The Project Gutenberg EBook of La Tête-Plate, by Émile Chevalier

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Title: La Tête-Plate

Author: Émile Chevalier

Release Date: July 30, 2006 [EBook #18944]

Language: French

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Produced by Rénald Lévesque

A MON AMI

CAMILLE DE LA BOULIE

Directeur du Syndicat administratif de France.

M. E.-CHEVALIER

LA TÊTE-PLATE

PAR
ÉMILE CHEVALIER

NOUVELLE ÉDITION

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

1890

TABLE DES MATIÈRES

    CHAPITRE Ier. Les Captifs.
             II. La Colombie
             III. Poignet-d'Acier?
             IV. Pad
             V. L'Enlèvement
             VI. Tonnerre
             VII. Ouaskèma.
             VIII. Merellum
             IX. La Caverne de la Roche-Rouge
             X. Combat
             XI. Le Fort
             XII. Trappeurs libres et de la Compagnie de la baie d'Hudson
             XIII. La Fuite
             XIV. Nick Whiffles et les Dompteur de Buffles.
             XV. Pauvre Jacques
             XVI. Pauvre Jacques (suite)
             XVII. Le roi des mustangs
             XVIII. L'amour d'une Clallome
             XIX. La Chasse à la baleine
             XX. Le Carcajou.

LA TÊTE PLATE

CHAPITRE PREMIER

LES CAPTIFS

—Les Chinouks sont des femmelettes. Ils ne savent pas plus vaincre leurs ennemis que les torturer. Moi, j'ai tué deux fois quatre de leurs guerriers.

—Tu as menti, Queue-de-Serpent, répliqua un des chefs, en frappant le prisonnier de son tomahawk.

Un flot de sang jaillit de la blessure que celui-ci avait reçue au visage. Sans pousser une plainte, il continua:

—Oui, dans ma cabane, pendent les chevelures de deux fois quatre de ceux que les Chinooks appellent leurs braves sont morts en pleurant comme des daims timides.

Un nouveau coup de tomahawk l'atteignit à la poitrine. Les muscles frémirent, ses dents grincèrent et des gouttes de sueur perlèrent son front, mais la douleur ne lui arracha aucun cri, aucun mouvement convulsif.

—Les Chinouks, poursuivit-il stoïquement, ont le bras aussi faible que l'esprit. C'est du sang de lièvre qui gonfle leur coeur. Comment pourraient-ils triompher des vaillants Clallomes, eux qui ne peuvent les renverser quand les Clallomes sont attachés? J'ai enlevé ta femme, Oeil-de-Carcajou, et elle m'a servi comme esclave.

A ces mots, l'indien qu'il interpellait bondit de fureur. Tirant de sa gaine un long couteau, il se précipita sur le captif pour l'en percer. Un de ses compagnons l'arrêta.

—Non, ne le tue pas encore, lui dit-il; nous lui montrerons comment les
Chinooks traitent les hiboux de son espèce.

Et, saisissant un bâton enflammé qui se consumait sur un brasier voisin, il flamba les jambes de sa victime, tandis que Oeil-de-Carcajou lui faisait de larges entailles dans le ventre en vociférant:

—Si tu as rendu ma femme esclave, je rendrai la tienne veuve, et je mangerai ta chair pour en jeter le reste aux chiens.

—Mange-la donc; car tu en as besoin pour te donner le courage qui te manque, reprit froidement le Clallome.

Oeil-de-Carcajou lui enlevait, pendant ce temps, une large portion de la cuisse et la dévorait sanglante.

Toujours insensible à ses horribles souffrances, le captif apostrophait ses bourreaux.

—Dent-de-Loup, c'est moi qui ai tué ton père à la rivière Taouleh; Griffe-de-Panthère, regarde ton dos, quand tu passeras près d'un ruisseau, et tu y admireras la cicatrice qu'y ont laissée mes flèches à la plaine des Buttes; Jambe-Croche, tu portes sur tes membres les marques de mon casse-tête. Tous, je vous ai battus; tous, vous êtes des lâches. Votre jeesukaïn [1] est un fourbe qui ne connaît rien des secrets de Hias-soch-a-la-ti-yah [2]. Je vous méprise.

[Note 1: Sorcier.]

[Note 2: Le Chef suprême ou Grand Esprit.]

Pendant qu'il les invectivait de la sorte, les Chinouks lacéraient le prisonnier, qui avec des haches, qui avec des lances, qui avec des tisons ardents. Son corps ne présenta bientôt plus qu'une plaie hideuse, que creusaient sans cesse de leurs ongles, et même de leurs dents, les tourmenteurs sans réussir pourtant à arracher un gémissement à l'infortuné Clallome. A leurs hurlements, il répondait par des insultes; à leurs monstrueuses persécutions, par des sarcasmes.

Enfin, comme s'il eût voulu porter à son comble la rage des Chinouks, il se tourna vers un guerrier accroupi sur une robe de buffle, et cria:

—Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes poltrons comme des loups? Qui est-ce qui vous commande? Un misérable Bois-Brûlé! J'ai pris sa mère, je l'ai emmené dans mon wigwam; elle a été l'esclave de mes squaws, la femme de mes esclaves…

Cette injure fit tressaillir le Bois-Brûlé; il se leva brusquement, s'élança sur le supplicié et lui asséna un coup de massue qui mit immédiatement fin à ses peines terrestres.

Sa vengeance accomplie, le métis revint s'asseoir sur la peau de buffle, alluma son calumet et examina silencieusement une jeune Indienne, fixée, les mains derrière le dos, à un poteau, non loin de celui ou avait péri le guerrier clallome.

—A moi la chevelure du chef! dit un Chinouk en détachant le cadavre.

—Elle appartient au Dompteur-de-Buffles, dit un autre.

Non, reprit le premier; elle doit être à moi, puisque c'est moi qui ai fait prisonnier ce venimeux Clallome.

Plaçant ses deux pieds sur les épaules du mort, il souleva d'une main la tête par ses longs cheveux, de l'autre décrivit, avec un petit couteau en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en faisant le tour du crâne, et tirant vivement la chevelure à lui, il arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de sang et proférant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux:

—Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)!

A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence étranger à cette scène, et du jeesukaïn, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le reste de la bande, composée d'une dizaine d'hommes, commença à danser, avec d'épouvantables contorsions, autour du corps mutilé du Clallome.

Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des
Têtes-Plates, éparse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia,
entre la rivière Umqua, le détroit Juan-de-Fuca, près de l'île
Vancouver, et les montagnes Rocheuses.

Comme leur nom l'indique, ils avaient la tête aplatie en forme de coin. Leurs membres, longs et difformes, étaient entièrement nus et bariolés de peinture bizarres qui ajoutaient encore à la laideur de leurs faces, affreusement défigurées, autant par les tatouages qui les couturaient que par la pratique de se malaxer le crâne.

Le Dompteur-de-Buffles était un sang mêlé, fils d'un Canadien-Français et d'une femme indienne. Il devait à sa valeur la haute position qu'il occupait chez les Chinouks. A la suite d'une défaite qu'il fit essuyer aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorité suprême, en lui conférant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il comptait, néanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le jeesukaïn, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tête ronde, comme les Européens, et l'appelait, par dérision, pasayouk, ou visage blanc.

Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivoisé et dressé si habilement, qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore que sa force extraordinaire et sa bravoure à toute épreuve, l'avait, rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Calédonie. Ils assuraient volontiers que c'était Scoucoumé, le Mauvais Génie, et le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi superstitieux pour accroître sa puissance et ses richesses.

Il était court de taille, trapu, doué d'une charpente robuste, dure et flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les tiraillements de la faim, ni les brûlements de la soif, ni les morsures du froid boréal, ni les ardeurs d'un soleil tropical.

Un teint cuivré, des pommettes saillantes, des cheveux longs, nattés avec soin et ornés de coquillages, une chemise de chasse en peau de daim, blanchie à la pierre-ponce, et fantastiquement décorée avec des piquants de porc-épic, un long collier de griffes d'ours et de défenses de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui donnaient l'aspect d'un indigène de la Saskatchaouane ou de la rivière Rouge, à l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau passé dans la cloison de ses narines eût indiqué sa demi-origine chinouke, si la déviation de ses jambes,—vice commun à toute cette race et provenant des longues heures qu'elle passe en d'étroits canots,—avait permis le moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'écorce de cèdre, tissé en forme de ruche à abeilles, et enjolivé par des dessins représentant des Indiens à la pêche de la baleine, couvrait sa tête, dont les yeux vifs et perçants, profondément encaissés sous des sourcils épais, dénotaient une grande pénétration, unie à une opiniâtreté plus grande encore.

Les passions bonnes et mauvaises devaient être soudaines, violentes, dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte incessante, acharnée.

Contrairement à l'usage des Chinouks qui ont l'habitude de s'épiler, il avait la lèvre supérieure ombragée par une petite moustache noire, fine et soyeuse.

A sa ceinture de cuir de boeuf étaient passés des pistolets et un coutelas; près de lui gisait une carabine à monture de cuivre, garnie de plumes brillantes, et son tomahawk, sorte de massue longue de deux pieds, figurant un croissant en os de cachalot, maculé de sang et des débris du crâne du malheureux qu'il venait d'égorger.

Dans la matinée du jour où nous les présentons à nos lecteurs, le Dompteur-de-Buffles et sa troupe avaient rencontré et battu un parti de Clallomes, sur la rive septentrionale de la Colombie. Deux prisonniers étaient restés entre leurs mains, un sachem et Ouaskèma, la Belle-aux-cheveux-noirs. Le premier était mort en brave. Ouaskèma, fille de Tanastic, chef fameux, parmi les Clallomes, attendait fièrement le même sort, sachant bien que sa beauté, sa jeunesse et son rang étaient plutôt faits pour exaspérer que pour toucher ses ravisseurs.

Le jeesukaïn chinouk, entre les mains de qui elle était tombée, avait résolu de la brûler vive, pour se rendre propice à Scoucoumé, l'Esprit du Mal.

Dès que les Indiens eurent cessé leurs chants et leurs danses, il ordonna de préparer un bûcher.

Mais alors le métis lui dit:

Mon frère veut-il me céder cette squaw?

Le jeesukaïn, qui pétunait gravement, les regards tournés vers le soleil couchant, ne répliqua point et le Dompteur-de-Buffles reprit:

—Si mon frère veut me livrer cette squaw, il recevra de moi en échange deux fois vingt tiacomoshaks [3], trois fois trois couvertes de peaux de cygne, un cornet de poudre et la grande hache dont les Kingors [4] m'ont fait présent.

[Note 3: Pour calculer, les Indiens de la Colombie font usage du système binaire. La tiacomoshak est use coquille bleu qui sert de monnaie. Sa valeur est proportionnée à sa longueur. On la pêche près du rio Columbia.]

[Note 4: Corruption de King Georges. Les Indiens nomment ainsi; les Anglais; les Américains, Boston ou Longs-Couteaux; les Canadiens, Franse ou Pasayouk.]

Le sorcier ne parut pas avoir entendu.

—J'ajouterai, dit Bois-Brûlé, une chaudière en fer et une pièce de drap rouge.

—Le bûcher est-il prêt? demanda le devin aux Indiens.

—Il est prêt, répondirent-ils.

—Si mon frère m'abandonne cette squaw, je lui laisserai encore l'usage de ma belle carabine pour deux neiges, insista le chef.

A cette nouvelle proposition, l'oeil du jeesukaïn s'alluma. Mais l'éclair s'éteignit aussitôt sous le voile de ses paupières.

—Scoucoumé désire la vierge clallome; qu'on mette le feu au bûcher, dit-il.

Alors le métis se leva, et faisant signe aux hommes de suspendre les préparatifs du sacrifice, il s'approcha du magicien et lui dit:

—Que mon frère, le sage jeesukaïn m'entende! Qu'il dise ce qu'il veut pour la femme clallome. Mes oreilles sont ouvertes.

—Chinamus, grand medawin des Chinouks, veut immoler cette vierge à
Scoucoumé. Ne l'arrête pas davantage, ou redoute le courroux du Mauvais
Esprit.

Les sourcils du Dompteur-de-Buffles se rapprochèrent. Il ne put maîtriser un mouvement de colère.

Ouaskèma, la Belle-aux-cheveux-noirs, semblait tout à fait indifférente à ce débat qui avait rassemblé les Chinooks autour de leurs chefs.

—Et si je te donnais cette carabine, plus deux fois deux livres de plomb? demanda le Bois-Brûlé.

—Ce ne serait pas assez.

—Que te faudrait-il donc?

—Ce que mon frère ne voudrait pas me donner, repartit le magicien d'un ton lent et en étudiant la physionomie de son interlocuteur.

—Chinamus, je t'ai dit que mes oreilles étaient ouvertes, mon esprit l'est aussi. Parle.

—Tu promets de m'accorder ce que je te demanderai, en échange de cette squaw?

—Si je l'ai, oui; quand ce serait la plus belle de mes femmes.

Tu l'as; mais ce n'est pas la plus belle de tes femmes. Ce que je veux,
Pasayouk… c'est le Tonnerre!

—Le Tonnerre s'écria le sachem avec un dédain mal déguisé; ah! c'est le
Tonnerre que tu veux, et tu crois que je le troquerais contre une squaw!
Une bête que j'ai élevée moi-même, qui devance le vent, qui met en fuite
nos ennemis, que nul autre que moi ne peut monter! Ah! tu voudrais le
Tonnerre! Non, jeesukaïn, tu ne l'auras pas!

—Mon frère est libre de garder le Tonnerre, mais moi je suis libre aussi de brûler la vierge clallome répondit, froidement Chinamus.

—Elle doit être brûlée, clamèrent quelques Indiens en s'avançant vers la captive avec des torches enflammées.

Le métis frappa violemment le sol de son mocassin.

—Je casse la tête à qui la touche! fit-il avec emportement.

Et se ravisant, il dit, d'un ton plus doux, au sorcier:

—Eh bien, mon frère, si tu y consens, je te joue mon Tonnerre contre ta captive.

—Ton Tonnerre, la carabine et tout ce que tu avais promis auparavant, dit Chinamus avec une expression de cupidité qui se refléta sur son visage.

—Tout cela.

—Jouons.

—Au beullome?

—Au beullome.

A l'état primitif, autant sinon plus qu'à l'état civilisé, l'homme est impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-être la raison pour laquelle les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va jusqu'à la frénésie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Dès qu'une partie est engagée, elle peut se prolonger pendant des journées et des nuits entières sans que les intéressés et même les spectateurs s'aperçoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il été prononcé, que les Chinouks se rangèrent de chaque côté des deux adversaires.

Ceux-ci taillèrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce environ, puis noircirent l'un d'eux à la fumée du feu. Ensuite ils découpèrent, en menus filaments, une écorce de cèdre et en firent deux bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main.

—Commence, mon frère, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukaïn.

—Au troisième coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et mêlant adroitement les bâtons entre les filaments.

—Comme il te plaira, mon frère, répondit le Bois-Brûlé l'arrêtant et ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite.

—C'est vrai, répliqua l'autre avec un dépit concentré.

Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagné la première manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien policé pour le pays et les gens dont je parle.

—Mon frère le Dompteur-de-Buffles est un grand chef! il vaincra notre frère le medawin, dit Oeil-de-Carcajou, qui gardait une vieille rancune au devin.

—Scoucoumé protégera son fidèle Chinamus, riposta Griffe-de-Panthère avec un regard obséquieux au sorcier.

—Mêle les loros, Pasayouk, dit sèchement ce dernier au Bois-Brûlé. Et quand il eut fini.

—Dans la droite, dit-il.

Il ne s'était pas trompé.

Les Indiens, qui ne, souhaitaient rien tant que de brûler Ouaskèma, se mirent à entonner de leur voix discordante et gutturale, le he-hui-hie, chant obligé de tous les jeux, parmi les Chinouks.

La captive ne soufflait mot, n'accordait aucune attention à cette partie où sa destinée était en jeu. Elle contemplait mélancoliquement le soleil dont les derniers rayons teignaient d'un rouge pourpre les ondes paisibles de l'océan Pacifique.

Le sachem lui adressa un regard passionné, en reprenant les loros.
Ouaskèma ne le remarqua point.

—Dans la gauche, dit Chinamus.

—Non, il est dans la droite, repartit le Bois-Brûlé, en montrant l'atout, placé dans sa main droite avec les fibrilles de cèdre.

Suivant les règles du beullome, le coup était nul.

—Donne-moi les paquets, dit le medawin, il mélangea rapidement les bâtons et les écorces.

—Dans la droite! s'écria le Dompteur-de-Buffles.

—Non, répondit Chinamus, fermant les poings, et essayant d'escamoter le morceau de bois noir.

Son antagoniste ne lui en laissa pas le temps, et, appliquant un coup de son tomahawk sur la main droite du devin, il fit tomber le bâton.

Chinamus se releva, poussa un rugissement de rage, saisit une flèche et en frappa le Dompteur-de-Buffles, en disant:

—La vierge chinouke est à moi. Elle sera brûlée! Le métis tomba roide sur le sol.

Cet acte d'audace avait interdit les Chinouks, qui ne savaient trop s'ils devaient approuver ou condamner la conduite du jeesukaïn, quand cinq coups de feu, tirés simultanément et qui abattirent quatre des leurs, apportèrent une foudroyante diversion dans les pensées de ceux qui demeurèrent debout.

CHAPITRE II

LA COLOMBIE [5]

[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de déclarer ici combien je suis redevable, pour cet ouvrage, à l'admirable travail de M. Duflot de Mofras, sur l'Orégon.]

Quelques détails topographiques et ethnographiques sur le théâtre de ce drame me paraissent indispensables.

La Colombie, située entre les 46° et 50° de latitude, 40° et 47° de longitude, est bornée au nord par l'île de Vancouver; au sud par la rivière Umqua, découverte, en 1543, par les Espagnols; à l'est, par la chaîne des montagnes Rocheuses; à l'ouest, par le Pacifique.

Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivière Colombie, comme l'ont appelé les Canadiens-Français, la partage en deux. Ce fleuve, qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et Hooker, points culminants de l'Amérique septentrionale, part du 53° de latitude environ, pour aller, après un cours de cinq cents lieues, se jeter dans l'océan Pacifique par lat. 46° 49' nord.

Chose singulière, unique peut-être dans les annales de l'hydrographie, le rio Columbia descend d'un petit lac, nommé lac du Bol de punch du Comité, lequel donne naissance à un autre cours d'eau considérable, l'Arthabasca, qui va se verser dans l'océan Atlantique, par la baie d'Hudson…

Ce lac mesure à peine une lieue de circonférence!

Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le Columbia, le 17 août 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entrée qui décrit une pointe très-basse, allongée, couverte de magnifiques conifères semblant émerger des eaux, reçut le nom de cap Frondoso. Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares, ayant navigué dans ces parages sans apercevoir le fleuve, déclara qu'il ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta.

Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Désappointement.

Quatre années se passèrent encore sans que l'existence de ce roi des eaux fut un fait acquis à la géographie. Enfin, le 13 mai 1792, le capitaine américain Gray pénétra dans le fleuve avec le navire marchand de Boston, Columbia, qui lui laissa son nom.

Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrés. Il suit une marche irrégulière, plongeant vers le sud, pour remonter à l'ouest à travers les contrées les plus différentes par leur climat leur sol, leur production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se précipite avec furie entre des rives profondément escarpées, bondit sur des roches volcaniques nues, hurle comme une bête fauve contre ses inexorables barrières, écume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade formidable, et promène ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur céleste, au sein d'une prairie luxuriante où la nature a rassemblé, avec amour, tous les trésors de sa fécondité. Alors le Columbia se fait paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante végétation dont il est le père nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et s'élance sous les arceaux d'une sombre forêt de pins géants; plus loin, le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et qui réfléchissent leurs pointes effilées dans son miroir de cristal; au delà il déploie impérialement son manteau liquide dans un lac immense, enclavé entre des montagnes au front sourcilleux, éternellement drapé de neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les unes au sud, les autres à l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un colossal serpent, tantôt entre des rives fleuries, parfumées des plus suaves arômes, tantôt sur des masses de laves arides, chenues, ou au milieu de marais fangeux, jusqu'à ce qu'il vienne enfin se marier à l'océan.

L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est formé par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est nommée pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou Désappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsemés d'îlots charmants, où la faune et la flore des deux pôles se trouvent confondues dans un heureux mélange. Quant au cap Désappointement, c'est une montagne arrondie, élevée de cent vingt mètres au-dessus de la mer et jadis couronnée de pins de la plus grande espèce. Ils atteignent soixante pieds de circonférence et trois cents de hauteur. L'écorce a plus d'un pied d'épaisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui ombrageaient le cap Désappointement, à l'exception de trois, qui furent élagués et conservés pour servir à guider les navires dans la passe, extrêmement dangereuse à cause des bancs de sable flottants qui l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se fait entendre à plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une largeur de quinze cents mètres. Les énormes lames qui la balaient en temps de tourmente, montent jusqu'à soixante pieds de hauteur. Aussi l'entrée de la Colombie est-elle fort redoutée des marins; dans leur langage métaphorique, ils l'ont dénommée le Trou du Diable.

A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scène change et prend une physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et tempéré, réjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore aux trois quarts sauvage, est destiné à devenir un des sièges les plus florissants de la civilisation.

En 1822, époque de notre récit, les blancs étaient rares sur le littoral de la Colombie, principalement habité par les Indiens Têtes-Plates.

Néanmoins, quelques établissements y avaient été fondés par les Américains et les Anglais; mais les différends continuels des deux nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Pâles ne permettaient guère à ces établissements de prospérer. Leur histoire est, du reste, aussi brève que lugubre.

En 1809, un Américain d'une intelligence peu commune, d'une volonté de fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries. Cette association se proposait de faire concurrence à la Compagnie de la bale d'Hudson, dont les empiètements, par delà les montagnes Rocheuses, commençaient à inquiéter les Yankees, qui réclamaient, comme leur propriété, le territoire de la Colombie. La société de M. Astor prit le titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la Compagnie canadienne du Nord-Ouest, établie à Montréal, se joignirent M. Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du célèbre voyageur sir Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et découvrit une route pour se rendre, par terre, des côtes occidentales de l'Atlantique à l'océan Glacial.

En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule factorerie devait d'abord être établie à l'embouchure du rio Columbia. Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies, irait ensuite les vendre: à Canton, en Chine, et rapporterait les produits au lieu d' embarquement.

Le Tonquin inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant l'automne de 1810 et arriva à sa destination au milieu de l'hiver. Son équipage se composait d'Américains et de Canadiens, tous gens hardis et décidés à mener à bonne fin leur périlleuse entreprise.

A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils élevèrent un fort qui fut appelé Astoria.

Le 5 juillet 1811, le Tonquin levait l'ancre avec une cargaison de fourrures. Mais s'étant arrêté près de l'île Vancouver pour faire de l'eau, il fut attaqué par les indigènes, qui massacrèrent tous ceux qui se trouvaient à son bord.

Deux ans après, le 12 décembre 1813, la corvette de guerre anglaise le Racoon, commandée par le capitaine Black, ruinait l'établissement d'Astoria.

Il ne se releva point; mais l'impulsion était donnée. Des bandes ou partis d'Américains, de Canadiens et d'Anglais, se livrèrent, soit individuellement, soit en société, à la traite des pelleteries, sur les côtes du Pacifique, en s'avançant dans l'intérieur des terres, par le rio Columbia, jusqu'au moment où un aventurier anglais, le docteur McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considérable qui prit le nom de fort Vancouver.

Le fort Vancouver, bâti à trente lieues en amont du fleuve, fut compris dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je l'ai dit dans mes précédents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce, depuis le 45° de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie d'Hudson jusqu'au Pacifique.

[Note 6: Voir entre autres la Huronne et les Pieds-Noirs.]

Dès le commencement du siècle, elle déclarait aux Compagnies rivales et aux francs trappeurs une guerre à outrance. Mais, à partir de 1815, elle ne recula devant aucun moyen pour les faire disparaître du territoire où elle exerçait un pouvoir sans contrôle. Le vol, la dévastation et l'assassinat furent impunément perpétrés par ses agents.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et décimait les peuplades indiennes.

Ces peuplades étaient et sont encore, sur le versant occidental des
montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les
Têtes-Plates, proprement dites; les Nez-Percés, les Serpents et les
Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les
Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes.

Ceux qui vivent à la base des montagnes ressemblent assez par leurs moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume à la grande race algonquine répandue entre le versant oriental, le lac Huron et la factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du Pacifique en diffèrent totalement. Ils portent peu ou point de vêtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mènent pour la plupart une existence misérable.

[Note 7: Voir la Huronne.]

La famille chinouke reconnaît deux divinités principales, Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprême, et Scoucoumé, l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des victimes humaines. Sa genèse est étrange. L'homme fut créé par un Dieu, Etalapas. Mais, à l'origine, l'homme était parfait. Le souffle de vie ne l'animait pas. Sa bouche n'était pas divisée, ses yeux étaient fermés, ses pieds et ses mains étaient rigides. C'était, une statue, rien de plus. Le feu prométhéen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant, mais plus charitable qu'Etalapas, eut pitié de ce triste état de l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans ses bras et ses jambes, puis il lui apprit à s'en servir pour fabriquer des armes, des filets et toutes les choses nécessaire à son être.

La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'éloigne de mon sujet, je ne puis résister au désir de la citer.

«Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne s'éteignit avec eux. Ils délibéraient sur les moyens de la perpétuer, quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel.

«On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux, monterait.

«Ce qui parut d'abord impossible.

«Mais des oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le portèrent dans les airs.

«Arrivé au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vînt.

«Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un présent de graisse d'ours.

«Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps victorieuse.

«Celle-ci fut faible dans le ciel même.

«Manitou s'en aperçut, et, dans sa colère, la précipita en bas. Mais une tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui s'étendit peu à peu et finit par constituer tout le globe.»

Cette légende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des érudits et reviens aux Chinouks.

Ils sont très-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils enlèvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela, probablement, dans le but de se rendre favorable la divinité qui préside aux tribus aquatiques.

Les sorciers jeesukaïns exercent une grande influence sur leur esprit. Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc élevées de quatre ou cinq pieds du sol et entourées par une pente en planche. Deux jeesukaïns sont mandés. On leur fait force présents pour les déterminer venir. Une fois arrivés, ils montent sur les nattes près du patient, et commencent à psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de chant nasal. Chacun d'eux tient à la main un bâton long de quatre à cinq pieds, emmailloté dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout de quelques minutes, la gamme hausse et s'accélère. Les magiciens s'agitent, se démènent comme des énergumènes.

Bientôt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu'à ce que les exorciseurs, trempés de sueur, à court d'haleine, s'affaissent, à moitié morts, auprès de leur client.

Pendant tout le temps de l'opération, la famille vaque à ses travaux journaliers comme si de rien n'était.

Un enfant meurt-il, le père s'en prend à la mère et la tue, parce que, dit-il, elle lui a jeté un sort à sa naissance.

Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a été élégamment traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragédie suivante:

Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans l'enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment exposés aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle; sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case où, le soir même, il attenta à la vie de la mère de son enfant….

C'est une opinion répandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop d'importance pour mourir d'une manière naturelle; à quelque époque que l'évènement arrive, ils l'attribuent à la mauvaise influence exercée par quelque autre individu qu'ils désignent souvent de la manière la plus capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les personnes qui leur sont les plus chères. Cette fois-là, Casanov prit pour victime la mère affligée, quoique, pendant la maladie de son fils, elle eut été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que, de ses diverses femmes, elle fut celle qu'il aimât le plus. Mais c'est la croyance générale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte qu'ils s'infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur douleur est agréable à l'âme du défunt. Casanov me fit connaître la raison intime de son désir de tuer sa femme: elle avait été si bien l'esclave de son fils, si nécessaire à son bien-être et à son bonheur dans ce monde, qu'il devait l'envoyer près de lui pour qu'elle l'accompagnât dans son long voyage, néanmoins, la pauvre mère parvint à s'enfuir dans les Bois et à se rendre le lendemain au fort Vancouver, où elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant quelques jours jusqu'à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et la sienne à la pointe Chinouke. En ce même temps, une femme fut trouvée assassinée dans les bois; on attribue universellement ce meurtre à Casanov ou à quelqu'un de ses émissaires.

Les Chinouks ne brûlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines des cadavres d'une espèce de coquillages nommés aïqua, et ils fixent sur les paupières des bandelettes de grains de verre ou d'étoffe. Le corps est paré de ses vêtements de fête; puis enveloppé dans des peaux d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tournée vers la terre et la tête suivant le cours d'une rivière, dans un canot formé avec des écorces, élevé sur quatre poteaux et soutenu par des barres transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce sépulcre aérien, supportent tous les ustensiles dont le défunt a fait usage pendant sa vie. Les cérémonies funèbres se font au milieu des chants des jeesukaïns et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le pleurent pendant plusieurs semaines.

Les tombeaux sont sacrés. Malheur à l'imprudent qui toucherait à l'un des objets qu'ils renferment!

Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'écorce de cèdre, où les lits sont disposés comme les cadres dans les cabines d'un navire. Ils ne se vêtissent guère qu'en hiver; alors ils portent un manteau de peaux de rats musqués ou de veau marin.

Une ceinture (kalaquarté) en filaments d'écorce de cèdre compose, pour l'été, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de cygnes ou d'oies sauvages.

Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la forme, ressemblent assez à l'oignon, constituent la base de leur alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres tribus sauvages de l'Amérique du Nord pour que je croie inutile de les décrire spécialement ici.

Ces particularités données, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil de ma narration.

CHAPITRE III

POIGNET-D'ACIER

Le matin du jour où se passait la tragédie rapportée dans le premier chapitre de ce livre, un homme se promenait, pensif, devant une cabane grossièrement construite, près d'un monceau de ruines, le long de la pointe Georges, sur la rive sud de la Colombie, quelques milles de son embouchure.

L'homme était connu, dans le désert américain, sous le nom de
Poignet-d'Acier.

Les ruines étaient celles du fort Astoria.

Poignet-d'Acier avait atteint la maturité de l'âge. Sa taille était élancée, sa musculature fine, souple, gracieuse dans son jeu; elle annonçait la vigueur unie à l'agilité. Il avait les traits fortement accusés, un peu secs, et sa physionomie eût été dure sans une barbe noire qui la masquait en partie et en adoucissait les angles. Son oeil, fréquemment voilé par quelque pensée amère, s'animait de lueurs éblouissantes quand il voulait se fixer sur une personne ou un objet. Son éclat devenait alors insoutenable. Il fascinait, faisait froid au coeur. A la vue de ce personnage, on se sentait en présence d'une de ces existences ravagées par les passions, dont la lave, toujours bouillante dans leur sein, menace à tout instant de faire éruption.

Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral du Pacifique: chapeau de racines de cèdre à larges bords, chemise de chasse en peau d'élan, une ceinture en cuir de veau marin, d'où pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des culottes fabriquées avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de mocassins, une grande poudrière et un étui de fer-blanc étaient passés en sautoir derrière son dos. Un fusil à deux coups reposait négligemment sur son avant-bras droit.

Le tableau qui se déroulait aux pieds du promeneur avait une de ces magnificences prodigieuses que l'on ne trouve guère dans les pays cultivés.

Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes, formait un cadre, saisissant par le contraste, aux îles verdoyantes, aux bancs de sable dorés dont elle est marquetée à cet endroit; au deuxième plan, des rives escarpées, panachées de pins superbes, puis le mont Sainte-Hélène, de forme conique, coiffé de neiges éternelles, et, dans les derniers lointains, le ciel mêlant son azur avec l'émeraude des incommensurables prairies.

Des phaétons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de lourds cormorans égayaient le paysage en rasant la surface du fleuve, tandis que des nuées de corneilles, planant au-dessus de la grève, fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la marée y avait apportés, les saisissaient entre leurs grilles, s'élevaient en l'air, les laissaient retomber sur les rochers où ils se brisaient et où les intelligents oiseaux descendaient pour dévorer le contenu.

Sur cette même grève, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des souffleurs, sortant des eaux leur grosse tête noirâtre, lançaient dans l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc d'aloses faisait miroiter ses écailles diamantées en cherchant à happer une proie parmi les essaims de mannes [8], si pressés qu'on eût dit qu'une gaze grise était répandue sur les places qu'ils avaient Enfin, deux faucons à tête jaune décrivaient des cercles concentriques au-dessus du banc d'aloses. A tour de rôle l'un d'eux tombait, avec la rapidité de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait, en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une île voisine; ensuite il revenait et continuait la pêche.

[Note 8: Sorte de grosse mouche grisâtre, très-abondante, qui suit bancs d'aloses.]

Sur la côte où se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'était pas moins attrayant.

Une riche verdure émaillée de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion, d'angélique, la tapissait. Autour des décombres du fort, des sureaux et des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphère de pénétrants parfums tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empennés d'émeraudes et de rubis, voltigeaient à la cime, mêlant leur pépiement aux notes argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu.

Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient toutefois ni à l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier.

Il marchait distraitement, par mouvements saccadés, et ses yeux demeuraient attachés au sol.

Des lambeaux de phrases s'échappaient par intervalle de ses lèvres.

Oui, disait-il, avec de l'or, quelques grains de cette poussière jaune qu'on estime tant, je sauverais mon pays! Je l'arracherais à ces misérables Anglais, dont l'implacable cruauté seule égale la perfidie… Et après un instant de silence:

—A quoi bon cette ambition! Les hommes valent-ils la peine qu'on s'occupe d'eux!… Non. Mais ma vengeance! Oh! ma vengeance, elle ne sera assouvie que quand j'aurai chassé du Canada les usurpateurs qui l'oppriment, qui portent le déshonneur…

Ses traits se contractèrent, sa main droite se crispa au canon de son fusil.

Mais de l'or reprit-il au bout d'une minute, de l'or qui m'en donnera? Où en trouver? Depuis six ans que je fais ici la traite des pelleteries, à mes risques et périls, persécuté par les agents de cette infâme Compagnie de la baie d'Hudson, traqué nuit et jour par les Indiens, depuis six ans, qu'ai-je amassé?… rien, ou presque rien… On dit cependant qu'il y a par-là, vers le nord, des mines aurifères! Ce Chinouk m'avait promis de m'y conduire. La pépite qu'il m'a donnée est bien en or… en or fin… Et cet Indien a disparu à l'heure de partir!… Oh! la destinée, l'implacable destinée me poursuivra donc toujours et partout… Oui, il est des hommes condamnés au malheur, du berceau à la tombe, peut-être même au delà!… Si j'avais de l'or, pourtant! Avec l'or, pas d'obstacles: la fatalité est vaincue!

Poignet-d'Acier s'arrêta, tira de son étui un grain d'or brut pesant environ deux onces, l'examina, et, étendant sa main dans la direction du mont Sainte-Hélène, il s'écria, avec l'accent d'une inébranlable volonté:

—C'est là, là qu'est la mine. J'irai, je la découvrirai, ou… il s'interrompit tout à coup, à l'aspect d'un trappeur qui sortait de la cabane.

—Ah! tu viens me dire que le repas est prêt, mon bon Jacques; mais je n'ai pas faim, fit-il en s'avançant vers le trappeur, vieillard blanchi par les ans, quoique d'une apparence robuste et alerte.

—Voilà encore la tristesse qui vous prend, monsieur Villefranche…

—Jacques, répondit Poignet-d'Acier d'un ton qui voulait être sévère, mais qui n'était que mélancolique, je t'ai déjà défendu de m'appeler par ce nom.

—L'habitude, mon cher maître…

—N'en parlons plus. Pour te faire plaisir, je déjeunerai.

Ils entrèrent dans la cabane.

C'était une habitation primitive s'il en fut.

Elle ne différait de celle des Indiens chinouks que parce que le foyer était placé dans un coin, au lieu d'être établi au centre. Des armes et des filets étaient appendus aux parois de la muraille. Çà et là des paquets de pelleterie servaient de siège on étaient empilés les uns sur les autres. A des perches transversales, qui reliaient les quatre murs de la hutte, on avait accroché des quartiers de venaison, des chapelets de poissons boucanés et des bottes de plantes légumineuses.

Une table grossière occupait le milieu.

—Je vous ai, dit Jacques à Poignet-d'Acier, préparé un gâteau de kamassas nouvelles. Il est aussi friand que s'il était fait avec de la farine de froment. Goûtez-y, monsieur…

—Encore! tu es incorrigible!

—Puis-je oublier, monsieur Villefranche… Il s'arrêta court, et l'aventurier se mit à rire.

—Continue, mon bon Jacques; tu n'as pas ton pareil ici-bas. Ah! si tous les hommes étaient comme toi, ils ne feraient pas long séjour sur cette terre.

—Vous servirai-je une tranche de saumon?

—Assieds-toi, d'abord, à côté de moi.

Jacques obéit en se découvrant respectueusement.

—Excellente nature, murmura Poignet-d'Acier. Puis il ajouta en aparté:

—Excellente, oui, mais sans initiative, bonne pour servir, voilà tout!

—Vous savez, monsieur, dit le domestique, que le navire ancré au-dessous du cap Frondoso met à la voile demain matin pour New-York.

—Ah! fit l'aventurier en fronçant légèrement les sourcils, et il te faut de l'argent pour ton protégé.

—Si monsieur…

—Oui, dit Poignet-d'Acier en tirant une bourse de cuir, voilà cent piastres.

—Merci, monsieur, dit Jacques avec une expression de reconnaissance intraduisible. On m'a écrit qu'il était si beau, qu'il vous ressemblait, le petit Alfred!

—Jacques, s'écria le maître, pour la millième fois, je t'enjoins de ne plus prononcer ce nom-là devant moi!

—Pardon, mon….

—Qu'il n'en soit plus question! Voudrais-tu donc me faire mourir? Ne sais-tu pas que le remords me poursuit? Cette femme m'avait trahi? Mais étais-je en droit de la faire périr de chagrin, lentement, à petit feu… Et ma fille, car c'était ma fille Adèle, j'en suis sûr, mais ne suis-je pas la cause de son empoisonnement? Elle s'est suicidée après sa faute, parce qu'elle redoutait ma sévérité, parce que, peut-être, je l'aurais tuée comme j'ai tué son amant, cet Hermisson [9].

[Note 9: Voir la Huronne.]

—Mais si monsieur voulait revoir les pauvres jumeaux, ses petits-enfants? hasarda le vieux serviteur.

—Ses petits-enfants! tonna Poignet-d'Acier; ses petits-enfants! Que veux-tu dire? Est-ce à moi que tu parles? Les enfants sont les enfants d'un Anglais. Je nie qu'ils aient du sang français dans les veines! Ma fille était une misérable!… une maudite, comme sa mère!

Après ces mots, articulés d'une voix strangulée, Villefranche se leva, les yeux injectés de sang, le visage en feu et arpenta la cabane à grands pas.

Ayant fait cinq ou six tours, il recomposa son visage, en homme habitué depuis longtemps à refouler ses émotions les plus violentes, et, s'asseyant de nouveau à la table, il tendit la main au vieillard, en lui disant:

—Excuse mon emportement, Jacques. Tu enverras l'argent pour cet enfant; qu'il soit bien soigné; je le reverrai… un jour… oui… Quant à la fille, sa soeur, elle a été abandonnée, n'est-ce pas? Tu me l'as assuré.

Jacques baissa la tête sur sa poitrine sans répondre.

Villefranche prit, sans doute, ce signe pour une affirmation, car il s'écria d'un ton dur:

—Tu es incapable de me mentir; mais si j'apprenais que cette fille reçût, ne fût-ce qu'un schelling de moi, tu ne recevrais plus un sou, plus un seul pour l'autre! Appuyant ses coudes sur la table, il ensevelit son visage dans ses mains, en murmurant:

—Horrible destinée! Ma mère trompa mon père, ma femme m'a trompé! ma fille était séduite à seize ans. Elle donnait le jour à deux enfants, un garçon, une fille! Quelle malédiction pèse donc sur notre famille! Mais cette petite fille, oh! je ne la verrai plus; j'aurais du l'étouffer de mes propres mains! N'est-ce pas, Jacques, que tu l'as exposée sur la voie publique?

Le domestique balbutia une réponse inintelligible. Il parut même si embarrassé, que Poignet-d'Acier remarqua son trouble, et il allait le questionner, quand on frappa à la porte.

—Faut-il ouvrir? demanda Jacques.

—Attends un peu.

L'aventurier remit sa bourse dans une poche de sa chemise de chasse, tira ses pistolets de sa ceinture, examina l'amorce, les plaça sur la table et dit:

—Ouvre!

Jacques, qui avait intérieurement fermé la porte avec une lourde barre de bois, précaution très-utile à cette époque, s'en approcha; mais, avant de tirer la barre, il demanda:

—Qui est là?

—Merellum, la Petite-Hirondelle, répliqua du dehors une voix enfantine.

—Merellum, dit Poignet-d'Acier, qu'elle entre! Je suis bien aise de la voir!

Jacques avait déjà ouvert la porte; une petite fille de dix à douze ans s'élança aussitôt vers Poignet-d'Acier, qui la prit dans ses bras, la baisa au front et l'assit sur ses genoux.

Son teint avait une blancheur qui devait la faire considérer comme une merveille dans les solitudes du Nord-Ouest, et qu'on eût remarquée même en Europe. Elle n'était pas jolie, mais une intelligence vive et précoce, éloquemment peinte, dans tous ses traits, suppléait à la beauté qui lui manquait. Sa robe de peau d'antilope était déchirée, et ses longs cheveux épars.

—Petit oncle [10], dit-elle à Poignet-d'Acier, grand, grand malheur!

[Note 10: «Mon frère», «mon cousin», «mon oncle», «ma tante» sont des termes d'amitié fort usités par les Canadiens dans le désert américain. Ils n'impliquent pas toujours une idée de parenté.]

—Un malheur! ma Petite-Hirondelle, comment cela? répliqua-t-il avec intérêt, en s'apercevant du désordre de la toilette de l'enfant.

—Ma tante, Ouaskèma…

Et Merellum fondit en larmes.

—Eh bien, ta tante Ouaskèma?

La petite fille voulut parler, les sanglots l'en empêchèrent.

—Calme-toi, chère, dit le Vieux Jacques qui, après avoir refermé la porte, était venu se rasseoir à la table.

—Allons, raconte-nous ce qui est arrivé à ta tante Ouaskèma, dit
Poignet-d'Acier.

Mais Merellum» tremblait de tous ses membres, en se serrant contre la poitrine de l'aventurier, et balbutiant:

—Les Chinouks! les Chinouks!… J'ai peur… Défends-moi, défends-moi, petit oncle!

—Donne-lui quelques gouttes de tafia, dans un gobelet d'eau et de sirop d'érable, dit Poignet-d'Acier à son domestique.

Jacques eut bien vite préparé la potion qui réconforta Merellum. Alors, elle raconta qu'étant allée le matin, avec Ouaskèma et quelques Indiens Clallomes, récolter des racines de ouappatou dans une île de la Grande-Rivière (le rio Columbia), ils avaient été surpris par une troupe de Chinouks. Ouaskèma et un chef, Queue-de-Serpent, étaient tombés entre les mains de ces deniers; les autres avaient été tués. Quant à Merellum, elle avait réussi à s'échapper en se cachant dans une touffe de joncs; puis, les Chinouks partis de l'île avec leurs prisonniers, elle avait sauté dans un canot, traversé le fleuve et cherché une retraite chez son petit oncle.

—Combien étaient les Chinouks? demanda Poignet d'Acier, après avoir écouté avec une profonde attention, le récit de l'enfant.

—Dix, répondit-elle en comptant sur ses doigts.

—Et quelle direction ont-ils prise?

—Le soleil couchant, répliqua Merellum.

—Ouaskèma est une brave créature, dit alors l'aventurier en s'adressant Jacques. Elle m'a rendu plus d'un service et même, sauvé la vie, quoique je ne sache trop d'où lui vient cette amitié pour moi. Il faut lui porter secours.

—Oh! petit oncle, comme tu es bon! s'écria Merellum en essuyant ses lames et l'embrassant sur les deux joues. Petite tante aussi m'aime bien, va!

—Voyons, Jacques, dit Poignet-d'Acier, remettant doucement l'enfant à terre, selle un cheval, tu courras à la pointe de la Langue, tu y déposeras Merellum chez nos amis et tu prieras trois d'entre eux de t'accompagner ici. A cinq, nous aurons facilement raison de dix coquins de Peaux-Rouges. Seulement hâte-toi. Il n'y a pas une minute à perdre. Pendant ton absence, je préparerai les armes et le grand canot.

Jacques s'éloigna immédiatement, en emmenant la petite fille.

—C'est étrange! dit Poignet-d'Acier dès qu'ils eurent disparu, c'est étrange! moi qui abhorre les femmes et tout leur sexe, je ne sais ce que j'éprouve à la vue de cet enfant! Je me sens mollir… Oui, c'est bien étrange! répéta-t-il en se grattant le front.

Une heure ne s'était pas écoulée, que Jacques revint accompagné de trois trappeurs.

Ils échangèrent une poignée de main avec l'aventurier, qui leur dit:

—Eh bien, mes cousins, vous êtes prêts à donner la chasse aux Chinouks?

—Tout disposés, répondirent-ils. Ces vermines nous ont pillé une fumerie de saumon, et, baptême! nous nous paierons sur leur peau.

Un long bateau, creusé dans un tronc d'arbre, fut poussé à l'eau, et les cinq hommes, parfaitement armés, s'y embarquèrent. Poignet-d'Acier s'assit au gouvernail, les trappeurs ramèrent.

Le temps était toujours beau, le ciel pur et sans nuages.

Au moment où le soleil se penchait à l'horizon, l'embarcation arriva près du cap Désappointement.

—Ne distinguez-vous pas une colonne de fumée, au-dessus de la falaise dit Jacques à son maître.

—Je la vois depuis une dizaine de minutes. Ce sont nos Chinouks sans doute. Nous aborderons dans cette anse, sur la droite.

Et il indiquait du doigt une étroite baie, plantée de roseaux.

Ils attérirent, cachèrent le bateau dans les roseaux, renouvelèrent l'amorce de leurs carabines et se mirent à grimper en silence le long de la côte. L'escalade était difficile, mais tous étaient exercés ces sortes d'ascensions. Bientôt, ils atteignirent le faîte du cap Désappointement.

—Halte! fit Poignet-d'Acier qui rampait en avant. Ses compagnons s'arrêtèrent.

—Avancez-vous derrière ces broussailles, reprit-il en montrant des buissons qui hérissaient la crête de la falaise. J'aperçois les Peaux-Rouges. Ils ne soupçonnent pas notre présence; au mot feu! tirons tous ensemble.

Moins d'une minute après, cinq coups de carabine faisaient résonner les échos de la côte.

Quatre Chinouks tombèrent; les autres prirent la fuite en poussant des hurlements épouvantables.

Cependant Chinamus, le sorcier, qui n'avait été que blessé, se jeta sur
Ouaskèma, en s'écriant et brandissant son tomahawk:

—La vierge clallome doit mourir en l'honneur de Scoucoumé, le grand
Esprit du Mal, elle mourra!

La redoutable massue frappa la captive, et, à ce moment, à ce moment suprême, une nouvelle détonation retentit: le jeesukaïn roula, en se tordant dans les convulsions de l'agonie, à côté des quatre victimes que venaient de faire les balles des trappeurs.

CHAPITRE IV

PAD

Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme, qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus, qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de la pointe de la Langue.

En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit:

—Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?

—Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais.

—Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons, tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas; ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon.

L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île.

—Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de whiskey à me donner?

[Note 11: Par la Sainte Vierge!]

Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre son palais.

—J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu métier que le nôtre!

—Tu disais que la journée avait été bonne, Pad?

—Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!

—Tu dois avoir faim?

—Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau d'esturgeon?

—Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi.

Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre.

Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il lui demanda:

—Et ton histoire maintenant?

—J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad.

Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement, en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un copieux repas.

Mais il ne se pressait pas de parler.

—Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son silence impatientait.

—Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.

—Ce chien, de métis?

—Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef.

—Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre dernière rencontre avec les Peaux-Rouges.

—S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.

—Tu dis?

—Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en riant d'un gros rire niais.

—Comment ça? fit Joe surpris.

—Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?

—Tu m'étonnes; ils étaient amis.

—Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là!

Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit, entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage bleuâtre monter vers le plafond de la cabane.

—Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.

—Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins!

—De quelle manière cela s'est-il passé?

—Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma…

—Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier?

—Tout juste.

—Alors, Ouaskèma…

—Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits.

—Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec, une expression de doute.

—Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à demain soir; est-ce que tu comprends ça, là?

—Enfin, explique-toi.

—Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma, Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément s'emparer d'elle.

—Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en aurons.

—A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.

—Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est très-adroit, dit Joe.

—Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de la terre? s'écria Pad avec orgueil.

—Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le trappeur blanc.

—Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau.

—Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et très-malins.

—Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.

—Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:

—Par l'enfer! où en étais-je?

—Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma.

—Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long. Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier. Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais, gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier, d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma. Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas. Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher, voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.

—Poignet-d'Acier!

—En personne.

—Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe en frappant avec fureur son poing sur la muraille.

—Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour…

—Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton histoire.

—Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance d'Ouaskèma. Pas du tout.

—Qu'advint-il?

—Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de sable.

Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria:

—Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy
Virgin!

—Dis.

—Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma!

Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.

—C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant. Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent. Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami Joe?

En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.

—Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires!

—Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.

—Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses pelleteries et son or!

—C'est vrai, dit Pad en réfléchissant.

—Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays…

—Je le désire depuis bien des années!

—Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes blanches autant que tu en voudrais…

—Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert américain.

Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment:

—Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.

—Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait quelque chose?

—C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de secrets pour elle.

—Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes. En rentrant, nous reparlerons de ça… oui, tu dois avoir raison, cette petite… Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent… bonsoir, Joe!

L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et son camarade ne tarda pas à en faire autant.

Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de l'île.

Pad s'embarqua seul, en disant à Joe:

—Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.

—Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.

Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à terre après avoir amarré son canot à une roche.

Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule, vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage.

Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la fumerie.

Ces fouènes méritent une description.

La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long, en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête. Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte.

Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de rire.

—C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à une voix d'enfant.

Il prêta l'oreille.

Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets d'une cascatelle.

—By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il faut que je voie qui ça peut être.

S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses regards à l'intérieur.

D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter sur leurs genoux.

—Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce soir!

Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide le cours de la Colombie.

La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.

Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait, avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce, préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture, arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.

Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le tableau.

Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.

[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens. Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]

Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi: on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.

Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux rougis au feu que l'on y plonge.

Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de campement.

Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane, contemplait le soleil.

Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn.

—Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte indien.

—Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin.

—Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des vaillants chefs clallomes.

—Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des vaillants chefs clallomes?

—Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil.

—Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère reprenne le chemin de son wigwam.

—Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit
Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet.

—Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des
Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera.

Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa contemplation.

CHAPITRE V

L'ENLÈVEMENT

A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes du village que par sa rotondité.

Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux étaient les symboles de leur puissance.

Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit feu au centre du conseil. C'était le feu magique.

Le guerrier ordonna de tirer les pipes, puis il alluma la sienne au foyer, fit quelques pas en arrière, et dit:

—Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole d'un étranger.

[Note 13: Caribou]

—Ils l'entendront, répondirent les Clallomes.

Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle. Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux, en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier reprit:

—Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur frère Langue-de-Vipère.

L'irlandais éleva la voix.

—Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne peut rester impunie.

Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:

—Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui l'accompagnait.

—Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef.

—Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad.

Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans l'île de Sable.

Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes. L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter, fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition.

Un des chefs prit la parole:

—Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la Grande-Rivière. J'ai dit.

—Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit.

—Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le troisième. J'ai dit.

—Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.

—Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.

Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier reprit:

«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de loutre et le cuir d'un buffle blanc.

[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.]

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et penchée sur les plaines de l'ouest.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs coeurs saignants furent dévorés par le loup.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent point dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand nous chassons les meurtriers de nos pères.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et, par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous envoie pas la maladie dans nos os.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos pères dont les os étaient dans les griffes du loup.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges de nos mères.

«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.

«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.

«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et penchât sur la plaine occidentale.

«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.»

En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre fine des écorces sèches dont il entourait le piquet.

L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée, celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle.

Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait favorable.

Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons, qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.

Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre.

Cette hache était la hache de guerre.

Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent aussitôt à entrer en campagne.

Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.

Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis à exécution.

—Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche, murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ! Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire, faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune, avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite. Voyons… voyons… ça n'est pas facile… Ah! j'y suis… Oui, c'est cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure.

Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient, tournoyaient, et écumaient avec fracas.

Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une fondrière, et s'affala le long de la corde.

Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de la roche et disparut dans un enfoncement.

Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen, et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la difformité de sa tête.

Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures.

—Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait toilette et peau neuve pour la séduire.

Et il se prit à rire.

Un moment après il s'arrêta et se frappa le front.

—Bêta! j'oubliais l'essentiel.

Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore, enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses forces.

Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe de la Langue.

Pad était essoufflé, trempé de sueur.

Il frappa résolument à la porte de la loge.

—Entrez! cria une voix forte de l'intérieur.

Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de bonne mine, qui jouaient avec Merellum.

—Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais.
Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse?

—Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle!

Ce disant il montra ses mains saignantes.

—Combien d'oursons? dit le trappeur.

—Deux.

—Est-elle grosse?

—Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante.

—Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles d'ici, dis-tu, mon cousin?

—Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!

—Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes frères?

—Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement.

—Mais Merellum?…

—Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur. Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition, père Baptiste.

—Quoi donc?

—Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte, comme celle de ma bonne tante Ouaskèma.

—On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement la joue.

Et s'adressant aux autres:

—Allons! en route!

Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes.

Pad allait en tête.

Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant furieusement dans un fourré de mesquites.

—Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après eux.

Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie.

La porte était close.

—Ouvre! cria-t-il à Merellum.

—Que voulez-vous? demanda la petite fille.

—Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien.

L'enfant hésitait.

—Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que l'ourse dévore Baptiste.

L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites les trappeurs en partant.

A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il la déposa, avec cette menace:

—Si tu fais un mouvement, je te tue!

La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de la grève avec la plus grande célérité.

La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée.

Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la débarqua, après lui avoir ôté son bâillon.

—Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier?

Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas.

—Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant par le bras.

Et comme elle se taisait toujours:

—Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive!

—Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.

—Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir!

Il la souffleta violemment.

Merellum poussa un cri.

—Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un dans l'obscurité.

—By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!

—Est-ce toi, Pad?

—Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité.

—Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins sur la berge… Et les affaires?

—Elles vont bien, repartit sèchement Pad.

—Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.

—Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite.

—Merellum?

—Oui, by Jesus-Christ!

—Tu l'as amenée avec toi?

—Est-ce que tu ne la vois pas?

—Par le tonnerre, non!

—Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules.

Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais elle s'était éclipsée.

Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme de la nuit.

CHAPITRE VI

LE TONNERRE

Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus, déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste ni la main sûre.

Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche.

La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle ne laissa échapper aucun gémissement.

Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras.

Il la déposa doucement sur le gazon en criant

—De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!

Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en fruiter les tempes de Ouaskèma.

Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.

A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie indicible.

—Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche, celle qui avait été frappée par la massue du sorcier.

Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses.

—Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un accent sympathique.

La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement.

—Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité avec laquelle la Tête-Plate le considérait.

—Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle dolemment.

A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.

—Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout renverser…

—Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
Poignet-d'Acier.

—Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de la patiente.

L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre. Il examina la blessure.

L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un déboîtement des parties était à craindre.

Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez forte et froissé les muscles.

Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.

—Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux.

—Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en vais l'achever.

—Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus qu'une pierre.

—Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver avec elle.

—Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.

—Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier.

—C'est bon, capitaine; nous y sommes.

—Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter cette jeune fille.

—Oui, monsieur Ville…

—Chut!

Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de poing dans la poitrine.

—Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la conduire!

—Nous allons te transporter au canot.

—Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher.

Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et elle retomba.

Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.

Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine.

Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier, qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée d'abord.

—Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt.

—Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi, répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au délire.

—Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source.

—Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle.

Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste, pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un remercîment.

Jacques avait deviné l'intention de Villefranche.

Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à
Ouaskèma qui but avidement et dit:

—Le serviteur du brave chef blanc est bon.

Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs poussaient au large.

La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son dôme.

Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là, on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve.

Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot.

Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement, longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap Désappointement.

Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se levèrent surpris.

—Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite! dit le capitaine.

—Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et
Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne.

—Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le bord du canot, l'autre encore à terre.

—Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.

—Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups.

—Quoi! monsieur…

—Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis.
Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que
j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.

—Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton suppliant.

—Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.

—Mon frère!… reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.

Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser distancer.

—Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des yeux.

La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus formidable que le premier, salua son apparition.

Et alors, au milieu des cadavres des Chinouks, l'aventurier aperçut un buffle énorme, au dos blanc comme la neige, mais à la crinière épaisse aussi noire que l'ébène, qui, les cornes droites, la tête relevée, les pattes de devant tendues roides, le regardait fixement de son grand oeil largement dilaté.

Ses beuglements redoublèrent à l'approche du chasseur. Leur intonation avait quelque chose de triste, de désespéré, qui frappa Poignet-d'Acier.

Jean arrivait sur le plateau.

—Glisse-toi derrière le buffle, lui dit le capitaine, mais ne tire que si, par hasard, ma vie était en danger.

—On vous entend, bourgeois, répliqua le trappeur en se faufilant dans les buissons.

Poignet-d'Acier apprêta son lasso et se dirigea vers l'animal, qui, après avoir frappé du pied et creusé le sol de son sabot, s'était retourné et mis à lécher activement le corps d'un Chinouk, en agitant sa longue queue.

Il semblait indifférent à la présence des deux hommes.

—Excellente bête! murmura Poignet-d'Acier, je parie qu'elle est venue ici pour son maître!

Le taureau, comme s'il eût compris ces paroles, redressa son muffle et mugit de nouveau.

Le chasseur crut remarquer, à ce moment, que le cadavre près duquel trépignait l'animal faisait un mouvement.

Cette découverte changea ses projets.

—Est-ce que le Dompteur-de-Buffles vivrait encore pensa-t-il.

Et, laissant de côté son lasso, il s'avança vers le corps.

Loin de s'opposer à ce dessein, le bison se retira, comme pour lui faire place.

Poignet-d'Acier s'agenouilla devant la victime de Chinamus et lui mit la main sur le coeur. Il battait encore, quoique faiblement.

—Jean! appela l'aventurier.

Son compagnon accourut, tout intrigué de ce qui se passait.

—Jean, fais une torche et allume-la.

Le trappeur coupa une branche de pin, la fendit à une extrémité, en sept ou huit fractions, y mit le feu et revint aussitôt près de Poignet-d'Acier qui déshabillait le corps du métis en disant:

—Je gagerais à présent que le, sorcier des Chinooks l'a frappé d'une flèche empoisonnée. Baisse un peu plus la torche, Jean. Oui, c'est cela, ajouta-t-il en apercevant une légère piqûre que le Dompteur-de-Buffles avait au-dessous des côtes. C'est cela même, voilà bien les marques de l'empoisonnement avec cette terrible substance minérale que les Têtes-Plates tirent des montagnes Rocheuses, et qui, en refroidissant le sang, abat un homme comme la foudre. Oh! je ne me trompe pas. Les chairs autour de la plaie sont verdâtres, tuméfiées. Mais peut-être n'est-il pas trop tard pour sauver cet individu, car la vie n'est pas encore éteinte chez lui. Ce n'est pas tout à fait un sauvage, et on dit qu'il a de grandes qualités. Jean, descends vite jusqu'à mi-côte; sur la droite, près d'un bouleau, tu trouveras une source, apporte-moi de l'eau, le plus que tu pourras. Hâte-toi!

Pendant que le trappeur s'empressait d'exécuter cet ordre, Poignet-d'Acier tirait de son étui de fer-blanc un petit tube en corne qu'il appliqua sur la piqûre, en l'appuyant de façon à la boucher hermétiquement. Ce tube avait exactement la forme de l'instrument dont se servent les médecins pour ausculter, à cette différence près, que le bout était plus effilé et l'orifice excessivement étroit.

Dès que l'eau eut été déposée à côté de lui, Poignet-d'Acier se mit à aspirer fortement la plaie par l'embouchure de son tube, puis il cracha, se rinça la bouche, et recommença sans s'arrêter cette triple opération durant un quart d'heure.

Jean l'éclairait sans mot dire.

Le taureau avait suspendu ses mugissements et contemplait cette scène d'un air ahuri. L'iris noir de ses grandes prunelles blanches s'illuminait de lueurs profondes aux rayons rougeâtres de la torche.

Peu à peu les membres du Dompteur-de-Buffles s'amollirent, s'échauffèrent, frémirent. Alors Poignet-d'Acier replaça le tube dans son étui de fer-blanc d'où il sortit un onguent dont il frotta la plaie. Puis il dit au trappeur:

—Et maintenant, à nous deux, mon camarade!

Jean savait ce que cela signifiait, car aussitôt il déchira en morceaux son capot de couverte, déboucha sa gourde, versa du rhum sur un des morceaux, le donna au capitaine, en humecta un autre, et tous deux frictionnèrent rudement les membres et le corps du métis.

La coagulation du sang ne tarda pas à se dissiper. Les battements du coeur augmentèrent. La chaleur rayonna du centre à la périphérie; la souplesse, l'élasticité revinrent aux nerfs, la vie enfin circula à grands courants dans ce corps naguère presque inerte.

Le Dompteur-de-Buffles étira ses bras, puis ses jambes, puis il secoua la tête, puis il ouvrit les yeux.

—Verse-lui quelques gouttes de tafia sur les lèvres, Jean; ça achèvera de le ranimer, dit le capitaine.

Jean obéit, et le métis se souleva aussitôt et se mit sur son séant.

Le taureau bondit et mugit tour à tour.

D'abord le Bois-Brûlé promena devant lui des regards effarés, comme une personne brusquement arrachée au sommeil. Mais la mémoire lui revint bien vite.

Il reconnut le capitaine, qu'il avait plus d'une fois rencontré dans ses excursions.

—Si je ne me trompe, tu m'as tiré d'un mauvais pas, Poignet-d'Acier, lui dit-il.

—Baptême! ça me fait cet effet, s'écria Jean.

—Oui, reprit le Dompteur-de-Buffles, je me souviens à présent. Le coquin de Chinamus m'avait planté une flèche empoisonnée dans le côté. Mais qu'est-il devenu? Où est la Belle-aux-cheveux-noirs?

—Chinamus est mort, répondit Poignet-d'Acier. C'est moi qui l'ai tué.

—Le scélérat n'avait pas volé la punition, dit le métis.

—Mes gens, continua le capitaine, ont aussi tué quatre de tes hommes et il est assez probable que tu aurais partagé leur sort si tu avais été debout. Mais je ne frappe jamais un ennemi à terre.

—Merci, Poignet-d'Acier, je te revaudrai ça. Donne-moi ta main. La mienne, je le dis avec orgueil, est celle d'un brave qui n'a jamais versé le sang sans y être forcé par la nécessité.

—Je le sais et voilà pourquoi je t'ai sauvé, répliqua le capitaine en acceptant la main que lui tendait le métis et la serrant dans la sienne.

—Tu as sucé le venin de ma blessure, je ne l'oublierai jamais, fit ce dernier. Mais peux-tu me dire où est Ouaskèma?

—Dans mon canot, répondit Villefranche.

—Dans ton canot? répéta le Dompteur-de-Buffles en tressaillant.

—Oui, dit froidement le capitaine à qui ce mouvement n'avait pas échappé. Elle a été blessée par ton jeesukaïn; je vais la reconduire à sa tribu.

Tu ne l'emmènes pas chez toi? demanda l'autre sans chercher à déguiser la satisfaction que lui causaient les dernières paroles de Poignet-d'Acier.

—A moins qu'elle ne veuille s'y arrêter! Le front du métis se plissa.

Il y eut un moment de silence, qui fut rompu par un mugissement du buffle.

—Tonnerre ici s'écria le Bois-Brûlé.

—Oui, c'est à ton taureau que tu dois la vie. Je te pensais mort et j'allais partir, quand un beuglement de cet animal me ramena sur le cap.

—Ah! c'est une fine bête, dit le métis en s'approchant du buffle et le caressant de la main. Je l'avais laissé au pied de la côte pour aller pêcher avec les Chinouks dans une île… Mais j'y songe… ils vont revenir en nombre et t'attaquer, Poignet-d'Acier.

—S'ils m'attaquent, ils trouveront à qui parler, répliqua le capitaine en frappant des doigts le canon de son fusil.

—On est cinq, ajouta Jean, et, bateau! on vaut cinq fois cinq de ces vermines; fourre-toi ça dans la boule, mon cousin!

—N'importe! dit le Bois-Brûlé avec emphase, je suis leur chef, comme je suis ton obligé, Poignet-d'Acier, et tant que je les commanderai, je ne souffrirai pas qu'ils te traitent en ennemi. Encore une fois merci, et au revoir! Après ces mots, le métis sauta sur son buffle qui frémit d'aise, et s'élança vers le nord avec la célérité d'une antilope.

CHAPITRE VII

OUASKÈMA

Blanchi par les mates clartés de la lune, le rio Columbia semblait rouler des flots de vif-argent.

—A vos avirons! cria Poignet-d'Acier en sautant dans le bateau.

Il s'assit à l'arriére et prit le gouvernail en main. On gagna le large.

—Comme le capitaine a l'air soucieux! Qu'est-ce que vous avez donc trouvé là-haut? demanda, d'un ton bas, Baptiste à Jean.

—Le brigand de Bois-Brûlé, qu'ils appellent le Dompteur-de-Buffles. Un Chinouk lui avait dardé une flèche dans le flanc, à cause de cette créature que nous avons là dans le canot. La flèche était envenimée, et le bourgeois a eu la bonté de sucer la plaie de cette vermine de métis, qui le paiera sans doute en monnaie de singe!

—C'est donc pour cela que vous avez été si longtemps sur la côte?

—Pas pour autre chose.

Mais qu'est devenu l'homme?

—L'homme! une fois ressuscité, il a enfourché son grand buffle blanc et ils sont allés au diable vert.

—Le demi-sang n'est pas mort? demanda Ouaskèma, qui comprenait un peu le français et avait entendu cette conversation, car elle tournait le dos aux deux trappeurs et faisait face au capitaine.

—Non, répondit-il simplement.

—Mon frère lui a aussi sauvé la vie? Poignet-d'Acier ne répliqua pas et l'Indienne poursuivit:

—Mon frère s'en repentira; les Bois-Brûlés sont des ingrats. Dompteur-de-Buffles voulait faire de Ouaskèma son esclave, et Chinamus voulait la brûler. Ouaskèma aimait mieux être brûlée. Mais mon frère le chef blanc est un grand coeur.

Comme elle disait ces mots, Jacques, qui se tenait en avant de l'esquif, poussa un cri.

—Qu'y a-t-il? interrogea Poignet-d'Acier.

—A gauche, monsieur! manoeuvrez à gauche, pour l'amour du ciel, ou nous sommes perdus!

—Mais enfin qu'est-ce? que vois-tu? dit Villefranche en exécutant le mouvement, tandis que les rameurs regardaient de côté et d'autre pour découvrir ce qui effrayait le vieux domestique.

A l'exception d'une forte oscillation des vagues en avant de la ligne que venait de quitter l'embarcation et qu'on pouvait attribuer à la marée, on ne distinguait rien qui parût justifier l'exclamation de Jacques.

Mais comme Villefranche allait lui faire de nouvelles questions, le fleuve se couvrit à cette place d'écume, de gros bouillons, et une gerbe liquide, haute de vingt pieds, jaillit tout à coup de son sein.

Ces signes indiquaient clairement la nature et la proximité du danger; aussi les cinq hommes prononcèrent-ils en même temps ce mot:

—Une baleine!

—A vos avirons! tonna la voix de Poignet-d'Acier.

Les trappeurs avaient perdu une demi-minute, ils voulurent la réparer. Mais il était trop tard. Les eaux s'élevèrent en montagne, se creusèrent en abîme, avec de sourds clapotements. Un corps long, noir, luisant, se montra à la surface. Le canot pirouettait comme une toupie au milieu de ces remuements en sens contraires. Villefranche essaya cependant de lui imprimer une direction; la barre du gouvernail cassa dans sa main. Alors les rameurs s'efforcèrent de tenir l'embarcation en équilibre. Leurs avirons se brisèrent.

Poignet-d'Acier souriait de ce sourire amer que l'on remarque parfois sur les lèvres des hommes qui, dégoûtés de la vie, ne trouvent plus de plaisir que dans ses drames les plus poignants.

Ouaskèma tout entière au bonheur de le sentir près d'elle, de le contempler, ne songeait pas au péril.

Jacques, le vieux domestique, regardait tristement son maître.

Les trois autres Canadiens marmottaient des lambeaux de prières.

Le monstre rentra dans son humide demeure, les ondes s'abaissèrent, revinrent sur elles-mêmes. Il y eut un moment de calme lugubre.

—Vos carabines sur vos épaules, cria Poignet-d'Acier.

Pendant que les trappeurs ramassaient leurs armes au fond du bateau, il dit à Ouaskèma:

—Ma soeur, passe cette ceinture autour de ton corps et je te soutiendrai.

—Non, dit l'Indienne, Ouaskèma aime le grand chef Blanc, elle l'a vu, il a été bon pour elle, il l'a serrée dans ses bras; Ouaskèma ne craint pas la mort.

Mais, sans répliquer, Poignet-d'Acier la souleva, lui attacha sa ceinture autour de la taille, et, l'asseyant l'arrière du bateau, il attendit.

Le fleuve recommençait à monter, à moutonner, autour de l'esquif, un deuxième, puis un troisième jet d'eau en sortirent, plus rapprochés que le premier. Les cinq hommes étaient debout. Poignet-d'Acier examinait; ses gens regardaient tour à tour leur chef et les flots qui grossissaient toujours avec des convulsions effroyables.

—Tout le monde à la mer! commanda Villefranche. Direction sud-est.
J'aperçois une île à un demi-mille environ d'ici.

Il enleva Ouaskèma.

—Lâche-moi et sauve-toi, mon frère, lui dit-elle.

A cet instant, un tourbillon d'eau enveloppa le bateau et ceux qu'il contenait.

De l'extrémité de sa queue, la baleine venait d'atteindre la frêle embarcation.

Poignet-d'Acier ne quitta point le bout de la ceinture dont il avait entouré la jeune Indienne. Après avoir plongé, ils reparurent tous deux à la surface du fleuve et se mirent à nager vers une île qu'on distinguait dans le lointain.

Malgré sa blessure, Ouaskèma, aidée de l'aventurier, se maintenait assez bien au-dessus de l'eau, avec le secours de son bras droit.

Les quatre autres acteurs de cette scène étaient dispersés à quelque distance; le canot avait été submergé.

—Avancez vite, car si la baleine se retournait, nous n'échapperions pas, cria Poignet-d'Acier.

—Abandonnez la squaw, bourgeois; c'est un fardeau inutile, dit Baptiste qui se trouvait le plus près de lui.

—Abandonner un être en danger! Tu mériterais d'être puni de ton mauvais coeur, répliqua-t-il sévèrement.

—Mais, si vous le permettez, je l'assisterai aussi bien que vous, monsieur, insinua Jacques.

—Non, mon pauvre vieux camarade, tu aurais plutôt besoin de secours toi-même, car tu es bien âgé pour faire un demi-mille à la nage.

—Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!

—Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.

Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait. Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.

Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.

Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se levait derrière un voile épais de brouillards.

L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après une nuit d'insomnie et d'agitation.

Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut, et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire même un radeau.

Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car, près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et incessantes évolutions.

Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il courut à la butte où Ouaskèma était.

—Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de roseaux.

—Tu as raison, ma soeur, je n'y avais pas songé. Veux-tu que je panse ta blessure?

La jeune Indienne ne répondit pas.

Villefranche, prenant son silence pour un acte d'adhésion, s'approcha d'elle et leva l'appareil qu'il avait posé le jour précédent. Une ecchymose assez grave s'était formée sur l'épaule, et Ouaskèma ne pouvait plus faire usage de son bras. Cependant, sa fièvre s'était calmée; il y avait du mieux dans son état.

Poignet-d'Acier baigna la partie affectée avec des feuilles couvertes de rosée, puis il y appliqua quelques plantes adoucissantes, et revint près de ses gens.

—Nous allons faire un canot avec des joncs, leur dit-il.

Ils eurent bientôt coupé une douzaine de bottes de roseaux qu'ils réunirent en liant les uns avec les autres leurs petits bouts. Autour de cet assemblage, quelques nouveaux paquets de ces plantes furent attaches pour figurer les préceintes, et enfin ils tressèrent une grande natte de joncs, laquelle, fixée à deux baguettes de fusil, que tiendraient deux des trappeurs, devait former voile.

Les naufragés réussirent au gré de leur désir.

On plaça Ouaskèma au fond du canot qui n'avait pas moins de dix pieds de long; les trappeurs s'embarquèrent, et, grâce à une bonne brise nord-ouest, ils doublèrent vers midi la pointe Georges, derrière laquelle, à côté des ruines de l'ancien fort Astoria, s'élevait, on le sait, la cabane de Poignet-d'Acier.

Après le débarquement et l'installation de Ouaskèma sur le lit du capitaine, on s'occupa du déjeuner. Du poisson rôti et du pain de racines de kamassas firent les frais de ce repas. La Clallome se contenta d'un peu de bouillon d'esturgeon.

—Jacques, dit Villefranche quand ils eurent satisfait leur appétit, Jacques, tu vas aller à la batture de Clarke, dans la baie d'Young; j'y ai remarqué une troupe de cygnes; facile de faire bonne chasse, car nous commençons à être à court de gibier.

—Oui, monsieur.

—Tu rapporteras aussi de la sauge et des racines de guimauve. Il y en a dans le petit Bois à côté du fleuve. Reviens, s'il est possible, avant le coucher du soleil.

—Soyez tranquille, on sera de retour, monsieur.

Poignet-d'Acier eut une violente quinte de toux qui rappela au vieux serviteur son oubli.

—Quant à vous autres, reprit l'aventurier en cessant de tousser, et en s'adressant aux trappeurs, vous retournerez à la fumerie et, demain matin, vous amènerez ici Merellum.

—Merellum! exclama Ouaskèma.

—Oui, ma soeur; c'est elle qui m'a appris que tu étais tombée entre les mains des Chinouks, et, avant d'aller à ton secours, je l'ai envoyée à ma fumerie, où deux de nos hommes en ont soin.

—Mon frère est bon comme Hias-soch-a-la-ti-yah! Ouaskèma aime son frère le grand chef blanc, répliqua-t-elle avec un regard de reconnaissance.

Jacques, et les trappeurs sortirent, et Villefranche resta seul avec
Ouaskèma dans la cabane.

Le chasseur s'assit sur un lot de pelleterie près de l'Indienne.

Le coeur de celle-ci battait fort et soulevait par mouvements saccadés la couverte de peaux de loups marins sous laquelle elle était étendue.

Son teint était animé, ses yeux humides et brillants comme une fleur sous la rosée aux premiers baisers du soleil.

Poignet-d'Acier se mit à l'examiner attentivement.

Au point de vue de notre sentiment du beau, Ouaskèma, la vierge était affreusement laide, car elle avait la marque typique de sa race, le crâne aplati et le front fuyant obliquement en arrière. Ses longs et magnifiques cheveux noirs faisaient ressortir davantage la hideur de cette dépression, regardée cependant comme un signe caractéristique de noblesse par ses congénères; car les Clallomes n'aplatissent pas la tête de leurs esclaves. Mais, en faisant, s'il est possible, abstraction de cette difformité, monstrueuse pour nous (quoique certaines de nos prétendues élégances comme la réduction de la taille par le corset, ne soient guère plus naturelles et guère plus admissibles), on découvrait dans le reste des traits de la jeune fille des charmes séduisants. Ses yeux étaient grands, d'un ovale parfait, frangés par de longues paupières, sous lesquelles roulaient des prunelles noires comme le jais, pleines de feu. Elle avait le nez long, busqué, hardiment dessiné, peut-être un peu dur; la bouche bien coupée, les lèvres roses et les dents blanches. Son teint était brun, agréablement carminé sur les pommettes saillantes de ses joues légèrement creuses. L'ensemble de sa physionomie parlait d'intelligence et d'exaltation. Si vous supprimiez le front, comme je l'ai souvent fait en contemplant son portrait [15], et en plaçant la main sur cette partie de la tête, vous aviez une ressemblance étonnante, étrange avec les Bourbons. Le bistre de sa carnation et ses pendants d'oreilles en coquilles bleues de tiacomoshak seuls alors trahissaient son origine sauvage.

[Note 15: A la bibliothèque du parlement canadien.]

Ouaskèma vingt ans. Son corps harmonieusement proportionné et dans la plénitude du développement, possédait des trésors de force, de souplesse et de gracieuseté.

Elle se laissait voluptueusement considérer et ses regards enflammés mendiaient un regard d'amour. Mais Poignet-d'Acier était froid paraissait ignorer la passion qu'il avait allumée dans le coeur de l'Indienne.

—Ma soeur est puissante chez les Clallomes? dit-il tout à coup.

—Oui, Ouaskèma est puissante chez les valeureux Clallomes, répondit-elle avec fierté.

—C'est ma soeur qui a arrêté leurs bras quand ils allaient me frapper.

—Ouaskèma aime le grand chef blanc. Elle est heureuse de lui avoir été utile. Elle voudrait préparer chaque jour la sagamité pour lui. Poignet-d'Acier tressaillit.

—Ma soeur, dit-il, est belle et bonne.

La jeune fille se sentit frissonner en entendant cet éloge.

—Les plus illustres des guerriers clallomes désirent avoir Ouaskèma pour femme, dit-elle; mais le coeur de Ouaskèma ne bat pas pour eux. Il ne se soulève que pour le chasseur blanc.

—Et celui du chasseur blanc est mort à tout jamais, répliqua
Villefranche en secouant la tête.

—Que mon frère écoute la parole de Ouaskèma et la parole de Ouaskèma le ranimera, car elle est inspirée par le Grand Esprit.

—Pauvre enfant, si elle savait! murmura l'aventurier en se levant et se promenant à grands pas dans la hutte.

Après un moment, il revint s'asseoir près de l'Indienne et lui dit anxieusement:

—On assure, ma soeur, que tu sais ou il y a des cailloux jaunes, qui étincellent au soleil.

—Ouaskèma le sait!

—Vrai! tu le saurais?

—Ouaskèma à la langue droite. Quand elle sera guérie, elle conduira son frère le chasseur blanc à un endroit ou il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil.

—Oh! si tu faisais cela, je te donnerais…

—Ouaskèma ne demande rien à son frère.

—Mais ne pourrais-tu m'indiquer le lieu?

La Tête-Plate pâlit et poussa un soupir.

—Mon frère, dit-elle d'une voix altérée, aime mieux les cailloux jaunes qui étincellent au soleil que Ouaskèma; Ouaskèma le mènera, mais elle ne lui dira pas la place, Hias-soch-a-la-ti-yah l'a défendu.

Poignet-d'Acier comprit que son impatience lui avait fait commettre une faute. Il saisit la main de la Clallome, la pressa doucement dans la sienne et dit:

—Ma soeur est une grande jeesukaine. On rapporte que l'Esprit Suprême l'a visitée.

—Oui, repartit Ouaskèma, croyant que Villefranche subissait l'influence de ses attraits, oui Hias-soch-a-la-ti-yah m'a visitée quand j'étais toute petite et il m'a révélé des secrets.

—Ma soeur consentirait-elle à me raconter cette entrevue? demanda Poignet-d'Acier qui espérait par ce moyen arriver à la découverte de la mine d'or vers laquelle étaient tournées toutes ses aspirations.

Heureuse de captiver l'attention de celui qu'elle aimait, l'Indienne répondit:

Si les oreilles du chasseur blanc sont ouvertes, Ouaskèma parlera.

—Ma soeur veut-elle boire auparavant?

—Non, dit-elle vivement; reste: le contact de ta main est une médecine qui rafraîchit les lèvres de Ouaskèma et guérit sa blessure.

Après ces mots prononcés d'une voix émue, elle reprit:

—J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.

Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir. Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:

—Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui, continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille, écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes instructions, je reviendrai.

Ayant dit, elle partit.

Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour. Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui m'appelait et me disait:

—Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y invite.

Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche, apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me dit son nom et ajouta:

—Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une haute destinée!

Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa tête des rayons de feu semblables à des cornes.

Il me dit:

—Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc…

En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne continua:

C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.

Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de lumière et la poitrine couverte de plaques.

Il me dit:

—Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel. Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et te donner le pouvoir de résister et de souffrir.

Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.

L'Esprit me dit:

—Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce que je dois dire et faire.

Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.

Il dit alors:

—C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.

Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.

—Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant, et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce qui est nécessaire pour soutenir le corps.

—Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma loge, ma vision cessa.

—Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta puissance sur les Clallomes.

—Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire, ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux jaunes qui étincellent au soleil.

—Tu dis, ma soeur?… s'écria brusquement le chasseur.

—Écoute.

—Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:

—Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la Grande-Rivière, et que tu épouseras.

Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.

—Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.

Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la porte de la hutte.

—Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.

CHAPITRE VIII

MERELLUM

La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand ils avaient mis le pied sur une piste.

—Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.

—Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet ours est seul.

—Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.

—C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le bord du marécage.

Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?

L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.

—Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.
Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.

Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes qui se cassaient avec un bruit sec.

—Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.

Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.

Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de reconnaissance à l'Éternel.

Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du sol pour former un dais ombreux de verdure.

Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient, bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.

Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.

La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même pas l'inquiéter.

—Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.

—Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une chance rare.

—Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.

—Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.

Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.

—Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé, vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.

Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre. Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois, puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal. Lui-même et Jean prirent une position semblable.

—Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre en pointant le chêne d'un air incrédule.

—Tu verras, mon garçon.

Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.

Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert gazon autour des trappeurs.

Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait venir de dessous terre.

—Attention! dit Baptiste.

Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.

La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.

Un nouveau grondement retentit.

—Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va sortir. Soldats, apprêtez… armes!

—Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup! maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.

Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre qui l'encadraient.

—Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme dit la gazette de Montréal.

Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des profondeurs de l'arbre.

Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et dérobèrent les objets.

—Feu! cria Baptiste.

Quatre détonations résonnèrent à la fois.

Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes, s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.

Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal, frappé au coeur, expira sur le champ.

—Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit
Jean d'un ton goguenard.

—Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de soie?

—Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres, répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec son couteau.

—Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.

—Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.

—Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?

—Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?

—Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.

—Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour mettre un terme au progrès des flammes.

—Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé l'Irlandais?

—C'est ma foi vrai!

—On ne le voit nulle part!

—A moins que les chiens ne l'aient avalé.

—Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si c'était un piège que…

—Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.

—Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle, cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait… Je me souviens maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez être de retour.

Quand les trois trappeurs se furent éloignés:

—Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.

—Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son espèce.

—Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous pique quand on y pense le moins.

—Où veux-tu en venir, Jean?

—J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.

—Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.

—Comme je te le dis, Baptiste.

—Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère, pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier! Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?

—Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!

—Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a des chagrins!

—On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait mourir.

—On t'a rapporte ça, Baptiste!

—Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.

—Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur général?

—Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.

—Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.

—Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.

—Tu en es sûr?

Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,
Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:

—J'y étais.

—Tu y…

Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui, surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.

Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans proférer un cri.

Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.

—Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.

—Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.

—Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!

—Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne reviennent pas!

—Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine. C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée sorcière.

—Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu, mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les cellules des couvents.

Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement Jean.

—Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce monde. Voulez-vous écouter ma confession?

—Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.

Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.

L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment, il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.

La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.

—Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
Elle est perdue!

—Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua
Baptiste.

—Tu badines, mon cousin.

—Regarde et demeure tranquille.

La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle demanda la liberté des deux captifs.

Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.

Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra aisément, la comblèrent de caresses.

—Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais, avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué et le sucre des mouches du Grand-Esprit.

Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie, puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.

—Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me revoir.

—Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.

—Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien, parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.

—Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues sous deux gros baisers.

Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur régal par excellence.

En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs, suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de Poignet-d'Acier, au fort Astoria.

Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de décombres fumants.