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Les Intrigues malheureuses

Un jour, le roi Arthur et de nombreux chevaliers s’en allèrent à la chasse dans une vaste forêt située assez loin de Carduel. Au cours de l’après-midi, Arthur, qui était en compagnie du roi Uryen et d’Accolon de Gaule, débusqua un grand cerf roux et entreprit de le poursuivre. Mais le cerf était si rapide que les trois hommes eurent beau forcer l’allure de leurs chevaux, ils n’arrivèrent pas à le rejoindre. Et bientôt, leurs montures, épuisées par la course harassante qu’elles avaient menée, s’effondrèrent pour ne plus bouger. « Voilà qui est bien ennuyeux, dit Arthur. Qu’allons-nous faire à présent ? – Allons à pied, dit le roi Uryen, jusqu’à ce que nous trouvions quelque logement pour passer cette nuit. »

Ils marchèrent à travers la forêt et arrivèrent sur le bord d’une rivière qui s’élargissait à cet endroit et formait un grand estuaire. C’est alors qu’ils aperçurent un petit navire, toutes voiles dehors, et qui paraissait se diriger vers eux. « Voici une bonne chose pour nous, dit Arthur, mais il reste à connaître quelle sorte de gens se trouve sur ce bateau. » À ce moment, l’embarcation accostait près d’une plage de sable gris. Arthur avança le plus qu’il put, mais il ne vit personne sur le pont du navire. « C’est bien étrange, dit-il, et je pense que nous devrions monter à bord pour en savoir davantage. »

Ils furent bientôt tous les trois sur le bateau, et remarquèrent que l’aménagement y était somptueux : on y voyait des meubles précieux, des coffres en bois ouvragé, des lits recouverts de belles étoffes de couleur et même, bien disposés comme à leur intention, des vêtements de soie. Les trois hommes examinèrent le bâtiment à fond sans y découvrir la moindre trace de vie. La nuit tombait et l’obscurité était de plus en plus profonde. Mais, tout à coup, de chaque côté du navire, une centaine de torches s’allumèrent, donnant une lumière si intense qu’ils en furent un instant aveuglés. « Que se passe-t-il donc ? demanda Uryen. Sommes-nous éveillés ou rêvons-nous ? » Il avait à peine posé cette question qu’apparurent douze jeunes filles vêtues de soie blanche, toutes plus belles les unes que les autres. Elles saluèrent le roi Arthur et fléchirent le genou devant lui en l’appelant par son nom, puis elles dirent qu’elles étaient là pour le servir, ainsi que ses compagnons. Arthur les remercia vivement, s’abstenant de leur demander d’où elles étaient venues.

Elles les conduisirent alors dans une belle salle où était dressée une table. Là, elles leur servirent en abondance les mets les plus fins qu’ils pussent désirer, et leur versèrent les vins les meilleurs qu’ils eussent jamais bus. Arthur et ses deux compagnons s’émerveillaient de plus en plus, mais ils ne cherchaient même pas à comprendre ce qui leur arrivait. Ils avaient faim et soif et profitaient largement de ce repas inattendu. Puis, quand ils eurent terminé, les jeunes filles les menèrent chacun dans une chambre bien fournie et garnie de tentures. Ils se couchèrent, et ils étaient tant fatigués par les aventures de la journée qu’ils s’endormirent aussitôt.

Le lendemain matin, quand le roi Uryen se réveilla, il n’en crut pas ses yeux : devant lui se tenait Morgane. « Que fais-tu là ? » demanda-t-il. Elle parut étonnée de sa question. « Il me semble, dit-elle, que c’est normal de me trouver là, à ton réveil, dans ton propre logis. – Mais, où sommes-nous ? – Où veux-tu que nous soyons ? À Carduel, bien sûr. – Mais, comment suis-je arrivé ici ? » Morgane éclata de rire : « Décidément, dit-elle, j’ai l’impression que tu es mal réveillé ! Il est vrai qu’hier soir, lorsque tu es rentré de la chasse, tu paraissais fourbu. Tu t’es même couché sans dîner, et sans dire une parole. » Uryen demeurait songeur : se pouvait-il qu’il eût rêvé l’errance de la veille et le séjour sur le navire ? « Mais où sont donc le roi Arthur et Accolon de Gaule ? » demanda-t-il encore. Morgane haussa les épaules. « Je n’en sais rien, dit-elle, mais je suppose qu’ils sont en leur logis. »

Mais le roi Arthur n’était pas dans son palais de Carduel. Il venait de se réveiller dans une cave obscure et froide, à peine éclairée par une fenêtre munie d’épais barreaux. « Où suis-je ? » se demanda-t-il. Il se leva et se dirigea vers la porte. Mais celle-ci était fermée. C’est alors qu’il entendit une sorte de plainte, quelque chose comme des lamentations qui provenaient d’une pièce voisine. « Qui donc se plaint et gémit ainsi ? » s’écria-t-il d’une voix forte. Les gémissements cessèrent et une voix étouffée lui répondit : « Nous sommes vingt chevaliers prisonniers, et certains d’entre nous le sont depuis près de sept ans. – Mais pour quelle raison ? demanda Arthur.

— Nous allons te le dire. Apprends donc que le seigneur de cette forteresse se nomme Damas et que c’est le plus faux, le plus traître et le plus couard de tous les chevaliers de ce pays. Il a un frère plus jeune que lui, qui porte le nom d’Onslak, et qu’il a privé de son héritage, ne lui laissant qu’un petit manoir où il vit pauvrement. Son frère lui a réclamé son dû, mais Damas ne veut rien entendre. Alors, Onslak, pour mettre un terme à la querelle, lui a proposé de tout régler par un combat singulier. Damas a accepté, et la rencontre est prévue pour demain. Mais Damas est trop lâche pour combattre lui-même : il a donc cherché un champion pour s’opposer à son frère qui, au contraire, est un brave et valeureux chevalier. Or, comme tout le monde connaît la lâcheté de Damas et l’injustice qu’il a commise envers Onslak, personne n’a voulu servir sa cause. Et c’est pourquoi nous sommes ici : ne pouvant obtenir un champion de son plein gré, il a fait en sorte de s’en procurer par la force. Il s’est informé sur les meilleurs chevaliers du pays et il les a fait enfermer dans cette prison où nous mourons de faim. Il nous a posé ses conditions : si l’un d’entre nous combat pour lui, il libérera tous les autres. Mais nous ne voulons pas combattre pour ce fourbe. D’ailleurs, même si nous le voulions, nous ne pourrions pas, car nous sommes trop faibles et nous tenons à peine sur nos jambes. – Seigneurs, dit Arthur, ayez confiance. Dieu vous délivrera. »

Peu de temps après, la porte s’ouvrit et une jeune fille entra dans la chambre. « Qu’en est-il de toi ? demanda-t-elle. – Ma foi, répondit le roi, je ne sais quoi en penser. – Seigneur, dit-elle, je vais te dire comment tu pourras quitter cette prison : combats pour le maître de cette forteresse. Si tu refuses, tu risques de demeurer ici toute ta vie. – J’aime mieux mourir dans un combat en luttant contre un chevalier plutôt que de mourir dans cette prison. Et si je peux, par la même occasion, délivrer les autres prisonniers qui sont ici, j’accepte de combattre pour ton maître. – Fort bien, dit la jeune fille, je vais aller prévenir mon maître. – Je suis prêt, ajouta Arthur. Le plus tôt sera le mieux, pourvu qu’on me fournisse un cheval et des armes. – Tu les auras. »

Arthur regardait la jeune fille avec beaucoup d’attention. « Il me semble, dit-il, que je t’ai déjà vue à la cour. – Tu te trompes, seigneur, répondit-elle, car je n’y suis jamais allée. Si tu veux le savoir, je suis la fille de Damas, le seigneur de ce château. » Elle mentait, cependant. En réalité, c’était l’une des suivantes de Morgane et elle était toute dévouée à sa maîtresse.

Elle quitta Arthur et vint auprès de Damas, lui annonçant que le prisonnier avait accepté de combattre pour lui. Damas vint le trouver et lui demanda de s’engager par serment à être son champion contre son frère. Arthur ne voulut prêter ce serment que lorsque Damas se fut engagé à libérer ses prisonniers immédiatement. Alors les vingt chevaliers furent tirés de leur sombre prison et conduits dans la grande salle du château. Et on leur promit qu’ils pourraient assister à la rencontre.

Quant à Accolon de Gaule, lorsqu’il se réveilla ce matin-là, il s’aperçut qu’il se trouvait au bord d’un puits très profond dans lequel, dans son sommeil, il aurait pu tomber et mourir noyé. Il se redressa, ne comprenant rien à ce qui s’était passé. Où étaient donc les jeunes filles qui les avaient servis sur le navire, et où était le navire ? Que faisait-il là lui-même au bord de ce puits ? « Dieu soit béni de m’avoir sauvé ! s’écria-t-il, mais qu’il sauve également le roi Arthur et le roi Uryen ! Où sont-ils à présent et que leur est-il arrivé ? Par Dieu tout-puissant, ce sont les jeunes filles du navire qui nous ont joué ce mauvais tour : c’étaient des diables et non des femmes, j’en suis bien convaincu. Et si je peux me tirer de cette affaire, je les détruirai toutes, ces fausses femmes qui usent de sortilèges ! »

Il venait à peine de prononcer ces paroles qu’il vit arriver un nain qui avait une grande bouche et un gros nez. Le nain salua Accolon et lui dit qu’il venait lui porter un message de la reine Morgane. « Elle t’envoie son plus fidèle salut, dit-il, et elle souhaite que ton cœur soit aussi vaillant qu’autrefois, car tu devras combattre demain matin un bon et fier chevalier. Mais elle te fait dire que tu ne risques pas d’être vaincu dans ce combat grâce aux précautions qu’elle a prises. Elle te fera en effet parvenir l’épée d’Arthur, Excalibur, qui est invincible, et cela, elle le fait pour l’amour de toi. Cependant, souviens-toi d’un serment que tu lui as fait, lorsque vous étiez tous les deux ensemble : tu lui as juré que lorsque tu combattrais en son nom, tu ne ferais jamais grâce à un adversaire et que tu le tuerais, quelles que fussent ses supplications. C’est pour te rappeler que tu dois aller jusqu’au bout de ce combat et que ton adversaire doit mourir. – Je comprends bien, dit Accolon. Sois assuré que je tiendrai parole et que je respecterai le serment que je lui ai fait puisqu’elle a la bonté de me donner l’épée d’Arthur. Mais dis-moi, quand donc as-tu vu ma dame, la reine Morgane ? – Il n’y a pas longtemps », répondit le nain. Accolon prit le nain dans ses bras et lui dit : « Recommande-moi à ma dame la reine et répète-lui bien que je ferai pour elle tout ce que j’ai promis, à moins que je ne meure dans cette affaire. Maintenant, dis-moi encore : je suppose que ce qui nous est arrivé hier et cette nuit, au roi Arthur, au roi Uryen et à moi-même, n’était que sortilèges pour en arriver à cette bataille ? – Tu dis vrai », répondit le nain. À ce moment, arrivèrent un chevalier et une dame, avec six écuyers. Ils saluèrent Accolon et le prièrent de venir avec eux dans leur manoir. Ils le firent monter sur un bon cheval et l’emmenèrent à un petit manoir situé non loin d’un monastère. Là, on lui souhaita la bienvenue, et il fut traité avec les plus grands égards.

Cependant, Damas, qui se réjouissait fort d’avoir enfin trouvé un champion pour se battre à sa place, mais qui ignorait complètement que son prisonnier était le roi Arthur, envoya un messager vers son frère Onslak pour lui dire que le combat aurait lieu le lendemain matin. Or, lorsque le message fut transmis à Onslak, celui-ci était fort mal en point : il avait été blessé la veille à la cuisse par un javelot lors d’une joute, et il souffrait beaucoup de sa blessure. En apprenant que son frère le défiait pour le lendemain, il fut désespéré, car il ne pouvait refuser ce combat, mais il n’était pas en mesure de l’assumer. Onslak se demandait si Damas n’avait pas été averti de sa blessure et s’il n’avait pas profité de cette occasion pour précipiter la date de la rencontre. Cependant, Damas n’y était pour rien : tout cela était le résultat des intrigues et des sortilèges de Morgane. En effet, c’est dans le propre manoir d’Onslak qu’Accolon se trouvait. Et quand Accolon apprit que son hôte allait devoir combattre le lendemain en dépit de sa blessure, il ne put que proposer à celui-ci d’être son champion et de se battre à sa place. Il ajouta qu’il était assuré de sa victoire, car Morgane lui avait confié Excalibur, la bonne épée d’Arthur. Onslak accepta l’offre que lui faisait Accolon et le remercia vivement, lui assurant qu’il lui témoignerait sa reconnaissance dans toutes les circonstances qui l’exigeraient. Puis il envoya un messager auprès de son frère Damas pour lui dire qu’il avait son propre champion et que la rencontre aurait bien lieu le lendemain, au tout début de la matinée.

Dès que le jour fut levé, Arthur était prêt. Damas lui avait apporté ses meilleures armes et son plus beau cheval. « Où se trouve le champ du combat ? demanda-t-il à Damas. – Seigneur, répondit celui-ci, nous irons d’abord entendre la messe. » Ils allèrent donc à la chapelle. Quand la messe fut terminée, ils virent arriver un écuyer monté sur un grand cheval, qui demanda à Damas si son chevalier était prêt. Et il ajouta : « Notre chevalier à nous attend déjà dans le champ clos. » Arthur monta sur son cheval et partit, entouré par tous les chevaliers du pays. Parmi eux, on en avait choisi douze qui devaient être les garants de la régularité de la rencontre.

Apparut alors une jeune fille, galopant à toute allure sur un cheval gris. Elle s’arrêta devant Arthur et lui dit : « Seigneur, ma dame la reine Morgane t’envoie ton épée Excalibur dans son fourreau. Elle sait que tu seras plus assuré avec elle qu’avec l’épée que tu portes actuellement. » Arthur fut bien surpris d’entendre de telles paroles. Néanmoins, il prit l’épée que lui tendait la jeune fille et qu’elle disait être Excalibur, et la mit à la place de celle que lui avait fournie Damas. Alors, la jeune fille salua Arthur sans prononcer son nom, remonta sur son cheval gris et s’éloigna aussi vite qu’elle était venue. Mais, Arthur était bien loin de se douter que cette épée n’était qu’une simple imitation d’Excalibur que Morgane avait fabriquée par ses sortilèges.

Arthur arriva sur le lieu du combat. Son adversaire était déjà là, de l’autre côté du champ. Arthur ignorait son nom, et Accolon n’aurait jamais pensé que l’homme qu’il devait combattre était Arthur. Après que les assistants se furent répartis aux alentours, les deux champions prirent leur place et, dès que le signal fut donné, ils éperonnèrent leurs chevaux, se précipitant l’un sur l’autre, leur lance en avant. Le choc fut si rude que les deux boucliers furent brisés et que les deux hommes se retrouvèrent à terre. Ils se relevèrent d’un bond et brandirent leurs épées, s’approchant l’un de l’autre d’un pas mesuré et cherchant à découvrir chacun le point faible de l’adversaire.

Pendant qu’ils s’observaient ainsi, prêts à bondir à la moindre défaillance de l’autre, une cavalière était arrivée près du champ clos. C’était une femme de grande allure, vêtue d’un ample manteau de laine blanche et montée sur un cheval pie. Sa longue chevelure blonde flottait au vent et, sans descendre de son cheval, elle s’approcha le plus près possible. Personne ne fit attention à elle, et, à vrai dire, peu de gens l’auraient reconnue, car elle n’avait jamais beaucoup fréquenté la cour des rois. Or, c’était la Dame du Lac, cette Viviane que Merlin avait tant aimée, au point de se faire enfermer par elle dans une tour d’air invisible. Et c’est Merlin qui l’avait avertie de ce qui se passait, qui lui avait dévoilé les intrigues de Morgane. Elle était venue là parce qu’elle savait que le roi Arthur était en danger et qu’il fallait tout faire pour lui sauver la vie.

Les deux combattants s’acharnaient maintenant l’un sur l’autre avec rage. Leur bouclier en avant, l’épée dressée et près de s’abattre, ils se heurtèrent dans un tel élan qu’ils se retrouvèrent tous deux une nouvelle fois à terre. Se relevant immédiatement, ils se frappèrent sans pitié, mais chaque fois que l’épée que tenait Arthur touchait son adversaire, elle glissait sans lui faire aucun mal, tandis que lorsque Accolon frappait Arthur, il le tailladait et lui faisait couler le sang. Arthur commença à se douter qu’il y avait trahison et que l’épée qu’il brandissait n’était pas Excalibur. Jamais, au cours d’une bataille, il n’avait eu tant de peine à parer les coups, jamais il n’avait senti une lame aussi faible que celle qu’il tenait. « Chevalier ! s’écria Accolon, garde-toi de moi ! » Et il s’élança furieusement contre Arthur. Celui-ci se baissa et, en grande souplesse, esquiva le coup avant de répliquer à son tour. Mais il n’arrivait pas à toucher Accolon et s’épuisait en vain à le poursuivre, tandis que son propre corps souffrait des blessures que l’autre lui infligeait. Arthur se sentait faiblir. « Laisse-moi reprendre mon souffle un moment, chevalier ! s’écria-t-il. – Ce n’est pas le moment ! répliqua durement Accolon qui ne voulait pas perdre son avantage. Ou alors, ajouta-t-il, avoue-toi vaincu ! – Tant que j’aurai un souffle de vie, je te résisterai ! répondit Arthur. – Très bien ! Il en sera comme tu voudras. Prépare-toi à mourir ! » Accolon s’élança, bien décidé à en finir. Les deux épées se heurtèrent, et celle que tenait Arthur se brisa, ne laissant dans sa main que le pommeau. Ainsi, Arthur n’eut plus aucun doute : cette épée-là n’était pas Excalibur.

Il n’eut plus d’autre ressource que de frapper son adversaire de son bouclier, mais le bouclier éclata, et, dans son élan, Arthur fit un faux pas et tomba lourdement sur le sol. Accolon bondit alors et leva son épée pour le frapper. « Chevalier ! cria Arthur, on ne frappe pas un homme désarmé qui gît par terre ! » Accolon s’arrêta net dans son élan. « Alors, relève-toi, dit-il, et finissons-en ! » Arthur se redressa péniblement, tant la souffrance et la fatigue l’accablaient. Il avait saisi un tronçon de la lame qui s’était brisée et se disposait à faire payer très cher la victoire probable de son adversaire. Il se ramassa sur lui-même, saisit la lame à deux mains comme on fait d’un bâton et attendit le choc. Accolon bondissait, sûr de lui, et tous ceux qui assistaient au combat étaient saisis de pitié en voyant Arthur si faible et si désemparé. Mais, inexplicablement, au moment où il allait porter le coup fatal, l’épée que tenait Accolon lui échappa des mains et, après avoir tournoyé dans les airs, retomba sur le sol derrière Arthur. C’était la Dame du Lac qui, voyant qu’Arthur en était à toute extrémité, avait lancé un charme sur les combattants. Accolon, qui ne s’attendait pas à perdre ainsi son arme, s’arrêta net dans son élan. Alors Arthur, dans un dernier sursaut d’énergie, se précipita sur l’épée et la saisit entre ses mains puissantes, se retournant immédiatement et faisant front. Il savait maintenant que la véritable Excalibur était celle qu’il tenait. À présent, il se sentait devenir fort et il en oubliait son sang qui coulait. « Chevalier ! s’écria-t-il, tu m’as causé grand dommage avec cette épée qui ne t’était pas destinée ! Mais, maintenant, c’est moi qui l’ai en main et je sais que tu vas mourir ! » Et Arthur, plein de courage et de confiance, bondit sur son adversaire et lui donna un tel coup sur le heaume qu’il tomba à demi assommé. Arthur lui dit : « Je ne frapperai pas un adversaire désarmé qui gît à terre ! Relève-toi ! » Accolon eut beaucoup de mal à se remettre debout, mais quand il y fut parvenu, Arthur s’élança et lui donna un tel coup sur la tête que le sang lui jaillit de ses oreilles, de son nez et de sa bouche. Il s’effondra sur le sol en criant : « Tue-moi maintenant ! Je reconnais que tu es le meilleur chevalier que j’aie jamais connu, et je vois bien que Dieu est avec toi. Mais j’avais fait le serment de tenir cette bataille jusqu’au bout. Je vais mourir, c’est vrai, mais personne ne pourra dire que j’ai manqué à mon serment. Que Dieu fasse de moi ce qu’il voudra ! »

En entendant la voix lamentable qui s’exprimait ainsi et en regardant le visage maintenant découvert de celui qu’il avait vaincu, Arthur devint pensif : il se demandait où et quand il avait vu ce chevalier. « Tu peux maintenant le dire sans crainte, qui es-tu donc, de quel pays et de quelle cour ? – Seigneur chevalier, murmura le blessé, je suis de la cour du roi Arthur et mon nom est Accolon de Gaule. »

L’étonnement d’Arthur fut à son comble. Était-ce là le compagnon avec lequel il était allé à la chasse l’autre jour et avec lequel il avait vécu l’aventure du navire où les avaient accueillis les douze jeunes filles ? Il comprit alors qu’ils avaient tous été trompés par les sortilèges de sa sœur Morgane. Il se pencha sur Accolon : « Seigneur chevalier, dit-il, au nom de Dieu tout-puissant, je te prie de me répondre : qui t’a donné cette épée ? – Cette épée m’a apporté le malheur alors que je croyais qu’elle me procurerait la joie ! – Mais, reprit Arthur, tu n’as pas répondu à ma question. – Je vais tout te dire, seigneur. C’est Morgane, la sœur du roi Arthur, femme du roi Uryen, qui me l’a fait apporter hier par un nain. Elle m’avait fait jurer que je m’en servirais un jour pour combattre son frère le roi, car son frère est l’homme qui s’oppose le plus à sa puissance. Elle m’avait dit également que lorsqu’elle apprendrait la mort d’Arthur, elle s’arrangerait pour faire disparaître son époux le roi Uryen. Et comme j’étais son amant, elle aurait fait de moi son roi et nous aurions gouverné le royaume en attendant de dominer le monde, elle par ses sortilèges, et moi par ma vaillance et ma prouesse. – Pauvre fou ! s’exclama Arthur. Je suis persuadé qu’elle se serait débarrassée de toi comme des autres. Jamais Morgane n’accepterait de partager son pouvoir avec un autre, fût-il son amant ou son époux ! Tu es tombé dans ses pièges, chevalier, et peu s’en faut que j’y sois tombé, moi aussi ! – Mais, dit Accolon, le destin ne l’a pas voulu ainsi. Alors que cette épée devait me servir à lutter contre le roi, le hasard a fait que j’ai dû accepter ce combat par reconnaissance envers un hôte qui ne pouvait l’entreprendre ! Je suis bien puni de mon orgueil, je le sais bien, et la seule consolation que je puisse avoir, c’est de ne pas avoir tué mon seigneur légitime, le roi Arthur de l’île de Bretagne ! – Tu ne pourrais mieux dire ! dit Arthur. – Je t’ai dit la vérité, reprit Accolon. Maintenant, avant de mourir, je veux entendre de toi ton nom, d’où tu viens et quel est ton seigneur. – Oh ! Accolon, dit Arthur tristement, je ne peux pas te cacher que je suis le roi Arthur à qui tu causas tant de dommage et que tu voulais tuer sur l’instigation de ma sœur ! »

Quand Accolon entendit ces paroles, il se mit à pleurer et à se lamenter : « Beau doux seigneur ! s’écria-t-il, j’implore ton pardon et ta grâce. Je ne savais pas que c’était toi ! – Certes, Accolon, je t’accorde mon pardon parce que je sens, par tes paroles, que tu ne savais pas qui j’étais. Mais, d’après tout ce que tu m’as révélé, je comprends bien que tu avais accepté d’être responsable de ma mort. Tu peux donc être accusé de traîtrise. Je ne t’accablerai cependant pas, car je me doute bien que c’est ma sœur Morgane qui, par ses charmes et ses ruses, a arraché ton consentement. Elle veut toujours se venger de moi parce que je suis son cadet et qu’elle m’accuse d’avoir confisqué le pouvoir à son détriment. Pourtant, Dieu m’est témoin que j’ai toujours été faible et tolérant envers elle, et généreux également, plus qu’envers aucun autre de mes parents, et que j’ai eu confiance en elle davantage qu’en quiconque dans ce royaume, plus en tout cas que dans ma propre épouse. Comme tout cela est triste et décevant et comme c’est difficile à supporter ! »

Arthur appela alors les douze chevaliers qu’on avait fait juges du combat. « Seigneurs, leur dit-il, vous avez été les témoins de ce qui s’est passé. Deux chevaliers ont combattu en se faisant grand dommage l’un à l’autre, et si l’un d’eux avait pu causer la mort de l’autre, il l’aurait fait. Mais aucun de nous deux ne savait qui était l’autre. Alors, je déclare que ce combat n’a pas eu lieu, car il était sans objet. » Ce fut au tour d’Accolon de parler à ceux qui se rassemblaient autour de lui : « Seigneurs, dit-il, ce noble chevalier que j’ai combattu, à qui j’ai causé de grandes blessures et qui m’a frappé si durement, c’est le meilleur et le plus capable de prouesses de tous les hommes de ce temps. Sachez, seigneurs, que c’est le roi Arthur, notre seigneur légitime à tous. C’est grand malheur et grande honte que j’en sois arrivé à le combattre ainsi, et je m’en repens amèrement. Quant au sort qui sera le mien, je l’accepte par avance, en châtiment de la grande faute que j’ai commise. » Quand les gens apprirent que le vainqueur était le roi Arthur, ils plièrent tous le genou et lui demandèrent sa grâce.

« Vous n’avez pas à demander grâce, s’écria Arthur, car vous n’êtes pour rien dans cette aventure, sauf Damas et son frère Onslak. Encore faut-il reconnaître qu’ils ont été victimes des mêmes manigances qu’Accolon et moi-même. Sachez que si j’ai été blessé et presque sur le point de perdre, c’est parce que je n’avais pas ma bonne épée Excalibur, et qu’elle m’avait été ravie par ruse et trahison. La bataille avait été prévue et organisée pour que je fusse vaincu et tué. – Par Dieu tout-puissant, dit Onslak, c’est grande pitié qu’un homme aussi noble que toi ait failli périr de trahison. Que pouvons-nous faire pour toi, roi Arthur ? – La première chose, répondit Arthur, c’est que toi, seigneur Onslak, tu te réconcilies avec ton frère Damas, que tu t’entendes avec lui pour partager l’héritage légitime qui est le vôtre et gouverner en paix ce pays. J’exige de vous un serment : que jamais plus vous ne luttiez l’un contre l’autre. »

Damas et Onslak s’avancèrent et devant tous les chevaliers et les gens du pays, ils jurèrent de s’accorder et de vivre désormais en bonne intelligence. Alors Arthur reprit la parole : « La deuxième chose que vous pouvez faire, c’est de prendre soin de ce chevalier que j’ai vaincu, et de moi-même qui suis blessé et ai besoin de repos. – C’est chose facile, dit Onslak ; il y a non loin d’ici une abbaye où vous pourrez être accueillis. » On fit une civière pour emporter Accolon. Quant à Arthur, il prit soin de remettre son épée Excalibur à sa ceinture, puis il remonta sur son cheval et dit adieu à tout le peuple assemblé. Quand ils furent arrivés à l’abbaye, ils furent soignés, pansés et réconfortés. Mais Accolon avait perdu trop de sang pour guérir : il mourut quatre jours plus tard tandis qu’Arthur se remettait lentement de ses blessures.

Quand Accolon fut mort, Arthur le fit mettre en bière et ordonna à six chevaliers de le transporter jusqu’à Carduel. « Vous le remettrez à ma sœur, la reine Morgane, dit le roi, et dites-lui que c’est un présent de ma part. Vous lui direz également que j’ai retrouvé mon épée Excalibur. » Les chevaliers partirent aussitôt pour Carduel qui était à deux jours de marche.

Cependant, à Carduel, Morgane pensait que son plan avait parfaitement réussi, et que le roi Arthur était mort dans son combat contre Accolon de Gaule. Les pensées les plus perverses lui traversaient l’esprit et elle sentait confusément qu’elle serait bientôt la grande reine d’un royaume qui s’étendrait jusqu’où pouvait aller son regard. Et le regard de Morgane était perçant, si perçant que parfois ses familiers en avaient peur. Elle n’avait point de remords : elle savait qu’Arthur avait été conçu la nuit même où son propre père à elle avait été tué, cette nuit terrible où sa mère, la reine Ygerne, avait été abusée par les maléfices de Merlin. Celui-ci avait bien usé de ses sortilèges ; ne pouvait-elle pas en abuser, elle aussi, à qui le même Merlin avait appris tant de choses que ne pouvaient connaître les autres ? Morgane savait qu’elle était la plus forte et qu’elle ferait mettre à genoux les grands vassaux du royaume aussi facilement que lorsqu’ils avaient fait leur soumission à Arthur. Mais il restait un obstacle à vaincre, le roi Uryen, qu’elle avait cru dominer en l’épousant et qui contrait tous ses projets.

Elle épiait Uryen, espérant profiter de la moindre occasion. Or, ce jour-là, Uryen s’était fait dresser un pavillon dans un verger, non loin de la forêt, et comme la chaleur était forte, il s’était couché sur un lit pour se reposer et s’était endormi. Une violente pulsion de haine envahit le cœur de Morgane. « Ce vieillard est indigne de vivre, se dit-elle. Pendant tant d’années, il a guerroyé et soumis des peuples à sa volonté ; il a accompli des prouesses qui sont demeurées dans le souvenir de chacun. Et, maintenant, il n’est bon qu’à dormir alors que le monde est à prendre ! » Ayant constaté qu’il était seul dans le pavillon et qu’il n’y avait aucun serviteur à proximité, elle appela une des jeunes filles qu’elle initiait à ses arts secrets et lui dit : « Va me chercher l’épée du roi Uryen. Je ne vois pas de meilleur moment pour le tuer, car il est seul et chacun croira que c’est un brigand qui l’a assailli durant son sommeil, pour lui voler ses joyaux. »

La jeune fille fut effrayée des paroles de Morgane. « Dame, dit-elle, veux-tu vraiment tuer ton mari ? Je doute fort qu’on ne te soupçonne ensuite. Tu n’échapperas pas à la honte ! – Tais-toi, insolente ! s’écria Morgane. Je sais ce que je fais, et d’ailleurs personne n’osera m’accuser ! Ils ont tous bien trop peur de mes pouvoirs pour tenter quelque chose contre moi. Et ne discute plus. Va me chercher cette épée. »

La jeune fille s’éloigna, mais comme elle se rendait compte que Morgane n’était pas dans son état normal, au lieu d’aller chercher l’épée d’Uryen, elle se précipita vers le logis où se trouvait Yvain. Lui aussi était endormi, mais dans sa chambre. Elle le secoua et lui dit durement : « Seigneur Yvain, lève-toi et va trouver la femme de ton père[49], car elle a décidé de le tuer pendant qu’il dort ! – Comment cela ? » demanda Yvain. La jeune fille lui expliqua comment Morgane lui avait ordonné d’aller chercher l’épée du roi. « Fort bien, dit Yvain, va donc chercher l’épée et apporte-la à ta maîtresse. Je me charge du reste. »

La jeune fille apporta donc à Morgane l’épée du roi Uryen et la lui tendit de ses mains tremblantes. Morgane s’en empara et se mit à ricaner. « Il y a des sacrifices qu’il faut accomplir », murmura-t-elle. Et, sortant la lame du fourreau, elle la leva au-dessus du roi endormi. À ce moment, elle se sentit saisie au poignet et se retournant, elle aperçut Yvain, le visage ravagé par la colère. Il la tira au-dehors du pavillon et l’emmena à travers le verger en un endroit où ils ne risquaient pas d’être vus. « Explique-toi, Morgane, dit Yvain, et ne me cache rien ! – T’expliquer quoi ? Te cacher quoi ? Tu ne comprendrais rien. – Je comprends que tu veux tuer mon père. Sais-tu que je pourrais te passer mon épée au travers du corps, car je t’ai surprise quand tu voulais le faire. – Trop tard ! dit Morgane. Personne ne te croirait. Tu m’as entraînée loin du pavillon où se trouve le roi. » Yvain regarda Morgane droit dans les yeux, mais elle soutint son regard avec un aplomb mêlé d’ironie. « Elle est redoutable, pensa Yvain, et elle sait que je ne peux rien contre elle, » Ils continuèrent à se toiser pendant un long moment. Yvain reprit la parole : « Je te fais grâce parce que tu m’as beaucoup aidé quand je me trouvais en grand danger. Il est vrai que je te dois la vie, Morgane, mais je ne voudrais pas que tu prennes cela pour de la faiblesse. – Rassure-toi, Yvain, tu es loin d’être faible. C’est toi que j’aurais dû épouser, et non ton père. » Yvain se mit franchement en colère : « Morgane, on répète partout que Merlin était le fils d’un diable, mais toi, tu es vraiment le diable ! » Elle se mit à rire. « Le diable est parfois utile, n’est-ce pas, surtout quand on est dans le besoin. Cela dit, Yvain, je reconnais que j’ai eu tort. Je ne sais pas ce qui m’a prise tout à coup, cette volonté farouche de tuer un vieillard pendant son sommeil. Je le regrette. Reprends l’épée de ton père. »

Elle paraissait sincère. Mais comment savoir exactement ce qui se cachait dans l’esprit tortueux de Morgane ? « Personne ne nous a vus, dit enfin Yvain, il est donc juste que toi et moi, nous oubliions cette scène pénible. Je te promets de ne rien dire pourvu que tu me jures de ne jamais plus avoir une telle pensée. – Je te le jure, dit Morgane. Et pour prouver ma bonne foi, je mets à ta disposition, chaque fois que tu en auras besoin, cette troupe de corbeaux qui viennent au secours de celui qui sait les appeler. » Elle s’éloigna dans le bois avec lui et lui parla longtemps. Puis, ils se quittèrent. Yvain revint à son logis avec l’épée de son père. Morgane se mit à errer le long des remparts, la tête bourdonnante de pensées contradictoires.

C’est alors qu’elle vit arriver un cortège de six chevaliers qui escortaient un cercueil. Ils pénétrèrent dans la forteresse. Intriguée, elle suivit le cortège et s’informa. L’un des chevaliers lui transmit alors le message d’Arthur : « Reine Morgane, le roi Arthur t’envoie en guise de présent le corps du chevalier Accolon de Gaule. Il te fait dire également qu’il a retrouvé sa bonne épée Excalibur. » Morgane ne répondit rien. Elle s’éloigna le long des murailles, le cœur plein d’angoisse. Arrivée dans un recoin, elle se mit à pleurer. « Est-ce de rage ou de chagrin que tu pleures ainsi ? » dit une voix derrière elle. Elle se retourna et reconnut la Dame du Lac[50].