qui ne voudrait par exemple être honnête ?

Les circonstances s'y prêtent-elles ?

Non, elles ne s'y prêtent pas. ª

BERTOLT BRECHT, CHANT DE PEACHUM,

IN L'OP…RA DE qUAT'SOUS.

7. En 1997, Kofi Annan le nomma secrétaire général adjoint des Nations unies pour la lutte contre le crime organisé, le terrorisme international et la

traite d'êtres humains.

Le Maîti--u

Aucune formation criminelle au monde ne ressemble aux bandes mafieuses surgies des décombres de l'ancienne Union soviétique. Leur origine, le haut degré d'acceptation qu'elles rencontrent dans la société posent des problèmes complexes. A l'origine, il y a la plus ancienne des organisations criminelles, les Vor v zakone, qui remonte à la Russie tsariste de la dernière décennie du siècle passé. Mais le régime bolchevique brise les cartels criminels. Staline extermine systématiquement leurs membres, assimilant leurs activités traditionnelles - racket, corruption de fonctionnaires, détournement de fonds, traite des femmes, vol - aux activités contre-révolutionnaires et autres attaques contre l'…tat soviétique. Elles sont punies de mort.

Staline meurt d'une hémorragie cérébrale, au Kremlin, le 5 mars 1953. Dès lors, la terreur d'…tat exercée par les ór-ganes ª (corps constituant l'appareil de répression) sur des personnes et groupes dits ´ déviants ª s'allège peu à peu, d'abord insensiblement, puis de plus en plus rapidement. Durant le règne de Leonid Brejnev notamment (de 1964 à 1982), la corruption de larges secteurs de l'…tat et de la société fait des progrès foudroyants. Des cartels mafieux de plus en plus puissants se constituent, infiltrent l'économie et contractent des alliances ponctuelles avec tel ou tel secrétaire régional, tel ou tel directeur de combinat industriel et de complexe agricole ou commercial. Ils rendent de réels services à la population épuisée par les 8 1

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

pénuries récurrentes en organisant et en approvisionnant le marché noir dans toutes les grandes villes.

En mars 1985, Mikh;iil Gorbatchev est élu secrétaire général du PC soviétique. Peu après, il proclame la glasnost et la pe-restroi'ka, avènement d'une politique de transparence, d'ou-verture et de démocratisation limitée. Dans l'opinion soviétique, notamment russe, un espoir immense se lève: le pays va s'ouvrir à l'Occident, rejoindre le concert des nations civilisées, manger à sa faim, respirer, jouir du monde, vivre enfin.

Or, au lieu de l'Occident libérateur, solidaire - l'Occident qui allait aider par des crédits massifs au développement harino-nieux du pays -, c'est l'Occident prédateur qui arrive.

En ao˚t 1991, l'Union soviétique se désagrège. La formidable vitalité des bandes mafieuses explose. Elles sont partout.

Elles contrôlent largement, à leur profit, la transformation de l'économie de commandement en économie de marché. Et, surtout, elles tiennent tête à l'Occident. Le capitalisme le plus sauvage s'abat sur la Russie et les républiques nées des ruines de l'URSS. Le citoyen ordinaire se sent agressé. Il est angoissé, désorienté, totalement désécurisé et, en premier lieu, il subit de plein fouet la misère économique et sociale consécutive à l'effondrement des anciennes institutions.

Dans cette situation, les seigneurs du crime, les nouveaux boyards, forment une sorte de garde de fer, une avant-garde, seule capable de se dresser contre l'agression des capitalistes occidentaux. Tous les repères moraux sont par terre. Dans un effroyable fracas, l'…tat totalitaire a entrociné dans sa chute et enterré sous ses décombres toutes les anciennes valeurs, conduites, institutions et certitudes. Un nihilisme froid, désespérant, se répand dans les coeurs. Mais il reste cette évidence : les seuls adversaires sérieux des prédateurs étrangers sont les seigneurs russes du crime. Ils ont le savoir-faire capitaliste et mafieux, ils possèdent la détermination nécessaire, les capitaux et les armes pour se dresser contre l'envahisseur. Un banquier occidental tué à Moscou, c'est une parcelle de la dignité russe qui est rétablie.

82

LE MAITRF,

Youri Afanassiev 1 montre la progression subtile de l'ac-ceptation des cartels mafieux par le public: sous Brejnev, ils rendent servic le grace au marché noir; ils permettent aux respensables d'Etat (des combinats, etc.), harcelés, de vaincre les impasses d'approvisionnement. Puis vient la perestroÔka et l'agression capitaliste extérieure. Les seigneurs mafieux résistent, opposent à l'écrasante supériorité de l'agresseur leur savoir-faire de corruption et de violence et freinent sa progression. Résultat, ils deviennent pour beaucoup de Russes une sorte de refuge de la dignité nationale. Voici maintenant les années Eltsine. L'…tat totalitaire et son univers paraissent aujourd'hui, dans la conscience des gens, aussi loin que l'‚ge néolithique. Une nouvelle génération occupe le pavé, à la conscience complètement réifiée; le dollar est son dieu; la jouissance immédiate de toute forme de plaisir possible, son credo. De plus, elle est intelligente et habitée d'une vitalité dévastatrice, d'une soif de conquête sans limites. Elle est aussi, très fréquemment, formée aux meilleures écoles de management. Les seigneurs du crime recrutent aujourd'hui en son sein leurs cadres les plus brillants.

La mafia russe est une nébuleuse mouvante, un phénomène symbiotique. Le noyau dur des cartels est constamment enrichi par de nouveaux segments de population: des anciens militaires mourant de faim devenus tueurs professionnels; des jeunes managers - hommes et femmes - dépourvus de la moindre parcelle de scrupule moral; des anciens hauts fonctionnaires, généraux, apparatchiks, policiers d'envergure qui, au moment de la privatisation, ont fait le choix du crime.

D'importantes recherches et enquêtes sont en cours 1. Youri Afanassiev, docteur honoris causa de l'université de Genève,

est un des principaux sociologues de la Russie contemporaine. Je dois à

nos conversations - et à la lecture de son oeuvre (quatre de ses livres sont

disponibles en français) - une connaissance précieuse des contradictions de la société russe.

83

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

actuellement, notamment à l'université des sciences humaines de l'…tat de Russie, dont Youri Afanassiev est le recteur, pour mieux connaître les systèmes d'auto-interprétation et les composantes sociales des principales organisations criminelles.

Je n'ai pas l'ambition de fournir une réponse aux questions que pose l'irruption du capitalisme sauvage dans une société totali-

taire. Je me contenterai d'une rapide phénoménologie des bandes russes. C'est l'actualité et la nature du danger que constituent les ´ loups des steppes de l'Est ª qu'il s'agit ici de comprendre.

De toutes les organisations criminelles existant aujourd'hui sur notre planète, les bandes russes sont de loin les plus dangereuses, les plus puissantes, les plus actives 2.

Surgie des décombres de l'ancien empire soviétique et perpétuant ses méthodes d'occultation, de violence et de mensonge, la mafia russe menace directement les sociétés démocratiques d'Europe occidentale.

K. A. est l'une de ses figures les plus inquiétantes, les plus énigmatiques. Doué d'une formidable intelligence, d'un instinct de pouvoir toujours en éveil, d'une ruse extrême, d'un go˚t prononcé pour la violence, sa vitalité paraît inépuisable.

Il règne en seigneur sur le chaos mouvant des bandes. Il est le parrain des parrains - ´ le Maître ª.

D'o˘ vient cet homme ? quelle est sa carrière ?

La soirée d'été était chaude et lumineuse dans les forêts, les champs et les villages de la Biélorussie occidentale. Soudain, des avions surgirent du soleil couchant et, en quelques minutes, les dix premiers villages soviétiques disparurent dans les flammes, ensevelissant des centaines de femmes, d'enfants et de paysans sous leurs décombres.

2. Pour une théorie générale de leurs structures, cf. Alain Lallemand,

Organizatsiye, La mafia russe à l'assaut de l'Europe, Paris, Calmann-Lévy, 1996.

84

î

LE MAITRE

C'était le 22 juin 1941. La guerre d'agression de Hitler contre l'Union soviétique venait de commencer.

quelques semaines plus tard, les panzers allemands étaient arrêtés à 30 kilomètres de Moscou. Avançant sur la Lenin-gradskofe, une patrouille de trois chars était même parvenue jusqu'en banlieue et fut détruite à 15 kilomètres à peine de la place Rouge. Au voyageur d'aujourd'hui qui, depuis l'aéroport de Cheremetievo, se dirige vers le centre-ville, un monument sommaire composé de barres de fer croisées et rouillées rappelle cet événement.

L'hiver 1941-1942 fut particulièrement sévère, avec des températures descendant souvent à moins 30 degrés. Pendant des mois, nuit et jour, pratiquement sans discontinuer, les canons de longue portée des envahisseurs pilonnèrent les faubourgs occidentaux de Moscou. Près du port Sud, une famille - la mère et ses enfants - perdit en une seule nuit son logement, ses économies et toutes ses pauvres possessions. Elle vécut alors dans les ruines, s'abritant dans les couloirs du métro lorsque - et c'était fréquent - les hurlements des sirènes annonçaient l'arrivée sur la ville des bombardiers allemands, se nourrissant du pain noir et des pommes de terre distribuées par le commissariat du quartier. K. A. était le cadet. Sa petite enfance fut engloutie par les privations extrêmes de la guerre, l'angoisse nocturne des bombardements. Tous les siens furent tués, l'enfant grandit dans les ruines. Seul. Il devint un loup, capable d'endurer toutes les souffrances. Dur, impitoyable, patient, rusé.

Un homme se chargea de son éducation - V. G., dit ´ le Mongol ª, propriétaire d'un des clubs de boxe qui abondaient à Moscou.

Vers sa vingtième année, K. A. organise une bande qu'il dirige d'une main impitoyable et qui se spécialise dans le racket. Généralement vêtus de l'uniforme des miliciens (policiers) moscovites, ses membres enlèvent des millionnaires de la nomenklatura communiste, des spéculateurs du marché noir ou d'autres corrompus, les emmènent de nuit dans une des 85

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

multiples forêts qui entourent Moscou. Là, les victimes sont torturées jusqu'à ce qu'elles signent le transfert de leurs biens à la bande ou qu'un ami verse la rançon exigée.

Un jour, les jeunes boxeurs surentrîcinés s'attaquent à un richissime collectionneur d'art qui réside à Moscou. Ils cam-briolent d'abord sa datcha à la campagne, puis vident son appartement. Ils emportent ses oeuvres d'art, dont quelques-unes sont d'une valeur inestimable. Or, contrairement aux apparatchiks corrompus, amenés dans la forêt, torturés et libérés contre une belle rançon, la victime alerte ses amis du KGB.

La bande est prise. K. A. est d'abord enfermé à la Boutyrka, puis à Magadan, deux hauts lieux de la criminalité organisée.

Le Mongol y est, lui aussi, emprisonné à la suite d'une autre affaire. Il pose sa main protectrice sur son jeune ex-élève.

K. A. noue des relations utiles, poursuit ses classes.

C'est donc en véritable parrain qu'il ressort de Magadan, ses cinq ans purgés.

Dès sa sortie, il demande et obtient sa part de pouvoir et de richesse dans le crime organisé moscovite, se lançant dans des entreprises nombreuses : banques, racket, casinos, traite des femmes. Mais son règne est de courte durée. Au début des années 80, la justice soviétique le condamne à des années de pénitencier pour contrainte et menaces de mort. Après sa libération, il est admis parmi les Vor v zakone.

Les Vor v zakone forment une organisation mystérieuse. Née durant les dernières années de l'ère tsariste dans les camps sibériens, elle pratique des rituels initiatiques, a une structure pyramidale rigoureuse et opère comme une sorte d'instance de référence pour l'ensemble des bandes criminelles sur le sol russe. Parmi les parrains des différents cartels, elle assume le rôle essentiel d'arbitre .

La carrière internationale de K. A. prend son envol une nuit d'automne de la dernière décennie. --3. J¸rgen Roth, Die Russen-Mafia, op. cit., p. 23 sq.

86

LE MAITRE

Dans une datcha près de Moscou, les principaux seigneurs russes de la criminalité organisée tiennent conseil. Le Conseil suprême des cartels s'appelle Chkod. Il désigne K. A. comme son plénipotentiaire aux …tats-Unis. Celui-ci décide immédiatement de se rendre en Amérique.

Cette décision répondait à une nécessité urgente : un nombre élevé de bandes russes (eurasiatiques et caucasiennes) opéraient sur le sol américain, dans le désordre et l'anarchie. Plusieurs d'entre elles se combattaient ouvertement. Les morts étaient nombreux. Aucune division territoriale n'était plus respectée. Bref, l'accumulation capitaliste sauvage était en péril.

A l'époque, le FBI identifiait cinq grands conglomérats criminels d'origine soviétique, divisés en plus de deux cent vingt bandes opérationnelles, implantées dans dix-sept grandes villes américaines et qui toutes se combattaient entre elles 4.

Dès la fin des années 70, sous la pression de l'opinion publique internationale, le régime Brejnev avait d˚ consentir à

l'émigration d'un grand nombre de citoyens soviétiques d'origine juive. Les cartels clandestins du crime organisé avaient sauté sur l'occasion: gr‚ce à des papiers d'origine falsifiés, ils avaient infiltré massivement les flots d'émigrants. Le FBI soupçonne, en outre, le régime Brejnev d'avoir volontairement délivré des permis de sortie à des milliers de criminels endur-cis purgeant leur peine au Goulag. A la fin de la décennie 70, plus de 40000 émigrés d'origine soviétique, vrais ou faux juifs, peuplaient Brighton Beach, connu plus communément sous le nom de ´ Little Odessa ª.

Steven Handelmann a forgé un terme pittoresque pour désigner les parrains soviétiques affluant aux …tats-Unis : com-rades criminels 5.

Parmi les chefs de bande russes qui, dès cette époque, terro-

4. Dorinda Elliott et Melinda Liu, ´ The Russian Mafia Goes Global ª, Newsweek, 2 octobre 1995.

5. Steven Handelmann, Comrade Criminal, New Haven, Yale University Press, 1995.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

risaient non seulement leurs compatriotes émigrés, mais aussi des commerçants, industriels et banquiers autochtones, une figure avait émergé: EvseÔ Agron. L'homme était arrivé à

l'aéroport Kennedy en 1975, après avoir passé dix ans au Goulag pour assassinat. Mais un jour de mai 1985, Agron sor-tit imprudemment sur le balcon de son appartement à Brooklyn. Il fut exécuté au moyen d'un fusil à lunette.

B. Y., son principal conseiller et lui aussi un émigré soviétique, lui succéda. B. Y. étendit l'empire et noua les premiers rapports avec certains politiciens locaux corrompus. Gardé par une véritable armée de jeunes truands, il survécut, malgré de nombreux conflits avec ses nouveaux associés. Hélas, B. Y.

commit une erreur impardonnable pour un homme de sa stature : il utilisa une fausse carte de crédit et se fit pincer.

Condamné en 1989, il disparut derrière les barreaux. Après la chute de B. Y., la guerre des bandes s'installa.

Le MîCitre débarque à l'aéroport John-Kennedy, à New York, au printemps 1992. Il va mettre de l'ordre dans le chaos des bandes russes (tchétchènes, ukrainiennes, kazakhes, etc.) actives sur le sol américain.

Disposant d'une garde personnelle de plusieurs dizaines de tueurs expérimentés, il se met à l'oeuvre avec une rapidité et une rigueur impressionnantes. Il opère avec une cruauté exemplaire : dans nombre de villes américaines, des reketiri6 récalcitrants aux yeux crevés, pendus dans des chambres d'hôtel, écrasés par des camions ou égorgés au couteau, témoignent de son passage.

Dans la jungle des mégapoles américaines, le MzCitre change totalement son mode de vie, la façon de se mouvoir, de se loger et de se vêtir. Finie, la vie flamboyante de nabab. Finies, les Mercedes géantes aux vitres teintées,, uivies de Toyota tout-terrain remplies de gardes du corps. Terminés, les fêtes somptueuses, les nuits bruyantes, les flots de champagne rosé, 6. Reketiri : déformation russe du terme anglais racketeer, celui qui

exerce un racket, lève des taxes de ´ protection ª.

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LE MAITRE

le caviar avalé à la louche et les mises arrogantes aux tables de jeu, exposées au petit matin aux yeux ébahis des badauds. Il utilise des identités et des déguisements toujours nouveaux.

Opérant dans une clandestinité presque parfaite, changeant de Ville et de logement pratiquement chaque semaine, sa prudence ressemble à celle d'un loup des steppes russes. Il évite toute ostentation. Il a retrouvé un mode de vie frugal. Comme du temps de sa petite enfance dans les ruines des faubourgs méridionaux de Moscou, il se meut dans les métropoles américaines de préférence en métro ou à pied, ne sortant que la nuit, ne faisant confiance à personne. Longtemps le FBI a ignoré

son existence.

Le pouvoir solitaire du MîCitre est considérable. Renata Lesnik et Hélène Braun en font cette description: Śes quatre téléphones portables, reliés aux satellites, chauffent vingt-quatre heures sur vingt-quatre; parfois, il communique avec quatorze pays dans la même journée, en russe ou dans l'argot de la confrérie. Sur un simple coup de fil de sa part, certaines banques privées de Moscou débloquent en un clin d'oeil plusieurs millions de dollars alors que des mois de négociations n'avaient donné aucun résultat. De New York, un de ses gro-gnements dans le combiné suffit à régler n'importe quel litige entre clans, dans toute la Russie et au-delà. A Anvers ou Tel-Aviv, à Londres comme à Monte-Carlo, les interlocuteurs les plus hautains se figent au garde-à-vous au seul son de sa voix.

Un businessman de Sibérie qui avait vendu un laminoir à

l'Afrique du Sud prie humblement le śeigneur ª d'accepter la moitié de son bénéfice... un petit cadeau de 3 millions de dollars. Tout homme d'affaires désireux de coopérer avec une firme américaine s'enquiert d'abord de son avis. En cas d"'oubli", ses projets tourneraient au désastre 7. ª

Mais K. A. a le sang chaud, une vitalité débordante, un appé-7. Renata Lesnik et Hélène Blanc, L'Empire de toutes les mafias, Paris,

Presses de la Cité, 1996, p. 85.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

tit sexuel apparemment insatiable. Ce sont les femmes qui le perdront.

Il est maintenant dans la force de l'‚ge. Cheveux coupés courts, grisonnants, une barbiche omant un visage massif, il est b‚ti comme un taureau. Il a des petits yeux vifs et les pom-mettes hautes.

A l'aube d'un jour d'été des années 90, un commando d'élite de la police new-yorkaise prend d'assaut un duplex situé dans un immeuble de Brighton Beach. K. A. est maîtrisé

dans le vestibule vêtu d'un simple caleçon. Il s'était attardé

quelques minutes de trop au domicile de l'une de ses maîtresses.

En janvier 1997, la justice de l'…tat de New York le condamne pour extorsion de fonds et mariage frauduleux à

neuf ans et sept mois de prison.

La mort à Paris

SergueÔ Majarov est un homme jeune, beau, grand, à la peau brune, aux cheveux de jais qui contrastent étrangement avec ses yeux bleu clair, presque transparents. Il a trente-six ans.

Il est multimillionnaire. Sa profession officielle: producteur de cinéma. Dans le garage souterrain de sa demeure parisienne s'alignent les voitures de luxe, les limousines américaines.

Majarov est un habitué de Maxims, à Paris. Channeur, sympathique, élégant, il est doué d'une grande joie de vivre. Les femmes l'adorent. En ces années 1990-1994, sa vie se déroule essentiellement entre son duplex, doté d'une terrasse avec vue imprenable sur la tour Eiffel, avenue Marceau, à Paris, et un palace genevois, situé quai du Mont-Blanc, o˘ il loue la suite présidentielle.

En cette journée pluvieuse du 22 novembre 1994, il est tranquillement assis dans le salon de son appartement de l'avenue Marceau. Auprès de lui, une belle jeune femme, mannequin de profession et polonaise de nationalité. Son garde du corps se tient dans le vestibule.

Les tueurs attaquent avec un sang-froid et un savoir-faire impressionnants 1.

Un appel de l'interphone au rez-de-chaussée de l'immeuble attire Majarov dans le vestibule. Sa silhouette apparaît derrière 1 - Témoignage des inspecteurs de la brigade criminelle de la police judiciaire, in Le Monde, 1 1 février 1995.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

la porte vitrée. Le verre est épais, capable de résister aux impacts. Les premières balles de gros calibre ricochent. La porte résiste. Mais, en vrais professionnels, les tueurs n'arrosent pas la porte. Ils concentrent leurs tirs sur un mince espace. Le blindage cède. A travers le trou, la deuxième salve abat la victime.

L'opération s'est déroulée en une fraction de seconde. Le garde du corps n'a pas eu le temps de dégainer, Majarov n'a pas eu le temps de se jeter à terre.

Les armes des tueurs sont munies de silencieux. Les policiers trouveront plus tard un pistolet mitrailleur CZ, de fabrication tchèque, l'arme préférée des bandes russes.

quant aux tueurs, ils quittent tranquillement l'immeuble et disparaissent dans la nuit parisienne.

Né dans une famille d'artistes et d'intellectuels de la diaspora russe de Géorgie, Majarov avait quitté l'URSS en 1980

pour rejoindre son père, pianiste à Vienne. Peu après, il était apparu en France.

Il s'était spécialisé dans le commerce des matières premières. Avec 0. M., un ami d'enfance, il s'était associé dans une affaire qui avait rapporté une commission de 1,5 million de dollars. Cette somme avait été déposée sur le compte numéroté d'une banque suisse. Or, un conflit avait éclaté entre les deux: Majarov avait contesté le mode de partage.

Un procès avait été introduit auprès de la justice suisse, appelée à trancher le litige.

quant à 0. M., il avait disparu en IsraÎl.

J'ouvre ici une parenthèse: il arrive fréquemment que des parrains recherchés en Europe disparaissent en IsraÎl. Cela ne signifie pas que ce pays soit un Eldorado pour les seigneurs du crime organisé. Les loups des steppes de l'Est utilisent IsraÎl pour une autre raison : tout nouvel immigrant peut, après quelques mois, demander un passeport. Il peut ensuite quitter le pays quand il le veut, sans que le passeport soit annulé. Un passeport israélien est la carte d'entrée idéale pour 92

LA MORT A PARIS

l'Europe de l'Ouest. Beaucoup de non-juifs venus des décombres de l'empire l'utilisent: en Russie et dans les autres républiques ex-soviétiques, quelques dollars suffisent pour acheter une attestation témoignant de l'origine ´juive ª du porteur. Les autorités rabbiniques israéliennes, qui, théoriquement, tranchent les cas douteux, sont écrasées de travail. Si tout va mal, le mafieux russe (ukrainien, lituanien, etc.) peut toujours se procurer à Tel-Aviv, pour environ 100 dollars, deux témoins qui attesteront sur l'honneur que le requérant était connu en Russie comme un ´juif pieux ª 2.

A la mi-décembre 1994, alerté par un indicateur, la police française fait une descente dans un luxueux hôtel de la rue Scribe, à Paris. Elle cueille un commando de quatre Russes : le chef et trois colosses musclés. Leurs papiers d'identité, en règle, indiquent tous la même profession: óuvrier ª. Or, les quatre óuvriers ª ont, les jours précédents, effectué des achats dans des boutiques des Champs-…lysées pour plusieurs dizaines de milliers de dollars, payant avec une carte de crédit issue d'un établissement de Nicosie.

Les quatre hommes sont interrogés et placés en garde à vue.

Ils profèrent des menaces à l'encontre des inspecteurs fran-

çais. Mais les bases légales pour leur mise en examen ne sont pas suffisantes. Les inspecteurs doivent les accompagner à Roissy o˘ ils sont expulsés et placés dans un avion pour Moscou.

quinze jours plus tard, un financier d'origine russe est assassiné à Bruxelles exactement dans les mêmes conditions que Sergu@i Majarov.

Remontant leurs filières respectives, les inspecteurs des polices judiciaires, française et belge, acquièrent une conviction : les tueurs qui, le 22 novembre, ont abattu avec un art consommé Majarov dans son appartement de l'avenue Marceau sont les mêmes que ceux qui, fin décembre, à Bruxelles, 2. Cf. Le Motide, 16 ao˚t 1997.

93

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

ont exécuté, exactement de la même manière, le financier russe.

Dans les deux cas ce sont probablement les quatre óuvriers ª russes arrêtés à la mi-décembre à l'hôtel Scribe, puis expulsés, faute de preuves, vers Moscou qui ont fait le coup.

L'hypothèse des enquêteurs est la suivante: une partie de la commission (ou la totalité) du contrat commercial négocié

- légalement - par Majarov et 0. M. était destinée aux seigneurs d'un cartel russe. Perdant patience et faisant peu confiance à la justice suisse, ils auraient exigé - après la disparition d'O. M. en IsraÎl - le paiement de la commission de la part de Majarov. Celui-ci ayant trECiné les pieds, il avait été

exécuté 1.

Les cérémonies funéraires de Serguef Majarov ont eu lieu dans l'église russe de la rue Daru, à Paris.

3. quant au rôle joué dans cette affaire par le financier résidant à

Bruxelles, il n'a jamais été élucidé.

L'argent du sang

En France, ce sont avant tout les Renseignements généraux, la police judiciaire, le service d'enquête des douanes, la gen-darmerie et TRACFIN, service hautement qualifié dépendant de plusieurs ministères à la fois et chargé plus particulièrement de la mise au jour des circuits de blanchiment, qui s'occupent de la répression de la criminalité transfrontalière organisée et de ses réseaux de blanchiment des capitaux criminels 1.

Un rapport de synthèse daté du 29 mars 1996, signé par les Renseignements généraux et intitulé Criminalité organisée en provenance des pays de l'Est, analyse les faits et chiffres les plus récents collectés par l'ensemble des services mentionnés.

Dès le début des années 90, la pénétration en France des bandes eurasiatiques s'accompagne en effet d'une croissance impressionnante des investissements dits ´ mafieux ª. Pour la seule année 1995, la Banque de France inventorie des transferts, pour une somme globale de 55 milliards de francs français, provenant des républiques de l'ex-URSS. La majeure partie est d'origine ´ douteuse ª ou effectivement ćriminelle ª.

Le rapport de synthèse des Renseignements généraux tente 1. C'est la loi du 29 janvier 1993 qui oblige les banquiers à

déclarer à

TRACFIN des mouvements de fonds suspects. Pour la critique de cette loi, cf. Thierry Jean-Pierre et Patrice de Méritens, Crime et Blanchiment, Paris,

Fixot, 1993, p. 204 sq.

95

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

d'établir une stratification des organisations criminelles orientales établies en France:

1. En bas de l'échelle, les bandes de racketeurs ne se livrent qu'aux activités fort banales d'extorsion de fonds, de racket de toute sorte, de ´ protection ª forcée de commerçants et de travailleurs immigrés originaires d'Europe de l'Est, de maisons closes et de trafic d'hér6ine.

2. Deuxième échelon: le crime organisé transfrontalier pro-

prement dit, qui est engagé dans des entreprises criminelles de grande envergure, soit pour son compte propre, soit dans le cadre de joint-ventures menés en association avec des cartels d'autres continents. Ces organisations sont basées de préférence soit à Paris, soit sur la Côte d'Azur.

3. Troisième échelon: des financiers d'origine russe, ouzbèque, kazakhe, tchétchène, moldave, polonaise, etc., qui mènent en France une existence parfaitement légale, ne se mêlent à

aucune guerre de bandes, mais gèrent des sociétés financières, banques, trusts immobiliers et circuits d'investissement de toutes sortes, destinés à recycler dans l'économie française les profits criminels des cartels actifs dans l'ex-URSS ou ailleurs dans le monde. Leur t‚che exclusive: blanchir l'argent du crime, le faire fructifier dans l'immobilier, la Bourse ou toute autre entreprise lucrative française. Ce sont pour ainsi dire des gestionnaires de fortunes, chargés de développer une structure d'accueil pour les capitaux venus de l'Est.

4. Tout en haut de l'échelle, il y a des hommes d'affaires qui, à partir de la France et pour le compte des cartels, engagent des sommes souvent colossales dans des spéculations financières, des affaires d'import@export, des joint-ventures dans le monde entier. Exemples : transactions multiples portant sur des armes et des matières nucléaires prélevées sur les stocks de l'ex-Arinée rouge; vente de cent cinquante camions de fabrication russe à la République du Congo-Brazzaville; exploitation de carrières en Abkhazie, dirigée à partir de bureaux situés sur les Champs-

…lysées.

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L'ARGENT DU SANG

J'éprouve pour les fonctionnaires du TRACFIN, du service d'enquête des douanes, de la police judiciaire, de la gendar-merie et des Renseignements généraux une vive admiration: gr‚ce à leur travail de bénédictins, ils mettent au jour des circuits de financement d'une extraordinaire complexité.

Exemple : sous couvert d'une transaction multinationale portant officiellement sur des tapis, une somme d'origine criminelle de 200 millions de francs français a été investie à Gibral-tar, puis a transité à Dublin, pour revenir dans une banque connue de Paris. Le TRACFIN a également retrouvé la trace de sommes importantes d'origine criminelle également virées d'une agence bancaire parisienne, via la Belgique et Londres, vers les …tats-Unis. D'autres sociétés financières liées à des cartels russes, dont les sièges sont à Halifax, au Liechtenstein, au Luxembourg, à Rotterdam, à Tortola, aux îles Vierges, ont financé en France des achats ou travaux immobiliers portant sur des dizaines de millions de francs français.

La France est certainement le pays d'Europe o˘ la conscience de la menace mafieuse est la moins développée dans l'opinion publique. L'ignorance et l'indifférence des Français à ce sujet sont proprement effarantes. Par contre, la France dispose d'une fonction publique hautement compétente, d'instances de répression du crime organisé nombreuses, courageuses, qui exercent des contrôles minutieux et constants.

La lecture du rapport des Renseignements généraux cité plus haut laisse néanmoins perplexe: comment une pénétration aussi profonde et aussi rapide a-t-elle été possible ?

L'explication réside probablement dans la stratégie particulière utilisée par les cartels orientaux: ceux-ci semblent parfaitement indifférents aux prix du marché. Pour les objets qu'ils convoitent, ils mettent enjeu des sommes qui sont sans aucun rapport avec les prix généralement pratiqués en France.

Ainsi, un homme d'affaires russe achète, avenue Foch, pour 97

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

25 millions de francs français, un appartement qui, au prix du marché de 1995, vaut à peine la moitié. C'est ainsi encore que, sur l'avenue Georges-Mandel, dans le XVIE arrondissement, une société russe a acquis pour 32 millions de francs français une maison relativement modeste et l'a transformée au prix d'autres dizaines de millions.

Le rapport révèle une très forte concentration territoriale des investissements mafieux à Monaco, Antibes, Nice, Fréjus, Vil-lefranche-sur-Mer. Une autre concentration - celle-là corrobo-rée par les autorités suisses 2 - a lieu dans les départements du Bas-Rhin, de l'Ain et de la Haute-Savoie. La proximité des places financières de B‚le et de Genève, très prisées par les prédateurs orientaux, fournit une explication convaincante à

ces choix d'implantation.

Si admirable, patient et intelligent que soit le travail des enquêteurs français, il n'aboutit, la plupart du temps, qu'à

l'expulsion des criminels et rarement à leur condamnation par un tribunal. Les raisons en sont multiples : le manque d'entraide des autorités russes, les identités fictives des prévenus, la structure ethnocentrique de nombre de cartels, etc.

Voici des exemples

G. est natif de la ville de Bouchara. C'est un bel homme énergique, la quarantaine aux yeux bridés et intelligents,. Dès la chute de l'Union soviétique, il s'installe à Berlin, o˘ il mène l'existence dorée d'un homme d'affaires prospère.

En mars 1993, il est expulsé d'Allemagne par ordre judiciaire, sur la base de documents transmis par le FBI américain.

Un mois plus tard, il s'installe à Paris. Il loue un appartement dans le XVIE arrondissement, crée plusieurs sociétés 2. Rapport du groupe de travail concernant les capitaux venus de l'Est

(Lagebericht Ostgelder), Département fédéral de justice et police, Beme, 1995. Un nouveau rapport, couvrant les années 1995-1996, est sorti en décembre 1997.

98

L'ARGENT DU SANG

commerciales et investit massivement dans des restaurants de luxe.

Les enquêteurs français découvrent le passé allemand de G.

Il aurait, à Berlin, pratiqué la séquestration, le rapt et occasionnellement la torture à l'encontre d'antiquaires issus de la diaspora juive.

G. se défend, indigné. Ses revenus ? 150 000 francs français par mois. Ils proviennent d'une rente en Russie. que fait-il à

Paris? Du tourisme. Il exhibe deux passeports - l'un russe, l'autre israélien. Aucun des deux n'est valide. Placé en garde à vue au quai des Orfèvres, G. résiste avec un sang-froid admirable.

Finalement, ne pouvant retenir la moindre charge contre lui, les inspecteurs français doivent le rel‚cher. Il est conduit à

Roissy, mis dans un avion et expulsé en direction de Moscou.

Autre exemple d'impunité: Z., la quarantaine épanouie, est lui aussi un homme d'affaires considérable. Fils d'un ex-officier du KGB, il jouit à Moscou de relations utiles. Sur ses comptes ouverts dans différentes banques françaises transitent régulièrement des sommes colossales en devises qui alertent le TRACFIN.

Z. opère selon toute évidence à la tête d'une entreprise multinationale bien structurée: un grand nombre des virements qu'il reçoit transitent par les comptes bancaires d'une société

de diffusion de films qui vend des télénovelas brésiliennes aux chîcines de télévision russes. Il a de luxueux bureaux sur les Champs-…lysées.

L'homme fait l'objet d'une commission rogatoire lancée en 1993 par la justice pénale de la Fédération de Russie. Dans les documents transmis aux juges français figure comme principale accusation la ´ dilapidation des deniers publics au moyen d'avis de crédits falsifiés ª. Interpellé à Paris, il est rel‚ché.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Dernier exemple: massif, de stature moyenne, une trentaine d'années, le corps cousu de cicatrices, A. s'habille avec élégance. Il semble disposer de gros moyens financiers. C'est un littéraire. La Côte d'Azur l'attire.

quant à son style de vie, il imite jusqu'à la caricature celui de la haute aristocratie d'avant 1914. Fréquentant d'abord les suites présidentielles de différents palaces niçois, A. s'installe ensuite dans ses propres meubles, un somptueux appartement avec terrasse à Nice. Pour ses excursions nocturnes dans les casinos de la Côte, o˘ il mise régulièrement des sommes impressionnantes, il utilise alternativement plusieurs grosses berlines.

Ses affaires légales ? L'immobilier. Mais le parquet de Moscou le recherche: selon les autorités de la Fédération de Russie, l'homme serait à la tête d'une organisation crin˘nelle spécialisée dans la séquestration et le rapt.

Agissant sur renseignement, les inspecteurs de la police judiciaire de Nice l'interpellent. Entouré de ses gardes du corps, A., en maillot de bain, sirote un pastis sur la terrasse de 1 .dence. Contrôle d'identité. A. présente un passeport qui sa resi

porte le nom de famille d'une jeune fem e ukrainienne qu'il a épousée quelques mois auparavant. Le passeport est muni d'un visa permanent allemand. Avantage des accords de Schengen, ce visa lui a ouvert les portes de la France.

Les inspecteurs l'arrêtent pour présentation d'un titre de séjour falsifié. Le Russe proteste: il se dit natif d'Ukraine et citoyen de cette république. Les fonctionnaires français restent inflexibles: A. est placé au centre de rétention pour étrangers en situation irrégulière. Le tribunal administratif de Nice ordonne son expulsion.

Fréquemment, sur le sol français, certains hommes d'affaires russes témoignent de méthodes ćommerciales ª peu orthodoxes.

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L'ARGENT DU SANG

En juin 1994, par exemple, trois hommes de main russes enlèvent sur le chemin de l'école la fille mineure d'un entrepreneur du département du Var. L'entrepreneur varois est légalement actif à Moscou. Un conflit commercial l'oppose à une société moscovite - conflit issu d'une affaire parfaitement légale et ordinaire.

La société moscovite estime que l'entreprise française lui doit des dédommagements d'un montant de 3 millions de francs. L'entreprise française conteste et les Russes font enlever la fille du patron.

Les Russes font porter un message au père de la fillette: si dans un délai de trois jours, les 3 millions de dédommagement commercial ne sont pas versés, on coupera un bras à l'enfant.

Avant que les ´ partenaires ª moscovites puissent mettre à

exécution leur menace, ils sont arrêtés par les gendarmes de la brigade du Muy (Var).

Voici une affaire dénouée par la brigade de répression du banditisme (BRB) à Paris: le 24 février 1994, un citoyen suédois, se promenant sur les Champs-…lysées, est enlevé en plein jour par un commando de truands russes. La victime est officier de la marine marchande. Il est d'origine russe. Il fait des affaires à Saint-Pétersbourg, affaires qui, probablement, l'ont mis en conflit avec une ou plusieurs bandes locales. Le 8 mars 1995, les inspecteurs de la BRB arrêtent neuf auteurs présumés de l'enlèvement.

Arrestation mouvementée: un inspecteur est blessé par balles.

L'affaire des Champs-…lysées permet aux autorités fran-

çaises, qui travaillent en collaboration étroite avec les policiers et magistrats allemands, de faire des découvertes intéressantes, notamment l'existence en Europe de véritables sociétés de services, pratiquant la séquestration, la collecte des dettes, le rapt, la ´ punition ª et l'intimidation de payeurs récalcitrants. Ces sociétés travaillent sur mandat. Leurs tueurs agissent partout en Europe.

IV

Les bas-fonds de Moscou

La société contemporaine russe, qui a fait naître les seigneurs du crime, offre l'image fascinante de l'anomie. Ce concept est au centre de la théorie sociologique d'…mile Durkheim '. Il désigne une situation o˘ le tissu social est en lam-beaux, o˘ aucune norme supra-individuelle ne limite l'agressi-vité des individus ou des groupes, o˘ les quelques institutions étatiques survivantes ne contrôlent plus que des territoires marginaux de la vie collective. Plus de relations intersubjectives rationnellement organisées et légalement norinées, plus d'institutions sociales totalisantes, plus de rapports commandement/obéissance organisés, plus de stratifications stables.

quant à la superstructure - morale publique, théorie de légitimité du pouvoir politique, etc. -, elle est, elle aussi, en miettes.

Un chaos d'intérêts conflictuels et de désirs contradictoires domine le champ social. Un capitalisme sauvage, dont les conduites ne sont plus surdéterminée/s, canalisées, maîtrisées par un pouvoir social normé, un …tat, une magistrature. La société légale est minimisée, reléguée à la marge de l'événementialité sociale.

Par l'étendue de son territoire, la puissance potentielle de son économie, les richesses extraordinaires de son sous-sol, sa posi-1. Durkheim développe ce concept principalement dans deux de ses ouvrages: La Division du travail social (1893) et Le Suicide (1897); cf.

aussi Jean Duvignaud, in Íntroduction ª, Journal sociologique, Paris, Presses universitaires de France, 1969, p. 19 sq.

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LES BAS-FONDS DE MOSCOU

tion stratégique sur deux continents et son arsenal nucléaire, la Russie est sans aucun doute une puissance mondiale. Elle est traitée comme telle - à l'ONU, dans les Balkans, ailleurs encore - par les …tats-Unis, l'Union européenne, l'OTAN. En apparence, son gouvernement est puissant.

Iouri Nicola:ievitch Popov, professeur moscovite d'économie politique, auteur de renommée internationale, développe une théorie intéressante 2. Pour lui, Boris Eltsine est le lointain successeur de Grigori Alexandrovitch Potemkine. Premier ministre de la tsarine Catherine 11, Potemkine avait développé

un système ingénieux pour tromper l'impératrice sur l'état réel de l'empire et camoufler ainsi l'échec de sa politique de réformes : chaque fois que la tsarine quittait son palais de Saint-Pétersbourg pour entreprendre un voyage d'inspection quelque part en Russie, Potemkine faisait ériger le long de sa route des villages peints de couleurs gaies et variées. Or, les façades que longeait la diligence impériale n'étaient justement qu'une parade. Derrière, il n'y avait ni maisons, ni ateliers, ni fermes - rien que le vide.

L'abyssal pessimisme d'louri Popov est-il justifié ?

Une chose me paraît certaine: la Russie d'aujourd'hui est un chaos social organisé selon la rationalité prédominante des cartels de la criminalité transnationale. Elle est en état d'anomie.

Pino Arlacchi utilise le même concept d'anomie pour analyser la société sicilienne de l'après-guerre. Calabrais d'origine, Arlacchi est un des meilleurs spécialistes du phénomène mafieux. Ses travaux font autorité dans le monde entier'. Mais 2. Conversation avec l'auteur.

3. Pino Arlacchi, Mafia et Compagnies. L'éthique mafioso et l'esprit du caeitalisme, trad. Aldo de Fomo, préface de Jean Ziegler, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1986; Id., Gli uomini del dishonore, Milan, Amaldo Mondadori, 1992; Id., Addio Cosa Nostra, Milan, Rizzoli, 1994.

103

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

la société anomique qu'Arlacchi décrit avec tant de subtilité

- la société sicilienne - recouvre un territoire de 25 000 kilomètres carrés; elle compte moins de 10 millions d'habitants.

Hormis quelques centres urbains (Palerme, Messine, Catane, notamment), elle est pauvre comme Job.

La Fédération de Russie, en revanche, est une grande puissance mondiale, qui s'étend des frontières de la Pologne et de la Moldavie jusqu'à l'océan Pacifique et à l'océan Arctique, de la mer Baltique jusqu'à la mer Caspienne. Pays-continent, elle englobe toute la Russie européenne, le Caucase du Nord et la Sibérie. Son territoire couvre onze fuseaux horaires. La Russie possède la masse territoriale la plus grande de tous les …tats existant sur la planète. La ville de Saint-Pétersbourg est géographiquement plus proche de New York que de Vladivostok et cette dernière est plus proche de Seattle que de Moscou.

Englobant seize républiques et territoires autonomes, elle réunit en son sein une multitude de peuples aux traditions souvent millénaires, aux langues, civilisations et modes de production différents. Les Russes, les Sibériens, les Bachkhirs, les Caréliens, les Kalmouks, les Kabardins-Balkars, les Bou-rates, les Ossètes du Nord, les Tchétchènes, les Komis, les Mariis, etc. - bref, une population immense et bigarrée de près de 150 millions d'êtres humains. Dans le sous-sol de ses 17 millions de kilomètres carrés dorment des richesses minières fabuleuses : la Fédération de Russie est le premier producteur d'or de la planète, le premier producteur de diamant, de pétrole, de gaz naturel, de manganèse, d'uranium, etc.

Malgré les accords Salt (Stratégie Arms Limitation Treaties) 1, Il et 111, elle possède, en 1997 encore, plus de 20000 têtes nucléaires et des milliers de fusées porteuses, dont des dizaines de fusées intercontinentales.

Pour les démocraties d'Europe occidentale, le surgissement d'une société anomique en Russie a donc des conséquences infiniment plus dangereuses que celles provoquées par l'établissement de l'anomie en Sicile.

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1

LES BAS-FONDS DE MOSCOU

Je me souviens d'un clair matin de septembre 1986 à Moscou présidée par le Premier ministre finlandais Khalevi Sorsa, une délégation du SIDAC (Socialist International Disarmament Council) était reçue au Kremlin. Garde d'honneur martiale des deux côtés de l'entrée de la tour de l'Horloge, puis longue attente dans un salon aux rideaux rouges et au plafond artistiquement sculpté. Finalement, les deux battants de l'immense porte de la salle Saint-Paul s'ouvraient, mus par des officiers de la garde: nous f˚mes introduits dans la salle, dont les hauts murs étaient couverts de soie vert p‚le. Des lustres de cristal pendaient du plafond, décoré de motifs champêtres dorés. A l'autre bout de la salle, une porte s'ouvrit silencieusement; sur le tapis persan s'avancèrent les membres de la délégation soviétique: Andr@i Gromyko, président du Soviet suprême, pas hésitant de vieillard, visage gris et fripé; Anatoli Dobiynine, ancien ambassadeur à Washington; Valentin Falin, figure longue et triste, chef du département étranger du Comité central; derrière lui, rondouillard, rougeaud et gai, Vadim Zagladine, son adjoint.

De part et d'autre de l'interminable table d'acajou, les membres des deux délégations se firent face, calés dans de hauts fauteuils couverts de brocart bleu nuit; derrière chacun des fauteuils, sur le mur, un médaillon ancestral délicatement peint. Par les hautes fenêtres au cadre doré qui donnent sur la place Rouge, une lumière laiteuse filtrait des rideaux de soie blanche.

Regardant les visages calmes et lourds de nos interlocuteurs, percevant leur tranquille arrogance, écoutant leurs analyses géostratégiques, j'avais la sensation de me trouver face aux mîcitres véritables d'une bonne partie de notre planète. Même dans mes rêves les plus fous, je n'aurais pu anticiper le prochain effondrement de leur pouvoir et l'infiltration, la subversion, la domination de l'économie russe par les seigneurs du crime.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

L'écrivain Marina Roumiantseva donne à la faune nocturne des nouveaux palaces, casinos et restaurants de gourinets, portant grosse chaîne en or et fourrure co˚teuse, le nom de kouptsi.

Dans la littérature russe, surtout chez Gogol et ses contemporains, ce terme désigne les ćommerçants ª, les gens pleins d'argent. Vulgaires, arrogants, portant avec ostentation les marques de leur réussite, ce sont des incultes. Un mot yiddish, couramment utilisé à Moscou aujourd'hui, indique la source de leur brusque fortune: geschefti, les affaires spéculativ ' es. Mais les kouptsi vivent sur une planète différente des torgachi, les petits spéculateurs, les combinards de bas étage. (Ce sont probablement ces derniers que les natchalniki, les cerbères placés devant les portails des night-clubs, renvoient avec tant de violent mépris.)

Marina Roumiantseva rapporte le jugement de Sergu@f Gla-siev, président de la commission économique de la Douma:

´ La Russie actuelle n'est qu'un gigantesque casino. Personne ne produit, tout le monde ne fait que spéculer 4. ª

Déviation passagère de la conscience collective? Subtile perversion de la formidable vitalité du peuple russe? Généralisation à une classe entière de la conduite spéculative, voire criminelle, de quelques-uns ? Accidents conjoncturels, contingents ?

Ces hypothèses, à mon avis, sont trop simplistes. Les actuelles pratiques et les motivations profondes de ces nouveaux kouptsi et torgachi plongent leurs racines dans une histoire sociale plus lointaine.

Jamais une bourgeoisie nationale, au sens occidental du terme, n'a existé en Russie. Le capitalisme de type européen 4. Cf. Marina Roumiantseva, ´ Le nouveau rêve russe ª. Cet essai a été

publié en traduction allemande in Die Weltwoche, Zurich, 16 novembre 1995.

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LES BAS-FONDS DE MOSCOU

est une idée nouvelle pour les enfants survivants de la société

bolchevique.

Un régime ressemblant à une démocratie occidentale n'a existé en Russie que pendant huit mois en 1917. Entre le brusque effondrement du régime féodal et le brutal avènement de la société collectiviste, aucune bourgeoisie, apte à l'accumulation capitaliste, aucune classe d'entrepreneurs, comparable à celle du XIXE siècle occidental n'ont eu le temps d'éclore.

Dans son roman Le Joueur-, Fiodor Dostofevski dresse, des rapports que les Russes entretiennent avec l'argent, un tableau aux couleurs acides. Le roman a paru en 1866, cinq ans à

peine après la suppression du servage. Prédiction sombre de l'écrivain: la Russie restera pour des siècles encore un pays o˘ s'affronteront les mECitres et les esclaves, les riches et les pauvres, les oisifs et les travailleurs forcés. A considérer le règne des bolcheviks, puis l'époque contemporaine du pouvoir des cartels de la criminalité organisée, la prophétie de Dos-tdfevski se révèle étonnamment lucide.

Le Joueur contient des passages saisissants sur l'usage singulier que font les Russes de leur argent, sur leur íncapacité ª à

faire fructifier les capitaux, leur insouciance totale face aux contraintes de l'accumulation: ´ Le catéchisme des vertus et des dignités de l'homme occidental civilisé désigne, quasiment comme point central, la capacité de créer, d'accumuler du capital.

Le Russe, lui, est incapable de créer, de faire fructifier du capital

[... ]. Nous les Russes sommes séduits par des instruments, telle la roulette, avec lesquels on peut devenir riche en deux heures, et sans travailler [... ]. Un Russe n'est pas seulement hors d'état de créer du capital, mais si, par hasard, il le possède, il le gaspille tout de suite, la plupart du temps de façon abjecte. ª

La littérature russe abonde en figures - parfois sympathiques, parfois inquiétantes, mais toujours puissantes - de spéculateurs habiles, d'escrocs rusés, de chevaliers d'industrie.

5. …dition établie par Pierre Pascal, Paris, Gallimard, éd. de la Pléiade.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

A Saint-Pétersbourg, à Nijni-Novgorod, à Moscou, à Minsk ou à Vladivostok, toutes ces figures célèbrent aujourd'hui une somptueuse résurrection. Elles animent, illustrent, dominent la vie économique et sociale de ce vaste pays. Elles coexistent avec un peuple millénaire à la patience inépuisable, à la mélan-colie discrète, au courage inusable, un peuple qui accomplit honnêtement son labeur quotidien et tente de survivre, jour après jour, dans une situation économique qui plongerait dans le désespoir n'importe quel citoyen d'Europe occidentale 6.

En Russie, les statistiques, mises à jour par la Commission sur les femmes, la famille et la démographie, mandatée par le président Eltsine, montrent un tableau apocalyptique @ la violence, les drogues dures, la misère économique et l'alcool détruisent la population. Sur l'échelle de l'espérance de vie, les hommes russes occupent en 1997 la 135e place, les femmes la 100e. L'espérance de vie moyenne des Russes est inférieure à

celle de tous les Européens et de tous les Nord-Américains. Elle est plus faible que celle de l'ensemble des Asiatiques (excepté

les Afghans et les Cambodgiens). L'homme russe meurt dix-sept an s avant le Suédois, treize ans avant l'Américain 7.

6. Cf. Alexis Berelowitch et Michel Wieviorka, Les Russes d'en bas-Enquête sur la Russie post-communiste, Paris, …d. du Seuil, 1996.

7. Pour l'analyse des conclusions du rapport, cf. Time Magazine, New

York, Il ao˚t 1997.

Le crime organisé privatise l'Etat

Aujourd'hui, en Russie, le MeCitre et les autres seigneurs du crime régissent des branches entières de l'économie et dominent de larges secteurs de l'administration publique, de la Douma et du gouvernement.

Dans l'industrie, le commerce, la banque et les services, le crime organisé possède ou contrôle directement (au moyen de crédits à long terme, etc.) environ 85 % des entreprises privées.

Plus de 40 000 entreprises d'importance nationale sont gérées par lui. Les sources allemandes indiquent que les bandes ont pris en charge - depuis 1991 - plus de 2 000 conglomérats d'…tat, assurant leur transfert dans le secteur privé

Dans un …tat aussi vaste et puissant que l'ex-URSS, o˘ pratiquement toutes les richesses nationales (entreprises, terres, matières premières, services, etc.) appartenaient au secteur public, la privatisation obéit à des mécanismes infiniment complexes et multiformes. J'identifie néanmoins quelques principes de base, simples et contraignants : ce sont les fonctionnaires (directeurs de conglomérats, fonctionnaires ministériels, gestionnaires des régies d'…tat, etc.) qui procèdent à la privatisation, rédigent les offres publiques de vente, fixent les prix des objets à vendre. Un champ presque illimité s'offre à

1. L'Institut Max-Planck de Fribourg-en-Brisgau entretient une division

´ Droit pénal international ª, dotée de chercheurs de haute compétence; pour les chifffres cités ici, cf. S. Lammich, chercheur de l'Institut, in Berliner Anwaltsblatt, n' 10, 1997, p. 476.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

la mafia: elle peut corrompre le fonctionnaire compétent, l'associer à la privatisation. Elle peut menacer physiquement le fonctionnaire récalcitrant, exterminer sa famille. Elle peut falsifier à volonté des documents (lettres de crédit, attestations bancaires, etc.) et étouffer toute contestation par la violence la plus extrême. Bref, dans la majeure partie des cas - secteurs bancaire, industriel, de services -, la privatisation s'est faite, dès la fin des années 80, essentiellement au profit des cartels du crime organisé.

Lors du passage chaotique de l'économie dirigée au capitalisme sauvage, les grandes banques et instituts financiers suisses assument un rôle considérable. C'est sur leurs comptes à numéro qu'atterrissent par prédilection les millions de dollars de la corruption versés par les seigneurs du crime organisé à leurs complices dans l'appareil d'…tat. Auprès du Département fédéral de justice et de police, à Beme, les demandes (russes) d'entraide judiciaire internationale s'accumulent. Exemple: en février 199 1, la commission des finances du Parti communiste d'Union soviétique, sentant la@fin proche, fit transférer, par l'intermédiaire d'une banque à Chypre, des sommes colossales puisées dans les caisses du Parti, sur des comptes privés à Zurich. Un autre exemple: deux républiques - la Kirghizie et l'Ouzbékistan -

ont cherché jusqu'ici en vain les réserves d'or de leurs banques centrales respectives; avec la complicité active de certains hauts fonctionnaires ex-soviétiques, des truands les avaient vendues sur la place financière de Zurich.

En 1997, la Suisse est, en chiffres absolus, le premier investisseur étranger en Russie. Au fur et à mesure que l'économie criminalisée se stabilise, les capitaux de la corruption, du pillage, de l'extorsion retournent en Russie. Sous identité helvétique, évidemment 2.

Comment se déroulent concrètement les privatisations ?

Examinons quelques exemples.

2. Newsweek, New York, ler septembre 1997.

110 1

LE CRIME ORGANIS… PRIVATISE L'…TAT

V. I., un homme dans la quarantaine, est le fils d'un ancien haut fonctionnaire du défunt PCUS. Il a un tempérament sympathique et chaleureux, l'esprit d'entreprise. Malgré sa filiation, il a déjà passé six ans au pénitencier, lorsque disparaît l'Union soviétique; c'est en effet un professionnel du jeu de cartes truquées, associé à une bande qui écume les grandes villes de la vallée de la Volga.

A l'époque de l'Union soviétique, Nijni-Novgorod s'appelait Gorki. Siège d'importantes industries d'armement, elle avait été interdite aux étrangers.

En 1992 débutent les privatisations à Gorki. V. 1. acquiert d'importants chantiers navals situés sur un affluent de la Volga.

Puis, démarche classique, il établit un faux dossier et s'adresse au ministère des Finances de la Fédération de Russie.

quelques alliés bien placés, rémunérés avec discrétion ou menacés avec art, et le tour est joué : le ministère lui concède en devises un ćrédit de modernisation ª de 18 millions de dollars. But du crédit: maintien de l'emploi et achat en Occident de grues, tapis roulants et installations diverses afin de rendre les chantiers navals intemationalement concurrentiels.

Le résultat de l'opération est exemplaire de milliers d'autres privatisations : dès que V. 1. a empoché le crédit, il licencie massivement. Les chantiers ont aujourd'hui vécu, mais V. 1.

est l'heureux propriétaire d'un grand casino de jeux et de supermarchés flambant neufs.

La suite, toutefois, est moins banale : la région de Nijni-Novgorod (4 millions d'habitants) et la capitale régionale (1,5 million d'habitants) relèvent de la compétence d'un procureur singulièrement déterminé, Alexandre Fedotov. Avec l'appui du jeune gouverneur de la région, Boris Nemtsov, il fait arrêter l'án-nateur ª... et survit. V. 1. est accusé d'escroquerie, de corruption de fonctionnaires et d'infraction à la réglementation sur les devises.

Ili

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Le 17 décembre 1995, coup de thé‚tre: V. 1. qui, depuis sa prison, a mené une campagne électorale co˚teuse, à l'américaine, est élu député. Inscrit au parti de droite, dit Congrès des communautés russes, que dirige le général Lebed, ancien commandant en chef de la 14e armée en Moldavie, l'árma-teur ª jouit maintenant de l'immunité parlementaire.

L'immunité peut-elle être levée? Le procureur Fedotov s'y emploiera. Mais les chances sont minimes. Fedotov : Áu Parlement, les criminels forment un lobby puissant 3. ª

quant à Boris Nemtsov, son courage, sa ténacité sont récom-pensés: en mars 1997, Boris Eltsine le nomme premier vice-Premier ministre du gouvernement fédéral, avec la mission de lutter ćontre les monopoles ª. Le commentateur du journal Le Monde voit en Nemtsov le futur ´ possible dauphin ª du président russe 4.

En russe, le verbe doumat veut dire śe concerter ª, ´ réflé-chir en commun ª, ´ penser ª. Littéralement, le substantif douma signifie ´ lieu de la concertation ª. Ce lieu abrite aujourd'hui nombre de grands fauves. Faire élire ses opérateurs en difficulté au Parlement est en effet une stratégie coutumière des cartels du crime organisé.

Un des secteurs o˘ les cartels de la criminalité organisée réalisent leurs plus juteux bénéfices est celui du pétrole. L'exportation des hydrocarbures procure à la Fédération de Russie la moitié de toutes ses devises. La Sibérie produit 80 % du pétrole et 90 % du gaz naturel de la Fédération. La concurrence des champs pétroliers des républiques d'Asie centrale 3. Déclaration de Fedotov, in Facts, Zurich, n' 50, 1995.

4. Le Monde, 19 mars 1997.

5. Autre exemple: A. B., ancien chef du plus puissant fonds d'investissements de Russie, le fonds MMM, qui a pillé des milliers d'investisseurs avant de faire une faillite frauduleuse est, depuis le milieu des années 90,

député à la Douma.

112

LE CRIME ORGANIS… PRIVATISE l-9…TAT

est rude. Mais partout les bandes sont présentes. Soit comme propriétaires de champs pétroliers, soit comme actionnaires des sociétés de commercialisation. Les sociétés Rosneft, Lukoil, Sidanko, Yukos et Surgutneftigaz sont toutes confrontées aux exigences des cartels.

Gisements gigantesques: 40 OM puits dans la seule région de Sourgout. Un seul champ moyen, celui de Feodorovo, produit 122 millions de barils par an.

La source de profit mafieux liée au pétrole est peu connue : le pétrole russe voyage du cercle polaire - de StaryÔ OurengoÔ, de NovyÔ OurengoÔ, etc. - à la mer Noire. 5 000 kilomètres. de pipe-line sur un axe nord-sud à travers l'immense Fédération.

C'est la société Transneft qui est propriétaire du pipe-line. Un pipeline est essentiellement un tube... et ce tube est vulnérable.

Des cartels louent donc leur protection aux transporteurs. Des incendies, des explosions, des sabotages artistiquement mis en oeuvre précèdent chaque nouvelle renégociation de chaque contrat de ´ protection ª pour chacun des tronçons.

Selon des estimations d'Interpol de 1997, les cartels criminels de la Fédération de Russie disposaient ensemble à cette date de plus de 40 % du produit national brut.

La seule ville de Moscou compte 152 casinos offrant tous les jeux possibles. C'est le double de Las Vegas. Pratiquement tous les casinos sont contrôlés par les seigneurs du crime.

s régions in

Interpol estime que, dans certaine ' ' étropoli-taines - notamment à Moscou, Saint-Pétersbourg, Vladivostok -, près de 80 % des restaurants, commerces, maisons de commerce, entreprises industrielles, banques, etc., sont soumis au racket. Cette activité a, en Russie, un nom poétique: kricha (´ toit ª). Le maître chanteur vend sa protection, un ´ toit ª, à

sa victime. Selon les mêmes estimations, près de 70 % de toutes les banques russes appartiennent directement aux cartels du crime organisé.

113

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Mais les secteurs o˘ les seigneurs du crime font les profits les plus astronomiques, les plus rapides et les plus s˚rs sont ceux de l'exportation illégale et du commerce mondial du pétrole, de l'or, du fer, des minerais stratégiques, du gaz naturel. La complicité active, volontaire ou obtenue sous la menace, des dirigeants des grands combinats d'…tat, partiellement privatisés, et des entreprises du complexe militaro-industriel est la condition pour ces exportations illégales.

Selon Interpol, près de 80 % des exportations de pierres et de métaux précieux échappent au contrôle du Roskomdrag-met, abréviation russe pour Commission du contrôle des pierres et métaux précieux de Russie.

Le texte d'un jeune homme inconnu du nom de Roman Tkatch, qui a parcouru pendant cinq mois de vastes territoires de la Fédération à bicyclette, permet de mieux comprendre la situation institutionnelle particulière du pays.

Tkatch voit l'actuelle Fédération comme une mos;iique de

´ principautés ª quasiment indépendantes les unes des autres.

Certaines de ces principautés vivent intensément la transformation de la société totalitaire en société du capitalisme sauvage. Ces ´ principautés ª entretiennent des relations étroites avec le monde occidental, vivent une modernisation accélérée de leurs équipements technologiques et de leur infrastructure.

Elles connaissent un pouvoir politique relativement stable et une mobilité verticale rapide de certains de leurs habitants, allant de pair avec une prolétarisation croissante de larges couches de la population.

D'autres ´ principautés ª, par contre, vivent dans l'immobi-lité; rien ne semble avoir changé depuis l'effondrement du pouvoir soviétique: mêmes cadres dirigeants, même morale publique, même inefficacité des entreprises industrielles, même déréliction du secteur des services, de la banque; même délabrement des infrastructures; même grisaille uniforme de 114

LE CRIME ORGANIS… PRIVATISE L'…TAT

la vie publique et souvent familiale; mêm e sécurité économique relative de la majorité des habitants 6.

Les seigneurs du crime et leurs complices prospèrent évidemment dans celles d'entre les ´ principautés ª qui sont engagées dans la modernisation accélérée, connaissant une insertion rapide dans le marché mondial.

qui détient le pouvoir institutionnel en Russie?

Ernst M¸hlemann, mon collègue à la commission des affaires étrangères du Parlement suisse, a été le rapporteur général du Conseil de l'Europe pour l'admission de la Fédération de Russie. C'est un des meilleurs connaisseurs des arcanes du Kremlin.

A ma question sur la nature du pouvoir russe, il répond: ´ La Russie est une démocratie. Non pas parce que les règles de l'…tat de droit y seraient respectées. Elles ne le sont pas. La Russie est une démocratie naissante du simple fait qu'après des siècles d'autocraties variées, mais toujours écrasantes, elle connaît aujourd'hui une organisation pluricentrique du pouvoir 7. ª

Voici les principaux centres de ce pouvoir impérial partagé, cités dans l'ordre décroissant: le président de la Fédération avec son administration présidentielle au Kremlin; le gouvernement fédéral avec son administration à la Maison-Blanche; la Douma et le Conseil de la Fédération qui sont les deux chambres législatives; les forces armées, comportant ensemble un peu plus de 1,3 million d'hommes et femmes; le ministère de l'intérieur de la Fédération avec ses troupes spéciales; les quatre services secrets, nés de l'ancien KGB; les 89 gouverneurs des regions, élus par le peuple, et leurs administrations respectives.

6. Roman Tkatch, in Russkaia Mysl (La Pensée russe), Paris, 9 novembre 1995; je remercie N. Z. pour la traduction de ce texte comme pour celle de tous les autres documents en langue russe utilisés dans ce livre.

7. Emst M¸hlemann, conversation avec l'auteur.

115

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Les rumeurs sur la complicité de certains dirigeants de la Fédération avec tel ou tel seigneur du crime organisé sont innombrables. Les Moscovites ont de l'humour: ils appellent l'entourage immédiat d'Eltsine ´ le Raspoutine collectif ª.

Une anecdote: une nuit d'automne 1995, le téléphone sonne au domicile d'Ernst M¸hlemann à Ermattingen, sur le lac de Constance. A l'autre bout du fil, une voix paniquée: celle d'un puissant homme d'affaires suisse, installé à

Moscou. L'homme dirige une chaîne (suisse) de magasins de grande surface implantée dans plusieurs villes russes. Dans son bureau moscovite, il vient de recevoir la visite de trois hommes élégamment vêtus. Les visiteurs du soir exigent qu'il cède dans un délai de trois jours 51 % des actions de sa société. En partant, ces messieurs ont laissé sur la table les photos des enfants de trois collaborateurs suisses.

Emst M¸hlemann n'est pas seulement un des députés les plus influents de la Confédération, il est aussi général de réserve de l'année suisse et ancien directeur de l'Union de banques suisses. Il sait que la situation de son compatriote est sérieuse.

Il alerte le gouvernement de Beme.

Celui-ci entre en contact avec Moscou. La Suisse est un investisseur puissant en Russie. Les ministres russes promet-tent leur aide.

Pour plus de s˚reté, M¸hlemann fait également contacter Alexandre Korjakov, ancien officier du KGB, ami de longue date et garde du corps d'Eltsine. En ao˚t 1995, il commande la garde présidentielle, une armée particulière hautement efficace et parfaitement équipée de 20 000 hommes.

L'intervention suisse à Moscou est couronnée de succès. La chaîne de magasins suisses prospère. Il n'y a plus eu ni visite nocturne, ni chantage, ni attentat. Rien.

Post-scriptum sur Alexandre Koriakov: le général sera chassé du Kremlin, entre les deux tours de l'élection présiden-116

LE CRIME ORGANIS… PRIVATISE L'…TAT

tielle en juin 1996, par les jeunes réformateurs mis en place par Eltsine. Cependant, son pouvoir occulte restera considérable : le dimanche 9 février 1997, à l'occasion d'une élection partielle à la Douma, il sera élu au siège laissé vacant par Alexandre Lebed à Toula, important centre militaro-industriel situé à 200 kilomètres au sud de Moscou. Il publiera un livre terrible sur la prétendue corruption et les compromissions avec le crime qu'il impute au mîcitre du Kremlin.

Je suis conscient que, vu sous l'angle de l'analyse du pouvoir politique en Russie, ce chapitre est totalement insuffisant.

Mais, outre que mon propos ici n'est pas de fournir une sociologie politique de l'…tat russe, les sources disponibles pour comprendre le fonctionnement des pouvoirs en Russie sont aujourd'hui encore lacunaires.

Heike Haumann parle de ´ kaum mehr ¸berschaubaren Konfliktlinien ª (´ des lignes de conflit presque incompréhen-sibles ª). Une certitude, selon lui: l'idéologie nationaliste sert à ´ légitimer le règne de la phalange des profiteurs et des criminels ª 8.

Il reste en particulier une immense zone d'ombre o˘ se meu-vent approximativement 1,5 million d'agents, de cadres et de dirigeants de l'ancien KGB (éclaté en quatre services différents) et ceux du GRU (le service d'espionnage de l'ancienne Armée rouge). Durant toute l'existence de l'…tat bolchevique, le KGB (et les organes qui, sous des appellations diverses, l'ont précédé) a été l'épée et le bouclier du Parti communiste.

Le GRU, lui, devait protéger l'Etat et les forces armées. KGB

et GRU étaient des organisations ćriminelles ª en ce sens qu'ils étaient hors et au-dessus de toute loi et qu'ils utilisaient des méthodes qui ne tenaient aucun compte ni des normes 8. Heike Haumann, Geschichte Russlands, Munich, Verlag Piper, 1996, p. 643-644.

117

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

sociales existantes, ni des injonctions de la magistrature, ni du moindre droit de l'homme.

Le GRU continue d'exister, le KGB (sous quatre appellations différentes) également. Ni la mentalité de leurs dirigeants et exécutants, ni leurs méthodes n'ont probablement changé. Ils entourent, inspirent, sous-tendent l'action des chefs du Kremlin. quelle est leur influence quotidienne sur la marche de la Douma, du gouvernement, de la présidence de la Fédération?

quels sont les liens que KGB et GRU entretiennent avec les Vor v zakone et avec leur MzCitre, ainsi qu'avec les autres cartels du crime organisé? Liens conflictuels, coexistence pacifique, domination, complicité ou subordination ? Les sources en notre possession ne permettent pas de trancher 9.

9. D'autres auteurs formulent des thèses plus dogmatiques. Par exemple,

Renata Lesnik et Hélène Blanc tiennent les réseaux de l'ancien KGB pour les vrais mECitres de la politique de la Fédération et de la criminalité

organi-

sée. Cf. L'Empire de toutes les mafias, op. cit., p. 17 sq.

VI

La guerre civile mafieuse

Les seigneurs du crime russes sont des experts en survie.

A leur endroit, un enquêteur allemand utilise les termes quasiment intraduisibles gest‚hlt und lebensf‚hig (´ trempés dans l'acier et aptes à survivre dans n'importe quelles conditions ª).

La raison ?

Ayant grandi et prospéré sous le régime totalitaire, luttant contre une des polices secrètes les plus féroces du monde (le KGB), les criminels russes ont construit leurs organisations dans un cloisonnement rigoureux, une clandestinité à toute épreuve. Avant l'ère brejnévienne et la généralisation de la corruption, avant la lente dégénérescence de l'appareil de répression soviétique, l'appartenance à une organisation criminelle était immanquablement sanctionnée par la mort 1.

Depuis un décret de 1937, les organes du pouvoir - le NKVD

à l'époque - étaient chargés de lutter non seulement contre les ennemis de l'…tat, les espions et les saboteurs, mais également contre les criminels de droit commun, les án ts ª.

En 1993, les archives de la Loubianka s'ouvrent aux chercheurs occidentaux. Or, quelle n'est pas leur surprise de ne trouver que peu ou pas de documents concernant des procès intentés à des bandes criminelles!

1. Exception faite du Goulag, o˘ les kapos se recrutaient souvent parmi

les criminels.

119

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Un cartel du crime organisé infiltré, puis démantelé par le KGB, était presque toujours liquidé au moyen d'exécutions sommaires. Toute procédure judiciaire était jugée superflue.

Le code du secret à l'intérieur des bandes était - et reste, par conséquent - particulièrement rigoureux: tout manquement, même le plus anodin, à la discipline de la bande était sanctionné par la torture et une mort particulièrement cruelle.

Les prédateurs russes ont développé, au cours des décennies, des formations sociales sui generis, radicalement différentes des autres formations criminelles existant en Europe ou aux

…tats-UniS 2.

Entre ces bandes une guerre fratricide sans merci se poursuit en permanence.

quelques exemples récents:

1. Viktor Kogan régnait sur un district particulièrement étendu du Grand Moscou: le district Orekhovo-Borissovo.

Kogan était un joueur passionné. C'était un associé du Maître.

13 avril 1993 : une aube grise et pluvieuse se lève sur Moscou. Kogan est assis à une table de black jack de son casino préféré, entouré de ses gardes du corps. Un commando appartenant à une bande sumommée ´ les Jeunes Loups ª fait irruption dans la salle et mitraille Kogan.

Trois mois plus tard, le 22 juillet, un des assassins de Kogan est reconnu par un garde du corps ayant survécu à la tuerie. Le garde du corps le tue en pleine rue.

quatre semaines passent: Oleg Kalistratov et 0'.eg Tchistin, deux adjoints de feu Kogan, dînent tranquillement dans un restaurant du quartier. Des Jeunes Loups jaillissent de trois voitures de sport, abattent les gardes postés à la porte et se 2. Cf. notamment l'étude du Bundeskriminalamt de Wiesbaden, Osteurop‚ische organisierte Kriminalit‚t, Stand Oktober 1995, avec une introduction générale sur l'origine sociale des bandes.

120

LA GUERRE CIVILE MAFIEUSE

ruent dans le restaurant. Tchistin et Kalistratov sont exécutés à

bout portant.

Le lendemain, la milice, alertée par des voisins, trouve un des assassins de Kalistratov et Tchistin baignant dans son sang, dans la salle de bains de son appartement.

Le 10 septembre, léléna Kogan, veuve du seigneur d'Ore-

khovo-Borissovo, se promène par un doux après-midi d'automne sur le boulevard Orekhov. Une bombe explose sur son passage, léléna Kogan survit, mutilée à vie.

2. Certains seigneurs du crime jouissent parmi leurs concitoyens d'un prestige, voire d'une affection étonnants. Prenons le cas d'Otar Kvantrichvili, Géorgien régnant à Moscou.

L'homme portait beau: grand, les yeux clairs, le cr‚ne dégarni, le front haut, un profil romain, une dignité naturelle. Le Mîcitre était son ami.

Bienfaiteur reconnu des vieillards et des orphelins, le Géorgien dépensait des sommes importantes. Il apparaissait régulièrement à la télévision. Il finançait des équipes de jeunes hockeyeurs et footballeurs. Il entretenait une garde personnelle armée de cent cinquante hommes.

Toutes les semaines, il prenait son bain au sauna du quai Kranopresnensk;ifa.

C'est là qu'il fut exécuté le 5 avril 1994 par des tueurs anonymes.

e, accompagn

Il fut enterr' é d'une foule émue, au cimetière Vaganov, dans le caveau familial o˘ reposait déjà son frère, assassiné quelque temps auparavant.

Le maire de Moscou, louri Loujkov, qui, lui aussi, se disait son ami, suivit courageusement le convoi funèbre.

3. Voici un dernier exemple de la guerre fratricide.

Un bel après-midi de juillet 1991 sur la Fasanen-Platz, à Berlin. Les promeneurs sont nombreux. Tout à coup, une fusillade éclate dans le petit jardin du restaurant Gianni tout proche.

121

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

La reconstitution ordonnée par la police berlinoise révèle le scénario suivant : quatre hommes d'‚ges différents, trois en blouson de cuir, le quatrième vêtu avec soin, sont attablés dans le jardin, à l'ombre d'un parasol. L'homme élégant est Ten-guiz Vakhtangovitch Marianachvili, seigneur d'un puissant cartel géorgien.

Un jeune homme de vingt-deux ans, Y. J., pousse calmement le portail, se dirige vers le parasol, sort une mitraillette et fait feu. Marianachvili et deux de ses gardes du corps ont le temps de saisir leurs armes dans les vestons suspendus à leurs chaises. Ils ripostent. Dans la fusillade, deux gardes du corps sont tués, Y. J. est grièvement blessé.

Natif de Minsk, le jeune Y. J. est un tueur professionnel. A Berlin, il exécutait un contrat de 20 000 marks allemands pour le compte de Sa7idamin Moussotov. Celui-ci est le dirigeant suprême d'un cartel tchétchène opérant à Berlin. Jeune aux grands yeux noirs, à la chevelure de jais, à la stature athlé-tique, c'est un c;iid respecté.

Y. J. sera plus tard condamné par la justice allemande à sept ans de prison pour homicide et tentative d'homicide. quant aux survivants géorgiens, ils ont disparu avant l'arrivée de la police.

La cause du litige : un prospère chirurgien-dentiste d'origine russe installé à Berlin avait reçu quelque temps auparavant la visite de deux émissaires tchétchènes. Scénario classique: les Tchétchènes óffraient ª leur protection au dentiste et lui expliquaient ce qui les attendrait, lui et sa famille, si ´ par impossible ª, il refusait ce service. Par un malheureux hasard le dentiste versait déjà des ´ paiements de protection ª élevés au seigneur géorgien. Homme d'un remarquable sang-froid, le dentiste ne se démonta pas et avertit ses protecteurs géorgiens.

Marianachvili lui donna alors un conseil étonnant: il lui demanda d'avertir la police.

Celle-ci réagit comme la loi l'y oblige. Elle fit surveiller le cabinet du dentiste et arrêta les deux mECitres chanteurs tchétchènes dès leur visite suivante.

122

LA GUERRE CIVILE MAFIEUSE

Colère de Sa:idamin : il donne l'ordre d'exécuter le seigneur géorgien. D'o˘ la fusillade de la Fasanen-Platz.

Arrêté sur place, l'exécuteur (maladroit) Y. J. est conduit à

l'hôpital par les policiers, o˘ il est discrètement surveillé nuit et jour. Un soir, un visiteur inconnu se présente à la réception de l'hôpital; il demande à voir Y. J. Les policiers surgissent, le maîtrisent en une fraction de seconde. Le visiteur n'a pas le temps de sortir son pistolet mitrailleur, camouflé dans la veste qu'il porte sous le bras.

L'hypothèse de la police berlinoise : le visiteur nocturne est un tueur, travaillant pour le compte de Marianachvili.

quelques jours plus tard, un cadavre flotte sur les eaux glauques du canal central d'Amsterdam. Habillé d'un costume provenant d'un grand tailleur, le mort porte sur lui de l'argent, une montre Rolex en or, une arme de poing, mais pas de papiers.

Via Interpol, les autorités hollandaises entrent en contact avec différentes polices européennes: les enquêteurs berlinois identifient le cadavre. C'est celui du prédateur géorgien.

quant au beau Sa7fdamin, il s'est exilé aux …tats-Unis, d'o˘

il dirige par fax codé et émissaires transatlantiques son ´ territoire ª en Allemagne.

Toutefois, le cartel géorgien n'accepte pas l'exécution de son chef. Ses agents traquent Sz(idamin dans différentes villes américaines. Malgré son extrême mobilité, malgré ses gardes du corps, malgré les faux papiers, les constants changements d'identité et toutes les autres précautions prises, le seigneur tchétchène finit sous les balles des tueurs géorgiens.

Pourquoi cette hécatombe? Un fonctionnaire du BKA allemand, requérant l'anonymat, répond: ´Les bandes russes n'hésitent pas à exterminer des familles entières. ª Pourquoi cette efficacité dans l'élimination des adversaires ? Le même fonctionnaire l'explique ainsi: ´Les mafieux italiens jouent aux boules, les truands russes aux échecs. ª

123

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

En 1997, la direction de la milice du Grand Moscou publie des chiffres étonnants : tandis que la pénétration du crime organisé dans les secteurs industriel, bancaire et des services augmente, le nombre des crimes de sang et autres délits typi-quement mafieux diminue. Entre 1995 et 1997, les crimes impliquant l'usage de la violence baissent de près de 30 %.

Durant les sept premiers mois de 1996, 952 personnes ont été

assassinées dans le Grand Moscou; elles sont śeulementª

851 pendant la même période de l'année 1997. Un mouvement analogue se révèle à l'examen d'autres chapitres de cette statistique : entre 1995 et 1997, les enlèvements, séquestrations, viols, attaques à main armée et mutilations volontaires ont décru de 33 % en moyenne.

La guerre civile mafieuse se calme. Pourquoi ? Est-ce l'efficacité grandissante de la milice, des lois répressives nouvelles, une brusque prise de conscience du gouvernement, suivie de mesures antimafieuses énergiques, qui freinent le bras des assassins ? Pas du tout. C'est la direction de la milice elle-même qui apporte la réponse: durant les deux dernières années, les principaux marchés et territoires du Grand Moscou ont été distribués, les frontières fixées et les compétences respectives des différents boyards reconnues. Un ordre mafieux, une pax mafiosa, a remplacé graduellement l'état de guerre incontrôlée des débuts du passage au capitalisme 3.

3. Sur les statistiques et les explications de la milice, cf.

Newsweek, New

York, 1 el septembre 1997.

Vil

Le trafic d'êtres humains

Les seigneurs du crime russes se livrent à une activité qu'au-cune camorra, aucun clan Sicilien, aucune N'Dranghetta calabraise, aucune pègre marseillaise ou berlinoise n'a pratiquée avant eux ou en tout cas de la même façon: il s'agit de la traite d'êtres humains, sur une grande échelle.

Regardez autour de vous! Dans les rues de Paris, de Genève, de Munich ou de Milan, vous avez certainement déjà croisé ces êtres incertains, p‚les, souvent mal vêtus, avançant d'un pas hésitant, quêtant d'une voix timide et avec un accent impossible un renseignement, une aumône.

Ce sont les nouveaux esclaves, clandestins parmi les clandestins, victimes du trafic d'êtres humains qu'organisent les prédateurs russes.

Les documents et informations orales qui permettent de cerner l'étendue de cette nouvelle traite d'esclaves proviennent de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Travaillant à l'ombre du quartier général européen des Nations unies, à Genève, elle ne dispose d'aucun pouvoir policier ou judiciaire. C'est une organisation non gouverne-mentale. Elle pratique ce que les Américains appellent le monitoring des flux migratoires. Ses enquêteurs suivent les mouvements de population, tentent de connaître l'identité et les motivations des migrants et s'efforcent d'identifier les réseaux de passeurs.

Dans les sociétés de l'ex-URSS et de l'Europe de l'Est rava-125

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST î

gées par cinquante à soixante-quinze ans de gabegie totali- i taire, des centaines et des centaines de milliers de personnes, surtout de gens jeunes, n'ont qu'une obsession: partir, trouver à l'Ouest une existence digne et des revenus. Des dizaines de milliers de Kosovars, d'Albanais, mais aussi de Kurdes, entassés sur la côte albanaise, rêvent de traverser l'Adriatique. Des millions de Russes, de Caucasiens..., rêvent d'émigration.

Des dizaines de milliers de Roumains, de Polonais tentent chaque année de franchir l'Oder pour pénétrer en Allemagne. i Les filières sont souvent d'une extrême complexité: pour atteindre l'Allemagne, pays particulièrement prisé par les cartels (et les migrants) gr‚ce à son haut niveau de vie, des Kosovars, des Albanais se regroupent au Monténégro, sont ensuite transportés en Lombardie et de là acheminés par voie terrestre en France. Certains s'y installent. Le plus grand nombre cepen-dant repart vers l'Alsace et pénètre en Rhénanie.

Autre filière: des Chinois, mais aussi des Kurdes de Turquie, d'Irak et d'Iran sont concentrés à Moscou, dans les camps d'hébergement contrôlés par les cartels. De là ils sont transférés par bateau en Estonie, Lituanie et Lettonie. Par voie terrestre - camions des cartels ou trains - ils continuent leur route vers l'Europe occidentale.

Combien sont-ils? L'OIM ne connaît pas le chiffre exact.

Seule certitude: durant les huit premiers mois de 1997, 690 000 personnes venant de l'Est (Moyen-Orient compris) ont déposé une demande d'asile dans un pays d'Europe occidentale. Une estimation de l'OIM: entre 1989 et 1996, près de 1 million de Chinois, réfugiés de la misère, ont pénétré en Europe occidentale et aux …tats-Unis.

Certains cartels russes travaillent en étroite collaboration avec d'autres organisations criminelles, notamment italiennes.

Une récente affaire révélée par la procura (le parquet) de B olzano, en Tyrol du Sud, met en lumière cette collaboration: à

126 1

LE TRAFIC D'ETRES HUMAINS

l'automne 1995, le procureur de Bolzano a lancé 52 mandats d'arrêt internationaux contre les responsables d'une organisation internationale de trafiquants d'êtres humains. Selon le parquet, cette organisation aurait, en l'espace de deux ans, fait passer 20000 personnes d'Italie en Allemagne. Profit net estimé: 5 millions de dollars pour le seul passage de la frontière tyrolienne, entre l'Italie et l'Autriche 1.

En ao˚t 1997, le préfet de Reggio di Calabria, Enzo Milirello, publiait un rapport d'enquête intéressant: des centaines de femmes, d'hommes et d'enfants venant de la rive orientale de l'Adriatique débarquent clandestinement chaque mois en Calabre. Il s'agit d'un joint-venture entre des cartels du crime organisé russe et de la N'Dranghetta calabraise. Afin d'éviter les garde-côtes italiens, les bateaux empruntent une route compliquée et longue: des côtes d'Albanie, ils descendent vers le sud, traversent la mer Ionienne et accostent dans les envi-

rons de Catanzaro. Les clandestins sont avant tout des Kurdes, des Irakiens, des Sri Lankais et des …gyptiens. Le prix de la traversée est en moyenne de 6 000 francs suisses par personne, une somme énorme qui est concédée à crédit et sera remboursée ensuite par le travail esclave dans les entreprises ou sur les plantations de Calabre, de Campanie ou de Lombardie 2.

La situation du travailleur ou de la travailleuse au noir, installés en Occident, ressemble à celle du boiafrio (ćelui qui mange froid ª) sur un latifundium brésilien de l'intérieur du Pernambouc ou du Piaui. Boiafrio est le nom donné aux journaliers agricoles. Sélectionnés tous les matins sur la place du village par le feitor (contremocitre) du grand propriétaire, ils portent une gamelle, avec des haricots noirs préparés par leurs femmes. Ils mangent froid. Ils comptent parmi les êtres les plus exploités, les plus humiliés de la Terre.

1. Information d'agence, in Der Tagesanzeiger, Zurich, 3 novembre 1995.

2. Dépêche de l'Agence France-Presse, in Le Matin, Lausanne, 27 ao˚t 1997.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

La dette, exprimée en termes monétaires, contractée auprès du cartel est généralement si élevée que le travailleur clandestin - serveur de restaurant à Berlin, manoeuvre installé à Paris, coursier travaillant au noir dans une entreprise suisse, etc. -

est rarement en mesure de s'en libérer.

Comme le boia frio de la plantation de canne à sucre ou de cacao du nord-est du Brésil, il reste esclave de son patron (le cartel pour les migrants de l'Est, le latifundiaire pour le péon caboclo) pendant des années, des décennies, parfois pour la vie.

Entre le caboclo, prisonnier de la cruauté de son latifundiaire, et le migrant, tombé entre les mains du cartel, il existe toutefois une différence: le latifundiaire brésilien ´ paie ª son caboclo avec des bons, des bouts de papier signés par lui, que celui-ci peut échanger dans la boutique de la plantation pour acheter le fej‚o (haricots noirs), le riz, l'huile, le sel nécessaires à la survie de sa famille. Le migrant clandestin, transporté, puis installé par les seigneurs du crime organisé, en revanche, subit un système de domination et de contrôle infiniment plus perfectionné.

La plupart des cartels russes disposent d'une infrastructure électronique moderne et complète. L'identité du migrant, de sa famille, son revenu, ses emplois successifs, etc., y sont notés avec précision 3.

Une fois qu'il est arrivé en Europe occidentale, trois destins possibles attendent l'esclave du cartel.

Soit il travaille au noir dans l'économie légale: dans l'industrie et des restaurants, sur des chantiers, dans des entreprises de commerce ou de services appartenant à des agents économiques ordinaires. Il subit l'incertitude permanente, l'angoisse du renvoi, la précarité du logement, l'impossibilité

d'une mobilité sociale quelconque.

3. Sur la logistique des cartels criminels, cf. Ulrich Sieber et Marion

Boegel, Logistik der organisierten Kriminalit‚t, étude pilote commandée par le Bundeskriminalamt et éditée dans la série du BKA, Wiesbaden, 1993, vol. 28.

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LE TRAFIC D'ETRES HUMAINS

Soit le miracle se produit et l'esclave reçoit des mains des autorités du pays d'accueil un statut: droit d'asile, permis humanitaire, permis d'accueil temporaire, etc.

Troisième destin: l'immigré ou l'immigrée sont employés directement dans une des innombrables entreprises implantées en Europe occidentale - complexes immobiliers, casinos, restaurants, sociétés industrielles, banques, commerces, bordels, etc. - appartenant à un cartel.

Mais dans les trois cas de figure la visite du caissier local ou régional de l'organisation criminelle est inévitable: chaque fin de mois, celui-ci vient encaisser son d˚.

Pour la seule année 1997, l'OIM estime à plus de 7 milliards de dollars les revenus bruts tirés par les seigneurs du crime organisé de la traite des êtres humains.

La situation semble particulièrement dramatique pour les femmes. Nombre de cartels entretiennent à Kiev, Saint-Pétersbourg, Alma-Ata, Tachkent et ailleurs des ágences de mannequins ª ou des ágences de recrutement de jeunes danseuses ª. Ne supportant plus la misère économique de leurs familles, des jeunes femmes répondent massivement aux annonces qui paraissent quotidiennement dans la presse locale.

Une première sélection a lieu dans les agences. Les jeunes femmes reçoivent des contrats d'engagement en bonne et due fon-ne, ainsi qu'un premier paiement et un billet pour l'Occident.

Débarquant à Berlin, Zurich, Paris ou Londres, elles découvrent rapidement le piège. Au lieu des directeurs de thé‚tre, night-club ou dancing indiqués dans le contrat, ce sont des patrons de bordels ou des réseaux de proxénètes qui les accueillent.

L'OIM estime à 500 000 le nombre de jeunes filles et femmes sexuellement exploitées en 1997 dans les bordels, salons de massage et réseaux de prostitution de rue par les cartels du crime organisé. Interpol, quant à lui, cite le chiffre d'au moins 1 million de victimes.

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LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Je signale pour mémoire un autre drame caché du trafic des êtres humains: celui quotidiennement vécu par de nombreux enfants de prostituées esclaves.

La route E 55 qui relie Prague à Dresde est appelée couramment ´ route de la honte ª. Des milliers de femmes ukrainiennes, polonaises, tchèques, slovaques, tziganes - certaines ont à peine treize ans - offrent leurs charmes dans les innombrables bars, baraques, derrière les buissons, au fond des fossés qui longent cette artère o˘ circulent journellement des centaines de camions reliant la puissante Allemagne à la Tchéquie et l'Europe centrale. Pratiquement toutes ces femmes sont étroitement contrôlées par différents cartels du crime organisé.

La concurrence est dévastatrice; les exigences des clients sont brutales, impitoyables. Les femmes doivent tout faire et notamment accepter des rapports sans protection.

Venant des campagnes les plus reculées, beaucoup de ces femmes n'ont pas la moindre notion du contrôle des naissances.

Les naissances non désirées sont nombreuses. L'…tat tchèque a installé à Teplice un centre d'accueil o˘ les prostituées accou-chent, déposent, puis abandonnent leurs enfants. Le magazine Der Spiegel raconte le destin de plusieurs de ces bébés.

Exemple: celui de la petite Nicola, sans père ni mère connus, née en 1995. Venue au monde prématurément, sa mère étant atteinte de syphilis, la petite est handicapée à vie, hurlant la nuit, pleurant le jour. Le médecin traitant constate : Śes souffrances psychiques et physiques nécessiteront une assistance à vie 4. ª

L'évolution récente de la traite des femmes montre cinq tendances:

1. Le nombre des victimes a augmenté rapidement dès le début des années 90. L'afflux des femmes d'Europe de l'Est 4. Der Spiegel, n' 30, 1996.

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LE TRAFIC D'ETRES HUMAINS

n'a en rien diminué la traite dont sont victimes les femmes d'Afrique noire, d'Asie, du Maghreb et des Cara:ibes.

2. L'‚ge moyen des victimes est de plus en plus bas. Le nombre des prostituées mineures augmente de façon inquiétante. Certains cartels sont spécialisés dans l'approvisionnement des réseaux européens de pédophilie.

3. Au fur et à mesure que s'organise la répression de la traite, la prostitution s'enfonce dans la clandestinité. Corrélati-vement, le contrôle exercé par les cartels sur leurs victimes devient de plus en plus violent et cruel.

4. Comparées à celles des réseaux traditionnels de proxéné-tisme, tels qu'ils sont connus en France, en Italie, en Angleterre, et ailleurs, les méthodes d'organisation pratiquées par les cartels de l'Est sont infiniment plus efficaces. La pénétration policière de ces nouveaux circuits d'exportation devient difficile. Appuyés sur une logistique extraordinairement performante, un contrôle permanent et violent des victimes et de leurs familles restées au pays, ces circuits opposent à la pénétration policière un cloisonnement sans faille.

5. Ce nouveau trafic génère des profits considérables : à Berlin une prostituée de rue gagne en moyenne joumalière (chiffre de 1997) 350 dollars. Sur cette somme elle n'est autorisée à

garder que 14 dollars pour assurer sa survie et envoyer les mandats destinés à sa famille. Fréquemment, les cartels font entre eux commerce de femmes, vendant ou achetant selon le prix toujours changeant du marché des ´ danseuses ª particulièrement rentables. Le principal marché d'esclaves est aujourd'hui Berlin.

que fait l'Europe ?

Aujourd'hui, l'espoir est incamé par une belle femme rousse, déterminée et intelligente. J'ai connu Anita Gradin au Conseil exécutif de l'Internationale socialiste. Longtemps ministre du gouvernement suédois, amie et camarade de lutte d'Olof Palme, 131

1

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

de Pierre Schori et de Brigitte Dahl, Anita Gradin est actuellement commissaire européenne à la justice.

En juin 1996, de concert avec Caspar Einem, ministre autrichien de l'intérieur, Anita Gradin convoque à Vienne une conférence des quinze Etats membres de l'Union européenne et des …tats ayant déposé une demande d'adhésion à l'UE.

Cent cinquante spécialistes de la répression de la traite des femmes assistent les délégués gouvernementaux.

Anita Gradin fait adopter des mesures novatrices. D'abord, une nouvelle définition du délit. Avant 1996, les polices européennes ne pouvaient intervenir que s'il y avait ´ prostitution et contrainte ª. Désormais, la définition est nettement plus large. Elle comprend quatre éléments: le délit de traite est réalisé s'il y a franchissement par la victime d'une frontière internationale, intervention d'un intermédiaire, paiement des services et séjour illégal dans le pays de résidence.

A Vienne, il s'agissait de maîtriser un problème apparemment insoluble: comment assurer la protection d'une victime qui refuse de collaborer avec la police ?

Jusqu'ici, la poursuite judiciaire de l'exploitation sexuelle des femmes butait sur le mutisme des victimes. Pour plusieurs raisons : celles qui tentent d'obtenir la protection de la police sont sévèrement punies, fréquemment torturées, parfois mutilées. Souvent, les cartels du crime organisé appliquent la même punition à des membres de la famille restés au pays.

Les jeunes femmes, dans bien des cas encore adolescentes, ne parlent pas la langue du pays de séjour, sont isolées de leurs collègues et nourrissent à l'égard de toute autorité d'…tat, quelle qu'elle soit, une méfiance instinctive. Instruites par leur expérience - russe, polonaise, ouzbèque, bulgare, ukrainienne, kazakhe, etc. -, elles craignent la collusion entre leurs ´ protecteurs ª et les policiers. Elles ont tort. Elles éprouvent néanmoins beaucoup de peine à admettre l'existence d'une police qui soit indépendante de la mafia.

La théorie et la pratique judiciaires et administratives mises 132

LE TRAFIC D'ETRES HUMAINS

en oeuvre par la Belgique ont servi de modèle à la conférence de Vienne. La circulaire ministérielle belge de 1994 offre à celle qui porte plainte (une plainte justifiant l'ouverture d'une procédure pénale) et se déclare prête à participer comme témoin au procès ultérieur une autorisation de séjour d'une durée illimitée.

Dans la pratique belge, dès son premier contact volontaire avec la police (ou son arrestation), la victime reçoit un permis humanitaire de quarante-cinq jours. Elle est prise en charge par un service social particulier. Si, au cours de cette période, elle décide de porter plainte, son autorisation de séjour provisoire est prolongée de trois mois. Si, ensuite, elle décide de collaborer avec la justice, l'autorisation devient permanente.

Pratiquement toutes les femmes victimes de la traite sont sans papiers. Prostituées, elles n'ont jamais de permis de séjour; recrutées comme ´ danseuses ª dans un cabaret ou

´ masseuses ª dans un salon, elles ont un permis de durée limitée; mais dans ce cas, c'est le cartel qui leur confisque les documents (y compris le passeport) dès leur arrivée dans le pays de séjour.

Pour la lutte contre l'exploitation sexuelle des femmes, la généralisation à toute l'Europe de la pratique pionnière de la Belgique constitue un espoir réaliste.

La lecture des rapports de l'OIM donne l'impression que les cartels criminels organisent le transport de leur main-d'oeuvre esclave vers l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord selon les méthodes les plus rationnelles, les plus avancées.

Cette impression est partiellement erronée. Dans la réalité

de tous les jours, souvent, des intermédiaires archaÔques, chaotiques, violents sont à l'oeuvre. Des réseaux de passeurs travaillent en sous-traitance. S'ils encaissent régulièrement des sommes confortables, ils échouent néanmoins fréquemment dans leur t‚che d'acheminer vers les marchés lucratifs les travailleurs clandestins.

133

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Des tragédies effroyables ont lieu aux frontières maritimes ou terrestres des pays riches - dans l'indifférence de la presse, qui à ces íncidents ª ne consacre généralement qu'un entrefi-let dans la rubrique Ínformations diverses ª.

Voici un exemple concernant une frontière terrestre Porajow est une petite ville polonaise, chef-lieu d'une région frontalière avec l'Allemagne. Chaque année, des passeurs amè-nent des milliers de clandestins - Roumains, Russes, Albanais, Ukrainiens, Polonais, Kurdes, Arabes, etc. - dans cette région.

Chantage, guerre des bandes, corruption des gardes frontières orientaux. Chaque année, des cadavres de clandestins sont retrouvés dans les buissons, les vallons, les sous-bois de la vallée de la Neisse, victimes de gardes corrompus ou de passeurs assassins'.

Voici des exemples de drames en mer:

- Un ferry relie journellement la ville estonienne de Tallinn au port de Stockholm. En février 1994, l'oreille attentive d'un marin permet d'éviter une catastrophe. Le marin, qui faisait sa ronde d'inspection dans la cale du ferry, entend des coups sourds, répétés, provenant d'un conteneur déclaré vide à l'embarquement. Il avertit le commandant qui se décide à découper au chalumeau le conteneur de 12 mètres de long sur 2,5 mètres de large. A l'intérieur, une moiteur étouffante d'o˘ s'élèvent des cris, des pleurs et des gémissements. Les sauveteurs découvrent, entassés, 26 enfants, dont le plus jeune a huit mois, 14 femmes et 26 hommes. Ć'est un miracle! Si les membres d'équipage n'avaient pas entendu des bruits insolites, ce sont au total 66 cadavres (pour la plupart des Kurdes irakiens et des Afghans) qu'on aurait accueillis à Stockholm, car il n'y avait plus d'oxy-gène dans le container 6 ª, constate un policier suédois.

- Cinq passagers clandestins roumains ont été embarqués par des passeurs au Havre, blottis dans le même conteneur, 5. Cf. le reportage d'Isabelle Lesniak, in Libération, 14 juillet 1996.

6. In La Tribune de Genève, Genève, 23 février 1994.

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LE TRAFIC D'ETRES HUMAINS

destination: les …tats-Unis. quatre n'ont pas survécu à la première étape, la traversée de la Manche. Alertés par des appels au secours, les dockers du port britannique de Folkstone, qui transbordaient les conteneurs sur un bateau plus grand, ont découvert 1 survivant et 4 cadavres.

Les …tats occidentaux tiennent les capitaines pour responsables de leur chargement de clandestins. Deux méthodes sont appliquées : le rapatriement aux frais du transporteur des clandestins dépourvus de papiers d'identité; pratiquement tous les clandestins sont dans ce cas, le cartel criminel les dépouillant de leurs papiers avant l'embarquement. L'amende : la Grande-Bretagne fait payer à l'armateur 2 000 livres (environ 5 000 francs français) par clandestin. Le Canada punit d'une amende de 5 000 dollars canadiens par clandestin le capitaine du navire transporteur. La tentation est grande pour des capitaines et des marins découvrant des clandestins à bord de s'en débarrasser avant l'arrivée en les jetant à la mer 7.

L'OIM ne tient évidemment aucune statistique des morts anonymes, de tous ceux - hommes, femmes, parfois enfants -

qui meurent loin des regards. En haute mer, les tragédies inconnues sont certainement nombreuses. Pour survivre aux marins assassins, aux capitaines tueurs, il faut une chance inouÔe.

7. Cf. le film de Nicolas Wadimoff, Clandestins, production Arte-TSR, 1997.

viii

Des orphelins

pilleurs de coffres-forts

Même des enfants en grand nombre sont recrutés, utilisés, contraints au crime par les ´ loups des steppes ª orientales.

D'anciens agents de la Securitate, la police secrète de Ceausescu, transforment en gangsters d'innocents orphelins et procurent ainsi des devises précieuses aux cartels roumains.

C'est la police judiciaire de Bavière (Landeskriminalamt) qui, la première, a mis au jour les stratégies, les méthodes de travail, les systèmes de recyclage des profits des bandes roumaines. Nous le verrons dans la dernière partie de ce livre: la Bavière est un des rares L‚nder allemands o˘ les services secrets (Verfassungsschutz) prêtent main-forte à la police judiciaire dans sa lutte contre la criminalité organisée. Travaillant sur des enquêtes impliquant les délinquants roumains, les agents secrets bavarois sont allés de surprise en surprise.

Remontant des filières compliquées, ils ont abouti à de vieilles connaissances: leurs adversaires du temps de la guerre froide, les agents de la Securitate. La plupart des cartels roumains opérant en Allemagne sont en effet dirigés par d'anciens hauts fonctionnaires de la défunte police secrète de Ceausescu.

Une de ces organisations criminelles parîcit particulièrement efficace : ´ la Garde ª. Répartis en cellules strictement cloisonnées, soumis à une discipline militaire rigoureuse, les soldats de cette bande sont responsables de 4 000 à 5 000 infractions criminelles commises en l'espace de quatre ans (1991-1994).

136

DES ORPHELINS PILLEURS DE COFFRES-FORTS

Chaque cellule reçoit de Bucarest un plan d'action précis : dès qu'elle a rapporté dans la mère patrie le butin exigé - d'un montant situé entre 500 000 et 3 millions de deutschemarks -

ses agents ont droit à trois mois de congé, en Roumanie.

Beaucoup d'entre les jeunes criminels travaillant pour la Garde en Bavière (ou ailleurs en Europe occidentale) sont des adolescents qui ont derrière eux des années d'abandon et de souffrance dans les sordides orphelinats de Ceausescu ou de ses successeurs.

Le sort des enfants abandonnés reste tragique en Roumanie.

En 1996, l'UNICEF dénombre 1 00 000 jeunes placés dans des institutions. Beaucoup d'entre eux sont maltraités quotidiennement. Surtout ceux des orphelins ou enfants abandonnés qui sont happés par le système pénitentiaire ou psychiatrique.

L'Association pour la prévention de la torture publie des études de cas effroyables 1.

Médecins sans frontières estime qu'au moins 10 % des enfants placés en institution finiront leurs jours dans des asiles psychiatriques. Un sur trois restera assisté à vie .

35 % des enfants au-dessous de quinze ans vivent dans la misère absolue. Le taux de mortalité infantile est de 23,9 pour 1 000 en 1997, soit le plus élevé en Europe, après l'Albanie.

Les orphelinats sont le plus souvent dans un état épouvantable : l'UNICEF estime que chaque enfant ne bénéficie dans ces institutions que d'une attention de cinq à six minutes par jour.

Dans les hôpitaux, la situation n'est guère meilleure: dans les services de pédiatrie, la moitié des lits sont occupés par des enfants abandonnés. L'UNICEF constate: ils ne sont pas malades, mais le deviennent rapidement.

1. Association pour la prévention de la torture, Les Mauvais Traitements

et les conditions de détention en Roumanie, Genève, avril 1996.

2. Christophe Chatelot, ´ La détresse des sans-famille roumains ª, Le Monde, 7 février 1996.

137

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

Les survivants - garçons et filles - de ces bagnes sont des recrues idéales pour la Garde.

C'est la centrale de Bucarest qui fabrique les faux papiers d'identité. quant à l'entrîcinement des nouvelles recrues, il se fait en Roumanie: survie, close-combat, techniques d'assassinat silencieux, sabotage. Communications codées, filature et contre-filature, décodage de systèmes de sécurité électroniques font aussi partie de la formation.

La Garde fonctionne en tous points comme un service secret classique: ´ planques ª pour les malfaiteurs; système de communication codé et par radio; sociétés de couverture légale; assistances foumies sur place aux criminels infiltrés par des travailleurs émigrés ou des commerçants résidants, familiers de la langue, des us et coutumes allemands et disposant de comptes en banque légaux.

Les activités de la Garde sur le sol allemand sont variées et toujours lucratives : vol de voitures et transfert à l'Est, chantage à la ´ protection ª d'entreprises, de familles ou de personnes, attaques à main armée, de préférence dans les restaurants autoroutiers, attaques de caisse d'épargne et de banque, généralement dans des villages ou des villes de moyenne importance.

Les policiers du Landeskriminalamt de Munich expriment une frustration particulière: des criminels arrêtés, condamnés, fichés et ayant purgé leur peine, puis expulsés, reviennent fréquemment avec une nouvelle identité tout aussi ´ légale ª que la précédente. Presque tous possèdent une panoplie de vrais-faux passeports. Les policiers bavarois soupçonnent en effet la Garde d'entretenir les meilleurs rapports avec certains hauts fonctionnaires de l'actuel …tat roumain.

La Garde et d'autres bandes roumaines semblent surtout spécialisées dans l'attaque des coffres-forts (de bureaux de poste, caisses d'épargne, administrations municipales, entre-138

DES ORPHELINS PILLEURS DE COFFRES-FORTS

prises commerciales ou industrielles situés dans des villages, des bourgs ou des petites villes). Leur formation, reçue dans les camps d'entraînement tenus par d'anciens spécialistes des services de Ceausescu, se révèle efficace. Une rigoureuse division du travail assure le succès. Une première équipe arrache du mur le coffre blindé. Celui-ci est transporté par une deuxième équipe dans un garage précédemment loué ou en un isieme équip

lieu discret des environs. La tro' " e perce le blindage et la quatrième évacue le butin.

Le cloisonnement hérité de la tradition des services secrets permet presque toujours aux différentes équipes de rallier leur planque secrète. Un exemple: au printemps 1995, l'alarme retentit dans la petite ville de Honnefeld, près de Cobourg. La Garde vient d'attaquer le bureau de poste. La police de Cobourg intervient rapidement. Mais les deux premières équipes ont déjà fait leur travail: plus de coffre-fort dans le bureau de poste. Un hélicoptère sillonne la campagne. Dans un bois, au fond d'un vallon, les policiers trouvent le coffre-fort intact. La troisième et la quatrième équipe - celles préposées respectivement à l'ouverture du coffre et à l'évacuation du butin - ne sont pas intervenues: entendant les sirènes des voitures de police et voyant l'hélicoptère, elles ont, comme les équipes précédentes, évacué le terrain. Aucune arrestation.

lx

La défaite de Josef Oleksy

Un déséquilibre habite ce livre: lorsqu'il évoque la guerre menée contre le crime organisé, il ne donne presque exclusivement la parole qu'à des procureurs ou policiers d'Europe occidentale. Or, l'Europe de l'Est, elle aussi, compte un grand nombre d'hommes et de femmes qui - dans des conditions souvent extrêmes - luttent avec courage contre les seigneurs sanglants. Josef Oleksy de Varsovie en fournit un exemple impressionnant.

Certains cartels polonais du crime organisé sont nés et se sont épanouis avec la bénédiction du régime communiste. Dès la fin de l'état de siège en Pologne, l'économie avait été rapidement libéralisée. Mais elle restait faible, confrontée à des revendications de plus en plus énergiques des consommateurs polonais. Elle avait notamment un besoin urgent de devises.

Les exportations légales n'étant pas suffisantes pour payer l'importation de biens de grande consommation, certains secteurs de l'appareil du Parti et de l'…tat entrèrent en collaboration semi-clandestine avec la mafia.

Les activités des cartels polonais en Europe occidentale, notamment en Autriche et en Allemagne, étaient et restent variées : vol massif et transfert en Pologne de voitures, d'ap-1. Sur la sociogenèse des cartels criminels polonais, cf Jan Grajweski

@uge à la Cour suprême de Varsovie et professeur de droit pénal), Die organisierte Kriminalit‚t in Polen und ihre Verbindungen in Osteuropa, Stuttgart, Landeszentrale f¸r politische Bildung, 1993.

140

LA D…FAITE DE JOSEF OLEKSY

pareils électroniques, d'équipement ménager, de denrées ali-mentaires, mais aussi de monnaies, fruits de hold-up bancaires. Activités multiples, et toujours lucratives 2.

Avec l'avènement de la démocratie et des libertés publiques

- notamment la libre circulation des personnes -, les sources de revenus des bandes polonaises se sont diversifiées: elles gagnent aujourd'hui des sommes considérables gr‚ce à l'exportation et la ´ protection ª de la main-d'oeuvre clandestine.

Les parrains polonais travaillent en symbiose étroite avec les Buyuk-baba turcs. Ils approvisionnent les bordels turcs à

Francfort, Berlin, Amsterdam, Milan, Vienne, etc., en jeunes femmes, en adolescentes, parfois en jeunes garçons.

A Varsovie, Cracovie ou Gdansk, les jeunes femmes, les adolescentes sont recrutées gr‚ce à des annonces mensongères et des contrats fictifs. Les parrains polonais les vendent aux Buyuk-baba sur catalogue. Le vendeur assure l'acheminement de la femme achetée, notamment le franchissement de la frontière lituanienne ou allemande.

Un seul chiffre, provenant de l'OIM: de 1995 à 1996, le nombre des passages illégaux de la frontière entre la Lituanie et la Pologne a doublé.

Les cartels polonais se distinguent par leur violence: vingt et une bombes ont explosé sur le territoire polonais entre janvier et mai 1995.

quelques exemples : le 12 février 1995, la voiture d'un homme d'affaires ayant des entreprises à Moscou saute dans la ville de Lublin: deux morts. Le 3 mars, dans le quartier de Praga, à Varsovie, une papeterie est détruite. Dix jours plus tard, un seigneur du crime organisé, Czeslaw K., rentre chez lui, dans sa villa située dans la banlieue Marki, à Varsovie. Au moment o˘ il ouvre sa porte, une bombe explose. Czeslaw est tué sur le coup; son garde du corps également. Une semaine 2. Cf. notamment l'analyse faite par le journaliste Piotr Dobrowolski,

dont le texte est traduit par la Sonntags-Zeitung, Zurich, 28 mai 1995.

141

LES LOUPS DES STEPPES DE L'EST

passe et Marian C., propriétaire de plusieurs bureaux de change, est exécuté de trois coups de revolver dans son bureau, en plein jour. 12 avril: le financier Wlodimierz N. roule dans sa limousine avec chauffeur. Embuscade: les agresseurs tirent à la Kalachnikov et blessent grièvement le financier. 22 mai : à Varsovie, dans le quartier de Brodmo, deux dirigeants d'un cartel sont exécutés au pistolet-mitrailleur; un troisième est grièvement bleSSé 3.

Un homme tient tête à la mafia polonaise : Josef Oleksy. Dans la deuxième partie des années 90, il occupe à Varsovie le poste de Premier ministre. Il crée, sur le modèle italien, une commission anti-mafia avec de vastes pouvoirs d'enquête. Mais, contrairement à la commission italienne qui dépend du Parlement, la polonaise n'est responsable que devant le Premier ministre.

C'est un homme chauve aux yeux clairs, au courage indomptable. Visiblement, sa lutte déterminée contre la criminalité organisée déplECit à de hauts responsables de l'…tat, de l'armée et de l'appareil de sécurité polonais.

Une affaire en particulier a porté tort à Oleksy, celle du financier Y. M.

Oleksy a commis l'erreur de poursuivre avec détermination cette crapule puissante.

Voici les faits : Art-B est une société polonaise d'import-export, fondée en 1989. Y. M. en est l'administrateur délégué.

Art-B provoque le scandale financier le plus retentissant de la Pologne post-totalitaire. Le ministère public reproche à l'administrateur délégué d'avoir détourné 400 millions de dollars et d'avoir corrompu des dirigeants de la Banque nationale.

Conséquence: le gouverneur de la Banque nationale, Grze-3. La commission Oleksy ne donne pas les noms de famille des victimes.

142

LA D…FAITE DE JOSEF OLEKSY

gorz Woitiwicz est chassé de son poste. Y. M. s'enfuit en IsraÎl.

13 juin 1994: Y. M. est cueilli à l'aéroport de Zurich-Kloten à la suite d'un mandat d'arrêt international lancé par la Pologne. Oleksy demande son extradition. Y. M. recourt au Tribunal fédéral suisse. Il perd. La Suisse l'extrade le 8 février 1996.

A Varsovie commencent alors à circuler des documents ćonfidentiels ª prétendant qu'Oleksy a été (ou continue d'être) un agent rémunéré des services secrets de Moscou. Une accusation désastreuse dans une Pologne récemment devenue indépendante et farouchement hostile au pouvoir russe.

De nouveau, Oleksy fait face. Impuissant devant les diffamations anonymes, il demande au président de la République l'ouverture d'une enquête sur sa propre personne. L'enquête est ouverte. Elle conclut à la totale vacuité de toutes les accusations : les documents ćonfidentiels ª sont tous des faux.

Josef Oleksy est néanmoins chassé de son poste de Premier ministre et de chef de la commission anti-mafia.

TROISIEME PARTIE

L'Armée rouge,

berceau des tueurs

´ Pour nous leur gloire n'est qu'une fumée Dénonçant les ravages d'un incendie. ª

BERTOLT BRECHT, LucuLLus.

Pacha Mercedes

Pendant plus de cinquante ans, l'Armée rouge a été le cauchemar des Occidentaux: beaucoup d'entre nous la percevaient comme une bête puissante, imprévisible, prête à tout moment à

bondir vers l'ouest, à avaler les fragiles démocraties de France, d'Allemagne occidentale, d'Italie, de Suisse. Les cohortes de blindés frappés de l'étoile rouge se ruant sur le Rhin, Paris bombardé, la Lombardie envahie... qui d'entre nous peut pré-tendre n'avoir jamais été visité par ce cauchemar?

En 1985 encore, date de l'accession au pouvoir de Mikha:il Gorbatchev, l'Union soviétique disposait, en Allemagne, dans les pays d'Europe de l'Est, sur le sol russe, dans le Caucase et en Extrême-Orient, d'un peu plus de 4 millions d'hommes en armes, d'une aviation tactique et stratégique, d'une flotte présente sur quatre océans et d'un arsenal de 42 000 têtes nucléaires. Ces forces armées comptaient de nombreuses unités de commandos, de spécialistes du combat clandestin, de sni-pers et d'autres unités d'élites surentraînées.

L'Armée rouge s'est effondrée en moins de cinq ans. En 1990, Gorbatchev a décidé de libérer le glacis occidental de l'URSS et de retirer ses garnisons de RDA, de Pologne, de Hongrie, de Bulgarie, etc. Des centaines de milliers d'hommes ont été démobilisés dans le désordre, à la h‚te.

Au mois d'ao˚t 1991, l'URSS elle-même se désintègre.

L'armée russe hérite de la majeure partie des unités et de 147

L'ARM…E ROUGE, BERCEAU DES TUEURS

l'équipement de l'armée, de l'aviation et de la flotte soviétiques. En 1997, l'armée russe compte officiellement 1,3 million de soldats, sous-officiers et officiers. Ce chiffre est contesté par l'Institut d'études stratégiques de Londres : les désertions, l'insoumission sont nombreuses. En 1995, 24 %

seulement des conscrits ont été appelés sous les drapeaux.

Entre 50 000 et 70 000 appelés ont refusé de servir. Durant les six premiers mois de 1997, plus de 3 000 soldats ont déserté.

Le cauchemar s'est-il évaporé?

Non. Car un danger nouveau, plus actuel, plus concret, plus immédiat, a surgi à l'Est. L'ex-Armée rouge est devenue le berceau des tueurs de la mafia. Aujourd'hui, des décombres de l'appareil militaire ex-soviétique surgit une menace encore plus redoutable que tous les généraux de l'ex-URSS réunis : des exécuteurs froids, hautement compétents et prêts à tout, chômeurs nés d'une armée en déroute.

Regardons de plus près.

Entre 1990 et 1995, la démobilisation des unités s'est faite dans des conditions souvent humiliantes. Il suffit d'un rapide voyage à Moscou pour découvrir dans les banlieues inondées par les pluies d'hiver des ćonteneurs ª o˘ sont logés, dans des conditions indignes, les officiers subalternes, les sous-officiers et leurs familles.

Le réservoir d'hommes de main le plus formidable de la mafia est constitué par les anciens combattants de la guerre d'Afghanistan.

1979: l'Armée rouge envahit l'Afghanistan. Durant dix ans, les meilleures unités de l'armée, les troupes d'élite du KGB et les commandos suréquipés dépendant directement de l'état-major s'épuisent dans d'interminables combats contre les mou-hadjidin tadjiks, pathans, baloutches et ouzbèques. Défaite consommée en 1988. Gorbatchev refuse d'exposer plus longtemps ses soldats à la meurtrière guerre d'usure. Le retrait 148

PACHA MERCEDES

s'étale sur quatre ans. Il se fait dans les pires conditions : entre 1988 et 1989, les convois qui tentent de se replier sur l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Kirghizie voisins (républiques soviétiques jusqu'en 199 1) sont régulièrement attaqués, décimés sur les routes de montagnes étroites et accidentées par les guérille-ros de l'un ou l'autre des seigneurs de guerre afghans.

Ceux d'entre les officiers et soldats russes, tchétchènes, ouzbèques, tadjiks, sibériens, moldaves, etc., qui reviennent sains et saufs dans leurs villes de garnison respectives sont remplis d'amertume, se sentent humiliés, abandonnés, trahis par l'au-torité politique. Comme la plupart des armées coloniales, l'Armée rouge, battue et rapatriée à la h‚te d'Afghanistan, nourrit, envers l'…tat et le gouvernement qui l'a trahie, des sentiments de mépris et de haine. Les cartels du crime transnational organisé recrutent donc sans peine des dizaines de milliers de vétérans surentrîcinés, amers et prêts à tout pour gagner quelques roubles.

Le recrutement se fait en Russie et sur le territoire des anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale et du Caucase, mais aussi et surtout à Peshawar, au Pakistan, lieu de résidence de nombreux déserteurs de la guerre d'Afghanistan.

Par conséquent, les 5 700 cartels de la mafia russe inventoriées par Interpol en 1996 se procurent leurs tueurs dans un réservoir quasiment inépuisable. Des tueurs d'une exceptionnelle qualité professionnelle, la plupart d'entre eux étant rompus aux techniques les plus sophistiquées de l'assassinat par arme à feu, poison, à main nue ou à l'arme blanche.

Il convient de nuancer: selon le FBI américain, certaines unités des troupes spéciales du défunt KGB ont rejoint in cor-pore l'un ou l'autre des cartels du crime organisé. Les spécialistes des unités de commandos de l'armée, par contre, se sont souvent rendus indépendants : ayant fondé des ágences de protection ª, ćabinets de détectives privés ª, etc., ils vendent leurs services au plus offrant et au coup par coup.

Enfin, d'autres ex-militaires travaillent sur une base stricte-149

L'ARM…E ROUGE, BERCEAU DES TUEURS

ment individuelle. Ce sont des free-lance. Ils exécutent des contrats un peu partout en Europe. C'est notamment le cas de nombreux anciens de la Force Alpha, équivalent soviétique des Bérets verts américains. Ces loups solitaires sont les tueurs les plus dangereux, les plus difficiles à identifier et à surveiller.

Autre préoccupation exprimée par Louis Freeh, directeur du FBI: ´ Durant la guerre froide un armistice informel empê-chait les agents du KGB d'assassiner des agents américains, et vice versa... plus maintenant'. ª

Les nouveaux tueurs ne se soucient plus de cette délica-tesse...

Ils sont actifs sur le sol russe comme à Paris, Lyon, Genève, Berlin ou Montréal, New York, Los Angeles.

Un homme incarne jusqu'à la caricature la déchéance des forces armées de l'ex-URSS: Pavel Sergu@ievitch Gratchev.

Jusqu'au mardi 18 juin 1996, il a été le puissant ministre de la Défense de la Fédération de Russie.

On l'appelle ´ Pacha Mercedes ª en raison de sa passion pour les limousines de luxe. Sa vitalité est proverbiale. Son cynisme aussi.

De petite taille, costaud, le cheveu ras, le visage rond, les traits épais, l'homme est originaire de Toula, en Russie centrale. C'est un baroudeur-né, genre Trinquier ou Bigeard - et intellectuellement tout aussi particulier qu'eux. Doté d'un courage personnel et d'une vitalité formidables, il grimpe les échelons chez les parachutistes. C'est un ´ héros ª de la guerre contre les Afghans. Sa carrière est exemplaire et favorisée par de nombreux hasards.

Ao˚t 1991 : les durs du régime soviétique agonisant organisent leur putsch à Moscou, contre Gorbatchev, en vacances au bord de la mer Noire. Boris Eltsine prend la tête de la résistance.

1. Louis Freeh, déclaration à Newsweek, New York, 17 juin 1996.

150

PACHA MERCEDES

L'Armée rouge est divisée, hésite. Gratchev est le seul général à mobiliser immédiatement ses unités en faveur des

´ démocrates ª, et plus particulièrement de Boris Eltsine.

Bon calcul du parachutiste: devenu président de la Fédération de Russie, Eltsine en fera son militaire favori.

Octobre 1993 : le général Routsk6f et les autres insurgés se barricadent dans le b‚timent de l'ancien Soviet suprême. L'armée, à nouveau, est hésitante, tergiverse. Gratchev fait intervenir les blindés et brise la résistance des assiégés.

Décembre 1994: le général d'aviation Doud;iiev et les indépendantistes tchétchènes proclament leur rupture avec Moscou et la sécession de leur petite république du Caucase du Nord.

Gratchev, devenu ministre entre-temps, fonce à la télévision. Il annonce qu'il va écraser Grozny, capitale des renégats, avec un únique régiment de parachutistes ª - en ´ deux heures ª.

Comme jadis Bigeard ou Trinquier en Algérie, il s'instaure défenseur de la civilisation chrétienne contre l'Islam.

Résultat : une guerre atroce de plus de trois ans. Des cadavres de jeunes soldats russes qui, dans leurs cercueils en zinc, arrivent par milliers dans leurs villages et villes d'origine. Grozny est en cendres. L'armée de Gratchev mène une guerre d'une sauvagerie inouÔe, tuant des dizaines de milliers de femmes, d'enfants, d'hommes. Elle se fait pourtant humilier, battre par des patriotes tchétchènes qui suscitent l'admiration du monde.

La corruption maintenant : nombre de généraux de l'ex-Armée rouge ont amassé des fortunes colossales. Depuis 199 1, la Douma vote annuellement des millions de roubles de crédit destinés à assurer la réinstallation sur la terre russe de centaines de milliers de soldats, d'officiers et de leurs familles, retirés de l'ex-RDA et des autres garnisons d'Europe de l'Est.

Beaucoup de généraux prélèvent leur dîme. La plupart des rapatriés végètent dans des baraquements à la lisière des grandes villes, ne touchant qu'une solde de misère.

Certains officiers supérieurs gagnent des millions de dollars 151

L'ARM…E ROUGE, BERCEAU DES TUEURS

en vendant pour leur compte privé des canons, des blindés prélevés sur les stocks du groupe Ouest aux Serbes de Bosnie.

Le choc a lieu en 1992: la télévision diffuse un film sur les appelés de l'île Rousski, une garnison d'Extrême-Orient. L'opinion publique découvre des adolescents faméliques, certains proches de l'agonie. Plusieurs sont à l'hôpital. quatre sont déjà

morts de faim. Des fonctionnaires du ministère de la Défense, chargés de l'approvisionnement, ont détourné régulièrement des aliments pour les vendre au marché libre.

Enquêter sur les méfaits d'officiers corrompus co˚te cher.

Le jeune Dimitri Kholodov est le commentateur militaire du journal Moskovski Komsomolets. Il relate comment des généraux responsables du rapatriement des troupes stationnées dans l'ex-RDA ont vendu, pour leur propre compte, des blindés, des canons et des avions de combat aux milices serbes de Bosnie. En octobre 1994, une bombe placée dans son bureau déchiquette l'imprudent journaliste 2.

Ami personnel et allié de Boris Eltsine, Gratchev reste intouchable. Jusqu'à ce matin de juin 1996 qui scelle sa perte. Le général Alexandre Lebed, nouveau secrétaire du Conseil national de sécurité, révoque Gratchev et six généraux de l'administration du ministère. Le ministre tombe, mais n'est pasjugé 3.

Un jeune appelé en poste à Grozny commente sobrement la chute de Pacha Mercedes: Íl y a longtemps qu'il aurait d˚

être pendu sur la place Rouge. Si tant de soldats ont été tués ici, c'est de sa faute. Si des soldats sont morts de faim, c'est aussi de sa faute4. ª

N'en déplaise au jeune appelé, le successeur de Gratchev au 2. La rédaction ne plie pas: quelques jours après l'attentat, elle publie

des documents accusant Gratchev et son clan d'avoir détourne des fonds destinés à la construction de logements pour soldats. L'argent aurait servi,

entre autres, à l'achat de voitures Mercedes, dont une 600 offerte par Gratchev à son fils à l'occasion de son mariage.

3. Alexandre Lebed tombe à son tour en octobre 1996.

4. In Le Monde, 20 juin 1996.

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Les seigneurs du crime: les nouvelles mafias contre la démocratie
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