jeanie aux brillantes idées, je ne savais pas quoi faire.
Le chauffeur a dit : Ón y va. ª J'ai pensé : Sans doute qu'elle trouvera mon message en rentrant, sans doute que je n'ai pas à m'en faire, mais, si le cinglé a mis la main dessus, on ne sait jamais. On ne sait jamais et l'incertitude, dans cette histoire, ça se termine par un beau cercueil en bois de chêne.
Mettez-vous à ma place. J'ai crié : Ún moment ! ª Je me suis levée, je suis descendue du car. Álors, vous partez ou pas ? a gueulé le chauffeur.
- Non ! ª Je l'ai dit malgré moi, c'est ma bouche qui l'a dit. J'ai fait le tour du car, je les ai vues qui marchaient devant moi, j'ai hoché la tête.
Il suffisait que je les rattrape et que je dise à Sharon : ÍI faut que je vous parle ! ª II suffisait de ça.
Je me suis rapprochée en me tordant les pieds dans 85
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
la boue et puis j'ai vu le break des garçons contre le trottoir, et Sharon est montée dedans en riant. Ils ont démarré. J'ai crié: ´Madame Blint!ª
Elle n'a rien entendu.
J'ai crié plus fort, Mme Blint s'est retournée, je me suis approchée : Óh ! Bonjour, Jeanie. ª Elle avait les yeux tristes, comme d'habitude.
´Bonjour, madame, je suis venue faire des courses pour NoÎl, vous pouvez me ramener? - Bien s˚r. ª On est montées dans la voiture.
Il faisait chaud. «a sentait le chien mouillé. J'ai dit : Élle est gentille, cette petite Sharon. - Oui, elle me rappelle ma pauvre Karen. ª
Allons bon. J'ai fermé ma gueule jusqu'à la maison. Je suis descendue, j'ai remercié. Dans le jardin, ils jouaient aux boules de neige, je suis entrée.
La Vieille s'est précipitée : ´ Mais enfin, Jeanie, o˘ étiez-vous ? Les enfants sont déjà là !ª J'ai enlevé mon manteau gris, je suis allée poser mon sac dans ma chambre.
Elle m'a crié d'en bas: ´Mais enfin, expliquez-vous ! - Excusez-moi, Madame, je me suis souvenue que c'était l'anniversaire de ma mère, je suis allée lui envoyer un télégramme. - Vous auriez pu me prévenir, vous ne croyez pas ? - Je l'ai fait, mais vous n'avez pas d˚ entendre, avec la radio, je vous prie de m'excuser, Madame. - Ces filles ont de ces coups de folie parfois... ª, qu'elle a marmonné en retournant à la cuisine. Je suis redescendue, j'ai lancé : ´Je viens vous aiderª tout en fouillant dans le manteau bleu, mais il n'y avait rien dans le manteau bleu, pas de message, rien.
´ J'ai fait de la fricassée, a dit la Vieille. - Très bien, Madame. ª Ma voix était gracieuse comme celle d'un
86
…CHANGES
crapaud. On a sonné. Je suis allée ouvrir. Sharon est entrée en riant, les joues rouges, puis Mark, Jack, Stark et Clark, tous excités et humides, puis le docteur qui lissait ses cheveux.
Zut, pas le temps de raconter la suite, je dois descendre. Bon sang de bonsoir, j'en ai ma claque.
Journal de l'assassin
Matinée bien remplie. Papa s'est rendu à son cabinet, Mark est allé au bureau, Jack et Stark à leurs foutus cours, et Clark à l'hôpital pour une séance de dissection.
Je suis resté un moment o˘ je devais être (au choix : bureau, hôpital, université ou Conservatoire) et puis, comme c'était l'heure de la pause, j'ai regagné le break. Nous en avons chacun une clé. On a passé notre permis tous ensemble l'année dernière. J'ai mis le contact et je suis revenu ici. Je n'étais pas tranquille. Tu comprends, cher journal, je me méfie un peu de Jeanie en ce moment. Elle semble déboussolée et donc prête à faire des bêtises.
J'ai garé la voiture derrière la maison. A cette heure-là, tout le monde est en ville ou bien chez.soi, comme Maman. J'ai ouvert la porte tout doucement, j'ai entendu la radio et la voix de Maman qui chantonnait, je suis monté à l'étage sans faire de bruit. Je me déplace toujours sans faire de bruit, comme les chats. J'ai tourné la poignée de la porte de Jeanie, je n'enten-87
LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
dais pas Jeanie. J'ai écouté plus attentivement, je n'entendais que le bruit de Maman et j'avais très peu de temps.
J'ai sorti mon couteau, j'ai ouvert la porte, la pièce était vide. La bouteille encore pleine était sur la table, et rien d'autre. Jeanie était partie, je l'ai senti tout de suite. Elle m'avait pris pour un imbécile.
Comment était-il possible que tu aies abandonné cette pauvre petite Sharon?
Je t'avais cru plus morale, Jeanie, plus vertueuse, toujours à donner des leçons aux autres... vraiment, j'étais déçu. Est-ce que tu n'aurais pas au moins essayé de l'avertir du danger terrible auquel elle était exposée ?
Est-ce que tu aurais essayé de me doubler, Jeanie ?
Et tu avais essayé, n'est-ce pas ? Mais les dieux sont contre toi, on dirait, ma vieille, parce que j'ai récupéré le message et je vais tuer Sharon. A bon entendeur... salut !
Et je sais déjà comment, o˘ et quand.
Journal de Jeanie
Avant de revenir dans ma chambre, je suis passée voir et j'ai lu ça. qu'il allait la tuer et qu'il avait pris le message. A midi, ils ont tous mangé
de bon appétit. Je n'ai pas pu être seule avec Sharon un seul instant. Il y en avait toujours un dans mes pattes. Ils tournent autour de cette fille comme des mouches autour d'un étal de viande 88
…CHANGES
«a m'inquiète, qu'il soit revenu ce matin. «a veut dire qu'il n'hésite pas à prendre des risques, et aussi qu'on peut se balader ici sans que personne n'entende rien et que, des fois o˘ je me croyais seule, je ne l'étais peut-
être pas. Peut-être pas. J'en ai froid dans le dos.
Je reste. Au fond, je n'ai pas grand-chose à perdre, sinon la vie, mais il y a des choses qu'on ne peut pas laisser faire et puis, je ne sais pas, je m'englue. Je m'enfonce.
Est-ce qu'il me drogue? Est-ce qu'il drogue ma nourriture ? Impossible.
quand ils sont là, je suis presque toujours dans la cuisine. Est-ce que cette bouteille de gin contient de la drogue ? Il faudrait que je la go˚te.
Non.
J'ai ouvert la bouteille et je l'ai reniflée.
«a sent le bon gin. Rien d'autre. J'en ai pris une gorgée et je l'ai avalée. J'attends.
Rien. Du gin, c'est tout. Je ne comprends pas. J'ai fini de lire le deuxième bouquin. Il est 6 heures, ils vont rentrer ; rien appris de nouveau.
Toujours les mêmes énigmes. Et une vieille Jeanie fatiguée.
7 Smash
Journal de l'assassin
Ce soir à table, Sharon a demandé si on pensait aller faire du ski. Papa a dit : ´ Bien s˚r, s'il continue à neiger comme ça, on ira dimanche. ª Elle a souri.
Elle est jolie quand elle sourit. Mais c'est normal, c'est son sourire pour attraper les gogos, sourire attrape-nigauds.
«a ne marche pas avec moi, ma petite.
Je t'ai regardée, Jeanie, pendant que tu servais avec tes grosses mains rouges de fille de ferme, tu nous épiais tous. Tu m'as regardé un moment d'un air pensif, avant de passer à un autre d'entre nous. Tu m'as regardé, je t'ai vue me regarder, tu voyais mes yeux et mon visage, mais derrière cette paire d'yeux que tu regardais il y avait moi, comme deux autres yeux br˚lants fixés sur toi et que tu n'as pas vus.
Finalement, tu m'amuses, ma pauvre Jeanie, mais tu ne sais pas voir derrière les apparences.
Pour en revenir à Sharon, cher journal, on va tous demain au cinéma, une belle salle obscure, pleine de
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LES qUATRE FILS DU DOCTEUR MARCH
SMASH
bruits divers : bruits de pop-corn, bruits de bouteilles, bruit d'une jeune fille qu'on poignarde...
Salut. Jeanie, salut, journal, j'ai sommeil, je mets mon pyjama et je fonce au lit.
Journal de Jeanie
16 heures 30. Décidément pas de chance. Je n'ai pas pu monter ce matin, vu que la Vieille était malade, migraine ou je ne sais quoi, et qu'elle est restée dans sa chambre tout le temps.
A midi, impossible de parler à Sharon seule à seule, ils faisaient un Scrabble tous ensemble. Maintenant, ils sont partis. Ils ne rentrent pas manger ce soir parce qu'ils emmènent Sharon au cinéma. Le docteur doit y aller avec eux. On ne peut pas dire qu'ils les laissent respirer, ces gosses, mais enfin... vu les circonstances, tant mieux.
La Vieille est en bas devant la télé, je vais faire un saut jusqu'à sa chambre.
Dieu de Dieu, le fils de chien ! Il faut que j'aille là-bas ce soir ! Mais comment osera-t-il avec son père à côté ? Est-ce qu'il bluffe ? Pour me faire peur? Pour me voir arriver en sueur au ciné et se payer ma tête par en dedans, ´ derrière ses yeux ª, comme il dit.
Mais je ne risque rien à y aller, question de prudence, et elle, encore moins que moi. Je vais demander ma soirée, puisqu'ils sont de sortie.
Pourvu que ce ne soit pas un coup fourré !
Journal de l'assassin
Imbécile! Tu avais l'air maligne, assise un peu à l'écart, avec ton vilain manteau de pauvre. Heureusement, personne ne sait que tu es notre bonne, parce-que j'aurais eu honte. Papa t'a fait un petit signe, mais j'ai bien vu qu'il était contrarié.
Sharon était assise au bout de la rangée, entre Papa et le mur, alors, que tu viennes ou pas, ce n'aurait pas été pour ce soir, ma grosse, désolé de t'avoir dérangée pour rien. Mais c'était quand même un beau film, non ? Un peu sanglant peut-être. De nos jours, on ne peut pas aller au cinéma sans voir quelques beaux meurtres bien juteux, et tu sais, ma vieille, c'est ça, le progrès, et moi, ça me botte !
Si tu ne réponds jamais, je vais me lasser de te parler. Je vais devoir changer ce journal de place.
Dimanche, on va skier. Belle journée en perspective. Falaises à pic, fixations qui déchaussent, cou brisé, la la la, Jeanie, je t'emmerde.
Journal de Jeanie
Je m'en fiche, j'irai. Je ne sais pas skier, mais je les observerai, il ne pourra pas l'emmener à l'écart.
Lui répondre... J'y ai pensé, mais ça me fait peur.
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SMASH
Et puis, est-ce que ce ne serait pas comme d'être complice?
Au cinéma, il y avait plein de monde. Le docteur m'a vue, il m'a fait un signe, il serrait la petite de près, ce vieux porc. Le fiston n'avait s˚rement pas prévu ça, que le vieux cochon se la garderait pour lui tout seul. J'y suis allée pour rien, en plus le film était moche, une histoire de gangsters à la gomme, qui finissent en taule, bien entendu. Moi, au cinéma, j'aime rire. Mais qu'est-ce que je perds du temps à raconter ma vie...
quoique, du temps, j'en aie à perdre. Ce matin, ils sont partis très vite, mais ce soir je parlerai à Sharon. En même temps, je demanderai au docteur pour le ski. Il n'osera pas dire non. Il aime trop jouer les grands seigneurs. Et puis je m'occuperai du pique-nique. Je vais déjà en parler à
la Vieille. Si elle venait, ça résoudrait tout. Une balade en famille...
Journal de l'assassin
Jeanie devient gênante. Elle tourne autour de Sharon. A table, elle s'est permis de demander à Papa si elle pouvait venir dimanche en promenade avec nous. quel sans-gêne !
Si elle croit que ça va m'empêcher de mettre mes plans à exécution, elle se trompe.
Sharon m'a regardé d'un drôle d'air, ce soir. J'ai pris mon visage le plus innocent. Je n'ai pas aimé ce regard. C'est comme si elle soupçonnait quelque chose.
Mais c'est impossible. Elle ne peut pas se méfier à cause de ce qui s'est passé il y a si longtemps. Elle ne peut pas deviner que...
C'était comme si elle sentait instinctivement que je joue la comédie. «a ne me plaît pas. Sharon est un danger pour moi. Il faut que je l'élimine.
quand elle me regarde, j'ai envie de baisser les yeux.
quant à toi, Jeanie, tire-toi de mes pattes, je n'ai plus envie de jouer.
Journal de Jeanie
D'accord, mon bonhomme, mais moi, je n'ai pas envie d'abandonner la partie, pas maintenant.
Beaucoup de choses se sont passées ce soir. Avant de passer à table, j'ai réussi à coincer Sharon dans le vestibule.
Les gosses regardaient un jeu à la télé et la porte était poussée. On était tranquilles pour cinq minutes. Je me suis raclé la gorge : Śharon, il faut que je vous parle, il y a quelque chose de pas normal ici. - que voulez-vous dire? - Je veux dire qu'il y a quelqu'un ici qui cache quelque chose. quelque chose de grave. Un des garçons, ici, fait des choses qu'il ne dit à personne, j'ai lu son journal. - quel genre de choses? - Vous n'allez pas me croire, Sharon, mais je vous jure que c'est vrai, il tue des gens. ª
Sharon m'a regardée d'un drôle d'air et a un peu reculé.
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´ Je ne suis pas ivre, croyez-moi, je vous en prie, c'est pour votre propre sécurité que je vous dis ça. - Je ne comprends pas. Si vous savez cela, pourquoi ne dites-vous rien ? - Je ne sais pas qui c'est, vous comprenez?!
- Vous venez de dire que vous avez lu son journal ! - Oui, mais il dissimule son identité, oh ! c'est trop compliqué à vous expliquer en détail, tout ce que je sais, c'est qu'il s'agit du garçon avec qui vous vous êtes battue quand vous étiez enfant, celui qui voulait vous jeter dans la chaudière, vous vous rappelez qui c'était? Dites-moi son prénom, Sharon, c'est tout ce que je vous demande. - Son prénom ? - Oui, son prénom, lequel était-ce ? même si vous croyez que je suis une pauvre folle, dites-le-moi.
- …coutez, Jeanie, vous m'étonnez, ce que vous me dites est tellement étrange ! ª
Le docteur est remonté de la cave à cet instant-là et a demandé à Sharon si elle aimait le vin blanc, Sharon a dit oui. La Vieille a ouvert la porte de la cuisine, ça puait le br˚lé : ´ Jeanie, Jeanie, venez vite ! ª ´ Je vous verrai tout à l'heure ª, a chuchoté Sharon en suivant le docteur qui lui parlait des vignobles de Californie. J'ai regagné la cuisine.
Après le repas, pendant que je débarrassais, ils sont tous allés au salon, voir le western à la télé. Pourvu qu'elle ne leur dise rien. Elle a d˚ me prendre pour une cinglée.
Je suis dans ma chambre. J'attends. Elle va peut-être se décider à venir.
Je boirais bien un coup de gin. Non. Bon.
Je n'ai plus de cigarettes, évidemment. On marche dans le couloir.
quelqu'un qui vient, qui va aux toi-
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lettes... Chasse d'eau, on revient, on passe devant ma chambre, on s'arrête, on gratte. Je vais ouvrir.
C'est inouÔ ! Comment peut-elle ne pas s'en souvenir?
´ …coutez, Jeanie, personne n'a jamais tenté de me mettre la tête dans une chaudière. - Mais enfin, je l'ai lu, il l'a écrit ! - Vous les avez, ces notes? - Non, il les, a reprises. - Ah oui, bien s˚r ! ª (Elle m'a regardée d'un drôle d'air.) Je lui ai tout raconté, Karen tuée à coups de hache et tout ça... je ne l'ai quand même pas inventée, Karen !
C'est affreux, je doute de moi. Je doute de ce que j'ai lu. Et si? non...
si c'était moi qui étais dérangée, qui inventais tout ça? si c'était moi qui m'inventais un double, un double qui, à ma place...? non, non, je ne veux pas me fourrer ça dans la tête.
Sharon m'a chuchoté : ´ Je vais essayer de me souvenir, je vous le promets, je vais vraiment essayer, ne vous en faites pas, calmez-vous. ª
Mais je ne suis pas dingue, bon Dieu ! Non, Jeanie. pas de gin, ma fille, oh, et puis juste une goutte, ça ne me fera pas de mal. Ouaaah, c'est fort !... Je ne suis pas dingue. Je suis restée bien calme et je lui ai tout raconté. Je lui ai même fait écouter le magnéto.
Ń'importe qui peut chuchoter comme ça, m'a-t-elle dit, ça pourrait même être une femme, on dirait une voix d'enfant, c'est vraiment aigu comme voix... ª Je devine ce que tu essayes d'insinuer, Sharon, que je suis une vieille fille aigrie, une faiseuse d'embrouilles, une dangereuse cinglée, et peut-être pire, et tu vas te
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renseigner sur mon compte et ça ne va pas arranger mon image de marque.
Et si elle prévient la police ? Je ne peux pas courir ce risque, je dirai que c'était une blague... quelle salade !
Zut, j'ai fait une tache, j'ai horreur des cahiers tachés, allez, je ferme ça et je vais finir mon verre au lit. Bonsoir, Jeanie.
Journal de l'assassin
Après-demain on va au ski, après-demain on va au ski, la la itou, la la iti, t'aimes quand je chante, vieille carne? Comme tu as d˚ t'en apercevoir, je n'écris plus rien d'intéressant ici, juste de quoi t'occuper. Est-ce que j'aurais une autre cachette? quel mauvais biographe tu feras quand je serai mort, avec toutes ces lacunes sur ma délicieuse personnalité !
Pas le temps de m'amuser avec toi. Désolé !
Journal de Jeanie
J'ai encore mal à la tête. Je me suis réveillée en sursaut, avec un go˚t de gin dans la bouche, je n'avais pas entendu le réveil. J'ai filé en bas.
Sharon était en train de déjeuner, et il y avait également Mark qui regardait un dossier en mangeant un toast, et Clark debout en SMASH
train de finir la bouteille de lait. J'ai eu l'impression que Clark me lançait un mauvais regard, mais ça a été tellement rapide... Éh bien, Jeanie, vous n'avez pas entendu votre réveil ? Nous avons d˚ nous débrouiller tout seuls ª, m'a dit la Vieille, gentiment, je le reconnais.
J'avais l'impression d'avoir une division de blindés sur la langue. Éxcusez-moi, Madame, je suis un peu fatiguée en ce moment. - Vous vous reposerez demain, a dit la Vieille. - Oui, Madame ª, lui ai-je répondu bien poliment, en commençant à faire la vaisselle.
Sharon s'est levée pour débarrasser son bol, Clark est sorti, puis Mark, nous sommes restées seules.
Sharon me passait les bols. ´ Vous savez, Jeanie, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez raconté. Je ne vous cache pas que c'est difficile à croire, mais, d'un autre côté, c'est vrai qu'il y a quelque chose d'étrange ici.
Vous êtes peut-être victime d'une blague? - Non, non, ce n'est pas une blague ! Karen est vraiment morte ! - Je veux dire, peut-être qu'il y a quelqu'un d'un peu malade, disons quelqu'un qui aime s'inventer qu'il est l'auteur de ces, de ces meurtres, mais ça ne veut pas dire que c'est vrai, il veut vous le faire croire, c'est tout.
- Mais non ! Pour la fille de Demburry, je l'ai lu avant que ce soit dans les journaux, avant, vous comprenez?
- Enfin, Jeanie, vous les connaissez bien tous les quatre, ce n'est pas possible qu'il y ait un tueur parmi eux !
- Alors pourquoi vous trouvez qu'il y a quelque chose d'étrange, pourquoi?
- Je ne sais pas, parfois j'ai l'impression qu'on m'observe, qu'on m'épie, vous voyez ce que je veux dire ? mais je suis très émotive, vous savez, je me méfie de mon imagination ! ª
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Je l'ai regardée bien en face : ´ Vous ne vous souvenez vraiment pas de cette histoire, Sharon? C'est tellement important, je ne comprends pas que vous ayez pu l'oublier ! ª Elle a paru hésiter, a baissé la voix : ´ Je n'aime pas beaucoup penser à ces vacances, parce que c'est tout de suite après que le pauvre Zack... - Zack?
- Chuuut, ne prononcez jamais son nom ici ! - Mais qui est-ce? - Zacharias, leur frère, m'a-t-elle murmuré.
- quoi ? - Oui, leur frère. Il est mort quand il avait dix ans, juste après ces vacances-là. Ma tante a eu un choc terrible ! Il était allé patiner sur le lac qui avait gelé et la glace a cédé sous son poids. quand les autres sont arrivés, il était trop tard... (Elle a regardé sa montre.) Je vais être en retard, il faut que je file ! (On entendait Mme Blint klaxonner.) A tout à l'heure, je ne rentre pas déjeuner, je dois aller à la bibliothèque ! ª
J'en suis restée comme deux ronds de flan ! C'est pire que les lapins, il en sort de partout ! Je comprends maintenant pourquoi la Vieille est à côté
de ses pompes. Et c'est peut-être ça qui l'a rendu cinglé, l'autre zi-goto... L'hypocrite, il m'en avait pas parlé, de ce Zacharias. A croire qu'il avait pas envie qu'on en parle... Stop, je dis n'importe quoi.
Zacharias March... mais oui, Z. M., c'était lui, le petit costume ! Faudra que je me renseigne sur cette histoire, mais le plus urgent pour l'instant, c'est Sharon. Au moins, elle me croit, je le sens. Cette sensation qu'on l'espionne, c'est bizarre comme elle est intuitive. Une brave gosse. Je suis s˚re qu'elle va s'en souvenir. J'en suis s˚re! Et tout sera résolu !
Je n'arrive pas à y croire...
A midi, ils étaient mornes, on voyait que la petite leur manquait, ça fait du bien, une fille, dans cette maison, ça allège l'atmosphère.
Autre chose : j'ai fouillé de nouveau leurs chambres pour voir s'il n'y avait pas les feuilles manquantes. Je n'ai rien trouvé, bien s˚r. Il paraît qu'il y a une histoire comme ça o˘ on cherche une lettre qui est en fait sur la table, exposée aux regards.
Du coup, je vérifie mon journal... s'il écrivait dans mon propre journal...
non, quelle idée absurde. Parfois je me demande o˘ j'ai la tête !
Journal de l'assassin
Alors, espion, Sharon et toi, c'est copains comme cochons? Tu crois que personne ne remarque vos petites messes basses ? Fourre-toi dans ton cr‚ne épais que je suis omniscient. Mais tu ne sais même pas ce que ça veut dire.
De quoi elle te cause, Sharon ? De notre bienheureuse enfance ? De son cher et bien-aimé Zack? Je te dis que je sais tout !
Laisse ton groin loin de Zack. Zack, c'était un saint. Il suait la gentillesse par tous les pores. Toujours prêt à rendre service. Toujours poli. Parfait, quoi. On avait toujours l'air sale et méchant à côté de lui.
Une perle, Zack ! J'ai drôlement pleuré quand il est mort, tu me connais.
La vie est tellement injuste. Tu vois, déjà, il avait failli ne pas naître, oui, il était arrivé en dernier, la sage-femme pensait qu'il serait mort.
Il a eu dix ans de rab, c'est déjà pas mal. Ún si brave petit ª, comme 100
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disait Maman. Un vrai chouchou. Un peu trop curieux, peut-être. Toujours à
me coller au train comme si j'allais faire des bêtises ! Par exemple, ce jour-là avec Sharon, dans la cave, il était planqué à nous regarder. quand je me suis relevé, je l'ai vu. Il me dévisageait avec ses yeux de curé. Un reproche vivant. Et tu sais quoi, Jeanie ? Moi, les reproches, je les préfère morts. Enfin, pauvre, pauvre Zack... Paix à son ‚me! Mais aussi, quelle idée stupide d'aller patiner sur un lac gelé et de se maintenir la tête sous l'eau jusqu'à ce qu'on ne respire plus! Ne dis pas qu'il a eu ce qu'il méritait, Jeanie, montre-toi un peu bonne chrétienne !
Journal de Jeanie
II l'a fait. Il a fait ça! Il a tué son propre frère ! Sharon, va-t'en d'ici, il n'y a aucune pitié en lui, aucune humanité, pas une once. Je divague. Il dit ça pour m'effrayer. C'était s˚rement un accident. S˚rement.
Comment savoir? Je ne peux tout de même pas interroger la Vieille...
C'était certainement de lui qu'il parlait quand il disait ´l'autre espionª.
Le śpectateur provisoireª... La ćinquième roue de la charretteª, c'est le cas de le dire. Mais c'est pour ça que la Vieille ne sort que pour aller au cimetière ! Pour fleurir la tombe de son gamin que l'autre a... On est en plein délire !
SMASH
Journal de l'assassin
quand tu liras ces lignes, Jeanie, il sera trop tard.
Journal de Jeanie
Pas eu le temps de monter lire ce qu'il a pu laisser cet après-midi. Tant pis. Je tombe de sommeil. J'ai bu une verveine avant de monter : ils ont fait une tisane pendant que je débarrassais la salle à manger, et maintenant je dors debout !
Par contre, j'ai une bonne nouvelle, une excellente nouvelle ! Avant de manger, Sharon est venue traîner vers la cuisine. Je suis sortie et elle m'a chuchoté : ´Je crois que je me souviens, ça m'est revenu d'un coup cet après-midi, pendant le cours de maths, le souvenir d'une bagarre, j'étais très méchante, je tapais fort sur quelqu'un, de toutes mes forces, j'étais furieuse, vraiment, quelqu'un qui crie, qui se débat, je vois la porte ouverte de la chaudière, toute rouge, je sens la chaleur, mais je ne vois pas sur qui je tape, c'est très confus, comme dans un rêve, vous voyez, mais je ne sais pas, c'est peut-être mon imagination, on se bagarre souvent quand on est enfant, vous savez!... - Oh, je vous en prie, Sharon, faites un effort ! - On en parlera demain à la montagne, on sera plus tranquilles ! ª Elle a ouvert la bouche comme pour ajouter quelque chose et puis elle s'est ravisée : Ńon, c'est impossible. - quoi donc ? - Rien, on verra demain. ª La Vieille est arri-102
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vée : Álors, les jeunes, on fait des cachotteries ? ª Elle est gaie en ce moment. Tant mieux pour elle. Je suis allée chercher le plat de charcuterie. Vivement le matin, je suis s˚re que je saurai tout !
Ce que j'ai sommeil, le stylo me gliiiisse dees maiiins, c'est amusant, je me sens dans les vapes, rien bu pourtant, juste la tisane, si la tisane vous saoule, maintenant, même pas envie de gin, juste envie de dormir, dormir. Demain faut être en forme, formidablement en forme, au pieu !
C'est grave. C'est très grave. Je vais prévenir la police et sans doute que je ne reviendrai pas ici. Mais je ne peux pas faire autrement. Il est midi, et je suis dans ma chambre. La Vieille bricole dans le jardin. C'est une catastrophe et je ne me l'explique pas.
Peut-être des gens liront ceci un jour, alors il faut que je sois précise.
Je me suis réveillée toute lourde, avec le cr‚ne en charpie, les yeux gonflés, envie de vomir. Je me lève. Je regarde autour de moi, il fait grand jour. Grand jour quand il devrait être 7 heures ! à 7 heures en cette saison, il n'y a pas ce soleil.
Je vais à ma porte : il m'a enfermée, il m'a enfermée ! mais non, la porte s'ouvre. La porte s'ouvre sur la maison calme, très calme, silencieuse, juste le bruit de la radio en bas, je dévale les escaliers, j'arrive comme une folle: ´qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui se passe ?ª La Vieille me regarde avec des yeux ronds, son arrosoir à la main : ´ «a ne va pas, Jeanie ? - O˘ est-ce qu'ils sont? - Vous savez bien qu'ils allaient à la montagne, Jeanie, vous êtes malade ? - Mais je devais y 104
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aller avec eux, vous le saviez ! ª Elle recule, inquiète, je le vois dans ses yeux, l'eau coule de l'arrosoir sur la moquette. ´ Jeanie, je n'y peux rien. - Pourquoi vous ne m'avez pas réveillée, que je hurle, pourquoi? -
Jeanie, voyons, vous aviez laissé ce mot dans la cuisine. .. - quoi ! ?
quoi ? ª
Je m'avance sur elle, avec ma chemise de nuit raccommodée, mes cheveux dans les yeux. Elle heurte la-table. Će mot dans la cuisine... Vous ne vous sentez pas bien, Jeanie ? ª Je cours à la cuisine, il y a un papier sur la table, un papier blanc, je m'arrête, je le regarde.
J'avance. Je tends la main, je vois ma main avancer, c'est étrange, elle est toute blanche. Je prends le morceau de papier, un bout de papier avec deux lignes :
Finalement, je suis trop fatiguée, je préfère dormir, excusez-moi, j'espère que vous vous amuserez bien.
Jeanie.
Deux lignes de mon écriture.
Pas vraiment mon écriture, en fait, mais ça y ressemble. Je pose le papier, je me retourne : Éxcusez-moi ª, dis-je à la Vieille. Je me sens vieille moi aussi, je remonte, je vais dans la chambre... ´quand tu liras ces lignes, il sera trop tard...ª Salaud, salaud, j'ai envie de pleurer, je ne veux pas pleurer, je ne pleurais pas quand mon père me cognait. Je n'ai pas pleuré quand ils m'ont dit que j'en avais pour deux ans. J'ai envie de pleurer, quelle affreuse sensation, je suis tellement fatiguée !
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Le téléphone sonne. J'ai peur. La Vieille décroche. Je n'entends rien. J'ai un noud dans l'estomac. Elle raccroche. Elle m'appelle. Mon Dieu, mon Dieu, je vous en prie.
Sharon a fait une chute. Une chute de deux cents mètres.
Sharon est morte.
Je me suis étendue un moment et maintenant ça va mieux, mais je me sens encore toute molle. Ils ne sont pas revenus, mais ils ne vont pas tarder.
La Vieille se tord les doigts et pleurniche. Elle a d˚ téléphoner à
l'hôpital, pour prévenir les parents de Sharon. Je n'aurais pas voulu être à sa place. C'est une tragédie, il n'y a pas d'autre mot.
Mais je ne permettrai pas que ça continue comme ça. Il n'est plus question que je parte. Sharon était une brave fille, courageuse et intelligente. Je jure que sa mort ne restera pas impunie. Et je n'ai pas l'habitude de mêler les flics à mes affaires. Je réglerai son compte à ce petit porc sans l'aide de personne. Mais définitivement. Dieu me pardonne.
Je me relis et je suis effrayée par cette soif de vengeance et de violence qui me tient. Il faut que je réfléchisse. On sonne, c'est eux. Il y a d'autres voix, ce doit être la police.
Journal de l'assassin
Je l'ai fait. Je l'ai fait ! Elle s'est approchée du vide pour regarder le village en bas. Elle skie mieux que nous, elle avait pris la piste noire, à
travers bois. Le brouillard est venu, merci Petit Jésus, un bon brouillard dense, lourd, on s'est tous perdus, forcément.
Elle, elle s'est arrêtée un moment, après le virage, tout près du vide, elle s'est penchée en avant, pour regarder en bas le beau panorama... Je glissais doucement vers elle, sans bruit, juste le bruit de la neige qui tombait dans le brouillard. C'est un instant merveilleux, le souvenir de cette neige blanche tombant dans le ciel blanc, avec la silhouette rouge de Sharon.
Elle a tourné la tête, elle m'a vu, elle a levé son b‚ton, pour me faire signe, et ses cheveux volaient sous la neige. Elle a souri, elle m'a souri, elle était contente de me voir.
J'ai continué, je sentais mon visage sourire lui aussi, je sentais mes muscles durs autour de ma bouche, le froid sur mes dents, et donc je devais sourire, mais elle a baissé le bras, et puis j'ai vu son visage devenir brusquement pensif, puis, très vite, inquiet, comme frappé de stupeur. Elle a tendu le bras vers moi, pour me repousser, j'ai souri et souri, et ses yeux étaient immenses de peur.
Je suis arrivé droit sur elle à toute allure. Elle a essayé de glisser sur le côté, son b‚ton est parti vers mon visage, je l'ai saisi dans ma main, je l'ai jeté sur le sol, je souriais, Ńon, non ! ª, disait sa voix. Elle a crié : Áu secours, je le savais ! ª Elle a répété : ´ Je le 106
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savais ! ª Son visage tout près du mien... Je l'ai poussée en arrière de tout mon élan, elle a dérapé sur la neige verglacée, ńon, non ! ª, disait la voix, avec sa figure orgueilleuse ! Elle a battu des bras, ses yeux étaient terribles.
J'ai freiné juste au bord du vide, elle, elle s'est envolée, comme un oiseau en anorak, avec un cri très long. Elle a flotté dans le brouillard pendant quelques secondes. Je ne suis pas resté, on ne la voyait plus, elle volait sous la neige, avec ses skis tendus vers le sol, tout en bas. Je suis reparti d'une poussée, j'ai coupé par le bois, et je suis revenu au départ du téléski, je suis remonté, et puis nous nous sommes tous rejoints sur les pistes, et nous avons skié un moment jusqu'à ce que Papa s'inquiète.
Ils l'ont trouvée presque tout de suite, parce que des skieurs de fond étaient passés à côté d'elle. Elle était cassée en plusieurs morceaux. Il paraît que c'était bizarre à voir, ça faisait des angles droits, et c'est Papa qui est allé l'identifier.
Nous, on a attendu Papa au bar. Les gens nous montraient du doigt et nous plaignaient. Nous étions affligés. Mark avait les larmes aux yeux, il a d˚
sortir prendre l'air un moment, Stark faisait craquer ses doigts sans arrêt, Clark a bu un cognac, il était tout blanc, et Jack se rongeait les ongles, les yeux perdus dans le vide.
Papa est revenu, avec la police, un accident, bien s˚r, avec le brouillard elle a raté son virage, pas de balises, piste noire interdite par mauvais temps, elle avait trop confiance en elle, exact, ça ne lui a pas réussi.
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Dans la voiture, personne n'a rien dit. Papa se mordait les lèvres, il conduisait vite et mal. Les gens ont toujours de mauvaises réactions face aux événements imprévus, ils n'ont pas de nerfs. Moi, j'étais calme à
l'intérieur de moi. Je sifflotais dans ma tête pendant que mes yeux étaient occupés à pleurer comme ceux des autres.
…videmment, ici, c'est le vrai folklore! Jeanie a pleuré et Maman aussi.
Les parents de Sharon doivent venir. Elle est à la morgue, o˘ ils vont l'arranger pour l'enterrement.
Et toi, Jeanie, tu n'étais pas là.
Pourquoi tu n'étais pas là? Elle serait toujours vivante, tu sais.
Journal de Jeanie
Police, questions, un regrettable accident... Je n'arrête pas de sangloter maintenant que le choc est passé et les gosses me regardent... La Vieille reste pendue au téléphone, y a plein de gens qui appellent. Le docteur se sert du brandy et fume sans rien faire, moi je chiale. Les flics ont dit que c'était vraiment un stupide accident et puis ils se sont barrés, c'est dimanche !
Je suis montée et j'ai trouvé son papier. (Son ´papierª, comme pour un reporter!) Comme je pleurais, j'ai fait des taches dessus, mais je m'en fous. S'il a pu me droguer, il peut bien faire pire. Je pense que c'était dans la tisane. Et moi, je me méfiais de son 108
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cadeau, du gin, que je suis bête ! Je n'y vois rien à cause de mes larmes, j'écris tout de travers.
Ils ont laissé les skis dans le couloir, il faut que j'aille les ranger au garage, il y a ceux de Sharon aussi.
C'est ma faute, je le sais, et quand je dis son nom, Śharon ª, je pleure deux fois plus. Il faut que j'arrête ou je vais devenir folle. Je vais boire un verre et me coucher, fermer la porte à clé, dormir avec le flingue. La nuit porte conseil. Il faut que je le trouve et que je le tue.
J'ai porté les skis au garage. Je les ai rangés contre le mur du fond. Là
o˘ il y a les vieux habits de jardin. Dans les vieux habits, il y avait un pantalon. Un pantalon à carreaux. Plein de graisse, mais pas de sang. Il a donc menti. Et pendant que je le croyais, il a eu le temps de nettoyer tranquillement le sien. Il me manouvre comme une enfant. Il ment comme il respire. Je dois apprendre à lire entre les lignes.
Les skis de Sharon sont plus petits que les leurs. Je les ai mis un peu à
l'écart. Il y en a un qui est brisé.
On l'enterre après-demain.
Ce matin, c'est sinistre ici. Les gosses traînent dans la maison. Personne ne parle. Cette nuit, j'ai fait des cauchemars. J'ai rêvé qu'on m'étouffait sous un drap. J'ai crié. Je me suis réveillée les cheveux collés de sueur.
Je suis montée voir, mais il n'y a rien d'autre. Pour midi, j'ai fait du bouillon de poulet.
Journal de l'assassin
Par la porte entreb‚illée, j'ai regardé Jeanie faire la cuisine. Je voyais ses mains rouges, son tablier, ses pieds, ses grosses jambes. Je n'ai pas faim.
Nous sommes tous très fatigués. Nous avons besoin de souffler. Les événements de ces derniers temps ont ' été trop rapides. Nous ne sommes pas des machines, n'est-ce pas? J'ai rêvé de Sharon, elle était sous un drap blanc, elle criait. Je lui ai tapé dessus jusqu'à ce qu'elle se taise.
Il ne neige plus. Il fait très sombre alors qu'il est à peine 3 heures.
Après-demain, on enterre Sharon. Nous avons commandé une belle couronne de fleurs rouges et blanches avec, comme inscription : Á notre petite Sharon.ª J'ai h‚te que ce soit l'enterrement. D'abord parce que j'aurai mon beau costume, ensuite parce qu'on défile pour jeter de la terre sur le cercueil et qu'on chante des cantiques. J'adore ça. Les parents de Sharon n'étaient pas d'accord, sa mère voulait une cérémonie juive, le frère de Maman un enterrement catholique, finalement sa mère a d˚ céder... tu vois, même morte, cette fille ne cause que des ennuis.
Je ne sais pas pourquoi je continue à te parler, Jeanie. Par pure bonté
d'‚me, sans doute. Je n'aime pas beaucoup que tu emportes les notes de mon journal: Je te conseille de ne plus refaire ça.
PS : J'ai fixé la date de ta mort.
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SMASH
Journal de Jeanie (magnétophone)
J'ai envie de dégueuler. Hum, hum, si j'ai décidé de parler dans ce magnétophone, c'est que, hum, hum, c'est plus pratique, parce que je n'arrive pas à tenir le stylo. Et puis, les bandes magnétiques, ça s'efface, et puis aussi je veux lui rendre la monnaie de sa pièce et donc il faut que j'apprenne à me servir de cet engin.
Voici mon idée : je vais cacher le magnéto dans la chambre de la Vieille et enregistrer ce qui s'y passera. Peut-être qu'il parlera, ou je sais pas, moi, il rigolera, ou toussera, quelque chose qui le trahira...
Je reviens, je m'excuse, mais j'étais allée boire une petite lampée de réchauffant.
C'est marrant de parler à un appareil, on se sent tout bête. Hou hou, Mister Magnétophone, vous m'entendez? «a me fait rigoler... Allez, hop, au lit. Bonne nuit, saloperie mécanique.
C'est marrant de penser que je suis vivante et que je vais être morte. Me suis farci le cr‚ne de tous ces bouquins pour rien du tout. Me suis acheté
un flingue pour rien du tout. Même pas possible de boire tout son saoul.
Saoule, saoule, j'en ai marre d'être sur mes gardes, garde à vous, petits soldats de la reine, la reine s'en fout, bien au chaud dans son Buckingham Palace elle mange des ortolans. Vieille picoleuse, va! Fixer la date de ma mort, non mais, se croit tout permis, ce morpion! M'en vais lui secouer les puces... tête qui tourne... Dormir.
Journal de l'assassin
Je suis dans la chambre de Maman. Maman est en bas, elle discute avec la police. Jeanie est en bas, elle aussi. Ils en ont pour un moment. La police est là pour-Karen. Ils passent de temps en temps, voir s'il y a du nouveau.
Ils flairent dé-ci dé-là comme de vieux clé-bards, ça les tourmente, tous ces jolis meurtres dans le coin. Mais peuvent pas accuser tout le village, hein, allez, flairez, les clébards, déterrez les vieux os... Tout le monde est occupé : Mark prépare un dossier, Jack nettoie son saxophone, Stark bricole un jeu électronique, Clark fait des haltères. Et Papa étudie un nouvel article.
Surtout, guetter la voix de Jeanie. Tu vois, Jeanie, je m'occupe de toi.
Est-ce que tu me lis encore? Comment savoir? Tu es si discrète...
Tu sais ce que j'aimerais ? J'aimerais ouvrir la porte de ta chambre et te dire : ´ Bonjour, Jeanie, c'est moi. Bonjour, Jeanie, c'est Moi ! ª «a sonnerait bien. Calme. Maîtrisé. Pas un de ces cinglés baveux qu'on voit dans les films. Tu balbutierais : ´ Je ne comprends pas... ª Et puis tu mourrais, ta bouche appuyée à mon... tu mourrais en gémissant comme une chienne en chaleur, ma main serrée sur ta nuque, ça te plairait, hein, ça te plairait, garce, tu me dégo˚tes ! Il faut que j'aille me nettoyer, changer de pantalon. J'ai trop chaud. Est-ce que je suis malade ?
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Non, je ne suis pas malade, je le sais, je me sens bien, je me sens bien dans ma tête. Je n'ai pas de fièvre. Pourquoi tu ne m'as pas tué, Sharon, pourquoi? Tu tenais ma tête dans tes mains et tu la cognais sur le sol, la chaudière ronflait... pourquoi tu ne m'as pas tué ? Et toi, Zack, pourquoi est-ce que tu regardais ! Je n'aime plus écrire dans ce journal, je n'aime plus rien, je suis f‚ché, je suis très f‚ché, je vous déteste !
Journal de Jeanie
Compte rendu de ce mardi :
2 heures: la police est revenue. Je sens qu'ils se doutent de quelque chose. Ils ont demandé si les garçons s'étaient déplacés, ces derniers temps. Ńon ª, a dit la Vieille, la bouche en cour. Moi, spontanée : ´
Mais si, Madame, ils sont allés à Demburry. ª Elle m'a reprise, irritée:
´Mais non, Jeanie, pas à Demburry, ils sont allés chez leur tante à
Scottfield. ª Je n'ai rien ajouté. On est obligé de passer par Demburry pour aller à Scottfield. Le flic a tout noté sur son carnet. Toutes ces notes, tous les jours dans le monde, ça me fout le vertige. Petits g‚teaux, thé, et adios la flicaille.
5 heures: je monte récupérer le magnétophone, pendant qu'ils sont allés chercher le sapin de NoÎl. On peut dire que la mort de Sharon ne leur coupe pas l'appétit. En même temps, j'ai lu les feuilles, très vite, et je les ai replacées dans le désordre, exprès. C'est un début.
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// heures, ce soir: je vais écouter la bande et noter mes impressions. Je règle le son tout doucement. Il faudrait que je m'achète un de ces casques qu'on voit à la télé. Assez rêvé, au boulot.
Compte rendu d'enregistrement :
On entend la porte s'ouvrir. Puis quelqu'un qui marche sur la moquette. qui ouvre la porte du placard, elle grince un petit peu, des bruits très légers, sans doute qu'il touche le manteau...
Ah, voilà... des bruits de papier, il défroisse ses feuilles, bruit de plume, il écrit s˚rement au stylo encre... Il s'arrête, il s'arrête souvent, il doit réfléchir entre les phrases. Il respire de plus en plus fort. Avec les cochonneries qu'il se raconte... Oh, il parle !
Je suis revenue en arrière et je réécoute : sa voix est très rauque, un murmure : ´ Bonjour, Jeanie, c'est moi. ª II le répète deux fois, lentement, et il commence à respirer très fort, avec un grand bruit d'étoffe, qu'est-ce qu'il fabrique? Ah, que je suis bête, bien s˚r, oh là
là, il y va fort ! ´ Garce ! ª II le dit distinctement, pas avec une voix d'enfant, non, une voix de cauchemar qui marmonne : ´ Garce. ª
La voix de l'autre fois, chuintante, torturée, comme un linge tordu qu'on l
‚che brusquement. Maintenant il se calme, il fait craquer ses doigts, il prend une grande respiration, il replie ses papiers, il les range. Bruits de pas rapides, la porte qui se referme. Fin de notre palpitante émission,
´ Meurtres en direct ª.
Ce que je sais maintenant, c'est qu'il a vraiment une voix de fou, pas seulement une voix de fou prise pour
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me faire peur. Il doit donc être dans un état second la plupart du temps.
Un monstre caché sous un jeune homme, avec sa voix horrible, ses désirs horribles, ses projets horribles, un monstre qui a presque fini de bouffer le brave gars d'origine.
Demain à 8 heures, on part pour le cimetière. Le père de Sharon sera là.
(Sa mère est toujours à l'hôpital, elle a une fracture du bassin, elle ne peut pas se déplacer.)
J'ai pris une décision : je vais lui répondre. Il faut que je rentre dans son jeu pour arriver à le dominer. Mon père me disait ça pour le judo : ´
Faut se servir de la force de l'adversaire. Faire semblant de l'épauler pour le déséquilibrer. ª Mais, du judo, il en avait jamais fait.
Journal de l'assassin
Délicieuse balade au cimetière. Neige blanche qui garde la trace du cortège. Beaucoup de fleurs, beaucoup de monde, un si triste accident, les pauvres gens, quelle série noire ! Nous, impeccables, beaux, si corrects, on aurait dit quatre jeunes mariés. Mariés avec la mort. Tous les quatre si forts mais si p‚les, bien droits pendant toute la cérémonie...
Maman était épuisée, nous l'avons soutenue. Papa chantait à pleins poumons.
Il y avait aussi les parents de Karen. Enterrer leur fille ne leur a pas suffi, il faut encore qu'ils viennent enterrer celle des autres ! Et le papa de Sharon dans un
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fauteuil roulant, avec une infirmière qui a d˚ lui faire une piq˚re. Et les deux policiers qui s'occupent de l'affaire Karen. «a ne m'a pas plu, ces deux policiers.
A part ça, tout s'est bien passé. Je sentais les flocons de neige dans mes cheveux. J'aime bien ça. Ils ont amené la boîte avec précaution, du bois clair comme pour Karen, du beau bois blanc pour les vierges...
Nous avons baissé la tête avec compassion et tristesse et le prêtre a récité son bla-bla habituel. Jeanie avait la tête baissée, elle aussi, elle pleurait, bien s˚r, histoire de montrer son gros nez rouge. Tu passes ta vie à pleurer, Jeanie chérie, veux-tu que je te serre bien fort dans mes bras pour te consoler?
Le ciel était tout noir. Il y avait des éclairs. Je
'l n'aime pas trop les éclairs. On aurait dit le soir et I c'était le matin. On aurait dit les nuées dont ils parlent dans la Bible, j'avais envie que ce soit fini. J'ai ramassé de la neige comme les autres et je l'ai jetée dans
| le trou, ça a fait plof, vraiment plof, et c'est tout. Sharon est là-dessous, elle n'en sortira jamais, elle n'aura jamais dix-huit ans, ni vingt, elle sera toujours comme elle était, avec son rire scintillant et ses cheveux noirs, coincée dans la boîte, toute droite, est-ce qu'ils l'ont enterrée avec son anorak rouge?
Ensuite on est partis. On est passés devant la tombe de ce pauvre petit Zack et j'ai vu Maman qui y jetait un
| petit regard triste. Il y avait des fleurs fraîches sur la tombe. J'ai eu envie de les piétiner. ´Fait pas
| chaud ª, a dit Papa. ´ Triste journée ª, a dit Maman. ´Pauvre gosseª, a dit Mark. Ón n'aurait jamais cru
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ça ª, a dit Clark. ´ Vous avez vu son père, le pauvre? ª, a dit Jack. Élle était si gentille ª, a dit Stark.
Journal de Jeanie
quand je suis montée ce soir, pendant qu'ils prenaient l'apéritif, le message était déjà là. J'ai écrit en travers : Tu l'aimais bien, hein, Sharon ? et puis je me suis sauvée. On verra bien.
Je déteste ce pays pourri et ce froid et ce silence. Ce silence, surtout, qui empêche d'entendre les cris. On a l'impression que ça ne sert à rien de se débattre, que, quoi qu'on fasse, on est condamné. C'est marrant, à force de remplir ce cahier, je fais de meilleures phrases. Enfin, j'en ai l'impression. Comme quoi, on aime bien parler de soi.
A l'enterrement, j'ai pleuré. Je sentais mes larmes gelées sur mes joues.
Les quatre garçons étaient silencieux. Hostiles. Je ne sais pas pourquoi, j'ai pensé ça: hostiles. En repartant, nous sommes passés devant une tombe d'enfant, et j'ai vu l'épitaphe, gravée dans le marbre : Á Zacharias March, ravi à l'affection des siens dans sa dixième année, qu'il repose en paix. ª La Vieille s'est crispée en passant devant, elle a porté la main à
son cour. Les garçons sont passés sans même tourner la tête. Est-ce qu'ils le détestaient tous les quatre ?
J'ai h‚te de savoir ce qu'il va faire en voyant que j'ai écrit dans son sacro-saint journal adoré. Et ce n'est pas fini, mon bonhomme !
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Je repense à ces navets. Mystère et boule de gomme, comme disait Papa. Ce soir, j'ai décidé d'aller faire un tour dans la maison. Histoire d'explorer un peu. J'attends qu'ils dorment.
Je suis allée voir dans la panière de linge sale et j'ai trouvé un jean taché. Mais, hier, ils portaient tous un ; jean, le même, bien s˚r, cette marque avec des surpiq˚res comme aiment les jeunes. En fait, des jeans, ils-en ont des tas. Même le docteur en a. Même la Vieille. On dirait une publicité.
Dans cette maison, tout fait publicité. On dirait toujours qu'ils attendent la visite de reporters et que tout doit être propre.
Plus aucun bruit. Je vais sortir. Je prends le flingue et le magnéto au cas o˘...
Je vais regarder les skis de plus près, il y aura peut-être des indices.
Journal de l'assassin
Je suis dans ma chambre. J'entends du bruit dehors. quelqu'un qui marche dans le couloir. Je devine bien qui peut être ce quelqu'un... Une imprudente, très certainement. Mais, rassure-toi, ce n'est pas pour ce soir. Espionne bien, ma fille, profite ! T'as vu la tombe de ton prédécesseur en espionnage, comme ça lui a réussi !
Elle va s˚rement voir au garage.
Je n'aimais pas Sharon. Je n'aime personne. Je n'ai | jamais aimé personne.
Je ne suis pas un faible, tu
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entends ? Ce n'est pas la peine de barbouiller mon journal de messages dégo˚tants. Je t'interdis de le faire, vieille imbécile, grosse vache, tu ne comprends rien à rien!
J'ai soif. Tu espères que je vais te suivre, hein, et que tu pourras me coincer, tu me prends pour un débutant? Je reste là, bien au chaud, pendant que tu perds ton temps à rôder dans la maison.
Est-ce que tu n'as jamais pensé que je pourrais être le Diable?
Journal de Jeanie
Ouf, quelle expédition ! J'ai regardé les skis, ils sont tous éraflés et entaillés, rien à tirer de ça. Pas de peinture rouge qui aurait adhéré à
l'un d'eux. Dommage, on n'est pas dans un roman policier.
En revenant, je suis passée par la bibliothèque, histoire de boire un coup de brandy du docteur. C'est une pièce que je n'aime pas. Sombre. Renfermée.
Avec une odeur de tabac. C'est là que Monsieur travaille.
Je me suis assise à son bureau. Un beau bureau en chêne noir.
Croyez-le ou non, même topo que pour le manteau. Je dois être prédestinée !
(«a, c'est un mot chic que j'ai appris en taule. Michèle disait toujours : Śi j'ai tué mes gosses, c'est que j'étais prédestinée. ª Pauvre Michèle, elle en a encore pour dix ans.)
Je passe ma main sur le bureau, dessus, dessous, SMASH
j'aime bien le bois. J'ouvre le sous-main, je caresse le buvard rosé, o˘
reste l'empreinte de quelques lignes tracées récemment (je me demande si des gens liront ça et trouveront que je raconte bien), je regarde de plus près, j'aime bien lire les empreintes sur les buvards, c'est comme des messages secrets.
Pas été déçue, je peux dire. Juste quelques mots : ćomme ce sera la tienne ª. La fin d'une lettre. La fin -de sa lettre. Il l'a soigneusement séchée avant de la monter là-haut. Cet après-midi pendant qu'on tournait en rond, il est venu ici et il a écrit, tranquillement.
Et, bien s˚r, je ne peux pas me rappeler si j'en ai vu un venir ici.
Ce n'est pas tout. quand j'ai vu ça, j'ai commencé à fouiller tout le bureau. A un moment donné, j'ai entendu un bruit dans l'escalier et j'ai eu peur, j'ai sorti le revolver, puis plus rien.
Je guettais un souffle, une respiration, parce que les marches, ça peut craquer, mais pas respirer. Mais rien. J'ai recommencé à fouiller. J'ai enfoncé la main sous le bureau, jusqu'au coude (j'ai vu ça dans un film sur les agents secrets, ça marche !), j'ai senti quelque chose de dur et de plat. J'ai tiré. C'était une petite brochure. Noire avec le bord des feuilles rouge. Comme un missel. Joli. Elle avait été scotchée sous le bois.
Je l'ai ouverte. Ce n'était pas une brochure. C'était monstrueux.
C'était une suite de croquis. Il y avait le visage d'une petite fille, puis celui d'un petit garçon avec quelque chose de familier, puis ceux d'autres gamines, puis celui de Karen, et celui de Sharon et le mien.
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Avec un sourire fixe. Parfaitement dessinés. Simplement, tous les visages avaient les yeux crevés, crevés vraiment, et, dans les orbites de chacun, on voyait le regard de celui d'en dessous.
Je suis la dernière. Sous mes yeux vides, on a glissé un buvard rouge. J'ai les yeux rouges et je souris. Et, en travers de chacun des visages (une dizaine), il y a l'empreinte d'une main, une empreinte rouge elle aussi, rouge vif, comme une caresse sur la joue, mais en regardant de plus près on voit que ce n'est pas une main, c'est quelque chose de maigre et de griffu, c'est l'empreinte de la mort.
C'est l'empreinte de la mort, posée sur mon visage, personne ne peut avoir une main comme celle-là, une main avec trois longs doigts décharnés, qui essaye de toucher ma bouche.
Brusquement, j'ai su pourquoi le visage du petit garçon m'était familier: c'était le leur! J'ai songé en même temps qu'il n'y avait nulle part de photos d'eux enfants. Sur toutes les photos exposées, ils ont au moins douze ans.
qu'est-ce qui se passe ici? J'ai remis le livre en place avec du ruban adhésif, j'espère que ça tiendra, je tremble encore, le revolver cogne contre ma hanche, quelqu'un ici joue avec les morts et les choses de la mort, quelqu'un qui dans sa démence perd tout visage humain.
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Journal de Jeanie
Je suis montée là-haut dès qu'ils sont partis et j'ai lu. ´... le Diable?ª
C'est comme s'il savait ce que j'allais trouver dans le bureau. Je n'ai jamais cru à ces sornettes, je ne vais pas y croire maintenant. C'est de la poudre aux yeux, voilà ce que c'est, de la poudre aux yeux, et le brandy m'a fait voir des monstres là o˘ il n'y avait que la preuve d'un esprit dérangé.
Il m'a tout simplement entendue me balader dans la maison et il a pensé que je pouvais trouver son ´ missel ª, alors il a écrit ça sur le Diable, pour m'impressionner. Il agit comme les illusionnistes. Toujours à faire autre chose que ce qu'il montre. Distraire mon attention. Distraire mon attention de son visage exposé à ma vue, par des trucs, des vulgaires trucs de cabaret ! Mais le matin j'ai l'esprit clair, monsieur, pas de vapeurs d'alcool, je sais encore raisonner ! ª
Sur son journal j'ai écrit : Pourquoi tu avais peur de Sharon ? Pourquoi est-ce que tu as peur des femmes ? Et j'ai entouré ça d'un gros trait au stylo. qu'il me
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haÔsse. On verra s'il pourra continuer à me sourire à table. Je vais le pousser à se trahir. Le harceler.
Mais si c'était vrai ! Si quelqu'un ici faisait vraiment de la magie noire?
Peut-être qu'il se prend vraiment pour le Diable? Il faut que j'aille au village, il faut que je cherche quelque chose là-dessus. S'il croit qu'il est possédé, il croira peut-être à un exorcisme. Ce que je veux dire, c'est que, si je lui fais croire que je l'exorcise, il redeviendra peut-être lui-même, parce que, bien s˚r, il n'est pas le Diable, c'est impossible.
Je vais demander au docteur de me descendre au village pour les cadeaux de NoÎl.
REVERS
quand elles comprennent, leur affreuse odeur quand elles comprennent, l'affreuse odeur que tu portes en toi et qui n'attend qu'une brèche pour se libérer, passer la chair, se répandre, l'affreuse odeur qu'on enferme dans les boîtes, au fond des trous, pour qu'on puisse continuer à respirer, nous, les vivants. J'ai mal, j'ai mal, je ne veux pas que tu existes, je ne veux pas jouer avec toi, je ne veux pas jouer avec toi !
Rien ne m'empêchera de recommencer. Encore et encore. Tant que je voudrai.
Je te dirai quand. Je te dirai o˘. Et tu ne pourras rien faire. Parce que je suis le Maître.
Journal de l'assassin
Elle est au village. Tu es au village. Tu fouilles. Tu cherches. Tu renifles. Rien. Tu ne trouveras rien. Je suis hors d'atteinte. Je sais que tu as regardé le Livre. Tu as osé le regarder. Comme tu as profané mon petit journal chéri... Impie! Blasphématrice! Tu accumules les sacrilèges !
Je suis le Maître ici, tu ne l'as pas encore compris? le Maître! Sharon non plus ne l'avait pas compris. Pauvre Sharon... Je suis le Maître et vous êtes mes jouets. Et tu oses me regarder en face quand tous se prosternent devant moi ? Le monde tremble sur ses fondations.
J'ai d˚ déchirer les feuilles que tu avais souillées, elles étaient devenues laides, elles puaient, elles puaient, tu entends? elles puaient la peur, l'odeur des autres
Jeanie
Au lieu de parler de toi, tu ne pourrais pas continuer à raconter la vie de votre famille ? C'est plus intéressant. L'enterrement de ton frère, par exemple, ça a d˚ être un grand moment...
Journal de l'assassin
Encore ces saletés sur mes feuilles... qu'est-ce qui te prend, tu deviens folle ? qu'est-ce que tu essayes de faire? Tu veux m'énerver, me mettre en colère, me pousser à me dévoiler parce que je serai en colère... tu me crois stupide ? Tu crois peut-être, chère Jeanie au 124
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cour pur, que je vais débarquer à table en criant : ´ Mais enfin, Jeanie, pourquoi continuez-vous à souiller mon journal intime ? ª
Tu rêves, Jeanie... Tu crois que parce que je m'emporte, ajuste titre, je ne sais pas me dominer? Tu crois que tu vas m'énerver en me rebattant les oreilles avec cette demi-portion de Zack ? Tu as des jugements h‚tifs.
Regarde comme je suis calme. Comme je te devine... Depuis le début, je te devine. Je t'ai même permis de trouver le Livre. Je savais que tu serais contente de le trouver. Et puis, ça t'occupe.
Essaye donc un peu de voir derrière les choses, quelquefois... Oh! et puis j'abandonne, tu n'es qu'une pauvre créature après tout, et je ne peux rien pour toi !
Journal de Jeanie
Comme quoi le dialogue l'intéresse plus que ses salades habituelles. Tu penses ! dix-huit ans sans pouvoir parler à personne du merveilleux dingue qu'il y a en lui ! S'il ne m'avait pas, il devrait m'inventer! c'est d'ailleurs ce qu'il a fait avec sa saleté de journal, inventer quelque chose ou quelqu'un à qui parler...
Au village, hier, j'ai acheté un bouquin sur la sorcellerie et un autre sur les exorcismes. C'est marrant que dans une petite ville comme ici il y ait une clientèle pour ça... ´J'ai des clients réguliersª, m'a dit le type d'un air mystérieux.
J'ai potassé tout ça : formules incantatoires, posses-126
REVERS
sions, patati patata, je me sens pousser des pattes de bouc!