III

 

Aimery de Béligné se fraya un chemin dans la foule des vilains jusqu’à la grand-rue du bourg, qui s’appelait l’avenue de la Mer. Il portait un pourpoint et des hauts-de-chausses tout blancs. Il tenait de sa senestre, dans un fourreau de cuir (simili) rouge, sa raquette de tennis. Il était perdu dans de bizarres réflexions sur le monde présent et sur lui-même, comme l’indique assez son accoutrement. C’est alors qu’il remarqua Pomme, assise à la terrasse d’un pâtissier-glacier, les yeux baissés sur les dégoulinements d’une boule de chocolat : cette contemplation nourrissait en elle un discret sentiment de l’irrémédiable, et elle ne fît pas mine de repousser l’individu qui s’assit à côté d’elle.

C’était, bien sûr, Aimery de Béligné, qui commanda une glace au chocolat, « et une autre pour Mademoiselle ».

Il avait fini de se présenter quand les coupes arrivèrent ; il était étudiant à Paris, à l’École des Chartes. Mais il était natif de la région, où se trouvait le château de ses aïeux (en réalité, il dit seulement « de mes parents ») ; il y passait chaque année ses vacances. « Et vous ? » demanda-t-il à Pomme. Pomme regardait sa boule de chocolat toute neuve et se demandait ce qu’on pouvait bien apprendre à l’École des Chartes. Elle dit qu’elle était visagiste. Des gens passaient sur le trottoir. Un petit garçon se planta devant eux pendant quelques secondes. Il suçait un esquimau rose et bavait un peu. Il avait l’air très soucieux pour ses trois ou quatre ans. Il se mit à se dandiner d’un pied sur l’autre en grattant tristement le fond de sa culotte. Tout à coup il détala.

 

 

Pomme avait le charme soudain d’une chose parfaitement belle, égarée dans le fatras d’événements plats auxquels seuls lui donnait droit son sort, qui est le sort commun. Mais en se saisissant de ce personnage, qu’il comparait à un pollen au hasard du vent, minusculement tragique, l’écrivain n’a su faire que l’abîmer. Il n’y a peut-être pas d’écriture assez fine et déliée pour un être si fragile. C’est dans la transparence même de son ouvrage qu’il fallait faire apparaître la « Dentellière » ; dans les jours entre les fils : elle aurait déposé de son âme, quelque chose d’infiniment simple, au bout de ses doigts ; moins qu’une rosée, une pure transparence.

Or, maintenant ce n’est plus qu’une niaise petite fille, Pomme, qui répond à la terrasse d’un glacier aux avances d’un godelureau. Comment sentir encore que sous les grossières manipulations du style et du hasard, Pomme demeure une chose infime et légère, poignante par sa faiblesse parmi les choses du monde, et séduisante par son pouvoir d’être encore une autre, en vérité, que tout ce qu’on a pu dire d’elle ?

 

Aimery de Béligné avait la tête mobile et brusque, le regard volatil, et le front haut comme s’il eût été déjà dégarni. Le visage était très long, le nez proéminait un peu, bourbonien, sur les lèvres minces et le menton à peine marqué. C’était un garçon beaucoup moins déplaisant que ne l’eût fait présager sa première apparition dans ces pages.

Mais ce front abrupt, cette maigreur altière évoquaient si bien la solitude sur un rocher de quelque ruine médiévale qu’il se prenait quelquefois à l’imagination de chevauchées sur la lande ou dans les dunes. En fait il conduisait sa voiture avec beaucoup de prudence, à cause d’une légère myopie. C’était une 2 Chevaux sa voiture, une très ancienne, de celles à qui le moindre défaut de la chaussée donne des flatulences. Mais il avait un sérieux, une dignité d’ecclésiastique, le jeune homme, au volant de cet organisme. L’évocation des fastes d’un passé d’où bourgeonnaient aujourd’hui son nez trop fort, sa myopie, sa timidité, derniers rejetons de l’arbre généalogique des Béligné, lui était un recours contre la roture de son engin, et du monde présent.

Aimery de Béligné avait au moins ceci de commun avec Pomme, de vivre dans un ailleurs qui le rendait un peu étrange, lui aussi. C’est une des raisons qui l’avaient fait devenir chartiste. L’ailleurs de Pomme, c’était l’infini coulant goutte à goutte, en chaque nouvelle candeur de cette âme vraiment incommensurable à toute autre, à ne connaître aucune de ces prudences mesquines qu’on appelle intelligence, esprit.

Aimery était intelligent, lui, et fougueusement cultivé, ainsi qu’on peut le pardonner à son âge. Il était aussi très timide, et il s’en faisait reproche dans le soupçon, parfois, de répudier les goûts et les joies du commun de peur surtout de n’y point avoir l’accès facile, car il n’était ni beau, ni riche, ni drôle. (Du moins serait-il un jour conservateur en chef d’un grand musée national. Il allumait une cigarette.)

 

 

Quelque chose était en train de se passer. Aimery parlait à Pomme. Il parlait très vite et très petit, comme écrivent certaines personnes, en serrant les mots. Pomme ne disait rien. Une partie d’elle-même écoutait ; mais seulement une petite partie. Tout le reste commençait à s’enfoncer dans l’eau tiède, presque un peu trop, d’une rêverie indéfinie. Quelque chose changeait. Pour le jeune homme aussi. Les gens allaient et venaient devant ce couple banal sans rien remarquer, sans même les regarder vraiment. Eux non plus ne voyaient pas les gens. Tout cela n’était presque rien. Peut-être une infime modification dans la teinte et la consistance des choses devant eux : de la boule de chocolat, évidemment, mais aussi des coupes, et de la petite table ronde.

Rien n’avait laissé prévoir cet instant chez l’un ni chez l’autre. Aucun des deux n’y prêtait attention. Est-ce qu’ils se rendaient seulement compte qu’ils avaient déjà besoin de se revoir ?

La voilà qui se déroulait, Pomme, elle jusque-là si close, l’âme en colimaçon : son silence faisait deux petites cornes du côté d’Aimery, se rétractant parfois, mais point complètement, quand le jeune homme posait trop longuement le regard sur elle.

Pendant un moment leurs pensées glissèrent côte à côte, solitaires. Chacun s’enfermait en lui-même, sans chercher à dévider le cocon où l’autre s’était de même enfermé. Ils ne sentaient pas que dans cette solitude, moins d’une heure après qu’ils s’étaient rencontrés, résidait le possible désir d’une vie à deux.

Ce désir devait être en eux depuis longtemps. Chacun devait l’avoir nourri d’une longue timidité, peut-être pas si différente, au fond, chez l’un et chez l’autre. Et c’était maintenant si fort, cette manière étrange d’indifférence à l’autre, ou peut-être même à sa propre émotion, qu’elle oblitérait l’image, le timbre de voix, le regard de l’autre. Quand ils se furent quittés ce soir-là, après s’être suggéré qu’ils se rencontreraient sans doute, sûrement, le lendemain, nul des deux ne put se rappeler exactement le visage de l’autre, quelque effort qu’il fît, soudain soucieux de ce qu’ils avaient vécu.

 

Cette plongée au cœur de soi-même et de son rêve intérieur a souvent une première apparence d’incongruité ; celle, par exemple, de toutes ces questions que le jeune homme avait posées à Pomme, et dont il ne s’était pas encore avisé d’écouter les réponses. Mais les réponses viendraient en leur temps, bien plus tard. Pomme, elle, n’avait pas besoin de poser de question. Elle était de celles qui savent d’emblée qui est en face d’elles, en de telles circonstances. Ce n’était pas Aimery, mais quelque chose comme une certitude, quelque chose d’intérieur à elle, qui lui appartenait déjà. Un petit garçon de trois ou quatre ans vint se planter devant elle, pendant qu’Aimery parlait. Il suçait un esquimau Gervais, et il bavait. Pomme fit un sourire au petit garçon. Elle ne s’était jamais avisée qu’elle aimait les enfants. Elle aurait voulu le caresser, redresser la mèche de cheveux qui lui tombait sur l’œil. Mais il était juste un peu trop loin d’elle ; il se dandinait d’un pied sur l’autre.

Ce soir-là, Pomme eut le sentiment d’une véritable innovation dans son existence ; mais Pomme ne se rendait pas compte à quel point lui était familière, déjà, cette soudaine coloration de son âme et de ses joues. Elle ne se rendait pas compte que cette rencontre n’avait apporté de nouveau qu’un éclairement très vif sur une teinte d’elle qui existait peut-être depuis toujours.

Les choses n’étaient pas si simples pour l’étudiant. C’était un garçon à méandres. Pomme l’avait immédiatement séduit, il n’aurait pas su dire pourquoi. Ce qu’il pensait trouver en elle, il ne l’avait jamais cherché. Il ignorait même ce que c’était. Mais il faudrait bien qu’il le sache un jour. Le mystère de Pomme, il le mettrait à sa mesure, à lui. Il faudrait qu’elle devienne réellement, et vite, ce qu’il croyait, ce qu’il voulait d’elle, quand il saurait le dire. Il ne lui suffisait pas, à lui, que Pomme fût le prétexte, libre, de son rêve et de son besoin d’elle. Peut-être les femmes sont-elles d’habitude plus aptes à cette sorte de mystification de soi, capables quelquefois de passer toute leur vie avec un autre, véritablement, que leur compagnon.

 

Pomme s’endormit ce soir-là d’un sommeil qui l’emporta très loin dans le ventre de la nuit. Elle rêva qu’elle flottait, telle une noyée entre deux eaux. C’était un peu comme la mort, peut-être, mais une mort très paisible qu’elle aurait attendue depuis toujours, et qui aurait été son accomplissement, sa vraie beauté délivrée des gestes étroits de la vie. Elle dormit ainsi jusqu’à neuf heures vingt-cinq.

Le futur conservateur, au contraire, tarda beaucoup à trouver le sommeil. Il ne pouvait s’empêcher de remuer constamment, avec ses idées, dans son lit. C’est de Pomme qu’il s’agissait, bien entendu. Elle chevauchait à côté de lui sur la lande, coiffée d’un hennin. Il tenait un faucon sur son poing droit ganté de cuir noir, la main gauche sur le pommeau de sa dague ; cependant il s’avisa qu’il ne pouvait pas tenir sur son cheval ainsi ; il dut trouver une autre pose. Plus tard il la voyait étendue sur un lit à baldaquin. Elle était nue sous la transparence des voiles qui flottaient autour du lit. Un lévrier était couché contre ses talons joints. Ses cheveux blonds rehaussaient le brocart d’or des coussins où sa nuque fragile était posée.

Il s’endormit sur cette vision mais son sommeil fut agité. Les images se bousculaient. Il avait trop de rêves à la fois pour une seule nuit. Il se réveilla très tôt, fatigué d’avoir tellement erré parmi ses songes. Mais il se sentait plein d’énergie. Il s’avisa qu’il n’avait pas fixé de rendez-vous avec Pomme. Mais comme il avait toute chance de la rencontrer il se félicita de cette petite incertitude qui mettait un peu de risque dans ce qui était déjà leur aventure.

Il était trop tôt pour se promener à la recherche de Pomme et il prit le parti d’aller jouer deux heures au tennis.

C’est précisément là que Pomme décida de se rendre juste après s’être réveillée, deux heures plus tard. Elle aussi venait de s’aviser qu’ils ne s’étaient pas donné de rendez-vous certain, mais elle savait bien qu’elle le rencontrerait tout de même ; et puisqu’elle l’avait vu la veille en tenue de tennis, elle se rendit sans hésiter au Garden tennis-club. Elle eut juste le temps de le reconnaître dans sa 2 Chevaux au moment où il s’en allait. Lui, ne la vit pas. Elle n’allait tout de même pas courir derrière la voiture. Alors elle revint tout doucement sur ses pas. Elle se promena longuement dans l’avenue de la Mer, aux alentours immédiats du pâtissier-glacier où ils s’étaient rencontrés la veille.

Après sa partie de tennis, le futur conservateur s’était dit que Pomme serait certainement à la plage. Dès dix heures il avait décidé de se laisser battre par son partenaire pour finir la partie plus vite. Puis il se précipita littéralement dans sa voiture et prit le plus court chemin vers la plage. Et pendant que Pomme arpentait l’avenue de la Mer, lui-même ratissa par deux fois les dix-huit cents mètres de sable fin, grain par grain, corps par corps. Enfin il eut une illumination : Pomme devait certainement s’être rendue à l’endroit de leur première rencontre. Il courut presque jusqu’au pâtissier-glacier, tandis que Pomme trottinait vers la plage, par un autre chemin. Il s’assit à la terrasse, très déçu de ne pas la trouver là, mais plein d’espoir de l’apercevoir bientôt, de la distinguer tout à coup parmi les gens qui montaient et descendaient l’avenue. Sans pouvoir s’expliquer pourquoi, il était persuadé que Pomme arriverait par la droite. La gauche lui paraissait vide et hostile. Mais il jetait de temps en temps un coup d’œil à gauche. Comme c’était l’heure du déjeuner et qu’il avait très faim, il commanda deux gâteaux, tandis que Pomme, de son côté, ratissait à son tour les 1 800 mètres de la plage, cherchant avec une espèce d’avidité un corps qui devait être plus maigre et plus blanc que les autres. Mais elle ne trouva pas ce qu’elle cherchait.

Dans l’après-midi, le futur conservateur retourna vers la plage alors que Pomme se hâtait dans la direction du Garden tennis-club. Ils ne se croisèrent pas.

Ils étaient anxieux maintenant, l’un et l’autre : une grande, une violente passion était en train de naître, nourrie de leurs déceptions successives. S’apercevoir seulement, pouvoir échanger un seul mot leur aurait fait un délice auquel ils n’osaient plus qu’à peine songer. Un rendez-vous manqué peut unir deux destins plus sûrement que toute parole, que tous les serments.

Enfin, tard dans l’après-midi, l’un et l’autre accablés, harassés d’avoir tant couru, ils se dirigèrent à peu de minutes d’intervalle vers le même endroit. Pomme s’assit la première à une table sous les œillades du pianiste gardien de square. L’étudiant pénétra quelques instants plus tard dans la salle du thé dansant. Il n’eut pas même besoin de simuler la surprise quand il vit le visage de Pomme, désespérément tourné vers lui.

 

 

Ils ne trouvaient absolument rien à se dire, et voilà cinq minutes qu’ils étaient assis l’un près de l’autre sous les encouragements indiscrets du gardien de square. Le futur conservateur avait très peur que Pomme n’eût envie de danser car il ne savait pas danser, et il ne se doutait pas que Pomme se doutait qu’il ne savait pas danser (il n’en était que plus intéressant aux yeux de la jeune fille). Alors il lui proposa d’aller jouer à la boule, à côté. (Il avait pris un peu d’argent, le matin, dans l’intention d’inviter Pomme à déjeuner et – pourquoi pas ? – à dîner.)

On ne s’étonnera pas d’apprendre que Pomme n’était jamais entrée dans une salle de jeu. Elle était très intimidée ; elle écarquillait tous ses sens, pénétrée de ces impressions nouvelles : la grande table verte et le tourniquet où la bille rebondissait, puis s’arrêtait doucement, comme aimantée par les regards ; il y avait aussi l’homme en noir qui prononçait les paroles rituelles, établissant le contact, la tension entre les regards et la bille : « Les jeux sont faits ?… rien ne va plus. » Sa voix traînait un peu sur le « rien », et se durcissait tout d’un coup au tranchant du « plus ».

Confiant dans la chance qu’il venait de retrouver, le futur conservateur changea son billet de dix mille en jetons de cinq francs. Il expliqua le jeu à Pomme et lui donna la moitié de ses jetons. Il lui fit savoir qu’il y a des règles mathématiques qui permettent de dominer le hasard et qu’il les connaissait (tout étonné lui-même de sa forfanterie). Pomme était émerveillée de découvrir ces choses et qu’on pût ainsi gagner de l’argent à simplement se divertir. La vie était bien plus excitante qu’elle n’avait osé le croire jusque-là.

Le futur conservateur perdit son argent en moins de dix coups car il mettait deux jetons à la fois de peur de paraître timoré. Pomme fut un peu plus longue à rendre son dernier jeton car ce n’était pas son argent, elle était très confuse de perdre.

Donc il n’avait plus un sou pour l’inviter à dîner, c’était embarrassant. Il n’avait pas encore parlé comme il voulait à Pomme (mais qu’avait-il donc à lui dire ?) : ils ne pouvaient pas se quitter comme ça.

Pomme vint à son secours et lui proposa de monter chez elle, il y avait de quoi manger. Il pensa que c’était une idée charmante, ou plutôt il lui dit qu’il pensait que c’était une idée charmante. En entrant dans la chambre, pourtant, il se rendit compte qu’il n’avait été tiré d’embarras que pour un embarras plus grand encore ; il était seul, dans une chambre, avec une jeune fille : est-ce qu’il ne faudrait pas, tout à l’heure, qu’il la prenne dans ses bras ? Il la regarda ouvrir une boîte de haricots verts avec un ouvre-boîte, puis les verser dans un saladier où elle avait auparavant mélangé l’huile Lesieur au vinaigre, avec une pincée de sel. Il ne voyait que son dos et il se demandait si ce dos portait la marque d’un émoi, d’une attente.

Ils mangèrent les haricots en salade sans que le jeune homme ait pu déchiffrer les desseins de la jeune fille, qui du reste n’en avait pas. Elle était simplement contente d’être avec le jeune homme, de dîner avec lui, et elle ne s’inquiétait pas du silence du jeune homme qui, lui, se morfondait de ne rien trouver à dire à la jeune fille.

Cette fois, en se quittant, ils prirent garde à se fixer un rendez-vous. Il lui fit répéter deux fois l’heure et le lieu. Il s’en alla ensuite, sans que rien se soit passé entre eux, mais comme un client qui sort d’un magasin où il vient de retenir un objet avec des arrhes.

 

Les jours suivants, il l’emmena dans sa voiture, le plus loin possible de la plage, des gens. Il la rendait différente des autres et de leurs alignements triviaux de corps sur le sable. Ils virent Honfleur, et les hautes maisons couvertes d’ardoise sur l’eau calme du vieux port. Pomme avait une chemise vert bouteille, qui lui couvrait le haut des bras, une jupe courte, très serrée, un sac et des chaussures à talons, en cuir verni rouge. Aimery lui fit acheter un panier et des sandales de corde. Tout le cuir rouge fut dissimulé dans le panier. Aimery commençait l’éducation de Pomme. Par exemple il n’aimait pas les deux petits anneaux d’or qu’elle avait aux oreilles. Elle les portait depuis qu’elle avait huit ans : elle lui dit comment le bijoutier lui avait percé le lobe des oreilles, avec une aiguille. Elle était allée à la ville pour la première fois, ce jour-là.

Au-dessus de Honfleur, sur la côte de Grâce, il y avait une chapelle où Pomme lut attentivement les ex-voto des anciens navigateurs à voile. De cette hauteur on apercevait l’estuaire de la Seine, et plus loin la mer, subjuguée (miroir parfaitement lisse à cette distance) par les masses énormes des pétroliers, horizons lentement déplacés.

Une autre fois on s’en fut voir la tapisserie de la reine Mathilde, à Bayeux, qui ressemble aussi à l’horizon sur la mer. Aimery lut et traduisit à Pomme l’histoire de Guillaume, dont on voyait les armées s’embarquer dans des vaisseaux de la taille d’une baignoire.

Une autre fois on s’en alla sur la falaise, entre Villers et Houlgate. On voyait toute la côte, du Cotentin jusqu’au Havre. « Que c’est beau », dit Pomme. Et elle ajouta : « On dirait une carte de géographie. » Aimery répondit quelque chose qui commençait par « la mer, la mer toujours recommencée… », ce qui n’était pas mieux.

 

 

À présent qu’il était intime avec elle, il n’était plus tellement anxieux de deviner au bon moment si elle attendait de lui qu’il eût un geste amoureux. Bien sûr il faudrait en arriver là, même si ce n’était pas ce que lui suggérait d’emblée la sorte d’amour, précisément, qu’il pensait avoir pour elle ; mais les situations ont leurs exigences propres, auxquelles on doit tôt ou tard se soumettre, il le savait bien. Il voulait cependant que ce ne fût pas trop tôt. Il se doutait que son rêve d’elle pourrait bien prendre fin s’il venait à la posséder en réalité, et pour l’instant il se plaisait à faire en quelque sorte, avec ses promenades, ses visites, son cours élémentaire de poésie, la toilette morale de la fiancée. Il la préparait pour le grand moment, sans d’ailleurs qu’il pût fixer exactement quand cela aurait à être.

 

 

Le climat frais et vivifiant de Cabourg est particulièrement recommandé aux enfants, aux vieillards, aux convalescents. Des leçons de gymnastique sont organisées sur la plage, sous la direction d’un moniteur agréé. Les adultes peuvent s’y inscrire. Outre le tennis et le golf, de nombreuses activités sportives ou distractives s’offrent au choix des vacanciers : équitation, école de voile, club de bridge, et, bien sûr, le Casino, avec son orchestre typique, sa boule, sa roulette, et tous les samedis une soirée de gala, animée par une vedette du music-hall.

La plage de sable fin est large, surtout à marée basse ; on peut louer une cabine ou un parasol. Tout est prévu pour la distraction des enfants et la tranquillité des parents : promenades à dos d’âne ou de poney, terrain de jeux constamment surveillé, et chaque semaine un concours de châteaux de sable doté de nombreux prix.

Parmi les festivités régulièrement organisées par le syndicat d’initiative, dirigé depuis vingt-trois ans par le dynamique et toujours jeune P. L., on notera surtout le corso fleuri, à la fin du mois de juillet. C’est à juste titre que Cabourg est appelée « la plage des fleurs », et ce jour-là davantage encore que les autres : les commerçants de la ville rivalisent d’imagination et de goût dans la décoration des chars qui défilent sur la digue. Les enfants des écoles et de la paroisse jettent sur la foule des pétales de roses. Quelques jours plus tard, c’est le grand concours d’élégance automobile, également sur la digue. La distribution des prix se fait au Casino. Au cours de la même soirée les Messieurs de l’assistance participent à l’élection de miss Cabourg, parmi les jeunes filles présentées par le sympathique président du syndicat d’initiative.

 

Le visage de Pomme avait quelque chose de net et de lisible. Pourtant on n’y pouvait rien déchiffrer que de très naïf et de décevant. Mais s’agissait-il de lire ? L’étudiant se plaisait à la pensée qu’il devait y avoir là comme un message, provisoirement indéchiffrable. Or la substance dont Pomme était faite, aussi précieuse la devinât-on, se révélait d’une opacité sans défaut, comme un bijou dont la perfection eût été de n’avoir point d’éclat.

Et les efforts d’Aimery pour se saisir de Pomme, pour y déposer des couleurs, des reflets selon ce qu’il voulait croire d’elle, échouaient tous de la même manière. La jeune fille était d’une pâte facilement malléable, mais avec la propriété de perdre aussitôt l’empreinte qu’on y avait faite. À la moindre inattention de lui, elle redevenait une sphère parfaitement blanche.

Pomme semblait se pénétrer des paroles d’Aimery, des paysages qu’il lui enjoignait d’admirer, ou de la musique, par exemple de cette symphonie de Mahler entendue sur le transistor que Marylène avait oublié dans la chambre meublée.

Et le jeune homme avait découvert peut-être ce qui faisait la beauté secrète et sans rayonnement de Pomme. C’était un ruisseau sous les grands arbres noirs d’une forêt bavaroise, dont le cours n’avait nulle fontaine terrestre mais s’alimentait aux averses du soleil entre les sapins. Le soleil faisait alors sur l’herbe une sorte d’obscurité.

Pomme s’était doucement levée, après la dernière note de la symphonie ; elle avait détaché ses mains du poste de radio et les avait portées à son visage comme pour recueillir les ultimes bruissements des hautes branches entremêlées de la musique et de son âme. Puis elle était allée faire la vaisselle qui restait du déjeuner.

Or n’était-ce pas cela, Pomme : un rêve qui s’achevait dans la mousse d’un évier, ou dans les touffes de cheveux sur le carrelage du salon de coiffure ? La simplicité de la jeune fille avait de naturelles connivences avec les effets les plus subtils de l’art ; elle en avait de même avec les choses, avec les ustensiles. Et l’un n’allait peut-être pas sans l’autre. La beauté soudaine et non délibérée qui émanait de Pomme à ses tâches quotidiennes, lorsqu’elle lavait, qu’elle préparait à dîner, empreinte de la simple majesté de son geste de « Dentellière », était du même au-delà, sans doute, qu’une symphonie de Mahler.

Mais cela, l’étudiant n’aurait su l’admettre. Il n’était pas si simple, lui. Il fallait que le beau, que le précieux aient leur lieu propre, très loin du reste du monde où règnent le banal et le laid. Et Pomme ne pouvait plus être exquise (elle n’en avait plus le droit) dans les tâches ou dans les gestes qui lui faisaient quitter la région supérieure, hors du monde, où ils avaient écouté de la musique.

Il n’était pas tout à fait insensible, pourtant, à cette unité constante et proprement inespérée de Pomme avec elle-même, de Pomme avec les objets qu’elle touchait. Cependant cette sollicitation faite à son pouvoir et à son désir même d’admirer et d’aimer restait par trop illicite. Il en éprouvait une espèce de ressentiment à l’encontre de Pomme, même s’il ne se le formulait pas : elle était si proche, en vérité, de ce qu’il attendait d’elle, mais si loin de ce qu’il avait choisi de voir.

 

 

Il pourra lui arriver ce qu’on voudra, à Pomme, au fond ça n’a pas d’importance. Elle ne sera rien d’autre que son histoire, tout entière dedans comme elle est tout entière dans ses gestes. C’est à n’être rien, ou presque rien, peut-être, qu’elle évoque si fort une sorte d’au-delà, d’infini. Et puis quand on cherche à la soustraire à la simple rencontre des choses en elle, et peut-être sans elle, quand on voudrait savoir enfin qui elle est, vraiment, alors elle s’échappe, elle disparaît comme si elle n’avait jamais été qu’une imagination, qu’une illusion.

Elle aime les promenades, à présent, comme Aimery ; elle déteste la plage, comme lui. Elle lit un livre qu’Aimery lui a donné. C’est L’Astrée, sous une vieille reliure de cuir brun. Elle aime la couverture du livre.

 

Pomme attirait souvent les regards, remarqua un jour le futur conservateur. Et c’étaient des regards sans équivoque, d’une franche concupiscence. Cela le flattait un peu, de marcher à côté d’une fille qu’on lui faisait ainsi savoir désirable ; mais en même temps il se trouvait gêné d’éprouver pour elle plutôt une sorte d’attendrissement, au fond très chaste. Les regards qu’il voyait porter sur elle donnaient sans doute du prix à la jeune fille, mais en lui enlevant la sorte de valeur que lui, prétendait y trouver. Et bientôt ces regards l’irritèrent. Il en concevait une étrange jalousie, celle de se voir dérober ce que lui-même ne tenait pas à prendre.

Et quand il décida de faire l’amour avec elle, deux semaines après leur première rencontre, ce fut aussi dans une volonté sombre, inquiète et finalement pusillanime, d’en finir sans doute avec l’incertitude de son sentiment, avec cette sorte de remords ou de soupçon de ne pas savoir qui était Pomme, qui elle aurait été pour lui. Il ne cherchait plus à s’assurer qu’elle était précieuse quelque part en un séjour lointain. Il avait peur de l’aimer, au contraire, de s’attacher à elle. Il n’y avait pas quinze jours qu’il la connaissait et déjà, Dieu sait comment, elle faisait partie de ses habitudes ; elle avait pénétré sa vie, elle l’imprégnait, comme l’eau se mélange au Pastis 51. Mais il n’acceptait pas qu’elle pût un jour lui manquer. Il devait la réduire, et en même temps l’écarter de lui.

Et puis c’étaient les derniers jours de vacances. L’un et l’autre allaient rentrer à Paris. Le jeune homme craignait malgré lui que la Dentellière ne lui fît quand ils partiraient un adieu sans façon et sans espoir. Et cette crainte révélait en lui le sentiment, pour une fois, de la personnalité de Pomme : elle l’aimait, à n’en pas douter, mais elle aurait tout simplement cassé le fil de leur histoire entre ses dents, et rangé son ouvrage sans paraître y songer davantage. Alors il voulait lui faire savoir qu’il tenait d’une certaine manière à elle, à condition de ne pas le lui dire. Il se serait jugé ridicule alors. Il l’aurait été en effet, car ce qu’il éprouvait pour elle ne pouvait pas être « appelé » de l’amour, même si cette inquiétude était en quelque sorte (mais alors en vérité) de l’amour.

Cependant il ne la désirait pas. Il était bien trop occupé par toutes ces questions pour la désirer. Son corps était empêché. Plus d’une fois il avait cru sentir ses lèvres affleurer la peau tiède et légèrement ambrée de la jeune fille, à l’endroit où la nuque se détache de la bretelle du soutien-gorge. Mais rien ne s’était passé : il lui avait parlé comme d’habitude, et des paroles seulement avaient pris la place que le regard venait d’assigner aux lèvres.

Alors il lui parla encore. Gauchement, mais la jeune fille ne s’esclaffa point. Elle parut réfléchir un instant ; puis elle dit que ce serait « quand il voudrait », Aimery fut soulagé, mais en même temps désappointé par une aussi simple réponse. Cela ne correspondait pas à l’effort qu’il avait fait pour s’exprimer ni surtout, pensait-il, à la gravité de la circonstance. Pomme lui avait déjà laissé entendre qu’elle était vierge. Il le croyait. Alors, alors, pourquoi cette si facile soumission ? Cela n’avait-il donc aucune importance pour elle ? S’il avait été conséquent avec lui-même il ne se serait pas posé cette question. N’avait-il point subodoré l’« inimportance » pour la jeune fille de leur possible séparation ?

On arrêta que ce serait pour le soir même. Pendant le reste de la journée, passée comme les autres à se promener soigneusement par les petites routes de l’arrière-pays, Pomme ne se montra nullement troublée. Elle convint avec Aimery que les sites étaient bien sublimes, ce jour-là comme les autres. Quand ils descendirent de la voiture, sur le chemin du retour, pour marcher sur la jetée du port à Ouistreham, elle lui prit la main.

C’est là qu’ils dînèrent ensemble, face à face. À plusieurs reprises elle posa encore sa main sur la main du jeune homme.

Lui, regardait avec étonnement le visage de Pomme, où rien ne se donnait toujours à lire. Il se rappelait la décision qu’ils avaient prise le matin ; c’était comme un très ancien souvenir. Il se disait que Pomme, maintenant, lui tenait la main, que lui-même laissait sa main dans celle de Pomme, doucement, et qu’ils faisaient un très vieux couple. Un calme courant de tendresse passait d’un bord à l’autre de la table, parmi les assiettes, les verres à moitié pleins, et les plats. Et sous l’éclairage de ce sentiment, le visage de Pomme devint brièvement mais nettement déchiffrable, dans son opacité même : c’était le visage de sa femme.

Pomme eut un léger frisson un peu après la salade verte. Il alla prendre le châle qu’elle avait laissé dans la voiture et le lui posa sur les épaules. Elle lui dit « merci » ; elle eut un sourire de jeune femme enceinte. Alors l’étudiant réprima un mouvement de révolte : ou bien il s’était fait jouer, prendre au piège ; ou bien il allait commettre un acte abominable avec cette créature tellement désarmée. Il alluma une cigarette.

En rentrant à Cabourg, il compta les bornes kilométriques jusqu’à l’entrée de la ville. S’il y en avait un nombre impair, il ne monterait pas dans la chambre.

 

Or, il ne s’agissait plus de vouloir ou de ne plus vouloir : les choses avaient décidé. Ce qui allait maintenant se passer entre Pomme et le jeune homme, c’était déjà la fin de leur histoire. Aimery le soupçonnait, mais il ne pouvait plus rien arrêter : cela fit comme la soudaine conscience d’une lassitude pendant une promenade, qu’il aurait alors voulu tout de suite interrompre ; mais il restait le chemin du retour. Durant tout ce chemin la promenade n’en finirait pas d’être déjà terminée, pour lui.

Jusqu’au tout dernier moment, il avait cru rester libre encore d’arrêter cette aventure, ou d’en dévier le cours (le promeneur voyait encore la colline d’où il était parti : il pouvait y retourner instantanément par la pensée). Rien n’était fait ; il pouvait ne s’être rien passé, sauf une brève excursion avec une jeune fille d’un autre univers dont il garderait le souvenir entre deux pages d’un volume d’Ovide ou de la grammaire de Plaud et Meunier. Mais c’était quoi, au juste, ce « dernier moment » avant qu’il soit trop tard ? Était-ce avant qu’il ne fît sa proposition et qu’elle l’acceptât, ou bien avant qu’ils ne l’accomplissent ?

En tout cas, tout s’était déroulé ce jour-là comme s’ils avaient été l’un et l’autre habités et dominés par une force qui leur fût étrangère, à la manière dont les règles du langage dominent notre parole. Il faut bien dire à la fin ce qu’on n’avait pas à dire. Et cela s’était accumulé depuis l’instant où ils s’étaient rencontrés. Peut-être même était-ce réellement antérieur à cette rencontre. Il y avait eu un commencement à cela, avant que cela ne commençât. Et maintenant c’était la fin, avant que rien ne fût terminé. En rentrant d’Ouistreham, l’étudiant voyait passer les bornes avec une sorte d’amertume. S’il en comptait un nombre impair, il ne monterait pas dans la chambre. Mais il savait qu’il y en aurait dix-huit. Il savait aussi que ce « trop tard » avec lequel il avait joué comme un enfant avec le feu, c’était maintenant. Il n’avait pas envie de Pomme, ni surtout de vivre avec elle. Pourtant il allait vivre avec elle, au moins quelque temps. Pourquoi tout cela ? Simplement parce que c’était commencé, et puis parce qu’il y avait une règle à cela : il n’aurait su dire au juste laquelle. Mais il avait commencé, il fallait une fin. Aimery suivit Pomme dans l’escalier, cette nuit-là, dans une espèce d’obéissance malgré lui, avec le sentiment de faire quelque chose de vaguement absurde. Tout ce qui allait suivre maintenant serait de trop.

 

 

Elle s’était déshabillée elle-même, posément, comme elle devait le faire chaque soir. Elle avait remis son pantalon dans ses plis avant de le laisser sur le dossier d’une chaise. Le jeune homme était resté médusé devant un tel calme ; et sa quête, depuis le matin, d’un geste de son corps vers le corps de Pomme lui parut un effort, une difficulté vraiment risibles auprès de ce si simple et muet sang-froid. Mais il ne savait pas que Pomme, d’habitude, était moins méticuleuse.

Elle s’était glissée entre les draps, et elle l’avait attendu, toujours sans un mot. Lui non plus ne trouvait quoi dire. Mais il l’avait aperçue l’instant d’avant qu’elle se faufilât dans le lit, nue, légèrement recroquevillée comme si elle avait eu froid. Et l’offrande, mais aussitôt dérobée, de ce corps tout à coup inestimable de n’avoir été vu qu’une seconde, dans une effraction timidement consentie, avait porté la main du jeune homme jusqu’au drap ; Pomme avait été lentement dévoilée par cette main à son tour méticuleuse.

Il lui avait fait l’amour dans un profond recueillement, et toujours dans le même geste de dévoilement. Il avait déjà connu ce plaisir, mais jamais encore cette émotion. Cependant l’émotion prit fin avec le plaisir, comme privée de sa source, qui n’était donc pas la jeune fille elle-même.

Ensuite ils avaient parlé de leur vie ensemble à Paris, dans la chambre de l’étudiant.

Pomme s’endormit. Aimery l’écoutait respirer. Rien n’avait changé. C’était toujours la même paix, inaccessible, incompréhensible. Il restait seul. Il aurait voulu la réveiller, la secouer, qu’elle lui dise quelque chose, qu’elle était heureuse, ou triste, peu lui importait. Il se leva du lit. Il alla vers la fenêtre. Le ciel était une laque noire. On ne voyait pas de manteau d’étoiles resplendir. Une goutte de pluie tomba, chaude. Puis, plus rien. Pas de vent. On entendait la mer, très loin. Il ne voulait pas la réveiller. À quoi cela servirait-il ? Elle ne serait pas moins absente qu’au fond de son sommeil. Alors il attendit que le jour vienne. Il n’était pas malheureux. Pas même déçu. Il prenait patience. À Paris, cela serait sûrement différent. Et puis le temps passerait. Il se demandait s’il penserait encore à Pomme après qu’ils se seraient quittés. Il avait un peu la nostalgie de son avenir.

 

 

Le jeune homme fut présenté à la maman de Pomme, du côté de Nanterre ou de Suresnes. Pomme fit l’interprète, comme entre deux chefs d’État qui ne parlent pas la même langue. Tout le monde était très intimidé. Le jeune homme se montra cérémonieux. La dame lui fit savoir tout bonnement qu’elle était « à son service ».

On s’installa le même jour dans la chambre de l’étudiant, qui était au juste une vilaine mansarde, au 5 de la rue Sébastien-Bottin. Mais l’immeuble avait une apparence bourgeoise, du moins tant qu’on n’était pas parvenu jusqu’aux combles. Pomme ne sut tout d’abord cacher sa surprise en voyant l’extrême modestie du logis. Cela ne convenait pas à ce qu’elle se figurait de son ami. Et puis dans une chambre sous les toits il aurait dû y avoir des fleurs à la fenêtre, de jolies cartes postales épinglées aux murs, un couvre-lit tout bariolé, une guitare, du papier à musique à même le sol, des bougies pour l’éclairage. La pauvreté, pour un étudiant, ce n’était après tout qu’un bon moment à passer. Elle avait vu, Pomme, la jeunesse de Schubert à la télévision.

Elle ne fut pas longue à prendre possession du lieu en ses moindres recoins. Elle lessiva les murs et cira le parquet. Elle rangea les livres par taille et par couleur ; elle acheta du tissu pour faire des rideaux ; elle couvrit les étagères du placard avec du papier glacé, parce que c’était plus propre. Enfin on changea le petit lit de l’étudiant contre une grande couche d’un mètre quarante. On dut expulser la table de travail, coincée contre la fenêtre qui ne pouvait plus s’ouvrir. On choisit l’artifice d’une table de bridge qu’on pouvait glisser sous le sommier du lit quand on ouvrait la fenêtre ou quand on voulait jouir d’un peu d’espace.

Pomme voulut faire de la cuisine. Il y aurait un bouquet de fleurs sur la table de bridge. On acheta une plaque chauffante. Il fallut transformer une des prises électriques. Aimery maugréait un peu qu’il aurait des ennuis avec sa propriétaire, qu’il n’était pas bien sûr d’avoir le droit, que ça ferait des odeurs. Il accepta quand même de fixer la nouvelle prise à la plinthe : c’était un travail d’homme.

On fit l’acquisition d’une petite armoire murale pour y ranger les affaires de toilette quand c’était l’heure où le lavabo devait se transformer en évier.

Ça l’amusait plutôt, Aimery, de vivre dans une image, avec des petits rideaux de vichy blanc et bleu. Il ne regrettait point de partager son peu d’espace et de devoir faire le compte exact de ses papiers, de ses livres, toutes les fois que la table de travail avait à disparaître sous le lit : souriantes promiscuités de l’amour dans une mansarde.

Pomme se levait la première, le matin. Il la regardait se laver : elle avait deux fossettes à la naissance des fesses, et les épaules toutes rondes. Elle s’habillait très vite et sans faire de bruit. Elle venait l’embrasser dans le cou. Il faisait semblant de s’éveiller alors, mi-souriant, mi-grognon. Il se levait quand elle était partie. Il descendait prendre son café-crème au Jean-Bart. Avec deux croissants. Il méditait une demi-heure sur son avenir. Il pensait à Pomme, par intermittence.

Pomme assumait avec gentillesse et gaieté les frais supplémentaires du ménage ; elle avait la présence légère ; elle savait disparaître au gré parfois taciturne du jeune homme au front pensif.

Elle rentrait vers huit heures, le soir, les provisions faites. Comme c’était encore les vacances pour l’étudiant, celui-ci restait à lire dans la chambre, ou bien il profitait des belles journées de septembre pour se promener, sur les quais, dans les jardins des Tuileries. Il passait parfois une heure au Louvre. Ce serait une des époques les plus heureuses de sa vie. Jamais il n’avait goûté pareille saveur de liberté, de paix avec soi-même. Il flânait tout l’après-midi. Il ne rentrait qu’au soleil couchant, par le pont des Arts, l’Institut, la rue de l’Université : sa vie d’alors aurait été, pensait-il, nourrie du sens le plus riche de ces noms prestigieux. C’était quand même autre chose, non, que d’habiter la rue Edmond-Gondinet dans le XIIIe, ou la place Octave-Chanute, au-dessus d’un Félix Potin ! Il se souvenait de Pomme au moment de remonter dans la chambre. Parfois il essayait de la retrouver chez les commerçants.

Il lui avait appris à s’habiller, à Pomme : c’était d’un autre style que celui du salon de coiffure. Elle avait des blue-jeans, maintenant, et des espadrilles comme à la plage (elle mettait une jupe et des souliers vernis pour aller travailler). Elle s’était laissé convaincre de ne plus porter de soutien-gorge sous ses chemisettes. Elle avait la poitrine un peu grasse, mais ronde, et tendre comme le rythme lent d’un tango. Pour aller avec l’étudiant sur la place Saint-Germain, le samedi soir, elle se faisait des bouclettes avec son fer à friser.

 

Voici donc nos deux personnages en situation. Pomme fera le ménage. Aimery fera des projets. Elle n’aura pas le temps, Pomme, de participer aux projets d’Aimery. Ce n’est pas son rôle ; c’est au présent qu’elle doit vivre. Quant aux projets du garçon, ils le dispensent à peu près de toute activité. Pomme et l’étudiant vivront, dans l’intimité factice de leur chambrette, deux existences absolument parallèles. Aimery s’en trouvera satisfait, car l’essentiel, pour le futur conservateur, c’est qu’on ne le dérange pas. Et Pomme ne le dérangera pas ; elle fera mieux : elle s’interposera entre les choses et lui, afin que les choses ne viennent pas à le distraire de ses lectures et de ses méditations.

Mais l’important c’est qu’elle aussi, elle surtout, se jugera satisfaite du partage : quand son ami, par courtoisie ou machinalement, fera mine d’essuyer une assiette qu’elle aura lavée, ou de retaper le lit, la jeune fille s’insurgera : il ne devra pas faire ça ; il ne devra pas savoir le faire, car c’est à ce prix qu’il pourra lire, étudier, réfléchir, et Pomme se fera une obligation et un privilège de le payer. Ses humbles tâches, dédiées à l’étudiant, deviendront un peu de son savoir, de sa substance. Il y aura un peu d’elle, en lui. Elle ne demande rien d’autre.

Par son adoration obstinément ouvrière la jeune fille faisait en sorte, semblait-il, de disparaître dans l’accomplissement de ses besognes. Et ce perpétuel effacement d’elle-même et des choses, juste avant qu’elles pussent toucher son ami, faisait comme l’ouverture d’une foule au passage du souverain. L’étudiant se voyait entouré, pressé de toutes parts, obsédé pour ainsi dire, mais par quelque chose qui s’esquivait au dernier moment. Le service d’ordre de Pomme était impeccable. Il y avait même une espèce d’indiscrétion dans cette prévenante et méticuleuse absence de la jeune ménagère. Le garçon eût souhaité se voir entouré de moins d’attentions.

Il ne put s’empêcher d’apprécier bientôt les longues journées de solitude, pendant que Pomme gagnait sa vie. Il se disait qu’il l’attendait. Et c’est ainsi qu’elle se mit à exister pour lui, une absence d’elle chassant l’autre.

 

 

Ce soir-là, la jeune fille, bleutée, sur le lit, les draps ouverts. Son existence s’irradie, très forte, depuis cette brume, à l’origine de son ventre, qui est son centre. La lampe est un petit glaçon, au mur, dans la nuit moite.

L’étudiant, penché à la fenêtre ouverte, regarde passer le toit d’un autobus. Il s’est rhabillé d’une robe de chambre : on dirait une redingote.

Immobilité. La chambre est un musée de cire.

La jeune fille ferme doucement les jambes. Le jeune homme ferme la fenêtre. Il reste un instant le dos tourné. La lampe continue d’exister, seule.

 

Il y avait quelque chose de poignant dans ce silence qui vivait à côté de lui. Exprimait-il seulement, mais avec une impressionnante, une presque brutale ingénuité, que les âmes sont des univers inéluctablement parallèles, où les embrassements, les fusions les plus intimes ne révèlent que le désir à jamais inassouvi d’une vraie rencontre ? Il semblait alors au jeune homme que chacune de ses paroles avec Pomme était un rendez-vous manqué. Il regrettait ses confidences, que personne en vérité n’avait entendues.

Mais parfois il se disait que si Pomme ne l’entendait pas, lui, par contre, la comprenait, et qu’ils formaient un couple au moins parce qu’il était le seul à pouvoir la comprendre, par-delà les mots qu’elle ne savait pas dire. De cette manière ils étaient faits l’un pour l’autre, un peu comme la statuette ensevelie, qui n’existe plus à l’intention de personne, et l’archéologue qui l’exhume. La beauté de Pomme était celle d’une existence antérieure, oubliée, différée sous les débris de mille vies misérables, comme celle de sa mère, avant que ne se révèle dans ce corps et cette âme parfaitement simples le secret de toutes ces générations, finalement sauvées de leur nullité : car c’est cela que signifiait le surgissement précieux de la si pure petite fille. Et c’était bien cela que cherchait le jeune homme, et de même l’étudiant, le latiniste, le cuistre. Il n’y avait pas d’autre raison à sa perpétuelle anxiété, à ses refus réitérés du monde présent, que le désir de rencontrer un jour une beauté parmi les autres beautés, mais qui fût différente d’elles, qui ne fût pas concertée, qui fût une grâce du hasard, un pur surgissement, comme était justement Pomme.

Mais alors il se demandait s’il n’y avait pas tout simplement des milliers de filles comme elle. N’était-ce pas lui qui déposait en elle ce dont il avait besoin, et qu’il croyait deviner d’elle ? Pomme était pour lui un perpétuel et difficile acte de foi : avait-elle voulu son aventure avec lui, ou bien s’y était-elle résignée, comme toutes celles qui s’abandonnent aux gestes de l’autre, dont elles n’espèrent rien, mais parce que l’effort de s’y soustraire n’a pas de sens non plus ? Et le plaisir qu’elle y trouvait faisait-il même partie de son dessein ? Ce n’était pas sûr : il semblait au contraire que Pomme en fût la première surprise, confuse ; on aurait cru qu’elle cherchait à s’en excuser.

Aimery se disait qu’après lui Pomme connaîtrait dix, ou vingt, ou cent autres hommes dont elle deviendrait l’amante, un soir, un an, ou même toute une vie si l’idée venait à quelqu’un de l’épouser. Tous ces faux mouvements ne la réveilleraient pas de son sommeil solitaire. Il pensait avec une espèce de dégoût, d’humiliation, à ces filles soumises au désir du premier venu, qui n’est pas la réalisation de leur propre désir mais plutôt sa limite, son annulation, et de même l’annulation de leur personne, moins par l’indifférence de l’autre que par sa propre indifférence à soi.

Alors le jeune homme se faisait grief d’attacher le moindre prix à cet être et de donner de son affection à ce que les autres, soupçonnait-il, n’avaient qu’à prendre.

Son obsession d’« autre chose » lui faisait prendre pour de l’or une simple pacotille, par terre, que nul peut-être ne se serait donné la peine de ramasser. Et le privilège d’être le seul à « voir » véritablement Pomme, grâce à quoi Pomme devenait précieuse, se faisait à de certains moments le soupçon mortifiant d’être un benêt, un sot, un puceau en extase devant une petite oie blanche.

Il reprochait à Pomme de ne rien exiger de lui, et de n’accorder ainsi nulle valeur à ce qu’il voulait lui donner. Mais il semblait qu’elle ne désirât rien prendre. Il pouvait se montrer désagréable, refuser de lui parler pendant toute une soirée, c’était toujours lui qui finissait par céder, ému de sa propre dureté, sans que Pomme se fût plainte et lui eût rien demandé ; alors c’est la dureté de Pomme qui le confondait. Il allumait une Gitane-filtre.

Maintenant il évitait de passer avec elle de longs moments d’oisiveté, à cause de ces silences, d’elle, de lui, et d’elle encore. Le soir, après leur bref repas, il reprenait simplement ses lectures de l’après-midi, dans des livres empruntés à la bibliothèque. Pomme s’affairait à la vaisselle, très longuement ; comme si elle avait eu peur de rester inactive devant lui. Et quand elle avait fini avec la vaisselle, ou bien avec le linge, elle feuilletait attentivement des livres de chez Gallimard qu’il lui avait dit de lire. Ses doigts sentaient bon le Paic-Citron.

Il y avait les dimanches. Aimery les passait quelquefois dans sa famille ; mais il n’aimait pas laisser Pomme derrière lui (comme une fenêtre qu’il aurait oublié de fermer). Alors il restait le plus souvent avec elle. Cela lui épargnait du moins d’imaginer la jeune fille, toute seule, incapable même de s’ennuyer, mais affairée pour l’amour de lui à de dérisoires besognes. Toutes les fois qu’il revenait de Normandie, le dimanche soir, il trouvait l’offrande naïve d’un nouveau coussin décoré au crochet ; ou bien elle avait soigneusement raccommodé quelque vêtement qu’il avait oublié de jeter, l’hiver précédent. Il avait honte pour elle et pour lui : il y avait quelque chose de monstrueux dans ces minables malentendus. Il se taisait. Il ne pouvait pas lui faire comprendre ; il n’y avait rien à lui faire comprendre. Alors il préférait passer les dimanches avec elle ; il pouvait la surveiller, lui éviter l’humiliation de ces dévouements stupides ; ou plutôt s’en éviter, à lui, le remords.

Mais il ne trouvait rien à lui dire ; et elle, trouvait que c’était bien ainsi. Il ne pouvait tout de même pas lire, ou l’obliger à lire, elle, toute la journée. Il la laissait faire un peu de ménage ; au reste il n’aurait pas pu l’en empêcher. Mais il se disait en même temps, avec une sorte de pitié pour elle, et d’amertume, qu’il n’y avait rien qui valût la peine d’être nettoyé, restauré ou remis en place dans la chambre où se passait leur vie.

Comme ils n’avaient ni l’un ni l’autre d’amis, ou du moins d’amis à qui montrer l’» autre », ils n’avaient pas non plus le recours de rendre ou de recevoir des visites. Pomme n’allait plus jamais dans le studio de Marylène. Et d’ailleurs Marylène ne s’intéressait plus à Pomme.

Alors les deux amoureux allaient au cinéma, ou bien ils allaient se promener. L’étudiant n’avait pas perdu son habitude d’admirer tout haut les reflets du Pont-Neuf sur la Seine, ou la brume de novembre dans les jardins des Tuileries. Il semblait que son besoin romantique et cuistre de s’extasier devant de « belles choses » se fût exaspéré depuis qu’il vivait avec Pomme. Il ne savait pas aimer tout bonnement, sans prononcer du même coup un jugement, une sentence. Il n’avait jamais tout à fait fini de séparer le bon grain de l’ivraie. C’était plus fort que lui, il devait constamment faire l’examinateur, le comptable, le médecin légiste. Le plaisir était pour peu, là-dedans ; à moins que son plaisir eût été de ne jamais s’abandonner à son simple penchant (mais était-il seulement capable d’un « penchant » ?). Il lui fallait plutôt des contraintes, à chaque instant son nouveau pensum.

Et Pomme ? Est-ce qu’elle savait ressentir un peu les choses comme lui ? Cela aussi faisait partie des vérifications à faire, malgré son soupçon grandissant de la futilité, au fond, de la petite personne. À tout ce qu’il lui désignait comme admirable, Pomme acquiesçait. Mais il se demandait si ce « oui » émanait seulement de sa docilité (peut-être une vague crainte de lui, qui la faisait s’affairer inutilement à son « ménage ») ou si Pomme était sincère. Mais comment aurait-elle pu ne pas être sincère ? Cela faisait partie justement de sa docilité. Aimery se persuada peu à peu que la question de la sincérité de Pomme n’avait pas de sens. Il devait y avoir quelque chose, en elle, qui lui intimait tout naturellement de ressentir une émotion en même temps que lui. Alors ce ne pouvait être la même émotion.

Un jour elle le surprit quand même, Pomme. Ils visitaient l’église Saint-Étienne-du-Mont (enfin c’était comme d’habitude la promenade guidée sous la férule du chartiste). Elle avait voulu s’asseoir un moment (ce n’était pas dans ses mœurs de « vouloir » ainsi) : il lui avait demandé si elle se sentait fatiguée. Elle lui avait dit que non, que tout allait bien mais qu’elle voulait rester encore un moment « parce que ces lieux lui donnaient envie de prier ». Quand ils sortirent, il lui demanda (question qu’il n’avait jamais songé à lui poser) si elle croyait en Dieu. Elle eut alors un regard éclairé d’une infinie tendresse, mais qui le traversa seulement, et elle lui répondit : « Mais oui ! » Et cette réponse lui parut pour une fois ne pas s’adresser à lui, ne pas obéir à sa sollicitation ; c’était comme si elle avait parlé avec quelqu’un d’autre, qui se fût trouvé derrière lui, et que lui, n’aurait pas vu. Ils traversèrent la rue Soufflot devant le commissariat du Ve arrondissement. Les deux agents de faction dévisagèrent Pomme du même regard de martiale lubricité.

 

 

Le jeune homme et la jeune fille face à face, près de la vitre. Seuls dans le compartiment. La jeune fille, très droite sur la banquette, les genoux serrés. Comparaît devant le jeune homme, ou bien s’apprête à comparaître. Immobilité de terre cuite. Le jeune homme ne la regarde pas. Il a le visage tourné vers la vitre où les arbres, la plupart dénudés, donnent de grands coups de brosse.

Ce jour-là Pomme vit les propriétés du jeune homme : le château, ses parents, et les bouts du monde de son enfance, dans des petits sentiers creux entre deux rangées d’arbustes et de ronces.

Le château consistait surtout en une immense cuisine, avec une cheminée comme un porche d’immeuble, et une vague odeur de gibier. Il faisait très froid dans cette pièce, mais moins qu’ailleurs, par exemple dans les salons et les chambres qu’Aimery fit vivement visiter. Il y avait en outre des bâtiments de ferme, qu’on ne visita point, et puis un pigeonnier que Pomme prit pour un donjon.

Le père du jeune homme portait sans contradiction l’allure d’un officier de cavalerie et le vêtement d’un palefrenier. La mère du jeune homme avait une espèce d’amabilité osseuse. Pomme était terriblement intimidée. Le matin, elle avait mis une heure à choisir une jupe et un pull-over le plus convenables possible.

On déjeuna. Le père d’Aimery but énormément, chaque verre ponctué d’un claquement de langue. Pomme lui trouvait des manières plutôt grossières, mais en même temps péremptoires. Il eut à la fin du repas deux ou trois renvois patriarcaux, et s’en fut chanceler vaguement à ses affaires.

Aimery fit du feu dans la cheminée (lumignon dans une grotte). Sa mère prépara le café. Pomme voulut débarrasser la longue table de chêne où ils avaient mangé, à même le bois. Mais la dame l’en empêcha. Elle appuya sur un bouton de sonnette, ce qui provoqua l’irruption d’une paysanne extrêmement sale, qui flanqua les couverts dans l’évier, et fit méchamment gicler dessus l’eau du robinet.

On prit le café décaféiné devant la cheminée. La dame s’étendit sur un divan Récamier, insolite confort dans le désert de pierre que faisait cette pièce. Pomme s’assit le dos tout droit sur une chaise de paille. On parla. La mère d’Aimery fit quelques questions à la jeune fille, auxquelles le jeune homme répondit. Mais la dame ne s’intéressait qu’à ses questions.

Pomme écouta parler d’elle, modeste et silencieuse : elle comprenait qu’elle n’avait pas à se mêler à la conversation. Elle se sentait comme un objet qu’on examine : il y avait un vendeur, Aimery ; et puis un chaland, sa mère. Mais il n’était pas question entre les compères d’acheter ou de vendre, d’accepter ou de refuser. Tout ça, c’était pour rire. (« Elle est gentille mais c’est une petite gourde », conclut la dame, d’un regard à son fils, ajoutant, du même regard : « Tu n’as pas entendu ce qu’elle a dit ? — Mais… elle n’a rien dit », répondit son fils, d’un silence. Il n’en fut pas moins impressionné par le jugement sévère et lucide de sa mère.)

Les deux jeunes gens se promenèrent ensuite dans les pâtures vides, autour du château. Le jour était déjà fissuré, çà et là, par les branches noires des plus hauts arbres, et s’effritait sur les futaies ceinturant les prairies. Pomme avait pris la main d’Aimery, mais celui-ci préféra bientôt marcher à grands et solides pas de hobereau, devant elle, qui s’absorbait à ne pas se tordre les chevilles, car ses chaussures de coiffeuse avaient des talons trop hauts.

On revint par un sentier pierreux, Aimery toujours devant, Pomme à sa suite, titubant dans les cailloux et les ornières. Aimery disait une fois de plus à Pomme les saisissements de l’automne, le ciel en gros moellons blancs ou gris, et les arbres à leur tour lentement pétrifiés. Toute cette poésie faisait à chaque nouvelle inspiration un petit brouillard devant les lèvres d’Aimery. Pomme avait de l’amour pour ce brouillard. C’était l’âme du jeune homme, à laquelle elle s’efforçait de mêler la sienne, avec application, en silence.

« Est-ce que tu m’écoutes, au moins ? » fit-il brusquement. Puis il décida de se taire et pressa le pas jusqu’au château, sans égard pour la coiffeuse qui se tordait toujours les chevilles, très loin derrière lui. Il entra dans la cuisine et referma la porte. Quand Pomme arriva, une ou deux minutes plus tard, il dit seulement :

« On rentre ! » La dame, qui était là, renchérit : « Je vous aurais volontiers gardés cette nuit, mais ce ne serait pas convenable, je crois. » Pomme ne fit pas d’objection : les deux jours de congé que sa patronne lui avait donnés, elle pourrait bien les prendre une autre fois.

 

 

Quelque chose semblait empêcher Pomme d’être intelligente ; ou peut-être le lui interdire. Elle ne posait jamais de question. Elle ne se laissait jamais étonner ni surprendre par les choses.

Et un jour il s’aperçut qu’il ne pouvait plus supporter de l’entendre se laver les dents.

L’espèce de prurit progressa d’autant plus vite que le garçon n’en avait encore jamais eu l’expérience : il ne supporta plus le contact de ses pieds dans le lit. Il ne supporta plus d’entendre sa respiration, la nuit.

Elle devait bien se douter, Pomme, confusément, que sa présence irritait maintenant son ami. Elle se fit encore plus discrète, plus laborieuse, plus affairée que jamais. Mais Aimery se sentit d’autant plus prisonnier de cette infinie, de cette indiscrète humilité, qui lui interdisait de s’insurger, qui lui interdisait de formuler, fût-ce en lui-même, le moindre reproche. Et cela l’exaspérait sourdement. Cette insupportable innocence, c’était une violence qu’on lui faisait en le privant de son bon droit à la révolte. L’inexistence de Pomme avait un poids formidable.

Puis, au fond de tout cela, il y eut, grandissante, la honte que le jeune homme éprouvait dorénavant à vivre sous ce regard tellement humble, et qui avait ce pouvoir de le ravaler, lui, l’étudiant, à sa propre humilité. Ce n’était pas lui, vraiment, que ce regard avait jamais pu voir. L’idée, le soupçon le poignaient que Pomme vivait en réalité avec un autre que lui, juste à côté de lui.

 

D’ailleurs Aimery devrait bien reconnaître un jour que sa tendresse, son amour croyait-il, n’avaient été qu’un marché. Cela même ferait partie du contrat que de ne pas se l’avouer en pleine franchise.

Dès ses premiers moments son inclination, sans être pour autant insincère, contenait déjà ses futurs ressentiments. Il avait cédé à cela bien plus qu’il ne l’avait voulu : et à l’instant de céder il s’était déjà résigné à l’échec. Mais pourquoi ne pas dire tout bonnement que l’échec faisait partie de son calcul ?

Quand Aimery s’avisa que le malaise qu’il éprouvait à côté de son amie (cette colère rentrée, mais contre qui ? contre elle ou contre lui ?), c’était (depuis longtemps) de l’exaspération, il soupçonna seulement à quel point ce sentiment lui était intime, déjà : inséparable de son « amour », jusque-là, pour Pomme. Et le passage de l’un à l’autre, de l’amour à l’exaspération, n’avait été qu’une imperceptible transformation de la même substance.

Pour cette raison il ne put céder d’emblée à cette exaspération. Il y reconnaissait encore trop de sa tendresse, à peine défigurée. Il ne pouvait pas haïr tout simplement ces silences, cette soumission, cette blancheur d’âme qui l’avaient autrefois séduit, et qui continuaient de le séduire quand il y songeait.

Car il avait encore besoin d’elle quand elle n’était pas là. Il lui manquait quelque chose, et c’était elle. Mais lorsque Pomme revenait du travail et qu’elle entrait dans la pièce, il n’y avait pas d’assouvissement, pas de joie. Au contraire, sa présence le frustrait de son besoin d’elle. C’était à chaque fois la même petite, tout juste sensible, et pourtant véritable déception, le même ressentiment : il avait attendu pendant la journée son rendez-vous avec elle, et quelqu’un d’autre qu’elle était venu. Mais qu’avait-il donc espéré ?

L’ironie de ce sort banal, c’est que Pomme, qui préparait le dîner et commençait à manger après lui, était bien le personnage qu’il fallait au drame intime du garçon, à ne pas tenir un rôle, justement, que nul en vérité ne devait savoir tenir.

Un jour, le conservateur se souviendrait d’avoir connu, jadis, quand il avait vingt ans, qu’il était presque un enfant lui-même, une petite fille à la pauvreté mystérieuse. Il porterait un regard ému sur l’image en lui doucement estompée, stylisée, de leur couple éphémère, impossible. Il se complairait à l’évocation de cet épisode étrange de sa jeunesse, jouissant de ne surtout pas s’y reconnaître complètement. Il ne saurait jamais que ce petit legs du passé, dans la chambre forte de ses nostalgies (il n’en parlerait à personne, pas même à sa femme), n’aurait peut-être été, finalement, que le produit d’une habile spéculation ; un discret carambouillage dans l’honorable et prudente gestion de son destin. Sa nostalgie, ses remords mêmes lui feraient un capital illicite d’émotions délicates et précieuses, dont il percevrait l’intérêt, un peu chaque jour.

 

 

Il ne dort pas. Il ne peut plus dormir depuis qu’il la regarde dormir, elle. Son visage, pour une fois, est illuminé. Elle resplendit de son sourire intérieur. Elle ne rêve pas. Elle ne doit rêver à rien. C’est au néant qu’elle sourit, qu’elle se livre comme à un amant. Plusieurs fois il manque la réveiller, la faire basculer du faîte de sa solitude et de sa paix sans lui, et dont il n’ose pas se dire qu’il est jaloux.

 

Ç’allaient être les vacances de Noël. Il s’en irait en Normandie. Il fallait que tout fût réglé avant son départ.

Plusieurs fois il convoqua Pomme devant lui, mentalement. Il lui parlait tantôt avec douceur, tantôt avec fermeté, comme à un petit enfant qu’on envoie se coucher avant l’heure, se disait-il avec attendrissement. Mais comment faire autrement ? C’était leur intérêt, à l’un comme à l’autre, lui expliquait-il. Ils avaient fait fausse route. Elle ne pouvait pas être heureuse avec lui. Somme toute ils n’étaient pas du même monde. Ce qui convenait à l’un n’était pas de nature à satisfaire l’autre, et vice versa. Ils n’avaient pas les mêmes plaisirs. Ils étaient nés trop loin l’un de l’autre. D’ailleurs il ne savait même pas ce qu’elle attendait de lui. Il n’était pas arrivé à le savoir. Il s’excusait. Il regrettait. Il n’aurait pas dû, lui, l’emmener jusque-là. C’était lui le responsable. Il voulait bien qu’elle le détestât, qu’elle lui dît même qu’il s’était moqué d’elle. Ce n’était pas vrai, mais il comprenait qu’elle pût le penser. Elle avait même le droit de le mépriser.

En réalité leur rupture fut quelque chose de bien plus simple. Il lui dit son intention de la quitter, sans brutalité mais sans qu’il jugeât nécessaire non plus de ménager la sensibilité de la jeune fille, parce qu’il la soupçonnait d’être insensible. Surtout depuis qu’il s’était efforcé d’imaginer quelle serait sa réaction à l’annonce de leur séparation : finalement il n’imaginait aucune espèce de réaction. La jeune fille se détacherait de lui sans faire d’histoire.

Elle ne fit pas d’histoire. Elle ne sut dire que « Ah ! bon ! », puis : « Je le savais bien. » Elle referma la boîte de Curémail, rinça son éponge et s’essuya les mains. Elle ne protesta pas. Elle ne pleura pas. Si bien qu’Aimery, au lieu de se trouver rasséréné à bon compte, comme il l’avait espéré, vit seulement croître ce qu’il éprouvait déjà de ressentiment à l’égard de cette fille, qu’il considéra comme une sorte de brute.

Mais il ne pouvait pas simplement ignorer le mal qu’il faisait à Pomme. Elle n’avait rien demandé de lui, peut-être, sauf d’accepter l’offrande qu’elle lui faisait de sa personne : il s’avisait maintenant qu’elle lui avait extorqué quelque chose d’énorme. Et lui, il n’avait pas eu le courage de retenir la jeune fille au bord du don de soi ; il l’avait laissée faire. Il avait laissé brûler devant lui ce petit cierge à sa dévotion, sans plus s’en soucier que d’une ampoule qu’il aurait oublié d’éteindre avant de s’endormir.

C’était comme le jour de leur rencontre, de leur première conversation, de leur première promenade ensemble ; c’était comme le jour où pour la première fois elle avait fait l’amour. À chacune de ces étapes (mais il ne savait pas alors que c’étaient des « étapes ») il se rendait compte, simplement, qu’il était « trop tard » pour faire autrement. Alors il passait l’étape, avec une espèce de remords, mais vite oublié. À chaque fois, cependant, il mesurait que le mal qu’il faudrait faire à la jeune fille, ensuite, serait encore plus grand.

Mais il savait aussi qu’elle ne se défendrait pas, qu’elle ne s’insurgerait pas, qu’elle ne paraîtrait pas même souffrir. Et la pitié que le jeune homme commençait d’éprouver s’effaçait aussitôt sous une bouffée de colère et de mépris.

Si Pomme s’était défendue, si elle avait eu la moindre parole d’amertume, le moindre sanglot, même retenu, Aimery lui aurait peut-être accordé une autre fin. Il l’aurait estimée davantage (elle aurait été moins différente de lui). Il aurait pu faire de leur séparation quelque chose d’important, et Pomme aurait eu du moins le viatique d’une grande douleur. Plusieurs fois, tandis qu’elle mettait ses affaires dans sa valise, il espéra qu’elle allait se plaindre, lui faire quelque reproche. Mais rien ne se passa. Elle lui demanda seulement s’il voulait bien lui donner un de ses cartons de livres, qu’elle vida de son contenu pour ranger les affaires qui n’entraient pas dans sa valise. Elle ficela le carton et s’en alla.

Il sera passé à côté d’elle, juste à côté d’elle, sans la voir. Parce qu’elle était, de ces âmes qui ne font aucun signe, mais qu’il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard.

Certes c’était une fille des plus communes. Pour Aimery, pour l’auteur de ces pages, pour la plupart des hommes, ce sont des êtres de rencontre, auxquels on s’attache un instant, seulement un instant, parce que la beauté, la paix qu’on y trouve ne sont pas de celles qu’on avait imaginées pour soi ; parce qu’elles ne sont pas où l’on s’attendait à les trouver. Et ce sont de pauvres filles. Elles savent elles-mêmes qu’elles sont de pauvres filles. Mais pauvres seulement de ce qu’on n’a pas voulu découvrir en elles. Quel homme n’a pas dans sa vie commis deux ou trois de ces crimes ?

 

Elle est rentrée chez sa mère, du côté de Suresnes ou d’Asnières. C’était un immeuble de brique rouge, entre deux immeubles de brique jaune. Ni l’une ni l’autre n’ont reparlé du jeune homme sur leur canapé de skaï noir. Simplement Pomme est rentrée. Elle a remis ses affaires dans sa chambre. Le soir, elle a regardé la télévision.

 

Maintenant elle savait bien, Pomme, qu’elle était laide. Elle était laide et grosse. Et méprisable car tout cela n’était que l’extérieur de son indignité profonde, qu’elle avait bien comprise, Pomme, quand Aimery l’avait renvoyée de chez lui.

Le plus dur, c’était de sortir, d’être au milieu des autres gens, dans la rue, dans le train, au salon de coiffure. Elle voyait bien comment ils la regardaient, les gens. Elle les entendait parfaitement quand ils s’esclaffaient derrière elle. Elle ne leur donnait pas tort. Elle avait seulement honte.

D’ailleurs Marylène le lui avait dit, autrefois : « Là, là, là, tu as de la cellulite. » Elle lui avait pincé presque durement la poitrine, la taille, les hanches. Maintenant ça lui revenait, à Pomme, la réflexion de Marylène. Comme si Marylène avait été juste à côté d’elle, derrière elle, à le lui répéter qu’elle était grosse.

Elle se rappelait aussi les hésitations quelquefois, les réticences d’Aimery à la toucher. Elle avait dû le dégoûter à la fin. Rien que d’y penser elle en avait des bouffées de honte, elle en avait chaud. Elle transpirait. Surtout sous les bras. Elle devenait encore plus répugnante.

La mère et la fille passaient les dimanches ensemble dans un lourd tête-à-tête. La mère emmenait sa fille prendre l’air, l’après-midi, pour se changer les idées, pour qu’elle ne s’étiole pas. La fille entraînait sa mère dans un parcours qu’elle avait établi, toujours le même, par les rues les plus désertes de leur banlieue. Il commençait à faire froid. Pomme se recroquevillait dans son manteau. Elle avait hâte de remonter dans sa chambre. Dans sa chambre personne ne risquait plus de la voir. Elle entendrait vaguement le film de la télévision, derrière la cloison. Elle tâcherait de s’endormir jusqu’au soir.

Pomme sentait que sa mère lui en voulait. Elle ne lui aurait pas fait de reproches, sa mère, mais elle devait avoir honte, elle aussi. Il y avait eu Marylène, d’abord. Et puis Marylène s’était détournée de Pomme. Ensuite il y avait eu le jeune homme ; et le jeune homme aussi s’était détourné de Pomme.

Elle ne disait rien, la mère de Pomme. Si seulement elle avait pu lui dire, à Pomme, que rien n’était de sa faute. Mais elle ne savait pas comment se faire comprendre. Elle se rendait bien compte, la crémière, que sa fille avait mal, et elle voulait ne surtout pas lui faire davantage de mal. Alors elle ne disait rien. Elle avait peur de tout ce qu’elle aurait pu dire.

Par exemple qu’elle rencontrerait un jour, sûrement, un garçon qui serait de son monde, à elle. Ils se marieraient ensemble. Ce serait un garçon modeste, pas un étudiant, puisque Pomme était modeste. Il ne fallait pas rêver d’autre chose.

 

Et ç’aurait pu être ça, le mariage de Pomme :

Ç’aurait été dans son village, dans le Nord, qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Il y aurait eu d’abord la mairie ; les témoins tout frais tondus, rouges et fébriles ; le fiancé légèrement empesé. Ensuite l’église, car elle aurait été en blanc, Pomme. Elle aurait eu des gants blancs, très fins, très longs. Elle aurait eu du mal à les enlever à l’église. Elle ne les aurait pas remis, ses gants, pour ne pas cacher l’alliance. Plus tard, elle les aurait gardés avec le bouquet de fleurs qu’elle avait à la main, dans un carton à chaussures.

On serait allés déjeuner. Un déjeuner jusqu’à la nuit, à la terrasse du bistrot, devant le monument aux morts. Coquilles Saint-Jacques pour commencer.

Il boirait énormément, le père du marié. Sa femme l’encourage. « Tu fais semblant », elle lui dit. Elle remplit encore son verre. Qu’il soit saoul comme les autres ! Mais celui-là, il a l’habitude. Il tient le coup.

Maintenant c’est fait. Les voilà, les maris, absents très loin dans leur monde où tout est mou, glissant. Les femmes sont enfin veuves, pour un moment. Elles sont entre elles. Sec plaisir. Les enfants aussi sont entre eux, à l’assaut du monument aux morts.

Le jeune marié n’est pas ivre. Il n’aime pas le vin. Il s’ennuie. C’est long la fête. Il n’a rien à dire à personne.

Vers la fin de l’après-midi on se transporte tous ensemble chez la maman de Pomme. Il y a du mousseux, de la bière et des gâteaux. Les maris ont fini quand même par retrouver chacun sa femme. Ils dessaoulent. Pas pour longtemps car il y a de trop redoutables lucidités ainsi, entre deux vins. Les femmes les emmènent, chacune son aveugle ou son paralytique sur le trottoir de la route nationale ; les enfants suivent, de loin car c’est l’heure des torgnoles, ils savent bien.

On s’assoit. Par couples, les enfants autour. Chaque famille sur deux chaises côte à côte. Les couples se regardent, et se demandent peut-être si rien d’autre que cela ne sera jamais imaginable. Non ! Ils ne se demandent rien. On danse. L’heure des baffes est passée. On est bien contents, tous.

L’arrière-grand-mère de Pomme, dans son coin, se dit à voix basse des obscénités. Pas gâteuse, l’aïeule ! Elle regarde les jeunes de tous les âges, depuis son au-delà qui marmonne vaguement en elle.

Le jour tombe. Cette fois on a fini de boire, et de danser. On est anesthésiés. Chacun pourtant s’obstine dans les gestes de la fête ; c’est la roue d’un vélo qui continue de tourner après l’accident. Les femmes commencent à regarder l’heure. Les enfants s’envoient de grands coups de pied dans les mollets, pour jouer. Les mâles adultes se lèvent tous ensemble pour aller pisser dehors, contre le mur. Les femmes en profitent pour ramasser les enfants, et sortent à leur tour.

Ç’aurait sans doute été ça, le mariage de Pomme. Ce qui est triste dans toute cette histoire, mariage ou pas, chagrin d’amour ou pas, c’est qu’il n’y a peut-être jamais rien à regretter. Et c’est cette idée-là qui devait sournoisement atteindre Pomme du fond de ce que nous, nous appelons son chagrin.

 

 

Pour la première fois elles auraient voulu se parler, la mère et la fille, avoir une vraie conversation. Toutes les deux, elles étouffaient de larmes qu’elles auraient aimé doucement confondre, mais les larmes ne venaient pas davantage que les paroles. Au lieu que Pomme osât chercher simplement le secours que sa mère avait tant besoin de lui donner, elle s’efforçait de garder devant elle une allure digne sous son opprobre. De la seule confidente que lui avait donnée le sort elle faisait un témoin, un juge dont elle craignait d’interpréter le silence : ce ne pouvait être qu’un reproche.

Pendant la fin de l’hiver, Pomme se mit à maigrir, d’abord insensiblement, puis de façon spectaculaire : elle avait la peau du visage extrêmement blanche, presque transparente à l’endroit des pommettes. La crémière avait essayé toutes les ruses pour faire manger sa fille, se fiant d’abord à son ancienne gourmandise, qui n’aurait pas dû tarder à revenir, puis résignée à ce haut-le-cœur qui saisissait Pomme dès la première bouchée du repas. Celle-ci ne se nourrissait plus que de verres de lait, de quelques fruits, et de morceaux de sucre. Ce n’était pas un régime ; elle ne pouvait plus faire autrement.

Alors, malgré son inquiétude, la crémière avait fini par consentir à ces dégoûts dont elle savait bien qu’ils n’étaient pas simulés. Le soir, elle préparait à sa fille des compotes ; elle mélangeait une cuillerée de crème fraîche au verre de lait qui devait faire son repas. Et elle avait une fervente prière pour que « ça passe » quand même, malgré l’ingrédient qu’elle avait subrepticement ajouté. En tout cas elle avait compris que la seule joie de Pomme, désormais, c’était de maigrir.

Certes, certes, la brave femme s’était dit que sa fille allait sûrement tomber malade. Mais fallait-il la tourmenter davantage ? La crémière s’interdisait de faire la moindre remarque. Même si la volonté de Pomme avait été de mourir (n’était-ce pas cela, au fond, qu’elle voulait ?), sa mère ne serait pas allée contre sa volonté. Elle avait trop l’intelligence du malheur pour ne pas respecter celui de Pomme, jusqu’au bout. C’est à ces gens qu’on dit ensuite : « Comment ! vous n’avez rien fait ? Vous l’avez vue mourir et vous n’avez rien fait ? » Ah, misère !

Et puis un jour, environ quatre mois après le début du jeûne, Pomme eut un malaise sur le chemin de la boutique, où elle persistait à se rendre (elle le lui avait pourtant bien dit, la patronne, d’aller voir un médecin et de se reposer un peu ! Mais Pomme « se sentait très bien », au contraire ; elle était même plus affairée que d’habitude, et dans les derniers temps elle avait une espèce de gaieté nerveuse).

Elle tomba, au milieu d’un passage clouté, d’un seul coup. Il y eut un embouteillage, quelques instants, car la première voiture (le véhicule A), celle qui venait de freiner juste contre Pomme, ne pouvait pas repartir, bien sûr. Il fallait attendre que la voie soit dégagée. Les autres conducteurs, derrière (véhicules B, C, etc.), s’impatientaient. Ils donnaient des coups d’avertisseur. Le type, dans le véhicule A, faisait des grands gestes qu’il n’y pouvait rien.

Deux femmes étaient accourues vers Pomme et tâchaient de la faire se relever. Mais Pomme demeurait inerte. Impossible de la remettre en marche.

Alors le chauffeur du véhicule A descendit pour aider les deux femmes à ramasser Pomme. On la porta sur le trottoir. Le type remonta dans sa voiture, qui était munie de phares antibrouillard à iode et de lève-glaces électriques. En redémarrant il alluma sa radio et regarda se déployer son antenne automatique ; il eut une pensée pour la misérable jeune fille étendue sur le pavé, puis aussitôt une autre pour les peaux de mouton dont étaient recouverts ses sièges. Ces peaux faisaient chacune un rectangle d’environ 50 sur 120 centimètres. Elles étaient fixées aux dossiers des sièges par des élastiques de couleur brune. La fourrure qui se trouvait sur le siège avant, voisin de celui du conducteur, révélait une certaine usure, en deux endroits qui devaient correspondre aux épaules et aux fesses du passager (ou de la passagère).

Le conducteur jeta un coup d’œil sur son tachymètre, où l’aiguille blanche se déplaçait en éventail, de gauche à droite, sur les chiffres verts marquant les vitesses de 20 en 20 km/h.

Le tableau de bord était en outre pourvu d’un compte-tours et d’une montre électrique. Celle-ci retardait d’environ dix minutes. Le compte-tours, qui était de fabrication étrangère comme tout le reste de la voiture, comportait des chiffres en demi-cercle, à la manière du tachymètre, mais en moins grand nombre, de 10 à 80. La zone comprise entre « 60 » et « 80 » était d’une belle couleur rouge, contrastant avec le fond uniformément gris de cet appareil de mesure. Au centre du cercle on pouvait lire la mystérieuse inscription « RPM X 100 », et juste au-dessous, à la manière d’une signature : « Veglia Borletti ».

À travers le pare-brise, qui faisait un angle d’environ 130° avec le capot avant (sous lequel on avait réuni les six cylindres du moteur), le conducteur vit que la chaussée était libre, maintenant, très loin devant lui.

Pomme a été conduite à l’hôpital. On n’a pas à savoir si elle va vivre ou si elle va mourir, n’est-ce pas ? De toute façon son destin est accompli. C’est elle-même qui en a décidé du jour où elle ne voulut plus manger, où elle ne voulut plus rien demander à un monde qui lui avait si peu donné.

Quand elle dut quitter sa mère, car on l’emmenait dans un autre hôpital, loin en province, elle lui demanda de bien vouloir se rendre chez le jeune homme, parce qu’elle se sentait coupable à son égard. Elle sentait bien qu’il s’était ennuyé avec elle, et qu’elle l’avait souvent irrité. Elle ne savait pas pourquoi, mais les choses s’étaient passées ainsi. Elle aurait bien voulu que le jeune homme ne gardât pas un mauvais souvenir d’elle.

La mère de Pomme fit la commission le lundi suivant. Mais l’étudiant n’habitait plus la chambre. La concierge ne savait pas où il était maintenant. La dame pouvait quand même envoyer un mot chez ses parents. La concierge lui donna leur adresse en Normandie : cela parviendrait certainement au jeune homme.

Effectivement, Aimery de Béligné reçut la lettre d’excuses de Pomme et de la crémière quelques jours plus tard.

 

Mais restons encore un moment avec le futur conservateur ; regardons-le lire sa lettre, et puis nous nous éloignerons de lui, nous l’abandonnerons à sa solitude. Quoi qu’il arrive elle sera moins morte que lui, Pomme. Et sur les ruines de son corps comme un petit tas de bois sec, le visage de la jeune noyée ne s’altérera pas. Il rayonnera pour ainsi dire de son chagrin, de sa noyade, de son innocence pour l’éternité.

 

 

Le futur conservateur s’était installé dans un modeste garni, devant le Panthéon. Le contraste de sa nouvelle chambre et du monument d’en face l’avait séduit. Accoudé à la fenêtre, il voyait dans un saisissant raccourci ce que pourrait être son destin. Il pensait souvent à sa propre mort, de cette manière. Ce n’était pas du tout effrayant : son âme fraîchement éclose de la chrysalide charnelle voletait au-dessus du cortège de ses funérailles. Il admirait l’ordonnance du convoi. Il y avait l’Institut (il reconnaissait son épée, ses décorations sur un coussin de velours noir que portait le secrétaire perpétuel de l’Académie). Il y avait le ministre de la Culture, plusieurs parlementaires, des artistes, des écrivains. Et puis, plus loin, le flot noir et magnifique de la foule.

Au fond, c’était un soulagement pour lui que d’avoir quitté Pomme. Il pouvait s’adonner à son rêve de lui-même avec moins de réserve, sans le muet mais indiscret démenti de la jeune fille.

Il se rendait bien compte qu’il était vaniteux : cette joie qu’il avait, par exemple, à imaginer ce que les gens disaient de lui quand il n’était pas là, et dont le phantasme de son propre enterrement n’était en quelque sorte que l’apothéose. Alors il se disait que cette vanité, puérile (un peu ridicule, peut-être ?), n’était que l’autre face d’une grande timidité, qui le faisait douter de lui dans le moment même de ses plus folles ambitions.

Car il y avait aussi les heures d’abattement, de dégoût. Il se sentait, corps et âme, malingre. Ses grandeurs présumées étaient une revanche, un besoin.

Il s’était donc séparé de Pomme sans trop d’émotion ; mais pour cette raison il s’en voulait un peu : cela aussi le rapetissait ; cela le confirmait dans son prosaïsme. Pas de grande douleur ; il avait seulement attrapé un gros rhume pendant qu’il était chez ses parents. En rentrant à Paris il toussait et larmoyait d’abondance. Il ne pouvait même plus lire, car le papier blanc et la lumière lui arrachaient des larmes. C’était une grande souffrance nasale. Il prenait ses cachets d’aspirine et songeait que dans le même moment, peut-être, Pomme avalait des barbituriques. Cela l’humiliait. Il était jaloux de Pomme ; jaloux de ce qu’elle avait peut-être emporté dans sa petite valise les grands sentiments. Il sortait de ses doutes en se disant que pour lui, de toute façon, il n’était pas encore temps de voleter au-dessus de ses propres funérailles.

Ce qu’il reprochait à Pomme, au fond, c’était de l’avoir entraîné dans un monde où les objets régnaient sur lui. Quand il pensait à Pomme, il la voyait toujours avec un balai, un ouvre-boîte, des gants de caoutchouc rose. C’est pour cela surtout qu’il avait voulu quitter leur chambre : pour échapper aux objets que Pomme y avait introduits.

Mais il les retrouvait, ces objets, dans sa nouvelle chambre, ou presque les mêmes. Il y avait le lavabo, un verre à dents ébréché… cela le considérait, lui, avec une espèce d’ironie muette, obstinée. Il se réfugiait dans ses livres ; mais les livres eux-mêmes pouvaient se transformer sournoisement en objets quand ils s’accumulaient sur sa table. Et puis il y avait la femme de chambre qu’il croisait sur son palier, le matin, avec sa serpillière et son seau, et qui le considérait, elle aussi, avec un regard d’objet quand il passait devant elle. Ah, ce n’était pas tous les jours qu’il pouvait suivre son enterrement au Panthéon !

Et puis un soir, tout d’un coup, il eut une illumination. Il avait trouvé le moyen de vider sa querelle avec les choses du monde. Il écrirait ! Il serait écrivain (un grand écrivain). Pomme et ses objets seraient enfin réduits à sa merci. Il en disposerait à sa convenance. Il ferait de Pomme ce qu’il en avait rêvé : une œuvre d’art. Et puis il laisserait entendre, à la fin de son récit, qu’il avait vraiment rencontré Pomme. Il se complairait à reconnaître qu’il n’avait pas su l’aimer. Il transfigurerait sa honte présente, et son petit remords : sa faiblesse deviendrait œuvre. Ce serait un moment d’intense émotion pour le lecteur.

Il s’endormit au milieu d’un cocktail littéraire, entouré de journalistes et sous le ronronnement des caméras. Il eut un bref poignement de reconnaissance à l’égard de Pomme. Cela faillit le réveiller.