- Vous ne manquez pas d'esprit mais je possède aussi un bureau. Je suis en quelque sorte le syndic de cette maison.

- Ah ! je savais bien que vous aviez de lourdes charges qui pesaient sur vos épaules. Vous êtes un petit cachottier.

- Vous l'auriez finalement su. Et les charges pèseront aussi sur les vôtres d'épaules. Vous serez obligée de payer pour les parties communes et quelques menues dépenses d'entretien.

- Vous dirigez donc la maison et vous assumez en quelque sorte le gardiennage ?

- Parce que mon chômage m'en donne le loisir sinon il n'en serait pas question. Un peu de thé ?

- Non, merci. Je vais partir.

- Attendez.

Il se leva avec un tel sourire qu'elle frémit et se douta de l'horrible suite. Elle s'y attendait en fait mais avait espéré fuir avant. Il était temps encore mais elle restait paralysée sur son fauteuil, le regardant ouvrir un placard encastré dans le mur et y prélever une bouteille pansue.

- Une vieille, très vieille fine Napoléon. Aimez-vous le cognac, ma chère Alice ? Personnellement j'adore.

Nous allons nous en octroyer une bonne ration, vous allez voir. Il me semble qu'après la fadeur de ce thé, un peu de ce nectar nous rendra euphoriques.

Se lever et filer même avec la plus moche des impoli-tesses mais il y avait déjà deux verres ballons énormes en pur cristal et la fine qui coulait comme un soleil longtemps emprisonné. Il prit un verre dans chaque main et fit lentement tournoyer cette toison d'or liquide en la regardant. Le parfum l'atteignait déjà, et toute la pièce embaumait autour d'elle. Déjà elle était grise, déjà elle oubliait le piège qu'il lui tendait. Comment savait-il déjà ?

S'il avait découvert cela que n'avait-il encore découvert ?

Tout ou presque ?

- Nous buvons à quoi ? ¿ notre bonne entente ? ¿

notre avenir dans cette maison ? Vous verrez que vous y trouverez un certain bonheur, une certaine sérénité.

- Comme Caducci par exemple ? Ou le Navet ?

-Le Navet?

- Rien, une stupidité sans rapport.

Elle tenait le verre énorme qui, en dessous de son visage, était comme un creuset o˘ ce métal en fusion lui emplissait les yeux de larmes. La tendresse humide des alcooliques pour le vieux complice, l'amant des jours qui n'en finiraient pas sinon.

- Buvons... Comme deux bons amis, n'est-ce pas, que nous allons devenir amis.

Une minute auparavant elle lui aurait éclaté de rire au visage, se serait offusquée peut-être de ce langage pour bébé obtus, pour débile profond. Mais Arbas savait qu'il pouvait tout se permettre à partir du moment o˘ il offrait cette tentation-là.

Elle but une gorgée et ce fut divin comme un amant angélique. Arbas s'assit sur le rebord du fauteuil et caressa très légèrement ses cheveux.

- Vous avez une chevelure vivante, sans laque. Je déteste la laque, dit-il entre ses dents.

Elle avait le nez, la bouche dans l'ouverture du verre et oubliait le reste.

- Vous êtes si belle, si fragile aussi. Vous aussi psychiquement fragile, n'est-ce pas ?

CHAPITRE XVI

Elle n'avait pas vu tout de suite que la vieille bouteille empoussiérée se trouvait à portée de Pierre Arbas et qu'il pouvait remplir son verre sans se déplacer. Elle avait juste cru possible, à la faveur d'un de ces déplacements, de filer vers la porte. Savait que c'était une velléité d'ivrognesse.

Elle lui laissait remplir son verre et coulait dans ce fauteuil, coulait vraiment sans ne plus penser à rien, ne savait même plus o˘ elle était, qui était cet homme qui venait de lui prendre la main pour la poser sur son ventre.

- …tait-ce ainsi avec ceux que vous draguiez au centre commercial?

Il pouvait être un de ces hommes mais elle ne se souvenait que de deux.

- Ainsi, ma chère ? Je suis certain que vous êtes très habile, aussi raffinée que moi dans le genre. Et lorsqu'un alcool pareil, vieux de trente ans, qui m'a co˚té les yeux de la tête vous br˚le les veines vous devez vraiment devenir extraordinaire.

C'était plutôt rassurant lorsque comme elle on se sentait pris au piège. Elle avait imaginé pire de sa part, qu'il profiterait de sa faiblesse pour qu'elle déballe tout, Bossi, Manuel Mothe, son enquête sur le Bunker et les arrière-pensées de son installation. Pour l'instant il guidait sa main dans un lent mouvement de massage et elle le laissait faire en fixant le fond de son alcool qui s'éloignait après chaque gorgée.

- Vous seule maintenant comme une gentille pute que vous êtes, n'est-ce pas ?

Il libéra sa main mais la sienne resta inerte le long du renflement qui vibrait imperceptiblement.

- Voyons, vous n'allez pas arrêter ainsi... Je suis s˚r que vous aurez une initiative très agréable. Vous n'êtes qu'une gentille pute, Alice Soult, envoyée pour je ne sais quelle raison dans cette maison. Mais nous y viendrons plus tard. ¿ moins que vous ne préfériez parler avant.

Avant quoi ? se demanda-t-elle oubliant ce que sa main étreignait machinalement.

- Eh bien, qu'attendez-vous ? Vous étiez en bon chemin. Il ne faut pas me faire languir, encore que j'aime que l'on prenne son temps mais il sera bientôt cinq heures et vous devrez me quitter au maximum à cinq heures un quart. Je regrette que nous ne puissions prolonger cette rencontre.

Il lui reprit la main et elle comprit qu'il voulait qu'elle manúuvre la fermeture métallique et pouffa. Un trois-pièces de confection car la mesure restait fidèle aux boutons, du moins le croyait-elle. Elle pouffa encore plus à la pensée qu'il se ridiculisait en croyant vraiment qu'elle allait accepter de lui faire ça.

- Hein, qui vous envoie ? Vous travaillez pour qui ?

Pour quel organisme ? Il y en a tant qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Vous pouvez me le dire, ça restera entre nous. Si vous ne pouvez vous décider à parler ce sera pour demain, nous avons le temps. Mais maintenant, espèce de poufiasse, tu vas le faire.

Il saisit ses cheveux à poignée et les tordit d'une main féroce. Elle poussa un cri qui s'étouffa dans le fil-à-fil du pantalon.

- Là, c'est là, tu comprends, que ça se tient. Allez, qu'est-ce qui te retient ? C'est ce que tu proposais au centre commercial, hein ? Salope ! Putain !

Alors elle fit une chose dont jamais elle ne se serait crue capable. Il lui tordait horriblement les cheveux et elle avait le visage dans l'ouverture de son pantalon contre le slip. Elle tenait toujours le grand verre ballon et d'un coup elle le vida juste à côté de sa bouche sur les rayures bleues et jaunes du sous-vêtement. Il sentit le cognac couler, ne réalisa pas, pensa qu'elle saignait peut-être ou avait vomi. Il la l‚cha, se leva d'un bond.

- Salope... Magali arrive dans un quart d'heure... Juste le temps de laver ça...

Il filait sans plus se préoccuper d'elle vers la salle de bains et elle se mit à rire, se leva et décida qu'il valait mieux partir mais à son degré d'ivresse ce n'était plus d'une évidence stricte. De toute façon elle n'aurait jamais accepté de le satisfaire mais ils auraient pu boire un peu en bons copains. Elle était déjà à la porte palière lorsqu'elle se souvint et revint prendre la bouteille.

Elle faillit être surprise par la femme d'Arbas mais referma à temps sa propre porte, découvrit Manuel qui la regardait au fond du couloir.

- J'ai pas tout perdu, tu vois, dit-elle en soulevant la bouteille.

- Regarde à gauche dans la glace. Tu sors d'o˘ ? Du plumard de Trois-Pièces ?

CHAPITRE XVII

Elle avait recoiffé ses cheveux, plongé son visage dans le lavabo sans oser se regarder une nouvelle fois dans la glace. Elle sentait Manuel derrière elle qui la surveillait en fumant une gauloise. Elle finit par essuyer sa tête avec une serviette.

- qu'est-ce que tu crois, que je suis là pour récep-tionner tes cuites et les aider à passer ? Arbas t'a fait boire et t'a filé sa gnôle.

- De la gnôle de trente ans, tu parles... D'accord il m'a piégée mais je m'y attendais et j'ai marché. Je me doutais qu'il y aurait quelque chose au bout.

- La vérité au fond d'une bouteille de trois étoiles ?

Ou de V.S.O.P., j'ai jamais rien compris... quelle chose ?

- Il sait pas mal de choses sur moi.

- Lesquelles ?

Elle passa devant lui, hésita entre la cuisine et le living, sut que si elle s'étendait sur le canapé elle ronflerait en moins de deux minutes. Elle avait d˚ pomper la valeur de six ou sept cognacs de bistrot.

- que j'ai racolé au centre commercial. Il croyait que je serais docile.

Il s'appuya au mur et la regarda avaler des verres d'eau.

- Il voulait savoir qui m'envoyait. Il ne soupçonne pas Bossi mais c'est tout comme... Ah ! il m'a aussi dit que j'étais psychiquement fragile... Bossi le dit aussi, tu crois que ça signifie qu'il se doute que je travaille pour la mairie ?

- Tu as fait la pute au centre commercial ?

Voilà. Elle luttait contre une nausée, contre l'envie de roupiller pour se souvenir un maximum de ce qui s'était dit là-haut chez Arbas et Manuel, tout ce qu'il retenait, c'était qu'elle avait essayé de se prostituer.

- Je ne te l'avais pas dit ?

- Tu l'as fait vraiment et Arbas le savait ?

- Il faut croire.

- Tu l'as fait longtemps ?

- Merde, c'est moi que ça concerne ! T'inquiète pas, j'ai pas attrapé la vérole si tu as peur pour ta pauvre petite biroute. J'en ai marre.

Elle obliqua vers le placard et escalada tant bien que mal l'escalier à vis, se roula dans la couverture. Puis soudain elle se rendit compte qu'elle était sur le même niveau qu'Arbas.

Elle dut dormir deux heures, se réveilla affamée et comprit pourquoi. «a sentait très bon. Elle trouva Manuel devant la plaque chauffante en train de touiller un cassoulet. Il y avait des boîtes ouvertes mais il avait pris la viande, les saucisses dans le congélateur.

- Je boufferais un cheval, dit-elle en mettant le couvert.

Puis elle trouva une pile de journaux dans un placard et se souvint. Ils étaient ficelés, prêts à être déposés à côté

des poubelles ou alors montés chez les gens du troisième.

- Tu sais ce qu'il fait, Caducci ?

Elle lui parla du labyrinthe de blocs de journaux collés.

- Tu te rends compte ? «a doit faire des pierres de taille, non ? Il faut que je voie ça.

- Si tu pouvais prendre des photos, dit Manuel qui ne semblait plus vouloir lui parler de son passé, ce serait fantastique mais accepteront-ils ?

- C'est encore pire que le stock de sucre, les sorties en liberté surveillée et tout le reste. Arbas a un fusil et une carabine. Il tire sur les rats de la cour mais pourrait à la limite tirer sur des loubards venus faucher une roue de vélo ou n'importe quoi.

- Il t'a dit autre chose ?

- Non, mais il n'a pas aimé que je lui dise qu'il jouait très mal le chômeur prêt à craquer. En fait, il se complaît dans son rôle de syndic...

- Comment ça, syndic ?

- Il s'occupe des machins communautaires, l'eau, l'électricité, le nettoyage certainement.

- Mais il ne peut pas vivre avec ça.

- qui te dit qu'il se fait payer ?

Le cassoulet était excellent et elle en prit deux fois, déclara qu'elle allait s˚rement exploser mais ne but presque rien.

- On vit sur les dépouilles de deux morts et ça ne choque personne, constata Manuel. Ni Bossi ni les copropriétaires, ni les flics s'ils sont au courant. C'est le pourrissement, tu crois ? Le pourrissement de ce quartier, de cette ville ? Tout le monde se fout des Sanchez dans le fond, qu'ils se soient suicidés ou qu'ils soient morts assassinés.

- Hé ! lui fît-elle remarquer, cette fois c'est toi qui dérailles. Tu sais bien que ce n'est pas un sens autorisé...

- Je commence à me demander.

Il se leva et alla prendre quelque chose derrière le réfrigérateur encastré. Pas commode, il fallait ôter le dessus pour ce faire. Il déposa devant elle une sorte de revue étrangère. C'était de l'espagnol.

-Et alors?

- Des annonces commerciales et il y en a quatre ou cinq qui sont marquées d'une croix. Elles concernent de petits bistrots de village.

- Le patron du bar aurait dit vrai ?

- Il semble.

- Mais le fric ?

- Ils devaient l'avoir. Mais il n'est plus ici. Ou alors ils avaient fait un premier versement et personne ne va se manifester pour réclamer la suite du moment que le commerce reste libre.

- C'est quand même étrange. C'était o˘ ?

- Dans les journaux ficelés. Des journaux du mois d'ao˚t et uniquement du mois d'ao˚t, ce qui prouve qu'ils servaient de planque, peut-être aussi au fric. Il n'y a ni ceux de septembre ni d'octobre. Ils ont d˚ les filer à

Caducci. Mais évidemment ça ne prouve rien. C'est peut-

être également un accident.

Il regarda sa montre :

- On se couchera tôt pour se lever vers les trois heures environ.

- Pour quoi faire ?

- Tu as oublié ? Le verrou. On percera pour le placer.

En fourrant la chignole dans un coussin ça doit marcher.

- Mais si jamais ils entendent ? Et qu'est-ce que je vais faire de leurs clés, moi ? Je n'aurai plus aucune raison de les garder et en quelque sorte c'est leur déclarer la guerre, non?

CHAPITRE XVIII

En passant devant la porte de l'appartement on ne faisait pas tellement attention au rond de laiton du verrou. Manuel l'avait astucieusement placé pour ne pas saturer l'úil. Mais Alice savait que Pierre Arbas l'aperce-vrait très vite. Il devait connaître dans les moindres détails sa cage d'escalier et la moindre transformation devait retenir son attention.

- J'y vais, déclara-t-elle. Je lui proposerai de faire ses courses. Elle ne sort presque jamais.

Elle emporta le paquet de journaux du mois d'ao˚t qui formaient un gros pavé, mais une fois collés pages après pages qu'en restait-il ?

Elle s'attendait à tout sauf à cette grande femme brune aux yeux très maquillés, vêtue d'une sorte de voile mauve transparent. Mais, en dessous, Mme Caducci portait un survêtement de la même teinte.

- Oh ! que vous êtes gentille ! s'exclama-t-elle en souriant à Alice, entrez vite, il ne fait pas chaud.

L'appartement était surchauffé, une touffeur de serre et à côté la température pourtant acceptable du palier pouvait paraître polaire.

- Mon mari sera très heureux mais je ne peux le déranger en ce moment. Il est en train de modifier la chambre centrale, vous comprenez ?

Le fantastique commençait tout de suite à gauche dans l'ancien living transformé en atelier de collage. Il y avait des piles de journaux qui atteignaient le plafond.

Rangés par titres.

- Le journal local est le plus grand et Richard le préfère au Monde ou au Matin mais il ne méprise pas ces quotidiens, bien au contraire. Ils lui servent pour les constructions d'angle, vous comprenez ?

Des planches sur tréteaux, des sacs de farine, une vieille cuisinière au gaz, une presse à bras sous laquelle achevait de sécher un pavé de soixante sur cinquante environ, une sorte de p‚té monstrueux, elle n'osait pas penser mille-feuilles et pourtant, avec la colle qui avait débordé comme une crème et qu'on avait soigneusement tartinée sur les bords c'était à peu près ça.

- Extraordinaire, dit-elle en regardant les trente ou quarante pavés déjà prêts, empilés dans un coin. Mais ça doit terriblement peser ?

- Une vingtaine de kilos selon la couche de colle mais certains sont encore plus lourds, le double, le triple et même le quadruple.

Elle se rendit compte qu'il y avait deux autres presses dans un coin.

- Richard obtient des pièces de deux mètres sur un et qui peuvent peser quatre-vingts, cent kilos. Nous avons d˚ acheter un diable d'occasion et...

Alice leva les yeux, vit le palan à chaînes accroché au plafond.

- Il faut ça pour soulever ces monstres, dit Mme Caducci avec une fierté visible.

Nulle trace d'humour ni de sarcasme. Elle vivait avec une sorte d'artiste fou qui, entre deux neuroleptiques, avait trouvé comment liquider ses angoisses, ses inhibitions et sa terreur du monde extérieur.

- Avec ce que vous apportez il fera un joli pavé. Mais j'ai d˚ découvrir des fournisseurs, vous vous en doutez, et lorsque la matière première manque ils me livrent en camionnette le matin très tôt et toute la maison se met au travail pour grimper les paquets de journaux jusqu'à

notre troisième. Tout le monde est si gentil.

Alice s'approcha des pavés, remarqua que certains luisaient d'étrange façon.

- Ils sont plastifiés. Richard fait un essai. Il pense que ce matériau pourrait servir pour construire des maisons individuelles. Il en a plongé un dans la baignoire depuis un mois et, ma foi, il semble que l'eau n'y pénètre pas.

- Mais comment faites-vous ?

- On se douche simplement à côté du pavé. De cette façon on peut voir si le savon, les sels de bains, le shampooing ne peuvent l'attaquer. C'est assez excitant, vous comprenez ? Une sorte de matériau nouveau. Nous pensons qu'on pourrait construire des bateaux à bon marché.

Alice glissait le long des pavés déjà prêts, se demandant comment le plancher pouvait supporter ce poids énorme. Elle aurait aimé approcher du fameux labyrinthe, pas y pénétrer mais juste en voir l'une des entrées. Léonie Caducci parut lire dans sa pensée :

- Vous reviendrez bien, n'est-ce pas ? Tout est en totale transformation. Richard a eu une inspiration assez fantastique et je ne voudrais pas le déranger. Il ne nous en voudrait pas mais il en serait perturbé pour plusieurs jours. Vous n'ignorez pas qu'il est très dépressif, névrosé.

Je préfère qu'il empile ces agglomérés de journaux plutôt que prendre des neuroleptiques. Après une journée de travail intensif, tant manuel que mental, il est heureux, détendu, presque comme avant. Il dévore, il dort comme un enfant. Et puis, l'úuvre achevée, il tombe dans une apathie de quelques jours, devient peu à peu inquiet, angoissé, et je sens qu'il a besoin d'entreprendre une autre úuvre ou de prendre des neuroleptiques. Faute d'idées il se résout aux médicaments, mais ce n'est pas une solution.

Elle soupira :

- Ce qui le navre c'est de détruire pour recommencer. Il préférerait accumuler ses úuvres. Ce sont des chefs-d'úuvre, vous savez, une nouvelle architecture.

- Comme le facteur Cheval ?

- Je vous en prie, ne prononcez pas ce mot devant lui.

Il affirme que c'était un ignare, un intuitif alors que lui, mon mari, suit les prescriptions du grand Salomon. Il construit des temples initiatiques en forme de labyrinthe.

Vous prendrez bien un petit café ?

Elle quitta à regret l'atelier. Il lui faudrait revenir avec un appareil de photographie. Dans le couloir elle jeta un regard vers le fond mais ne vit que des portes fermées.

- Nous ne disposons que d'une seule chambre, dit la grande femme en versant le café dans deux tasses.

Richard a besoin du reste et de la pièce en dessous.

- Vous avez aussi une pièce ? fit Alice fébrile... Au second étage ?

- Bien entendu. Comme vous. Comme tout le monde.

L'appartement du second était si grand que nous avons pu le partager équitablement, Mais il n'y a pas d'escalier à vis. En fait j'ignore ce qu'il y a car je ne m'aventure jamais aussi loin dans le labyrinthe. Richard me dit qu'il a construit un plan incliné avec des pièges, des chausse-trappes, des mini-oubliettes. Mais je me fais du souci.

Il finira par manquer de place et précisément nous pensions que le vieux Cambrier accepterait de nous vendre une partie de l'appartement du premier. Je vous avoue que lorsque j'ai su que vous le louiez je vous en ai voulu mais maintenant que je vous vois je ne peux pas vous détester, vous êtes si sympathique.

- Vous auriez pris tout l'appartement ?

- D'abord la pièce du second o˘ vous accédez par la vis, puis peut-être les deux chambres. Richard aurait pu réaliser son grand projet de grand temple...

- Pourquoi n'achetez-vous pas une maison à la campagne, un grand terrain ?

Mme Caducci parut se crisper et plaqua sa tasse sur la soucoupe:

- Vous croyez qu'on est toujours libre de ses actes peut-être?

- Mais, murmura Alice interdite, qu'est-ce qui vous force à rester ici, dans cette maison au cúur de la ville ?

- Vous avez peut-être de la fortune, vous, mais pas nous. Juste les indemnités de mon mari et un petit revenu suite à un handicap... J'ai une pension d'accidentée du travail. O˘ voulez-vous aller avec si peu d'argent ?

- Mais le viager du dessous vous reviendra cher ?

- Oui, mais le père Cambrier mourra bien un jour, non, et nous n'aurons plus rien à payer. Je ne le lui souhaite pas mais ce vieux radin ne sait plus quoi faire de son fric. Un peu de café encore ? Une petite goutte ?

De la gnôle du coin, très douce. Moi, j'en prends un peu de temps en temps. «a me fait du bien.

Elle sortit une bouteille contenant un alcool jaun‚tre certainement teinté artificiellement, sans cet éclat, cette richesse d'un vieux cognac.

- Vous ne sortez jamais, en dehors de votre travail ?

- Très peu. Les Roques me montent les légumes, les commissions mais lorsque je sens que mon mari est bien installé dans sa nouvelle chambre au centre de son nouveau labyrinthe je suis tranquille et je peux aller faire un tour. J'aime bien le cinéma, vous savez.

- Vous avez déjà attiré l'attention des journalistes sur l'úuvre de votre mari ?

- Grand Dieu non et il ne voudrait pas qu'on en parle.

Pour le moment. Plus tard bien s˚r. Plus tard. quand il estimera qu'il a atteint le sommet de son art et qu'il n'y a plus rien à y retoucher. Je pense qu'alors il sera définitivement en paix avec lui-même.

-Guéri?

Léonie Caducci vida sa tasse de gnôle. Elle l'avait presque remplie. Alice trouvait cet alcool fadasse, étrange, comme distillé à partir d'un fruit mort.

- En paix avec lui-même. Je ne pense pas qu'il puisse guérir, que nous puissions tous guérir. Vous n'avez jamais pensé que nous portions chacun en nous une plaie qui ne peut cicatriser qu'en apparence ? Je ne vous demande pas quelle est la vôtre. Ni ne vous dirai la mienne.

Alice rougit et regarda cet alcool qui ressemblait à de la bile. Un jour elle en arriverait à aimer ça, pensait-elle, à se contenter de résidus d'alambics, à des sanies d'ori-gine incertaine.

- Vous louerez encore longtemps, n'est-ce pas ? Vous ne comptez pas vous en aller tout de suite ?

- Je ne sais pas encore, murmura Alice en reposant la tasse sans pouvoir avaler le contenu.

- Nous sommes au cúur de la ville. Charles dit que c'est une situation unique tantôt bénéfique, comme pour son úuvre, tantôt maléfique pour les gens. On dirait parfois que tout reflue vers cette maison, la lie, les scories, les ordures. Les belles arroseuses municipales ne peuvent jamais aller jusque dans ce núud serré des rues et des ruelles, ni les nettoyeuses automatiques. Il n'y a que des hommes avec des balais qui font ce qu'ils peuvent, mais ce ne sont que des hommes et vous voyez flotter d'étranges choses dans les caniveaux entre deux rondes des équipes d'entretien. Ici nous recevons aussi les derniers relents du marché et cette éternelle odeur de frites qui plane sur nos têtes et dans les gorges de nos rues est notre fog à nous, notre smog. Mais il n'y a pas que les agressions physiques, je ne parle même pas des rixes, des viols, des flaques de sang que parfois l'on découvre au matin sur les pavés, les giclées contre les vieilles façades, giclées de sang et de sperme aussi. Je préfère ne pas parler des poubelles qu'on oublie un jour sur deux parce que le camion ne peut quand même pas arriver jusqu'ici et que les boueux sont des hommes, pas des esclaves. Nous sommes le centre nerveux, le neurone qui absorbe les fièvres, les pulsions, les obsessions, les fantasmes, les malaises, les peurs.

Elle caressait la bouteille de gnôle du bout de ses ongles rouge sombre.

- Des peurs surtout. Toute la peur de la ville engorge le centre. On l'y refoule depuis les banlieues résiden-tielles, depuis le boulevard trop éclairé, trop large. Elle coule de partout avec l'eau des caniveaux et des égouts et vous savez bien que lors des orages brutaux ce quartier s'inonde très vite et que les déchets de toute la ville, la merde, remontent jusqu'à nos genoux. quand on a connu ça on peut avoir envie de fuir au plus vite, mais on peut aussi désirer rester pour se laisser absorber, gangrener. C'est tellement suave, non ? C'est peut-être parce qu'il a trop été sensibilisé à ces pulsions que Richard est devenu une sorte de génie. Ne dit-on pas que la folie confine au génie ? Je vous embête, n'est-ce pas, mais j'aime parler de ces choses qui parfois me tiennent éveillée toute la nuit à l'écoute du quartier et de la ville entière.

Parfois j'étouffe car la pression devient palpable. Je suis oppressée et je respire très mal. D'autres fois je suis comme un poisson dans l'eau, vous savez ces poissons qui supportent n'importe quel degré de pollution, comme les silures. Et pourquoi n'y aurait-il pas un bonheur à être silure, hein ?

Alice se leva, certaine de vomir si elle restait une minute de plus.

- Comme vous êtes p‚le... Je vous fais impression avec mes conneries ?

- Il faut que je parte.

Puis, soudain en passant près de l'ancien living, l'idée surprenante lui fit proférer sa demande insolite :

- Je cherche des journaux de septembre octobre...

Novembre aussi... Je vous les rapporterai plus tard...

- Ils doivent être là. Mon mari ne les a pas utilisés et il y a les paquets que l'on a trouvés tout prêts chez les Sanchez, dans la cuisine... Ils étaient si gentils. Venez, je vais vous montrer...

- Je vais prendre septembre et octobre et si je ne trouve pas ce que je cherche je reviendrai prendre novembre. Mais il n'est pas au complet certainement.

Dans l'escalier, elle rencontra Mme Roques qui remontait et qui parut surprise de la voir descendre du troisième avec des paquets de journaux. D'habitude on les montait plutôt et Alice subit son regard soupçonneux durant toute la descente, mais la satisfaction de Manuel lui fit oublier cette scène désagréable.

- Fantastique, dit-il en prenant un couteau pour trancher la ficelle du premier paquet.

- Le fantastique c'est là-haut au troisième. Caducci construit le temple de Salomon avec des agglos de papier journal. Il fait ça en série tandis que son épouse philo-sophe sur la métaphysique sociale de la ville.

Ils éparpillèrent avidement les journaux mais ne trouvèrent rien. De même le second paquet s'avéra décevant.

- Bon, ça ne veut rien dire. Si les Sanchez avaient le fric de leur bistrot et de leur voyage on a pu le leur faucher.

- Curieusement tous ces gens qui vivent dans ce quartier plus que populaire et n'ont pas des situations merveilleuses ne paraissent pas souffrir du manque d'argent, remarqua Alice. Léonie seule y a fait allusion mais sans plus... Parce qu'elle voulait peut-être racheter une gaffe involontaire. Lorsqu'elle m'a répondu qu'ils n'étaient pas libres de quitter le coin elle a vite ajouté que c'était faute d'argent.

- Ils auraient piqué le fric pour le partager ?

- En quelque sorte.

Manuel consulta sa montre :

- Tu n'as que le temps d'aller voir le contrôleur des impôts pour en apprendre plus sur Ahmed Bachir.

CHAPITRE XIX

La petite femme au nez pointu, mais au visage très avenant, revint au bout de cinq minutes :

- La taxe d'habitation est bien au nom d'un précédent locataire de cet immeuble mais pour savoir qui a payé il faut vous rendre chez le percepteur. M. Bachir est resté une année environ dans cet immeuble. En quatre-vingts et depuis nous ne savions pas qu'il était parti. Il est possible qu'il y ait un autre locataire car dans le coin c'est fréquent. Les gens ne restent pas longtemps. Sauf...

- Oui, fit Alice tout sourire.

- Sauf les immigrés justement. quand ils trouvent un appartement vide pas trop cher dans le centre en général ils ne le l‚chent pas aisément et au besoin se le transmettent. Il y a quelquefois des trafics, des reprises mais n'allez pas me prendre pour une raciste.

- Bien, je vais aller à la perception.

Ce fut plus difficile et elle dut expliquer la raison de sa visite.

- Je suis locataire d'un appartement depuis trois jours et je n'ai pas envie d'avoir des ennuis avec l'administration.

On la fit attendre puis un jeune homme la fit entrer dans son bureau et lui annonça que pour l'année en cours tout était en règle.

- La taxe d'habitation a été payée par M. Pierre Arbas, même adresse, qui déclare servir de syndic à la copropriété.

- Pourquoi M. Bachir n'a-t-il pas réglé ?

- Je l'ignore complètement. Du moment que c'est payé, nous autres...

Certaine que Manuel Mothe lui en voudrait de rapporter si peu de renseignements, elle s'arrêta chez le bistrot d'en face mais but un Vittel-fraise.

- Vous n'avez pas connu un Bachir, vous ?

- Bachir ? Bien s˚r que si. Il vient même quelquefois dans le coin. Je l'ai vu il y a quinze jours. C'est un ancien harki. Il a même habité en face, mais maintenant il a acheté une petite maison à la campagne, vers Hyères...

Enfin, dans le coin. Il est malin, Bachir. Il est plein de fric.

Il louait de grandes maisons vétustes, les transformait en dortoirs pour ses collègues qui, eux, arrivaient directo d'Algérie ou du Maroc. Toujours des maisons vouées à

la pioche mais qui n'étaient détruites que deux ou trois ans plus tard. Les propriétaires louaient sans garantie et puis lui trouvait vingt, trente lits, autant de bonshommes à qui il piquait au passage des loyers élevés. quand on finissait par expulser les locataires, lui, il arrivait à se tirer des pattes. Il avait des relations dans le coin... Des pieds-noirs, des officiers de toute nature... Un petit malin...

Mais amusant... Il rigole tout le temps...

- Il habitait en face ?

- Oui... Il occupait le grand appartement du second et il a voulu refaire le coup, bien évidemment. Mais je crois que là il est tombé sur un bec et que vos voisins ne se sont pas laissé faire. Tout le monde a d˚ faire son bagage et filer. C'est alors qu'il a préféré s'installer à la campagne... On commençait à s'intéresser à lui, des organisations, des syndicats.

- Vous n'avez pas son adresse ?

- qu'est-ce que vous en feriez ? fit le bistrot méfiant.

- J'ai un truc à lui que j'ai trouvé.

- S'il passe je vous l'enverrai.

Pour amadouer Manuel elle rapportait deux beefs qu'elle entreprit de faire cuire, mais il ne paraissait pas de bonne humeur.

- Je croyais tenir une piste intéressante, dit-il. Je me demande bien pourquoi ce n'est pas Pierre Arbas qui a cette demande de paiement de taxe foncière.

- Sanchez paraissait la planquer, non ?

- Oui, mais c'est Arbas qui a payé. Il y a quand même un petit mystère et dans ce Bunker il ne faut rien négliger.

Tu devrais aller voir Bossi.

- N'y compte pas.

- Tu ne lui dois pas des rapports réguliers ?

- Il n'en a pas été question. Ce qu'il veut c'est une idée sur l'état mental de tous ces gens, savoir ce qui se passerait si jamais la procédure d'expropriation était décidée.

Ils ne veulent pas de nouveaux drames alors que les élections se rapprochent.

- Ils peuvent enterrer le projet pour deux années ?

- Oui, mais les intérêts des promoteurs doivent être compromis par cette attente.

- Tu devrais y aller. Demain il ne sera pas là puisque c'est samedi. Raconte-lui ce que tu veux et surveille ses réactions. Je suis certain qu'il laissera échapper un tuyau.

- Non, c'est non. Je n'ai pas du tout envie de me retrouver en face de cette limace visqueuse.

CHAPITRE XX

C'est Manuel qui lui rappela son invitation pour le soir même. L'apéritif promis à ses voisins. Il épluchait la revue immobilière espagnole, assis devant la table de la cuisine.

- Je n'ai pas envie de voir tous ces gens-là ici... D'ailleurs, o˘ te planqueras-tu pendant ce temps ?

- Je ne me planquerai pas. Je serai présent pour voir leurs têtes... Mais je n'arriverai pas tout de suite.

Il fît sauter dans ses mains le trousseau de clés qui ouvraient tous les autres appartements.

- ¿ la nuit je quitte la maison et dès qu'ils sont tous ici je reviens en douce faire quelques visites. J'ai envie de savoir comment ils vivent, moi.

- C'est de la folie, dit-elle, ils se méfieront.

- Tu vas les recevoir fastueusement. Tu vas les gaver et les faire boire. Ces petits bourgeois sont des goinfres et ils oublieront tout quand ils verront le buffet bien garni, les flacons rares et les lumières. Nous allons bien faire les choses. Tu vas investir du fric, ma cocotte.

Comme je vais le faire avec mon indemnité de licenciement. Ne lésine pas, choisis le bon traiteur, pense au porto, au pastis, au whisky twelve years. Prévois aussi du Champagne.

- Tu es fou ? Ils vont me prendre pour une milliar-daire, me soupçonner.

- qu'importe. Tu les abreuves, tu les empiffres et moi je visite les appartements. Il faut qu'ils soient tous là, même Léonie Caducci. Même les gosses d'en face. Fais les yeux doux à Trois-Pièces, fais-lui comprendre que tu regrettes ton geste mais qu'avec plus de douceur il aurait pu tout obtenir de toi.

- Tu crois que je vais vraiment accepter ce conseil ?

Ce sale fumier qui m'arrachait les cheveux ?

- Ne sois pas stupide. Il faut que tu les mettes tous dans ta poche. Allez, file chez le traiteur tout de suite et fais livrer. Ne perds pas de temps. Ensuite tu feras la tournée des copropriétaires.

Il l'attira sur ses genoux et l'embrassa dans le cou. Elle restait figée et elle repoussa la main qu'il glissait sous sa jupe:

- Tu me prends pour une pute et une conne, hein ?

Il ne répondit pas mais l'embrassa tendrement sur la joue. Elle se pencha vers la revue espagnole, ouverte à la page o˘ les Sanchez avaient coché des affaires à vendre.

- Trois millions de pesetas ça fait combien ?

- Cent soixante mille, seize millions anciens.

- Ils étaient prêts à mettre jusqu'à quatre millions, tu as vu?

- Oui. J'ai vu. Ils devaient vivre petit, les Sanchez, accumuler le fric... Mais je pense qu'ils préparaient surtout leur fuite. En douce. Leur évasion du Bunker.

- Ah ! tu y viens, hein ?

- Je suis bien obligé d'y penser. S'ils trouvaient ce fric ?

Seize à vingt millions anciens ?

- qu'est-ce que tu en ferais ? demanda-t-elle.

- Je pars, je file... Loin très loin. ¿ l'autre bout du monde.

- Tu m'acceptes ?

- On en rediscutera.

- N'aie pas peur, fit-elle avec une dignité qui lui co˚tait, je plaisantais. Moi avec huit briques je m'achète du cognac et je me saoule à mort. C'est bien ce que tu penses, hein ? que je boirais tout ce fric ?

- Je ne pense rien et c'est idiot d'y penser. Comme les joueurs du loto qui n'arrêtent pas d'échafauder des projets sur un gain qui ne leur sera jamais attribué. File chez le traiteur, compte large. Nous serons une douzaine.

- Mais ils vont te reconnaître quand tu arriveras ?

- Tant pis, c'est un risque à courir.

- C'est stupide.

- Je ne les connais pas tous et je veux découvrir leur visage, étudier leur comportement quand ils seront réunis dans cet appartement. Si vraiment ils ont assassiné les Sanchez ils se trahiront peut-être, se sentiront gênés, mal à l'aise et je veux assister à ça. Je jouerai le bon copain qui vient te donner un coup de main pour la soirée, je remplirai les verres, fais-moi confiance.

Lorsqu'elle revint de chez le traiteur qui devait livrer vers cinq heures elle sonna chez les Larovitz et ce fut le V.R.P. qui vint ouvrir. C'était un homme terne, plus vieux que sa femme, chauve, en pyjama et pantoufles.

Il bredouilla des excuses sur sa tenue mais quand il était chez lui il ne pouvait plus supporter autre chose. Il parut consterné lorsqu'elle parla de l'apéritif prévu pour le soir.

- Serge, voyons, dit sa femme, nous sommes juste en face et c'est si gentil, n'est-ce pas ?

- Venez sans chichis, dit Alice... Ce sera très relax très bon enfant... Amenez les enfants. Ilyaura des jus de fruits, des g‚teaux et ils feront ce qu'ils voudront.

Personne ne répondit chez les Arbas et elle en éprouva un grand soulagement. Chez les Roques il n'y avait que la femme qui la fit entrer dans sa cuisine.

- Nous fermons à huit heures.

- Ce sera parfait. La soirée commencera juste.

- Nous ne buvons pas. Juste un peu de porto à la limite, mais nous sommes tous les deux au régime.

- Tout est prévu, vous verrez.

- Nous n'aimons pas veiller tard, le samedi est une rude journée.

- Vous ne serez pas obligés de rester, murmura Alice en se demandant si c'était bien tout, si les conditions de leur acceptation étaient bien au complet.

Elle sonna longuement chez Caducci, pensa que Léonie était en courses, mais elle vint ouvrir haletante, rouge et contrariée.

- Ah ! c'est vous... Excusez-moi, mais je suis très occupée. Il y a un pan de mur qui s'est écroulé et mon mari dort de l'autre côté... je crains...

- Un pan de mur ? fit Alice, oubliant le labyrinthe.

- Voulez-vous m'aider ? Ces agglos de papier pèsent trop lourd pour moi.

L'entrée du dédale se situait dans la première des chambres, commençait par un escalier qui en sept marches permettait d'atteindre une galerie o˘ l'on ne se déplaçait plus qu'à quatre pattes. Alice eut bientôt les fesses plates de Léonie devant elle.

- Plus loin, on peut se relever mais c'est un piège. Il faut prendre sur la gauche le plus étroit passage. Je me suis déjà trompée deux fois ce matin.

Au passage, Alice remontait le cours du temps journalistique, passait du tremblement de terre de Naples à

l'élection de Mitterrand. D'une úne ª sanglante comme la tuerie d'Auriol à une page de modes. Parfois, des hiéro-glyphes, des couleurs surgissaient sous la lumière des guirlandes de petites lampes d'arbre de NoÎl qui éclai-raient l'endroit. Elle pensait au bonheur de certains gosses dans un dédale pareil, n'éprouvait pour l'instant aucun sentiment de danger.

Puis ce fut le plan incliné et elle comprit qu'on descen-dait vers l'étage inférieur. Avec une aisance d'habituée, Léonie Caducci se laissa glisser et, après une seconde d'hésitation, elle suivit.

- Un instant.

Un gros agglo de papier journal, long d'un mètre environ, large de moitié, pivota sur une simple poussée et Alice découvrit une tringle d'acier, des cavités renforcées de plastique dur pour une lubrification constante.

Il y avait là un nouveau passage et elle avait l'impression de remonter peu à peu vers l'étage supérieur en marchant à quatre pattes.

- Nous approchons.

Un mur écroulé, un amas qui montait très haut. Des blocs de papier de trente, quarante kilos. Elles en soulevèrent une série, durent s'arrêter. Alice eut l'impression que Léonie édifiait entre elles un mur de séparation et commença à s'inquiéter. Encore deux blocs et elle serait coincée dans un espace réduit, à peine un mètre cube, dans un air poussiéreux et vicié. Si jamais... Combien de temps pourrait-elle résister ?

- Encore un effort... Je suis désolée, mais sans vous je n'y serais jamais parvenue.

Alice aurait préféré que ce mur ne soit pas édifié et elle demanda si on ne pouvait pas aligner les agglos ailleurs car bientôt elle ne pourrait plus se dégager.

Léonie Caducci ne parut pas entendre :

- Vite, je vous en prie, il dort sous neuroleptiques et je crains qu'il ne s'étouffe insensiblement.

- Bientôt c'est moi qui étoufferai, dit Alice qui trans-pirait abondamment et avait très chaud. Je vous demande d'arrêter...

Léonie s'escrimait sur un agglo placé en équilibre instable. Alice pensa que si jamais toute la pile s'écrou-lait elle serait prise au piège, comme un rat. En s'arc-boutant elle pourrait essayer de se libérer, mais en aurait-elle la force si l'air devenait aussi irrespirable ?

Déjà elle avait la tête qui lui tournait.

- Je crois que nous y sommes, dit Léonie.

Mais Alice ne pensait plus qu'à sa sauvegarde et elle se jeta contre les agglos qui se décalèrent. La pile s'écroula dans un vacarme sourd.

- Mais c'est stupide de votre part ! hurla Léonie.

En rampant, Alice sortit de son recoin, put se redresser pour respirer un air meilleur. Léonie la regardait, p‚le de rage.

- Vous vous rendez compte, nous y étions presque !

- Oui, mais moi j'allais y rester.

- Je vous aurais dégagée. Mon mari y est depuis le début de la matinée.

- Bon, on va essayer de le dégager.

Il y avait là une masse énorme. Un agglo de deux mètres de long.

- Un vrai sarcophage, dit Alice entre ses dents. Il pèse combien ? Cent cinquante kilos ?

- Il faudrait une barre à mine, dit la grande femme.

Je crois qu'il y en a une pas très loin.

- Hé ! attendez ! dit Alice.

Mais déjà elle était seule et essayait de retrouver le trou par lequel Léonie avait disparu. Elle décrocha la guirlande de NoÎl et une des ampoules dut se dévisser, interrompant le contact pour toutes les autres. Plongée dans le noir, elle commença de paniquer, chercha la guirlande et commença de revisser méthodiquement toutes les petites lampes mais la lumière ne revenait pas pour autant.

- Hé ! cria-t-elle. O˘ êtes-vous ?

Il suffisait que cette femme grande et forte comme un taureau fasse basculer quelques blocs de papier journal pour qu'elle se retrouve dans une véritable oubliette. Elle se mit à pleurer. Silencieusement, mais à chaudes larmes.

Depuis quelque temps elle avait des facilités surprenantes et savait à quoi les attribuer. Toute émotion se transformait en ces filets d'eau salée qui coulaient de ses yeux.

- Je vous en prie, ne me laissez pas ici, murmura-t-elle avec une sorte de timidité.

Elle se sentait capable de hurler, de trépigner.

- Vous n'avez rien à craindre de moi, bredouilla-t-

elle... Si vous pensez que je vais donner des satisfactions à ce gros cochon de Bossi...

D'un coup la lumière revint et elle entendit du bruit sur la gauche. quelque chose de noir, de long, avança.

Un serpent qui aurait eu une sorte de rigidité totale.

C'était la barre à mine que Léonie poussait devant elle en arrivant à quatre pattes.

- J'ai marché sur une rallonge et la prise m‚le est sortie de la femelle. D'habitude Richard met un élastique pour les empêcher de se déboîter. Il devra réviser son installation.

Avec la barre à mine, elles déplacèrent la grosse masse puis une autre et d'un coup une lumière violette filtra d'une sorte de lucarne.

- C'est la chambre, fit Léonie avec respect. Il est là.

Richard Caducci, un barbu renfrogné, dormait dans une sorte de lit en agglomérés de papier journal, enfoui sous une couette violette, éclairé par une lampe de la même couleur.

- Il adore cette teinte, dit Léonie à voix basse comme si elles étaient devant les reliques d'un saint. Je vous remercie. Sans vous je n'y serais jamais parvenue.

- Vous auriez pu appeler Arbas, Larovitz.

- Mon mari n'aurait pas aimé que ce soient eux.

- Vous le laissez ainsi ?

- Puisque l'air peut circuler. Il y a une autre ouverture en face pour la ventilation. Venez, je vais vous offrir quelque chose de fort après ces émotions.

- Il faut que je rentre. On doit me livrer le lunch de ce soir. Je venais vous inviter vous et votre mari. Mais je ne serai pas exigeante... Venez prendre un verre, une demi-heure, une heure si vous ne voulez pas vous absenter plus longtemps.

- Oh ! mais je viendrai... Il sortira de son sommeil et pourra rester tout seul.

Elle reprit la barre à mine sans laquelle jamais elles n'auraient pu déplacer ces trois ou quatre masses énormes avec lesquelles Caducci avait d˚ construire ce que les …gyptiens appelaient un pylône, une sorte de porte monumentale.

CHAPITRE XXI

Elle arriva juste comme le livreur du traiteur sonnait en bas dans la rue, dut ouvrir tandis que Manuel se cachait après un regard soupçonneux pour ses vêtements froissés, ses cheveux défaits, la transpiration qui avait taché son pull. Elle était affreuse et le livreur parut également surpris. Il fît plusieurs voyages pour déposer les cartons, les paniers de bouteilles.

- Je peux me débrouiller seule, dit-elle lorsqu'il lui proposa de déballer les canapés.

Manuel surgit après le départ de l'homme :

- Chaque fois que tu sors tu reviens dans des états incroyables ; à croire que tu es chaque fois agressée.

En quelques mots elle lui donna l'explication, alla s'arranger dans la salle de bains.

- Il faut que je retourne chez Arbas, il n'y avait personne.

- Tu as peur, hein ?

- C'est faux. Il ne m'impressionne pas.

Il lui ouvrit en robe de chambre et fronça les sourcils quand elle bafouilla.

- J'avais complètement oublié, dit-il. Ce soir ma femme est chez le coiffeur, elle ne rentrera que vers huit heures.

- C'est largement suffisant... Je voulais vous dire que je suis désolée pour hier et...

- Désolée de quoi ? fit-il sèchement. Je ne comprends pas. Vous faites allusion à quoi exactement ?

Elle resta bouche bée. Se demanda soudain s'il n'y avait pas quelqu'un dans l'appartement.

- Excusez-moi, dit-elle.

¿ son étage elle eut envie de sonner chez les Larovitz pour voir s'ils étaient là tous les deux. Mais qu'importait que Monique rejoigne Arbas dans son appartement pendant que son mari allait chercher les enfants à l'école ?

- Cette fois c'est terminé, dit Manuel, tu les as tous vus ?

Elle resta ébahie. Il avait tout installé en un temps record. Des tables contre le mur gauche du living, avec des draps en guise de nappe, des assiettes, des verres. Il n'y avait plus qu'à vider les cartons.

- Tu es doué, murmura-t-elle, fascinée.

Il avait trouvé des bougies à piquer, ça et là, et elle n'arrivait pas à se souvenir de la dernière réception qu'elle avait donnée du temps de son mariage. Ce genre d'assemblée se révélait parfois très décevant, mais les préparatifs l'avaient toujours ravie. Elle piquait une olive, buvait un verre pour se donner le courage d'affronter les invités de son ex-mari. Elle avait envie de pleurer. Non de regret, sans savoir exactement pourquoi. Peut-être en souvenir du visage gai et sain qu'elle possédait alors.

- Ils viennent tous ?

- Les Roques sont les plus réticents. Ils ne boivent pas, ne mangent pas...

- Ils baisent, oui ?

- Ils rentreront tôt à cause du marché du lendemain.

Tu veux vraiment faire comme tu as dit ?

- Je vais partir. Il commence à faire nuit, le patron en face est occupé...

Elle commença de paniquer. Elle serait seule au moins deux heures avant qu'ils n'arrivent tous. Seule en face de toutes ces bouteilles.

- Le Champagne est dans le frigo, dit-il. Attends que je vienne pour le sortir.

- Manuel, tu crois que ce n'est pas dangereux ?...

- Mais non. …coute. Je pénétrerai ici vers huit heures.

Si tous les invités sont ici, tu laisseras la fenêtre ouverte.

Si certains manquent, tire un rideau... Non, le contraire est préférable. Tu tires tous les rideaux quand ils sont tous là. Tu m'as bien compris ?

-Oui... Je...

Déjà, elle n'avait pas osé lui parler de la terreur qui s'était emparée d'elle dans le labyrinthe de blocs de journaux. Pourquoi lui faire part de cette angoisse atroce qui lui tordait l'estomac ? Il se croirait indispensable, s'incrusterait chez elle. Il avait payé le loyer, une partie de ce lunch, mais elle le soupçonnait d'être cupide. Il tapait sans scrupule dans les provisions des Sanchez et cherchait le fric qu'ils auraient pu économiser. S'il n'était venu que pour cela ? Pour ce fric que son reportage lui avait fait soupçonner une première fois lorsqu'on avait trouvé les Sanchez morts ?

- …coute, dit-il soudain, tu vas te surveiller ! Pas un verre jusqu'à ce que je sonne dans la rue !

- Je n'ai pas de comptes à te rendre, pas de promesses à te faire.

- Si tu picoles, tu es foutue. Tu vas perdre pied et les recevoir comme une dingue. Trop parler, trop délirer et ils se méfieront.

- T'as qu'à mettre les bouteilles sous clé. Il n'y a pas de cognac, je te fais remarquer.

- Oh ! tu peux avaler de l'alcool à br˚ler si l'envie te démange de te cuiter.

Elle eut envie de lui cracher au visage. C'était peut-

être une sorte d'affection, elle n'osait penser d'amour, qui le rendait si odieux, si paternaliste.

- Saleté, va, murmura-t-elle.

- Tu ne joues pas la surprise de ma venue... Tu dis que tu attends un copain.

- Tu viendras, oui ? Tu ne me joues pas un tour ? Tu pourrais visiter leurs appartements et filer... Tu sais que tu risques de la taule pour ça ?

- Ne t'occupe pas de moi. Agis naturellement. Tu es une jeune femme libérée qui est heureuse de recevoir ses voisins. Tu les sers, tu les invites à bouffer et à boire, mais toi tu fais gaffe. Pas un verre avant que je ne sois là. Tu peux me promettre ça ? …coute, on ne s'entend pas trop mal, tous les deux, on peut éventuellement faire quelque chose avec ça... Si tu te montres moins picoleuse, moi, je peux être beaucoup plus gentil, moins dur. Mais essaye dès ce soir. Il y a deux, trois heures à tenir. Si tu as vraiment envie, fais-toi du café et prends-en plusieurs tasses. Si ça ne suffit pas, essaye une douche avant qu'ils arrivent.

- Tu parles !

Elle l'accompagna à la porte, ouvrit avec précaution, écouta le silence de l'escalier. Il fila en lui ayant tapoté

gentiment les fesses.

- Macho ! souffla-t-elle.

Elle referma, alla voir si le patron du bistrot pouvait surprendre Manuel en train de sortir du Bunker, mais il avait le dos tourné. Elle commença de répartir les canapés, les petits fours salés, les sucrés. Il y avait de toutes petites pizzas, mais elle résista à la tentation. Sinon elle devrait boire quelque chose ensuite. Elle continua ses préparatifs. Il fallait ramener les sièges dans le coin, éloigner la télé. Puis elle pensa que les gosses Larovitz se pique-raient devant avec des jus de fruits et des p‚tisseries et elle leur aménagea un coin. Mais un vendredi, qu'al-laient-ils pouvoir bien regarder ? Ils iraient se coucher tôt à cause de l'école du lendemain matin et les Larovitz se croiraient obligés de filer ainsi que les Roques. Elle aurait d˚ en parler avec Manuel. qu'il ne se fasse pas surprendre.

Soudain, elle réalisa qu'il l'avait dupée. quatre appartements à visiter, il en avait pour plus d'une heure et ne pourrait commencer que vers huit heures trente. Elle fut effondrée. quatre heures au moins à attendre, à résister au désir d'avaler un verre. Le salaud, l'inf‚me salaud qui ne l'avait pas prévenue. Elle pleura un peu, alla essuyer son visage dans la salle de bains, commença à maquiller ses yeux. Elle n'arrêtait pas de penser à cette bouteille de vieux cognac qu'elle avait emportée de chez Pierre Arbas.

Elle fouilla partout, mais en vain. Elle n'était nulle part. Pas plus que l'autre bouteille, celle de ce cognac bon marché trouvé dans les réserves des Sanchez. Elle finit par vider la poubelle et trouva les morceaux des deux flacons tout au fond. Prévoyant, Manuel Mothe les avait vidés dans l'évier avant de les casser.

- D'accord, fit-elle avec défi... D'accord. Tu te prends pour un docteur, pour un père la Morale et moi je t'emmerde. Si tu savais combien je t'emmerde.

CHAPITRE XXII

Ce furent les Larovitz qui sonnèrent les premiers vers sept heures. Dès qu'elle ouvrit, les deux gosses se ruèrent dans le couloir et disparurent.

- Ils avaient l'habitude avec les Sanchez, fit Monique avec un sourire niais.

Le rouge et le noir de son maquillage renforçaient encore son côté navet et lui n'était pas si à l'aise que ça dans son survêtement de training. Ils parurent consternés d'être les premiers et elle crut qu'ils allaient rebrous-ser chemin. Mais ils entrèrent, s'extasièrent devant le buffet, s'assirent sagement.

- Nous ne serons pas tous réunis avant une heure, dit Alice... Mais nous allons quand même boire quelque chose.

Ils se récrièrent.

- Les enfants, alors.

Elle les chercha, crut qu'ils étaient au pigeonnier, les trouva dans la chambre o˘ ils jouaient aux Sanchez asphyxiés sur le lit. La petite fille pouffait sournoisement, mais le garçon était très sérieux.

- Un bel appartement, disait toutes les trois minutes Serge Larovitz.

- Mme Caducci pense comme vous et regrette que je sois venue, elle pensait pouvoir l'acquérir.

-Vraiment ? fit le Navet, pincé.

- De toute façon, il n'est pas encore revendu, déclara l'homme.

Léonie Caducci la délivra de ces deux tristounets et les laissa pantois. Elle n'était qu'une sorte de nuage de tissu mauve très vaporeux. Elle embrassa Alice en lui murmurant : ´ Merci encore pour tout à l'heure. Sans vous je n'en sortais pas. ª

Elle accepta sans façons un porto, le siffla aussitôt et fourra dans sa bouche très fendue plusieurs canapés à la file.

Ensuite, ce furent les Arbas. Une chance, elle avait pu se libérer très tôt de chez le coiffeur. Très élégants, très cocktail tous les deux. L'habitude des inaugurations commerciales, sans doute.

Les deux mômes revinrent prendre du jus d'orange et des canapés et Alice remarqua l'horreur que parut éprouver Magali Arbas à leur vue. Ils devaient lui en faire baver sur le chemin de l'école. O˘ étaient la bonne entente, la solidarité générale dont parlait Arbas ?

- Servez-vous, répétait Alice nerveuse.

Elle n'avait rien bu. Avait su résister à toutes les tentations. Il y avait eu le café, une douche, puis du café et elle avait entrepris de nettoyer la salle de bains avant de s'habiller.

- C'est vraiment excellent. On voit la bonne maison.

La raison sociale s'inscrivait partout sur les cartons, les collerettes, les bouteilles. Le fleuron de la bonne société locale.

- Mais les Roques ?

- Ils travaillent trop.

- Richard, vous n'avez pas pu le décider ?

- Il a entrepris une nouvelle úuvre et dans ces cas-là...

- Vous ne changez rien à la décoration, à l'ameuble-

ment? demandait Monique Arbas avec un sourire pointu.

- Je ne sais pas encore ce que je ferai, dit Alice qui venait d'engloutir un pastis à peine troublé d'eau et qui se sentait mieux.

Mais elle se demandait comment elle ferait pour le Champagne si Manuel tardait trop, avec ces Roques qui ne se décidaient pas. Tout n'allait pas si mal, mais elle n'oserait pas déboucher les bouteilles, le proposer même.

- Je ne pensais pas que nous pourrions à nouveau festoyer dans cet appartement, disait pompeusement Larovitz.

- Nous n'y avons pas tellement festoyé avec les Sanchez, répliquait Magali Arbas. Ils étaient plutôt serrés du côté porte-monnaie.

- Allons, allons, murmura son mari qui depuis son arrivée ne quittait pas Alice du regard.

Elle essayait de ne pas s'en soucier, mais il y avait le Navet qui remarquait le manège et qui les surveillait.

…tait-elle au second lorsqu'elle avait parlé avec Pierre Arbas et fait allusion à la scène de la veille ?

Elle partit à la recherche des deux gosses et les trouva dans la salle de bains en train de remplir la baignoire pour faire flotter un bateau fait avec un carton du traiteur.

- D'accord, dit-elle, mais ne faites pas trop de dég‚ts.

- La nuit, tu vois leurs fantômes ? demanda la fille.

Moi, je suis s˚re qu'ils reviennent. Tous les deux.

- Oui, cria le garçon, avec des draps sur la tête et les clochettes.

Alice se dit qu'elle les aurait mordus avec délice et elle se pencha vers eux :

- Ils reviennent chaque nuit et ils m'ont même dit que dès lundi c'est dans votre chambre qu'ils iraient.

Satisfaite de leur incertitude apeurée, elle retourna dans le living juste comme Pierre Arbas en sortait. Mais elle ne put refaire marche arrière, Monique les surveil-lant. Il avait certainement quelque chose à lui dire, peut-être un rendez-vous à lui fixer. Mais il se trompait sur elle s'il pensait qu'elle était revenue à de meilleurs sentiments à son sujet. Soudain, elle pensa à la fenêtre, regarda les rideaux. Il n'y en avait qu'un seul de tiré, était-ce ainsi que Manuel avait dit ?

On sonna et c'était Mme Roques dans une robe noire très décolletée, plus massive que jamais avec ces seins demi-nus qui paraissaient des pectoraux d'haltérophile russe.

- Mon mari arrive...

Elle n'eut qu'un regard dédaigneux pour le buffet, les bouteilles, n'accepta qu'un ´ vin doux ª avec de l'eau et prit d'autorité la bouteille d'eau pour remplir elle-même son verre, marquant sa méfiance. Alice resta désorientée au milieu de la pièce. Elle avait envie de pleurer parce que Manuel ne serait pas là avant...

- Mon Dieu !

Elle se précipita pour tirer les rideaux. Dire qu'elle avait failli oublier ! Vite, elle alla boire un petit porto et sourit à

Magali Arbas qui paraissait l'observer avec perplexité.

- Vous n'avez besoin de rien ?

- C'est parfait. Vous allez vraiment vous installer ici ?

- Pourquoi pas ?

- Le coin ne vous fait pas peur ? Si jamais vous devez rentrer tard la nuit, seule ?

- Je trouverai toujours quelqu'un pour me raccom-pagner, fit gaiement Alice.

- Vous vivez vraiment seule ?

- Aujourd'hui j'attends un copain, un ami...

Voilà, elle avait tout oublié des recommandations de Manuel. Oublié de prévenir qu'elle avait un invité, oublié

de tirer les rideaux. Parce qu'elle avait réussi à tenir sa promesse de ne pas boire avant l'arrivée des gens. Elle avait tout sacrifié à ce défi, encombré sa volonté, sa mémoire de cette seule idée fixe.

- Oh non!

Les gosses avaient d˚ ouvrir les rideaux et elle se précipita pour les refermer.

- Excusez-moi, dit Mme Roques, mais je viens de regarder si le magasin était fermé. J'ai oublié de les tirer.

«a vous ennuie que les rideaux soient ouverts ? Moi, ça ne me fait rien.

Le marchand de primeurs arriva sur cet instant en costume bleu et cravate. Il accepta un pastis, mais sa femme exigea avec une voix sans discussion qu'il en jette la moitié et remette de l'eau. Il dut aller à la cuisine pour le faire, crut le boire en route, mais elle le suivit. Magali Arbas souriait avec délectation.

Les deux gosses revinrent et prirent à poignées des canapés et des petits fours. Ils disparurent et Léonie Caducci commença de regarder sa montre.

- Elle ne va pas partir, murmura Alice. Il faut que je propose le Champagne.

- Votre ami ne vient pas ? demanda Magali dans son dos.

- Il n'est jamais bien en avance.

- Son travail ?

- Oui, bien s˚r...

- quel travail, peut-on savoir ?

- Un journal... Le journal en fait puisqu'il n'y en a pas trente-six.

«a la soulageait de mentir en partie, de voir le visage de Magali se durcir.

-Un journaliste ?Vous le connaissez depuis longtemps?

- Nous sommes de vieux amis. Je ne sais même pas s'il va venir et j'ai envie de demander à votre mari de m'aider pour le Champagne.

- Du Champagne ?

Il y eut une certaine agitation due peut-être à ce mot Champagne et elle comprit qu'ils avaient commis une erreur, Manuel et elle. Passe pour le porto, le whisky et le pastis mais le Champagne c'était trop, ça changeait tout.

D'un seul coup, ils se méfiaient, doutaient de leur comportement, de leur tenue. Ils étaient venus à un petit apéritif bon enfant et voilà que ça tournait à la réception luxueuse. Ils se retournaient pour la regarder, se posaient des questions. Elle souriait d'un air navré.

- Pierre... Tu as des bouteilles de Champagne à déboucher ! lança Magali d'une voix aiguÎ qui était une véritable insulte. Tu m'entends ?

- Oh ! juste deux ou trois bouteilles... J'ai un ami qui...

Prix réduits... J'ai pensé... Parce que je peux les avoir à ce tarif, bien s˚r, bégayait Alice.

Mais le dérapage n'était plus contrôlable et l'am-biance se déréglait. Mme Roques se rengorgeait encore plus pour toiser l'environnement et le Navet chuchotait avec son mari d'une drôle de façon.

- Venez, dit Pierre Arbas, nous allons faire un sort à

ces bouteilles.

Il y en avait quand même six alignées dans le réfrigérateur. En provenance d'un supermarché, mais de bonne marque tout de même.

- Bigre, fit Arbas... Vous avez les moyens. Je ne savais pas que vous...

Il n'alla pas jusqu'au bout. Mais elle sut ce qu'il voulait dire.

- C'est presque un cadeau, murmura-t-elle.

- On vous fait de beaux cadeaux, répliqua-t-il... Je pense qu'on peut déjà en apporter deux, trois si vous voulez. Elles sont frappées à point.

- Vous voulez un linge, une serviette ?

- Si vous en avez.

- Il y en a dans ce placard.

- Cela ne vous fait rien de vous servir des affaires des Sanchez?

- Si je pars, tout sera remis en ordre, dit-elle. Je ne suis pas une souillon.

- qui vous parle de partir ? dit-il gaiement.

Alors qu'elle se hissait sur la pointe des pieds pour prendre une serviette blanche il s'approcha et glissa sa main sous sa jupe:

- Demain midi, je suis seul chez moi.

- Laissez-moi ou je hurle ! fit-elle en se retournant avec colère.

Ils restèrent face à face une demi-minute et il finit par admettre que la menace n'était pas vaine.

- D'accord, d'accord... Mais à propos... J'ai vu que vous aviez placé un verrou supplémentaire. Donc vous avez rompu le pacte communautaire. Pouvez-vous me rendre nos clés, s'il vous plaît ?

CHAPITRE XXIII

Elle arriva avec une bouteille et Pierre avec deux. Elle avait vaguement dit qu'elle ne savait plus o˘ elle avait placé le trousseau, mais qu'elle allait le chercher.

- Je les veux le plus vite possible, avait-il dit. Ou alors il faut que nous ayons une clé de votre nouveau verrou.

- Non, je ne tiens pas à ce qu'on entre chez moi à

l'improviste, pas plus que je ne désire aller chez les autres à leur insu.

- Vous n'avez qu'à rendre leurs clés.

Pourvu que Manuel revienne. Allait-il seulement le faire ? Et si tout n'avait été qu'une comédie ? S'il avait trouvé l'argent des Sanchez et était loin, très loin à cette heure, à l'autre bout du monde avec ce trousseau de clés ?

M. Roques refusa sa fl˚te de Champagne, annonça qu'ils n'allaient pas s'attarder. Il fallait les retenir jusqu'à

ce que Manuel (malgré tout elle pensait qu'il devait se trouver dans le Bunker en train de fouiller partout) sonne à la porte et la libère de cette angoisse. Pierre ne cessait de la regarder. Il était furieux parce qu'elle n'avait pas accepté cette caresse audacieuse. Il n'avait pas cherché à

l'embrasser, à se montrer tendre. Il avait agi comme avec une pute disponible à tout moment.

- Eh bien ! buvons à la maîtresse de maison !

¿ cet instant, les deux gosses apparurent dissimulés sous des draps de lit en faisant des ´ Bouhous ª horribles et en déclarant qu'ils étaient les fantômes des Sanchez.

Le Navet les regardait avec des yeux exorbités et ce fut Roques qui réagit le mieux, ainsi que Magali Arbas. Lui en saisit un, elle un autre et ils les entraînèrent. Ils hurlaient et Alice crut entendre un bruit de gifles, regarda les parents. Ils paraissaient presque soulagés.

Ce fut désormais plus facile pour Alice. Mme Roques ne parlait plus de partir et même accepta une fl˚te de Champagne. Alice eut l'impression que Pierre Arbas faisait le tour des invités pour leur glisser un mot et les inciter à se montrer détendus pour effacer la mauvaise impression. Dans n'importe quelle autre réunion de ce genre elle aurait trouvé cette initiative sympathique, mais là elle en restait alarmée. Pierre se conduisait en véritable responsable de cette maison, responsable des biens et des gens. Comme s'ils étaient tous diminués, incapables de se gouverner et qu'il ait le rôle de les diriger. Mais il semblait aussi vouloir faire oublier ce que l'apparition des deux fantômes avait pu réveiller de malsain, de mystérieux.

- Roques et Magali ont du réflexe, dit Léonie Caducci en venant prendre une fl˚te, peut-être la cinquième. Les gosses me désarment.

- Vous avez un fils pourtant ?

- En pension à Nice. Ici ce n'était guère possible de le garder, vous comprenez. Je dois m'occuper de Richard nuit et jour et je préfère qu'il soit loin et tranquille. Votre Champagne est excellent, mais il ne fallait pas. C'est de la folie.

- Il reste encore des bouteilles.

Manuel ne reviendrait pas. Il n'aurait jamais d˚ la laisser inviter ces gens. Il avait d˚ penser qu'ainsi elle serait moins cafardeuse, qu'elle boirait en compagnie et oublierait plus vite. Il avait dix ans de moins qu'elle, mais était-ce la véritable raison ? Si elle avait moins bu il serait peut-être resté, mais il y avait aussi ce qu'il lui cachait, la raison de sa présence dans le Bunker.

- Vous n'attendiez pas quelqu'un ? vint lui demander Pierre Arbas de retour dans la pièce.

- Il ne va plus tarder.

- Vous pensez à mes clés ? J'en suis responsable et tout le monde a vu que vous aviez installé un verrou à la porte.

Je ne vous savais pas douée pour le bricolage.

- Il y avait une perceuse dans les affaires que j'ai trouvées dans cet appartement.

- Les gosses disent que c'est vous qui leur avez parlé

de fantôme.

Elle faillit se défendre, expliquer comment elle avait d˚ leur renvoyer la balle mais pensa que des explications trop compliquées se retourneraient contre elle.

- Ils racontent n'importe quoi. Venez, prenez une fl˚te de Champagne.

- Nous allons bientôt nous retirer...

- Mais je croyais..., fit-elle effondrée.

que leur disait-il donc tout à l'heure quand il faisait le tour de ses invités ?

- Vous avez fait trop bien les choses, madame Soult.

Nous ne sommes pas habitués à ce genre de réception.

Moi peut-être parce que lorsque je n'étais pas au chômage j'avais des occasions, mais les autres ne sont pas très à leur aise, vous vous en doutez. Nous sommes de petites gens, madame Soult... Sinon nous ne vivrions pas dans un tel quartier, dans cette maison. Regardez autour de vous. L'argent ne nous arrive pas à flots. Larovitz, tenez, il se démène durant toute la semaine pour à peine plus que le S.M.I.C. et Roques se lève à trois heures chaque jour pour guère plus. Je suis au chômage et vous seriez surprise de la modicité de ce que je touche et ce n'est pas parce que de temps en temps je vais boire un verre dans un club que je suis à mon aise.

- Vous pensez que j'ai voulu vous éblouir ?

- Oh ! peut-être pas mais vous vous sentez certainement au-dessus de notre condition. Vous nous méprisez peut-être un peu, vous vous vantez d'avoir des relations, un métier, des amis, mais en fait vous êtes seule, bien seule et moi, je sais ce que vous faites pour arrondir vos fins de mois.

Ils chuchotaient près de la fenêtre et les autres avaient l'air de respecter leur tête-à-tête, nouvelle preuve de l'ascendant que ¿rbas possédait sur eux. En même temps ils paraissaient être sur le qui-vive.

- Si vous espérez vraiment vous intégrer à nous il y a certaines erreurs qu'il vous faudra éviter. Je ne cherche pas à vous faire la leçon, mais au contraire à vous aider.

Dans cette maison j'assume un rôle social et je le fais avec plaisir. Avec la bonne volonté de chacun nous arrivons à

surnager dans ce quartier que les gens fuient de plus en plus. Comme nous n'avons pas la possibilité d'habiter une résidence mieux située nous devons observer certaines petites contraintes. Ce verrou que vous avez posé un peu trop précipitamment nous chagrine tous.

- Je ne savais pas, fit-elle avec difficulté... Mais je ne sais pas non plus si je pourrai demeurer ici.

- Je comprends, fit-il.

- J'aimerais que vous restiez tous encore un peu ce soir. Même si j'ai été vaniteuse en offrant ce Champagne c'était de bon cúur et je vous l'ai dit il ne me co˚te pas très cher. Alors pourquoi ne pas en profiter ?

- Viendrez-vous demain vers midi ? Il se trouve que je suis seul et dans l'impossibilité de sortir bien évidemment. Magali doit se rendre à l'autre bout de la ville.

- Non, je ne viendrai pas, dit-elle... Vous vous trom-pez entièrement sur mon compte. Vous pensez que je fais occasionnellement le trottoir, mais c'est faux.

- Excusez-moi, dans ce cas. C'est un bruit qui courait dans le quartier.

-Un bruit?

- Roques l'a entendu sans trop pouvoir dire qui parlait de vous de cette façon. Nous avons craint que vous n'ameniez avec vous des éléments douteux. Jusqu'ici nous n'avons rien à vous reprocher cependant et je suis désolé d'avoir commis une erreur aussi grossière.

- J'ai tout oublié, l'assura-t-elle.

- Non, je ne pense pas que vous oubliiez si facilement.

Nous allons donc rester un peu plus puisque vous nous y invitez de si bon cúur et je suis certain que les Roques, qui pourtant se lèvent tôt et travaillent dur le samedi, ne partiront pas se coucher tout de suite.

- Merci, vous êtes gentil.

Tout ça pour un Manuel Mothe qui était peut-être en route pour l'autre bout du monde. Elle en était tellement persuadée que lorsqu'on sonna à la rue elle ne crut pas que ce f˚t lui.

CHAPITRE XXIV

Elle avait prévu qu'ils n'apprécieraient pas cette silhouette dégingandée, cette gueule longue, cette laideur qui ne pouvait devenir beauté que pour des gens comme elle saturés de fadeurs. Manuel arrivait d'un air nonchalant, pas pressé. Pas l'air invité du tout, ni l'air concerné, l'air de celui qui va peut-être s'emmerder, ou qui aura peut-être une surprise. Un air qui ne pouvait pas faire plaisir à ceux qui attendaient depuis près de deux heures. Un air trop moderne au sens noble, qui plongeait le nez des autres dans leur caca routinier et sordide. Un air qui n'annonçait rien de bon, une morale différente, une façon de vivre incompréhensible, une façon de baiser qui devait les enrager pour le peu qu'ils puissent en subodorer.

- Salut... Désolé pour le retard, mais le boulot et le reste... On boit un coup ?

Sans transition au Champagne le merdeux ! Même pas le pastaga ni le whisky, le Champagne. ¿ l'aise et comme si chaque jour il se rinçait les dents avec. Il grimaçait de satisfaction, approchait d'Alice et l'embrassait sur le nez :

- Toi, quand tu invites c'est pas du gros rouge, hein ?

Tu as toujours eu de grands go˚ts et j'aime.

Comme s'il avait écouté à la porte, comme s'il venait d'un coup bousiller les avertissements jésuites du père Arbas. Il était livide Trois-Pièces, il flairait la concurrence, la classe.

- Oh ! mais je vous connais vous, disait Manuel en pointant sa coupe vide vers Pierre Arbas. Le double suicide.

Je me disais aussi, la maison me paraît familière. Dis donc, Alice, tu sais o˘ tu loges, j'espère ? Bon, je n'en dis pas plus.

Il prit une bouteille, la présenta aux coupes vides qui réchauffaient dans des mains crispées, mais aucune ne se tendit.

- Je vois, vous avez bien profité, pas vrai ? Elle fait bien les choses, ma copine Soult.

La première, Magali Arbas réagit, regarda le visage prématurément fané d'Alice, puis celui du garçon et eut un petit sourire rêveur.

- Mais je gêne ? Continuez comme si je n'étais pas là.

C'est de bon cúur.

Il s'éloigna d'Alice pour approcher du buffet, commença de picorer. Elle prit une bouteille et rejoignit Pierre Arbas:

- Vous n'allez pas refuser... Il est encore très frais.

- Buvez à ma santé, intervint soudain Manuel. Sans mon article ils vous expulsaient tous. «a a fait plus de bruit que vous ne l'imaginez. Désormais, la mairie va mettre des chaussons de velours pour y revenir.

- Nous saurons nous défendre seuls ! répliqua Arbas sèchement.

- Sans la presse vous ferez quoi ?

- Nous sommes déjà unis. C'est énorme.

- Mais les moyens, les relations, les appuis, vous ne pensez pas que ça compte ?

- Ils nous ont toujours manqué, monsieur, pourquoi viendraient-ils aujourd'hui ? Une vieille baraque retapée au milieu d'un quartier pourri qui s'écroulera de lui-même sans besoin de bulldozers, ça ne fait pas une ligne dans votre journal et vous le savez fort bien. Vos patrons sont trop proches de nos ennemis pour vous permettre d'écrire une seule ligne contre eux. Ne me dites pas le contraire.

- Non, mais il n'y a pas que le journal ; on peut alerter des tas de gens, d'associations.

Le sourire de Pierre Arbas était celui d'un homme que rien ne pourrait convaincre et c'était par cette force qu'il survivait encore, dépassait les autres qui se noyaient dans une médiocrité consentie.

- Nous n'accepterons jamais, monsieur.

- Comme les Sanchez ?

- Non. Nous nous défendrons et personne ne nous délogera facilement. Nous sommes tous sur le pied de guerre. D'ores et déjà nous avons une discipline d'état de guerre. Si c'est votre patron qui vous envoie, vous pourrez au moins lui rapporter mes paroles. Nous pouvons tenir un an s'il le faut et nous le ferons.

- Vous vous accrochez dur à cette baraque ? Mais si on vous offre deux, trois fois mieux. Vous, vous résisterez à la tentation, mais les autres, ceux-là ?

Pierre sourit et se tut. Ce fut le Navet qui prit la parole :

- C'est ici que nous voulons vivre, pas ailleurs.

- Mais qu'est-ce qui vous retient donc dans cette maison ? Elle est aussi pourrie que le reste malgré vos aménagements intérieurs. Personne ne voudraity vivre, personne sauf vous tous, et c'est incompréhensible.

CHAPITRE XXV

Manuel avait insisté pour qu'ils rangent l'appartement avant d'aller dormir. Il avait même descendu les sacs poubelles dans la rue.

- Ils guetteront une partie de la nuit pour savoir si je reste ou si je pars, alors pourquoi continuer à me cacher ?

Ils retrouvaient la trace des deux gosses un peu partout. Pour se déguiser en fantômes ils avaient fait basculer toute une pile de draps dans la chambre des Sanchez. Dans la salle de bains, ils avaient inondé le sol et utilisé toutes les serviettes disponibles pour étancher l'eau.

- Arbas a eu un drôle de sourire quand je lui ai rendu le trousseau de clés. J'ai eu l'impression qu'il se doutait de quelque chose. Tu as pu visiter tous les appartements ?

Manuel venait de se verser une dernière fl˚te de cham-pagne et croquait un petit four. Il ne répondit pas tout de suite.

- J'ai oublié d'abord pour les rideaux et...

- Pas d'importance. J'ai commencé chez les Larovitz qui sont arrivés ici les premiers.

- Ils auraient pu avoir besoin de retourner chez eux, lui ou elle.

- Le risque à courir.

Il avala son Champagne, sourit :

- Félicitations. Tu n'as rien bu ?

- Juste quelques verres.

- Si je dois résumer l'impression générale sur le Bunker il y a d'abord un premier point commun. Ils ont tous des armes. Des fusils de chasse faciles à se procurer, des carabines. Ensuite, ils peuvent tous résister des mois, peut-être pas un an mais pas loin avec des réserves de nourriture et de quoi s'éclairer. Pour le chauffage, possible qu'il y ait du fuel et du charbon dans la cour, à

vérifier. Enfin dans le temps il y avait six appartements, il n'y en a plus que cinq et ces cinq-là ont tous reçu une partie du sixième. Partage des dépouilles. Arbas est sur le même palier, les autres ont des escaliers à vis. Pour les Caducci, la descente fait partie du labyrinthe du petit père Richard.

-Tu as osé y aller?

- J'ai même aperçu Caducci en train d'établir un nouveau plan dans cette sorte de chambre qui ressemble à une chambre funéraire de pyramide.

- Tu as fouillé dans les papiers de Pierre Arbas ? C'est bien lui le syndic de l'immeuble ?

- Oui, mais il tient ses dossiers fermés sous clé. J'ai pu me faire une petite idée. Ily a une caisse commune, d'après ce que j'ai compris. Chaque copropriétaire verse au prorata de ses ressources une somme qui doit représenter dix pour cent de son salaire. Arbas gère cette somme.

- Tu as un chiffre ?

- Deux mille francs par mois. Ce n'est pas le Pérou mais c'est quand même quelque chose. Il y a aussi l'emploi du temps de chacun et l'organisation des quarts de surveillance. Comme je l'avais prévu une famille, un couple ne peuvent quitter l'immeuble au complet. C'est pourquoi Magali Arbas amène les gosses Larovitz...

- que d'ailleurs elle déteste férocement.

- Mme Roques va les chercher. Monique n'a pas le droit de sortir tant que les gosses ne sont pas ici.

- C'est un système féroce, une sorte de prise d'otages.

- Ils craignent deux choses, qu'un couple ne se lasse et ne décide de fuir, que le manque d'entraînement les laisse vulnérables le jour o˘ l'expropriation sera décidée.

Arbas pratique en quelque sorte la mobilisation continue. C'est un ancien militaire et son chômage c'est du bidon. Je veux dire qu'il n'a pas besoin d'un emploi pour vivre puisqu'il touche une retraite proportionnelle de quatre mille par mois. En fait, c'est le plus riche des quatre. Sa femme gagne bien sa vie et ils voisinent avec les dix mille par mois. Mais il est honnête et verse intégra-lement son dix pour cent. J'ai découvert que les Sanchez avaient plusieurs mois de retard pour régler leur cotisation à cette sorte de syndicat domestique.

- Ils ne payaient plus ?

- Depuis six mois et Pierre Arbas d'un trait rouge un peu trop appuyé signalait leur défaillance sur son état...

-Tu crois que...

- Doucement, pas trop vite. On peut faire la vaisselle si tu veux. J'ai horreur de me lever dans un appartement merdique le lendemain.

- Je n'ai pas tellement sommeil.

- Le plus passionnant, c'est Caducci avec son entre-prise d'agglos-papiers. J'ai visité l'atelier en détail et c'est vraiment au point. Par contre, il y a des masses énormes tout au bout du dédale qu'il n'a pu amener tout seul.

- Les sarcophages ?

- Si tu veux. Plus de deux mètres de long, au moins quatre-vingts de côté et un poids fantastique. Je pense que Roques ou Arbas ont d˚ l'aider à les déplacer.

- Tu n'as pas retrouvé la collection de novembre des Arbas?

- Non, à vrai dire je n'y ai pas tellement songé. De toute façon, elle n'était pas complète puisqu'ils sont morts vers le 15...

Elle ne le croyait pas. Il répondait trop précipitamment, comme s'il avait quelque chose à cacher. Il avait peut-être découvert les quinze à vingt millions entassés par les Sanchez pour fuir le Bunker et acheter un commerce en Espagne pour s'y planquer.

- Tu n'as rien trouvé sur leur projet de fuite que les autres auraient pu connaître ?

- Si. Mais tout à l'heure. Je pense que c'étaient eux qui supportaient le plus difficilement la discipline collective que Pierre Arbas était chargé de faire appliquer. Ce n'est pas lui qui a tout mis en place, du moins je le crois.

Les copropriétaires se sont organisés en association non déclarée. Malheureusement, je n'ai eu accès qu'à des documents pour l'année en cours, les autres sont sous clé. Il y a une sorte de journal quotidien qui ne fait que rapporter les faits propres à l'immeuble, à la rue et éventuellement au quartier. Juste les faits. Le cahier des décisions collectives est enfermé avec le reste dans un classeur métallique possédant une serrure de coffre-fort.

Impossible de l'ouvrir.

- L'argent est déposé sur un compte ?

- Je ne pense pas. Il est conservé par Arbas. Mais je n'ai pas le montant exact des sommes déposées... Si bien que j'ignore s'ils ont pu comptabiliser les économies des Sanchez.

Elle lui jeta un regard en coin. Il se croyait obligé

d'insister sur ce point précis et de plus en plus elle éprouvait des soupçons. S'il trouvait l'argent il ne le partage-rait pas avec elle. C'était dans la ligne de son caractère.

- Les armes sont entretenues avec soin, il y a des munitions en très grosses quantités. Il y a des réserves d'eau chez les Larovitz, les Arbas et les Roques mais pas de ce côté-ci de l'immeuble. J'ignore pourquoi. Des bouteilles d'eau minérale par centaines. On peut leur couper l'eau, le gaz et l'électricité sans les mettre en difficulté. C'est vraiment un Bunker prêt à résister à toutes les attaques.

- Il n'y a pas de cave ?

- Non. Mais, par contre, il existe un grenier, des combles. Je n'ai pas pu les visiter aujourd'hui, j'espère le faire une autre fois.

- Mais tu n'auras pas les clés ?

- Si j'ai quitté la maison aussi tôt c'est pour une bonne raison. J'ai un copain qui a accepté de me faire un double de toutes. Certaines doivent être envoyées contre accusé

de réception et j'ai donné mon adresse. D'ici quelques jours je les aurai toutes en mains. Je savais bien que Pierre Arbas réclamerait son trousseau. Le verrou les ennuie considérablement. En sortant d'ici ils l'ont tous regardé

d'une drôle de façon. Mais il est préférable de le conserver.

- Tu es s˚r que Caducci ne t'a pas entendu ?

- Absolument pas. Je me suis égaré trois fois et j'ai failli tomber dans une sorte d'oubliette miniature. Pas plus de trois mètres de profondeur mais faite de telle manière qu'on reste étroitement coincé, bras collés au corps sans possibilité de s'en sortir. L'astuce a consisté à lui donner une forme de tronc de cône, si bien que tu ne peux t'arc-

bouter avec les pieds et que le haut du corps est coincé. Le labyrinthe occupe trois pièces chez les Caducci et une, très grande, dans l'appartement qu'ils se sont partagé.

- Mais qui possédait cet appartement ?

- Bachir le louait en attendant que le vieux Cambrier réussisse à le vendre en viager. quand Bachir a laissé

tomber, ils ont décidé de l'acheter en le morcelant.

Chacun une pièce, car c'était le plus grand des appartements. Celui de Pierre Arbas était tout petit.

- Tu as trouvé des renseignements sur Bachir ?

- Non, puisqu'il a quitté l'appartement l'année précédente et que tous les renseignements sur l'année dernière sont sous clé. Il n'a pas d˚ vouloir participer à la folie collective. Dès que nous aurons trouvé son adresse, nous lui rendrons visite pour savoir ce qu'il pense des habitants de ce Bunker. Ils ont d˚ le forcer à partir s'il sous-louait à une dizaine de compatriotes.

Ils avaient tout rangé. Il ne restait plus de Champagne, mais le porto et le pastis n'avaient pas été bus en totalité.

De même, il restait des canapés et des petits fours qu'ils placèrent dans le frigo.

- Demain, tu les distribueras. On ne peut pas manger tout ça et ce petit cadeau leur fera plaisir.

- Maintenant, on peut aller se coucher.

- Oui, mais pas dans le pigeonnier.

-Non? Pourquoi?

- On n'a qu'à choisir la chambre d'amis. On y sera très bien.

- Mais pourquoi ? Je préfère là-haut.

- Tu veux qu'ils t'asphyxient comme les Sanchez ?

CHAPITRE XXVI

¿ plusieurs reprises, elle se réveilla dans la nuit, croyant sentir une odeur de gaz. Ils avaient pourtant fermé le compteur, mais elle rêvait qu'ils commençaient d'être asphyxiés par leurs voisins.

Elle finit par se lever bien avant l'aube et alla ouvrir les volets du living, fut heureuse d'apercevoir le bistrot ouvert. Le beau-frère du patron lui adressa un petit signe de la main, bien qu'il ne la connaisses pas. La boutique des Roques était également ouverte, car elle pouvait voir le reflet de ses néons dans la vitrine du bistrot.

Elle finit par grimper dans le pigeonnier, s'allongea sur la moquette pour passer la tête sous la banquette bricolée par Sanchez et flaira en direction du trou par o˘ passait le chat. Tiens, elle ne l'avait pas revu depuis plusieurs jours. Arbas devait le surveiller pour qu'il ne vienne pas chez elle. De l'autre côté, il y avait donc une pièce appartenant aux Arbas, une pièce nue, mais curieusement, alors qu'elle était presque délabrée, Manuel avait noté la présence d'un tuyau en cuivre neuf amenant le gaz jusqu'au mur mitoyen, juste au-dessus de la chatière.

- Une installation établie par Arbas lui-même. C'est un bon bricoleur et j'ai trouvé tout le matériel adéquat chez lui. Il n'a eu qu'à brancher un tuyau souple, le faire passer dans le pigeonnier pour liquider les Sanchez.

- Mais que faisaient-ils dans cette pièce ? On les a retrouvés dans leur chambre.

- Les Sanchez devaient se méfier et préférer coucher là-haut o˘ il n'y avait pas d'installation de gaz. Mais ils n'ont pas été assez prudents et les autres les ont quand même eus. Ensuite, rien de plus facile que de venir ventiler la pièce et de placer les cadavres dans leur chambre à coucher avant qu'ils ne refroidissent.

Alice redescendit préparer du café, en but deux tasses d'un air songeur. Elle ne pouvait que faire confiance à Manuel sur la description de la pièce o˘ Arbas avait installé

le gaz. Au début, il n'admettait pas l'hypothèse que les Sanchez aient pu être assassinés et depuis peu il paraissait s'évertuer à le prouver au contraire. Pourquoi cette nouvelle attitude ? …tait-elle vraiment étayée sur des faits nouveaux, des découvertes ou découlait-elle d'un plan tortueux ? Manuel Mothe poursuivait un but bien précis qu'elle ignorait mais l'argent des Sanchez devait l'intéresser. Pour un garçon qui parlait de filer aux antipodes, quinze à vingt millions anciens représentaient une fortune.

¿ dix heures, elle garnit un carton et alla sonner chez les Larovitz. Ce fut Monique qui vint ouvrir. Plus navet que jamais avec sa mine défaite et l'absence totale d'expression. Pourtant, elle parut contente des petits fours et canapés rassis.

- Il ne fallait pas.

- «a va se perdre. Vous êtes seule ?

- Serge a amené les gosses à l'école et fait des courses.

Je crois que j'ai trop bu hier. On n'a pas l'habitude. Ici on se réunit quelquefois, mais juste avec quelques bouteilles de rosé. On fait des merguez, des couscous...

- C'est Bachir qui vous a appris à le cuisiner ? lança Alice sautant sur l'occasion.

- Bachir ? L'Algérien qui louait au second? On le connaissait pour ainsi dire pas.

- Il y avait des Arabes ici ?

- Oui, des Algériens.

-Longtemps?

- Je ne sais pas bien, un an.

Alice avait décidé de jouer le rôle qu'on attendait d'elle, celui d'une femme que le mot Algérien révulsait. Elle était certaine d'obtenir un écho raciste en agissant ainsi.

- quelle horreur ! Vous ne deviez pas oser sortir de chez vous ? Et quand votre mari n'était pas là la nuit ?

- Oui, j'avais peur, très peur même. Surtout après l'histoire qui est arrivée à Magali Arbas. Ils l'ont coincée dans l'escalier et sans Roques et Sanchez...

- Vous voulez dire qu'ils voulaient la violer ?

- Oui, c'est ça.

- Vous avez assisté à la scène ?

- Non. On me l'a rapportée.

- Vous avez entendu crier ?

- Non, rien. Mais elle a vraiment failliy passer... On ne pouvait pas supporter ça, vous comprenez ? Et puis tout le reste. La saleté, les poux. Les gosses avaient des poux.

- Il y en a toujours dans les maternelles.

- Oui, mais on savait que c'était ici qu'ils les attra-paient. Il y avait aussi la cuisine, les odeurs, le mouton qu'ils avaient amené vivant et qu'ils gardaient dans une pièce... Ce n'était pas supportable, non, vraiment.

- Vous avez vu ces choses-là, le mouton par exemple ?

- On l'entendait... Les Arbas l'entendaient, les Sanchez aussi.

- Et que s'est-il passé ?

- On les a forcés à partir.

- Facilement ?

Monique Larovitz ne répondit pas, ouvrit la boîte et sourit en voyant les petits fours.

- Ils étaient tellement bons que je suis contente d'en remanger aujourd'hui.

- Vous les avez fait expulser ?

-Ils sont partis.

- Sans difficulté aucune ?

- Non, enfin il a quand même fallu se montrer intran-sigeants. Mais il y avait Arbas, Roques, Sanchez qui parlait leur langue et les connaissait. Vous comprenez qu'ils étaient dangereux. Ils buvaient et ils se battaient, ils se chauffaient avec des bouteilles de gaz et comme disait Pierre, c'était dangereux ces bouteilles.

- Pas plus que le gaz de ville.

- Oui, mais là-haut il n'était pas installé... Ils avaient aussi des braseros, vous vous rendez compte, et ils faisaient le méchoui sur le carrelage. On pouvait tous flamber une nuit. Et puis la musique. Tout le samedi, le dimanche, je croyais devenir folle. On leur disait de baisser le son, mais il n'y avait rien à faire. Ils ne voulaient rien savoir. Ils ont été jusqu'à quinze là-haut. Bachir encaissait les loyers. Une somme élevée. Il gagnait son argent sur notre dos, en jouant avec notre vie, notre sécurité, notre tranquillité. Arbas avait essayé de le lui faire comprendre, mais il avait la loi pour lui et surtout des relations.

- Mais comment avez-vous obtenu leur départ ?

- Je ne m'en suis pas tellement occupée. Ces mes-

sieurs ont tout organisé... Moi, avec mes gosses, je suis si occupée, vous comprenez. Je ne me suis pas mêlée de ça mais quand ils sont partis on a respiré et on a décidé de partager l'appartement entre nous, de faire un sacrifice pour que la situation ne se renouvelle pas. Le vieux Cambrier ne demandait pas mieux. Il n'aurait jamais pu en tirer un sou. Il fallait des gens comme nous pour s'accrocher ici, comprenez-vous ?

- O˘ sont-ils partis ?

- Les Arabes ? Je n'en sais rien et je m'en fous. Bon débarras. Ils n'ont qu'à retourner chez eux. Il y aurait moins de crimes et de chômage.

- Vous en avez revu ?

- Non, jamais, et d'ailleurs je ne les reconnaîtrais pas... Si vous croyez que je regarde les Arabes dans la rue quand je sors. Ils me font peur et ils me dégo˚tent...

Elle monta chez les Arbas avec un autre carton. Magali vint lui ouvrir, prit le carton avec une sorte d'agacement.

- Il ne fallait pas... Nous sommes au régime... Mais c'est gentil.

- Je viens d'apprendre que vous avez failli avoir de graves ennuis avec les Algériens qui habitaient en face, dit Alice sans lui laisser le temps de parler d'autre chose.

quelle horreur ! Une chance qu'ils ne soient plus là. Moi je n'aurais plus osé sortir.

- C'est ce qui arrivait, dit Magali, mais qui vous a raconté ça?

- Monique Larovitz.

- C'est une vieille histoire. Je préfère ne pas en parler.

- Vous avez vraiment risqué d'être violée ? demanda Alice en paraissant à la fois émoustillée et horrifiée.

- C'est du passé... Il est inutile d'en parler.

- Vous auriez pu porter plainte...

- Nous avons préféré trouver une solution plus discrète et plus efficace.

- Ce Bachir était responsable. Vous le voyez dans le coin?

- Oh ! il n'a pas demandé son reste... C'étaient tous des clandestins et il était en contravention avec la loi.

- Des clandestins ? Vous voulez dire que personne ne savait qu'ils étaient dans cette ville, en France ?

- Exactement. Bachir leur prenait cinq cents francs à chacun. Soit cinq mille par mois, des fois plus. Ils ont été jusqu'à quinze dans l'appartement et si nous avions laissé faire il aurait pu en faire rentrer vingt, trente. C'était infernal. Nous avions acheté nos appartements en viager et lui, avec une simple location, il embêtait tout le monde, vous comprenez ? Il nous bafouait. Ils ne respectaient rien. On avait repeint la montée d'escalier pour qu'elle soit plus présentable... Eh bien, ils la salissaient avec leurs mains dégo˚tantes, leurs vêtements. Il y avait pire, leur W.-C. bouché.

- Bien s˚r, s'ils étaient quinze...

- C'était un cauchemar.

- Et comment vous ont-ils coincée ? Comment ont-ils osé puisqu'ils étaient clandestins donc obligés de se montrer discrets ?

- Vous croyez que j'exagère ? Vous ne vous êtes pas retrouvée devant votre porte sur ce palier, en ayant perdu votre clé et cette bande autour de vous qui se refermait peu à peu sous prétexte de me porter secours. Non, vous ne pouvez pas comprendre ce que j'ai vécu à ce moment-là. J'étais fébrile, terrorisée, et j'ai compris que si je ne criais pas ils allaient me violer là sur le palier.

CHAPITRE XXVII

- En fait, dit Manuel, elle abeaucoup exagéré. D'accord, elle a paniqué mais ces types ne voulaient pas lui faire du mal. Comme tu dis, clandestins ils ne tenaient pas à attirer l'attention sur eux. De plus, ils étaient faciles à retrouver. Je pense qu'elle a volontairement exagéré pour qu'il y ait une réaction des autres copropriétaires.

- Tu penses que c'est de cette époque que date leur si bonne entente ?

- Leur collusion, peut-être. C'est-à-dire leur entente délictueuse.

- Je ne comprends pas.

- Ils ont d˚ se regrouper pour faire front et user de mensonges et de calomnies pour forcer la main à Bachir.

Ce dernier, malgré ses appuis, a d˚ prendre peur. De toute manière, il avait d'autres endroits qu'il louait, des dortoirs aménagés dans de petites chambres. Un marchand de sommeil, voilà ce que c'est et certains avec des lits superposés entassent dix bonshommes dans une chambre minuscule. Les clandestins n'ont droit à aucun foyer.

On peut les exploiter à volonté. Ils ne peuvent rien dire.

- Tu penses qu'ils ont eu des réactions de névrosés ?

- Pense donc, des gens qui se saignaient aux quatre veines pour payer leur viager et qui voient débarquer quinze bonshommes étrangers, de múurs différentes, peu habitués à certaines règles de savoir-vivre. Et cette maison dans son apparence extérieure ne ressemble pas à un palais, loin de là. Mais pour les Sanchez, les Larovitz, les Arbas, les Roques, les Caducci, c'est mieux qu'un palais... Il devait obligatoirement y avoir exaspé-ration, mésentente puis résistance et lutte impitoyable pour les faire partir. Tu as vu les Roques, les Caducci à ce sujet ?

- Non. Il n'y a personne. Ou du moins on ne m'a pas ouvert. La mère Roques n'a pas d˚ apprécier notre récep-

tion d'hier soir et Léonie est souvent occupée avec son mari. Elle doit surveiller sans arrêt ses constructions sinon il risque de périr écrasé ou étouffé.

Il se rasait dans la salle de bains et elle adorait assister à sa toilette. Elle le sentait plus proche, plus intime même que dans l'amour.

- Comment ont-ils pu faire ?

- «a, je l'ignore mais ça n'a pas d˚ être très joli joli.

Pour moi, ils se sont ligués pour les forcer à filer. quand on veut empoisonner la vie de quelqu'un...

- Tu ne penses pas, fit-elle songeuse, qu'ils auraient pu forcer Bachir à les renvoyer ?

- Possible et c'est pourquoi je voudrais bien connaître son adresse pour lui poser la question.

- Le patron du bistrot te la donnerait peut-être.

- Pas certain. Il se méfie. Il ne veut pas d'histoires.

Il ôta soudain son peignoir de bains et enjamba la baignoire. Elle aimait ce corps anguleux, mal défini dans sa carcasse trop osseuse.

- Tu veux que je te lave ? proposa-t-elle, très émue.

- Pas le temps. Juste un coup de gant de toilette et je file. C'est samedi et j'ai promis d'aller dire bonjour à mes parents. Il y a un mois que je ne les ai pas vus.

- Tu me laisses tomber ?

- Je reviendrai ce soir... Mais ne m'attends pas...

- D'accord. J'ai à faire moi aussi, déclara-t-elle. Tu as la clé, je suppose?

- Mais non puisque je dois les recevoir par la poste.

- Ma foi, si je ne suis pas là, attends-moi en face, dit-elle en quittant la salle de bains.

Il avait le chic pour tout g‚cher et elle était furieuse.

Il n'était pas si pressé qu'il le disait de rejoindre ses parents, mais devait avoir une idée en tête. Toujours à

propos du fric qu'avaient pu posséder les Sanchez, on ne lui sortirait pas l'idée de la tête.

Elle avala un peu de porto, mais elle regrettait le cognac.

Tout à l'heure elle descendrait s'en enfiler deux ou trois au bistrot. Et que ce connard ne s'avise pas de lui faire la morale avant de partir. Il était fichu de lui exiger la promesse de ne pas toucher à l'alcool, qu'il aille se faire foutre !

- Salut, dit-il en passant devant la cuisine. ¿ ce soir.

- Hé ! tu pars comme ça ?

- Comment veux-tu que je parte ?

- Tu ne me conseilles pas de ne pas picoler ?

- Tu es assez grande, Alice, pour prendre ce genre de décision toi-même. Si tu veux finir pocharde, à ta guise.

Je trouve impudent qu'un type de mon ‚ge te fasse des sermons sur l'intempérance.

- Hier, tu t'es gêné, salaud !

- Hier, tu recevais et moi j'allais fouiller chez les voisins.

S'ils t'avaient vue saoule au départ de la soirée ils seraient rentrés chez eux et m'auraient surpris. C'était uniquement pour ma sécurité que je t'ai demandé de t'abstenir.

CHAPITRE XXVIII

Onze heures seulement et elle avait bu deux cognacs, assise en face de la Maison. Roques ne cessait de vendre des légumes et des fruits. Une bonne journée, pour lui, le samedi. Serge Larovitz venait de rentrer avec un cabas rempli. Dans un moment, qui irait chercher les gosses ?

Lui ou elle ? Certainement pas Magali Arbas qui le faisait le reste de la semaine alors qu'elle détestait ces deux affreux. Alice sourit malgré tout. La veille, ils avaient provoqué une belle stupeur en apparaissant avec des draps sur la tête. Normal que ces gosses aient été trauma-tisés par la mort des Sanchez. Mais jusqu'à quel point les adultes les avaient-ils laissés approcher de la vérité ?

Magali Arbas quitta le Bunker à son tour, vêtue d'un ensemble pantalon en velours vert. Très cr‚ne, très sexy.

Lorsqu'elle avait crié sur son palier, alors que les Algériens voulaient certainement l'aider à rentrer chez elle, ses hurlements avaient d˚ goinfrer une certaine fringale d'horreur et de scandale chez les autres femmes de la Maison, de Mme Sanchez à Mme Roques. Elles attendaient ces cris depuis des semaines, savaient qu'un jour l'une d'elles les pousserait obligatoirement et que dès lors se déclencherait le nettoyage de l'immeuble. Raisonnablement, on ne pouvait se révolter contre une odeur de mouton vivant, contre la musique arabe, contre quelques taches dans la montée d'escalier, mais un cri de femme menacée de viol allait, au-delà du raisonnable, fouiller dans le vif de la haine assoupie.

Pierre Arbas était seul chez lui et l'attendait. Il lui avait fixé rendez-vous et elle n'irait pas. Depuis son deuxième étage il devait la voir à l'intérieur du café, proche de la devanture, et attendre qu'elle lève les yeux vers lui. Mais elle ne le ferait pas.

Elle régla ses deux cognacs, pénétra dans la maison et sonna chez les Larovitz :

- Je peux aller chercher vos enfants. Il suffit de m'indi-quer o˘ se trouve l'école.

Monique la regardait comme si elle proposait quelque chose de saugrenu et lui arrivait avec le journal qu'il était en train de lire.

- Je n'ai rien d'autre à faire, continua Alice, et comme vous n'êtes pas réunis de toute la semaine j'ai pensé...

- Serge allait partir...

- Cela me ferait plaisir, dit Alice avec un sourire convaincant. Je voudrais me rendre utile dans cette maison. J'ai l'impression de vivre comme une étrangère, vous comprenez, et de cette façon je participerai un peu.

-Moi, je veux bien, dit l'homme... C'est presque une corvée pour moi. J'aime bien rester tranquillement à la maison le samedi.

On lui indiqua le chemin de l'école et elle fut ravie que les parents acceptent si facilement. Aussi naÔvement aussi.

- Vous direz que vous êtes la voisine sinon ils ne vous les donneront pas.

Les deux enfants ne parurent pas tellement emballés et la directrice se montra vaguement soupçonneuse.

- On va aller acheter des bonbons.

- J'aime pas, dit la fille maussade... Je veux des chips.

- Moi des bonbons et un camion, dit le garçon.

Elle les amena sur un banc du port avec les chips, les bonbons et le camion. Elle voulait leur parler des Sanchez, mais ils faisaient un bruit épouvantable, la súur en croquant ses chips et lui en imitant le moteur d'un camion, la bouche pleine de caramels.

- Vous saviez qu'ils allaient mourir, les Sanchez ?

demanda-t-elle soudain.

- Pas mourir, dit la fille, partir.

Mais à cause des chips, Alice ne fut pas certaine de la réponse.

- Ils voulaient quoi ?

- Partir ! T'es sourde ? lança le garçon.

- On dormait pas, disait la fille. Maman était en colère contre tout le monde.

- Elle engueulait papa parce qu'il voulait laisser partir les Sanchez lui, qu'elle voulait pas qu'ils s'en aillent parce qu'une fois en Toscane ils auraient raconté n'importe quoi.

- En Toscane ?

- Il veut dire en Nespagne, expliqua la fille en commençant d'émietter les chips pour les pigeons. Ils sont tous partis et on était seuls tous les deux. Alors je suis allée chercher un verre de lait et du miel. On en a renversé dans le lit de Louis et il a fallu le faire sécher.

- Ils étaient tous partis o˘ ?

- Là-haut, chez Pierre et Magali.

- Boire l'appétit, dit Louis.

- L'apéritif, rectifia la fillette... C'est pas la même chose, tu comprends.

- Vous êtes restés longtemps seuls ?

- Oui, mais on a dormi et le lendemain ils étaient tous en bas devant chez nous et ils disaient que ça sentait le gaz. Moi je ne trouvais pas. «a sentait plutôt le pipi de chat, je l'ai dit à ma mère et elle m'a donné une tape.

On les regardait de travers à cause des chips émiettées dont les pigeons ne voulaient plus et elle dut les prendre par la main.

- Les Arabes, vous en aviez peur ?

- Oui, on avait peur. Maman disait toujours qu'elle allait nous laisser là-haut avec eux si nous étions méchants et c'était terrible. Louis, un jour, il en a pissé au pantalon.

- C'est pas vrai, dit le gamin, c'est toi et tu t'es roulée parterre.

«a ne devait pas être triste, l'éducation des enfants chez ses voisins. Elle ne pouvait plus perdre de temps et ils se plaignirent qu'elle marchait trop vite. Mais ils dirent aussi qu'ils préféraient que ce soit elle qui vienne les chercher plutôt que Mme Roques ou Mme Arbas.

- Elles sont méchantes. Magali, elle nous donne des bafffes et Mme Roques elle dit que nous sommes bons pour la maison de correction.

En définitive, ils se détestaient les uns les autres, mais étaient forcés d'entretenir de bonnes relations, de s'entraider.

- On a eu des chips, du caramel et du camion, dit Louis en entrant chez lui comme Jules César dans Rome.

Elle viendra nous chercher encore, dis, maman ?

Le Navet mordait sa petite lèvre desséchée avec perplexité.

- Vous avez fait des folies... C'est cher, ces choses-là...

- Une fois en passant... C'était pour les amadouer...

Mais ça m'a fait quand même plaisir... Ils sont très gentils, vraiment très gentils.

- Ce n'est pas l'avis de tout le monde.

- Prenez un apéritif, dit le mari, c'est midi.

- Merci, mais je dois... Enfin j'ai quelque chose d'urgent à faire.

Elle rentra chez elle et alla s'asseoir dans un fauteuil face à la fenêtre. Les gosses avaient raconté n'importe quoi. Possible que les Arbas aient donné une soirée la nuit même o˘ les Sanchez décidaient d'en finir avec la vie. Les parents avaient laissé les gosses seuls pour s'y rendre.

Par contre, ils étaient terrorisés par les Algériens. Les occupants du Bunker pouvaient se vanter d'avoir accompli leur mission. Jusqu'à présenter ces malheureux comme des croque-mitaines aux enfants. Toute la maison avait fini par délirer dangereusement sur ces clandestins exploités par Bachir et en quelques semaines la tension avait d˚ devenir intolérable.

´ Tout ça encombre ma tête pour m'empêcher de penser que Pierre Arbas m'attend avec des intentions précises et que si ce petit con n'encombrait pas ma vie j'y serais allée. Comme ça par désúuvrement, par vague, très vague curiosité. Je me doute de ce qu'un Arbas peut apporter à une femme comme moi. Mais le petit con m'a laissé tomber, peut-être pour tout le week-end parce qu'une fois chez papa maman il n'a plus envie d'une femme qui picole et qui trimbale des yeux bordés de crottes de souris. C'est vrai qu'on dirait des crottes de souris. Ce gosse me manipule comme il le veut. Hier, il m'interdisait de boire et je pensais qu'il avait un peu d'affection, de pitié pour moi, mais en fait c'était un réflexe égoÔste. Il n'avait pas envie que les invités s'enfuient en découvrant que j'étais fine saoule. Le petit fumier ! Il me paiera ça. Je vais aller chez Pierre Arbas et s'il veut me sauter il le fera et je ne vais quand même pas me priver. ª

Elle se rendit à la cuisine, ouvrit le réfrigérateur, saisit une bouteille de porto et la téta longuement avant de la remettre en place. «a ne valait pas un V.S.O.P. mais ce n'était pas mauvais. Elle alla se regarder dans la glace, ne se trouva pas extra. Elle souleva son pull, regarda ses seins à la pointe sombre irritée par la laine.

´ «a va le troubler, c'est s˚r. Même si sa femme est plus jolie je sais que je le fais bander. ª

Elle passa devant la cuisine, retourna pour prendre encore du porto. Il ne lui avait pas demandé des nouvelles de sa bouteille de vieille fine Napoléon. Elle avait terminé

dans l'évier et le verre à la poubelle gr‚ce à Manuel.

´ Je me demande pourquoi sa femme est absente justement aujourd'hui à midi. Mais après tout... Est-ce qu'il m'attend en robe de chambre ? Hier, c'était certainement pour le Navet. qu'est-ce qu'il lui trouve ? Elle a des spécia-lités ? Manuel la trouve affreuse, mais dans le Bunker, lorsqu'on vit cloîtré elle peut paraître très sexy. Je suis s˚re qu'elle a les miches comme du fromage blanc. ª

Elle referma également le verrou, monta tranquillement sonner au second. Ce rendez-vous pouvait cacher une visite clandestine faite par un Larovitz ou un Roques.

CHAPITRE XXIX

Pantalon de velours, chemise sport et pull au col en v, il jouait au dilettante, sourit et s'effaça pour qu'elle entre.

- Je me demandais si nous étions encore amis.

- Nous le f˚mes ? demanda-t-elle amusée.

- J'aimerais que oui... Venez... Je crois que j'ai beaucoup à me faire pardonner, mais vous aussi.

Elle pénétra dans le bureau que Manuel avait visité

et s'assit dans un fauteuil d'osier en face de son hôte qui passait derrière son bureau.

- C'est Bossi qui vous a promis une place dans son service social ? C'est lui qui vous a envoyée ici pour nous espionner?

Curieusement, il était très gai, pas du tout furieux.

Elle le regarda de travers :

- Vous inventez facilement, vous.

- Non, je suis bien renseigné, c'est tout. Il m'a suffi d'une douzaine de coups de fils ces jours pour remonter jusqu'à Bossi.

- Vous avez le téléphone ?

- Ce n'est pas extraordinaire de nos jours.

- Les autres ne l'ont pas. Vous détenez donc une supé-riorité, un pouvoir.

- qu'est-ce que vous n'allez pas chercher ? Un scotch ?

Puisque ma bouteille de fine Napoléon a disparu. J'espère qu'elle vous a fait bon usage ?

- On l'a cassée avec mon copain pour sceller notre contrat.

Finis la gaieté, le petit air guilleret: l'úil se fit charbonneux.

-quel contrat?

- J'ai promis de ne plus picoler et lui s'est engagé à

m'être fidèle.

Et voilà ! Elle venait là prête à tout, à poil sous ses vêtements et la première des choses qu'elle n'aurait jamais d˚ faire, évoquer ce sale merdeux de Manuel, elle la jetait au visage d'Arbas pour le faire p‚lir et lui faire appréhender son infortune. Toc, toc, mais qu'est-ce qu'elle y gagnait au change ? Le dépit amoureux, c'était rétro. Il finirait par s'en rendre compte, le beau syndic.

- Désolée que cette vénérable bouteille qui devait valoir son prix ait terminé ainsi.

- J'en suis ravi si c'est pour vous refaire une santé.

C'est vrai que vous n'avez pas l'air au mieux... Vous ne voulez pas reconnaître que vous travaillez pour Bossi ?

Tant pis. Je vais vous en dire une bien bonne. Bossi, il a des intérêts dans les sociétés qui veulent rénover le coin et il veut avoir notre peau. Et vous l'aidez à se remplir les poches. Vous avez un pourcentage ?

Décidément, on l'exploitait dans les grandes largeurs et quand Manuel la besognait en feignant la passion il devait penser au trésor Sanchez pour éviter l'éjaculation précoce.

- Bossi est compromis dans des tas d'histoires et notre conseil municipal, qui pourtant ne nous a pas habitués à

beaucoup de sens moral, songe même à se débarrasser de lui. Un de ces matins on le trouvera avec du plomb dans le ventre. C'est très à la mode dans ce milieu-là. Vous avez été assistante sociale puis mariage, vie facile et oisive, puis divorce, plus de fric, chômage, petits métiers, prostitution et le cognac. Le bon autant que possible tant que vous pouvez vous en payer. Mothe est dans le coup ?

Fifty-fifty? On l'a viré du journal pour une phrase malheureuse, Bossi n'aurait pas apprécié. Il cherche sa revanche ? En attendant, vous prenez en charge sa tendre jeunesse. Pas un instant à perdre et vous avez raison. «a durera ce que ça durera, mais il a les dents longues et un jour malheureusement...

- C'est pour un effet d'éloquence que vous donnez rendez-vous à des femmes ? dit-elle en se levant. Je croyais que vous aviez d'autres idées en tête. Mais je ne peux m'attarder. Bossi, connais pas. Manuel est bon copain, peut-être ex-journaliste, mais ça m'importe peu.

- Attendez. Vous veniez pourquoi, uniquement pour que vous et moi... ?

- Non, j'étais curieuse de votre nouvelle tactique.

L'autre jour, c'était le style Astérix, vous me traîniez par les cheveux. Je me demandais si vous pouviez agir différemment, c'est tout.

- Votre ami est venu fureter ici hier au soir. Vous aviez mes clés, toutes les clés des appartements. Moi, je ne sors jamais sans laisser des repères. Je suis un maniaque de prudence. Il les a dérangés. Il cherchait quoi ? Jusque ses traces de pas, il chausse du quarante, dans la pièce non encore refaite appartenant à l'ancien appartement mitoyen.

Pauvre Manuel trop maladroit. Le grand reportage, c'était pas pour tout de suite.

- Deux fureteurs, deux taupes sans grande envergure.

La pocharde et le faux loubard.

- Monsieur Arbas, fît-elle avec un sourire, o˘ donc est passé votre si adorable chat ?

Il resta cloué, presque nostalgique d'avoir si peu d'impact.

- Un si joli chat, est-ce que je le reverrai chez moi ? Il est si c‚lin. Vous ne voulez pas que nous parlions de lui, du beau temps anormal pour la saison ou de n'importe quoi, monsieur Arbas ? Depuis un moment vous ne pouvez plus vous arrêter et je suis un peu saoule de vos propos.

Je connais M. Bossi, il m'a promis un poste d'assistante sociale mais c'est tout. Vous me dites qu'il va peut-être mourir de quelques balles dans la peau et vous ne devriez pas. Si cela arrive, tout le monde pensera que c'est vous.

Et alors on se souviendra de toutes ces choses déplaisantes, des Sanchez par exemple.

Il haussa les épaules :

- La police a conclu au suicide.

- Ils se sont asphyxiés au gaz dans une pièce sans arrivée de gaz... Oui, ils sont morts au-dessus dans ce que nous appelons le pigeonnier, n'est-ce pas ? Une fois morts, ils ont descendu l'escalier et sont allés dans leur chambre. Pour bien jouer leur scène ils se sont allongés l'un sur le lit l'autre près de la fenêtre. C'était parfait.

Deux cognacs avant d'aller chercher les gosses Larovitz, plusieurs coups de porto à même la bouteille et elle se dédoublait. Il y avait une vieille pocharde désespérée qui se cramponnait aux vêtements d'une jeune femme gonflée à bloc, qui avait toujours gueulé la vérité la plus déplaisante.

- Vous avez rompu votre contrat, fit remarquer Pierre Arbas. Votre petit copain ne sera pas content si vous êtes déjà saoule à midi.

- Foutez-moi la paix avec mon copain ! Laissez-le en dehors du coup. Vous avez liquidé les Sanchez qui avaient réuni quinze ou vingt millions pour acheter un bistrot dans un coin perdu d'Espagne.

Il se leva d'un bond puis se cassa en deux, appuya ses mains sur le bureau :

- qu'avez-vous dit à l'instant ? Pouvez-vous répéter ?

- Les Sanchez qui avaient acheté un truc en Espagne ou allaient le faire?

- Non, vous avez parlé d'argent, de combien ?

- quinze à vingt millions. Chaque annonce cochée tournait autour de ce prix.

- quelle annonce cochée ?

- Sur la revue immobilière espagnole. Vous ne comprenez pas grand-chose aujourd'hui, j'ai l'impression, ou alors vous faites semblant. Je sais que j'ai bu à peine trop et que je ne devrais pas vous raconter tout ça. Mais s'il y a quelqu'un à qui j'ai envie d'enfoncer le nez dans sa mouscaille, c'est bien vous, monsieur Trois-Pièces, monsieur le syndic distingué, monsieur le gérant dicta-teur de mes fesses du Bunker du centre ville.

- Vous êtes triste, Alice, vraiment triste à mourir. Vous suez l'alcool bu depuis des années, vous puez l'alambic.

Je me demande encore comment un homme peut avoir envie de vous approcher, de vous prendre dans ses bras.

Et vous aviez imaginé que nous allions faire l'amour.

Vous n'êtes bonne qu'à une seule chose, ma pauvre fille.

Allez dans la galerie marchande le proposer et débar-rassez l'immeuble de votre présence.

- Vous faites le vide, le grand nettoyage continue, hein ? Les Algériens clandestins, les Sanchez, Alice Soult et qui encore ?

- Partez, partez ou je vous fous dehors à grands coups de pied dans les fesses.

- Ne vous énervez pas. quand on a vos responsabilités de grand chef d'état-major, dit-elle se relevant lentement, il faut savoir garder son sang-froid.

Elle réussit à retrouver le chemin de la sortie mais il la dépassa, la bousculant même pour lui ouvrir la porte.

- Bossi vous laissera choir, ce journaliste aussi et vous serez à nouveau seule, Alice Soult. Très seule. Vous ne pourrez même pas continuer à payer un loyer ici. Nous allons proposer un viager pour cet appartement à Cambrier. Nous lui demanderons de vous renvoyer car nous voulons rester entre nous.

- Et si je prenais le viager en proposant plus cher ?

- Avec quel argent, hein ? Vous n'avez même pas cent francs en poche.

- qu'en savez-vous ? J'irai trouver le père Cambrier pour qu'il me donne la priorité. Vous ne pourrez pas me chasser et je serai l'intruse, la pièce rapportée qui vous empêchera de vous retrouver entre vous, qui risquera à

tout instant de découvrir vos sales petits secrets. Vous ne vivrez plus en paix, vous aurez toujours cette menace suspendue sur vos têtes et pas question de me faire le coup des Sanchez. Un troisième suicide dans la maison serait très mal venu, monsieur Arbas, très très très mal, croyez-moi.

- Vous reviendrez supplier qu'on vous garde encore un peu, qu'on vous évite la rue. Je ne me trompe jamais, Alice. Vous reviendrez.

Il parlait avec une douceur inattendue ayant retrouvé

son sang-froid et c'était encore plus inquiétant, prophé-tique. Elle se précipita vers l'escalier, dévala les marches, s'énerva à la serrure du verrou dont la clé avait peine à

fonctionner, alla tout de suite au réfrigérateur prendre la bouteille de porto.

CHAPITRE XXX

- Bachir, Ahmed Bachir, s˚r que je le connais et ce n'est pas d'aujourd'hui.

Dire qu'elle avait attendu deux heures, bu trois cognacs avant d'oser poser la question au neveu du patron, lequel neveu faisait le week-end tandis que Tonton jouait à la pétanque ou participait à une battue aux sangliers. Le patron l'avait découragée, mais le neveu était plus loqua-ce. Il expliqua comment trouver la maison de Bachir.

C'était du côté de Hyères dans une campagne perdue, un cabanon qu'il avait agrandi pour lui, sa femme et ses nombreux enfants.

- C'est assez compliqué, mais comme je suis allé

manger le méchoui chez lui je vais vous dire o˘ c'est exactement.

Il alla même chercher une carte Michelin et traça le chemin.

- Emportez la carte, vous me la rendrez.

Le chauffeur de taxi qu'elle rencontra examina la carte et lui fit une sorte de devis avec une heure d'attente sur place. Elle accepta. L'argent avait fondu dans son sac et malgré les cinq cents francs donnés par Manuel et sa participation au lunch elle avait des doutes. Elle laissait son sac n'importe o˘, possible qu'il ait récupéré sa mise de fonds. Elle ne lui accordait aucune confiance. Pas normal à son ‚ge de rester avec une vieille qui picolait dur, pas normal du tout. Elle avait toujours été lucide et n'allait pas faire de chagrin d'amour.

- On arrive, dit le chauffeur. Vous me payez la moitié

et j'attends une heure.

- Vous n'allez pas filer, hein ?

Il éclata de rire, promit et la regarda s'éloigner en secouant la tête de pitié. Elle trébuchait sur le chemin de terre avec ses hauts talons éculés. Un phénomène. Jolie femme encore, mais qui buvait trop et ça se voyait sur son visage. Un jour, elle finirait mal. qu'allait-elle faire chez un Arabe dans ce coin perdu ?

Il était là, Bachir, et regardait cette visiteuse les yeux ronds. Comme ses gosses, comme sa femme, sa belle-mère, le chien même. Elle serrait fortement son sac sous le bras et parlait sans très bien se faire comprendre.

- Ah ! La maison cornue ? Bien s˚r que j'ai loué un appartement, mais je me suis mordu les doigts. Je croyais que les gens allaient filer, laisser les autres appartements.

Je pouvais loger cent personnes d'un coup, mais le vieux m'avait roulé. Je ne savais pas qu'il avait vendu en viager et que les autres s'accrochaient dur. Sinon... Il a fallu que j'annule le bail, bien s˚r.

- Et vos compatriotes ?

- Ils se sont démerdés.

- Vous savez comment ?

- Je m'occupe pas de ces affaires. Les clandestins, c'est toujours risqué et dans le fond j'ai été bien content qu'ils foutent le camp avant la fin du bail.

Elle accepta un verre de café, mais le but debout en évitant le regard pénétrant de la belle-mère assise dans une belle robe rose près du poêle à mazout.

- Vous voulez dire que vous n'avez pas eu à les mettre à la rue vous-même ?

- Exactement. Les copropriétaires s'en sont chargés.

Je ne sais pas comment mais ils y sont arrivés et dans le fond c'était très bien comme ça.

Une petite fille lui offrit des p‚tisseries au miel, des beignets en forme de bretzels très rouges, très gluants, très bons, mais elle ne pouvait rien avaler. Elle avait h‚te de prendre un autre cognac, se demandait si le taxi tiendrait parole.

- Mais comment ont-ils fait ?

- «a, je n'en sais rien. quand je suis revenu, à la fin de l'année dernière, ils avaient disparu. Il n'y avait plus rien, ni une paillasse ni une casserole, plus rien. Le nettoyage par le vide et j'ai appris que ce vieux filou de Cambrier acceptait de vendre en viager et qu'ils allaient partager. Ils avaient pas envie que ça recommence et je les comprends.

Un autre aurait pu avoir la même idée que moi.

- Ils ont tout partagé, muré les portes, fait des accès personnels.

- Tant mieux pour eux, tant mieux. Vous êtes en affaires avec eux ou quoi ?

- J'habite là-bas et je voulais savoir.

- Vous habitez là-bas ! s'exclama-t-il.

Il prononça quelques mots en algérien qu'elle ne comprit pas, puis la regarda bizarrement.

- C'est votre affaire, dit-il, mais moi je n'habiterais jamais dans cette maison-là. Pour rien au monde et à

votre place je déménagerais sans tarder.

- Pour l'instant je suis bien obligée d'y rester ! mau-gréa-t-elle entre ses dents.

CHAPITRE XXXI

Manuel attendait dans le bistrot et elle lui en voulut presque d'être de retour, de se raccrocher, de l'empêcher de cicatriser. Elle commanda un cognac sans même le regarder, debout au comptoir.

- Viens t'asseoir au moins.

Il l'entraîna par le bras, la main sous son aisselle, et elle ne pouvait résister à cette bête chaude qui se nichait là.

Elle prit son verre et se laissa guider vers le fond du bar.

- J'attends depuis deux heures. D'o˘ viens-tu ?

- Je me suis baladée, dit-elle.

- De bistrot en bistrot ?

- Je suis allée voir Bachir... Il se trouve que le neveu du patron est moins hermétique que son oncle.

- Tu es s˚re que c'était Bachir ?

- Je n'ai pas vu sa carte d'identité, mais il correspond au signalement.

- Curieux... J'avais l'impression que Bachir n'existait pas ou n'existait plus.

Elle sirotait son cognac. Elle en avait bu un autre avec le chauffeur de taxi qui l'avait attendue. Elle n'y avait pas cru, avait presque les larmes aux yeux en sortant de chez Bachir lorsqu'elle avait vu les feux de stationnement.

- Je vais rentrer en même temps que toi, discrètement si possible. Désormais je pense qu'en sonnant chez toi on alerte Pierre Arbas. Il a d˚ se relier à ton concierge électronique. Tu sais que ça vaut un prix fou ce truc-là et que ces gens qui gagnent à peine le S.M.I.C., soi-disant, ont pu se le payer ?

- «a veut dire quoi ? qu'ils ont plus de fric qu'ils ne l'annoncent?

- Je ne crois pas. Mais ils dépensent beaucoup pour leur sécurité et pour rester les seuls propriétaires du Bunker. Leurs réactions hier, devant ton lunch copieux, le prouvent. Ils doivent se priver sur tout et le trois-pièces d'Arbas date de plusieurs années. C'est lui qui encaisse le plus, mais il doit aussi en dépenser pas mal.

- Tu veux revenir chez moi ? demanda-t-elle. Je croyais que tu en avais terminé. Je pensais que tu avais trouvé le fric des Sanchez et filé avec.

Il se mit à rire et prit un air rêveur.

- Arbas a été surpris quand j'ai parlé de ce fric.

- Tu as vu Arbas ? s'exclama-t-il.

- J'avais rendez-vous, non, et tu n'es pas le seul m‚le intéressant du coin. Oh ! j'ai eu la journée bien remplie.

Je suis allée chercher les mômes Larovitz qui m'ont parlé

de la nuit o˘ les Sanchez sont morts, puis j'ai vu Arbas et ensuite Bachir. Je me démène, moi, pendant que tu vas te faire chouchouter par Papa Maman.

- Laisse mes parents tranquilles, ils ne te demandent rien. Les gosses ont parlé des Sanchez ? Ils ont vu, entendu quelque chose, cette nuit-là ?

La réponse d'Alice parut le décevoir. Il haussa les épaules.

- «a ne signifie rien que les parents les aient laissés seuls cette nuit-là.

- Au contraire, c'est très troublant. D'abord, les gosses ont bien dit que les Sanchez se préparaient à partir en Espagne. D'autre part, si les parents étaient en soirée chez Arbas comment n'ont-ils pas flairé l'odeur du gaz en rentrant chez eux tard dans la nuit ?

- Les gosses n'ont pas précisé l'heure tout de même ?

Tu sais, des mômes s'endormant à huit heures se réveil-lant vers onze heures s'imaginent qu'il est beaucoup plus tard dans la nuit. Et Bachir ?

- Il avait décidé d'annuler son bail de location. Les gens d'en face devaient lui faire des tas d'ennuis. quand il a décidé de renoncer à cette location il n'y avait plus un seul clandestin dans l'appartement.

-Plus un seul?

- C'est ce qu'il m'a dit. Il ne restait même plus une paillasse, plus un objet usuel. Le vide total. De toute façon, c'est pas le genre à se poser des questions. Un temps il envisageait que la maison tout entière tombe-rait entre ses mains, que la présence de ses compatriotes ferait fuir les occupants anciens, mais le vieux Cambrier l'avait roulé en lui cachant qu'il avait vendu les autres appartements en viager. Alors il a vite fait machine arrière pour retirer ses billes. Il n'a pas d˚ perdre du fric dans l'opération, bien au contraire.

- Et que sont devenus ces pauvres types escroqués par Bachir, expulsés certainement manu militari par les gens d'en face ?

- Bachir l'ignore et s'en fout totalement. Le propre des clandestins, c'est de s'évanouir dans l'incognito, non ?

Ils n'avaient certainement pas envie d'attirer l'attention sur eux. N'oublie pas que l'ancien régime n'était pas tendre avec eux et les expulsait sans leur laisser une chance.

- On doit quand même pouvoir les retrouver. Bachir doit avoir des noms ? Tu ne les lui as pas demandés ?

- Bien malin qui pourrait lui arracher ce qu'il ne veut pas dire. Peut-être qu'il ne connaissait pas leurs noms, qu'il faisait un prix de groupe. Pour dix ou douze, par exemple, libre à eux de trouver les amateurs d'être quinze ou vingt, il s'en foutait Bachir. Il avait fait son bénéfice et le reste...

- Il y avait parmi eux un responsable, un type que Bachir connaissait. C'est toujours ainsi que ça se passe.

On désigne un mec pour qu'il collecte le fric et le remette au loueur. Bachir ne devait connaître que celui-là. Si nous avions le nom, nous pourrions faire des recherches maintenant que tous les travailleurs clandestins ont pu se faire immatriculer. J'ai des relations à la police, à la préfecture. Seulement, il me faudrait un nom, un seul.

- Tu n'as qu'à retourner chez Bachir demain, dit-elle.

Tiens, j'ai encore la carte routière. Il faut que je la rende au neveu du patron, d'ailleurs.

Il prit quelques notes sur son calepin, tandis qu'elle rapportait la carte et réglait les consommations. Il y avait encore un fouillis de billets dans son sac, mais en couche mince. Finies les liasses qui formaient strates du début de la semaine, quand Bossi lui avait garni sa besace. Le fric avait filé à une allure record. Il lui faudrait bien retourner voir le gros gluant pour plaider sa cause. Elle avait eu des frais pour obtenir tous ces renseignements. Tout de même, elle avait bien défriché le terrain, elle pouvait pondre un rapport sur le Bunker, sur chaque habitant, aligner des questions troublantes sur les Sanchez. Si vraiment les promoteurs subventionnaient son enquête, il pourrait aligner d'autres liasses. Comment s'arrangeait-elle pour gaspiller autant de fric en si peu de temps ? Pas possible, Manuel récupérait d'une main, mais oui, sa petite quote-part. Doué pour finir gigolo, le petit ex-journaliste. Elle allait le surveiller de près désormais et ne pas confondre amourette et entourloupette.

- On rentre, proposa-t-il. Je voudrais qu'on fasse un peu le point sur tout ce que tu as glané dans la journée.

Tu as quelque chose à bouffer ?

- Les canapés d'hier au soir.

Il fit la grimace pensant qu'ils allaient être rassis, mais se leva pour la suivre. Roques terminait son samedi derrière une montagne de cageots vides.

- Autant qu'ils sachent tous que je suis chez toi. ¿

moins que ça te gêne ?

Elle ne répondit pas, ouvrit la porte. Elle aurait aimé

être attendue par une bonne bouteille de cognac. Il ne restait que du porto, du pastis et du Champagne. Du whisky aussi et à la rigueur ça pouvait tenir lieu.

- Arbas il a essayé de te sauter ? demanda-t-il la porte refermée. Sa bonne femme est chouette, mais difficile de l'imaginer en train de faire l'amour.

- Pas la même chose pour moi, hein ?

Il ne répondit pas, alla ouvrir le frigo et sortit les assiettes de canapés.

- Tes parents t'ont rationné à midi ?

- Non, mais j'ai toujours faim. Ce Bunker me flanque une angoisse telle que je n'ai trouvé que ça pour lutter contre.

Elle se versa un William Lawson's bien tassé sur ses glaçons, mais ça ne valait pas un cognac. Est-ce qu'il allait la laisser picoler tranquillement ou vouloir passer au lit sans attendre ? Elle préférait qu'il choisisse lui, craignant pour sa part de faire le mauvais choix.

CHAPITRE XXXII

Un dimanche comme elle n'en avait pas connu depuis des années, fait de pas grand-chose, mais comme d'ordi-naire c'était un jour encore plus creux, encore plus désespérant, celui-là elle le trouvait riche. Elle n'aurait jamais cru Manuel capable de farniente, d'un long bain à deux, de phrases bêtes, de petits rires sans raison. Elle en avait même oublié le manque de cognac dans cet appartement pour accepter les petites bouffes sur le coin de la table, les verres d'un vin quelconque, la cigarette qui passe d'une bouche à l'autre avant que ces mêmes bouches ne se retrouvent soudain. Elle avait l'impression d'avoir dénudé un autre Manuel bien caché sous son uniforme de jeune décontracté, de cynique à tout prix. Elle avait trouvé un corps tendre et dur à la fois, mais aussi une certaine tendresse maladroite, une complicité tacite. Et ils avaient si peu parlé des Sanchez, des Bachir et autre Pierre Arbas qu'ils avaient fini par oublier qu'ils occu-paient un appartement du Bunker. Et puis la nuit précoce de décembre était arrivée avec sa perfide poisse, avec la mélancolie qui formait la véritable peau d'un dimanche pour Alice. Une peau en chair de poule parfois parce que le lundi menaçait. La pensée qu'il lui faudrait affronter Bossi, le chef de ce service social de la mairie, la détacha sournoisement de ce bonheur tranquille. Elle commença par un whisky en douce dans le dos de Manuel, puis un autre et il se rendit compte qu'elle perdait de sa sérénité, devenait trop bavarde, bientôt h‚bleuse. Pierre Arbas surgissait comme la bête noire dans ses propos véhéments et Manuel comprit en vérifiant le niveau du flacon.

- Tu as failli tenir vingt-quatre heures, dit-il simplement et c'était peut-être un compliment, mais elle le prit comme un désaveu, commença par le narguer en se servant un grand verre sur glaçons.

- Peut-être que tu me lasses à la fin, fit-elle. Tu m'amuses un peu, mais toi aussi tu ne tiens pas la distance. Un type, pour vivre avec faudrait qu'il soit vraiment quelqu'un.

Il la contemplait en silence et elle comprit qu'il n'entrerait pas dans le jeu, refuserait la scène. Elle le méprisait et doutait à nouveau. Il lui piquait son fric, vivait à ses crochets, n'en avait qu'au trésor des Sanchez.

Le reste, c'était de la frime. Jamais il n'avait pensé faire une enquête journalistique ou écrire un bouquin.

- Tu as vu la belle occase, avec moi, de t'introduire dans la maison. Mais si tu crois que les autres te laisse-ront mettre la main sur ce paquet de fric...

Elle allait et venait entre la cuisine et le living, regardait la télé qui fonctionnait, sans même voir les images.

Il n'y avait que ce gros úil qui palpitait en nuances souvent mauves et rien d'autre. Dire qu'il y avait des gens, des familles entières pour s'attrouper devant cet abreu-voir à merde et pomper avec des yeux pédoncules.

Même pas une semaine et je dois retourner voir cette grosse motte de beurre. M'humilier jusqu'à la douleur et supporter son odeur.

Mais le lendemain, lundi, elle avait oublié la fin sordide de ce dimanche pour ne se souvenir que du reste et elle se sentit plus forte pour filer vers la mairie toute proche.

- M. Bossi... Il ne viendra pas... Congé de maladie...

Accident... Hôpital Brunet...

Elle y courut et se cramponna des heures, assise à

guetter un signe, l'estomac retourné avec un go˚t de bile dans la bouche. Bossi pouvait lui signer un bon pour aller toucher du fric. Il devrait bien écouter ses paroles.

qu'est-ce qu'il foutait dans cet hôpital, quel accident ?

- Vous êtes Alice Soult ? lui demanda une femme sèche en tailleur gris d'un autre ‚ge. Je suis la súur de M. Bossi. que lui voulez-vous ?

- Je ne peux le dire qu'à lui.

-Bon, alors venez.

Le gros mou débordait du petit lit d'hôpital et le drap était comme le prolongement de ses replis d'obésité. Il avait le cr‚ne bandé, le bras en écharpe et un úil fermé, peut-être le nez cassé à cause de cette respiration sifflante.

- Ne parlez pas, fit-il à mi-voix, mais toute la fureur du monde s'y concentrait. …coutez-moi bien, espèce de putain à la manque. Il n'y a jamais rien eu entre nous, pas de promesse, pas de contrat et c'est pas demain que la ville embauchera une pocharde qui fait des passes occasionnelles. N'essayez pas de répandre que je vous avais embauchée pour aller fouiller quelque part dans le centre ville.

Elle s'attendait à une telle violence sourde, dans le fond, et comprenait que l'accident n'était pas d˚ au hasard, que le gros mou connaissait désormais la trouille et que la trouille seule le rendait encore plus venimeux.

- Disparaissez et si par folie vous vous amusiez à vous pointer une nouvelle fois dans mon bureau ou même ici, je vous fais embarquer par les flics comme prostituée notoire.

- Monsieur Bossi, je peux prouver, presque, que les Sanchez ne se sont pas suicidés mais ont été assassinés et...

Il collait ses mains en forme de coussinets sur ses oreilles pour ne pas entendre, mais Alice n'avait pas besoin de cognac pour se montrer prolixe.

- Ils voulaient partir en Espagne, s'évader du Bunker o˘ les autres ont imposé une sorte de dictature interne, monsieur Bossi. Il faut y habiter pour le croire. Ils sont prêts à tout pour rester en place et on ne comprend pas encore très bien pourquoi. Je suis s˚re que vous leur offri-riez un appartement de haut standing dans un quartier résidentiel à la place de leur trou à rats qu'ils refuseraient.

Ils ont des armes, monsieur Bossi, des munitions, des provisions, de quoi s'éclairer, se chauffer, boire. S'ils le veulent, ils tiendront des mois et supporteront un blocus féroce. Voilà ce que j'ai découvert, monsieur Bossi, et c'était tout à fait conforme à ce que vous m'aviez demandé de faire. J'ai réussi à pénétrer chez eux, à les faire parler séparément. J'ai même recherché un certain Bachir qui louait l'appartement du second. Cet appartement n'y existe plus, monsieur Bossi. Ils se le sont partagé équitablement et ils l'ont rayé des plans, comme de grandes puissances qui se partagent un petit pays le rayent de la carte mondiale. C'est tout de même étrange.

On dirait des phagocytes qui dévorent des microbes, des molécules vivantes. Ils sont de la même race, ont la même voracité. Je me demande o˘ ça va finir, monsieur Bossi.

Lorsqu'ils auront digéré cet appartement, puis celui des Sanchez, ils se rendront compte qu'il ne leur reste que celui du voisin et peut-être que commencera une lutte à

mort. Mais les Sanchez ne se sont pas suicidés à cause de la menace d'expropriation. Il y a autre chose, monsieur Bossi, et si vous m'accordez du temps et de l'argent je découvrirai la véritable raison.

- Foutez le camp ! hurla Bossi. qu'on la foute dehors, nom de Dieu !

CHAPITRE XXXIII

Léonie Caducci venait de sortir et Manuel savait qu'il ne retrouverait pas de sitôt une occasion pareille de visiter une seconde fois le labyrinthe. Il voulait vérifier de près certains détails, n'osait vraiment pas croire à une telle monstruosité. Le soir de la réception d'Alice, il s'était trop attardé chez les Arbas. Il avait cru pouvoir fracturer ses classeurs et avait perdu du temps alors que c'était peut-être au troisième à gauche, chez les Caducci, que se cachait le pire.

Il sortit le couteau de cuisine qu'il avait longuement aff˚té et l'enveloppa dans un journal. Il avait fait ses comptes et ne pensait pas être dérangé ou surpris d'ici une heure. Serge Larovitz, le V.R.P., avait quitté sa femme très tôt. Magali Arbas, encombrée des gosses du dessous, était également partie, ainsi que Mme Roques.

Lui n'ouvrait jamais le lundi et devait faire ses comptes.

Maintenant que Léonie venait de filer il n'avait plus une seconde à perdre.

Il ouvrit la porte avec des précautions infinies, grimpa l'escalier contre le mur pour éviter tout bruit. Il avait un double de la clé des Caducci et referma derrière lui très vite, attendit.

- Vous êtes là ? demanda-t-il.

Simple précaution. Il jeta un regard à l'atelier et vit que le dingue avait préparé du travail. Sur une planche large posée sur trois tréteaux il commençait d'encoller des journaux. L'ensemble serait long de plus de deux mètres et formerait un bloc important. Une poutre transversale ? Une colonne pour une sorte de péristyle ?

Pour l'instant, il n'y avait qu'une base épaisse de vingt centimètres qui séchait.

Sans attendre il s'enfonça dans le labyrinthe en essayant d'éviter de s'égarer ou de tomber dans un piège.

Vendredi soir, il avait pris quelques repères. La une d'un journal annonçant la mort du Chah d'Iran le fit tourner sur sa gauche. Il longea l'élection de Reagan, le mariage d'un chanteur, et se méfia de la chute de Bokassa et de la mini-oubliette.

Les guirlandes de NoÎl diffusaient une ornière multi-colore qui se fondait en définitive en une seule, violine.

Il ignorait si Richard Caducci avait commencé le nouvel aménagement de sa chambre centrale ou s'il dormait sous l'effet des neuroleptiques. Il devait reposer en toute tranquillité et c'était pourquoi sa femme s'était résolue à sortir. Encouragé par cette hypothèse, il se coula dans un étroit passage, rampa, se releva, se laissa glisser. Il pensait être au second étage du Bunker, dans la partie rapportée de l'appartement. Les Caducci avaient été, avec Arbas, les mieux lotis. Une très grande pièce leur était échue. Y avait-il eu tirage au sort ?

Il approchait de la chambre centrale, ou chambre funéraire. Dans une pyramide, un temple, un tombeau, n'était-ce pas la désignation habituelle ?

Par une lucarne, il la découvrit vite mais ne s'en inquiéta pas. Caducci devait roupiller en haut, dans sa chambre contemporaine en imitation Louis XV. Il n'y avait là que quelques couvertures, une lampe de chevet sur un bloc de journaux collés, quelques ouvrages sur l'art égyptien. Le bloc qui l'intéressait était long de deux mètres avec des côtés de quatre-vingts centimètres, un mètre. Il avait cru que ce serait plus aisé, mais la lame de son couteau mordait très mal dans ce papier encollé, pressé fortement. Véritablement du bois. Il allait devoir y passer plus de temps que prévu, au risque de se faire surprendre, mais Léonie Caducci ne lui faisait pas peur malgré sa carrure. Il continuait de taillader et arrachait des morceaux avec rage. Et puis, soudain, sa lame dut s'enfoncer dans quelque chose de mou. Il s'immobilisa, aux aguets, contemplant le manche du couteau avec terreur. Sachant ce qui se produirait dès qu'il le retire-rait, libérant, comme une bombe qui saute, un mystère nauséabond.

Il arracha la lame et ce fut atroce. En même temps le bloc s'ouvrit et dévoila son contenu. Dans une enveloppe de plastique épais un visage sombre d'Algérien paraissait sourire mais la vision fut fugitive. L'air, en s'engouf-frant, provoquait une activation de la putréfaction latente depuis des mois et une buée grasse, jaun‚tre recouvrit le linceul transparent de l'intérieur.

Manuel regarda autour de lui, compta dix autres blocs de cette taille.

- De véritables sarcophages, dit-il entre ses dents.

Alice, la première, avait utilisé ce terme sans savoir combien il était juste. Il s'agenouilla, commença à trancher dans les couches de papier encollé. Sa lame s'émoussait déjà et ne pénétrait pas aussi profondément qu'il l'e˚t souhaité. Alors pour en avoir le cúur net, il poignarda le sarcophage, s'arc-bouta pour enfoncer la lame. Lorsqu'il la retira, l'air putride fusa, révélateur.

- Onze, douze... Ils étaient douze.

Douze avec leurs habitudes, leur musique, leur cuisine trop odorante, leur mouton vivant pour la fête, leurs sales gueules d'étrangers, de croque-mitaines, de futurs violeurs, de coupeurs de couilles. Et tout autour une dizaine de bons citoyens français que l'on dérangeait, que l'on effrayait avec des femmes hypernerveuses qui fantasmaient chaque fois qu'elles en croisaient un dans l'escalier, des gosses qui hurlaient lorsqu'on les menaçait de les conduire chez les Melons.

- Si seulement je rêvais, l‚cha Manuel épuisé, le visage ruisselant de sueur en enfonçant son couteau pour la quatrième fois dans un bloc, espérant que l'écúurant sifflement d'un corps trop gonflé qui se libère ne se produirait pas.

- Je n'avais rien à foutre dans cette histoire, absolument rien. Et puis elle est arrivée avec sa gueule de poivrote, son air paumé et méfiant, sa beauté émouvante, enfouie sous des années d'alcoolisme. J'ai pensé que je ne pouvais pas la laisser seule dans ce Bunker, qu'elle empestait déjà la tragédie et la menace qui l'environ-naient.

Il jeta son couteau et comprit qu'il devait sortir sous peine de mourir asphyxié lui aussi avec tous ces corps en pleine décomposition.

- Filer, filer pour la retrouver, avant de prévenir les flics. qu'est-ce qu'ils feront les flics ?... Dix inculpés d'un coup. Non, je déconne, huit puisque les gosses, les Sanchez, manquent à l'appel.

Il faillit errer dans le mini-labyrinthe, se laisser piéger par un bloc en équilibre instable qui fermait une galerie, mais déboucha dans l'appartement.

Ils étaient tous là, tous, hommes et femmes, n'en manquait pas un, même pas le V.R.P. qui avait fait un faux départ, même pas l'élégante Magali Arbas, ni le Navet, ni Trois-Pièces. Ni l'architecte fou.

CHAPITRE XXXIV

Aucun cognac n'aurait pu trouver une place dans son arrière-gorge. Elle avait zigzagué d'un bistrot à

l'autre comme ça, parce qu'elle appréhendait de rentrer, d'annoncer à Manuel qu'elle était virée, sacquée, qu'elle n'existait plus pour Bossi, pour le service social, qu'elle n'avait plus qu'à foutre le camp elle ne savait o˘.

Il lui fallait pourtant rentrer sinon elle allait s'écrouler ivre morte dans un coin et finirait chez les flics. Elle avait encore un coin, un trou, un nid à rats o˘ cuver ses cuites, pour combien de temps encore ?

S˚r qu'il l'attendait dans le couloir, les deux mains dans les poches de son jean, grand, jeune, satisfait de ne pas être l'esclave d'un alcool, d'une drogue, trop satisfait même le pourri, sarcastique et sans pitié.

- Manuel, lança-t-elle d'une voix rauque, Bossi m'a virée, je ne suis plus rien, il s'est fait casser la gueule et a la trouille. Il va certainement laisser tomber ces histoires d'expropriation. Il n'a plus besoin de moi pour enquêter sur le moral des copropriétaires.

Elle se soutenait d'une main au mur du couloir, appelait :

-Manuel?

Elle atteignit la porte de la cuisine, ouverte, et vit le petit tas de journaux. …parpillés sur le carrelage. Elle protesta:

- Manuel, t'es d'un désordre... Si je dois ranger tes affaires en plus.

L'enterrement de Brassens, c'était quand déjà ?

- Novembre... Le salaud, il a trouvé le paquet incomplet de novembre... Le fric des Sanchez... Le fric des Sanchez était à l'intérieur...

Elle se sentit malade, prête à vomir et elle était seule.

Manuel galopait vers le bout du monde, une fortune sous le bras. Elle se cramponna pour se hisser à temps et se soulager dans l'évier. D'un coup, tous les cognacs depuis l'hôpital. Tous, car elle dégrisa très vite. En moins d'une heure.

Le Navet vint lui ouvrir à la première sonnerie.

- Votre ami, l'ex-journaliste ? Il est parti au début de l'après-midi avec son sac... Il sifflotait... Je n'ai jamais vu quelqu'un de si joyeux. Je pensais qu'il allait vous rejoindre.

Une nuit à claquer des dents du living au pigeonnier, à boire du café, à essayer de se réchauffer, à oublier. Elle regrettait tous ces cognacs gaspillés. Il n'y avait presque plus d'argent dans son sac. On avait d˚ la voler dans les bars. Déjà que Manuel avait bien commencé le voyou, le sale, le tendre voyou en route pour les antipodes avec quinze, vingt briques.

Lorsqu'on sonna, elle découvrit Arbas sur son palier et le contempla, hébétée.

- Je dois vous parler, Alice. J'ai appris qu'il était arrivé

un accident à M. Bossi et qu'il ne pourrait peut-être plus diriger son service. J'en suis désolé pour vous mais voyez-vous ici, dans cette maison, nous avons de grandes habitudes de solidarité, d'entraide. Nous avons besoin de quelqu'un justement pour entretenir les parties communes et au besoin les appartements. Vous pourriez continuer à loger ici puisque nous allons acheter cet appartement en viager... Nous vous donnerions quelque chose... De l'argent pour vivre, bien s˚r... Ici vous seriez tranquille, en sécurité. Tout le monde vous aime bien, vous savez ? Sinon qu'allez-vous faire, o˘ allez-vous coucher, dites-moi?

Elle hochait la tête avec la même impression d'irréa-lité.

- Nous savons que ce garçon vous a sinon abandonnée, mais qu'il n'envisageait pas de rester avec vous. Il nous a tous trompés, cruellement trompés...

Il s'approcha de la fenêtre du living et écarta les rideaux.

- Ah ! voici le livreur de vieux journaux ! Caducci en attend tout un tas. Voulez-vous nous aider, participer à

ce travail collectif? Nous formons la chaîne pour vider la camionnette au plus vite car elle ne peut stationner longtemps dans la rue. Venez...

Elle le suivit et commença de transporter des paquets de vieux journaux. Du rez-de-chaussée au premier, puis du premier au second et enfin jusqu'au troisième o˘

Richard Caducci les accueillait avec enthousiasme dans son atelier. Il était justement en train d'encoller et le nouveau bloc ressemblait à une grande, très grande boîte richement décorée de photographies couleur, de titres sensationnels, de dessins humoristiques, de petites annonces, de publicité. C'était un travail artistique.

Cet ouvrage a été composé en Minion corps 11

par les Ateliers Graphiques de l'Ardoisière àBègles

Il a été reproduit et achevé d'imprimer surRoto-Page

par l'Imprimerie Floch à Mayenne

le 5 juin 1998

pour le compte des éditions Zulma

32380 Cadeilhan

Dépôt légal ; juin 1998

N∞ d'édition : 034 - N∞ d'impression ; 43892

ISBN : 2-84304-034-5

Imprimé en France