12
Le Château de Morgane
Le roi Arthur avait voulu réunir autour de lui, à l’occasion de cette Pentecôte, le plus grand nombre possible de ses vassaux et de ses fidèles. De nombreuses dames et jeunes filles appartenant aux plus nobles familles du royaume s’y étaient également rassemblées, toutes réjouies de participer aux fêtes, et fort heureuses de connaître enfin les chevaliers dont on leur racontait souvent les exploits. Parmi ces femmes, était venue la fille du roi Pellès. Elle avait demandé à son père la permission de se rendre à la cour d’Arthur, pour la première fois de sa vie, et Pellès la lui avait volontiers accordée. Elle était partie de Corbénic avec ses suivantes et ses écuyers, sans oublier quelques bons chevaliers chargés de veiller sur sa sécurité, et l’indispensable Brisane, qui était plus que sa confidente et sans laquelle elle se sentait désemparée. Mais, elle emmenait également avec elle son jeune fils Galaad, qu’elle avait eu de Lancelot. Un écuyer le portait devant lui sur un palefroi vigoureux et rapide, dont le harnachement était de couleurs riches et variées.
Elle était arrivée la veille de la Pentecôte à Kamaalot, et lorsqu’elle avait mis pied à terre dans la cour, le roi Arthur lui-même était venu l’accueillir, l’avait prise par la main et l’avait guidée jusqu’à la salle. Quand Bohort apprit qui elle était, il la reçut avec joie. Lorsqu’il vit Galaad, qu’il savait être le fils de Lancelot, il manifesta une joie encore plus exubérante, tant la grâce de l’enfant était grande. Et, en contemplant Galaad, Bohort ne pouvait s’empêcher de penser à la fille du roi Brangore dont on disait qu’elle avait eu un fils de lui.
Cependant, devant l’admirable beauté de la jeune femme, les gens de la cour affirmèrent qu’elle n’avait pas son égale. Quant à la reine Guenièvre, qui ignorait tout de ce qui s’était passé à Corbénic, elle ne se tint pas de contentement devant la fille de Pellès, non seulement en raison de sa beauté, mais aussi de sa haute naissance. Pour lui prouver l’intérêt et l’affection qu’elle lui portait, la reine lui laissa une partie de ses appartements afin qu’elle pût être parfaitement à l’aise et ranger les riches vêtements qu’elle avait apportés avec elle.
Quand Lancelot fut arrivé à la cour, l’esprit tout rempli de l’image de Guenièvre, il s’extasia cependant sur la beauté et la finesse de celle qui lui avait donné un fils. Et, se souvenant de sa colère lorsqu’il s’était réveillé un matin dans sa chambre, croyant avoir passé la nuit avec la reine, il se dit qu’il aurait commis un grand crime s’il avait tué une femme si belle. Cependant, Lancelot, troublé et gêné, évitait de la regarder et préférait se tenir loin d’elle.
Mais elle, qui l’aimait par-dessus tout, éprouvait une grande souffrance à se voir ainsi dédaignée. Il ne se passa pas un moment qu’elle ne fût à le guetter, se délectant à sa vue et regrettant de ne pouvoir attirer ses regards. Brisane, qui s’était bien aperçue de sa fièvre intérieure, lui dit : « L’aimes-tu vraiment ? – Je l’aime plus que moi-même, répondit-elle, mais je sais que j’ai été folle d’avoir donné mon cœur à un homme aussi noble que Lancelot qui ne daigne même pas porter les yeux sur moi ! » Brisane se mit à rire : « Ne t’inquiète pas, je sais ce qu’il faut faire pour qu’un homme soit subjugué par une femme. Par Dieu tout-puissant, je te promets qu’avant notre départ d’ici, je le mettrai en ta possession et que tous tes désirs seront comblés. – Puisses-tu dire vrai ! » répondit la fille du roi Pellès.
On était le soir du mardi après la Pentecôte. Les fêtes s’étaient prolongées dans la joie et la magnificence. Avant le souper, la reine Guenièvre s’arrangea pour se trouver près de Lancelot et lui murmura qu’elle l’attendrait cette nuit, et qu’elle enverrait une de ses suivantes pour le chercher et le conduire en un lieu où ils seraient sûrs de ne pas être surpris. Lancelot lui répondit, toujours à voix basse, qu’il attendrait cet instant avec impatience, tant était grand son désir de la tenir entre ses bras. Mais Brisane, qui se trouvait tout près, et qui avait l’oreille très fine, avait surpris le manège et la conversation. Elle en fut très satisfaite et alla dire à la fille de Pellès qu’elle lui amènerait Lancelot le soir même, et dans les meilleures dispositions à son égard. La fille de Pellès ne put contenir sa joie et la fit bien connaître à Brisane en lui sautant au cou et en l’assurant de sa reconnaissance.
Au début de la nuit, lorsque tout le monde fut couché dans le palais, Brisane, craignant que la reine ne la devançât, ne tarda pas à venir près du lit de Lancelot. Comme il faisait très sombre et qu’elle portait un voile sur la tête, il ne la reconnut pas et crut que c’était une suivante de Guenièvre. « Seigneur, dit-elle, ma dame t’attend. Hâte-toi de me suivre ! » Lancelot, qui attendait tant cet instant, se leva précipitamment en chemise et en braies. Brisane le prit par la main et, silencieusement, le conduisit jusqu’à la chambre où se trouvait la fille du roi Pellès. Il ne prononça pas un mot et se coucha aussitôt aux côtés de celle qu’il croyait être la reine. Il se livra avec fougue aux jeux de l’amour, et quand ils en eurent usé à satiété, ils s’endormirent tous deux, chacun de leur côté, dans une béatitude absolue, lui parce qu’il croyait posséder sa dame, elle parce qu’elle avait satisfait son désir de l’homme qu’elle chérissait le plus au monde.
Cependant, la reine Guenièvre, couchée dans son lit, attendait fébrilement la venue de Lancelot. Elle lui avait envoyé une servante depuis longtemps déjà et ne comprenait pas pourquoi il n’était pas là. D’habitude, il mettait peu de temps à obéir à son invitation. Guenièvre craignit que Lancelot n’eût quelque fâcheux empêchement et elle alla chez sa cousine, en qui elle avait toute confiance : « Va trouver Lancelot, lui dit-elle, et conduis-le ici. » La cousine se hâta d’enfiler un manteau et se glissa dans la chambre où elle savait que Lancelot dormait. Dans la plus grande obscurité, elle alla droit vers le lit, le tâta et constata qu’il était vide. Toujours en essayant de faire le moins de bruit possible, elle chercha partout dans la pièce, mais elle n’y trouva nulle trace de Lancelot. De guerre lasse, elle retourna dans la chambre de la reine pour lui avouer que Lancelot était introuvable.
Cette nouvelle plongea Guenièvre dans la plus grande perplexité. Jamais une telle chose ne s’était produite. Elle patienta encore un moment, puis demanda à sa cousine de retourner dans la chambre de Lancelot. Mais, comme elle ne trouva pas plus de traces de Lancelot que la première fois, la cousine fut bien obligée d’avouer à la reine que le fils du roi Ban n’était toujours pas là. L’inquiétude de Guenièvre s’accrut. Lancelot n’avait-il pas des ennemis à la cour ? Ceux-ci n’avaient-ils pas eu connaissance de leur rendez-vous et n’avaient-ils pas empêché Lancelot de s’y rendre ?
Guenièvre se tournait et se retournait dans son lit. Les appartements dans lesquels elle logeait étaient de vastes dimensions. Ils comportaient plusieurs chambres dont les portes étaient garnies de tentures. La fille du roi Pellès en occupait quelques-unes, la reine et sa cousine l’autre moitié. Mais, cette nuit, pour garder secrète la visite de Lancelot, elle avait donné congé à toutes ses filles de compagnie. Or, vers le milieu de la nuit, Lancelot, qui se trouvait donc dans la chambre voisine, fit entendre une plainte, comme il arrive parfois quand on dort. La reine reconnut immédiatement la voix. Elle se leva, se précipita dans la chambre et découvrit Lancelot couché avec la fille du roi Pellès. Consternée et ressentant une profonde douleur, elle ne put se contenir : elle alluma une chandelle et, s’approchant du lit, elle se mit à tousser.
Lancelot se réveilla en sursaut et reconnut la reine, debout devant lui, alors que lui-même était couché avec une femme à ses côtés. Ne comprenant rien à ce qui arrivait, il sauta hors du lit, revêtit sa chemise et voulut s’en aller. Mais la reine le saisit par le poing et le secoua vivement : « Misérable ! s’écria-t-elle, traître infidèle ! Tu te livres à la paillardise dans ma propre demeure et pour ainsi dire devant moi ! Disparais de ma vue et garde-toi de jamais reparaître devant moi en quelque lieu où je puisse être ! »
Que pouvait répondre Lancelot ? Se justifier, dire qu’il avait été trompé ? Mais par qui ? Quelle était la femme qui était couchée à ses côtés et qui ne s’était même pas réveillée lorsque Guenièvre était intervenue ? Lancelot renonçait à comprendre, comme frappé par la foudre devant l’image terrifiante de la reine qui le menaçait. Il s’en alla ainsi, à demi nu, quitta la chambre, descendit dans la cour, se dirigea au hasard vers le jardin, y entra et sortit par une poterne qui était restée ouverte. La nuit était profonde et il s’y engouffra à la recherche d’une impossible accalmie dans la tempête qui l’assaillait de toutes parts.
La reine Guenièvre n’était pas en meilleur état. Elle s’était effondrée sur le lit de la fille du roi Pellès et martelait les couvertures de ses poings, sanglotant et se lamentant. La jeune femme, qui venait de comprendre ce qui était arrivé, se trouvait dans une affliction et une détresse mortelles. Elle dit à la reine : « Tu as mal agi, reine Guenièvre, en chassant de la cour l’homme le plus valeureux qui soit au monde. Il ne fait aucun doute que tu auras à t’en repentir ! – Tais-toi, malheureuse ! répliqua la reine en larmes. C’est toi qui es responsable de tout ! Je ne sais pas par quels stratagèmes tu es arrivée à tes fins, mais sois sûre que si l’occasion se présente, je te le revaudrai, et de belle façon ! Maudite soit ta beauté ! Maudite soit ta jeunesse ! De nombreux chevaliers et hommes de bien en seront les victimes ! Je sais que Lancelot en a été l’une des premières, et c’est grand dommage pour lui comme pour moi ! Tu pourras dire que cette réunion, qui s’est déroulée dans la joie à cette Pentecôte, n’aura abouti qu’au chagrin et à la tristesse ! Et tout cela par ta faute ! »
La fille du roi Pellès demeurait muette, laissant la reine donner libre cours à sa douleur. Mais elle savait bien que Guenièvre avait raison : c’est elle qui avait voulu que Lancelot vînt partager son lit, c’est elle qui avait jeté les yeux sur lui alors qu’elle n’y avait aucun droit. Elle se mit à pleurer, se souvenant du temps où elle était vierge, quand elle portait la coupe d’émeraude d’où émanait une si fulgurante lumière. Depuis lors, elle n’avait plus droit à cet honneur. Et tout cela parce que le désir de Lancelot était entré en elle et ne la quittait plus. Elle s’assit sur le lit, sans répondre à la reine, et s’habilla. Elle savait qu’elle ne reverrait probablement plus Lancelot, et cela lui causait un insupportable chagrin, car elle l’aimait plus que jamais et sentait qu’elle aurait donné son corps et son âme pour le sauver.
Au matin, dès qu’il fit jour, la fille du roi Pellès réveilla les gens de sa maison et leur ordonna de se préparer à partir. Elle ne donna aucune raison, mais quand tout fut préparé, elle alla trouver le roi Arthur pour prendre congé, désireuse qu’elle était de regagner son pays. Le roi insista pour qu’elle restât encore quelques jours, mais elle n’y consentit pas. S’inclinant devant sa volonté, Arthur monta à cheval avec quelques-uns de ses chevaliers et se prépara à lui faire escorte jusqu’à la forêt de Kamaalot.
En revenant vers ses gens, la fille du roi Pellès aperçut Bohort, lui fit un signe discret et l’entraîna à l’écart pour lui parler. Elle lui raconta ce qui était arrivé la nuit précédente, à elle et à Lancelot, comment la reine les avait surpris, comment elle l’avait congédié et comment il s’en était allé, seulement vêtu de sa chemise. « Je suis très inquiète, dit-elle, car je ne sais de quelle façon Lancelot va réagir. Il est capable de commettre les pires folies, et peut aussi bien se trouver en face des pires dangers. Je t’assure que si tu ne te mets pas à sa recherche sans délai et s’il n’est pas secouru par toi ou l’un de ses parents, il risque de sombrer dans une telle maladie qu’il ne s’en remettra jamais. Il était comme fou quand je l’ai vu quitter la chambre. Et comme il aime la reine par-dessus tout, je le sais à mon détriment, tout peut conduire au malheur. »
Cette nouvelle accabla Bohort. « Dame, dit-il, puisque tu dois t’en aller, je te recommande à Dieu. Mais sois sans crainte au sujet de Lancelot : je vais me mettre immédiatement à sa recherche et je le poursuivrai sans relâche jusqu’à ce que j’obtienne de ses nouvelles. Tout ce que je pourrai entreprendre pour lui, je le ferai sans hésiter, sois-en certaine. » Et ils se séparèrent. La fille de Pellès rassembla ses gens et ils sortirent de Kamaalot, escortés par le roi et ses chevaliers. Quand ils furent parvenus à la lisière de la forêt, Arthur fit demi-tour en recommandant à Dieu la fille du roi de la Terre Foraine.
Bohort ne perdit pas de temps. Il se rendit d’abord auprès de Guenièvre. « Dame, dit-il avec amertume, pourquoi nous avoir trahis de la sorte ? Pourquoi as-tu chassé ainsi mon seigneur Lancelot, qui est le plus parfait chevalier que je connaisse et qui est si attaché à toi qu’il en perdrait la vie ? – Il m’a trahie, répondit sèchement la reine. Je l’ai trouvé couché avec la fille du roi Pellès ! » Bohort sentit la colère monter en lui. « Et toi, reine, ne l’as-tu donc jamais trahi ? Combien de fois t’a-t-il surprise dans le même lit que le roi Arthur ? – Insolent ! répliqua Guenièvre. N’oublie pas que je suis l’épouse du roi ! » Bohort se mit à rire nerveusement. « J’aurai tout entendu, s’écria-t-il, et même les pires insanités. Je te demande seulement de ne pas reprocher à Lancelot ce que toi, tu te permets ! » Guenièvre se mit à pleurer. « Tu as raison, Bohort, je suis injuste et je n’ai aucun droit sur Lancelot, sinon la souffrance que j’endure à cause de mon amour. Oui, Bohort, j’ai chassé et honni le meilleur homme du monde. J’en ai tant de douleur que je voudrais être précipitée dans un abîme et ne plus en sortir ! Il n’est pas d’homme sur terre, je veux que tu le saches, que je n’aime autant que lui. C’est pourquoi j’ai tant souffert lorsque je l’ai trouvé avec la fille du roi Pellès. J’en ai perdu la raison et tout entendement. »
Bohort s’était calmé. Il comprenait combien la reine avait été affectée par la trahison de Lancelot, trahison qui n’en était pas une, car il soupçonnait bien quelque enchantement à l’origine de cette affaire, un enchantement comparable à celui qu’il avait subi lui-même lorsqu’il se trouvait chez le roi Brangore d’Estrangore. « Je vais partir à sa recherche, dit-il, et je ne reviendrai à la cour que lorsque j’aurai obtenu de ses nouvelles. – Oui, Bohort, je t’en prie, pars immédiatement ! Je sais que tu es très attaché à lui. Tu es le seul qui puisses le retrouver. Fasse le Ciel qu’il ne commette point quelque folie ! Il est si impétueux, si malheureux sûrement que nous pouvons craindre le pire ! – Reine, répondit Bohort, j’agirai pour le mieux. » Prenant alors congé de Guenièvre, sans avertir personne, il prépara ses armes, sauta à cheval et sortit de Kamaalot, ne sachant même pas quelle direction il allait prendre.
Quand Lancelot eut été chassé par la reine, la première idée qui lui vint à l’esprit, ce fut de se jeter dans un puits, la tête la première, pour oublier sa souffrance indicible. Mais, en franchissant le verger, l’air frais de la nuit le sortit tout à fait de son hébétude. Les souvenirs affluèrent, les grandes joies qu’elle lui avait dispensées, les maux, les tourments, les ennuis qui s’étaient ensuivis. Et quel espoir avait-il à présent ? Il courut comme un fou à travers la campagne, sans même prendre garde au froid qui commençait à le mordre. Parvenu à la lisière de la forêt, il s’arrêta pour reprendre haleine et il se sentit alors désespéré. S’arrachant les cheveux, égratignant son visage à tel point que son sang se mit à couler, il se lamenta et maudit cette rencontre qui lui avait été si cruelle, si pernicieuse. Lui qui, jusqu’alors, avait été l’homme le plus heureux du monde, était condamné à passer désormais le reste de ses jours en pleurs, en larmes et en misères.
Le jour le surprit au paroxysme de son désespoir. « Ah ! Kamaalot ! s’écria-t-il, belle et bonne cité ! Tu m’as fait naître à la vie ! Mais tu m’as mené aussi au seuil de la mort. Me voici dans une détresse telle que j’en mourrai ! » Alors, il s’élança dans la forêt en criant comme un dément : « Mort ! Mort ! Je t’appelle, viens à moi, je n’en peux plus de vivre ! »
Il erra trois jours et trois nuits à travers la forêt, sans boire et sans manger, dans les lieux les plus retirés qu’il connaissait, pour échapper à toute recherche. Et il demeura six jours dans une telle prostration que c’est miracle qu’il continuât à vivre. La faim le tenaillait, mais il était incapable de se procurer toute nourriture. Il en perdit la raison au point de ne plus maîtriser ses actes et, enfin, n’eut plus aucune notion du temps.
C’est dans cet état lamentable qu’il arriva un jour devant un pavillon dressé dans une clairière. À la porte, on avait planté un poteau où l’on avait accroché une lance, une épée et un bouclier. Aussitôt, Lancelot se précipita, saisit l’épée, la sortit de son fourreau et se mit à frapper à grands coups sur la lance qu’il trancha, sur le bouclier qu’il brisa, faisant autant de bruit que dix hommes d’armes au combat. À ce tumulte, un chevalier sortit du pavillon, fort bien vêtu d’une robe écarlate, qui, à le voir ainsi, à demi-nu, tailladant l’air de coups d’épée désordonnés, comprit qu’il était en état de démence. « Celui qui recueillerait et soignerait ce malheureux afin de le ramener à la raison ferait une bonne action », se dit-il en lui-même. Il courut alors prendre ses armes, dans l’intention de désarmer le fou et de le rendre inoffensif.
« Seigneur ! Laisse-moi faire ma bataille comme je l’entends ! » cria Lancelot. Mais comme le chevalier avançait toujours, il lui assena un tel coup sur le heaume qu’il en fut assommé et s’écroula sur le sol. Là-dessus, Lancelot lança l’épée comme on jette un objet encombrant et pénétra dans le pavillon. Il y avait là une jeune fille, vêtue d’une simple chemise, qui se trouvait dans un lit. Quand elle vit entrer le fou, elle poussa un cri d’effroi, sauta hors du lit et se précipita au-dehors. Mais Lancelot ne s’en préoccupa même pas : il sauta dans le lit qu’il trouva chaud et s’y endormit aussitôt, épuisé par tous ses efforts.
Cependant, la jeune fille qui était revenue s’était penchée sur le chevalier et lui délaçait le heaume. « Par ma foi ! s’écria celui-ci en reprenant conscience, je ne croyais pas qu’un homme né de femme pût frapper si fort ! S’il plaît à Dieu, je le nourrirai, le soignerai et le garderai jusqu’à ce qu’il revienne en son bon sens, car c’est assurément un valeureux et brave chevalier ! » Et, aidé de son écuyer, il lia Lancelot tout endormi dans le lit avec des chaînes et des cordes, et le fit ainsi transporter dans son manoir.
Il le garda chez lui pendant plusieurs semaines. Lancelot fut bien nourri et on lui donna toutes sortes de remèdes réputés pour guérir la folie. Peu à peu, il reprenait ses esprits, mais demeurait taciturne et se refusait à dire ce qui lui était arrivé. Avec beaucoup de patience, on parvint enfin à lui rendre sa forme physique et à le faire parler plus longuement. Mais quand on lui demandait son nom et de quel pays il était, il répétait : « Je suis un chevalier de la maison d’Arthur. » Et comme il allait de mieux en mieux, on le délivra de ses entraves et on le laissa aller à son gré. Il fut plusieurs jours à se réhabituer à marcher. À la fin, il se sentit complètement rétabli et dit à son hôte qu’il voulait prendre congé. « Et où vas-tu aller ? lui demanda celui-ci. – Je ne sais pas, répondit Lancelot, mais je dois partir. » Le chevalier n’insista pas. Il lui fournit des armes et un cheval qui n’était pas trop mauvais, et on le laissa aller en le recommandant à Dieu.
Lancelot chevaucha dans la forêt, toujours triste et mélancolique. Le soir, il s’engagea dans une vallée profonde où les ombres commençaient à s’épaissir. Il rencontra alors une jeune fille montée sur une mule blanche et la salua courtoisement. « Seigneur, dit la jeune fille, Dieu te garde. Mais dis-moi ton nom, je te prie. – Je n’ai pas de nom. Je ne suis qu’un simple chevalier errant », répondit Lancelot. La jeune fille le regarda avec plus d’attention et comme la visière de Lancelot était relevée, elle put voir son regard. Elle lui dit : « Il est inutile de me cacher la vérité, car je t’ai bien reconnu, chevalier ! Tu es Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc. Sois le bienvenu, Lancelot, car j’étais justement à ta recherche. – Et pourquoi donc ? – Tu viens de me tirer d’un grand embarras, continua la jeune fille, et je t’avoue que si je ne t’avais pas rencontré, je n’aurais cessé d’aller avant de t’avoir trouvé. » Lancelot s’impatienta : « Mais pourquoi donc me cherchais-tu ? – Parce qu’il y a dans cette forêt la plus extraordinaire aventure du monde, et toi seul peux la mener à bien. Veux-tu venir avec moi ? – Oui », répondit Lancelot très intrigué et voulant savoir de quelle sorte d’aventure parlait la jeune fille à la mule.
Ils chevauchèrent tous deux jusqu’à une puissante et riche construction, entourée de murs et de fossés. Ils y entrèrent et la jeune fille dit à Lancelot : « Seigneur, nous prendrons notre logis ici ce soir. Il est bien tard et si nous poursuivions notre chemin, nous serions surpris par la nuit. Demain, quand il fera jour, je te mènerai où je t’ai dit. » Lancelot accepta et descendit de son cheval. La jeune fille lui dit encore : « Attends-moi, je ne serai pas longue, mais il faut que j’annonce notre arrivée. – Fais donc pour le mieux », lui répondit Lancelot.
La jeune fille entra alors dans le corps du logis. Elle se précipita vers une salle assez haute et richement décorée, avec un bon feu de bûches dans la cheminée. Assise sur une chaise, devant une grande table où se trouvaient dispersés de nombreux livres et manuscrits, Morgane lisait. « Dame ! s’écria la jeune fille, je t’ai amené Lancelot du Lac ! Que doit-on faire de lui ? » Un large sourire éclaira le visage de Morgane. « Par Dieu tout-puissant, dit-elle, sois la bienvenue ! Tu m’as bien servie et je t’en félicite. Je vais te dire ce qu’il convient de faire : d’abord, le désarmer, et, quand ce sera l’heure du repas, faire dresser la table d’apparat et lui présenter de la nourriture à profusion. Voici un breuvage que j’ai préparé pour lui et que tu lui donneras à boire à la fin du repas. Il en goûtera la douceur et le prendra de bon cœur, mais quand il aura bu à satiété, nous pourrons agir avec lui comme bon nous semblera. » La jeune fille promit d’agir comme Morgane l’avait commandé, puis elle revint dans la cour, accompagnée de trois serviteurs.
« Tout est arrangé ! » dit-elle à Lancelot. L’un des serviteurs prit son cheval pour le loger à l’écurie. Les deux autres l’emmenèrent et le désarmèrent sous un orme, dans la cour. Puis, ils le conduisirent dans une grande salle et lui apportèrent un vêtement d’écarlate. Ils dressèrent ensuite les tables et y prirent place. Lancelot les imita, mais il ne posa aucune question sur la nature du logis, ni sur le maître des lieux, car il ne voulait pas passer pour un malappris. Quand il eut fini de se restaurer, on lui présenta la boisson que Morgane avait fait préparer pour lui dans une coupe d’argent. Il la trouva bonne et douce et la but avec grand plaisir, sans se douter qu’il était dangereusement trompé. Une fois repu, il s’étonna cependant d’éprouver une irrésistible envie de dormir, et pria la jeune fille de lui faire préparer un lit, car il lui tardait d’être couché.
« Seigneur, répondit-elle, il est déjà prêt. Tu peux aller te coucher quand il te plaira. » Il se leva aussitôt, mais sa démarche n’était pas assurée. Il se sentait comme un homme qui a perdu toute sa force physique à la suite d’un abus de boissons enivrantes. La jeune fille dut le tenir par le bras pour le conduire dans sa chambre. Là, il se coucha et s’endormit sur-le-champ. La jeune fille sourit, quitta la chambre après avoir refermé la porte et s’en alla trouver Morgane. « Dame, dit-elle, Lancelot est déjà couché et endormi. – J’en suis bien heureuse », répondit Morgane.
Elle sortit de sa chambre et prit dans une armoire une boîte qui contenait une poudre qu’elle avait également préparée spécialement pour lui. Elle vint alors à son chevet, et vit qu’il était plongé dans un sommeil si profond qu’on aurait eu bien de la peine à l’en tirer. Elle remplit alors de sa poudre un tuyau d’argent qu’elle plaça dans le nez de Lancelot, et elle souffla le contenu dans son cerveau. Cela fait, elle dit à la jeune fille : « Je me suis bien vengée de lui, car je pense vraiment qu’il ne retrouvera pas ses esprits tant que la vertu de cette poudre agira dans sa tête ! » Puis elle recueillit le reste de la poudre et le rangea soigneusement dans un écrin. « Elle peut encore être utile, dit-elle. – À quoi donc ? demanda la jeune fille. – Il faut prévoir l’avenir, répondit Morgane. Lorsqu’on ne verra pas revenir Lancelot à la cour du roi et quand on sera longtemps sans nouvelles de lui, les compagnons de la Table Ronde partiront à sa recherche, à travers toutes les terres du royaume. De plus, il a deux cousins, de très braves chevaliers, qui se nomment Lionel et Bohort. Pour l’affection qu’ils portent à Lancelot, je les déteste autant que je les crains. S’ils venaient ici, par hasard, je sais comment je les réduirais à ma merci. C’est pourquoi je range précieusement cette poudre dans un étui pour leur en servir si besoin est. »
Elle fit ensuite transporter Lancelot dans une vaste chambre fortifiée, qui avait bien dix toises de largeur et une vingtaine de longueur, munie de fenêtres de fer qui s’ouvraient sur le jardin. Elle fit dresser dans cette chambre une couche d’une grande beauté, comme si c’était le roi Arthur en personne qui devait s’y étendre. « C’est ici, dit Morgane, que Lancelot croupira désormais jusqu’à la fin de sa vie. » Et elle parut se réjouir fort de cette perspective.
Elle quitta ensuite la chambre, laissant Lancelot tout seul. Il dormit toute la nuit. Le matin, quand il se réveilla, il fut très perplexe de se retrouver en un tel lieu, sûr qu’il était de ne s’y être pas couché la veille au soir. « Comment suis-je venu ? » se demanda-t-il. De plus, il se sentait malade et mal en point. Il lui semblait que la maison tournait autour de lui et il ne savait que faire. Il se doutait bien qu’il ne pourrait pas chevaucher dans cet état mais, ne voyant personne venir, il commença à s’inquiéter. Se levant avec difficulté, il alla vers la porte en titubant, mais elle était fermée. Il revint s’allonger sur le lit et resta ainsi, sans force, jusque vers l’heure de midi.
C’est alors que Morgane vint regarder à travers l’une des fenêtres de fer pour savoir s’il dormait. Quand elle le vit malade, elle dit à la jeune fille qui était avec elle : « Ma boisson a fait son effet, et je ne pense pas que Lancelot ait jamais la force de se lever. Va donc le trouver, demande-lui comment il va, mais garde-toi bien de lui dire qu’il est en prison : s’il le savait, je pense qu’il en mourrait de douleur. »
Elle rentra dans le logis et vint à la chambre forte dont elle ouvrit la porte. Elle le trouva très pâle et épuisé, et lui demanda comment il allait. « Très mal, dit-il. Je serais incapable de me tenir à cheval. – Tu peux donc rester au lit, lui dit-elle, car dans l’état où tu es, tu ne pourras pas partir aujourd’hui. – Tu as raison. Même si je le voulais absolument, je n’aurais pas la force de chevaucher. »
Lancelot demeura ainsi un mois entier avant de savoir qu’il était en prison. Quand Morgane apprit qu’il était guéri, elle dit à la jeune fille de le renseigner sur son sort. Celle-ci entra donc dans la chambre forte, et Lancelot lui demanda quand elle comptait l’emmener où elle avait dit qu’il y avait une aventure.
« Il n’est pas possible de sortir, avoua la jeune fille en rougissant. Il te faudra rester dans cette prison. » Lancelot se mit en colère : « Comment cela ? Que signifie cette diablerie ? Jeune fille, pourquoi m’as-tu ainsi trahi alors que je te faisais confiance ? – J’y ai été contrainte, balbutia-t-elle. – Et par qui donc, je te prie ? – Par ma dame. – Et qui est ta dame ? – Morgane, sœur du roi Arthur. » Lancelot se mit à rire, mais son rire était rempli d’amertume. « Encore elle ! s’écria-t-il. Il est vrai que j’aurais dû m’en douter ! Et pour quelle raison ta maîtresse me retient-elle dans cette prison ? – Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander ! » répondit la jeune fille. Et quelque peu confuse, elle se fit ouvrir la porte depuis l’extérieur, et quitta Lancelot.
Il resta enfermé de septembre à Noël. Après Noël, quand le froid fut passé, un jour, Lancelot alla s’accouder à l’une des fenêtres de fer, d’où l’on avait vue sur le palais. Ouvrant le vitrail, il vit un homme qui peignait une histoire des anciens temps, avec une inscription sous chaque image. Il comprit que c’était l’histoire d’Énée et sa fuite de Troie. Il songea alors que si sa chambre était peinte de ses propres actions, il aurait grand plaisir à admirer les comportements de Guenièvre, et ce serait un grand allégement à ses maux.
Il demanda au vieillard qui peignait de lui donner quelques-unes de ses couleurs pour faire un tableau dans sa chambre ; et l’autre, n’y voyant aucun mal, accepta volontiers et lui fournit les instruments indispensables. Lancelot prit le tout et referma le vitrail, pour qu’on ne le vît point. Il peignit d’abord la scène où la Dame du Lac l’envoya à la cour d’Arthur, celle où il y arriva et où il fut ébloui par la beauté de Guenièvre, et celle où il alla porter secours à la Dame de Nohant. Il occupa ainsi toutes ses journées à ce travail : les peintures étaient si parfaites et si bien dessinées qu’on eût dit qu’il n’avait fait que cela durant toute sa vie.
Mais, tous les soirs, vers minuit, Morgane venait le voir quand il était endormi. Elle l’aimait d’un violent amour, plus qu’aucune femme ne peut aimer un homme. Elle souffrait de ses refus et elle le retenait prisonnier non par haine, mais s’accrochant à la pensée qu’un jour il vaincrait ses répugnances et la prendrait pour amie. Lancelot était le seul homme qu’elle eût jamais aimé d’un amour profond et absolu. Mais, à voir les peintures que Lancelot avait faites, et qu’elle déchiffrait sans peine, elle sombrait dans la mélancolie. Tant que Lancelot aimerait la reine Guenièvre, il ne la regarderait pas, et son pouvoir magique demeurerait sans effet. Tout au plus aurait-elle pu prendre, elle aussi, l’aspect de Guenièvre, et passer une nuit avec Lancelot. Mais Morgane savait très bien que l’effet de ses charmes ne durait pas. D’ailleurs, si elle désirait Lancelot, elle voulait également que Lancelot la désirât, elle, et non pas une autre femme dont elle prendrait l’apparence.
Chaque nuit, Morgane revenait donc contempler Lancelot endormi et découvrir les nouvelles peintures qu’il avait faites dans la journée. « Ma foi, dit-elle un soir à la jeune fille qui l’accompagnait, ce chevalier est une merveille ! Il est non seulement habile en l’art de chevalerie, mais dans tous les domaines. Vraiment, on voit que l’amour peut faire d’un homme rude un être intelligent et ingénieux. Je suis sûre que Lancelot n’aurait jamais exécuté de si belles peintures si la détresse amoureuse ne l’y avait poussé. Avec de tels dons, il est vraiment celui qu’on peut aimer sans honte. » Et, en lui montrant les différentes scènes, elle lui en expliquait la signification. « Je connais toute sa vie, dit-elle, mais d’autres ne la connaissent pas et s’imaginent qu’il est vertueux. Ces images sont le reflet de son âme et de toutes ses actions. Certes, je me garderai bien de relâcher Lancelot avant qu’il n’ait couvert ces murs de peintures. Je sais qu’il y représentera toute sa relation avec la reine Guenièvre, jusqu’au moindre détail, j’en suis convaincue. Alors, j’aurai un moyen de pression sur lui, car je pourrai, si je le veux, faire venir ici mon frère et lui montrer ces peintures. Ainsi, Arthur sera-t-il édifié sur la conduite de sa fidèle et tendre épouse ! » Et Morgane se mit à rire. « Voilà un plan qui risque fort de réussir », conclut la jeune fille. Elles sortirent alors et refermèrent soigneusement la porte.
Il en fut ainsi jusqu’au printemps. Pâques était déjà passé quand Lancelot vit refleurir le jardin qu’il apercevait de sa chambre forte. Les arbres étaient en feuilles et déjà chargés de fleurs odorantes ; les roses s’épanouissaient chaque jour devant sa fenêtre. Morgane, en effet, avait fait planter un beau verger afin qu’il soit bien aise de contempler ce spectacle. L’hiver lui avait pesé, mais il aurait été encore plus pénible pour lui sans les peintures et les portraits dont il avait recouvert les murs de sa chambre. Il n’avait rien oublié, il avait tout représenté de façon saisissante. Et chaque matin, à son lever, il venait à chacune des images de la reine, les baisait tendrement sur les yeux et sur la bouche, comme si elle eût été présente charnellement. Mais le moment d’extase passé, il pleurait et se désolait à fendre l’âme. Et, après s’être ainsi lamenté, il revenait aux images qui lui tenaient le plus à cœur, les baisait, leur rendait les plus grands honneurs, puis reprenait courage pour une partie de la journée : voilà le seul remède qui convenait à sa solitude et à sa longue captivité.
Ainsi, en ce début de mai, quand il vit les arbres couverts de feuilles et de fleurs, la verdure qui lui réjouissait le cœur, et la rose chaque jour épanouie, le souvenir de Guenièvre se fit encore plus précis. La rose, n’était-ce pas le visage de celle qu’il aimait de toutes ses forces ? Laquelle préférait-il des deux ? Qui, de la rose ou de Guenièvre, avait le plus d’éclat ? Et le jeu subtil des comparaisons sans cesse remises en cause le transportait dans un état de ravissement tel qu’il en oubliait l’existence du monde extérieur.
Un dimanche matin, Lancelot se leva dès qu’il entendit chanter les oiseaux. Il s’approcha de la fenêtre aux barreaux de fer, s’accouda pour admirer l’herbe tendre et resta là, immobile, jusqu’à ce que le soleil se fût répandu à travers le jardin. Il contempla le rosier et vit une rose nouvellement éclose, encore plus belle que toutes les autres. « C’est ainsi, pensa-t-il, qu’un jour j’ai vu Guenièvre pour la première fois, plus belle que toutes les autres femmes, lorsque je suis arrivé à la cour d’Arthur. Aussi, puisque je ne peux hélas avoir Guenièvre dans mes bras, il me faut cette rose ! »
Il passa sa main à travers les barreaux de la fenêtre et tendit son bras pour atteindre la rose. Mais elle était trop loin, et il ne put y parvenir. Il retira alors sa main et, considérant les barreaux, constata qu’ils étaient d’une solidité à toute épreuve. Mais, brusquement, il se rappela comment, dans la cité de Gorre, il avait tordu les barreaux de la fenêtre qui le séparait de Guenièvre. « Quoi ! s’écria-t-il, cette forteresse m’empêcherait de satisfaire mon désir ? Par Dieu tout-puissant, je prétends que non ! » Il saisit alors deux des barreaux de ses deux mains, les tira avec tant de force qu’il les brisa, et les jeta au milieu de sa chambre. La peau de ses doigts en était toute déchirée, et le sang coulait sur le sol, mais il ne s’en souciait nullement. Il se glissa à travers la fenêtre, sortit de sa prison, marcha vers la rose. Pour l’amour de Guenièvre, il la baisa longuement, la porta à ses yeux, à sa bouche et la serra contre sa poitrine, à même la chair.
Il était libre. Il marcha vers le donjon dont la porte était ouverte, y pénétra, y découvrit des heaumes, des hauberts et des armes à profusion. Il s’arma sans tarder du mieux qu’il put et saisit une épée posée sur un coffre. Une fois sorti du donjon et équipé contre tout éventuel adversaire, il erra de salle en salle et finit par découvrir deux destriers fougueux et rapides qui se trouvaient à l’attache dans les écuries. Il passa une selle sur celui qui lui parut le meilleur, et ne perdit pas son temps : sautant sur le dos de l’animal, il se dirigea vers la porte. On était encore de si bon matin que personne n’était levé, sauf le gardien de la grande porte du château. Il fut bien surpris en voyant ce chevalier inconnu lui demander d’ouvrir. Il se garda bien cependant de refuser d’obéir, car l’inconnu avait une allure farouche et résolue. Quand la porte fut ouverte, il piqua des deux et partit au galop, empli d’une joie intense, désireux de mettre le plus de distance entre lui et le maudit château où Morgane l’avait tant fait souffrir.
Mais il était à peine dans la vallée qu’il s’arrêta net, pensant soudain qu’il lui fallait retourner au château pour châtier durement Morgane de son forfait. N’avait-il point le droit de mettre un terme à sa vie après ce qu’elle lui avait fait subir ? « Hélas, non, ce n’est pas possible, se dit-il, regagnant malgré tout le château à petite allure, c’est une femme et c’est la sœur de mon roi. »
« Ami très cher, lança-t-il au portier, tu diras à ta dame que Lancelot du Lac sort d’ici, qu’il la salue comme il se doit en tant que femme de sang royal, qui s’est montrée cependant la plus déloyale de toutes les femmes. Sache donc que, sans l’affection indéfectible que j’éprouve pour le roi Arthur, je l’aurais châtiée comme le mérite une traîtresse. Voilà le message que je te charge de lui transmettre ! » Et Lancelot, faisant demi-tour, s’élança vers la vallée.
Le portier, ayant du mal à comprendre ce qui venait de se passer, se hâta d’exécuter sa mission. Outrée par les propos tenus par Lancelot, Morgane passa sa chemise et se précipita dans la chambre où elle avait enfermé son prisonnier. La voyant vide, elle donna libre cours à son indignation. « Nous avons été joués d’une impardonnable façon ! » s’exclama-t-elle, se tordant les mains de désespoir. C’est alors que jetant les yeux sur la fenêtre, elle aperçut les barreaux brisés et les traces de sang qui maculaient le sol. « Je n’en crois pas mes yeux ! maugréa-t-elle à l’intention de ses serviteurs. Regardez tous ce que ce diable a fait : il a rompu avec ses mains des fers d’une solidité à toute épreuve. Personne n’a jamais accompli pareil prodige ! » Mais ce que Morgane se garda bien de dire, c’est qu’au fond de son cœur, elle n’en aimerait désormais que davantage Lancelot du Lac.
Lancelot pendant ce temps poursuivait son chemin. Après avoir longé la vallée et traversé une belle forêt touffue, il était parvenu dans une prairie verdoyante, devant une tour où une trentaine de splendides pavillons de couleurs vives étaient dressés à l’abri de trois pins, montant haut dans le ciel. Plantés à égale distance les uns des autres, ils formaient un triangle. Au centre, avait été placé un trône d’ivoire recouvert d’une soie vermeille sur laquelle scintillait une couronne d’or imposante. Des dames et des chevaliers en armes, ou en pourpoint de soie brochée, menaient tout autour une ronde étrange, au son d’une musique divine jouée par des musiciens invisibles.
Émerveillé par ce spectacle, Lancelot arrêta sa monture sur une petite éminence qui dominait la clairière. Visiblement, les danseurs prenaient beaucoup de plaisir à leur jeu, car les rondes ne s’interrompaient pas et ne semblaient susciter chez eux la moindre fatigue. Lancelot remarqua alors qu’il y avait davantage d’hommes que de femmes, et parmi celles-ci, beaucoup qui paraissaient très jeunes et très enjouées. « Par Dieu tout-puissant ! se dit-il, voici spectacle bien surprenant ! Danser de si bonne heure et ne pas s’arrêter un instant est tout à fait inhabituel ! Comme ces gens paraissent heureux ! Que le diable m’emporte si je devine pourquoi ils font la fête ! »
Piquant des deux, Lancelot fit bondir son cheval dans leur direction, et dès qu’il fut près d’eux, il ressentit une joie intense, tout heureux de se trouver parmi eux, ne pensant plus qu’à participer lui-même à la joie collective. D’un seul coup, ses mois de prison chez Morgane s’effaçaient de ses pensées, son amour pour Guenièvre s’estompait même dans sa mémoire. Et pourtant, le refrain de la chanson que scandaient les danseurs y faisait nettement allusion : « Vraiment, vraiment, nous avons la plus belle reine de toutes les reines, la plus belle reine du monde ! » Alors, Lancelot mit pied à terre. Il attacha son cheval au tronc d’un arbre, s’avança vers les danseurs après avoir jeté sa lance et son bouclier, et entra dans la ronde en saisissant la main de la première fille qui passait à sa portée. Comme les autres, il se mit à chanter et à battre du pied. Comme les autres, il devint déluré et joyeux, prêt à continuer sans fin cette ronde enchantée, clamant à tue-tête avec ses compagnons : « Oui, vraiment, vraiment, nous avons la plus belle de toutes les reines du monde ! »
Quelqu’un d’autre cependant observait la scène sur la petite butte qui dominait la clairière. C’était Morgane, toute droite sur son cheval blanc, immobile telle une statue de pierre. Elle, au moins, ne se posait pas de questions sur ce qu’elle voyait. Abandonnant soudain son attitude pétrifiée, elle éclata d’un grand rire, puis fit faire demi-tour à sa monture. Comme elle se disposait à repartir, elle aperçut un vieillard qui venait à pied dans la clairière. Intriguée, elle retint son cheval et, de ses yeux perçants, scruta la silhouette de l’inconnu. Revêtu d’un grand manteau blanc et noir, sa chevelure toute blanche et abondante flottant sur les épaules, il marchait lentement, s’appuyant sur un long bâton fourchu. Il avait maintenant atteint les danseurs et passait au milieu d’eux, apparemment indifférent à ce qui se passait. Il alla directement vers Lancelot et le saisit par un pan de son haubert. « Seigneur, dit-il, il est grand temps de quitter cette danse et de t’en aller ! » Lancelot se retourna, l’air furieux : « De quoi te mêles-tu, vieil homme ! s’écria-t-il. Que tu aies passé l’âge de danser ne t’autorise pas pour autant à importuner ceux qui peuvent en jouir ! Laisse-moi en paix et va dormir dans la forêt ! »
Le vieillard n’insista pas. Il reprit sa marche hésitante à travers le cercle des danseurs, traversa de nouveau la clairière et se perdit dans les profondeurs des bois.
Intriguée, Morgane sauta à terre. Elle prit son cheval par la bride, l’emmena à l’écart pour l’attacher au tronc d’un bouleau et, à demi masquée par les branches, continua d’observer la scène. Lancelot s’ébattait toujours et tapait du pied. Un léger sourire aux lèvres, elle se dit alors qu’il était plutôt piquant de voir le redoutable Lancelot du Lac se conduire comme un petit garçon échappé pour la première fois des jupes de sa mère !
Mais comme le temps passait et que le soleil commençait à décliner, le persiflage de Morgane se changea peu à peu en agacement, puis en inquiétude, jusqu’au moment où, voyant soudain ce qu’elle redoutait, elle se mit à frémir : le vieillard, traversant la clairière, revenait de son même pas tranquille. Il s’avança vers Lancelot et, de son bâton, le frappa sur l’épaule. Exaspéré, Lancelot se retourna : « Encore toi, vieil homme ! Ne t’ai-je pas dit de me laisser en paix ? » Et il se remit à danser de plus belle, criant à gorge déployée : « Vraiment, vraiment, nous avons la plus belle reine de toutes les reines du monde ! »
C’est alors qu’une jeune fille s’approcha de Lancelot et lui dit : « Seigneur, c’est bientôt l’heure du souper. S’il te plaît, prends place sur ce trône, et nous poserons la couronne sur ta tête ! » Lancelot répliqua vertement qu’il n’avait nulle envie de s’asseoir sur le trône, pas davantage qu’on le couronnât. D’ailleurs, il n’avait pas faim et ne souhaitait que s’amuser et rire. Et déjà il avait regagné la ronde et hurlait le refrain.
La poigne du vieillard s’abattit d’un seul coup sur l’épaule de Lancelot qui, guidé par une force irrésistible, se retrouva devant le trône et s’y assit malgré lui. La jeune fille en profita pour poser la couronne sur sa tête et déclara : « Cher seigneur, tu peux dire maintenant que tu portes la couronne de ton père sur la tête ! » Elle n’avait pas plus tôt fini sa phrase que, du haut de la tour qui surplombait la clairière, une statue représentant un roi sur un cheval tomba et s’écrasa sur le sol si brutalement qu’elle éclata en mille morceaux. Morgane poussa un cri de rage, et instantanément dans la clairière toutes les danses et les musiques s’arrêtèrent. Quant aux danseurs, ils se précipitèrent vers Lancelot et se prosternèrent à ses pieds : « Seigneur, s’écrièrent-ils ensemble, sois béni entre tous sur cette terre, car tu viens de nous libérer du sortilège qui nous accablait ! » Alors Lancelot se leva, ne comprenant pas bien ce qui s’était passé. Puis, sentant la couronne d’or sur sa tête, il la saisit et la jeta violemment sur le sol. « Mais je ne suis pas roi ! protesta-t-il, et n’ai par conséquent aucun droit sur cette couronne ! – Certes, intervint le vieillard qui l’avait obligé à s’asseoir sur le trône, tu n’es pas roi, Lancelot, mais ton père l’était. » Et sans en dire davantage, le vieillard s’éloigna, abandonnant hommes et femmes qui se pressaient autour du meilleur chevalier du monde, pour se diriger vers le tertre.
Morgane, comme il passait à côté d’elle, l’interpella à mi-voix : « Pourquoi ? demanda-t-elle, pourquoi es-tu intervenu ? Ces gens se croyaient tous heureux dans leur folie. Quel besoin avais-tu de te mêler de leurs affaires ? » Le vieillard s’arrêta, regarda Morgane et répondit d’un air absent : « Peut-être, peut-être… Mais les hommes sont parfois incapables de retrouver leur chemin. Il est alors nécessaire de leur indiquer leur voie au carrefour de leur destin. – Qui es-tu donc, vieillard ? demanda encore Morgane. D’où viens-tu et où vas-tu ? – Un vieillard de mon âge n’a plus de nom. Il vient de partout et ne s’en va nulle part. » Et, martelant le sol de son bâton fourchu, il se remit à cheminer.
Morgane, à pas lents, rejoignit son cheval, le détacha et monta sur son dos. Une infinie tristesse l’envahissait et l’angoisse lui étreignait le cœur. Lancelot était perdu pour elle, perdu à jamais. Jamais plus il ne retomberait dans ses pièges. En fait, elle le savait, c’est elle qui l’avait conduit au carrefour de son destin, c’est elle qui lui avait permis de choisir sa route là où il croyait devoir s’engager. Quelle étrange destinée était la sienne, si ambiguë, si paradoxale… Les larmes aux yeux, Morgane regarda le vieillard qui disparaissait lentement dans l’ombre de la forêt. Alors elle frissonna, et murmura tout bas : « Merlin… Ah ! Merlin[52] !… »
[1] C’est le cas dans le film de John Boormann, Excalibur, où cette confusion, parfaitement valable sur le plan dramatique, fausse complètement la valeur symbolique de ces deux personnages féminins essentiels du mythe.
[2] Ce qui rappelle la légende du Val sans Retour, localisé dans la forêt de Paimpont-Brocéliande. Au fond de ce val, « enchanté » par Morgane, se trouve un étang que la tradition nomme le Miroir aux Fées et sur les eaux duquel les fées viennent contempler leur visage chaque matin, au milieu de la brume.
[3] H. Dontenville, Mythologie française, Paris, Payot, 1 973, p. 144.
[4] Voir sur ce sujet J. Markale, l’Épopée celtique d’Irlande, édition complétée, Paris, Payot, 1 993, pp. 92-94 et 116-126.
[5] « Jules César m’a fort doucement élevé, et la fée Morgue, qui était belle, fut ma mère. Ce sont eux qui m’ont conçu et engendré, et ils n’eurent pas d’autre héritier en leur vie. À ma naissance, on fit une grande fête. Mes parents mandèrent tous les barons du royaume, et les fées vinrent visiter ma mère. Il y en eut une qui ne fut pas contente : aussi me condamna-t-elle, comme vous le voyez, à être un nain bossu » (Huon de Bordeaux, trad. Jean Audiau, Paris, 1 926, p. 55).
[6] Ce chapitre est une synthèse de plusieurs épisodes de la version du Lancelot en prose, attribué – faussement – à Gautier Map, et de la légende traditionnelle locale de Tréhorenteuc (Morbihan).
[7] Ce nom gallois est à l’origine du nom de Pellès, le Riche Roi Pêcheur, maître de Corbénic et gardien du Graal.
[8] Le Dyved est le sud-ouest du pays de Galles. Le nom provient de celui du peuple celtique des Demetae qui occupait le territoire au moment de la conquête romaine. On se souvient que, d’après certaines versions, la mère de Merlin était la fille du roi des Demetae. Il faut signaler que, chez les poètes gallois du Moyen Âge, le pays de Dyved est désigné comme étant Bro yr Hud, c’est-à-dire « pays de la magie ».
[9] Le terme français « canton », officialisé depuis la Révolution, a une étymologie fort ancienne puisqu’il remonte à un ancien gaulois signifiant « cent ». En l’occurrence, il traduit parfaitement le terme originel gallois de ce texte, cantref, littéralement « cent habitations ».
[10] Dans la tradition galloise, Annwfn (transcrit ici « Announ ») désigne l’Autre Monde mystérieux des Celtes, celui que les croyances localisent dans l’univers des cairns mégalithiques, autrement dit le monde des sidhs (ce mot signifiant « paix »), qui est le domaine des anciens dieux Tuatha Dé Danann en Irlande.
[11] L’amitié sans restriction, ou encore « amitié sans faille », est une curieuse coutume celtique attestée dans les épopées irlandaises. Les deux contractants s’engagent mutuellement à ne jamais refuser quoi que ce soit l’un à l’autre, par la loi de l’échange total et absolu. Cette belle coutume n’en est pas moins responsable de bien des désagréments, comme ceux qui sont racontés dans le récit irlandais de l’Histoire de Mongân. Voir J. Markale, l’Épopée celtique d’Irlande, nouv. éd., pp. 188-197.
[12] C’est la coutume du don celtique obligatoire dont nous avons de nombreux exemples non seulement dans les épopées irlandaises ou galloises, mais également dans de multiples épisodes des romans arthuriens. Un roi ou un chef s’engage à satisfaire une demande sans savoir de quoi il s’agit. S’il ne satisfait pas cette demande, il est déshonoré à tout jamais. Dans l’épisode intitulé « la Chevauchée du prince Kilhour » (Deuxième époque du Cycle du Graal, les Chevaliers de la Table Ronde, pp. 195-225), le roi Arthur est plus prudent dans son acceptation, puisqu’il énonce clairement ses restrictions.
[13] Ce jeu, attesté au Moyen Âge, consistait en réalité à fourrer son adversaire dans un sac, et non à le frapper.
[14] Cette étrange pénitence a un fondement mythologique certain, Rhiannon étant un des aspects de la Gallo-Romaine Épona (en gaulois, epos veut dire « cheval »), protectrice des écuries dans tout l’Empire romain, mais surtout réactualisation du vieux mythe symbolique de la déesse-mère cavalière, ou même déesse-jument, à qui l’on dérobe son fils (ou son poulain). La suite de l’aventure prouve cette identification.
[15] Cette nuit du premier mai, qui correspond à la fête celtique de Beltaine (et également à la germanique Nuit de Walpurgis), est la nuit magique par excellence, la nuit des prodiges les plus extraordinaires. Cela nous permet d’apprendre, ce qui n’avait pas été dit dans le texte auparavant, que la naissance du fils de Rhiannon a eu lieu cette même nuit du premier mai.
[16] Dans de nombreux mythes celtiques, il existe une sorte de « fraternité » entre un héros et un animal emblématique, les destins de ces deux êtres étant absolument parallèles. Ainsi, dans la légende irlandaise des Fiana, la vie de Diarmaid est liée à celle d’un sanglier : et, quand par suite des circonstances, Diarmaid est obligé de tuer le sanglier, il meurt lui-même immédiatement après. Voir J. Markale, l’Épopée celtique d’Irlande, nouv. éd., pp. 173-184.
[17] En gallois, « souci » se dit pryderi. En prononçant cette phrase, Rhiannon-Morgane personnalise symboliquement le nom que devra porter son fils.
[18] Dans la célèbre pratique celtique du fosterage, l’enfant qui est élevé dans une famille d’adoption a les mêmes liens et les mêmes droits que les enfants de la famille à laquelle il est confié. Piyderi aura donc en réalité trois familles, la sienne propre, celle de Teyrnon et celle de Pendaran.
[19] Ce chapitre est inspiré par Pwyll, prince de Dyved, première branche du Mabinogi gallois, manuscrit du XIVe siècle, dit « Livre rouge de Hergest », contenant des récits qu’on peut faire remonter au IXe siècle. Traduction française intégrale, avec commentaires, dans J. Loth, les Mabinogion, Paris, 1 913, pp. 81-117. Analyse et commentaires dans J. Markale, l’Épopée celtique en Bretagne, Paris, Payot, 1 985, pp. 27-42.
[20] Ce détail ne se trouve que dans l’Yvain de Chrétien de Troyes, et non dans le récit gallois qui sert de base à ce chapitre. Mais c’est une croyance d’origine celtique qui était très répandue dans toute l’Europe au Moyen Âge : on était persuadé que les plaies d’un homme assassiné (ou tué à la guerre) se rouvraient et saignaient en présence de celui qui l’avait tué.
[21] Tout cela est conforme aux mœurs de l’époque. Nombreux furent en effet les chevaliers qui épousaient les veuves de ceux qu’ils tuaient en combat singulier. C’était une façon de réparer le tort causé, mais aussi de faire fortune. Ces procédés sont largement attestés par l’Histoire. Dans la légende, il en est de même pour le roi Uther Pendragon lorsqu’il épouse Ygerne par compensation de la mort du duc de Cornouailles (voir la première époque : La naissance du roi Arthur), et pour Lancelot du Lac dans ses premières aventures (voir troisième époque : Lancelot du Lac).
[22] On s’aperçoit que le mythe actuel du « Roi du Monde » a une lointaine préhistoire. Il remonte en effet à la mythologie la plus éloignée de tous les peuples.
[23] Gauvain, qui se nomme Gwalchmai, c’est-à-dire « Faucon de mai » dans le texte gallois, est le type même du héros solaire. Certains récits disent que sa force grandit au fur et à mesure que le soleil monte dans le ciel, atteignant son maximum vers l’heure de midi et déclinant ensuite jusqu’à la tombée de la nuit. On y a vu, peut-être facilement, une image du soleil dans sa course diurne.
[24] Le jeu de mots est évident en français (la « lune ») comme en gallois (llun). Mais, en réalité, llun signifie aussi « image », « effigie », et peut être considérée comme une sorte d’anima féminine opposée à un animus masculin, selon la méthode psychanalytique jungienne. Cependant, il faut savoir que, dans les langues celtique et germanique, « lune » est un mot masculin tandis que « soleil » est féminin. Quant à Chrétien de Troyes, il utilise la forme « Lunette », ce qui ajoute une connotation humoristique à ce nom, ce qui est tout à fait dans la tonalité de l’écrivain champenois, juif de Troyes converti mais très au courant de la Kabbale traditionnelle. Le personnage de Luned est, en fait, une sorte de doublet de celui de Morgane.
[25] Dans tous les romans arthuriens, Gauvain fait la cour à toutes les jeunes filles qu’il rencontre, quitte à s’attirer de nombreux désagréments, ce qui n’entache nullement sa bravoure et sa prouesse.
[26] D’après le récit gallois, Owein, ou la Dame de la Fontaine, manuscrit du XIVe siècle (traduction complète dans J. Loth, les Mahinogion, Paris, 1 913, II, pp. 1-45), avec de nombreux emprunts à Yvain, ou le Chevalier au Lion, poème français du XIIe siècle, de Chrétien de Troyes (nombreuses éditions et traductions).
[27] C’est le même thème que celui du roi David qui ne pouvait survivre que réchauffé par le contact d’une jeune fille vierge, la fameuse Sulamide.
[28] En fait, le contexte mythologique dans lequel plongent Gwyzion et Arianrod prouve que cet enfant est leur fils incestueux, tout comme Dylan, Fils de la Vague.
[29] La localisation est très précise ; il s’agit du sud du détroit de Ménai, sorte de bras de mer envahi par les sables qui sépare l’île de Môn (Anglesey) du reste du Gwyned, c’est-à-dire le nord-ouest du pays de Galles.
[30] Cette naissance féerique est évoquée dans le célèbre et énigmatique Cad Goddeu, ou « Combat des Arbrisseaux », poème attribué au barde Taliesin mais qui est en fait un « patchwork » de plusieurs poèmes mythologiques gallois. On peut en effet y lire : « Quand je vins à la vie, – mon créateur me forma – par le fruit des fruits, – par le fruit du dieu primordial, – par les primeroses et les fleurs de la colline, – par les fleurs des arbres et des buissons, – par la terre et sa course terrestre, – par les fleurs de l’ortie… » (J. Markale, les Grands Bardes gallois, Paris, 1 981, p. 78).
[31] Littéralement, « Aspect de fleurs », et par extension, « née des fleurs ». Une héroïne du cycle irlandais de Cûchulainn porte le nom gaélique équivalent de Blathnait et a un sort analogue à celui de Blodeuwez (J. Markale, l’Épopée celtique d’Irlande, pp. 149-152).
[32] Cette étrange « renaissance » de Lleu à la Main Sûre relève de rituels chamaniques très anciens. Mais certains commentateurs ont voulu y voir la preuve de la croyance des Celtes en une certaine forme de transmigration des âmes. Il n’y a aucune trace de croyance en la réincarnation chez les anciens Celtes, pas plus que chez les Gallois ou les Irlandais de la période paléochrétienne. Par contre, les souvenirs de totémisme et de rituels chamaniques abondent dans les récits irlandais et gallois les plus archaïques, même si ceux-ci ont été mis par écrit par des moines chrétiens. Voir, à ce sujet, J. Markale, le Druidisme, Paris, Payot, 1 989.
[33] D’après Math, fils de Mathonwy, quatrième branche du Mabinogi gallois. Traduction intégrale dans J. Loth, les Mabinogion, Paris, 1 913, pp. 173-210. Dans le texte original, le nom du frère de Gwyzion est Gilvaethwy, mais chacun s’accorde aujourd’hui à considérer que c’est le même personnage mythologique que le compagnon du roi Arthur, Girflet, « fils de Dôn », ou encore Jauffré, « fils de Doson », héros du roman occitan qui porte son nom. Les fils de Dôn, dans la mythologie galloise, sont les anciens dieux celtes, équivalents parfaits des Tuatha Dé Danann (peuples de la déesse Dana) de la tradition irlandaise. Nous ne connaissons rien sur la mystérieuse Dôn galloise (sinon son nom qui signifie « profonde » ou « mystérieuse »), pas plus que sur la Dana irlandaise, laquelle se retrouve cependant sous les traits de la « sainte » Anne de Bretagne armoricaine.
[34] En latin, pessima signifie « pire ». Cette forteresse est donc le « Château de la Pire Aventure ».
[35] Le terme médiéval utilisé par Chrétien de Troyes, dont je suis ici soigneusement le texte, est netun, probablement issu du latin neptunus (Neptune), désignant au Moyen Âge un être maléfique hérité du paganisme. L’épisode de Pesme Aventure semble être le pendant noir de la naissance de Merlin : cette fois, c’est l’esprit du Mal qui l’emporte sur l’esprit du Bien.
[36] Cet étrange discours, emprunté tel quel au récit de Chrétien de Troyes, a fait l’objet de nombreux commentaires. À la fin du XIIe siècle, la Champagne était l’une des régions les plus prospères d’Europe grâce au commerce et aux industries textiles. La ville de Troyes contenait de nombreux ateliers qui employaient une multitude d’ouvriers et surtout d’ouvrières mal payées et dont le travail harassant profitait aux propriétaires, de véritables dictateurs exploitant la misère du peuple. Il est étonnant de constater que Chrétien de Troyes, habitué de la très riche cour de Marie de Champagne, n’a pas laissé passer l’occasion d’exposer les revendications ouvrières de son époque. Il en savait sûrement quelque chose, et cette longue description de la misère des ouvrières du textile, camouflée sous l’apparence d’un récit fantastique et mythologique, a toutes les chances d’être authentique. C’est en tout cas un précieux témoignage sur la société précapitaliste du XIIe siècle, à l’époque de l’émancipation des villes et de la montée de la bourgeoisie.
[37] Synthèse entre le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes, texte du XIIe siècle, et Owein ou la Dame de la Fontaine, récit gallois également du XIIe siècle.
[38] Il s’agit d’un thème mythologique très répandu dans la tradition celtique. Dans l’épopée irlandaise du cycle de Finn, la mère d’Oisin (Ossian) est sous le coup d’un sortilège qui l’oblige à vivre une moitié de l’année sous la forme d’une biche (voir J. Markale, la Femme celte, Paris, Payot, 1 992, pp. 134-143). Le mythe des femmes-oiseaux se rapporte au même thème, probablement hérité de notions chamaniques très anciennes.
[39] D’après Guigemer, lai du XIIe siècle, de Marie de France.
[40] D’après la version dite de Gautier Map.
[41] D’après l’Élucidation, texte français du début du XIIIe siècle, d’auteur anonyme, et qui se prétend une préface au grand cycle du Conte du Graal de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs immédiats.
[42] D’après plusieurs épisodes de la version dite de Gautier Map.
[43] Dans l’esprit de l’auteur médiéval, il s’agit de Glastonbury.
[44] Voir dans le deuxième tome, les Chevaliers de la Table Ronde, le chapitre intitulé « la Lance et le Coup douloureux ».
[45] Dans la version cistercienne, qui est ici suivie, l’accent est mis sur la chasteté du héros qui, en découvrant le Graal, « accomplira les aventures », c’est-à-dire lèvera les sortilèges qui pèsent sur le royaume. Ce rôle devait primitivement échoir à Lancelot du Lac, mais la morale chrétienne de l’époque ne pouvait admettre l’adultère du héros et de la reine Guenièvre ; d’où l’invention du personnage de Galaad, fils de Lancelot et de la porteuse du Graal, doublet spirituel du chevalier matériel qu’est Lancelot. Mais rien de tout cela n’existe dans la version primitive de la Quête, tant chez Chrétien de Troyes que dans le récit anonyme gallois de Peredur. Dans cet épisode du passage de Bohort à Corbénic, la christianisation du thème païen primitif est totale. Seuls subsistent les éléments merveilleux ou fantastiques, mais ils sont évidemment considérés comme « diaboliques ».
[46] D’après la version dite de Gautier Map.
[47] D’après le Lai de Lanval de Marie de France.
[48] Reconstitution conjecturale d’après le Livre IV du Morte d’Arthur, récit anglais du XVe siècle de Thomas Malory.
[49] Dans le récit de Thomas Malory, qui est suivi ici, Yvain est dit le fils de Morgane. C’est le seul auteur à le prétendre, mais il est certain que Malory n’a rien inventé. Différents textes gallois très anciens font référence à une mystérieuse « troupe des corbeaux » (voir dans la première époque, la Naissance du roi Arthur, le chapitre intitulé « le Temps des Merveilles »). Or, on sait que Morgane la fée passe pour avoir le pouvoir de se transformer en corbeau ou en corneille. Il s’agit ici d’un thème mythologique qui a été oublié dans les versions « courtoises » de la légende.
[50] D’après le Morte d’Arthur de Thomas Malory, livre IV, chap. 6-14.
[51] D’après la version dite de Gautier Map.
[52] D’après la version dite de Gautier Map.