PRÉFACE
Durant des années, nous avions parlé en plaisantant du jour où j’écrirais un livre sur lui. Au début, je lui disais : « Parle-moi donc encore de cette jolie fille de San Francisco ; l’idiote qui habitait Pine Street sur le palier en face de chez toi. » Et il se mettait à rire et répondait : « Elle habitait en face de chez moi sur le palier et elle était idiote. – Dis-m’en plus long que ça. Jusqu’à quel point elle te plaisait et… » Alors, il bâillait. « Finis ton verre et va te coucher. » Mais, quelques jours plus tard, peut-être le soir même, si la curiosité me travaillait, et c’était le cas la plupart du temps, je répliquais : « Bon, ça va, fais ta tête de mule à propos des filles. Et maintenant, parle-moi de ta grand-mère et dis-moi à quoi tu ressemblais quand tu étais petit. — J’étais un bébé gras à lard. Ma grand-mère allait au cinéma tous les après-midi. Elle avait une passion pour un acteur qui s’appelait Wallace Reid, d’ailleurs, je t’ai déjà raconté tout ça. » Je lui disais que je ne voulais rien laisser au hasard pour après sa mort lorsque j’écrirais sa biographie, et il me répondait que je n’avais pas à prendre la peine d’écrire sa biographie parce qu’en fin de compte, ce serait surtout l’histoire de Lillian Hellman, avec des allusions de loin en loin à un ami nommé Hammett.
Le jour de sa mort remonte à plus de cinq ans. C’était le 10 janvier 1961. Jamais je n’écrirai cette biographie parce que je ne peux pas parler de mon ami le plus proche, de celui que j’aimais le plus tendrement. Et peut-être aussi parce que toutes ces questions échelonnées sur trente et un ans, et les rares réponses à ces questions, se sont embrouillées, parce que la vie a changé pour l’un et l’autre et parce que les questions et les réponses finalement se sont confondues en un courant unique venu des jours de ma jeunesse et coulant vers ceux de ma maturité.
Ceci ne sera donc pas une tentative de biographie de Samuel Dashiell Hammett, né dans le comté de Saint-Mary, Maryland, le 27 mai 1894. Il ne sera pas non plus porté ici de jugement critique sur les nouvelles contenues dans cet ouvrage. Il fut un temps où je les trouvais toutes excellentes. Mais elles ne sont pas toutes excellentes, bien qu’à mon avis la plupart le soient. Il n’est que juste de préciser dès maintenant qu’en les publiant, j’ai fait ce qu’Hammett ne voulait pas faire ; il avait décliné toutes les propositions visant à la réimpression de ces récits, mais je n’ai jamais su au juste pourquoi et ne lui ai jamais posé la question. Je savais, d’après ce qu’il m’avait dit de Tulip, le roman inachevé qui figure dans ce recueil, qu’il avait l’intention de commencer une nouvelle vie littéraire et peut-être voulait éviter que son œuvre ancienne risquât de se mettre en travers. Mais parfois, je crois qu’il était simplement trop malade pour s’en occuper, trop las pour écouter les projets qu’on lui soumettait ou lire des contrats. Le fait de respirer, simplement de respirer, suffisait à l’occuper jour et nuit.
Durant la Première Guerre mondiale, dans un camp, atteint d’une grippe qui avait dégénéré en tuberculose, Hammett devait passer des années dans des hôpitaux militaires. Il revint de cette guerre avec un emphysème, mais comment il trouva moyen de participer à la Deuxième Guerre mondiale à l’âge de quarante-huit ans me stupéfie encore. Il me téléphona le jour où l’armée l’avait reconnu apte au service pour me dire que c’était le plus beau jour de sa vie et, avant que j’aie pu achever de lui répondre que ça n’était pas le plus beau jour de la mienne, sans parler des anciennes cicatrices de ses poumons, il s’était mis à rire et avait raccroché. Sa mort fut causée par un cancer du poumon qu’on ne décela que deux mois avant le décès. Il n’était pas opérable. Je doute qu’il eût jamais accepté d’être opéré, même si cela avait été possible, aussi décidai-je de ne pas lui parler de ce cancer. Le docteur spécifia que, lorsque les souffrances commenceraient, ce serait dans le poumon droit et le bras, mais qu’il pourrait ne pas souffrir du tout. Le docteur se trompait : quelques heures seulement après qu’il m’eut parlé, la douleur s’éveilla. Hammett avait diagnostiqué lui-même un rhumatisme dans le bras droit et il avait toujours déclaré que c’était pour cette raison qu’il avait renoncé à la chasse. Le jour où j’appris qu’il avait un cancer, il me dit que l’épaule où il appuyait la crosse de son fusil le faisait à nouveau souffrir et me demanda si je pouvais le frictionner. Je me souviens comment, assise derrière lui, en train de lui frotter l’épaule, j’espérais qu’il penserait toujours que c’était un rhumatisme et se rappellerait seulement ses journées de chasse automnales. Mais la douleur ne revint jamais, ou alors il n’y fit jamais allusion, à moins que la mort fût si proche que cette souffrance dans l’épaule se confondit avec les autres.
Il n’avait pas envie de mourir et j’aime à croire qu’il ne se savait pas condamné. Mais je m’efforce encore aujourd’hui de ne pas penser à la signification possible de ce qui se passa un jour, peu de temps avant sa mort, très tard dans la nuit. J’étais entrée dans sa chambre, et, pour l’unique fois depuis des années que je le connaissais, il avait les larmes aux yeux et son livre gisait, abandonné, sur le drap. Je m’assis à côté de lui et dus attendre un long moment avant de pouvoir dire : « As-tu envie d’en parler ? » Il me répondit, presque avec irritation : « Non, ma seule chance est justement de ne pas en parler. » Et il n’en parla jamais. Sa patience, son courage, sa dignité au cours de ces mois de souffrance, furent très grands. C’était comme si tout ce qui constitue une vie d’homme s’était combiné pour en témoigner : souffrir était un problème strictement privé et il n’était pas question de s’en mêler. Il ne réclamait plus que rarement ce dont il avait besoin et à peu près tout ce que nous faisions – ma secrétaire et la cuisinière qui lui étaient dévouées, comme l’avaient été la plupart des femmes – consistait à lui monter des repas qu’il touchait à peine, des livres qu’il ne pouvait presque plus lire, son café de l’après-midi et le martini que je tenais à lui voir servi avant le dîner qu’il ne mangeait pas. Un soir de la dernière année, une mauvaise soirée, je lui dis : « Prends un autre martini. Tu te sentiras mieux. – Non, répondit-il. Je ne veux pas. – D’accord, repris-je, mais je parie que l’idée ne te serait jamais venue que je t’encouragerais à boire. » Il se mit à rire pour la première fois ce jour-là. « Non, ma foi, et l’idée ne me serait jamais venue que je refuserais. »
Car le soir où nous fîmes connaissance, il émergeait d’une cuite de cinq jours d’affilée et il devait continuer à boire comme un trou pendant les dix-huit années suivantes puis, un jour, mis en garde par un médecin, il promit de ne plus boire une goutte d’alcool et tint parole sauf la dernière année, celle du martini ; encore l’idée venait-elle de moi.
Nous nous rencontrâmes quand j’avais vingt-quatre ans et lui trente-six dans un restaurant d’Hollywood. La cuite de cinq jours avait marqué son merveilleux visage et sa longue et mince silhouette semblait lasse et un peu affaissée. Nous parlâmes de T.S. Eliot, bien que je ne me souvienne plus au juste de ce que nous dîmes, puis nous allâmes nous asseoir dans sa voiture et nous continuâmes à parler de tout et de nous-mêmes jusqu’au lever du jour. Nous devions nous rencontrer encore une fois quelques semaines plus tard et, par la suite, à nouveau par intervalles durant le reste de sa vie et trente ans de la mienne.
Trente ans représentent, me semble-t-il, une longue période et cependant, tandis que je me prépare à les évoquer, mes souvenirs se dérobent, se désagrègent et je sais que je ne peux me fier à certains d’entre eux. Je me rappelle clairement cette première rencontre et la suivante, et beaucoup d’autres images, d’autres sons me surgissent à l’esprit, mais sans ordre ni chronologie et je ne crois pas éprouver le désir d’en effectuer le classement. (J’aurais pu entreprendre des recherches, cela m’est arrivé à propos d’autres personnes, mais je ne voulais pas agir ainsi vis-à-vis d’Hammett ou me transformer en comptable de ma propre existence.)
Je ne veux pas prendre un parti pris de modestie vis-à-vis de lui ou moi, mais je me demande maintenant si cela peut avoir grand sens pour quiconque excepté moi que mon deuxième souvenir le plus vif soit celui d’une journée datant de l’époque où nous vivions sur une petite île en face de la côte du Connecticut. Cela se passait six ans après notre première rencontre. Six années heureuses et malheureuses durant lesquelles j’avais, avec l’aide d’Hammett, écrit ma première pièce. Je revenais du continent dans un petit dériveur rempli de provisions et Hammett était descendu à l’appontement pour m’aider à amarrer le bateau. Il avait été malade cet été-là – la première de ses maladies – et il était encore plus mince qu’à l’habitude. Avec ses cheveux blancs, son pantalon blanc, sa chemise blanche, sa forme élancée se découpait sans épaisseur sur le soleil couchant. Peut-être n’ai-je jamais rien vu d’aussi beau, me dis-je, que cette silhouette d’homme, ce nez en lame de couteau ; l’écoute m’échappa des doigts et le vent cessa de gonfler la voile. Hammett se mit à rire tandis que je m’efforçais de reprendre le vent. Je ne sais pas pourquoi, je m’écriai avec irritation : « Alors, tu es un de ces saints-pécheurs de Dostoïevski, hein ? C’est bien ça. » Son rire s’arrêta et, quand j’atteignis enfin l’appontement, nous n’échangeâmes pas une parole tout en portant les paquets, et restâmes silencieux pendant tout le dîner. Tard dans la nuit, il demanda : « Pourquoi as-tu dit ça ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Je lui répondis que je ne savais pas pourquoi je lavais dit ni ce que cela signifiait. Des années après, quand sa vie eut changé, je sus ce que j’avais voulu ire ce jour-là. J’avais vu le pécheur – enfin, l’idée qu’on s’en fait – et senti le changement avant qu’il intervînt. Quand je le lui dis, Hammett déclara qu’il ne savait pas à quoi je faisais allusion, que tout ça était trop religieux pour lui. En réalité, il savait ce que j’avais voulu dire et il était très content.
Mais les années prospères, insouciances et folles étaient passées à l’époque où nous eûmes cette conversation. Quand je fis la connaissance de Dash, il avait écrit quatre de ses cinq romans et c’était l’une des coqueluches d’Hollywood et de New York. Ce n’est pas particulièrement remarquable d’être la coqueluche de ces deux grandes villes – à chaque saison d’hiver une nouvelle étoile se lève – mais dans son cas, un intérêt supplémentaire sollicitait les amateurs de vedettes du fait que cet ex-détective victime de sérieuses blessures aux jambes et avec une entaille dans le crâne pour s’être frotté de trop près à la pègre, était affable, bien élevé, d’allure élégante, descendant d’une vieille famille de pionniers, excentrique, spirituel et dépensait tant d’argent pour les femmes qu’il leur aurait plu même s’il n’avait été nullement de bonne compagnie. Mais, tandis que passaient les années de 1930 à 1948, il écrivit seulement un roman et quelques nouvelles. En 1945, boire ne lui apportait plus aucune gaieté. Ses périodes d’ivresse duraient plus longtemps et son humeur s’assombrissait. Je me trouvais auprès de lui, par intermittence, durant presque toutes ces années, mais en 1948, je ne pouvais plus supporter de le voir boire. Je n’avais pas vu Hammett et ne lui avais pas parlé depuis deux mois quand sa fidèle femme de ménage m’appela pour me dire que je ferais bien de me rendre tout de suite à son appartement. Je répondis par un refus, puis j’y allai. Elle et moi habillâmes un homme à peine capable de soulever un bras ou une jambe et l’amenâmes chez moi ; cette nuit-là, je fus témoin d’une crise de delirium tremens, bien que je ne sus à quoi j’avais assisté qu’après avoir été informée par le docteur le lendemain à l’hôpital. Ce docteur était un vieil ami. Il déclara : « Je vais dire à Hammett que, s’il continue à boire, il sera mort dans quelques mois. C’est mon devoir de l’avertir, mais ça ne servira à rien. » Un moment après, il ressortit de la chambre de Dash, « Je l’ai prévenu, dit-il. Dash a répondu d’accord, qu’il allait se mettre au régime sec définitivement, mais il en est incapable et il ne le fera pas. » Mais il en était capable et il le fit. Cinq ou six années plus tard, je dis à Hammett que le docteur avait assuré qu’il ne resterait pas au régime sec. Dash parut surpris. « Mais j’ai donné ma parole ce jour-là. – Tu as toujours tenu ta parole ? demandai-je. – La plupart du temps, répondit-il. Peut-être parce que je ne l’ai donnée que si rarement. » Le sens de l’honneur s’était développé très tôt dans sa vie et il en observait les règles auxquelles il était farouchement attaché. En 1951, il alla en prison parce que lui et deux autres responsables de la caisse d’entraide du congrès des Droits civiques avaient refusé de révéler le nom des souscripteurs. La vérité était qu’Hammett n’était jamais entré dans le bureau du comité et ne connaissait le nom d’aucun souscripteur. Le soir du jour précédant celui où il devait comparaître devant le tribunal, je lui dis : « Pourquoi ne réponds-tu pas que tu ne sais pas les noms ? – Non, répliqua-t-il, je ne peux pas faire ça. – Pourquoi ? – Je ne sais pas pourquoi. » Après un silence chargé de nervosité entre nous, il reprit : « Je crois que ça tient au goût que j’ai de tenir parole, mais je ne veux pas en parler. Il n’arrivera pas grand-chose, quoique je pense que nous passerons un bout de temps en prison, mais il ne faut pas te faire de souci, parce que… » Et soudain, je cessai de le comprendre, car sa voix s’était étouffée et des mots lui venaient aux lèvres sur un rythme précipité, tout à fait inhabituel de sa part. Je lui dis que je ne l’entendais plus et il éleva la voix, tout en inclinant la tête. « J’ai horreur de ce genre de conversation, mais je ferais peut-être mieux de te dire que, si c’était plus grave que de la prison, s’il s’agissait de ma vie, je la donnerai pour ce que je crois être la démocratie et je ne laisserai pas les flics ou les juges m’expliquer ce que je crois être la démocratie. » Après quoi, il rentra se coucher et le lendemain fut mis en prison.
14 juillet 1965
C’est une belle journée d’été. Il y a quatorze ans, par une autre belle journée d’été, l’avocat dont Hammett disait n’avoir pas besoin, dont il ne voulait pas, mais auquel il avait consenti à parler parce que cela pourrait me réconforter, revenait de la prison de West Street avec un message de Hammett griffonné par l’avocat au dos d’une vieille enveloppe : « Dire à Lily de s’en aller, lui dire que je n’ai pas besoin de preuves de son amour et que je n’en veux pas. » Ainsi je partis pour l’Europe et lui écrivis une lettre presque chaque jour, ignorant qu’on ne lui en remettait guère qu’une sur dix et n’en recevant jamais de lui puisqu’il n’était pas autorisé à écrire à quiconque d’étranger à sa famille. (Hammett avait été alors transféré dans un pénitencier fédéral en West Virginia.) Je ne reçus qu’un message cet été-là, m’apprenant que son travail consistait à nettoyer les lavabos et qu’il les nettoyait mieux que je ne l’avais jamais fait.
Je revins à New York pour retrouver Hammett le soir où il sortait de prison. La détention avait fait d’un homme mince un homme encore plus mince, d’un homme malade un homme encore plus malade. Avec sa silhouette d’invalide, il s’efforçait à une démarche dégagée, mais en descendant la passerelle de l’avion, il se cramponnait à la rampe, et, avant de me voir, il trébucha et s’arrêta pour se reposer. Je crois que je sus alors pour la première fois qu’il serait toujours malade à l’avenir. Je me sentais trop effondrée pour le saluer, aussi repartis-je en courant vers l’aéroport et nous nous perdîmes pendant plusieurs minutes. Mais, au bout d’une semaine, quand il eut dormi et fut devenu capable de s’alimenter un peu, une farce irritante commença qui devait durer tout le reste de son existence : la prison avait beaucoup de bon. La nourriture était infecte, c’était vrai, et parfois même servie à l’état de pourriture, mais on pouvait toujours avoir du lait ; les bootleggers et les voleurs de voitures étaient idiots, mais leur conversation n’était pas plus bête qu’une cocktail-party de New York ; personne n’aimait nettoyer les lavabos mais, avec le temps, on finissait par découvrir une certaine fierté au travail et s’intéresser aux différents produits de nettoyage ; les détenus homosexuels avaient mauvais caractère, mais pas pire que ceux des bars et ainsi de suite. La forme de vantardise d’Hammett et tout aussi bien son humour – consistait toujours à rire de ses ennuis et de ses souffrances. Nous avions un jour rencontré Howard Fast dans la rue et il nous avait parlé de la peine de prison qui l’attendait. Comme nous nous séparions, Hammett déclara : « Ce sera plus facile pour vous, Howard, si vous commencez par ôter votre couronne d’épines. » Aussi aurais-je dû prévoir qu’Hammett parlerait de sa propre détention comme beaucoup d’entre nous parlent de l’université.
Je ne désire pas éviter le sujet des convictions politiques d’Hammett, mais la vérité est que je ne sais pas s’il était membre du parti communiste et je ne le lui ai jamais demandé. Cette attitude donne l’impression d’un étrange faux-fuyant entre deux êtres ; nous ne la concevions nullement comme un faux-fuyant. Sans doute était-ce une résultante des temps que nous traversions et un certain accord tacite sur le respect de la vie privée. Maintenant, en me penchant sur le passé, je crois que nous observions des règles plutôt bizarres en matière de vie privée – différentes de celles des autres. Par exemple, nous ne nous posions jamais de questions à propos d’argent, nous ne nous demandions pas combien coûtait ceci, combien rapportait cela, bien que chacun donnât à l’autre, au long des années, selon les besoins qu’il pouvait avoir. Peu m’importe, de ne pas savoir si Hammett était membre du parti communiste ; à coup sûr, il était marxiste. Mais un marxiste à l’esprit très critique et qui manifestait souvent du mépris pour l’Union soviétique, de la même façon bornée que les Américains méprisent les étrangers. Il se montrait souvent ironique et mordant à l’égard du parti communiste américain, mais finalement lui était loyal. Un jour, au cours d’une discussion avec moi, il me déclara que, bien entendu, beaucoup d’aspects du communisme le tracassaient, l’avaient toujours tracassé et que s’il trouvait quelque chose de mieux, il avait l’intention de changer d’opinion. Puis il ajouta : « Maintenant, je t’en prie, ne discutons plus jamais de ça, parce que nous nous blessons mutuellement. » Et nous n’en discutâmes plus jamais et je suppose que cette seule abstention peut provoquer des blessures ou laisser un fossé trop large pour être franchi, mais cela valait mieux que les disputes qui s’étaient élevées entre nous. Elles avaient commencé dans les années quarante, quand il avait compris que je ne pouvais pas suivre sa route. Je pense qu’il avait dû en être peiné, mais il n’y fit jamais allusion. J’étais peinée, moi aussi, mais je savais que, contrairement à bien des extrémistes, ce à quoi il croyait, ce à quoi il avait abouti, il l’avait acquis par la lecture et la réflexion. Il lui fallait du temps pour se former une conviction, il avait l’esprit ouvert et il était de nature tolérante.
Hammett était issu d’une génération d’écrivains de talent. Ceux que je connaissais avaient une conception romantique de leur état ; il était bon d’être écrivain, peut-être n’y avait-il rien de mieux, et l’on faisait des sacrifices pour y parvenir. Sans doute avaient-ils envie d’argent et de louanges tout autant que les écrivains d’aujourd’hui, mais je ne crois pas que ce besoin maladif était aussi grand, ni le poison aussi fort. On voulait gagner de l’argent, bien sûr, mais l’on n’entrait pas en compétition avec les commerçants ou les banquiers, et si l’on dispersait ses talents autour de soi, ce n’était pas à l’intention de la haute société. Quand je rencontrai Dash pour la première fois, il se dispersait, lui, dans les soirées hollywoodiennes et les bars de New York ; cette dispersion n’était pas moins fâcheuse mais un peu plus excusable, car ceux qui se trouvaient là pour en bénéficier auraient pu sortir de The Day of the Locust1. Mais il savait ce qui lui arrivait et, après 1948, cette situation ne devait plus se reproduire. Il serait agréable de dire qu’avec ce changement d’existence, sa productivité augmenta, mais ce ne fut pas le cas. Peut-être sa vigueur et sa force créatrice s’étaient-elles dissipées. Mais si positive soit-elle, la productivité n’est pas la seule preuve d’une vie sérieuse et maintenant, plus que jamais, il passait son temps à lire. Il lisait tout et n’importe quoi. Il n’aimait guère les écrivains ; il n’aimait ou ne détestait que très peu de gens, mais les bons écrivains ne lui inspiraient pas d’envie et pour tous il éprouvait de la tendresse, sans doute parce qu’il se souvenait de ses propres débuts difficiles.
Je ne sais pas quand Hammett décida d’écrire pour la première fois, mais je sais qu’il commença après être sorti des hôpitaux militaires dans les années 20 et s’être installé avec sa femme et sa fille – il devait avoir une seconde fille – à San Francisco. (Il revint travailler pour Pinkerton un certain temps, mais je ne suis pas certaine que ce fut à cette époque-là ou plus tard.) Un jour, comme je lui demandais pourquoi il n’avait jamais envie d’aller en Europe, pourquoi il n’avait jamais envie de voir un autre pays, il me répondit qu’il avait voulu se rendre en Australie, peut-être pour y rester, mais que, le jour où il avait décidé de quitter définitivement Pinkerton, il avait aussi décidé de renoncer définitivement à l’Australie. Un bateau australien, se rendant de Sydney à San Francisco et transportant deux cent mille dollars d’or, avait signalé à son courtier d’assurance de San Francisco que l’or avait disparu. La compagnie d’assurance était cliente de Pinkerton. Hammett et un autre enquêteur se retrouvèrent donc à bord du bateau dès son accostage, en questionnèrent tous les marins et les officiers et le fouillèrent avec soin, mais sans trouver l’or. Ils savaient que cet or ne pouvait être qu’à bord, aussi l’agence décida-t-elle que, lorsque le bateau repartirait, Hammett en serait passager. Un homme au comble de la joie partant gratis pour un voyage dont il avait toujours rêvé boucla ses bagages. Quelques heures avant le départ, la direction de l’agence suggéra une ultime fouille, sans espoir, du bateau. Hammett grimpa au sommet d’une cheminée qu’il avait déjà examinée plusieurs fois auparavant, baissa les yeux et s’écria : « Ils l’ont déplacé. Il est ici. » Il racontait qu’à l’instant où les mots franchissaient ses lèvres, il s’était dit : « Tu n’es même pas assez malin pour être détective. Pourquoi n’aurais-tu pas découvert l’or après un jour en mer ? » Il repêcha l’or, le ramena au bureau de l’agence et démissionna l’après-midi même. Cette démission fut suivie pour lui d’une série de boulots variés, mais je ne me rappelle plus lesquels. Au bout d’un an environ, la tuberculose se remit à gagner du terrain et les hémorragies commencèrent. Il était résolu à ne pas retourner dans les hôpitaux militaires et, comme il pensait que le temps qui lui restait à vivre était compté, il décida de le consacrer à faire ce qu’il voulait. Il quitta sa femme et ses enfants, vécut de soupe et se mit à écrire. Un jour, les hémorragies cessèrent pour ne jamais se reproduire et, à un moment de cette période, il commença à se faire un peu d’argent grâce à sa collaboration à de médiocres illustrés ou autres feuilles de chou, et même grâce à des poèmes vendus à Smart Set de Mencken. Cette époque de la vie d’Hammett reste un peu dans le vague pour moi, mais il m’a toujours semblé qu’elle était agréable et libre dans le style de la bohème des années 20 : la fille de Pine Street et celle de Grant Street et la bonne cuisine des restaurants bon marché de San Francisco, et le vin rouge italien, et la célébrité dans le domaine des illustrés de bas étage, alors et peut-être encore maintenant un monde en soi.
18 juillet 1965
Ces souvenirs sur Hammett, je les écris durant l’été. Peut-être est-ce pour cette raison que la plupart de ceux qui me reviennent à l’esprit ont trait à l’été bien que, comme tous les gens qui vivent à la campagne, nous fussions beaucoup plus proches l’un de l’autre pendant l’hiver. L’hiver mit pour moi l’époque du travail et je travaillais mieux si Hammett se trouvait près de moi. Il était là, il est là, alors que, les yeux fermés, je revois une autre maison, où il était en train de lire Le Jardin d’automne. J’étais, bien entendu, nerveuse en l’observant. Il avait toujours été très critique : j’y étais habituée et désirais qu’il le fût, mais, cette fois, je pressentais quelque chose de nouveau et j’étais inquiète. Il acheva la pièce, vint vers moi, déposa le manuscrit sur mes genoux ; retourna s’asseoir et se mit à parler. Il ne m’adressa pas ses critiques habituelles ; son ton s’était fait acerbe, irrité, agressif. Il parlait comme si je l’avais trahi. Je fus si choquée, si peinée que, sans le journal que je tenais pour chacune de mes pièces, je ne devrais pas me rappeler cette scène. Il me déclara ce jour-là : « Tu as commencé comme un écrivain sérieux. C’est ce que j’aimais, c’est pour cela que j’ai travaillé. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il faut déchirer ça et le jeter. C’est pire que mauvais – c’est à moitié bon. » Assis en face de moi, il me jetait des regards furieux. Je m’enfuis en courant, descendis à New York et ne revins pas d’une semaine. Quand je rentrai, j’avais déchiré la pièce. Je mis les morceaux dans une serviette et posai la serviette devant sa porte. Nous n’y fîmes plus la moindre allusion jusqu’à ce que j’eusse fini de la réécrire, sept mois plus tard. Tandis qu’il la lisait, ma nervosité m’avait abandonnée. J’étais trop fatiguée pour m’inquiéter et je m’endormis sur le canapé. Je me réveillai parce que Hammett, assis à côté de moi, me caressait les cheveux, le sourire aux lèvres, en hochant la tête. Après qu’il eut opiné du bonnet un long moment, je lui demandai « Qu’est-ce que tu en penses ? » Et il répondit : « Des choses très agréables. Parce que c’est la meilleure pièce qui ait été écrite depuis longtemps. Peut-être encore plus longtemps que ça. C’est une bonne journée. » Je fus si abasourdie par ce genre de louanges que je n’avais jamais entendues auparavant, que je me dirigeai vers la porte pour sortir faire un tour. « Ah ! non, fit-il Reviens ici. Il y a une tirade qui cloche dans le dernier acte : Refais-la. » Je lui dis que je ne referais rien du tout. Il déclara : « Bon, je la ferai moi-même », et il la fit, passant sur ce travail la nuit entière.
Quand Le Jardin d’automne fut en répétition, Dash vint presque tous les jours, plus anxieux encore que moi-même en constatant ce qui arrivait à la pièce, que la vie s’en échappait, processus qui peut fort bien arriver parfois sur la scène et qui, une fois amorcé, peut rarement être enrayé.
Hier, je lisais trois lettres qu’il avait adressées à un ami parlant de ses espoirs pour la pièce, les répétitions et la première. Le souci qu’il avait de moi et de la pièce était grand, mais, avec le temps, j’en vins à découvrir qu’il faisait preuve de bonté vis-à-vis de tous les écrivains qui venaient lui demander de l’aider et que peut-être sa générosité s’adressait moins à l’écrivain qu’à son métier et aux servitudes de ce métier. Je connaissais, bien entendu, sa générosité depuis longtemps, mais la générosité et la prodigalité peuvent se mêler et il me fallut longtemps pour les distinguer l’une de l’autre.
Quelques années après ma rencontre avec Dash, l’argent fourni à profusion par Hollywood était envolé, dispersé, dépensé pour moi qui n’étais pas d’accord et pour d’autres qui l’étaient. Je crois qu’Hammett était la seule personne de ma connaissance qui ne se souciât vraiment jamais de l’argent, ne se plaignait jamais, ne manifestait aucun regret quand il n’y en avait plus. Peut-être l’argent est-il irréel pour la plupart d’entre nous et peut-être est-il plus facile d’y renoncer qu’aux choses que nous désirons. (Mais, en ce temps-là, je ne le savais pas, confondant peut-être cette attitude avec la prodigalité, l’ostentation.) Un jour, des années plus tard, Hammett s’acheta un arc très cher à une époque où ce geste signifiait le renoncement à d’autres choses pour l’obtenir. L’arc venait juste d’arriver ce jour-là et il l’essayait, le manipulait, ravi de son acquisition, quand des amis débarquèrent avec leur petit garçon de dix ans. Dash et le gamin passèrent l’après-midi avec l’arc et le visage de l’enfant se décomposa quand il dut l’abandonner. Hammett ouvrit la porte arrière de la voiture, posa l’arc à l’intérieur et rentra précipitamment dans la maison, sourd à tous les cris de « non, non ! » et autres protestations. Après le départ de nos amis, je lui dis : « Était-ce bien nécessaire ? Tu en avais tellement envie. – Le gosse en avait encore plus envie, répondit Hammett. Les choses appartiennent à ceux qui les désirent le plus. » Tel était certes le cas avec l’argent. C’est ainsi que vinrent les ennuis, et soudain il y eut des jours sans dîner, des loyers impayés et le reste. C’était donc le temps des vaches maigres, nullement pire que celui qu’eurent à subir bien des gens, mais le contraste entre l’absence de dîner le lundi et un festin largement arrosé de vin le mardi me mettait dans un état d’irritabilité qu’il ne comprit jamais.
Quand nous étions vraiment sans le sou, durant ces premières années à New York, Hammett obtint une modeste avance de Knopf et commença à écrire : L’Introuvable2. Il alla s’installer dans ce qu’on appelait par plaisanterie la « suite diplomatique » d’un hôtel dirigé par notre ami Nathaniel West. C’était un hôtel neuf, mais Pop West et la crise avaient réussi à le mener à la ruine, immédiatement. À coup sûr, la chambre d’Hammett n’avait jamais vu de diplomate car même le plus petit Oriental aurait eu des difficultés à se déplacer dans un tel espace. Mais le loyer était modique, la nourriture pouvait être mise sur la note et je pouvais passer une partie de mon temps libre à fouiner avec Pop dans les vies des autres clients, tous plutôt bizarres. J’avais connu Dash quand il écrivait des nouvelles, mais je ne m’étais jamais trouvée à ses côtés pendant un travail de longue haleine. L’existence changea : plus question d’alcool ou de soirées. Le temps de la claustration était venu et rien ne devait plus le troubler jusqu’à ce que le livre fût achevé. Je n’avais jamais vu travailler quelqu’un de cette façon. Un choix minutieux de chaque mot, la fierté retirée de la netteté même de la page dactylographiée, le refus durant dix ou quinze jours d’aller seulement faire un tour à pied de peur de perdre quelque chose. Ce fut une bonne année pour moi et qui m’apprit beaucoup. Je fus peut-être aussi un peu effrayée par un homme qui, maintenant, n’avait plus besoin de moi. Ce fut donc un heureux jour que celui où je reçus à lire la moitié du manuscrit en apprenant que j’étais Nora. C’était agréable d’être Nora, mariée à Nick Charles, peut-être l’un des rares mariages dans la littérature moderne où l’homme et la femme s’aiment et s’offrent ensemble du bon temps. Mais je devais bientôt être remise à ma place. Hammett me dit que j’étais aussi l’idiote de l’histoire et la mauvaise femme. Je ne sais toujours pas s’il plaisantait, mais, sur le moment, cela me préoccupa. Je tenais beaucoup à ce qu’il pensât du bien de moi. La plupart des gens en étaient au même point que moi vis-à-vis de lui. Des années plus tard, Richard Wibur disait qu’en s’approchant de Hammett pour lui serrer la main, on éprouvait le désir de susciter son approbation. Il existe des gens de cette sorte et Hammett était du nombre. J’ignore ce qui confère ce trait à certains hommes – quelque chose qui flotte autour d’eux et qui ne tient guère à ce qu’ils ont fait, mais qui peut-être naît d’une réserve si profonde que nous savons tous qu’il est impossible de se la concilier en faisant du charme, en plaisantant ou en rendant service. Elle se manifeste comme une qualité plus précieuse que la dignité et se lit sur les traits. En prison, les gardiens appelaient Hammett « monsieur » et hors de prison, d’autres personnes étaient près d’en faire autant. Un soir, durant les dernières années de sa vie, nous entrâmes dans un restaurant, passant devant un groupe de jeunes écrivains que je connaissais et lui pas. Nous nous arrêtâmes et je le présentai. Ces jeunes gens dans le vent se transformèrent soudain en charmants collégiens pleins de déférence et leurs visages redevinrent ce qu’ils avaient dû être quand ils avaient dix ans. Il me fallut tarabuster Hammett durant des années pour lui faire admettre qu’il savait très bien l’effet qu’il faisait sur tant de personnes. Puis il me raconta qu’à quatorze ans, travaillant pour la première fois de sa vie à la compagnie de chemins de fer Baltimore & Ohio, il était arrivé en retard tous les jours pendant une semaine. Son patron lui déclara qu’il était renvoyé. Hammett dit qu’il acquiesça, se dirigea vers la porte et fut rappelé par un homme très étonné qui lui proposa : « Si tu me donnes ta parole que ça ne se renouvellera pas, tu peux garder ta place. » Hammett répondit : « Merci, mais je ne peux pas faire ça. » Après un silence, l’autre reprit : « Bon, ça va. Garde-la quand même. » Dash disait qu’il ne savait pas en quoi résidait la vertu de son attitude, mais qu’il savait que cela lui serait toujours utile.
Quand L’Introuvable fut vendu à un magazine – la plupart des grandes revues en vogue avaient refusé le livre parce que trop audacieux, encore qu’il fût difficile de comprendre ce qu’ils entendaient par là – nous quittâmes rapidement New York. Après quelques semaines de cuite à Miami, nous partîmes pour un camp de pêche rudimentaire dans les keys où nous restâmes le printemps et l’été, péchant tous les jours et lisant toutes les nuits. Ce fut une très bonne année : nous découvrîmes que nous nous entendions beaucoup mieux sans personne, perdus en pleine nature. Hammett, comme tant de gens du Sud, avait un goût prononcé pour les coins isolés où il y avait des bêtes, des oiseaux, des insectes, des bruits naturels. Il se sentait bien dans les bois, était bon fusil et, plus tard, quand j’achetai une ferme, il passait les journées d’automne en forêt d’où il revenait avec des oiseaux ou des lapins et, après la fermeture de la chasse, l’hiver, restait souvent assis sur un pliant dans les bois à observer les écureuils, les castors et les biches, ou encore péchait au lac en cassant la glace. (Comme la plupart des sportifs de son espèce, il poussait jusqu’à l’obsession l’ordre en ce qui concernait son matériel et le désordre en ce qui concernait la maison.) Ce qui dans la journée suscitait son intérêt continuait à le susciter le soir ; il lisait par exemple Les Abeilles, leur vision, leur langage ou Les Fabricants de fusils en Allemagne au XVIIe siècle ou encore un livre sur l’art de faire des nœuds, sur les oiseaux terrestres, puis il abandonnait tel de ces livres pour un autre selon le sujet qu’il avait décidé d’étudier. Il me serait impossible aujourd’hui de me souvenir de tout ce qu’il voulait apprendre, mais je me souviens d’une longue année d’étude sur la rétine de l’œil ; comment jouer de tête aux échecs ; les légendes d’Islande ; les mœurs de la tortue d’eau douce ; un aide-ouïe – il avait acheté un très bon appareil – faciliterait-il la détection des bruits émis par les oiseaux ; puis, de Hegel, naturellement, il passait tout droit à Marx et Engels ; à la vie des espèces sur le rivage atlantique ; et finalement pour le reste de sa vie, aux mathématiques. Il s’intéressait plus aux mathématiques qu’à tout autre chose, le base-ball excepté ; en suivant les matchs à la télévision ou à la radio, il me marmonnait des explications à propos des parties et des joueurs, moi qui ne savais même pas la différence entre une balle et une batte. Souvent je lui demandais d’arrêter, alors il secouait la tête et disait : « Moi qui ai toujours rêvé d’une femme docile, regarde sur quoi je suis tombé ! » et nous discutions de la docilité, comme si c’était une bien modeste exigence de la part d’un homme et il affirmait que seuls les hommes bouffis de vanité ou névrosés éprouvaient le besoin de rechercher des « types » de femmes – les autres prenaient ce qu’ils trouvaient.
La lecture au petit bonheur, le choix de n’importe quel livre contribuaient à enrichir un esprit remarquable, lucide, précis, respectueux des faits. Il conçut une aversion aussi solide que durable pour un homme qui affirmait avec insistance que le maquereau était apparenté au hareng et, un jour, il quitta mon salon pendant qu’un écrivain célèbre parlait sans en savoir grand-chose de l’existentialisme ; il refusa de descendre dîner avec cet écrivain car, disait-il « cet homme est la plus grande perte de temps depuis l’invention du mah-jong. Les menteurs sont des raseurs ». Un voisin sonna un jour à la porte pour lui demander comment on pourrait arrêter une fuite dans une piscine et il le savait ; le fils de mon fermier lui demanda comment faire un piège pour attraper les tortues d’eau et il le savait ; né au Maryland, d’origine catholique (mais ayant depuis longtemps rompu avec l’Église) il en savait plus long que moi sur le judaïsme et plus sur la musique, la cuisine et l’architecture de La Nouvelle-Orléans, que mon père, qui avait grandi là-bas.
Un jour, voulant m’informer sur la fabrication des tout premiers carreaux de verre pour les fenêtres, je me préparais à consulter l’encyclopédie, mais Hammett me renseigna avant que je l’eusse ouverte ; il connaissait les diverses espèces d’algues ; durant quatre semaines, il étudia la pollinisation croisée du maïs et, pendant de très nombreux mois, la physique du plasma. C’était là plus que des simples lectures, il s’agissait vraiment d’un homme au travail. N’importe quel livre ou presque faisait l’affaire – il était pris d’une pointilleuse impatience quand je lisais des lettres ou des ouvrages de critique et s’y référait comme « mes livres de faix », tout juste bons à maintenir l’équilibre en montant l’escalier pour aller se coucher.
Il me sembla toujours étrange qu’il aimât tant les livres et s’intéressât si peu aux hommes qui les écrivaient. (Il y avait, bien sûr, des exceptions ; il aimait Faulkner et nous passions de bonnes soirées à boire ensemble pendant les séjours de Faulkner à New York au cours des années 30.) Il serait même plus précis de dire qu’il se plaisait avec d’autres écrivains quand ils parlaient de livres et les quittait dans le cas contraire. Mais il était profondément touché par la peinture – il s’essaya lui-même à peindre jusqu’à l’été où il ne fut plus capable de tenir debout devant un chevalet et la toute dernière promenade à pied que nous fîmes nous mena au Metropolitan Museum – et par la musique. Mais je ne me souviens pas qu’il ait jamais aimé un peintre ou un musicien. Je me souviens en revanche de lui avoir entendu dire qu’à son avis ils étaient tous des paons. Il ne manquait jamais de charité envers les petites gens, il était souvent trop impatient avec les célébrités.
Bien des hommes, certes, sont heureux à l’Armée, mais jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, je n’en avais jamais connu et ne le souhaitais pas. Je fus, par conséquent atterrée en constatant qu’Hammett était du nombre. J’ignore pourquoi un homme excentrique qui, plus que la plupart des Américains, vivait selon des critères bien personnels, trouvait les restrictions, la discipline et le pénible labeur d’un simple soldat si agréables et distrayants. Peut-être une existence régie par d’autres lui apportait-elle la solution de certains problèmes, offrait-elle un point de chute à un homme qui, de lui-même, était incapable d’aller au-devant des gens, entretenait-elle en lui un sentiment de fierté à l’idée qu’un homme de quarante-huit ans pût se montrer l’égal de garçons qui avaient la moitié de son âge ; peut-être était-ce tout cela ; peut-être simplement aimait-il son pays et estimait-il que cette guerre devait être faite. Quelles que fussent les raisons d’Hammett, les épreuves des îles Aléoutiennes n’en furent pas pour lui. Je possède de nombreuses lettres décrivant leur beauté et, pendant des années, il parla de retourner les voir. Il suivit là-bas un stage d’entraînement et dirigea la publication d’un très bon journal militaire ; la mise en page était claire, les nouvelles précises, les plaisanteries drôles. Il devint un personnage quasi légendaire dans le secteur militaire Alaska-Aléoutiennes. J’ai parlé à bien des hommes qui ont servi avec lui et je conserve la lettre de l’un d’entre eux.
J’étais un gosse, à l’époque. Nous en étions tous. Le coin était affreux, mais il y avait Hammett, quand je suis arrivé là-bas ; certains l’appelaient Papa, d’autres Pépé ; il était le patron du journal, avec une grosse influence sur nous tous ; dans un sens, je crois qu’il nous faisait plus peur que le colonel, et encore, il devait bien faire peur au colonel aussi… Je me souviens tris bien qu’un jour, on était rentré dans notre baraquement en gueulant et en se plaignant, et il était là, en train de lire, couché sur son bat-flanc. Alors, il a levé les yeux, il a souri et on l’a tous bouclée. Personne ne voulait s’approcher de son lit ou le déranger. S’il apprenait qu’on avait besoin d’aide ou d’argent, il arrivait tout de suite. Il a tout payé pour la permission et le mariage d’un des gars. Comme un autre avait récolté une ardoise affolante dans un bar à Nome, il a donné au type qui nettoyait les toilettes à Nome l’argent pour tout régler et dire que la note était à son compte au cas où l’Armée poserait la question… Une flopée de gars faisaient plus que se plaindre… Ils devenaient à moitié dingues. Et pourquoi pas ? On avait le pire des temps dans le plus sinistre des trous, aucun combat en perspective, des coups de bise incessants quand on allait aux feuillées en rampant parce que, si on se redressait, on risquait d’être expédié par le vent en Sibérie, avec au programme des réjouissances un mélange d’Olivia de Haviland à l’écran et d’enregistrements de W.H. Auden. Mais, le plus gros souci, c’étaient les femmes. Au bout d’un an passé là-bas, toutes sortes de rumeurs circulaient sur l’effet que ça nous avait fait d’en être privés. Je me souviens de palabres dans notre baraque à propos des dattiers du célibat. Hammett écoutait un moment, souriait, se remettait à lire ou, quand la discussion devenait trop bruyante, il soupirait et s’endormait (À cause du journal, il commençait son travail vers deux heures du matin.) Une nuit que la séance faisait un raffut terrible et qu’un gosse gueulait comme un putois, Hammett s’est levé de sa couchette pour aller travailler. Le gosse a braillé : « Qu’est-ce que t’en penses, Papa ? Dis quelque chose ! — D’accord, a répondu Hammett, une femme, ce serait bien agréable, mais d’en être privé ne vous fait pas tomber les dents ou les cheveux, et, si vous devenez cinglés, c’est que vous le seriez devenu de toute façon, et si vous autres, gamins, n’arrêtez pas ce cirque, moi, je déménage dans une autre baraque. À part ça, sous mon lit, il y a une bouteille de scotch, alors buvez un coup et tâchez de roupiller. » Là-dessus, il est sorti pour aller à son boulot. Nous avons tous eu si peur de le perdre que nous n’avons plus jamais parlé de ça devant lui.
Mais, comme je l’ai dit, les années qui suivirent la guerre, de 1945 à 1948, ne furent pas de bonnes années. Ses abus de boisson se firent plus excessifs et prirent un caractère absurde, aveugle, que je n’avais pas connu jusque-là. Je sus alors que je devais m’en aller de mon côté. Je ne veux pas dire que nous étions séparés, mais simplement que nous nous voyions moins souvent, que nous étions moins proches l’un de l’autre. Pourtant, même durant ces années-là, nous passâmes encore à la ferme des journées d’automne merveilleuses à chasser, faire des pâtés d’écureuil ou des saucisses, sans compter tous les livres qu’il lisait pendant que j’essayai d’écrire une pièce. Je le vois encore maintenant se levant pour aller mettre une bûche sur le feu et venir me secouer. Il jurait que je disais toujours : « Je ne dormais pas ; je réfléchissais. » Alors il riait et déclarait : « Bien sûr. Il y a une heure que tu dors, mais des tas de gens réfléchissent mieux quand ils sont endormis et toi tu en fais partie. »
En 1952, je dus vendre la ferme. J’allai m’installer à New York et Dash loua une petite maison à Katonah. J’allais le voir une fois par semaine, il venait une fois par semaine à New York et nous nous parlions au téléphone tous les jours. Mais il voulait être seul – ou du moins le pensais-je alors – mais je n’en suis plus si sûre maintenant, car j’ai appris que les hommes fiers qui sont incapables de demander quoi que ce soit peuvent être des personnages remarquables dans la vie et les romans, mais sont difficiles à vivre et à comprendre. En tout cas, au fil des années, il se mua en ermite et son affreuse petite maison de campagne devint de plus en plus laide, avec les livres empilés sur tous les sièges, pas un endroit où s’asseoir, et trente centimètres de courrier resté sans réponse empilé sur la table. Les signes de la maladie se multipliaient autour de lui ; c’était le phonographe qui ne tournait plus, la machine à écrire inutilisée, les gadgets absurdes qu’il aimait tant abandonnés dans leurs paquets intacts. Quand j’arrivais pour mes visites hebdomadaires, nous ne parlions guère, et, quand c’était lui qui venait pour ses visites hebdomadaires, il était exténué par ce court trajet.
Peut-être me fallut-il trop longtemps pour me rendre compte qu’il ne pouvait plus vivre seul et, même après l’avoir compris, je ne savais pas comment le formuler. Un jour, tout de suite après qu’il m’eut fait promettre de ne plus lire Lil’Abner, comme je riais de la véhémence de son ton, il parut brusquement embarrassé – il avait toujours l’air embarrassé quand il avait une confidence personnelle à faire – et il me dit : « Je ne peux plus vivre seul. Je baisse de plus en plus. Je vais entrer dans un hôpital d’anciens combattants. Ce sera parfait. On se verra tout le temps et je ne veux pas que tu verses de larmes. » Mais je versai des larmes, deux jours durant, et finalement il consentit à venir s’installer dans mon appartement. (Même maintenant, tandis que j’écris, je suis encore à la fois irritée et amusée en songeant que tout devait toujours se plier à ses conditions ; il y a quelques minutes, je me suis levée de ma machine pour le vitupérer à ce propos, comme s’il pouvait encore m’entendre. J’en sais toujours aussi peu sur la nature de l’amour romantique que lorsque j’avais dix-huit ans, mais je connais bien ce plaisir profond né de l’intérêt qui ne se dément pas, l’excitation qu’engendre le désir de savoir ce que autre pense, fera, ne fera pas, les tours joués ou déjoués, le lien ténu qui se mue en cordage avec les années et qui, dans mon cas, reste là, suspendu dans le vide, longtemps après la mort. Je ne sais pas trop ce qu’Hammett penserait du reste de ces notes qui le concernent, mais je suis certaine que, dans sa malignité, il serait ravi de me voir fâchée contre lui aujourd’hui.) Ainsi passa-t-il ses quatre dernières années avec moi. Pendant tout ce temps, il y eut des moments difficiles et certains très pénibles, mais c’était un plaisir inexprimé de penser qu’après avoir vécu auparavant tant d’années ensemble, tant détruit et si peu réparé, nous avions tenu bon. Parfois, je déplorais cette extrême réserve, de règle entre nous et dont nous sortions si rarement, et pressentant que la mort n’était plus loin, je tentais d’obtenir une sorte de gage qui me resterait par la suite. Un jour, je lui dis :« Nous nous en sommes bien tirés, tous les deux, n’est-ce pas ? — Bien est un grand mot pour moi, répondit-il. Pourquoi ne pas dire simplement que nous nous en sommes mieux tirés que la plupart des autres ? »
La veille du Nouvel An 1960, je laissai Hammett aux soins d’une infirmière efficace et compréhensive pour aller passer quelques heures avec des amis. Je quittai leur maison à minuit et demi, ignorant que l’infirmière avait commencé à m’appeler quelques minutes après. Comme j’entrais dans la chambre d’Hammett, je le trouvai assis à sa table, le visage aussi éveillé, aussi animé qu’à l’époque où il buvait. Sur ses genoux était posé un lourd volume d’estampes japonaises qu’il avait acheté et beaucoup apprécié bien des années avant. Montrant du doigt une estampe, il disait à l’infirmière : « Regardez-moi ça, mon chou, c’est merveilleux. » Je m’approchai de lui, et l’infirmière fit mine de s’écarter, mais il lui prit la main et la baisa, avec les mêmes manières charmantes et enjôleuses que dans sa jeunesse, tout en levant la tête pour me faire un clin d’œil. Le livre était posé à l’envers, si bien que l’infirmière n’avait pas besoin de murmurer le mot « irrationnel ». À dater de ce jour-là – nous le conduisîmes à l’hôpital le lendemain matin – je n’ai jamais su et ne saurai jamais ce que signifie le mot « irrationnel ». Hammett refusait toute forme de soins, toute assistance des infirmières ou des médecins avec une sorte d’inébranlable et de mystérieuse lassitude. Avant la nuit du livre placé à l’envers, nous avions projeté de partir pour Cambridge, car j’avais un contrat d’enseignement à Harvard. Un livre à l’envers aurait dû m’avertir que la fin était proche, mais je ne voulais pas l’admettre, aussi me rendis-je en avion à Cambridge où je trouvais une maison de santé pour Dash à qui j’en parlai le soir même, à mon retour. « Mais comment irons-nous à Boston ? » demanda-t-il. Je lui répondis que nous prendrions une ambulance et je crois que, pour la première fois de sa vie, il répondit « Cela va coûter trop cher. – Si c’est le cas, repris-je, nous prendrons une carriole bâchée. » Il sourit et observa : « C’est peut-être toujours de cette façon-là que nous aurions dû voyager, après tout. » Je me sentis moins inquiète, certaine d’une rémission. J’avais tort. Avant six heures le lendemain matin, je reçus un appel de l’hôpital. Hammett était entré dans le coma. Tandis que, du seuil de la chambre, je me précipitais vers son lit, il donna un dernier signe de vie : ses yeux s’ouvrirent avec une expression de surprise choquée et il essaya de lever la tête. Mais il ne devait plus reprendre conscience et mourut deux jours après.
Lillian Hellman