On a laissé l'‚me ricanante du Ćouturier de la Mort ª qui errait dans les limbes. Celui qui aimait tant découper ses victimes et les recoudre en mélangeant bras, jambes et têtes a été éliminé par le gardien de la paix Marcel Blanc et ses inénarrables collègues. Marcel y a perdu son épouse mais il a trouvé consolation auprès de la bien jolie Nadja et de ses enfants. Cette douceur de vivre ne l'empêche pas d'avoir l'oeil. Et voici justement qu'un autre tueur en série se met à commettre des crimes particulièrement étranges. Il laisse derrière lui des corps entièrement éviscérés. Une nouvelle affaire qui met en émoi le commissariat, y compris la belle Lola, qui ignore que le fameux ćouturier ª fou a élu domicile dans son corps de rêve. La pauvre se sent bizarre depuis quelque temps. Du genre agressif. quant au tueur amateur d'intestins grêles, il court toujours, fort occupé entre les morceaux d'estomac cachés dans son frigo, les clous rouilles qu'il s'enfonce dans le ventre et son métier de pianiste de jazz. Après le couturier, Papa Ouvre-Boîte : décidément, Brigitte Aubert sait varier les plaisirs dans sa série gore, sang pour sang.
Née à Cannes en 1956, Brigitte Aubert n'est pas une novice dans l'art subtil de faire frémir. Elle a publié de nombreux romans dans la collection ª Seuil Policiers ª, parmi lesquels La Mort des bois (1996) qui a obtenu le grand prix de Littérature policière. Ses Uvres sont traduits dans une quinzaine de pays.
MORTELLE RIVIERAi
Brigitte Aubert
DESCENTES D'ORGANES
ROMAN
…ditions du Seuil
Rames battant les vagues
Cette nuit me glace les tripes
Larmes
Bashô, in Le Livre du HaÔku
TEXTE INT…GRAL
ISBN 2-02-033818-1 © …ditions du Seuil, avril 2001
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Le vent soufflait de la mer et les crêtes écumantes des vagues se fracassaient contre les blocs rocheux de la digue.
L'agent de police Marcel Blanc gardait les yeux rivés sur le phare, insensible au sable et à la poussière qui voletaient, trop sensible au corps brisé qui gisait sur la jetée en ciment.
Le véliplanchiste grelottant qui avait repéré le noyé et les deux hommes des secours en mer qui avaient repêché le corps buvaient du café chaud au milieu d'une flaque d'eau froide.
Un des pompiers brandit la Thermos en direction de Marcel qui refusa d'un signe de tête.
Il avait bu du café toute la matinée, pour se réveiller. Il était rempli de café des chevilles à la glotte.
Les gosses avaient fait du ramdam toute la nuit. Sylvie d'abord, avec le coup du ´ y a un monstre sous le lit ª, puis, deux heures plus tard, Momo qui avait rêvé du loup, et pour finir, vers 5 heures, Frank qui avait très mal au ventre, ´ je t'jure papa, je pourrai pas aller à l'école ª.
Nadja et lui s'étaient levés à tour de rôle, puis, à 7 heures, Nadja était partie : elle travaillait à la crèche
DESCENTES D'ORGANES
municipale, gr‚ce à l'intervention de Jean-Jean, le chef bien-haÔ de Marcel.
Marcel, lui, avait déposé la marmaille à l'école, les yeux gonflés de sommeil, la tête comme une pastèque, avant de venir se planter à son poste, près de la mairie.
Le festival venait de se terminer, laissant tout le monde sur les rotules.
Sur l'esplanade du Vieux Port, des ouvriers démontaient sans se presser les tentes en plastique blanc qui avaient abrité les stands GDF. Poussé par cette curiosité qui entraîne irrésistiblement un bipède m‚le vers tout congénère utilisant un outil, Marcel s'était approché.
Les ouvriers étaient bavards et avaient du café.
Vers 11 heures, alors que Marcel louchait sur sa montre, la Swatch avec bracelet en métal argenté que Nadja lui avait offerte pour son anniversaire, l'ambulance des pompiers était passée devant lui, gyrophare allumé. Elle avait ralenti et, par la vitre ouverte, Boris, un grand brun que Marcel connaissait, lui avait lancé : Ún noyé, près du phare. On t'emmène ? ª Marcel avait suivi le mouvement.
Sur place, un pépère à casquette les attendait, bedaine tendue sous un tricot rayé qu'il avait d˚ acheter en 1936.
- Vous pressez surtout pas, les gars ! leur avait-il crié. Robert est là, il vous le surveille.
Marcel avait machinalement cherché ledit Robert avant de comprendre que le vieux parlait de lui-même. Puis Robert s'était mis à faire de grands moulinets avec sa canne en direction du Bar de la Marine, de l'autre côté
de la rue.
- Oh ! Josette, bouge ! Y a un noyé ! Y a un noyé, je t'dis !
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DESCENTES D'ORGANES
…mergeant du bar sombre et étroit, une femme ‚gée, permanente orange, jupe en cuir rouge et maquillage de combat violet, son petit rosé du matin à la main, avait entrepris de traverser.
Le noyé reposait en tas sur le ciment gris.
Il était nu, à plat ventre, la peau brune marbrée de bleu, avec de longs cheveux noirs frisés étalés en corolle, que le vent faisait voleter. Jeune, mince et musclé.
Le véliplanchiste expliquait qu'il avait aperçu le corps flottant entre deux eaux. Boris secouait la tête en prenant des notes dans un carnet à
spirale.
-qu'est-ce qu'y pouvait bien foutre à s'baigner, en plein hiver, c't'andouille ? grogna Robert, nonobstant qu'on était fin mai. Té, faut toujours qu'y ait des cons qui se croient plus malins que les autres !
- Oh, ce Robert, faut toujours qu'y critique ! lança Josette à la cantonade. ¿ part la belote contrée, le sport y connaît pas, con !
Boris et son collègue retournèrent le corps. Le mort portait la barbe, une courte barbe noire et frisée. Des spumosités s'échappaient de ses lèvres entrouvertes et il n'avait plus d'yeux. Juste deux trous noir‚tres et suintants. ´ Les mouettes ª, se dit Marcel en détournant le regard. Y avait pas plus goinfre que les mouettes.
-Il a pas d˚ rester très longtemps dans l'eau, fit remarquer Boris. Il a encore tous ses doigts.
- Malheur ! cria soudain Josette en étreignant sa permanente. Ils vous l'ont vidé comme un poisson !
Une profonde incision, d'o˘ suintaient de l'eau de mer mousseuse et des algues verd‚tres, courait du sternum à l'aine du noyé. Le deuxième pompier, un petit roux plein d'acné, se pencha et écarta délicatement les bords de la plaie.
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DESCENTES D'ORGANES
- C'est vrai, y a plus rien dedans !
Les mouettes avaient beau être voraces, elles n'étaient pas capables d'éventrer un homme.
Marcel contacta le commissariat.
Maintenant tout le monde attendait, sous le soleil venteux. Josette et Robert avaient retraversé la rue pour se réconforter d'un verre ou quatre à
l'ombre précaire d'un parasol bleu et blanc que le vent menaçait d'arracher.
Les pompiers étaient repartis : un suicide à la gare. Le véliplanchiste téléphonait à sa femme avec son portable waterproof pour expliquer qu'il serait en retard. Les gars du poste de sécurité avaient regagné leur qG au bout de la digue : les jours de grand vent, ils étaient en alerte toute la journée.
Marcel scrutait l'horizon, debout aux pieds du cadavre qu'on avait sommairement entouré de barrières métalliques derrière lesquelles, malgré
le mistral, s'agglutinaient les badauds.
La poussière lui rentrait dans les yeux, il avait l'impression que ses cheveux se remplissaient de sable. La mer démontée frappait la digue en gerbes assourdissantes dont les embruns l'aspergeaient. Un berger allemand à l'air sournois leva la patte et pissa contre la barrière, l'éclaboussant.
Il fit un saut en arrière et faillit tomber sur le corps, pour le plus grand plaisir de la foule et du chien qui émit un bref jappement.
- Bravo, Blanc, toujours en forme ! lança la voix acerbe de Jean-Jean à cet instant précis.
Marcel tourna un regard neutre vers son chef. Lui aussi aboyait plus qu'il ne mordait et depuis qu'il y avait les deux nouveaux, il en rajoutait un max.
Ils étaient là, justement, dans son sillage. Les lieutenants Laurent Merrieux et Lola Tinarelli. Le Merrieux
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venait de Paris, il faisait un stage dans le Midi. La trentaine, de taille moyenne, lunettes rondes, chevelure ch‚tain qui commençait à se dégarnir, dents propres, costume anthracite, chemise en lin. On aurait dit un directeur de banque ou un trader. La Lola, elle, venait d'être mutée de Marseille. Trente ans aussi, un mètre soixante-dix, poitrine opulente, joli visage, yeux verts, longs cheveux blonds, col roulé en coton et jupe en viscose beige. Un clone de Claudia Schiffer égaré chez les keufs. Aux regards éloquents que lui coulait le capitaine Jeanneaux, dit Jean-Jean, on voyait qu'il envisageait d'en faire son quatre-heures dans les plus brefs délais.
- Alors ? reprit celui-ci en se plantant devant le noyé éventré, mains sur les hanches.
Il portait son sweater saumon qui mettait en valeur son ventre plat et son teint h‚lé été comme hiver.
Marcel fit un bref résumé de la situation. On réin-terrogea le véliplanchiste qui commençait à en avoir sa claque.
-Putain, si j'avais su, j'aurais fermé ma gueule ! Vous savez que c'est mon jour de congé ? que je dois emmener ma gamine au ciné à 2 heures ?
- Vous allez voir le Disney ? Mon fils l'a adoré, lui dit Marcel, affable.
- Blanc ! jeta Jean-Jean. Bon, vous pouvez y aller, reprit-il à l'adresse du véliplanchiste. On vous appellera si nécessaire.
- Nécessaire de quoi ? Je l'avais jamais vu, ce type ! grommela le véliplanchiste en traînant son matériel jusqu'à son 4x4.
-Aucun élément qui puisse servir à l'identification du défunt ? demanda Merrieux en se penchant pour observer le corps de plus près.
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DESCENTES D'ORGANES
- que dalle ! répliqua Marcel. Il était nu, comme ça. Merrieux émit un ´
tss tss ª qui pouvait aussi bien
signifier ´ ça alors ! ª que ´ je vous trouve un peu familier, mon vieux ª.
Il se pencha sur la blessure, à la toucher, et se recula aussitôt. Le mort sentait indiscutablement le poisson décongelé oublié sur l'évier.
- qu'est-ce que vous pensez de l'incision, capitaine ? demanda-t-il en absorbant une revivifiante bouffée d'air marin pleine de sable.
- Heu ? sursauta Jean-Jean qui se demandait si Lola portait un string, vu qu'on ne voyait pas de marques de slip sous sa jupe moulante. L'incision ?
Vraiment moche, hein ?
Merrieux lui coula un regard en biais.
- Les organes internes ont disparu, fit-il observer.
- Les poissons, l‚cha Jean-Jean. Ils ont pu s'engouffrer par la blessure et lui becqueter les entrailles. L'autopsie nous le dira.
Le break de l'Identité judiciaire s'immobilisa près d'eux et Rinaldi, un petit gros toujours de bonne humeur, en descendit, les bras chargés d'appareils de mesure.
- Pas trop tôt ! grogna Jeanneaux en louchant sur sa montre.
- Plus de pile dans la clé ! lança Rinaldi.
- Comment ça ?
-Technologie vingt et unième siècle. Si vous avez plus de pile dans votre clé pour ouvrir les portières, savez clic clic, et ben la bagnole démarre pas. Marrant, hein ? conclut-il pendant que ses trois collaborateurs installaient leur matériel sophistiqué autour du corps. C'est la scène de crime ? ajouta-t-il en enfilant ses gants.
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DESCENTES D'ORGANES
-Non, on l'a repêché à cinq cents mètres au large, au droit de l'îlot Saint-Ferréol.
- Dommage. On va pas pouvoir en tirer grand-chose.
- Pas de tatouage ? s'enquit Lola, pas de message indélébile planqué sous la quatrième côte droite ? S'cusez-moi, je plaisante.
Rinaldi lui sourit poliment puis se mit à saupoudrer le corps en fredonnant, sa manière à lui de se concentrer. Merrieux se tourna vers Jeanneaux.
- Vous avez des rivalités entre les bandes des cités, ici?
- «a se castagne un peu, rien de sérieux. Faut dire qu'on est pas très fournis, côté cités.
- Avant-hier, on a eu un affrontement entre Nike et Adidas, mais le rottweiller d'Adidas était plus costaud que le pitbull de Nike, ils ont fini par foutre le camp, expliqua Marcel.
Silence.
- Blanc, quand on aura besoin de vos commentaires, on vous sonnera, OK ?
laissa tomber Jean-Jean.
Marcel opina en rongeant sa moustache. Ce salaud pouvait frimer devant les nouveaux, il avait été bien content l'année passée de pouvoir coincer le Couturier de la Mort gr‚ce à lui, Marcel.
L'image de Madeleine, sa future ex-femme, assassinée par le Couturier, s'infiltra dans son esprit et il secoua la tête pour l'en chasser. Le visage exsangue de Madeleine, cousu à côté de celui du vieux Georges, hantait encore ses nuits, lui donnant des nausées qu'il soignait à coups de bicarbonate de soude.
Il s'obligea à revenir au corps étendu à leurs pieds. Le sexe reposait sur la cuisse, un long sexe circoncis. Il se sentit soudain gêné par la présence de Lola, qui
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DESCENTES D'ORGANES
voyait la pauvre nudité du mort. Les femmes étaient si sensibles.
Waouh ! L'engin ! se disait l'‚me sensible. Elle frissonna brusquement sans comprendre pourquoi. Elle se sentait bizarre depuis quelque temps. Comme s'il y avait quelque chose perché sur son épaule. Une présence hostile.
Tout à l'heure, c'est tout juste si elle n'avait pas eu envie d'être un mec. Un grand balèze avec un énorme pénis. Et de coller son poing dans la figure satisfaite de son chef. Elle qui avait toujours été si douce. ´
Ridicule, se dit-elle, surmenage, tension nerveuse. ª
- «a va, Lola ? lui demanda Jean-Jean, son noir regard d'acier débordant de convoitise tel celui d'un chien devant un beau jambon.
-Très bien, merci, lui renvoya-t-elle. ¿ Marseille, on a l'habitude des noyés, vous savez.
Jean-Jean hocha la tête. Cette fille avait un postérieur de rêve et un regard d'enfer.
Il ne savait pas à quel point il était proche de la vérité. En effet, par la suite d'un de ces tours de passe-passe dont le destin est friand, la belle et nonchalante Lola abritait bel et bien à son insu une entité aussi cruelle que sanguinaire, condamnée pour ses péchés à rester sur Terre du côté des forces de l'ordre. Et ladite entité, pour l'heure, n'était rien moins que contente.
Enfoiré de Jeanneaux, regardez-le frimer. Putain, s'il savait la vérité !
S'il savait que, bien au chaud dans la belle Lola, il y a moi ! Oui, Moi, le grand, l'unique, le plus beau des tueurs en série ! Le chéri de ces dames, prisonnier de cette poupée gonflable ! Conscient, mais impuissant.
Un vrai calvaire : enfermé dans un corps
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de race inférieure uniquement programmé pour faire respecter la Loi !
Moi, un tueur de la trempe des Hannibal Lecter, moi le Couturier de la Mort, traîtreusement abattu par ce vieux débris de lieutenant Costello, condamné à devenir le passager clandestin d'une fliquesse ! C'est trop injuste ! Et impossible d'être mauvais, impossible ! Chaque fois que j'essaie, c 'est la big censure céleste. Et je m'entends gnagnatiser, un pur cauchemar. Oh putain ! sortir mon flingue et les buter, tous, là, faire gicler leur sang vérole. Et ben non, impossible, j'peux pas, j'ordonne à sa putain de main d'y aller et elle obéit pas. Comme si elle était programmée.
Programmée pour aider les moutards à traverser dans les clous ! La honte !
Lola se frotta les tempes d'un mouvement vif : effacer ce bourdonnement, se concentrer sur les faits.
Inconscient de ce drame ´ métempsychicosique ª, l'OPJ Merrieux scrutait le corps par-dessus l'épaule des techniciens.
-Pas d'alliance, pas de bijoux...
- Il a les bras très bruns, fît observer Marcel.
-Je vous fais remarquer qu'il est naturellement bronzé, Blanc.
-Même... On dirait qu'il portait souvent un débardeur.
- Et alors ? s'étonna Merrieux.
C'est long, ça se traîne ! J'comprends pourquoi la délinquance augmente !
-Ben, il a pas l'air d'un ouvrier. Ses cheveux, ses mains... Et puis il a les jambes très brunes aussi, à mi-cuisses. Ouais, un short et un débardeur, je dirais. Et son cou est bronzé, aussi.
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I
DESCENTES D'ORGANES
- qu'est-ce que vous en déduisez ? soupira Lola en se disant qu'il devrait se raser la moustache, ça lui donnerait l'air moins neuneu.
- Vu qu'il a les cheveux longs, j'en déduis qu'il les attachait en queue de cheval, répondit Marcel avec le sérieux qu'il mettait à dresser un procès-verbal.
Merrieux se redressa.
- Short, débardeur, queue de cheval... «a vous évoque quelque chose de particulier, capitaine ?
- La bande de pédés près des vieux blockhaus, répondit Jean-Jean en fixant Marcel d'un regard peu amène.
Merrieux fit ´ tss tss ª. Lola souffla sur ses ongles impeccablement vernis.
- 'scusez-moi, mais on ne pourrait pas finir la discussion au bureau ? Le temps que le légiste s'en occupe ? susurra-t-elle de son adorable bouche aux lèvres pulpeuses.
- Il faut toujours s'imprégner de l'ambiance des lieux du crime, mon petit, laissa tomber Jean-Jean en posant une main protectrice sur sa douce épaule.
- Ben, on sait même pas o˘ il a été commis, le crime, lui renvoya la douce épaule en s'écartant de la grande main poilue. Et en plus, avec ce mistral, tous les indices ont d˚ s'envoler.
- Il est vrai que nous disposons de très peu d'éléments, approuva doctement Merrieux en essuyant ses lunettes mouillées d'embruns. L'absence de certitude quant au lieu de la scène du crime pose problème. Tout ce qu'on a, c'est un corps nu, ouvert de la poitrine à l'aine et vidé de ses organes...
- C'est peut-être une nouvelle forme de sport, ricana Jean-Jean. La pêche au beur.
Personne ne rit.
DESCENTES D'ORGANES
- Rinaldi, vous m'appelez dès que vous avez fini. On lève le camp, ajouta-t-il, morose.
´ Parlez d'une équipe ! Un binoclard prétentieux et une coincée du cul.
Plus l'inévitable Marcel Blanc, le Monsieur Propre de la police locale. Et ce noyé qui sentait la sardine et les emmerdes. Le vrai meurtre avec vraie enquête. En espérant que ce ne soit pas le début d'une série, comme l'année passée. Après tout, c'était peut-être un suicide. Un samouraÔ tunisien qui se fait hara-kiri avant de se foutre à l'eau. Et pourquoi pas ? ª
- Parce que, conclut le légiste en reniflant (il se cho-pait toujours des rhumes avec cette saleté de clim'), parce^que ce type a vraiment été vidé
comme un poisson. …ventré avec un objet tranchant d'au moins vingt centimètres de long et puis méthodiquement étripé et éviscéré : foie, vésicule, cour, appendice, intestins ; même les reins ont disparu.
- «a peut pas être les poissons ? s'entêta Jean-Jean qui n'avait aucune envie de démarrer une enquête épuisante alors qu'on sortait à peine de l'hystérie festivalière.
- Non, mon vieux, je suis formol, heu formel, insista Doc 51 en éructant un vieux souvenir de pastis. Cachous ? proposa-t-il à la ronde.
Refus général.
- De plus, reprit-il après s'être envoyé une poignée de réglisses, de plus les suicidés se ligotent rarement les poignets. Regardez, malgré le séjour en mer, on voit encore les ecchymoses. On l'a attaché, et attaché sacrement serré, même.
On avait sorti le corps de la chambre hyperbare. Il était allongé sur la table d'autopsie, recouvert jusqu'à l'aine d'un drap blanc. On lui avait fermé les yeux. Un
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DESCENTES D'ORGANES
rictus découvrait ses dents, blanches et soignées. Le Doc avait trouvé
trace d'un gel capillaire dans les cheveux bouclés, bien entretenus. Un mort soigné, propre sur lui. En pleine santé.
Laurent Merrieux, plutôt p‚le, fixait l'homme évidé comme si le nom de l'assassin avait été écrit à l'encre sympathique sur la peau et allait se révéler d'un instant à l'autre. Le capitaine Jeanneaux fixait machinalement les seins de Lola, perdu dans ses pensées, un vague sourire aux lèvres.
Lola Tinarelli fixait ses bottines en cuir noir en rêvant d'en écraser le talon sur le sourire de Jean-Jean et Marcel Blanc se regardait fixement dans le rétro du car de police en se demandant s'il allait raser sa belle moustache rousse, symbole de sa virilité, mais que Nadja trouvait un rien trop beauf, ´ Genre Astérix en uniforme, tu vois. ª
- Pas de traces de blessures aux mains ou aux avant-bras ? s'enquit Lola, sourcils froncés,
-Non. Il ne s'est apparemment pas défendu. Pas de contusions, pas de lésions sur les membres... Aucun signe de bagarre. ¿ vrai dire, ajouta le Doc avec un son bon sourire de Père NoÎl alcoolo, vu les déchirures aux commissures des lèvres, je serais d'avis qu'il a été b‚illonné, ouais, on a d˚ lui fourrer un gros truc dans la bouche, style balle en caoutchouc ou boule de tissu... J'ai fait un prélèvement des muqueuses pour le labo...
- La cause du décès ? soupira Jeanneaux.
- Comment voulez-vous que je le sache ? La lame a pu perforer le foie ou s'enfoncer dans le cour... Tant que nous n'aurons pas récupéré la tripaille, on n'en saura rien.
Jean-Jean distribua ses ordres. ´ Pourvu que ce foutu cadavre ne soit pas le premier d'une longue
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DESCENTES D'ORGANES
série ! ª se répéta-t-il en croisant les doigts derrière son dos musclé.
Le deuxième corps fut repêché six jours plus tard, par un pêcheur qui rentrait à l'aube.
La porte du bureau s'ouvrit sur un Jeanneaux déprimé.
- Alors ? demanda Merrieux en repliant Le Monde diplomatique,
- Même chose, laissa tomber le capitaine en posant L'…quipe. Individu de sexe m‚le, la trentaine, en parfait état. D'origine nord-africaine. Ouvert du sternum à l'aine. Vidé de tous ses organes internes. Ecchymoses aux poignets. Lésions à la commissure des lèvres. Putain, se taper ça au petit déj' ! ajouta-t-il en se massant l'arête du nez. Lola, vous ne voulez pas aller me chercher un peu de café ? J'ai un de ces mal de cr‚ne.
quoi ? Y la prend pour sa bonniche, en plus !
- Bien s˚r. Avec ou sans sucre ?
- Sucre. Deux. Bien remué.
J'hallucine ! Et tu veux pas qu'elle te fasse un petit massage, aussi ?
-J'y vais.
Mais c'est qu'elle y va, cette conne /
-J'aime pas ça, reprit Jean-Jean en regardant l'arrière-train de Lola s'éloigner. Un mort, ça va, mais deux : bonjour les dég‚ts !
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DESCENTES D'ORGANES
Laurent Merrieux lui coula un regard dubitatif. Le capitaine Jeanneaux avait décidément une manière très particulière de s'exprimer. Très second degré. Il ouvrit son iBook personnel, méprisant le minable matériel de base posé sur le bureau bancal qu'on lui avait attribué dans un coin de la pièce.
- J'ai envie de vérifier avec quantico s'ils ont déjà eu ce genre de cas, l
‚cha-t-il avec la simplicité du^rnec qui vous annonce ´ je dîne demain avec Jacques à l'Elysée ª.
Jean- Jean s'arracha à la lecture des résultats du triathlon.
- ques aco ' ´ quantico ª ? quantico, l'école du FBI?
- Oui. Je suis en relation avec un de leurs profileurs. On s'est découvert la même passion pour le chassagne-montrachet 77, ajouta Merrieux avec un sourire amusé.
Jean- Jean eut l'épouvantable vision d'une enquête menée par Internet interposé, avec manipulations interminables de fichiers récalcitrants et longues analyses indigestes à parcourir entre 4 et 6 heures du matin de préférence.
Tout ça pour aboutir à la conclusion qu'un tueur sévissait dans la rade et qu'il était vraiment très méchant.
Il se raccrocha à l'hypothèse du crime rationnel. Un mec jaloux qui tue ses deux amants. Une nana violée qui tue ses deux bourreaux. Un myope qui croit avoir péché deux beaux thons. N'importe quoi sauf un tueur en série. Y en avait marre des tueurs en série. On pouvait plus ouvrir un journal sans tomber sur un tueur en série. Le tueur des petites vieilles. Le tueur des grandes filles. Le tueur des trains de nuit. Le tueur des métros 1 ´ qu'est-ce que c'est ? ª (provençal).
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DESCENTES D'ORGANES
de jour. Le tueur des gamins de moins d'un mètre vingt. A quand le tueur d'enculeurs de mouches, qui rendrait un grand service à l'humanité ? Clic.
- Voilà, je suis connecté.
- Votre café, chef.
- Merci, vous êtes mignonne.
Beurk, l'immonde ! Mais révolte-toi, crétine !
Inconsciente de ces appels à la rébellion, Lola s'assit sur un coin de bureau et se plongea dans la lecture du procès-verbal. Le second corps, lesté par l'eau qui avait empli la cage thoracique ouverte, avait été
remonté par un pêcheur qui relevait ses filets, à b‚bord de l'île Sainte-Marguerite, en même temps qu'un pneu de camion et un banc de sardines. Elle survola le double du rapport tout frais du légiste, tiqua soudain. La langue portait de profondes empreintes de dents. Soit on la lui avait mordue -ce qui était déjà très moche - soit il se l'était lui-même mordue jusqu'au sang. Śous l'effet de la douleur ? se dit-elle avec une vague nausée. Parce que son assassin était en train de le dépecer vivant ? ª Bon sang, mais sur quoi étaient-ils tombés ? Elle reprit sa lecture, essayant de se représenter le déroulement du crime. Un homme nu, entravé, b‚illonné, qu'on ouvre en deux et qu'on étripe. O˘ ? O˘ le tueur avait-il pu s'installer pour donner libre cours à ses fantasmes ? Comment avait-il transporté le corps jusqu'à la mer ? L'absence de lieu du crime était proprement paralysante !
Tout en remplissant son Caddie, celui qui avait les réponses à ces questions se remémorait précisément la scène. L'avant-veille, la barque avait FENDU les flots, se faufilant sous la lune souriante. ¿ ses pieds, l'homme
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DESCENTES D'ORGANES
étendu se tortillait, essayant de défaire ses liens. Mais il était bien ATTACH…. Il secouait la tête, il bavait par-dessus son b‚illon. Il n'avait pas de DIGNIT…. Et en plus, il était SALE ! Dès qu'il avait saisi le COUTEAU-V…RIT… et qu'il avait pratiqué la première incision, du sternum à
l'aine, il s'était FAIT DESSUS, il avait sali toute la barque avec le contenu de ses ENTRAILLES. Alors, il avait d˚ les laver, ces entrailles, les ENLEVER et les laver à l'eau de mer, parce que l'eau de mer, c'est BON
POUR LA SANT…. Comme le vinaigre. Les éponges imbibées de vinaigre. Il lui en avait passé une sur le visage et DANS le ventre. Pour rien. L'imposteur avait décidé de faire le MORT. Il avait attendu, guetté un frémissement, rajouté du vinaigre. Rien. Alors, il l'avait soulevé et fait basculer pardessus le plat-bord. PLOUF ! Vous avez de la visite, les poissons ! Il avait relancé le moteur et était rentré tout doucement, en souriant aux vagues qui s'écartaient gentiment. Mais les vagues avaient beau être gentilles, elles ne pouvaient pas l'aider. Il devait TROUVER tout seul. Et donc recommencer.
´ Bientôt ª, se dit-il en empoignant l'anse du Caddie chargé d'abats.
Maintenant, il était l'heure d'aller nourrir tous ses petits amis.
Toc-toc.
- 'trez !
- Excusez-moi, chef...
Blanc. Étnmerdements en vue ª, se dit Jeanneaux. Merrieux ne leva pas le nez. Lola fronça joliment le sien.
Tiens, le clown de service, le fidèle Marcel, hou hou, Marcel, j't'emmerde !
- Je la connais, la deuxième, énonça Marcel en rendant son sourire à Lola.
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-Pardon?
- La deuxième victime, le mort d'hier, je le connais. Il travaillait au snack libanais.
- quel snack libanais ?
-Le Roi du Chawarma, près du marché. Tenu par un dénommé Rachid Semoun.
-Trafic d'organes ! lança Merrieux, lunettes émergeant de derrière le couvercle rosé de l'iBook. Ils ont eu quatre cas similaires.
- Un instant, Laurent, merci. Vous savez comment il s'appelait ? demanda-t-il à Marcel.
-Heu... Kamel, je crois.
- quand ça sent le racial, ça sent le roussi ! laissa tomber Jean-Jean en massant l'arête fine de son beau nez grec. Merci, Blanc, vous pouvez disposer.
Un peu contrarié d'avoir été si vite expédié, Marcel se retrouva dans le couloir, qui avait besoin d'être repeint. Il se vengea en faisant des grimaces à l'adresse de la porte qui venait de se refermer.
Jean-Jean se tourna vers son stagiaire m‚le.
- Vous disiez, Laurent ?
-Trafic d'organes, répéta Merrieux en fronçant les sourcils. Des types qui prélevaient des organes sur des SDF en vue de greffe. Des SDF non volontaires bien s˚r, précisa-t-il.
-Notre deuxième victime avait apparemment un boulot, objecta Jean-Jean.
- Précaire, fit observer Lola. Mais ça ne ressemble pas à de simples meurtres d'intérêt. Le rituel est trop précis : éviscération totale, corps nus jetés à la mer.
Et en plus, je les aide. C'est terrible, je l'entends parler malgré moi.
Obligé de rester en retrait, spectateur de cette ignominie. Transformé en girl-scout avide
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de B.A. ! Moi qui croyais que la réincarnation consistait à revivre dans un nouveau corps ! Pas à le subir ! C'est de la triche ! Je suis là, comme un parasite, un alien paralytique incapable de faire mouvoir le pantin qu 'il habite ! Oh ! arriver à briser le sortilège et les enculer tous avec le Manurhin de service, aie !
- qu'est-ce qui vous arrive, Lola ?
-Je me suis tordu la cheville, c'est rien. -Faites voir...
- Non, non, ça va ! Pour en revenir à nos deux décès, je pense qu'on ne doit pas négliger l'élément aquatique.
- Vous suggérez qu'on ne les a pas trouvés à la baille par hasard ?
- Hmm hmm. On quitte le deuxième millénaire, l'ère des Poissons, pour entrer dans celle du Verseau.
- Et y a un type que ça contrarierait ? Un type qui tuerait des SDF pour greffer leurs tripes aux poissons ? En vue de créer une nouvelle race de mutants ?
Ouais, ça me botte, un tueur qui veut créer des mutants New Age et ils font tous du tai-chi au fond de l'eau avec des bouquets d'algues dans les branchies. Ouarfouarf! je pensais pas qu 'on se marrait tant chez les keufs !
Ínutile de répondre ª, se dit Lola, en faisant mine de tourner les pages du dossier. Jeanneaux était non seulement vicieux, mais rase-mottes. On s'acheminait vers l'enquête lourdingue à l'ancienne, loupe braquée sur les indices, chiens policiers reniflant des pistes froides, sans même le secours d'une piq˚re d'héroÔne, ricana-t-elle intérieurement, bien que ses propres go˚ts la portent plutôt vers la cocaÔne.
Laurent rompit le silence chargé d'iode :
-Tant qu'on ne saura pas tout sur les victimes, on ne pourra rien déduire de valable sur leur assassin. On
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n'a toujours rien sur l'identité du premier ? s'enquit-il, le nez dans son portable.
- C'est à vous de me le dire ! fulmina soudain Jean-Jean que les divagations de ses adjoints avaient un peu échauffé. O˘ est-ce que vous en êtes ?
Laurent se tourna vers Lola qui se tourna vers la fenêtre conchiée par les pigeons.
-Eh bien, on a fait passer un avis dans la presse, avec sa photo, dit-elle à la vitre sale.
- Super. Heureusement que vous êtes là, laissa tomber Jean-Jean qui en regrettait presque Ramirez, son pachydermique subordonné, tué en service l'an passé.
Ramirez, au moins, essayait de bien faire. Il fit craquer ses doigts, reprit :
- Vous avez fait un petit tour à la cité ?
- La cité ? demanda Merrieux, désarçonné.
-Pas la Cité des Sciences, la cité de la Roubine. Notre réservoir de caÔds à la mie de pain. Et allez voir aussi au marché. Le snack libanais est juste à côté. Nos deux types se connaissaient peut-être.
- Des terroristes ? hasarda Merrieux, déjà prêt à se connecter avec Interpol.
- qui sait, mon petit Merrieux, qui sait ? De dangereux terroristes du marché aux fleurs neutralisés avec l'aide du profileur du FBI. «a ferait bien dans votre C.V. Vous pouvez disposer, merci.
Laurent et Lola se retrouvèrent dehors, maussades. Le vent avait tourné à
l'est, emmenant un fin plafond de nuages gris.
- Putain ! on se croirait à Londres ! leur lança le planton en frissonnant.
Merrieux se demanda pourquoi il disait cela, il faisait presque beau et l'air était tellement doux...
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II rattrapa Lola qui marchait d'un pas vif en direction de la rue piétonne.
C'était vrai qu'elle était ravissante.
-Je croyais que t'allais à la Roubine ? lui jeta la ravissante en m
‚chonnant son chewing-gum.
- Pardon ?
- T'es un mec, c'est toi qui t'y colles, à la banlieue. - On pourrait y aller ensemble.
- Perte de temps. Et je te conseille de laisser ton Mac adoré au bureau.
Ciao.
Elle avait déjà tourné le coin de la rue. Ravissante mais vraiment désagréable. Il revint sur ses pas pour prendre sa voiture au garage et croisa l'agent de police moustachu. Marcel Blanc, c'était ça. Le malheureux, quel nom ridicule.
- Excusez-moi, vous savez o˘ se trouve la cité de la Roubine ?
- Vous avez une carte ?
Ils déplièrent la carte sur le capot et Marcel traça l'itinéraire avec son stylo avant de demander poliment :
- Vous y allez seul ?
- Pourquoi, ça craint ?
- Un peu. Comme on dit chez nous : ´ ¿ la Roubine, fais gaffe à tes roubignolles. ª Y z'aiment pas trop les flics. Et y vous diront rien, même s'ils reconnaissent le gars sur la photo.
Il marqua un temps, reprit :
- Moi, je crois qu'il vivait ici, dans la vieille ville.
- qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
- J'sais pas. L'instinct. Son look, son corps. Je le verrais bien danseur ou un truc comme ça. Un truc branché.
´ L'instinct de l'agent en tenue, ricanait Merrieux en grimpant dans sa 206
vert amande. Voyez-vous ça ! ª
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Marcel le regarda s'éloigner, dubitatif. C'était fou ce que les gens aimaient perdre leur temps.
Resté seul dans son bureau, Jean-Jean maudit pour la centième fois l'absence de Françoise, son ex-fidèle et dévouée secrétaire, victime d'une nuit de noces carabinée. En effet, cette ingrate avait non seulement pris huit jours de congé à la Réunion sous prétexte de mariage avec son gorille de para, mais elle s'était débrouillée pour se faire piquer par une méduse géante et tirer encore trois semaines d'hosto ! Rapatriée en avion sanitaire à Marseille ! Et pas de remplaçante ! On lui avait bien proposé
une gnomesse velue nantie d'un bac + 12 ; il avait préféré rester seul : les affaires étaient calmes. Jusqu'à ce que les noyés se mettent à
pulluler.
Et maintenant, il se retrouvait avec ces deux types assassinés, deux stagiaires mous du bulbe, un Marcel Blanc identique à lui-même, et personne pour nettoyer la machine à café !
De quoi vous donner envie de passer aux Mours ou aux Stups, o˘ on pouvait baiser et sniffer gratos. qu'est-ce qu'il pouvait faire, lui, dans l'exercice de ses fonctions ? Flinguer des suspects qui couraient trop vite ? La seule chose à laquelle il avait droit, c'était les bavures !
Pris d'un accès de rage, il jeta L'…quipe par terre et se mit à le piétiner sauvagement en entonnant le chant de mort des guerriers navajos avant de s'immobiliser sous le regard peu amène du commissaire Martini, debout dans l'encadrement de la porte.
- quand vous aurez fini votre séance de stretching, Jeanneaux, vous viendrez me voir,
Et voilà !
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N'y va pas, à ce snack. qu'est-ce t'en as à foutre ? Tiens, va faire un peu de shopping, plutôt. Allez, prends à droite. Pas à gauche, à droite ! Obéis à la fin ! Y lui ont s˚rement mis une puce dans le cerveau et ils la dirigent à distance de là-haut, ouais, c'est ça ! Elle est téléguidée et sur écoute ! La totale !
Après avoir écarté l'étrange impulsion qu'elle avait eue de filer faire du lèche-vitrines, la première chose qu'aperçut Lola en s'approchant du snack libanais fut le rideau de fer, tiré, puis la pancarte On revient à 18 h.
Bien. Elle s'était précipitée comme la conne qu'elle était et maintenant ?
Hein, maintenant, qu'allait-elle
faireuuu !?
- Tu veux baiser ? susurra une voix veloutée à son oreille droite.
La voix appartenait à un grand brun au regard plein de cils, dont la chemise synthétique largement entrouverte laissait voir un collier doré et un maigre poitrail tapissé de boucles noires.
qu'est-ce qu'y lui veut, çui-là ? On dirait une réclame pour paillasson, y croit qu'y va s' faire une beauté comme nous, 95 D sans silicone ?
-J't' donne l'extase, tu vas voir, susurra le type en lui léchouillant l'oreille gauche.
- Tu vas voir ma main sur ta gueule, débile, jeta-t-elle en portant la main à son sac pour en tirer sa carte de police, qu'au moins elle serve à
quelque chose.
Bing. Le poing du mec s'écrasa sur son nez, l'envoyant dinguer contre le mur sous le regard amusé de trois bambins qui jouaient au ballon. Avant qu'elle ait pu vérifier qu'elle avait bien le nez cassé, le mec 32
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avait saisi le sac et fichu le camp, se perdant dans les ruelles désertes à
cette heure.
Mais c 'est pas possible, elle sait même pas se battre ! Oh là là, faut te mettre à faire des pompes, ma fille, du karaté.
-Putain, madame, y t'a pas ratée ! lança un des gamins, un sympathique attardé coiffé de la non moins sympathique casquette de base-bail.
- Cassez-vous ! leur jeta-t-elle en se redressant, prise de nausées, le sang pissant entre ses doigts.
- Sois polie si t'es pas jolie, con ! jeta un deuxième gamin en lui shootant dans le dos, ce qui la projeta à quatre pattes.
Elle eut peur que le troisième, plus grand, et au lourd faciès de prédélinquant juvénile, ne profite de sa position à découvert pour abuser d'elle en levrette, mais -Dieu soit loué, de temps en temps - la voix ensoleillée de l'agent Blanc retentit à ce moment-là :
- Lola ! Fan de chichourle !
Les gamins s'égaillèrent en lançant de joyeux ćonasse, pouffiasse, t'es dans la mélasse ª. Marcel l'aida à se relever.
- qu'est-ce qui vous est arrivé ?
Cette handicapée a percuté un punching-ball.
- Un type m'a attaquée et volé mon chac, réussit-elle à articuler.
- Mince ! Fallait que ça tombe sur vous ! Par o˘ il est parti ?
- Par là, dans la ruelle !
Marcel s'éloigna au petit trot, sifflet à la bouche, main sur la crosse du pistolet.
Ce que t'es beau quand tu cours, Marcel de mon 33
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cour, on dirait une midinette qui fonce vers son premier rendez-vous. Et l'autre qui flageole !
Sur le point de s'évanouir, Lola s'assit au bord de la fontaine, y trempa son visage meurtri, ses poignets, se mouilla la nuque.
- C'est interdit de se laver dans la fontaine, savez pas lire ? grogna une vieille dame que son chien promenait chaque jour entre 2 et 3. Tous des dégueulasses, ces étrangers !
Elle ne prit pas la peine de répondre, son nez la lançait trop et Marcel qui ne revenait pas...
Marcel flingue par Moquette bouclée ? Bien fait pour lui. Marcel condamné à
se réincarner en violeur-tueur
de flics,
Paf! Ce fut comme si Lola venait de recevoir une grande baffe invisible, et elle se retrouva les quatre fers en l'air dans la fontaine, juste comme Marcel revenait,
haletant.
-Pas trouvé... putain, c'que ça monte ! Vous allez attraper froid en vous baignant là-dedans. J'ai appelé le SAMU, faut quand même mieux vous emmener à l'hosto. ¿ mon avis, il est cassé, votre nez.
¿ moitié noyée, suffoquant et grelottant, Lola se contenta d'acquiescer en attendant l'ambulance, tandis que le monstre enfoui en elle rongeait son frein, impuissant. Le céleste message était clair : ´ l'Enfer, l'Enfer, l'Enfer ! ª
Vers 18 heures, comme Jean-Jean s'apprêtait à quitter le bureau, Lola et Laurent firent leur apparition. La première s'était déguisée en gueule cassée, avec un énorme pansement au milieu de la figure. Le second 34
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arborait un bandeau de pirate sur l'oeil gauche et une chemise blanche à
pois rouges.
- On tourne un épisode que je ne connais pas ? s'enquit Jean-Jean en sentant poindre la bonne migraine des jours totalement merdiques.
-On m'a jeté une pierre, expliqua Merrieux, ça m'a ouvert l'arcade sourcilière, ça saigne beaucoup, conclut-il en désignant sa chemise constellée de taches.
- Et vous, Tinarelli ? Vous avez rencontré une équipe de rugbymen en rut ?
- Non, chuste un type qui m'a frappée pour me voler mon chac, marmonna péniblement Lola.
- Je vois. Avec votre carte, je suppose ? -Et mon arme de cherviche...
- Eh bien, peut-être qu'on va avoir maintenant quelques victimes flinguées par une de nos propres armes... soupira Jean-Jean, doucereux, avant de tonner : Nom de Dieu ! Vous me prenez pour le gendarme de Saint-Tropez ?!
Vous savez qui j'ai vu, moi, cet après-midi ?
Silence dans les rangs.
-Le commissaire Martini. Notre cher supérieur. OK ? ! Et vous savez ce qu'il m'a susurré, notre cher supérieur ? Des tas de mots d'amour en ´ tion ª : adaptation, mutation, dégradation, vous voyez ce que je veux dire ?
Silence obtus.
- Il veut des résultats ! Y se passe rien en ce moment et les gars de la presse n'auront rien de plus pressé que de se jeter sur nos noyés comme des Somaliens sur un grain de riz !
- Tss tss, fît Merrieux.
-Je retourne au chnak, dit Lola, roulant des yeux telle une vierge jetée aux lions, Jean-Jean se sentant presque pousser une crinière.
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- C'est bon laissa-t-il tomber, grand prince. Vous irez demain. Je vous dépose chez vous, ajouta-t-il. Vous n'êtes pas en état de conduire.
- On est venus avec ma voiture, dit Memeux en contemplant ses Weston.
_
- J'avais pensé que vous pourriez scanner le dossier et transmettre les principaux éléments à votre copain de quantico, suggéra Jean-Jean, une main sur le bouton de la porte.
- Ce soir ? . T
_ On n'a pas de temps à perdre, mon petit Laurent Allez, à demain.
En sortant, ils croisèrent le lieutenant Costello.
Lola dévisagea avec curiosité le vieux beau en costard de gangster aux rares cheveux outrageusement teints en noir qui les' saluait de la tête, son recueil favori de Saint-John Perse sous le bras. quel curieux bonhomme !
L'entité dans sa tête, elle, écumait de haine. C était lui, c'était ce vieux débris de Costello qui l'avait expédié ad patres !
" , . .
Lui le reponsable de cet horrible g‚chis, et je ne peux 'même pas M
arracher les couilles, même si j'avais la tenaille en main, impossible par ordre
céleste ! . . . . . T
- Ah Costello ! Tu nous manquais ! lui jeta Jean Jean quasiment sincère, ce vieil abruti lui semblair presque sympathique en regard de la jeune garde.
Costello qui avait pris des congés pour participei aux Dicos d'Or, lui renvoya un morne regard. Le capitaine Jeanneaux était un homme doté d'une
‚me vile dépourvue du moindre sens poétique. Úne permanente érection du matérialisme triomphant ª, ncana-Ml in petto, 36
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- On a du boulot, va voir le petit Merrieux, il t'expliquera, lui dit Jean-Jean en lui tapant sur l'épaule.
Et il disparut, une Lola Tinarelli hagarde et panse-mentée sur ses talons.
Costello se demanda brièvement si la malheureuse s'était cogné la tête contre les murs à l'idée de devoir céder aux ardeurs du capitaine ou s'ils pratiquaient le hard sex, comme il l'avait vu dans un reportage sur la chaîne culturelle. Il n'était pas amateur, il ne fréquentait que des poétesses et, les rares fois o˘ il avait consenti à transformer leurs débats en ébats, il s'était dit que c'était plus fatigant que le vélo et moins satisfaisant pour l'état général.
Il poussa la porte et ne vit qu'un technicien à quatre pattes trifouillant des c‚bles, tandis que Merrieux se demandait qui était ce parrain local qui osait si impudemment franchir la porte d'un bureau de flic.
¿ peine dans sa BMW, une 3loi Compact gris métallisé bichonnée à la peau de chamois tous les week-ends, Jean-Jean actionna quasi simultanément l'air conditionné, le lecteur de CD, les appuie-tête orientables et l'allume-cigare.
Lola, posée sur une fesse, la poignée de la portière lui rentrant dans les côtes, refusa une Marlboro light et fit mine de s'absorber dans la contemplation de la circulation.
Si ce gros dégueulasse pose sa main sur ton genou, colle-lui un pain, tout supérieur qu'il soit. Et porte plainte pour harcèlement sexuel. Non mais !
Si cette allumeuse continuait à respirer fort comme ça, il se la violait dans le parking de l'immeuble ! se dit Jean-Jean en faisant vrombir le moteur. Élle doit
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être br˚lante, un vrai brasero pour réchauffer mes petites mimines. ª
- Vous faites quoi, ce soir ?
Voix enrouée de chat de gouttière en chasse.
-J'attends un coup de fil de ma mère, elle est malade.
-Oh, rien de grave, j'espère ? Je vous aurais bien proposé d'aller manger un morceau...
- Votre femme ne vous attend pas ? Vlan, dans les gencives.
~ Elle dîne chez une de ses copines, mentit-il sans complexes.
- Merci, chest gentil, mais je vais me coucher, répondit-elle, les yeux fixés sur le trottoir luisant.
´ Tu perds rien pour attendre, ma belle, se dit-il en se rangeant devant son immeuble, quand le grand chasseur blanc a choisi une proie, il ne la l
‚che plus. ª
Lola s'engouffra dans le petit studio qu'elle avait trouvé à louer pour trois mille balles sans les charges -´ mais vous avez un petit balcon et c'est calme ª -, avec l'impression d'être une génisse en sursis de sacrifice.
J'te comprends ! Comment on peut supporter ça sans une paire de ciseaux dans son sac à main ?
Elle se débarrassa de ses vêtements sales et se jeta sous la douche qui consentit à l'arroser d'un filet d'eau tiède. ´ Y a pas beaucoup de pression parce que vous êtes au troisième, mais vous avez le vide-ordures sur le palier. ª Un cachet et au lit devant la télé, voilà ce dont elle avait envie, une bonne émission débile à regarder en pleurant.
Jeanneaux redémarra en soupirant. Il était bon pour une soirée télé-famille-ça-suffit-les-filles-et-toi-tu-bois-trop.
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- «a suffit, les gosses ! grogna Marcel en direction de l'escouade de bombardiers qui attaquaient le divan neuf de la Redoute.
- Laisse, ils jouent. Et toi, tu bois trop ! lui lança Nadja en désignant la bouteille de chianti à demi vide.
- Je suis fatigué, l‚cha Marcel.
Nadja lui caressa la joue. Elle s'était longtemps demandé s'ils ne faisaient pas une erreur en s'installant ensemble. Marcel était-il prêt à
vivre avec une Malienne et elle avec un Gallo-Romain ? Comment allaient réagir les gosses ? Ón s'en fout, avait tranché Marcel, on verra bien. ª
Elle avait cependant exigé qu'ils emménagent dans un nouvel appartement.
Pas question de dormir dans le lit de Madeleine, sa femme assassinée. Ils avaient trouvé un trois pièces ancien dans la rue piétonne, près du port.
Troisième étage sans ascenseur. Vue sur une cour intérieure pleine de lauriers-rosés. Assez de soleil pour suspendre les pots de menthe et de coriandre à la fenêtre.
-Zouiiiic ! hurla Momo en exécutant un glissé de tommettes du plus bel effet, aussitôt suivi par Frank et Sylvie, les enfants de Marcel.
Nadja sourit. Ils étaient tellement vivants. Et Momo avait tellement failli être mort... Elle secoua la tête pour chasser les mauvais souvenirs.
Dorénavant, tout irait bien, se dit-elle pendant que Marcel se levait pesamment pour descendre la poubelle.
Ils avaient coupé le chauffage le 15 avril, mais les nuits étaient encore fraîches, et il frissonna dans son tricot de corps en observant machinalement la rue. Deux ados passèrent, radio braillant du rap à
l'épaule. Le
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clodo qui se faisait appeler Jésus dormait sous le porche du supermarché, enroulé dans un sac de couchage crasseux. Passage de mouettes en escadrille, l‚cher de guano. Un chat, yeux en billes de loto, à l'aff˚t des rats du sous-sol de la fromagerie, rasait les murs. Frank le tannait pour avoir un chien. ´ Maman nous l'avait promis ! ª scandait-il, malin. «a l'étonnait de Madeleine, qui avait horreur du désordre. Peut-être le gosse était-il tout simplement malheureux de l'absence de sa mère. Il n'en parlait jamais. Sylvie non plus. Ils n'avaient pas pleuré à l'enterrement.
Ils n'avaient pas haÔ Nadja. Ils avaient tout de suite adopté Momo. Ils faisaient tout semblant d'être normaux, se dit-il, et dedans il devait y avoir plein de gros trous remplis de chagrin. Mais que faire ? Comment leur parler ? Marcel n'était pas du genre bavard. Il remonta, le cour gros.
Jésus se retourna en gémissant dans son sac puant. Il rêvait qu'un homme aux yeux brillants se penchait sur lui, chacun de ses doigts terminés par une lame de rasoir. ´ Petit, petit, petit, disait l'homme aux yeux brillants, viens danser avec Papa Ouvre-Boîte. ª II se réveilla en sursaut, couvert d'une mauvaise sueur, et se rua sur son carton de gros rouge.
Assis au piano, face au mur couvert d'excréments frais, l'homme aux yeux brillants souriait. Il souriait tellement qu'on voyait ses gencives et le sang qui coulait des clous qui y étaient enfoncés.
Ses doigts couraient sur le clavier, ses doigts faisaient jaillir des vagues de notes, aussi rouges et ardentes que la douleur, aussi douces et bleues que la nuit.
Le premier week-end de juin s'annonçait chargé et agréablement chaud. Il y avait déjà pas mal de monde sur les plages et de nombreux baigneurs, bien que l'eau soit encore à 19∞.
Marcel patrouillait le long du bord de mer ouest, en compagnie de Grand Max, l'ancien coéquipier du vieux Georges, lui aussi massacré par le Couturier. L'avantage de Grand Max, c'est qu'il parlait peu. DJ à ses heures de loisir, il manquait toujours de sommeil et b‚illait à longueur de journée.
Marcel ôta sa casquette pour s'essuyer le front, pendant que Grand Max en profitait pour commander un café à une des cabanes à sandwichs dont il connaissait vaguement le patron.
- Oh, pétan, fils ! S˚r que tu l'as attrapée ! lança celui-ci, un petit gros jovial.
- quoi ? fit Max en clignant des paupières.
- Té, la tremblante du poulet ! Alors ça va ?
- Tu parles, on se fait suer un max, lança Max, les yeux mi-clos.
-Tu sais, votre noyé, dans le journal, pas le deuxième, le premier, celui du mistral, il venait souvent ici me prendre un café.
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- Vous auriez pu le dire plus tôt ! aboya Marcel.
- Dire quoi ? Je sais pas son nom ni rien. Mais y courait.
- Il courait ? Il courait quoi ? Les filles ?
- Mais non ! Il courait, il faisait du jogging. Tous les matins, je le voyais passer, putain de flèche le mec !
Marcel sortit son carnet.
- Il courait seul ?
- Ouais. Attends que je me rappelle... Il portait un short noir, souvent, et un débardeur rouge. Ouais, rouge
vif.
- Vers quelle heure ?
- Oh, tôt. 8 heures...
Marcel le pressa de questions, mais le type ne savait rien de plus et, pour se faire pardonner, leur offrit deux cafés supplémentaires.
- Bon, on va interroger les joggers ! décida Marcel, soudain remonté à
bloc.
Il se voyait déjà ramener le nom du type à Jeanneaux.
- quels joggers ? marmonna Grand Max en traînant ses grands pieds.
-N'importe lesquels. Y en a peut-être un qui le connaît.
- Mais il est déjà 10 heures ! objecta Super-Feignasse Max en b‚illant.
-On sait jamais. Allez !
Vingt-deux joggers plus loin, ils tombèrent enfin sur le type, un petit maigre qui préparait le marathon de Paris et qui connaissait …lie.
-…lie?
- Ouais, …lie, …lie je sais pas quoi, Choukroun, un truc comme ça.
- Comment ça s'écrit ?
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- J'en sais rien. On passe pas notre temps à se filer des cartes de visite.
Il courait vite, …lie. Un vrai pro.
- qu'est-ce que vous savez sur lui ? Il travaillait ? Il était français ?
- Ben oui, pourquoi ? Il vendait des trucs dans la rue, je crois. Des bijoux, dans le Suquet.
Marcel triompha intérieurement. Il savait bien que le mec avait le look branché vieille ville.
- Son rêve, c'était de faire le marathon de New York. Pauvre gars, ajouta-t-il en regardant encore une fois la photo prise à la morgue, y peut toujours courir, maintenant !
Marcel revint au pas de course, bousculant Max qui geignait qu'il n'y avait pas le feu et déboula, hors d'haleine et le sourire aux lèvres, dans le bureau de Jeanneaux o˘ régnait une certaine confusion.
- ´ Traité en bloc ª en cinq lettres... marmonnait Costello, stylo pointé
sur ses mots croisés.
- Ch'ai pas le droit d'aller au choleil, expliquait Lola à un Jean-Jean frétillant du week-end.
- quantico penche pour les crimes politico-raciaux, expliquait Merrieux à
ses mocassins bien cirés. Un tueur obsessionnel tendance extrême droite qui s'en prendrait à nos ressortissants islamiques.
- Le premier était s˚rement juif ! cria Marcel qui, emporté par son élan, faillit percuter Jeanneaux,
Tous les regards convergèrent vers lui.
- On l'a quasiment identifié, ajouta-t-il, en reprenant son souffle. …lie, certainement Choukroun. Vendeur ambulant. Coureur de marathon.
- Voyez-vous ça, siffla Jeanneaux en se haussant sur ses talons. Bravo, mon p'tit Blanc, vous êtes pas comme
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vos collègues, vous passez pas votre temps à ré-flé-chir, vous a-gi-ssez !
éructa-t-il soudain. Puis, se tournant vers ses subordonnés : -Vous pouvez cesser de tapoter sur cet ordinateur comme si vous jouiez des castagnettes, Laurent? Merci. Costello, hou hou, Costello ! On arrête de lévi-ter, on se pose ici et maintenant, an 2001, hôtel de police, meurtres à résoudre, voilà, super. Allez-y, Blanc, on est tout ouÔe, et même branchies ! Hein, Lola ?
Putain, tu fais peine ! Tu vois pas que tu lui fais autant envie qu'un vibromasseur en gélatine ! ?
Dans l'après-midi, on avait les renseignements complémentaires : la première victime se nommait effectivement Elle Choukroun, trente et un ans, né à Tunis, vendeur de bijoux ambulant, qui déployait son stand tous les soirs rue Saint-Antoine et logeait dans une ruelle attenante, un sous-sol aménagé. De confession Israélite, d'après la coiffeuse du haut de la rue : il arborait généralement une étoile de David en médaillon, que le tueur avait d˚ lui dérober. On avait retrouvé son corps le mardi 21 mai. La deuxième victime, Kamel Allaoui, trente-deux ans, employé du Roi du Chawarma depuis six mois, pas de famille, vivait seul dans un petit studio au Cannet. Il était allé travailler le samedi comme d'habitude, mais n'était pas revenu le lundi 27, jour o˘ il avait refait surface dans la rade. Le patron, qui ne lisait pas le français et donc pas les journaux, n'avait rien su du drame, mais ne s'était pas inquiété : Kamel parlait tout le temps de retourner chez lui à Agadir, voir sa mère malade.
- Deux célibataires originaires du Maghreb, la trentaine, pas d'antécédents judiciaires, résuma Jean-Jean.
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Des mecs seuls, tranquilles, en bonne santé, qu'on retrouve éventrés à six jours d'intervalle. quelqu'un a une idée ?
- La thèse des meurtres racistes tient toujours, lança Merrieux en tripotant ses nouvelles lunettes à la Bill Gates. L'extrême droite est majoritaire dans ce département, non ? Et nous avons bien un Israélite et un musulman comme victimes.
Regard très noir de Jeanneaux.
- Si je vous suis bien, Merrieux, la prochaine victime pourrait être un homo et la suivante un chirurgien pratiquant des avortements ?
- Je n'ai pas dit ça. Je constate simplement que deux individus appartenant à des catégories soumises à la vindicte des groupuscules néo-nazis ont été
assassinés.
-Moi, je constate le décès d'origine criminelle de deux Méditerranéens, célibataires athlétiques, d'‚ges sensiblement similaires, et arborant leurs attributs capillaires secondaires, fit observer Costello en caressant sa chaîne en or gravée à son nom.
- Tu veux dire barbus, c'est ça ? grogna Jean-Jean. Ouais, deux jeunes mecs barbus, en bonne santé, bronzés... Des barbus barbouzes ?
- Des homochechuels ? suggéra Lola Tinarelli. -D'après le patron du snack, Kamel courait après
tout ce qui portait jupon, objecta Marcel convié au brain-storming.
-Et …lie s'était tapé la vendeuse de la boulangerie, ajouta Grand Max qui avait déjà enfilé ses baskets fluo, ce qui lui donnait une drôle de touche avec son uniforme fripé.
- Il faut établir un cartogramme de leurs similitudes ! lança Merrieux en se penchant sur son iBook.
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Costello jeta un coup d'oil discret vers sa grille inachevée. Depuis la mort de son coéquipier Ramirez, le cour n'y était plus. Il ne rêvait que de la retraite, au sens littéral du terme, puisqu'il avait déjà réservé sa cellule de méditation chez les moines de l'abbaye de Lérins. que lui importait la vaine agitation du siècle ? La vaine agitation de son vulgaire supérieur ?
- Bien, disait le vulgaire supérieur en faisant craquer ses doigts. Je veux savoir si nos deux zèbres se connaissaient. Blanc et Max, vous faites les commerçants. Mer-rieux et Costello, la tournée des bars, etc. Lola, vous restez avec moi, on va éplucher les dossiers et essayer de contacter les familles.
Après-midi main baladeuse, le pied !
Marcel et Max passèrent le reste de la journée à traîner les leurs le long des rues en pente, sans grand résultat. Les deux victimes n'étaient pas des consommateurs effrénés. Kamel se nourrissait au snack et …lie achetait principalement du pain et des fruits. Personne ne les avait vus bavarder ensemble.
Merrieux et Costello eurent un peu plus de succès. Le patron de l'Espadon, un gros vieux avec un nez en trompette présentement collé sur les photos de la morgue, leur déclara que ´ le p'tit juif y v'nait souvent écouter le jazz, le samedi soir, et que l'autre bronzé y v'nait aussi ª.
- Tous les samedis ? voulut savoir Merrieux en refusant un énième pastis, comme il avait refusé les autres.
- Assez souvent, confirma le patron en fourrageant dans son oreille droite.
Tous les groupes de la région y passent ici. J'aime donner leur chance aux jeunes, c'est
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cent francs la soirée avec la conso, c'est une idée de mon fils qu'il est toujours scotché à son saxo...
Démonstration sonore en fond, venant de l'étage. Costello reposa le verre o˘ il venait de tremper les lèvres par politesse. Il ne buvait jamais d'alcool à part un verre de Fernet-Branca à la fin du repas, pour digérer.
- Il nous serait certainement utile d'avoir un entretien avec votre fils, monsieur....
- Mes couilles ! qu'est-ce que vous lui voulez, au gamin ?
- Nonobstant votre propension à proférer des mots orduriers hors de propos, nous souhaiterions simplement lui poser quelques questions. Exécution !
lança Costello en écartant les pans de sa veste, laissant apercevoir son holster.
Le vieux fit la grimace.
- Oh ! Titou ! Viens voir un peu, y a des flics qui veulent te causer...
Le saxo s'interrompit sur un couac. Puis un jeune homme aux longs cheveux blonds tressés rasta fit son apparition, vêtu d'un short délavé et d'un poncho en toile à matelas.
- Ouais ? C'est pour l'amende du scooter ? Je vais la payer !
- Connaissez-vous ces individus ? Merrieux lui collait les photos sous le nez. -Heu... je sais pas. Mais y z'en ont même pas, de scooters.
- Nom et prénom ? demanda Costello en soupirant.
- Titou, heu, Damien Fellegara.
-Monsieur Fellegara, pouvez-vous identifier ces deux personnes ? C'est très important.
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DESCENTES D'ORGANES
- Pourquoi ?
- Ils ont eu un accident, expliqua Merrieux.
- Je lui avais dit qu'elle était pourrie, cette caisse !
- quelle caisse ?
Damien Fellegara fit la grimace.
- Samedi soir, Kamel m'a demandé si je pouvais lui prêter ma vieille R5
pour aller voir Pyrogenium qui passait à Nice le dimanche. Je m'en sers jamais, elle a plus de freins. Il a insisté, il m'a proposé de venir bouffer à l'oil au snack, j'ai dit OK... et je l'ai pas encore revu, je pensais le voir demain soir, y a Doc Combo qui joue à minuit.
- Est-ce qu'…lie Choukroun le connaissait ?
- …lie ? Vous parlez d'…lie-marathon ?
- Oui.
- Y se fréquentaient pas des masses. …lie, y parlait pas beaucoup aux mecs.
Il était hyperbranché nanas.
- quand est-ce que vous l'avez vu pour la dernière fois, …lie ?
Damien fourragea dans ses tresses, perplexe.
-Ben... je dirais le samedi d'avant peut-être, ouais, c'est ça, ce samedi-ci il est pas venu...
…videmment, puisqu'on l'avait retrouvé flottant entre deux eaux le mardi matin, se dit Laurent, tandis que Damien poursuivait :
-Je m'en souviens maintenant, parce que ça m'a étonné vu qu'y avait son groupe préféré, Tajine Pastaga, des Marseillais.
- Et ce samedi-ci, avez-vous vu quelqu'un partir avec Kamel Allaoui ?
demanda Costello.
- J'ai pas fait attention. Y avait beaucoup de monde, Kamel avait un plan drague avec une copine, j'aidais au service, tout ça...
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- Comment il s'appelait, le plan drague ? questionna Merrieux.
Damien hésita. Il avait parlé trop vite. Aucune envie que les keufs aillent interroger Joanna, elle risquait de tout leur cracher rapport à la dope qu'il lui fournissait parfois, à elle et à d'autres, et là, ça sentirait vraiment le roussi. Il se mordit la langue.
-Je sais pas, c'est une fille qui vient parfois, mais je la connais pas vraiment, improvisa-t-il. Il est à l'hosto, Kamel ?
- Il est à la morgue, monsieur Fellegara. En compagnie d'…lie Choukroun, laissa tomber Costello.
- Oh, putain de con !
- Exactement. C'est pourquoi nous serions très heureux d'avoir une conversation avec la dernière personne à l'avoir vu, insista Costello.
Damien détourna le regard.
- Là, vraiment... je sais pas... Et la bagnole ?
- Nous ne savons rien au sujet de ce véhicule. Mais vous allez certainement nous aider à combler les blancs.
Comblé, Blanc se laissa tomber sur le banc, en face de l'agence Air France.
Il avait trop bouffé à midi. Et nouvelles chaussures : pieds en compote.
Max était parti rejoindre ses chères platines. Nadja lui avait demandé
d'acheter du pain en rentrant. Il se remit péniblement debout, juste comme Jean-Mi arrivait prendre son service au bar.
- Oh, Marcel, t'as l'air tout triste !
- Mal aux pieds, laissa tomber Marcel. Et toi, ça va ?
- «a va. Tu viens aux îles, dimanche ?
- Je sais pas. «a dépendra du service. On est un peu bousculés en ce moment.
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- Oh, tu nous refais pas le coup du tueur en série, hein ?! On a assez donné l'année dernière, con ! Putain, chaque fois que j'y pense...
Il s'interrompit, perdu dans leurs macabres souvenirs communs. Marcel remit sa casquette sans répondre.
- Allez, à plus, on s'appelle !
- Ciao !
Il n'y avait plus de pain. ´ Désolée ª, dit la fille avec l'air de dire ´
Fallait venir plus tôt, pauvre pomme ! ª.
Sous le porche du supermarché qui venait de fermer, Jésus, le clodo, tapait maladroitement sur son tam-tam, cheveux flottant au vent, yeux mi-clos, en extase, la pancarte pour mangé SVP à ses pieds. Marcel lui fila la monnaie destinée au pain et sursauta quand on lui tapa sur l'épaule.
-Don't move ! lui hurla un gros Américain en short jaune vif, brandissant son appareil photo. Please, Mister Police, I take photo, OK ?
- Hein ? fit Marcel tandis que Jésus entrouvrait un oil embrumé d'éther.
-Photo. You... lui...
L'Américain mimait en parlant : Marcel jetant la ferraille à Jésus.
- Souvenir ! ajouta-t-il avec un sourire désarmant. -J'ai pas le temps, grogna Marcel en s'éloignant
malgré l'insistance du type qui se voyait déjà prix Pulit-zer. Et j'ai plus d'monnaie !
Il se dégagea d'une secousse et s'engouffra dans son immeuble, claqua la porte d'entrée écaillée au nez de l'impudent touriste. Y se croyait à
Hollywood ou quoi, le mec ? Y croyait qu'on payait Marcel juste pour faire couleur locale, souvenir of France ? Y voulait pas aussi qu'y se colle une baguette sous le bras et que Nadja
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enfile son tchador pour poser en famille ? ´ France, terre d'accueil. ª Non mais !
Dépité, l'Américain prit quelques photos de Jésus qui posait avec complaisance, se grattant la barbe, les doigts de pieds aux ongles en deuil, fourrageant même dans l'entrejambe de son vieux jean pourri en étreignant de l'autre main le goulot de son litre de bière tiédasse. quasi Calcutta, le Jésus. Brusquement, il frissonna et tourna vivement la tête, essayant de distinguer l'ombre au bout de la ruelle. L'ombre qui le regardait, il en était s˚r. Une ombre si froide qu'elle lui gelait les tripes. Mais l'ombre glissa derrière une benne et disparut tandis que l'Américain lui fourrait un billet de vingt francs dans la main, le radin !
Il se remit à taper sur le tam-tam, les yeux à la dérive, sans savoir que l'homme aux yeux brillants l'observait, ses longs ongles griffant doucement le mur souillé d'urine.
quand Papa Ouvre-Boîte va danser Sur ses semelles de nuit feutrée La ville se teinte de rouge
Peut-être que c'était ce clochard, là, oui, peut-être que c'était LUI. Il n'y avait qu'un moyen de le savoir, mais il ne fallait pas se TROMPER. Il s'était déjà trompé trop de fois. Pourtant tous les signes le disaient.
C'était le moment. Il y avait eu les INONDATIONS et les gros ORAGES. La Terre qui se réchauffait, parce qu'iL était descendu à travers l'ozone, et qui TREMBLAIT. Oui, c'était le PASSAGE. L'apocalypse était proche ainsi que le JUGEMENT et IL venait chercher les siens. IL était là, IL était parmi eux. Et lui, Papa Ouvre-Boîte, il devait LE trouver.
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II glissa une main sous son sweater gris impeccable, tourna d'un cran le long clou planté dans son abdomen, faisant craquer les cro˚tes à vif, puis il vérifia les punaises enfoncées tout le long de ses avant-bras. Le sang se mit à couler, petits ruisselets tièdes, imbibant la doublure de coton.
Íls ª avaient beaucoup saigné quand il les avait OUVERTS. Ils avaient beaucoup crié, aussi. Essayé de crier, plutôt, avec la boule de chiffon imbibée d'essence enfoncée dans la bouche. Ils n'avaient eu aucune dignité, allongés au fond du pointu qui dansait sur l'eau calme de la nuit.
Et ils n'arrêtaient pas de s'évanouir malgré les seaux d'eau dont il les arrosait. Des IMPOSTEURS, des simulateurs, voilà ce qu'ils étaient. Il les avait jetés dans la mer PROFONDE. Il avait ramené la barque au port en ramant, moteur coupé, aussi SILENCIEUX qu'un poisson fendant les flots. Il avait rangé le bateau à sa place, remis les clés dans la petite trappe près de la barre. Il aimait bien le bateau. Il y avait passé de bons moments à
pêcher. Il aimait bien pêcher. Tenir les poissons frétillants dans la main.
Les OUVRIR. NETTOYER.
Les hommes, on ne les attrapait pas avec des hameçons, mais avec des PIq
€RES, on plantait l'aiguille dans la jugulaire et on disait Ć'est du cyanure : tu résistes, j'appuie, t'es mort ! ª - le cyanure, tout le monde connaît, même les ANDOUILLES - et hop, on les faisait monter dans la VOITURETTE, offerte par Granny avant son ADIEU-TOUJOURS, et on les conduisait jusqu'au bateau,
pour l'…PREUVE DE V…RIT….
Il reporta son attention sur Jésus. Oui, celui-là, qui tapait sur le tam-tam, celui-là, c'était peut-être enfin
LUI.
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Lola Tinarelli essayait un nouveau blush dans sa petite salle de bains sans fenêtre, inconsciente du passager clandestin tapi au fond de son cerveau.
Elle a vraiment rien d'autre à faire ? Comment elle peut penser à se maquiller avec son gros pif couvert de pansements ? Et je t'essaye le Rimmel caramel et je te barbouille le front de crème à l'artichaut cueilli à la rosée du matin, ce que les femmes peuvent perdre comme temps. D'un autre côté, faut quand même attirer le chaland, et la concurrence est rude, c 'est comme au marché : ´ Regardez ma morue qu 'elle est fraîche ! ª
Tiens,je crois que j'aurais préféré revenir en clebs. Non, on reçoit trop de coups et on peut pas pisser quand on veut. En chat, ouais, en chat de gouttière, la terreur des rats, le fléau des pigeons, l'exterminateur des tarentes !
Elle avait passé un après-midi éprouvant à lire et à relire les diverses dépositions et les rapports du légiste et du labo en essayant d'éviter les mains baladeuses du capitaine. On aurait dit Shiva, ce mec, douze bras à
lui tout seul. Elle avait bien gagné le droit de se détendre un peu. On avait retrouvé d'infimes traces d'essence dans la bouche de Choukroun.
Pollution maritime ? Ou introduction volontaire par le tueur ? ¿ cause de leur séjour dans l'eau, on ne savait même pas s'il mutilait ses victimes ante ou post mortem, ce qui changeait tout ! S'agissait-il d'un tueur désorganisé vivant près de la mer et attaquant sur une impulsion des passants innocents correspondant à ses fantasmes narcisso-sexuels ? Ou d'un criminel hyperméticuleux cherchant des proies à haut risque pour le plaisir du fun ?
Elle reposa le blush, saisit un b‚ton de rouge. Se maquiller l'aidait à se concentrer. Et en plus, elle avait vraiment mauvaise mine.
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Le rouge à lèvres, maintenant, avec la bouche en cul de poule. Tu vas voir que cette petite vicieuse va se faire le Jeanneaux.
Elle se tapota la bouche avec un Kleenex, regarda l'empreinte rouge de ses lèvres. Baiser de sang... Est-ce que le tueur se maquillait avec le sang de ses victimes ? S'en servait pour tracer des signes sur sa peau ? Le sang avait souvent une connotation magique. Tout meurtre rituel avait une connotation magique. Et, à l'évidence, ces deux meurtres participaient d'un rituel très précis. que tu peux pas saisir, ma poule. Y a que moi qui pourrais le comprendre, ce type. Une ‚me-frère cachée dans la ville. Tu te demandes ce qui le pousse à agir de la sorte. La question bateau à dix balles. Comprennent rien au go˚t de tuer, les gens. Moi, ce que je me demande, c'est pourquoi y les ouvre et y les vide comme ça ? Est-ce que c
'estpour leur bouffer les tripes ? Moi aussi, j'aimais bien go˚ter mes victimes. La viande humaine, ça a un petit côté savoureux, de gibier en liberté, c 'est pas du tout comme le poulet d'élevage... Ah ! le téléphone !
Lola sentit de nouveau ce curieux frisson lui parcourir la tête, comme une légère décharge électrique, Inquiétant, ça. Le téléphone sonnait. Elle abandonna sa trousse à maquillage et alla décrocher.
-Allô ? Ah, ch'est vous, capitaine... Non, j'ai rendez-vous avec une amie... Merchi, une autre fois.
´ Mais il a un bazooka dans le slibard, ce mec, se dit-elle en raccrochant, excédée. Faut lui acheter un seau à glace ! ª
Les pensées de Laurent suivaient un cours parallèle, tandis que, assis au petit bureau de sa chambre d'hôtel - un meublé près de la gare -, les genoux parsemés des
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miettes d'un jambon-beurre, il relisait pour la énième fois son diagramme.
Le profil des deux victimes offrait indiscutablement trop de points de concordance pour qu'elles aient été choisies au hasard. Elles représentaient sans aucun doute quelque chose de particulier pour le tueur.
Un fantasme très précis qu'il assouvissait à leurs dépens. C'était rare les mecs qui s'attaquaient à des mecs. Le tueur pourrait-il être une femme ? Il avait du mal à imaginer une femme ligotant et b‚illonnant deux costauds comme Choukroun et Allaoui. Sauf à les assommer au préalable, puisqu'on n'avait pas trouvé trace de drogue dans leur organisme. Non, le modus operandi indiquait clairement un homme, com-pulsionnel et de type organisé : l'enlèvement, les liens, î'éviscération méthodique, l'absence d'indices, l'abandon des corps dans l'eau - organisation. Donc potentiel de dangerosité très élevé. Pas très rassurant, ça, l'idée d'un tueur en série délaissant la victime habituelle - la femme sans défense - pour s'en prendre à des mecs dans la force de l'‚ge. Il b‚illa, s'étira, regarda sa montre : 21 heures ! Il n'allait tout de même pas aller se coucher comme les poules ! Il éteignit l'iBook, enfila sa veste et sortit. Un petit tour
´ by night ª lui ferait du bien. Il devait y avoir quelques endroits sympa et pas trop ringards. Des endroits avec des gens normaux qui lisaient Libé, n'étaient pas sous perfusion de pastis, ne croyaient pas que la Sierra Leone était une province de la Colombie et Erika le nom d'un nouveau serveur rosé.
Les trois premiers bars qu'il rencontra étaient fermés.
Le quatrième accueillait de préférence des hommes aimant les hommes.
Le cinquième était rempli de gamins ricanants et la radio y martelait du rap sans discontinuer.
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Dans le sixième, o˘ des types muets jouaient à la belote, il put acheter un paquet de clopes pour trente francs et aperçut le flingue dans le tiroir-caisse.
Arrivé au septième, un peu fatigué, il commanda un double espresso et on lui répondit qu'on ne faisait plus de chaud à cette heure. Pourquoi ne pas prendre plutôt un milk-shake citron vert ?
Il opta pour une vodka sans glace qu'il dégusta lentement, assis entre deux femmes chaussées de bottes en lézard et plus chargées de bijoux que des esclaves de harem, en écoutant glapir Enrique Iglesias, pendant qu'un jeune type en Maserati faisait trois fois le tour de la place, portable high tech collé à son oreille garnie
de diamants.
Il essaya de conjurer le sort en se récitant tout Léo Ferré, puis, à la deuxième vodka - aussi dégueulasse que la première -, attaqua Brecht, l'Opéra de quat'sous, esquinta complètement le Salve Regina de Pergolèse à
la troisième et se fit lourder à la quatrième après avoir essayé de soutirer un rencard à sa voisine, celle qui portait une jupe de cow-boy à
frous-frous et dont on voyait les racines noires sur trois centimètres.
Jean-Jean regardait sa femme qui repassait devant la télé, la tête penchée.
On voyait ses racines grises sous la teinture auburn. Il passa la main dans sa propre chevelure, encore très noire. C'était ça, le problème : il vieillissait moins vite qu'elle, il gardait des besoins de jeune homme.
Elle avait beau s'entretenir, esthéticienne, massages et tout, elle avait beau claquer un fric fou - le sien - en fringues à la mode, elle accusait quand même ses quarante-quatre ans. Mais bon, c'était sa femme, la mère de ses filles, elle méritait bien
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quelques sacrifices. Il soupira, lui effleura les fesses, provoquant un árrête, je suis occupée ª plutôt réfrigérant. Autant aller se boire une petite bière bien fraîche.
Costello nettoyait sa gourmette avec du produit à argenterie. C'était feu son père qui la lui avait offerte pour ses douze ans. Il la reposa sur son écrin de velours bleu, embrassa le cadre orné de la photo de la pieuse tante qui l'avait élevé et, sans une pensée pour les meurtres non élucidés, se glissa dans son lit une place fait au carré avec un nouveau problème de logique qui avait l'air passionnant.
L'homme aux yeux brillants s'avança lentement vers Jésus, ses ongles pointus crissant sur les punaises à tête argentée plantées dans ses bras, et se figea soudain. Le clochard venait de se lever brusquement, abandonnant son tam-tam.
- Y a quelqu'un ? demanda Jésus d'une voix avinée, cherchant à percer l'obscurité de la ruelle.
L'homme aux yeux brillants ne répondit pas. Il ne répondait jamais. Il caressa le long couteau de pêche dans sa besace en cuir, sentit l'acier aff˚té lui entailler le bout des doigts.
Jésus eut l'impression qu'on lui passait une lame acérée sous la gorge. Il plongea la main dans son paquetage, à la recherche de l'Ami Bobo. La nuit s'était mise à puer.
- Salaud ! jeta-t-il à la cantonade, en reculant vers la rue principale.
Salaud, j't'encule !
Et soudain, l'Ami Bobo se matérialisa au bout de sa main droite.
Un nunchaku, qu'il fit virevolter avec une certaine dextérité sous le regard étonné de l'homme aux yeux
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brillants. CELUI-L¿ avait une arme, CELUI-L¿ voulait se défendre. Est-ce que c'était un SIGNE ?
Jésus entra dans la lumière du réverbère, se cogna dans trois jeunes qui passaient.
- Putain de con ! Regarde o˘ tu marches, débile ! qu'est-ce que tu fous avec ça ? ajouta l'un d'eux, désignant le nunchaku. T'sais même pas t'en servir, pauvre
tare !
- Va niquer ta mère ! lui renvoya Jésus en faisant tournoyer son arme avant, vlan, de l'abattre de toutes ses forces sur la tête du gamin qui se mit à hurler, tandis que ses potes, incrédules, regardaient le sang qui commençait à ruisseler le long de ses joues.
Jésus se mit à courir vers la rue pleine de monde, les restaurants, le bruit, la sécurité, poursuivi par deux ados
furieux.
´ Foutu pour ce soir ! se dit l'homme aux yeux brillants avec dépit. Pourvu qu'ils ne me l'abîment pas. ª
Puis il se dirigea sans se presser vers le gamin qui était tombé à genoux, les mains pressées contre sa tête en sang. OK, c'était certainement pas LUI, mais, là comme dans son métier, il fallait bien qu'il s'entraîne régulièrement pour ne pas perdre la main.
8 h 30. 18∞. ´Belle journée ! ª se dit Marcel en coiffant sa casquette. La mer étincelait, calme et propre, et les montagnes se découpaient avec netteté dans l'air sec et doux. On en oubliait presque les deux morts importuns repêchés dans la rade. On avait envie de respirer des fleurs nouvellement écloses, de saluer les passants d'un sourire, de fl‚ner en regardant les vitrines, tiens pourquoi pas ce joli débardeur pour Nadja ?
Bip Bip.
-Oui?
- On en a un autre 1
C'était Max, l'air hystérique. Marcel sut immédiatement de quoi il s'agissait.
- O˘ ça ?
- Sur les rochers, près du Palais, une bonne femme vient de téléphoner, grouille !
Et voilà, belle journée foutue !
Il dut jouer des coudes pour se frayer un passage jusqu'au bord de l'eau, tandis que le fourgon sanitaire se garait sur le trottoir en surplomb.
Le mort semblait avoir été mis à sécher sur les rochers gris, tête en bas, corolle de sang rouille autour
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de la tête. Un gamin, quinze ans maximum, nu, h‚lé, éventré de l'aine au sternum.
- …cartez-vous, reculez ! Reculez ! qui a trouvé le corps ?
- C'est moi, minauda une soixantenaire très bronzée en maillot léopard échancré, je viens me baigner ici tous les matins toute l'année, oh là là, ça m'a fait un de ces chocs, heureusement que j'avais mon portable, vous savez le nouveau modèle avec...
- Vous avez touché à quelque chose ? coupa Marcel en repoussant un couple qui essayait de prendre des
photos.
-Je ne suis pas stupide, monsieur l'agent, je sais qu'il faut attendre les techniciens de scène du crime ! De vraies encyclopédies criminelles, les civils, depuis qu'ils se shootaient aux séries policières. Tout juste si Marcel n'avait pas l'impression de passer une audition devant un jury particulièrement sourcilleux. Il soupira d'aise en voyant arriver Rinaldi et ses gars, bientôt suivis d'un Jean-Jean tristounet.
- Alors, qu'est-ce qu'il nous a fait ce coup-là ? -Comme d'hab, on dirait, lança Rinaldi, affairé à installer les lampes à lumière monochromatique permettant de mettre en évidence les détails invisibles à l'oil nu tels qu'empreintes, sperme, etc. Avec une blessure à la tête en prime, ajouta-t-il en désignant le cuir chevelu béant.
- quel genre de blessure ?
- Le Doc vous le confirmera, mais je pencherais pour quelque chose dans le style objet contondant violemment assené sur cr‚ne juvénile non protégé.
- De quoi le tuer ?
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- De quoi lui ouvrir le cuir chevelu sur dix centimètres. Après, c'est pas mon domaine.
-Celui-là, au moins, on devrait pouvoir l'identifier facilement, grogna cyniquement Jean-Jean en allumant sa première Marlboro du matin. Il est jeune, il a l'air bien nourri, il doit avoir des propriétaires.
Rinaldi lui lança un regard écouré. Parfois, le capitaine dépassait vraiment les limites.
Inquiets de voir que leur fils n'était pas rentré de la nuit, les parents du jeune Tony Diaz étaient en train de téléphoner au commissariat quand Jean-Jean déboula dans le hall, de mauvaise humeur. Le planton répétait à
voix haute : ´ quinze ans, brun, vêtu d'un ensemble en jean, sorti hier soir avec des copains, oui, je vais voir monsieur, oui, ne quittez pas... ª
-Demande-lui s'il a une cicatrice sur la cuisse gauche, lança Jean-Jean en s'immobilisant.
- Est-ce que votre fils a une cicatrice sur la cuisse gauche, monsieur ?...
Comment ?... Non... heu, je ne sais pas, attendez s'il vous plaît.
Il mit Diaz père en attente.
- Il dit que oui, il me demande pourquoi, est-ce qu'il a eu un accident, y a la mère qui pleure derrière, je lui dis quoi, chef ?
- Merrieux ! lança Jean-Jean en voyant le petit Laurent apparaître, l'air mal réveillé et lunette de noir. Y a un type, là, au téléphone, qui demande o˘ est son fils.
- Et alors ?
- Alors si je ne me trompe pas, le gamin est actuellement en route pour la morgue. Annoncez-leur qu'il a peut-être eu un accident, on a un signalement qui correspond, et dites-leur de se rendre chez le Doc.
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-Mais...etsicen'estpaslui ? Vous imaginez le choc ?
-qu'ils amènent une photo, on regardera d'abord.
Allez, mon petit Laurent, ne les laissez pas poireauter.
¿ 10 h 15, Enrique Diaz, maçon, avait formellement identifié la dépouille de son fils cadet, Tony, et s'était évanoui dans le hall d'accueil de l'institut médico-légal o˘ la secrétaire, blasée, lui avait fait respirer de l'alcool
de menthe.
-Un Portugais, maintenant, soupira Jean-Jean en tapant sur la machine à
café qui lança une giclée d'es-presso à l'aveuglette. Il va nous faire faire le tour de la Méditerranée ?!
- On est s˚r qu'il n'y a pas eu de viol ou d'actes à connotation sexuelle ?
demanda Merrieux, mal remis de ses libations nocturnes et de sa conversation éprouvante avec les Diaz.
- Difficile à dire avec des corps qui ont séjourné dans la mer. Les sécrétions corporelles ont tendance à se diluer dans deux millions de kilomètres carrés d'eau salée, martela Jean-Jean en broyant son gobelet.
Lola, qui sirotait un thé br˚lant, s'écarta prudemment.
-Outre le fait qu'il ch'agit de Méditerranéens, il ch'agit d'individus anatomiquement adultes et de che-che machculin, fit-elle observer.
- On avait remarqué ! lui jeta Jean-Jean.
- Che que je veux dire, ch'est que notre homme, chi ch'est un homme, chemble che chpéchialiser dans un genre achez rare : le meurtre de m‚les en chérie.
- En chérie ? Vous voulez dire déguisés en femme ?
- En chérie ! Les uns après les autres ! précisa-t-elle en maudissant ce foutu nez cassé qui lui donnait cette prononciation ridicule.
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- Ah pardon...
- Des meurtres habituellement commis par des individus dits ´ déviants ª...
Ouf ! Pas un seul ćh ª.
-D'o˘ ma question sur les rapports sexuels, insista Laurent en remontant ses lunettes sur ses yeux bouffis de vodka.
- Vous suggérez que notre meurtrier est physiquement attiré par ses victimes ? Un pédé ? marmonna Jean-Jean en se voyant déjà orchestrer quelques descentes chez les folasses en série.
-Le fait est que les meurtres de sériai killer ont toujours une connotation erotique qui s'exprime souvent sur le corps des victimes à travers des mutilations, acquiesça Laurent, …ros et Thanatos...
- Pas la peine de me citer tous les tueurs que vous avez mémorisés dans votre grosse boîte cr‚nienne, mon petit Laurent. Celui qui m'intéresse ne s'y trouve pas.
Il fronça ses beaux sourcils noirs et prit une profonde inspiration.
- Il y a une famille qui souffre aujourd'hui et je veux qu'on retrouve le fils de pute qui a fait ça le plus vite possible ! acheva-t-il, grandiose, avant de jeter d'un geste ample son gobelet écrabouillé en direction de la corbeille à papiers, atteignant Lola au sein gauche, en plein sur son joli chemisier fuchsia tout neuf.
- ¿ propos de famille, enchaîna-t-il après s'être brièvement excusé auprès d'elle, il avait des copains, le petit Diaz ?
- Il avait dit à ses parents qu'il allait au ciné, voir un de ces films d'horreur pour ados, expliqua Laurent. Mais ils ne savent pas avec qui.
- Pas de potes attitrés ?
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- Son meilleur copain vient de partir à l'armée après avoir redoublé quatre fois sa quatrième. Apparemment, Diaz était un garçon solitaire.
- Il va falloir interroger ses camarades de classe.
- Il n'allait plus en classe, il travaillait avec son père, sur les chantiers.
Fin provisoire du brain-storming.
Dehors, Marcel regardait s'éloigner les Diaz, l'homme les poings serrés sur sa douleur, la femme sanglotant en silence. Il déglutit. Tout ça se présentait mal. Pourquoi diable un type, même fou, irait-il se mettre à
ouvrir en deux ses semblables ? que faisait-il des organes qu'il retirait des corps ? Est-ce qu'il s'agissait d'un trafic sordide ? D'une vengeance ?
D'un rituel satanique ? Nadja et lui avaient regardé un super téléfilm américain sur le sujet, l'autre soir, A l'ombre du démon. Il avait fallu une heure quarante-sept au tandem de flics - une karatéka noire et un alcoolo blanc - pour dégommer le super-méchant qui vivait caché dans les égouts de New York avec des crocodiles apprivoisés, cachant son rictus immonde sous une robe rouge à capuchon pointu.
Certes, la ville ne possédait pas de réseaux d'égouts assez vastes pour abriter des alligators ou des types à capuchon pointu, on n'était pas à la capitale. Mais... il y avait cette vieille légende à propos des souterrains reliant les îles à la vieille ville... - ¿ quoi tu rêves, Marcel ? Il sursauta. Max s'éloignait déjà, juché sur ses rollers, sa planche de body-surf en bandoulière.
A quoi il rêvait ? ¿ des conneries. Rien que des conneries. Un pauvre gamin était mort et, lui, il se prenait pour Batman dans Gotham City. ´
Redescends
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sur Terre, Marcel, tu cherches pas le Joker, mais un pauvre maboul qui doit se terrer dans un studio minable plein de ses macabres trophées. ª
Le pauvre maboul, assis par terre dans son studio minable, les lèvres transpercées de pointes de tapissier, sa fausse barbe bien taillée posée sur le piano, contemplait ses trophées, étalés sur du papier journal. Ce soir, il irait les donner aux chats du quartier. Il aimait voir MANGER les chats, gloutonnement, leurs dents acérées s'enfonçant dans la viande, les oreilles dressées, toujours prêts à fuir. Minous, minous, MINOUS...
Il souleva son sweat pour regarder son clou. Il y avait du pus autour de la tête plate. Il pressa un peu sur la chair blanch‚tre et molle de son ventre, regardant le pus jaune jaillir.
Brusquement, la sonnerie du réveil posé au-dessus de la vieille télé
déchira le silence. L'infirmière du CMP allait arriver d'ici une demi-heure. Il fallait faire normal. C'était très important de faire NORMAL, on avait plein de compliments quand on s'appliquait et sinon on avait plein de conseils STRIDENTS comme une craie sur un tableau et plein de cachets qui vous mettaient du coton à la Javel entre les oreilles.
Vite, vite, mettre dans la machine à laver les coussins pleins d'excréments, les draps pleins d'urine, écraser les blattes dans l'évier, vite, ôter les pointes de ses lèvres, se rincer la bouche avec le truc qui nettoie, recoller la BARBE-PROTECTION qui cachait les blessures, enfiler une chemise propre à manches longues bien boutonnée, vite, vite, se peigner comme un BON PETIT GAR«ON bien sage, vite, vite, plier le journal et ranger le petit paquet dans le frigo vide, le ´ mou pour les 65
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chats ª, vite, vite, allumer la télé, ouvrir la fenêtre, vaporiser le truc qui pue la fausse pomme verte, BEURK.
Dring dring !
-Voilà, j'arrive !
- Allô, Cath... Ouais c'est Laurent... Ouais, salut, comment tu vas ?... Je suis encore au bureau. Une grosse affaire... mmm... Ah, tu es au courant ?... Et toi, ça va ?... Dis donc, tu t'embêtes pas non plus ! Un violeur d'octogénaires ! On dirait presque le portrait de notre cher capitaine... Ouais, Jeanneaux, ouais... Hyperlourd, le mec... Une sorte de John Wayne niçois, tu vois... Musclor AÔoli... mmm... Les gens ? Bof... un peu primitifs, tu vois. Le genre śea, sex and sun ª... C'est ça, marre-toi. Bon, je raccroche, ils reviennent ! ¿ plus.
Francine Dupré considérait son patient avec bienveillance et compassion.
Bienveillance parce qu'il tentait sincèrement de s'intégrer dans un monde qui lui semblait irréel. La plupart des gens croyaient que les patients externes du centre médico-psychiatrique étaient des ´ gagatchous ª
éructants. Or, près de quarante pour cent d'entre eux, lestés de leurs traitements, arrivaient à se stabiliser et à travailler, plus ou moins épisodiquement. Lui, par exemple, avait eu la chance d'avoir ce don pour la musique et de décrocher ce job de pianiste au Divan, un bar américain pas trop regardant sur le background des employés.
Et son petit appart' était si bien tenu, malgré cette affreuse odeur de pisse de chat. Il lui avait expliqué que les chats du voisin, d'horribles matous non coupés, entraient dès qu'il laissait la fenêtre ouverte.
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Compassion parce qu'il aurait pu être beau s'il avait su s'arranger. Rasé
de près, avec une coupe de cheveux moderne, un tee-shirt au lieu de ses éternelles chemises blanches à manches longues, des baskets à la place de ses sandales en cuir, oui, bien habillé et avec son talent musical, il aurait pu faire des conquêtes et mener une vie agréable... quel g‚chis !
Mais il ne changerait pas. Son dossier indiquait qu'on avait diagnostiqué
dès son plus jeune ‚ge une psychose infantile et qu'il était suivi depuis des années. …levé par une grand-mère autoritaire, incontinent jusqu'à près de dix-huit ans, il avait été scolarisé par intermittences et avait effectué plusieurs séjours en psychiatrie du fait de sa tendance à
l'automutilation. Le seul univers o˘ il se sentait parfaitement à l'aise, c'était la musique.
Elle lui donna ses médicaments de la semaine, s'enquit de savoir s'il se nourrissait correctement, si tout allait bien. Il lui assura que oui, il se sentait beaucoup plus calme, il n'avait plus jamais de crise, il ne comprenait pas comment il avait pu poignarder ce chien errant, six mois auparavant. Un moment de dépression, d'égarement. Mais avec les cachets, tout allait bien. Il se sentait stabilisé. Il avait même pu se rendre au supermarché sans avoir de crise de panique. Et il n'éprouvait plus le besoin de se faire du mal, ajouta-t-il en lui souriant.
Effectivement, il avait l'air en forme, à part ces vilains boutons rouges à
demi cachés par sa barbe, mais la plupart de ses patients avaient une vilaine peau. Elle le félicita, consulta sa montre et prit congé en lui faisant promettre de ne pas oublier de prendre ses pilules aux heures prescrites et de se présenter sans faute à la consultation psychiatrique mercredi en huit.
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II dit : Óui, bien s˚r, tout ira bien ª et referma la porte, sans la claquer, avec un soulagement indicible : il s'était soudain aperçu au milieu de la conversation qu'un gros bout d'iNTESTiN traînait sur le tapis mité. Elle avait failli marcher dessus à deux reprises. Il ramassa le morceau de tripe avec colère et l'écrasa violemment entre ses longs doigts avant de le jeter à la poubelle.
Doc 51 vacilla légèrement sur ses vieilles jambes, les yeux mi-clos. Jean-Jean lui tapa sur l'épaule et il rouvrit brusquement les yeux, considérant son scalpel ensanglanté avec étonnement.
- «a va, Doc ?
- Impeccable, mon cher Jeanneaux. Et vous ? Comment se portent votre charmante épouse et vos gentilles
petites filles ?
Comme des vampires suceuses de pognon, faillit répondre Jean-Jean, mais il se retint : le Doc était connu pour sa passion de la famille et ses prises de position anti-avortement et anti-capote. S˚r qu'un vieux gaga comme lui ne devait pas avoir souvent l'occasion d'enfiler un préservatif, se dit-il, le seul orifice qu'il daignait honorer étant le goulot de sa bouteille de pastaga.
- Tout le monde va bien, en tout cas mieux que vos patients, laissa-t-il tomber avec ce qui pouvait passer pour un sourire. Alors, qu'est-ce que vous avez pour
moi ?
- Pas grand-chose. …ventration, éviscération et fracture du cr‚ne.
- Fracture du cr‚ne ?
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-Mmmoui. Voyez par vous-même, postillonna le Doc en agitant dangereusement son scalpel.
Il découvrit le corps adolescent, désigna la blessure à la tête, qui, nettoyée, laissait voir l'os.
- C'est de ça qu'il est mort ? demanda Jeanneaux. -Non. Il est mort d'hémorragie. Vidé de son sang
suite à l'éventration subie.
-Vous voulez dire qu'on l'a ouvert vivant ? grogna Jeanneaux en reculant inconsciemment d'un pas.
- ...xactement. Ouvert et éviscéré ante mortem, comme on dit. Voyez, là et là, les traces d'hémorragie, la congestion des tissus, c'est très net. Heureusement, il n'est pas resté très longtemps dans la flotte, c'ui-là. Et m'est avis que les deux autres ont subi le même sort, même si leur séjour en mer m'empêche d'être trop affirmatif. qu'esse-y vous ont dit à
Marseille ?
- Rien encore, ils sont débordés.
- C'est pas la Coupe, pourtant, ricana le Doc en jetant son scalpel dans l'évier plein de sanies. Voulez qu'j'vous dise, vous avez affaire à un sadique, mon vieux, un sacré malade !
- Faut croire que je les attire, marmonna Jeanneaux entre ses dents bien plantées et détartrées deux fois par an. Bon, on n'est pas dans la merde !
-Vous m'excuserez, mais je dois y aller, je vous laisse, c'est l'anniversaire de ma grand-tante.
- Votre grand-tante ? quel ‚ge a-t-elle ? ne put s'empêcher de demander Jean-Jean.
- quatre-vingt-dix-huit ! Et encore un sacré coup de fourchette ! Ma femme nous a préparé une bourride.
Une bourride. L'image de morceaux de poissons dans une sauce épaisse fut remplacée par celle d'abats
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humains dans une marmite fumante et Jean-Jean émergea à l'air libre, le cour au bord des lèvres.
Il se força à penser à des choses plus souriantes, la silhouette de Lola Tinarelli par exemple, et se sentit bientôt tout à fait dans son assiette.
Tiens, et s'il allait se grignoter un petit tartare bien relevé ?
Assis en face de Lola dans un petit bar près du marché, Laurent émiettait nerveusement sa serviette en papier tandis qu'elle étudiait la carte.
- qu'est-ce que tu en penses, toi, de Jeanneaux ? lança-t-il soudain tout à
trac.
Lola, qui se sentait un appétit d'ogre depuis que son nez la faisait moins souffrir, haussa ses rondes épaules. Aucune envie de parler de Jeanneaux.
Déjà suffisant de se le supporter toute la journée.
- Bof... qu'est-ce que tu veux manger ? répondit-elle.
- quoi ? Ah ! Ils ont de la tête de veau ? -Heu... non.
- Peut-être un céleri rémoulade et puis une cervelle. Ou un hareng pommes à
l'huile.
-Excuse-moi, Laurent, mais t'as le choix entre raviolis à la ricotta, petits farcis niçois ou daube maison.
Morose, il opta pour la daube maison avec des frites,
- Raté ! Polenta ! lui jeta Lola, presque joyeuse. qu'est-ce que t'as, t'as l'air tout chose ?
- Je sais pas. J'ai l'impression qu'on tourne en rond. qu'on ne fait pas les choses comme on devrait. -T'es trop stressé. T'as essayé le kendo ?
- Le sabre japonais ? «a me semble pas très zen...
- Tu parles, c'est génial ! Moi, quand j'ai le moral à zéro, je prends mon sabre et hop ! Ou alors une centaine
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de pompes, tu vois, ça te vide la tête... t'atteins presque le mur blanc,
-En fait, je crois que je souffre d'un déficit de confiance, se risqua-t-il.
En fait, les méthodes de Jeanneaux le laissaient plus que perplexe, elles l'épouvantaient, ils allaient droit dans le mur sans aucune rigueur scientifique ! Mais Lola, la bouche pleine d'olives noires du pays, ne le laissa pas poursuivre :
- Méditation, relaxation, organisation ! crachota-t-elle. Au fait, tu sais que l'année dernière ils ont déjà eu affaire à un tueur en série ?!
- Je suis au courant. Un petit nain débile et cannibale. Pitoyable ! AÔe, c'est ma jambe !
-Excuse-moi, je croyais que c'était le pied de la table.
-Et tu as l'habitude de shooter dans le pied de la table ?
-C'est nerveux. Bon, de quoi on parlait ?
- Du cru précédent. Un trauma vivant, le type. Et pas très futé : il a tué
la femme de Blanc et abattu deux autres flics ! Pour finir, c'est Costello qui l'a descendu. T'imagines, le vieux mac sur le retour transformé en super-héros ? ricana Laurent, content de pouvoir se venger sur quelqu'un du sentiment de frustration qu'il sentait croître de jour en jour. Il paraît qu'il l'a plombé comme au stand de tir, le nain !
Il fut surpris de voir que Lola, livide, serrait les m‚choires. Sans doute son nez qui la faisait souffrir, se dit-il en commandant une eau minérale.
Marcel but une gorgée de son demi glacé avec satisfaction. Il avait une de ces soifs ! L'été était arrivé d'un
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coup, c'était parti pour cinq mois de chaleur non stop, avec un orage par-ci par-là. Il contemplait sans les voir les dizaines de panneaux publicitaires encore couverts d'affiches de films, les semi-remorques qui chargeaient le matériel d'exposition des stands. Jean-Mi le fit sursauter en criant : ´ Le poulet du poulet ! ª et en déposant le coquelet-gratin de courgettes devant lui.
- Oh ! Pourquoi tu tires cette tronche ?
- Y a un gamin qui s'est fait tuer cette nuit. J'ai vu les parents ce matin.
- Merde ! C'est moche, ça. Une bagarre ?
-On sait pas. On l'a retrouvé sur les rochers, près du Palais.
- Bois un coup, ça te fera du bien. Et mange ! «a sert à rien de ruminer le ventre vide.
Marcel le regarda s'éloigner en tapotant machinalement son coquelet du bout de sa fourchette. Oui, ça ne servait à rien de ruminer. Mais quand même, un sériai killer par an, ça faisait un peu trop cinoche, même pour la capitale du cinéma. Il éprouva soudain le violent désir de voir Nadja, de la serrer dans ses bras. D'embrasser les enfants. De savoir tout le monde en bonne santé.
- Oh ! Tu me le finis, ce gratin ?!
Jean-Jean parcourait L'Equipe, morose. Chaque fois qu'il voyait les Bleus en photo, il songeait à tous les top models qu'ils s'envoyaient. …tonnant comme les femmes pouvaient être excitées par des types en short courant après une balle sur une pelouse. Et par contre, le karaté, que ça c'était un vrai sport de vrai mec, rien ! que dalle ! Pas de reconnaissance sexy-sociale.
Il repoussa son assiette vide - escalope milanaise spaghettis beurre -, vida son verre de vin - Coopérative
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du Pays des Maures - et commanda un café -Malongo -, ´ bien serré ª. Sa femme voulait aller à Saint-Tropez ce week-end, faire du shopping. Il pourrait prétexter qu'il ne pouvait pas s'absenter en ce moment. Elle n'aurait qu'à dormir chez sa copine Maryse-Lifting, avec les filles.
Allaoui, Choukroun, Diaz. Pourquoi ces trois-là ? Le rapport de Blanc mentionnait qu'Allaoui et Choukroun fréquentaient la même boîte, l'Espadon.
Des amateurs de jazz. A priori, pas un milieu o˘ on se trucide à tout va, mais c'était leur seule piste.
Et donc samedi soir, direction l'Espadon avec le lieutenant Tinarelli en soutien. En soutien-gorge, ha ha ha !
L'après-midi s'étira interminablement, dans une odeur de clopes, de transpiration, de café froid et de papier, à la plus grande exaspération de toute l'équipe.
Il trottinait en tirant son Caddie à roulettes, le vieux Caddie de Granny, rouge et noir à carreaux. Il ne savait pas pourquoi, quand il le tirait, il devait trottiner. Hop hop hop, comme un lutin gambadant dans la forêt. Il dépassa le marchand de vin qui lança à sa femme ´ Té, le siphonné au Caddie qui passe, c'est l'heure de fermerª, tourna au coin de la crémerie, faillit percuter deux femmes qui papotaient et qui ricanèrent en s'écartant, et s'arrêta enfin sur la placette près des toilettes publiques. Il plongea la main dans le Caddie, saisit le paquet - il aimait bien sentir le poids mou et froid -, déplia le journal et laissa l'odeur acre des abats se répandre dans la nuit fraîche. Un chat miaula, puis un autre. Il recula, se fondit dans l'ombre des bennes à ordures. ´ Mangez, minous, mangez, Papa Ouvre-Boîte
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fait CADEAU ! ª leur chuchota-t-il en leur envoyant des baisers. Il adorait les chats.
Il se rappelait la fois o˘ il avait ramassé le JOLI chat rayé sur la route, mais Granny, sa grand-mère, avait tellement GUEUL… avant de le jeter à la poubelle pour finir. Bien s˚r qu'il était MORT, la voiture venait de l'écraser, mais il était tellement JOLI, et encore CHAUD, il aurait très bien pu le garder avec lui dans sa chambre et, en plus, même pas besoin de le nourrir ! Alors, hein, c'était vraiment pour le faire CHIER que Granny avait crié comme ça, qu'il était D…BILE, qu'il était malade et tout et tout, toujours les mêmes trucs, et lui, il serrait le joli chat sur son cour en LUI demandant de faire quelque chose, mais Granny criait tellement fort, IL
n'avait pas pu entendre.
- Cette fracture du cr‚ne me turlupine, confia Jean-Jean à sa montre-bracelet qui lui renvoya un tic-tac compréhensif. «a ne cadre pas avec le reste.
Il repoussa le dossier d'un geste las. Lola et Laurent étaient partis depuis un bon moment. Chacun de son côté, il avait vérifié par la fenêtre.
Il était l'heure de rentrer. Sa femme devait avoir fait manger les jumelles et devait l'attendre en regardant le début de la nouvelle grande saga : Monte-Cristo chez les Misérables. Pourvu que ce soit larmoyant ! quand elle avait beaucoup pleuré, elle aimait bien se faire consoler.
Nico fit craquer ses doigts, ôta sa casquette, ses Nike, éteignit son pétard, remit ses Nike, entendit son frère rentrer dans le squat en rampant.
- Bobby ! appela-t-il à voix basse.
- quoi ?
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- Tu crois pas qu'on devrait y aller ? -O˘?
- Voir les keufs. Leur dire, pour Tony.
- T'es vraiment trop con ! T'as envie qu'ils viennent ici, t'as envie qu'ils nous ramènent à la maison, t'as envie de revoir la gueule de ton père ? De te ramasser des coups du matin au soir ? Ben vas-y, connard, vas-y. Dis-leur que tu meurs d'envie de te retrouver dans un foyer à la con !
- Mais dans le journal y disaient qu'il était mort ! Et nous on sait que c'est le taré au nunchaku !
- Et alors ? «a changera quoi ? Y doit déjà être loin. Et puis on le connaissait à peine, Tony, non ? C'est pas comme si c'était vraiment un pote. Laisse pisser, connard, et dors !
Jésus, ramassé sur lui-même, cherchait le sommeil tout en le redoutant. Les bandes de jeunes venaient rarement ici, au bout du quai, parce que le gardien leur donnait la chasse. Mais il connaissait Jésus et le laissait dormir là, contre la digue, à condition qu'il ne salisse rien. Il soupira et chercha une meilleure position sur le ciment glacé.
Lola dégaina pour la trentième fois, aussi vite que l'éclair. ´ Pan, t'es morte ! ª lança-t-elle à mi-voix à son reflet. Elle avait toujours aimé les armes. Son père l'avait initiée au tir dans la garrigue. Elle aimait voir les boîtes de conserve sauter en l'air, elle aimait le bruit des détonations, l'odeur de la poudre. C'était comme un feu d'artifice qu'on ne tirait que pour soi.
Au fond, elle a ses bons côtés. Peut-être que je pourrais en faire quelque chose.
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L'…tripeur, lui, préférait apparemment l'arme blanche. Est-ce que ça avait un sens ? Est-ce qu'il assimilait l'intrusion de l'acier dans la chair à
une pénétration ? Un viol par arme interposée ? Est-ce que c'était un impuissant ? Un frustré comme le capitaine ?
Tout en attaquant sa séance d'abdos quotidienne -quatre séries de cinquante
- elle essaya de s'imaginer Jeanneaux en train de la poignarder en poussant des cris orgasmiques. Non, ça ne collait pas. Il était bien trop terre à
terre. Bien trop charnel pour manier du symbolique. Les tueurs sadiques avaient recours à des objets, à des armes, parce qu'ils n'arrivaient pas à
nouer contact avec les autres, se dit-elle en passant aux élon-gations des cuisses, parce qu'ils avaient une mauvaise perception de leur propre corps qui les rendait capables de faire des autres des objets, comme ils le faisaient d'eux-mêmes.
Putain de psy, c'est une vraie maladie, tu peux pas dire bonjour à quelqu
'un sans qu 'il se mette à te raconter l'analyse transactionnelle de son caniche. Et pendant ce temps, les tueurs, hé ben ils tuent !
Marcel alluma la cigarette d'après avec un soupir de bien-être. Les doigts de Nadja jouaient dans les poils de sa poitrine. Ils avaient réussi à
coucher les gosses de bonne heure avec la promesse de les emmener à
Aqualand le dimanche. Et ils avaient fermé la porte de la chambre conjugale à clé en cas de réveil nocturne intempestif. Mais tout s'était bien passé.
Pas de tam-bourinade à la porte, de pleurnicheries dans le couloir.
Marcel tira une grande bouffée, il sentait la sueur sécher sur son torse, un petit vent froid commençait à lui glacer la peau.
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- Tu as froid ? demanda-t-il à Nadja.
-Un peu, répondit-elle en s'entortillant dans la couette ornée de chevaux dans un pré, un achat récent.
Il avait jeté les couettes du temps de Madeleine. Celle avec les grosses fleurs rosés et celle avec Gros Minet coursant Titi.
C'était étrange comme il s'était vite habitué à Nadja, se dit-il en caressant son épaule nue. ¿ une nouvelle femme dans sa vie. ¿ peine un peu plus d'un an auparavant, c'était une parfaite inconnue et maintenant ils allaient faire les courses ensemble à Carrefour, faisaient des projets pour l'appartement, pour les vacances, et elle savait qu'il avait des hémorroÔdes et il savait que l'oignon lui donnait des renvois.
Et Madeleine pourrissait sous terre. ¿ cause d'un fou, un fou comme celui qui tuait ces types et prélevait leurs organes. Bien s˚r, suivre une enquête criminelle, c'était plus excitant que de foutre des amendes aux scooters. Mais beaucoup plus écourant aussi. Comme si on touchait à des blessures pleines de pus. Oui, voilà à quoi le faisaient penser ces tueurs, à des abcès purulents prêts à éclater, cachés sous de la peau rosé et saine.
-Tu dors ? demanda Nadja d'une voix ensommeillée.
Elle se levait à six heures.
- Oui, répondit Marcel dans un souffle, en continuant à tirer sur sa clope rougeoyante.
Un chat miaula, quelque part dans la ruelle. Un miaulement repus et satisfait.
Le Divan affichait complet. Le congrès de parapsychologie lacanienne appliquée battait son plein et les congressistes, désireux de se détendre, avaient envahi
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le petit bar o˘ d'accortes hôtesses les écoutaient docilement en consommant force Champagne au rythme
bluesy du piano.
L'homme aux yeux brillants jouait sans voir personne, ses doigts puissants couraient sur le clavier. Il se déplaçait entre les lignes mélodiques comme un plongeur nageant sous l'eau turquoise d'un lagon. Loin. Très loin. Il jouait la musique qu'aimait Papa Ouvre-Boîte, la musique chaude du Sud, la musique lancinante de la souffrance.
Le commissaire Martini fit craquer ses longs doigts poilus, frotta sa chevalière contre sa cravate en soie noire et dévissa le capuchon de son Mont-Blanc avant d'écrire en lettres capitales sur le cahier d'écolier posé
devant lui : LA T TE ROULA DANS LA RUELLE EN PENTE.
Bon et après ? Le concours de nouvelles policières organisé par une grande maison d'édition se terminait dans quinze jours et il n'avait que cette malheureuse première phrase. On frappa à la porte et il referma prestement le cahier en grognant : Éntrez ! ª
Jeanneaux. Dans un tee-shirt Chevignon blanc et un Levi's assorti si moulant qu'il donnait l'impression qu'il avait la trique. Il baissa discrètement les yeux : son ineffable subordonné portait bien s˚r de co˚teuses chaussures de sport à rayures et semelles transparentes. Il remua ses maigres orteils dans ses richelieus fatigués. Jeanneaux lui donnait toujours l'impression d'être un vieux alors qu'ils ne devaient pas avoir plus de dix ans de différence.
- Je vous écoute, lança-t-il sans amabilité excessive en caressant ses boutons de manchettes en nacre.
´ Des boutons de manchettes ! se disait Jean-Jean. Chemise blanche, cravate noire, le vrai croque-mort !
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Et il commence à se déplumer sérieusement, le On thé rocks. Bientôt la retraite, mon vieux Martini, t'iras sucer tes olives ailleurs. ª
-Je crois qu'on ne va pas échapper au sériai killer, patron, articula-t-il en se balançant sur ses talons caoutchoutés.
- Votre avancement en tout cas ne va pas y échapper, mon cher Jeanneaux. O˘
est-ce que vous en êtes, exactement ? Et ne me racontez pas de salades, j'y suis
allergique. Le vieux schnoque se croyait sans doute hilarant.
- Nous avons pu établir un lien entre les deux premières victimes, patron.
Choukroun et Allaoui fréquentaient un établissement de nuit, l'Espadon.
- Un bar à putes ?
- Non, un bar à jazz, le genre o˘ se produit la fine fleur de la gratte locale.
- Drogue ?
-D'après les Mours, la clientèle de l'Espadon est plutôt clean.
Martini soupira, un règlement de comptes aurait bien arrangé les choses.
- Le samedi 25, Allaoui a emprunté la voiture du fils du patron, sur le coup des 4 heures du matin. Personne ne l'a revu vivant depuis.
- Il est parti avec quelqu'un ?
- Il avait des vues sur une fille. Nom et adresse inconnus. On espère pouvoir la localiser samedi, si c'est une habituée.
- Et la voiture ?
- Là, on a du nouveau ! s'anima Jean-Jean. Costello vient de me dire qu'on l'a retrouvée. Garée sur le parking du Palm Beach.
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L'ancien casino, semi-désaffecté. Avec un grand parking donnant sur la mer.
- Du sang à l'intérieur ?
- Ils sont en train de la passer au peigne fin. Mais à première vue, elle est propre.
-Et le petit Diaz ? s'enquit Martini en serrant son Mont-Blanc.
-On n'a pas pu le raccrocher aux autres pour l'instant. Diaz, c'était plutôt NTM qu'il écoutait, d'après la sienne.
-Je vous conseille de vous abstenir de faire de l'esprit en présence du décès d'un mineur, Jeanneaux. De nos jours, on contemple les mineurs avec les yeux énamourés de Chimène pour le Cid, même s'ils vous crachent au visage et, d'autre part, Hélène Morelli a trois garçons entre douze et dix-huit ans.
- Pigé, patron.
Hélène Morelli était le juge chargé d'instruire l'affaire en collaboration avec leurs services. L'air d'un doux pachyderme - elle pesait plus de cent kilos pour un mètre soixante - mais la vivacité d'un renard.
- On va poursuivre nos investigations à l'Espadon et chez les marathoniens, ajouta Jean-Jean, les yeux fixés sur les socquettes grises de son supérieur.
On voyait les poils gris des mollets qui dépassaient, follets.
- Et leurs milieux respectifs ? disait le commissaire.
-Allaoui était musulman d'origine, mais non pratiquant. Il courait les filles et buvait de l'alcool. quant à Choukroun, il était végétarien, prenait des cours de tai-chi et n'a apparemment jamais mis les pieds à la synagogue. Et je ne pense pas que le jeune Diaz ait été enfant de chour, même dans une vie antérieure.
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- Vous croyez donc la piste religieuse nulle et non avenue ? ´ Je dirais même : une impasse ª, pensa Jean-Jean qui se contenta de marmonner :
- Mmm. Comme la piste homosexuelle. Il y a autre chose, mais nous ne savons pas encore quoi.
- Eh bien, je vous conseille de faire fissa, mon petit Jeanneaux. Je crois que vous avez deux stagiaires, en ce moment. Servez-vous-en.
- Ce sont des stagiaires, patron.
- Les notes de Merrieux sont plus qu'élogieuses et je suis s˚r que vous n'êtes pas insensible aux qualités de Tinarelli.
Sur cette flèche du Parthe, le commissaire déplia Le Canard enchaîné et s'y plongea sans plus un regard pour son subordonné.
Marcel commanda un doner kebab et attendit, assis à la petite table en plastique blanc, en buvant une limonade, sa casquette posée devant lui. Il avait pensé profiter de sa pause pour se restaurer au Chawarma. Le patron grognait et soufflait derrière son comptoir, apparemment débordé, bien que Marcel f˚t le seul client hormis un type à lunettes de type śécu ª dotées de verres épais.
La quarantaine, de taille moyenne, mince, petite barbe bouclée, le genre de vieux garçon insignifiant qui passe son temps à trottiner comme une souris en r‚lant d'une voix trop pointue, se dit Marcel, en notant les cheveux ch
‚tains peignés et lissés comme ceux d'un collégien des années 50, le short beige bien repassé, les sandales de curé et la chemise à manches longues -
et boutonnées ! -tandis que le type engloutissait d'énormes bouchées de taboulé.
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Le genre de type qui n'aurait jamais une Nadja dans son lit, pas même une Madeleine, pas même un biscuit au dessert, juste le triste train-train de tous les jours, entre les infos à la télé et la sortie à la superette.
Le pauvre type leva soudain les yeux et son regard noisette, en partie masqué par ses verres épais, croisa le regard gris de Marcel qui baissa la tête vers le sandwich que le patron venait de lui apporter.
- Merci. Pas trop de boulot en ce moment ?
- M'en parlez pas ! éructa le patron en secouant son triple menton d'un air affligé. Depuis que Kamel est plus là, c'est la pagaille. Et impossible de trouver quelqu'un ! Tous des feignants !
-Pauvre Kamel... il n'a pas eu de chance, laissa tomber Marcel.
- «a ! «a me dégo˚te, tiens !
- Il s'était pas disputé avec quelqu'un ?
- Un type tellement gentil, jamais y se disputait avec personne ! ´ Kamel, j'y disais, t'es trop brave, tout le monde y va t'niquer ª, et résultat, voilà, il est mort ! Ah la vie, c'est pas toujours drôle, va. Vous connaissez personne, vous, qui serait intéressé pour travailler ?
-Je demanderai, dit Marcel en mordant dans son sandwich. Et côté filles, pas de type jaloux ou quelque chose comme ça ?
- Rien du tout ! Il allait pas manger dans le r‚telier des autres, Kamel.
Les filles, c'est elles qui venaient lui manger dans la main !
- Une petite amie régulière ?
-Y en a une qui venait des fois l'attendre, une blonde, Mélanie, qu'elle s'appelait. Mignonne comme un cour.
- Elle travaille dans le quartier ?
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- Tu parles ! Elle fait les études au lycée. Une fille bien.
Marcel soupira. Il devait bien y avoir quatre cents lycéennes en ville.
Combien de Mélanie ?
- quel ‚ge avait-elle ? demanda-t-il encore.
- Je sais pas, moi. Seize, dix-sept... Et avec tout c'qui faut, waa wa wa !
Il jeta un coup d'oil furtif vers son client en short, un peu honteux d'avoir sorti ça. L'homme m‚chait, les yeux baissés. Aucun signe qu'il ait entendu.
´ Bon, se dit Marcel, une Mélanie blonde et bien foutue, ça se resserre ! ª
- Elle a jamais dit dans quel coin elle habitait ?
- Ils parlaient pas beaucoup, elle venait le chercher à la sortie du boulot, et hop, ils filaient tous les deux.
- Elle avait un scoot, une mobylette ?
- Un Honda bleu marine immatriculé 1241 UV 06, récita le patron d'une traite.
Marcel se demanda s'il avait bien entendu. Cet abruti connaissait le numéro du véhicule utilisé par la petite amie en titre de Kamel ?! Il finit d'avaler sa bouchée de sandwich et sortit fébrilement son carnet. Le patron le regardait en souriant, s'éventant avec une serviette en papier orange assortie à son tee-shirt.
- Un autre Fanta ? lui demanda-t-il.
- Non merci, pas le temps. Combien je vous dois ? -C'est la maison qui vous offre.
- Non, non, il n'en est pas question !
- Si, si, ça me fait plaisir ! Au fait, vous pourriez pas faire quelque chose pour une contredanse ?
Nous y voilà, se dit Marcel en laissant tomber un ´ Faites voir ª. Le patron extirpa la contravention de sa poche.
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DESCENTES D'ORGANES
Excès de vitesse, six cents balles, retrait de deux points de permis. Ben voyons...
- Hé, mais c'est sérieux, ça ! Bon, je vais voir, mais je vous promets vraiment rien, c'est tout dans l'ordinateur, de nos jours.
-Putains d'ordinateurs ! cracha le patron. Avec eux t'es toujours nique !
Il se retourna vers le type en short qui lui tendait un billet de cinquante francs tout froissé et encaissa sans cesser de marmonner.
Le type en short se leva et s'éloigna. Le patron renifla ses doigts puis le billet d'un air dégo˚té.
-Mais y pue la pisse, ce billet, tiens ! Sentez-moi ça !
Avant que Marcel ait pu répondre, il lui colla le billet sous le nez.
L'odeur d'urine était très nette.
- Il l'a ramassé dans le caniveau ou quoi ? continua le patron. Putain !
Faut que je me lave les mains !
Marcel s'esquiva pendant qu'il rentrait dans sa boutique. Le type au billet avait disparu.
Marcel regagna le commissariat en toute h‚te, passa sans le voir devant l'homme aux yeux brillants et aux sandales de curé, debout dans l'ombre d'une porte cochère.
- C'est toujours urgent ! jeta Sandoz, du service des cartes grises, à un Merrieux impatient.
- Priorité, riposta celui-ci, on a trois meurtres sur les bras.
Śi tu crois m'impressionner ª, se dit Sandoz en pianotant sur son clavier. Sa femme venait de demander le divorce, alors trois meurtres, hein...
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DESCENTES D'ORGANES
-Voilà, je l'ai ! lança-t-il soudain, presque mécontent d'avoir trouvé si vite.
-Voilà, je l'ai ! lança Merrieux en brandissant son Post-it jaune. Un Honda bleu marine, enregistré au nom de Marie Pétrin.
- Sa mère, sans doute, dit Lola qui épluchait pour la centième fois les rapports d'autopsie. Elle crèche o˘ ?
- Sur la Croisette, rien que ça.
-Bipez-moi Blanc, ordonna Jeanneaux, qu'il aille faire un tour chez elle.
Ding ding dong, fit la sonnette, un élégant petit bouton en cuivre fiché
dans une plaque de marbre annonçant : M. Perrin, Thérapie énergétique.
Deux secondes, trois secondes, rien. Marcel appuya de nouveau, sous le regard intéressé de deux petites vieilles enracinées devant la vitrine de chez Dior. Léger déclic, la porte vitrée s'ouvrit et il entra, ôtant machinalement sa casquette.
Il ne prit pas l'ascenseur et grimpa les trois étages sur la pointe des pieds, c'était bon pour le cour et les
mollets.
La porte du troisième B était ouverte. Il la poussa, déclenchant un tintinnabulement mélodieux.
- Entrez dans le salon vert, cria une voix de femme, j'arrive !
Le salon vert était tout vert, canapé en cuir, fauteuils assortis, tapisserie, rideaux, table basse laquée et bouquet japonais de bambous.
Marcel s'y propulsa, mal à l'aise, casquette sous le coude, carnet à la main. La baie vitrée offrait une vue imprenable sur la rade o˘ se prélassaient yachts et paquebots. Marcel suivit des yeux la 86
DESCENTES D'ORGANES
course colorée d'un parachute ascensionnel, puis reporta son attention sur les revues bien alignées sur la table. Jardinage, diététique, ésotérisme, le Bulletin de la Société de poésie libertine, un bouquin sur Venise...
Il leva la tête. Une femme en tailleur gris se tenait devant lui. Grande, bien en chair, longs cheveux roux attachés en chignon, mains croisées sur son giron.
-Ah non, s'exclama-t-elle d'une voix grave, vous vous êtes trompé, les travestis, c'est demain !
- Les travestis ? répéta Marcel, interloqué.
- Hmm hmm. Le bal costumé a lieu demain soir à partir de 20 heures.
- Mais je ne viens pas pour le bal, protesta-t-il en tiraillant sa moustache.
- Elle vous démange ? C'est la colle qui fait ça, dit la femme, je dis toujours qu'il ne faut pas lésiner sur la qualité des postiches.
Et, ayant dit, elle tira vigoureusement sur la moustache de Marcel qui poussa un cri de surprise et, par pur réflexe, la repoussa violemment du plat de la main, l'envoyant bouler contre le canapé.
-Wooofff, fit la femme en s'affaissant, vous êtes fou!
- Excusez-moi, s'excusa Marcel, je ne voulais pas... Je n'ai pas fait exprès.
-Espèce de brute ! Sortez immédiatement ou j'appelle la police !
´ «a commence mal ª, se dit Marcel en remettant sa casquette.
- Gardien de la paix Marcel Blanc, se présenta-t-il de sa voix la plus officielle, celle qu'il prenait pour faire rire les enfants. Je cherche Marie Perrin, ajouta-t-il.
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DESCENTES D'ORGANES
- Cette comédie a assez duré ! jeta la femme en se relevant. Mon pauvre vieux ! Gardien de la paix ! Foutez-moi la donc !
-Il s'agit d'une enquête officielle, madame. qui concerne Mélanie.
La femme blêmit et porta une main à son cour.
- Mélanie ! Oh mon Dieu ! Et vous êtes un vrai flic ? Oh mon Dieu, Mélanie ! Il lui est arrivé quelque chose ? Dites-le-moi, dites-moi tout !
- Vous êtes Marie Perrin ?
- qu'est-ce qui est arrivé à ma petite Mélanie ? Elle a eu un accident avec ce satané scooter, c'est ça ? C'est grave ? Elle est à l'hôpital ?
-Rassurez-vous, il ne s'agit pas d'elle. Votre fille fréquentait un nommé
Kamel Allaoui...
- quoi ?! Ma fille n'a que seize ans, et son petit ami s'appelle Charles.
Charles de Villedieu, les p‚tes d'amandes de Cazès...
-Il semblerait qu'elle en ait eu un autre, madame. Kamel, Kamel Allaoui, les kébabs du Roi du Cha-warma.
- Le roi du quoi ?
- Un snack libanais vers le marché.
- Elle se drogue, c'est ça ? Il l'a mise sur le trottoir ? Allez-y, dites-moi tout, je peux encaisser.
Elle lui faisait face, haletante, son opulente poitrine se soulevant au rythme de sa respiration. Marcel résista à l'envie de s'éponger le front.
- Je ne sais pas si elle se drogue, tout ce que nous savons c'est qu'elle fréquentait ce garçon et que nous aurions besoin de lui parler. Le plus rapidement possible.
Marie Perrin se rassit sur le canapé, vérifia que son chignon n'était pas défait, inspira profondément.
DESCENTES D'ORGANES
- Vous avez perturbé mon circuit énergétique, annonça-t-elle froidement.
C'est extrêmement déplaisant.
- O˘ peut-on joindre Mélanie ?
- Elle est en cours, je suppose. ¿ moins qu'elle ne fricote avec quelque sans-papier au fond d'un squat rempli de shit, que voulez-vous que j'en sache ?
- Kamel Allaoui n'était pas un sans-papier, madame. Il avait un emploi régulier.
- …tait ? Avait ? dit brusquement Marie Perrin, les yeux écarquillés.
- On l'a assassiné. Votre fille est peut-être en danger, ajouta Marcel, ne résistant pas au plaisir de dramatiser un peu.
- Oh mon Dieu ! Oh Jésus Marie Joseph !
-C'est pourquoi je vous répète qu'il est très important que nous puissassions parler à Mélanie instamment, s'emmêla Marcel.
-Elle va arriver d'une minute à l'autre, la petite hypocrite !
Elle se tapota la gorge du bout de ses doigts manu-curés, essuya une minuscule perle de sueur sur sa lèvre supérieure. Elle avait une belle bouche, se dit Marcel, aux lèvres pleines. Une belle bouche, de beaux yeux noirs et une belle poitrine.
-Je ne vous offre pas de café, reprit Mme Perrin, c'est trop yang à cette heure-ci, mais je peux vous proposer un jus de poireaux ou une infusion glacée à la chicorée sauvage.
-Je n'ai pas soif, merci, répondit Marcel en déglutissant.
´ Pourvu que la gamine se ramène vite ! ª se dit-il, se sentant rougir sous le regard scrutateur de cette
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DESCENTES D'ORGANES
femme à la fois appétissante et guindée, d'autant plus appétissante de ce fait.
Elle prit une cigarette dans un étui en argent posé
sur la table basse.
- Vous avez du feu ? demanda-t-elle de sa voix de gorge.
- Heu...
Marcel fouilla ses poches, dénicha la pochette d'allumettes du Roi du Chawarma, hésita, puis lui offrit du feu, tandis qu'elle posait ses deux mains en coupe autour des siennes en le regardant avec intensité.
Marcel se troubla un peu plus, vaguement inquiet, et se br˚la les doigts.
Il l‚cha l'allumette encore enflammée qui chut sur l'élégante moquette vert p‚le avec un grésillement de mauvais augure.
-Bordel ! s'exclama l'élégante Marie Perrin en se baissant pour la ramasser.
- Excusez-moi, marmonna Marcel, toujours debout, se dandinant d'un pied sur l'autre.
Brusquement, elle lui tapa sur le bras en criant :
- La Ferrage !
Marcel, surpris, lui lança un regard de bouf réveillé en sursaut par le passage du dernier TGV.
-La Ferrage, l'école ! insista-t-elle.
Son école chérie à lui, Marcel Blanc, o˘ il avait passé ses plus belles années ! Incrédule, il articula :
- Vous étiez à La Ferrage ?
- Du CP au CM2 ! lança Marie Perrin en se levant. Je ne m'appelais pas Perrin, je m'appelais Brancoloni. Maria Brancoloni !
- Maria ! s'exclama Marcel. Mince alors ! Je ne t'avais pas reconnue, heu, excusez-moi, je...
-Marcel l'ahuri ! Ćelui qui lave plus blanc que 90
DESCENTES D'ORGANES
blanc ! ª glapit-elle. C'est les cheveux roux qui ont fait tilt. Et tes yeux, si p‚les, on disait que t'étais anglais !
- ´ Maria Brancoloni, tête de spaghetti ! ª murmura Marcel, rêveur. Et alors comme ça, tu as épousé un monsieur Perrin, je suppose.
- Oui, un neurologue, il est mort il y a quatre ans, cancer du cerveau.
- Oh, désolé.
-C'est pas grave, on avait déjà divorcé depuis huit ans, j'ai l'habitude de mener ma barque toute seule. J'ai monté ce cabinet, ça marche bien. Tu veux un espresso ?
- Mais tu disais...
- T'occupe. J'ai du jamaÔcain, tu m'en diras des nouvelles.
Marcel se demanda un bref instant si elle parlait bien de café, puis il opina. Maria, la petite Maria avec ses horribles tresses frisottées et ses dents de lapin, elle avait d˚ les faire redresser...
Elle revenait déjà avec deux tasses en porcelaine chinoise.
-Assieds-toi, raconte-moi, intima-t-elle en désignant un des fauteuils.
Alors, comment t'es devenu flic ? Attends, si je me souviens bien, tu voulais être journaliste !
- Ben, tu sais, la vie...
Marcel avala une gorgée de café. La vie, oui, le pas-de-fric, le père-qui-boit, le pas-d'études.,.
- Et toi, alors, t'es contente ?
-«a va. J'ai eu peur, quand j't'ai vu, rapport au cabinet.
Il leva les yeux, attendant la suite.
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DESCENTES D'ORGANES
- J'ai eu des problèmes avec les Mours, à cause des massages sophrologiques.
Il ne demanda même pas ce que c'était. Certainement la détente totale. Il attendrait tranquillement le moment o˘ elle allait lui demander de lui rendre service.
- quels abrutis, ceux-là, reprit-elle, surtout un grand connard, Rudy je sais plus quoi, c'est pas un ami à toi, j'espère ?
Il secoua la tête. Rudy le Connard, c'était l'ami de Jeanneaux l'Enfoiré.
Une bonne paire, tous les deux.
- «a s'est arrangé ? demanda-t-il poliment.
Le café était bon, très fort, épais, comme il l'aimait.
- «a va. On s'est arrangés.
´ Détente totale pour Rudy le Connard ª, traduisit Marcel, un peu éberlué
de retrouver Maria Brancoloni en Marie Perrin et Marie Perrin en masseuse hard.
- Mélanie est la fille de Perrin ? voulut-il savoir.
- Plus ou moins. Allons bon.
Elle contemplait sa tasse de café, les yeux dans le vague.
-En fait, reprit-elle, un soir de grande déprime j'ai eu une aventure avec un type et du coup, je sais pas trop qui est le père... Elle a les yeux de l'un et le nez de l'autre, va savoir ! conclut-elle en prenant une autre cigarette.
Elle lui posa des questions sur le meurtre d'Allaoui et il lui résuma toute l'affaire. Maria avait toujours eu l'esprit vif.
- C'est marrant que tu me parles de l'Espadon, fit-elle observer quand il eut terminé. C'est là que je l'ai rencontré, mon erreur d'une nuit. Une sacrée erreur, je peux te dire. Je devais être complètement partie !
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I
DESCENTES D'ORGANES
- Un des musiciens ? demanda Marcel, presque jaloux soudain.
-Non, un client, un habitué. Une gueule d'ange, mais un vrai tordu, tu peux pas imaginer.
Elle marqua une pause avant de lancer, thé‚trale :
- Il avait des épingles à nourrice dans les testicules. -quoi ?! glapit Marcel en resserrant les genoux. -Ouais, un adepte du piercing avant l'heure... Mais
t'aurais jamais pu y penser en le voyant, il avait l'air tellement propre sur lui, tellement timide... En plus, éjaculateur précoce, bien s˚r. On a fait ça à l'arrière de la voiture, une horreur, j'étais bien contente de rentrer chez moi, et six semaines après, hop, enceinte ! J'ai prié pendant toute ma grossesse pour que ce ne soit pas lui le père.
Marcel se demanda un instant quel effet ça devait faire de porter dans son ventre un enfant issu de quelqu'un qui vous dégo˚tait...
La porte s'ouvrit brusquement et Mélanie déboula, toute fraîche, balançant son sac à dos. C'était vraiment une jolie fille, avec un petit nez droit, des grands yeux noisette, de longs cheveux blonds. Elle portait une robe en coton, des tennis, un blouson en jean, une petite croix en or. Elle eut un mouvement de recul à la vue de Marcel, assis dans le salon.
-D'o˘ est-ce que tu viens ? demanda Marie Perrin d'une voix menaçante.
- Ben, du lycée, d'o˘ veux-tu que je vienne ?
-Je ne sais pas. De chez Kamel Allaoui, peut-être, laissa tomber sa mère.
L'adolescente blêmit. -Comment... Elle se tourna vers Marcel.
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DESCENTES D'ORGANES
- Pourquoi...
-quand est-ce que vous avez vu Allaoui pour la dernière fois, mademoiselle ? lui dit Marcel en se levant.
- quoi ? Mais je...
-Il est mort, il a été assassiné, laissa-t-il tomber doucement.
- Kamel ?! Mais... mais c'est impossible... On doit se voir demain soir...
- On a retrouvé son corps lundi matin.
- Je l'ai vu samedi à l'Espadon, on était allés écouter du jazz-salsa, il m'a ramenée à la maison vers 2 heures, il... on... c'est impossible !
répéta-t-elle en secouant la tête.
- Vous le connaissiez depuis longtemps ?
- Deux, trois mois, l‚cha-t-elle avec un coup d'oeil furtif à sa mère. Mais on ne se voyait pas très souvent,
- Et Charles, jeta Marie Perrin, il est au courant ?
- Non. Charles c'est Charles, et Kamel c'est Kamel, riposta sa fille. Je ne peux pas croire que... c'est vrai ?
- Malheureusement oui.
Elle éclata soudain en sanglots. Sa mère soupira, d'un air excédé. Marcel marmotta quelques vagues paroles de réconfort.
- Et moi qui ai traîné tout le dimanche avec Charles et sa bande, petits cons ! sanglota-t-elle. On s'était un peu disputés, avec Kamel, il était vexé que je ne le présente pas à ma famille...
- Et je peux savoir pourquoi tu ne me l'as pas présenté ? demanda Marie, hautaine.
- Tu l'aurais bien reçu, peut-être ! Avec tes ambitions de grosse bourge !
Prête à m'acheter les capotes pour que je mette le grappin sur Charles et son fric !
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DESCENTES D'ORGANES
- Mélanie ! Je ne te permets pas !
- Je m'en fous ! Je te déteste, je vous déteste tous ! Marcel regarda ses pieds, puis sa montre. Bon, la
gamine s'était suffisamment défoulée.
-J'ai besoin de vous poser quelques questions, reprit-il d'une voix ferme.
Maintenant et rapidement.
Une demi-heure plus tard, un peu étourdi, il regagnait l'hôtel de police lesté de la déposition de Mélanie, d'un espresso supplémentaire et du numéro de portable de Marie Perrin, au cas o˘ il aurait besoin d'une séance de ressourcement énergétique.
S˚r que ce devait être plus agréable de se faire ressourcer l'énergie par Marie que par le masseur du club de karaté, un ancien catcheur couturé de cicatrices qui les manipulait avec la douceur d'une lavandière battant son linge.
-La mère de la petite amie d'une des victimes est une amie d'enfance de Blanc ? répéta Merrieux.
- Et alors ? lui renvoya Jean-Jean, qui venait de se rappeler qu'il avait oublié de faire le loto.
- Et c'est Blanc qui a découvert les corps de Chou-kroun et de Diaz, continua Merrieux en pianotant sur le couvercle de son iBook.
-Mon petit Laurent, je serais vraiment ravi que Blanc les ait assassinés, ça serait plus pratique pour nous, mais malheureusement ça me semble assez peu probable.
Il allait jouer la date de naissance de Zidane, ça changerait de celle des jumelles, qui ne lui avait jamais rien rapporté.
- Ce n'est pas à ça que je pense, rétorqua Laurent, avec une petite moue laissant entendre que les pensées imbéciles étaient réservées à d'autres, suivez mon regard. Mais il y a peut-être là une mise en scène de coÔncidences, une organisation en fait.
- Une organisation ? répéta Jean-Jean en se tournant vers Lola qui relisait le rapport de Marcel. C'est quoi, votre date de naissance, Tinarelli ?
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DESCENTES D'ORGANES
- 28/12/68, répondit celle-ci machinalement avant de demander : Pourquoi ?
- Pour rien, pour mes petites fiches... vous disiez, Laurent ?
- Je disais que le meurtrier connaît peut-être la mère de Mélanie ainsi que Marcel Blanc. qu'il n'a peut-être pas choisi ses victimes au hasard.
Lola leva la tête, sourcils froncés.
- Notre type aurait tué Kamel parce qu'il sortait avec la fille de Marie Perrin ? Et les deux autres pour que Blanc les découvre ?
- Pourquoi pas ? Le tueur est peut-être un autre ami d'enfance, un autre gamin de leur école, La Fermage...
- Ferrage, le corrigea Jean-Jean, c'était à cent mètres d'ici, sur la voie rapide. J'y suis allé aussi. Vous croyez que c'est moi, le meurtrier ?
C'est pas une école, c'est un élevage de poulets !
- Vous étiez en classe avec Blanc ? demanda Lola.
- J'ai trois ans de moins que lui, l‚cha Jean-Jean, on ne se connaissait pas. Bon, à part ça ?
- ¿ part quoi ? demanda Laurent.
- ¿ part vos élucubrations, on avance ou on recule ?
- On piétine ! lança Lola avec une certaine satisfaction.
-Et sauf erreur, le fameux Couturier de la Mort, c'était aussi un ami de Blanc, non ? poursuivit Laurent, tenace comme un pickpocket accroché au sac à main d'une mamie.
Jean-Jean en resta songeur quelques secondes. C'était vrai. Blanc était une sorte de paratonnerre qui attirait tous les frappadingues. Il fallait peut-
être envisager sa mutation dans le grand Nord, vers Lyon, là o˘ ils avaient l'habitude de la grosse délinquance.
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DESCENTES D'ORGANES
-Le Couturier de la Mort n'était l'ami de personne, grinça Lola d'une drôle de voix. Ils la dévisagèrent, surpris.
- «a va mieux votre nez, mon petit ? demanda Jean-Jean.
Mieux que tes couilles en berne, en tout cas.
- «a va, merci. Pourquoi est-ce que Blanc ne pourrait pas être impliqué
dans tous ces crimes ?
-Eh bien, parce que... heu... Enfin, Blanc, vous l'avez vu, hein... c'est pas le genre cannibale en furie...
- Ted Bundy non plus n'avait pas l'air d'un assassin, lança Laurent, pourtant on l'accuse d'avoir arraché les mamelons de ses victimes avec les dents pendant qu'il les violait avec une bombe de laque...
Jean-Jean fronça ses sourcils patriciens.
-Ouais, ben, excusez-moi, mais Marcel Bundy, j'y crois pas. Au cas o˘ vous l'auriez oublié, c'est gr‚ce à lui qu'on a pu stopper ce taré de Couturier... Attention, Lola ! Vous venez de renverser votre thé !
La théorie du paratonnerre était beaucoup plus séduisante. D'ailleurs, Marcel avait un petit côté catastrophes en série.
L'irruption du commissaire Martini, vêtu de son plus beau costume de croque-mort, les fit tous sursauter. Il était de mauvaise humeur. Sa nouvelle n'avait progressé que de quelques lignes. ´ La tête avait roulé
dans la ruelle aux pavés luisants. L'homme à la hache se redressa en riant, les mains rouges de sang, et disparut dans la brume qui recouvrait la ville, son sinistre instrument sur l'épaule, tel un b˚cheron rentrant du travail. ª Bon et après ? Il fait quoi, le sinistre b˚cheron ? (C'était le titre : Le B˚cheron de la Mort.) D'accord, il ne visait pas le Concourt, mais tout de même !
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DESCENTES D'ORGANES
S'apercevant que Jeanneaux lui débitait d'interminables fadaises comme quoi ils étaient sur une piste prometteuse, il se contenta de laisser tomber ´
demain 5 heures, réunion avec la presse ª avant de tourner ses talons éculés et de regagner son bureau climatisé et sa fichue rame de papier trop blanche.
-Tu te rends compte, on était à l'école ensemble ! Nadja leva la tête tout en continuant à pétrir la semoule.
-Tu l'as sautée?
-Hein ? Mais enfin, Nadja, on avait huit ans ! -Vous n'avez pas eu huit ans pendant dix ans...
- Après on s'est perdus de vue... tu sais ce que c'est.
- Non, pas vraiment. Je ne suis jamais allée à l'école, Grand Chef Blanc.
quand elle l'appelait ´ Grand Chef Blanc ª, c'était mauvais signe. Il opta pour un repli prudent.
- Je descends la poubelle.
Elle opina sans répondre, en écrabouillant les boulettes de viande hachée.
Une vieille copine d'école... sur la Croisette... recyclée pute de luxe...
Méfiance,
méfiance !
Le soleil couchant faisait miroiter les vitrines. Marcel fit quelques pas.
Tiens, Jésus n'était pas à sa place. Il y avait son carton, et des bouteilles vides. Une des bouteilles roula avec un tintement et la silhouette furtive d'un rat se faufila dans la ruelle attenante. Marcel le suivit des yeux jusqu'à ce qu'une paire de sandales de curé entre dans son champ de vision. Il leva la tête, mais l'homme avait disparu dans l'ombre.
Il avait déjà vu des sandales comme ça, mais o˘ ? Bon, aucune importance.
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DESCENTES D'ORGANES
Les sandales s'enfoncèrent dans une crotte de chien, délibérément, les orteils s'y vautrèrent, fouillant la matière fécale encore molle. En rentrant dans son immeuble, il allait laisser des empreintes de merde dans tout le couloir et puis il enlèverait ses sandales et il monterait pieds nus chez lui et on accuserait les gosses des Cap-Verdiens du rez-de-chaussée.
Le clochard n'était pas là. Il ne venait plus depuis qu'il avait tapé sur la tête du gamin. Il devait avoir peur des représailles des autres jeunes.
Il devait se cacher ailleurs en ville. O˘ ? Il fallait retrouver le clochard. Il était de plus en plus s˚r que c'était LUI.
Caché dans l'ombre, les pieds dans la crotte, il regarda Marcel rentrer chez lui, refermer la porte de l'immeuble. Ce type était le FLIC qu'il avait vu à midi au snack. Ce type le CHERCHAIT. Il cherchait Papa Ouvre-Boîte pour T…CRASER avec ses gros godillots de flic, piaf piaf piaf, mais il allait se casser le nez, et le bec et les dents, il allait se casser la gueule et casser sa pipe, parce que Papa Ouvre-Boîte était bien trop MALIN
pour lui.
Il retira une des punaises de son avant-bras et se la planta dans la langue tandis que ses paupières battaient frénétiquement et qu'il se chantait sa chanson préférée.
quand Papa Ouvre-Boîte va danser Les murs se teintent de rouge Les demoiselles qu 'il fait valser Aiment sentir son couteau qui bouge Et elles le supplient de l'enfoncer Après l'avoir chauffé au rouge...
Il repensa au SANG qui dégoulinait le long du ventre et des cuisses du petit Diaz, au jet de SANG qui l'avait
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DESCENTES D'ORGANES
éclaboussé quand il avait arraché le cour du coureur, aux torrents de SANG
s'échappant des entrailles palpitantes du serveur du snack dont les yeux roulaient dans les orbites, comme des yeux de chevaux fous, il avait vu des chevaux FOUS au cinéma. Mais là, c'était pas du cinéma. quand Ludo l'emmenait sur le bateau, il avait appris à VIDER les poissons, vite fait bien fait, c'était le BON TEMPS, mais après Ludo était parti TR»S LOIN-LONGTEMPS et retour à la case Granny et aux longues heures passées devant le Steinway demi-queue, à devenir INVISIBLE, à jouer, blues notes du matin au soir et toute la nuit si NOIRE, et puis Granny était DEVENUE-MORTE, mais Philippe, il ne s'en était pas tout de suite rendu compte. Parce que ça ne la changeait pas beaucoup, Granny. Elle était assise pareil devant la télé, avec le journal sur les genoux. C'était la voisine d'en dessous, la grosse LAIDE, qui avait appelé les flics. Ils avaient fait toute une histoire à
cause de la couleur VERTE de Granny, des sacs poubelles entassés dans la cuisine, des BLATTES, et puis des toilettes bouchées depuis un petit moment, mais bon, il avait pas l'argent pour faire venir le plombier, l'argent c'était Granny qui l'avait dans sa banque à la con, et lui il avait pas le droit d'y toucher,
Heureusement, maintenant, il avait trouvé ce travail chez Ludo, on le payait pour JOUER ! Et il avait sa pension, gr‚ce aux crises de Philippe.
«a le prenait d'un coup, Philippe, comme ça, il se sentait devenir tout rouge et tout chaud et il se mettait à crier, à crier, en battant des bras, et, forcément, ça cassait des trucs.
Ils l'avaient mis à 1'H‘PITAL-GENTIL. Il dormait beaucoup, il était tranquille, il écoutait la radio. Et puis l'hôpital avait fini, on lui avait dit de rentrer chez lui,
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DESCENTES D'ORGANES
comme s'il n'était pas assez bien pour eux, alors il avait plein de CRISES
et on l'avait emmené à I'H‘PITAL-M…CHANT, o˘ on vous attachait sur un lit et on vous faisait des PIq€RES-TR»S MAL-PAS BOUGER. Et maintenant c'était cette Francine Dupré qui s'occupait de lui. De Philippe plutôt. Lui, il n'avait pas besoin d'aide, juste besoin qu'on lui foute la PAIX. qu'on lui laisse le temps d'accomplir sa MISSION. Mais Philippe, il était tout le temps terrorisé. C'est pour ça qu'il piquait les crises. Parce que d'un coup les choses autour de lui se mettaient à se resserrer pour L'…TOUFFER, comme s'il était pris dans des bras géants qui voulaient lui briser le dos.
Alors il se débattait. Pauvre Philippe.
Toute la FORCE de Granny était allée dans Papa Ouvre-Boîte, toute son intelligence était venue remplir son cerveau, et maintenant il pouvait DANSER DANS LA NUIT comme une fumée de cigarette, passer invisible devant les gens qui ne voyaient que le pauvre Philippe.
Il repensa à la gamine qui sortait avec CELUI DU SNACK. L'imposteur numéro 6. Les quatre premiers, personne ne les avait jamais retrouvés. Il en avait jeté deux en haute mer, le troisième avait été haché menu par le train et le quatrième devait pourrir au fond du ravin, près de la décharge. Mais après, il avait R…FL…CHI. Peut-être qu'iL lisait les journaux, peut-être qu'iL saurait que Papa Ouvre-Boîte LE cherchait. Alors, il avait décidé de laisser les imposteurs en évidence et il avait jeté le corps d'…lie Choukroun à quelques encablures du rivage, avant de recommencer avec Allaoui.
Pourquoi est-ce qu'il pensait à cette fille ? Elle lui rappelait quelqu'un.
quelqu'un du temps de Philippe l'andouille.
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DESCENTES D'ORGANES
Un grognement le fit soudain sursauter. Un labrador beige le regardait, le poil hérissé, babines retroussées sur de grands crocs jaunes.
ĆON DE CHIEN. ª II serra les poignées du grand ciseau entre ses doigts.
-Choupette, viens ici, qu'est-ce que tu fabriques !?
ĆON DE CHOUPETTE. ª
- Viens ici, bon sang ! Oh, excusez-la, elle est gentille d'habitude...
Ćonnasse. Casse-toi ou Papa Ouvre-Boîte va te faire valser. ª
- Allez, viens, laisse le monsieur tranquille.
ĆASSE-TOI. ª
´ VITE. ª
La femme disparut dans un immeuble, traînant la chienne rétive.
Il inspira profondément. Tira la photo de son vieux portefeuille avachi et l'embrassa plusieurs fois, les yeux fermés. Embrassa les longs cheveux bruns, la barbe bouclée, le ventre efflanqué.
quand il L'aurait enfin trouvé, ils monteraient tous les deux au CIEL et PERSONNE ne l'embêterait plus j amais, et il danserait avec les anges, toujours et toujours.
Francine Dupré reposa le téléphone avec soulagement. Elle venait de s'entretenir pendant plus d'une demi-heure avec la mère d'une jeune schizophrène dont l'état s'était soudain dégradé, nécessitant une admission d'urgence à l'unité psychiatrique de l'hôpital et elle se sentait lessivée.
Elle regarda l'heure. Presque 20 h 30 ! Elle salua la femme de ménage qui venait d'arriver et poussa la porte du centre médico-psychologique, pressée de rentrer
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chez elle, retrouver ses siamois - Lulu et Lili - et Milord, son scottish-terrier, avant de s'enfoncer avec délices dans le nouveau canapé en SkaÔ
bleu roi - une folie ! - et de regarder la suite du feuilleton à succès.
Elle s'arrêta devant sa Ford Fiesta noire et ouvrit son sac pour prendre ses clés. Une minute et une fouille acharnée plus tard, il fallut se rendre à l'évidence : pas de clés ! …nervée, elle renversa le contenu du sac sur le capot. Kleenex, rouge à lèvres, tampons hygiéniques, clés de l'appartement, carte d'identité, carnet d'adresses, carte de membre du Fitness Club, carte de la piscine, clé de l'antivol du vélo qu'on lui avait volé l'an dernier, ticket du pressing, vieux tickets de parking, mais pas de clés !
Et elle habitait en dehors de la ville, à plus de vingt kilomètres, dans les collines, un joli foutu hameau qu'aucun bus ne desservait.
Pas de panique, Francine. Tu as d˚ les poser quelque part.
Retour au centre, à cent mètres de là, fouille totale du bureau sous l'avalanche de questions idiotes de la technicienne de surface qui essorait sa serpillière. Pas de clés.
Elle repartit vers la voiture, scrutant le caniveau. Et soudain, une illumination ! Les stupides clés posées sur le petit guéridon dans le salon de ce pauvre Philippe Guidoni.
Ce pauvre Philippe à qui on avait coupé le téléphone parce qu'il n'avait pas payé sa note depuis des mois, malgré sa thérapie d'insertion sociale.
Bon, il n'habitait pas très loin, elle pouvait faire un saut, il ne travaillait qu'à partir de 23 heures.
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Marcel n'arrivait pas à fixer son attention sur ce qui se passait à
l'écran. Il entendait les vociférations des enfants, les exclamations de Nadja, mais son esprit vagabondait, traversé de flashes visuels.
L'imposante poitrine de Marie Perrin. Le visage éploré de sa fille Mélanie. Marie Perrin en train de baiser sur le siège arrière d'une voiture avec un maso. qu'est-ce qu'elle avait dit ? Ah oui, ´ les yeux de l'un, le nez de l'autre ª. Mélanie avait les yeux clairs, pas comme sa mère, arrête de penser à Marie, rappelle-toi comme elle était moche avec ses tresses et ses genoux cagneux. Le visage exsangue du jeune Diaz, la lieutenant Tinarelli le cul dans la fontaine, le corps d'…lie Choukroun près du phare, comment les corps s'étaient-ils retrouvés dans l'eau ? Jetés d'un bateau, certainement. D'un bateau qui se manouvrait aisément sans devoir se signaler à la capitainerie. Un Zodiac ou une petite barcasse à moteur, par exemple...
- ¿ quoi tu penses ? lui demanda soudain Nadja.
- Hein ? ¿ rien, à l'enquête, excuse-moi...
Elle lui décocha un regard suspicieux et enfourna une poignée de chips au bacon avant de reporter son attention sur les malheurs de Cosette que Monte-Cristo trompait avec la nièce de Balzac.
Francine poussa la porte du vieil immeuble, près du port. L'odeur d'excréments sèches lui sauta aussitôt à la gorge. Elle appuya sur l'interrupteur et une maigre lumière jaune jaillit. On aurait dit qu'un imbécile chaussé de sandales crottées s'était amusé à sauter partout dans le vestibule. S˚rement un gamin ! Elle avança avec précaution, enjambant les traces répugnantes, et grimpa rapidement les deux étages avant de sonner énergiquement.
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II s'immobilisa, tétanisé, à genoux au milieu du salon, la pointe de tapissier à un millimètre de son pénis dénudé. Il ne recevait jamais de visite. Nouveau coup de sonnette, impérieux. Il déglutit, remonta son pantalon en se tortillant et se glissa jusqu'à la porte.
- Monsieur Guidoni ? fit la voix de Francine Dupré, plutôt énervée.
Il serra les poings, et la pointe effilée s'enfonça dans sa paume sans même qu'il s'en rende compte. qu'est-ce qu'elle venait foutre à cette heure ?
Il jeta un rapide coup d'oil autour de lui. Tout était en ordre. Pas de sang, pas d'excréments. Juste la boîte à outils posée par terre.
- Monsieur Guidoni ?
La voix grimpa dans les aigus, désagréablement. Il prit une inspiration et allait ouvrir quand soudain il le vit. Le trousseau de clés posé sur le guéridon de Granny. C'était ça qu'elle voulait !
Tout souriant, il déverrouilla la porte, le trousseau à la main, et le lui tendit :
- C'est ça que vous cherchez ?
Francine Dupré ouvrit la bouche, la referma et s'effondra sur le carrelage du palier.
Interloqué, il contempla la jeune femme inerte avant de la saisir par les épaules et de la tirer à l'intérieur. Pas question que les vieux d'en face la voient. Il referma la porte, un peu affolé. qu'est-ce qu'elle avait ? Il la retourna, lui tapota les joues comme il avait vu faire dans les films, doucement, puis plus fort.
Elle poussa un petit cri, ouvrit les yeux, vit son visage penché vers elle et poussa un hurlement.
Par réflexe, il abattif le poing sur le cri. Pas de cris, pas de bruit. Pas ici.
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Le poing éclata les lèvres et brisa les deux incisives supérieures de Francine Dupré, qui hurla de plus belle.
VILAINE !
Il frappa de nouveau, plusieurs fois, parce que le cri lui vrillait le cerveau comme une PERCEUSE. Le sang lui éclaboussa la main, puis le poignet, puis elle cessa de crier. BIEN.
On avait du mal à la reconnaître, maintenant, avec ce grand trou rouge plein de dents cassées, ce nez tout écrasé d'o˘ pissait le sang et ces yeux gonflés presque complètement fermés, bleus et jaunes. Elle respirait, une respiration sifflante, entrecoupée de crachotements sanglants.
Il se releva, fit jouer les articulations de son poing douloureux, passa les doigts dans ses cheveux clairs pour se recoiffer, les zébrant de sang.
Pourquoi est-ce qu'elle s'était mise à CRIER comme ça ?! Il se planta devant le miroir suspendu au-dessus de la commode, pour le lui demander, le miroir était sympa, il lui donnait souvent de bons conseils, et se figea.
Son visage ! avec toutes les punaises dorées enfoncées dans ses sourcils et le sang qui avait coulé partout en rigoles luisantes. Il avait choisi les sourcils parce que les traces s'y voyaient difficilement et il les avait complètement oubliées, ces jolies punaises dorées achetées le matin même à
la droguerie du marché. Comme il avait oublié les épingles à nourrice enfoncées dans ses joues sans barbe auxquelles il avait suspendu des petits morceaux de foie bien rouge.
Voilà pourquoi elle s'était évanouie. Une réaction pas très professionnelle. Une infirmière psychiatrique ne devrait pas perdre la tête pour si peu ! Ou alors il valait mieux qu'elle change de métier. qu'elle fasse CADAVRE,
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par exemple. Parce que maintenant, il ne pouvait pas la laisser s'en aller.
Non, pas possible. Maintenant, il fallait en faire du SILENCE L¿-DEDANS, comme disait Granny.
Il alla chercher son couteau à dépecer dans la cuisine et revint dans le salon. Elle avait ouvert les yeux et essayait de se relever, en bavant. Il alluma la télé, monta le son.
- Je suis désolé, Francine, lui assura-t-il en la saisissant par les épaules.
Elle se débattit, émit quelques r‚les, le larynx écrasé.
Il la traîna jusque dans la petite salle de bains, la souleva et la fit basculer dans la baignoire malgré sa résistance acharnée. Un de ses doigts crocha dans une épingle, lui arrachant un bout de joue, et ça l'énerva. Il lui tapa la tête contre le robinet, assez fort pour qu'on entende craquer l'os du cr‚ne. Il vit ses yeux se révulser et tapa encore un coup, plus fort. Crac.
Puis il entreprit de déboutonner la robe pour dévoiler le ventre et la poitrine. Le corps était secoué de tremblements spasmodiques, comme un poisson hors de l'eau. Les poissons, il connaissait bien. Il saisit son couteau et fendit d'un seul geste la peau déjà h‚lée, du sternum à l'aine.
Une heure plus tard, la locataire du premier, affalée devant un documentaire sur la vie des marsupilamis, fit observer à son mari :
- Tiens, le taré du dessus se prend une douche ! «a lui fera pas de mal !
Son mari, que le triste sort des marsupilamis poussait à consommer de la bière sans modération, opina dans son demi-sommeil.
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Par acquit de conscience, Lola avait décidé de reprendre le dossier Ćouturier de la Mort ª. qui sait si les deux affaires n'étaient pas effectivement liées, à travers Blanc, à son insu ? Elle était plongée dans sa lecture et son hôte parasite compulsait avec avidité les extraits de presse que Jeanneaux avait rassemblés dans une grosse chemise en carton bleu marine. Ń'écoutant que son courage, le lieutenant Costello... ª ´ Gr
‚ce aux patientes investigations du capitaine Jeanneaux... ª A vomir !
´... petite main du crime aspirant au titre de géant du mal... ª (Le Monde, 5 mai 2000).
Comment s'appelle l'ordure qui a signé l'article ? ´... Un pauvre type...
tueur en série pitoyable... ª (Lire, été 2000).
Celui-là aussi, à ne pas oublier. qui sait si, un jour, je ne sortirai pas de cette horrible prison humaine pour me réincarner en quelque chose de sympa. Fabricant de farines animales contaminées, armateur de pétroliers pourris, éleveur de merde à poulet, le monde moderne est si riche de possibilités.
Le lourd dossier échappa aux mains de Lola et s'écrasa sur son petit peton.
OK, OK, je disais ça pour rigoler, t'avez pas le sens de la plaisanterie, là-haut !
Elle le ramassa en pestant. Il y avait des photos, toute une liasse de photos, soigneusement étiquetées. Les ongles soigneusement faits de Lola les parcoururent à toute allure, jusqu'aux dernières. Le Couturier allongé
sur l'asphalte détrempé, dans la lumière dorée de l'aube. C'est tellement étrange de se voir mort ! La bouche béante, les yeux grands ouverts, la poitrine criblée de balles. C'est mon sang qui coule, là, dans l'herbe !
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Elle approcha la photo, scrutant le visage figé. Comme j'étais beau, comme c'est émouvant...
- T'as vu cette tête de fouine ! Y devait pas avoir beaucoup de succès, le pauvre gars !
Frémissement électrique. Lola sursauta. Laurent ricana :
- Jeanneaux se gargarise, mais en fait tout le monde dit que c'est Blanc qui a démasqué le Couturier. On a les héros qu'on mérite, conclut-il en b
‚illant.
-J'ai relu les deux dossiers. Blanc n'est pas le seul à y apparaître. La juge Morelli aussi, par exemple. En fait, c'est une petite ville, tout se passe au même endroit, tout le monde se connaît. Désolée, mais je crois que ton hypothèse est caduque. Moi, ce que je pense, c'est que c'est la ville elle-même qui génère ce genre de meurtres. Des meurtres de cinéma, tu vois.
Une sorte de possession par celluloÔd interposé.
- Déconne pas, je suis crevé. Je téléphone à Cath et je rentre.
- Tu es revenu ici juste pour téléphoner gratos à ta copine ? s'indigna Lola. T'es vraiment un chancre !
- Oh, ça va ! La groupie du capitaine va me dénoncer ? -C'est pas évident d'envoyer son supérieur se faire
voir, OK ?!
- Moi, je crois qu'il te plaît ! martela Laurent en décrochant le téléphone.
quel dommage qu 'on ne se soit pas connus dans une autre vie, mon petit Laurent, quel bon hamburger tu aurais fait !
Elle claqua la porte derrière elle, le laissant interloqué.
Papa Ouvre-Boîte regardait le corps éviscéré qui reposait dans la baignoire. Il s'était rincé, avait rincé le
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cadavre, empaqueté les organes dans du papier journal, rempli le Caddie.
Bien. Maintenant, il fallait se débarrasser d'elle. Mais comment ? C'était la première fois qu'il agissait chez lui. Comment sortir le corps de cette IDIOTE sans se faire remarquer ? Est-ce qu'il fallait le couper en morceaux ? …videmment, ce serait le plus simple. Le couper en morceaux et l'évacuer petit à petit. Mais est-ce qu'il avait une scie ? Même pas s˚r.
Donc demain acheter une SCIE. Et d'ici là laisser le corps dans la baignoire, AU FRAIS.
Il fit couler de l'eau froide jusqu'à recouvrir le cadavre.
- Ah non, il va pas se mettre à se laver trois fois par nuit, maintenant !
grogna la voisine en donnant un coup de coude à son mari.
- Grmmpffff... fit son mari, plein de bonne volonté, mais dont la conversation était plutôt limitée, surtout en fin de bière.
Papa Ouvre-Boîte regarda l'heure à la pendule du salon, un machin tarabiscoté qui avait appartenu à Granny. 22 h 45 ! Vite, Philippe allait être en RETARD ! Il décrocha le smoking noir, la chemise blanche et le noud papillon et s'habilla précipitamment, ne pas oublier les souliers vernis, FONDAMENTAL les SOULIERS, pour faire NORMAL.
Voilà, il était prêt, ses clés, ses lunettes, sa barbe postiche pour cacher les plaies sur ses joues, il referma doucement la porte, descendit l'escalier à toute vitesse, non sans cracher au passage sur la porte de la LAIDE, et grimpa avec plaisir dans la voiturette électrique blanche.
¿ cause de Philippe, il n'avait jamais pu passer son permis de CON-duire, alors Granny lui avait offert la petite voiture électrique, et il roulait comme tout le
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monde, il avait toujours été très habile de ses mains, il avait su conduire tout de suite et il savait même'la réparer, il savait tout réparer, il était MAGICIEN, comme LUI.
- Chef ! J'ai eu une idée !
Jeanneaux s'immobilisa, un pied dans l'ascenseur.
- Je vous écoute, Blanc, répondit-il en coulant à la jeune réceptionniste son sourire ´ hé oui, je suis bon et patient avec mes subordonnés ª.
- Le type s'est servi d'un bateau pour jeter les corps à la mer... commença Marcel.
- Possible. Mais il a pu les balancer à l'eau depuis la plage.
- Diaz peut-être, mais le légiste a dit que les deux autres avaient été
immergés assez longtemps.
- Comment vous savez ça, vous ?
-Heu... eh bien en fait, le Doc et moi on fréquente la même boucherie, et parfois on taille le bout de gras, comme ça, en attendant notre tour...
Jeanneaux inspira profondément et retira son pied de l'ascenseur.
- Je suppose que vos conversations passionnent les autres clients. Vous devriez prendre un mégaphone et vous installer sur la place î
Blanc le dévisagea de son air le plus Blanc et reprit :
- Donc, s'il a utilisé un bateau, il a bien fallu qu'auparavant il charge les corps à bord.
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- Ils ont pu y monter volontairement. Nous ignorons tout des rapports que pouvait entretenir le tueur avec les victimes.
- Il y a du nouveau ?
Merrieux avait surgi, rasé de frais, tout fringant dans son costume en laine grise.
-On se fait un petit brain-storming au pied levé, ricana Jeanneaux. Blanc a une théorie.
Merrieux considéra Blanc avec un certain étonne-ment. La coutume locale voulait-elle que les enquêtes soient menées par la base, gardiens de la paix, contractuelles, femmes de ménage ?
- Ma théorie, expliqua Blanc sans s'émouvoir, c'est qu'il a chargé les victimes dans un petit bateau, type Zodiac, et qu'il les a emmenées au large pour les achever ou s'en débarrasser. On n'a que trois ports : le Vieux Port, le Mouré rouge et le port Canto. Et avec le Zodiac, il a pu partir des plages du Midi, conclut-il en lissant machinalement sa moustache.
Le Vieux Port au cour de la ville. Le port Canto au bout de la Croisette.
Le Mouré rouge, à l'est de la ville, un long ruban de sable désert la nuit, bordé d'immeubles de location de vacances encore à moitié vides en cette saison. Ou le boulevard du Midi, qui filait droit à l'ouest sur plusieurs kilomètres, entre la mer et la voie
SNCF.
- Intéressant, commenta Laurent en appuyant sur le bouton de l'ascenseur, pressé de retrouver son iBook. Eh bien, merci pour vos suggestions...
- On va y réfléchir, murmura Jeanneaux, les sourcils froncés,
- Merci, chef !
L'ascenseur commença à s'élever.
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-Blanc est moins con qu'il en a l'air, l‚cha Jeanneaux. Sa théorie est loin d'être idiote.
- «a signifierait que notre homme possède un endroit o˘ ranger son bateau.
Ou qu'il ait une place de port, avança Merrieux en fronçant les sourcils à
son tour.
-Exact. Un jardin, un hangar ou une place de port. Je vois pas vraiment o˘
ça peut nous mener, grogna Jeanneaux. Vu le nombre de gus dans le même cas...
Ils déboulèrent dans le bureau, préoccupés. Lola était déjà là, plongée dans ses notes. On lui avait ôté son gros pansement, ne laissant qu'un petit sparadrap sur l'arête du nez, encore gonflé et violacé.
´ Même avec un nez de boxeur, elle reste hyperban-dante ª, se dit Jeanneaux en prenant place derrière le bureau directorial tandis que Laurent plongeait littéralement le nez sous le capot de sa chère bécane informatique. Jean-Jean renifla, songeur. Ouais, ça valait peut-être le coup d'aller jeter un coup d'oil aux bateaux ancrés. Le type était tellement fou qu'il avait peut-être laissé des traces de sang dans l'embarcation. Y avait qu'à mettre Costello sur le coup, ça le dépoussiérerait.
Costello poussait justement la porte, un dictionnaire sous le bras, très élégant dans son costume anthracite à fines rayures blanches, chemise rouge en soie, cheveux artificiellement noirs de jais plaqués sur les oreilles, chaînette ornée d'un saint Christophe quasi grandeur nature plaqué contre sa maigre poitrine et souliers tressés en cuir blanc.
Même Jeanneaux, pourtant habitué aux débordements vestimentaires de son vieux subordonné, ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux.
- Tu vas à un mariage ?
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-Pas du tout. C'est la réunion mensuelle du Cercle des amis de James Joyce, ce soir à 18 heures. Tenue de cocktail, expliqua-t-il en gagnant la machine à café dans le couloir.
- Heureusement que c'est pas tenue de soirée, ricana Jeanneaux. Tiens, ramène-m'en un, tu seras gentil.
Le café passait pour stimuler la circulation sanguine du cerveau. Će pauvre Jean-Jean devrait peut-être se faire transfuser ? ª songea mélancoliquement Costello en appuyant sur le bouton.