37. Qu'est-ce qu'un nom ?
Je passai le reste de la nuit assise près de lui, tantôt somnolant, tantôt réveillée par cette sorte d’horloge interne qu'ont les médecins hospitaliers, réglée au rythme des changements d'équipes soignantes. À la troisième injection, sa fièvre avait baissé de façon perceptible. Il était encore chaud au toucher, mais il n'était plus brûlant. Son sommeil était également moins agité.
À l'aube, je me traînai jusqu'aux cuisines, en quête de thé chaud et de nourriture. Une femme inconnue, sans doute la cuisinière, était en train d'allumer le feu sous le four avant d'y enfourner les miches de pain qui levaient près de la fenêtre. Elle ne sembla pas surprise de me voir et débarrassa un coin de la table pour me faire de la place. Elle déposa devant moi une théière pleine et des biscuits frais en grommelant un « Bonjour, milady » avant de se remettre au travail.
Jenny avait dû informer la maisonnée de ma présence. Cela signifiait-il qu'elle l'acceptait ? J'en doutais. Manifestement, elle avait été soulagée de me voir partir et n'était pas ravie de me voir revenir. Si je restais, tant elle que Jamie allaient devoir me donner quelques explications au sujet de Laoghaire. Or, que cela leur plaise ou non, j'avais décidé de rester.
Je pris ma théière et mes biscuits et retournai attendre dans le salon que le malade daigne se réveiller.
Tout au long de la matinée, j'entendis des allées et venues dans le couloir. De temps à autre, quelqu'un passait une tête curieuse dans l'entrebâillement de la porte, mais disparaissait sitôt que je levais les yeux. Jamie commença à remuer vers midi. Il s'étira, grogna, soupira, puis s'effondra à nouveau.
Je lui laissai quelques minutes pour prendre conscience de ma présence, mais il gardait obstinément les yeux fermés. Il ne dormait pas, les muscles de son visage étaient légèrement tendus et ses paupières tressaillaient par moments. Je l'avais regardé dormir toute la nuit, je pouvais distinguer la différence.
— C'est bon, dis-je en m'enfonçant dans mon fauteuil. Je t'écoute.
Un mince éclat bleu apparut entre ses paupières puis disparut aussitôt.
— Mmm... ? fit-il en feignant de se réveiller.
— Ne cherche pas à gagner du temps, le prévins-je. Je sais très bien que tu es réveillé. Ouvre les yeux et raconte-moi pourquoi tu as épousé Laoghaire.
Cette fois ses paupières s'ouvrirent et il me lança un regard inquiet.
— Tu n'as pas peur que je fasse une rechute ? demanda-t-il. J'ai toujours entendu dire qu'il fallait ménager les malades. Les contrariétés retardent leur convalescence.
— Heureusement que je suis médecin ! ironisai-je. Si tu tournes de l'œil, je saurai te ranimer.
— C'est ce que je crains le plus, grogna-t-il. J'ai l'impression de m'être assis cul nu dans un buisson de ronces.
— Tant mieux, rétorquai-je avec un sourire. Tu recevras une autre injection dans une heure. En attendant, tu vas parler.
Il pinça les lèvres, puis se détendit enfin. En s'aidant de son seul bras valide, il se redressa dans son lit. Il commença alors son récit sans me regarder :
— Ça s'est passé à mon retour d'Angleterre. J'étais resté longtemps loin de la maison, d'abord à Ardsmuir, puis à Helwater. Quand je suis revenu, rien n'était plus pareil, j'étais devenu un étranger... Ce n'était pas que je n'étais pas le bienvenu, mais après tout ce temps... les enfants, Michael, Janet et Petit Ian, ne se souvenaient même pas de moi. Bien sûr, ils avaient entendu parler de leur oncle, mais... Quand j'entrais dans la cuisine, ils se plaquaient contre les murs, m'observant avec de grands yeux ronds. Ian faisait de son mieux pour que je me sente chez moi. Par exemple, il me demandait mon avis au sujet d'un enclos à dresser autour du pâturage du vieux Kirby, mais je savais qu'il avait déjà envoyé Petit Jamie s'en occuper. Lorsque j'allais aux champs, les paysans me dévisageaient comme une bête curieuse, jusqu'à ce qu'ils arrivent enfin à mettre un nom sur mon visage. De fait, j'avais la sensation d'être un revenant. Tu comprends ce que je veux dire ?
— Oui, très bien, répondis-je doucement. C'est comme si les liens avec ta propre terre étaient brisés. Tu as l'impression de flotter dans les pièces sans sentir le sol sous tes pieds. Tu entends les gens parler de toi, mais tu ne comprends pas ce qu'ils disent. Je me sentais comme ça, avant la naissance de Brianna.
— Oui, c'est ça. J'étais ici, mais je n'étais pas chez moi. Je n'avais rien à quoi me raccrocher.
Depuis Culloden, Jenny avait tenté de le convaincre de se remarier, usant de différentes techniques de persuasion plus ou moins douces. Elle lui avait présenté toutes les vierges de la région, puis les jeunes veuves les plus aimables, en vain. Cette fois, privé des sentiments qui l'avaient soutenu jusqu'ici, cherchant désespérément à rétablir un lien avec les siens, il l'avait écoutée.
— Laoghaire a d'abord été mariée à Hugh MacKenzie, un des métayers de Colum, mais il a été tué à Culloden. Après deux ans de veuvage, elle s'est remariée avec Simon MacKimmie, du clan Fraser. Les deux filles, Mariali et Joan, sont de lui. Les Anglais l'ont arrêté quelques années plus tard et emprisonné à Édimbourg. Il avait une belle maison et des terres. Il n'en fallait pas plus pour l'accuser de haute trahison, qu'il se soit battu pour les Stuart ou non. Il s'éclaircit la voix avant de poursuivre.
— Simon a eu moins de chance que moi. Il est mort en prison avant même d'avoir été jugé. La Couronne a essayé de s'approprier ses terres mais Ned Gowan s'est rendu à Édimbourg et a défendu Laoghaire. Il est parvenu à faire en sorte qu'elle conserve la maison et un peu d'argent, en prétextant que c'était sa dot.
— Ned Gowan ? m'exclamai-je, ravie. Ne me dis pas qu'il est encore en vie !
C'était Ned Gowan, un petit avocat rabougri faisant office de conseiller juridique pour le clan des MacKenzie, qui était venu me défendre lors de mon procès pour sorcellerie vingt ans plus tôt. Déjà à l'époque, il m'avait paru très vieux.
Jamie sourit.
— Oh oui. Il faudra lui fracasser le crâne à coups de hache pour le tuer, le vieux grigou. Il n'a pas beaucoup changé, même s'il doit avoir dépassé les soixante-dix ans.
— Il vit toujours à Castle Leoch ?
— Disons plutôt dans ce qu'il en reste. Mais il voyage beaucoup. Il s'est spécialisé dans les procès en appel dans les affaires de trahison, engagé par les familles qui tentent de récupérer leurs propriétés. Tu connais le dicton : « Après la guerre viennent les corbeaux, pour se repaître de la chair des vaincus, puis les avocats, pour nettoyer leurs os. »
Inconsciemment, ma main droite vint se poser sur son épaule gauche, la massant.
— Je plaisante, dit-il. Ned est un brave homme. Il est toujours par monts et par vaux entre Inverness et Édimbourg, parfois même il va jusqu'à Londres et Paris. Il s'arrête ici de temps à autre, pour souffler un peu.
C'était Ned Gowan qui avait parlé de Laoghaire à Jenny. Celle-ci, flairant une épouse potentielle pour son frère, l'avait aussitôt invitée avec ses filles à Lallybroch à l'occasion du bal d’Hogmanay[9].
Jamie fit un geste de la main qui balayait l'ensemble du salon.
— Ça se passait ici. Jenny avait fait enlever tous les meubles. Il y avait un grand buffet avec les plats et le whisky, là contre le mur. Le violoniste se tenait ici, près de la fenêtre. Ma sœur m'avait confectionné une chemise neuve et m'avait tressé les cheveux. Elle tenait à ce que je fasse bonne impression.
J'ai dansé presque toute la nuit avec Laoghaire. Puis à l'aube, ceux d'entre nous qui tenaient encore debout se sont rassemblés au bout de la maison pour savoir ce que la nouvelle année allait nous apporter. La tradition veut que les femmes en quête d'un mari se mettent à tourner sur elles-mêmes puis qu'elles franchissent la porte les yeux fermés. La première chose qu'elles voient en rouvrant les yeux est un signe annonciateur du type d’homme qu'elles vont épouser.
Réchauffés par le whisky et la danse, les invités s'étaient bousculés en riant de chaque côté de la porte. Laoghaire était d'abord restée en retrait, disant que c'était un jeu pour jeunes filles et non pour une matrone de trente-quatre ans, mais les autres avaient tant insisté qu'elle avait fini par se prêter au jeu. Elle avait pivoté trois fois sur elle-même, puis avait ouvert la porte et était sortie les yeux fermés dans l'aube glacée avant de faire trois nouveaux tours. Quand, chancelante, elle avait rouvert les yeux, c'avait été pour plonger droit dans le regard bleu nuit de Jamie.
— Et voilà... soupira-t-il. Elle était veuve, avec deux enfants. Elle avait besoin d'un homme, et moi, j'avais besoin de... je ne sais trop quoi. J'ai cru qu'on pourrait se soutenir mutuellement.
Ils s'étaient mariés discrètement à Balbriggan, où il avait emménagé avec ses quelques biens. Moins d'un an plus tard, il déménageait à nouveau, pour s'installer à Édimbourg.
— Que s'est-il passé ? demandai-je, curieuse à plus d'un titre.
— Je ne sais pas. Rien n'allait entre nous. C'était moi, je crois. C'était ma faute. Quoi que je fasse, elle semblait déçue. On s'asseyait pour dîner et, tout à coup, elle s'effondrait en larmes et quittait la table sans que je sache ce que j'avais fait ou dit de mal. Il frappa du poing sur sa couverture.
— Je ne savais jamais, jamais quoi dire ou quoi faire pour la contenter ! Chaque fois que j'essayais d'en discuter avec elle, cela ne faisait qu'empirer les choses. Il se passait parfois des jours, voire des semaines, sans qu'elle m'adresse la parole. Quand je m'approchais, elle me tournait le dos et regardait par la fenêtre jusqu'à ce que je m'en aille.
Il caressa sa joue où les griffures d'ongles se voyaient encore.
— Tu ne m'as jamais fait ça, Sassenach.
— Non, ce n'est pas mon style, admis-je en souriant. Quand je t'en veux pour une raison ou pour une autre, je te fais rapidement savoir pourquoi.
Il émit un petit rire étouffé et reposa sa tête sur l'oreiller. Nous restâmes silencieux un long moment, puis il reprit en fixant le plafond :
— Au début, je pensais que je ne voudrais jamais rien savoir de ta vie avec Frank. J'avais tort.
— Je te dirai tout ce que tu voudras savoir, mais pas maintenant. Tu n'as pas fini ton histoire.
Il soupira et ferma les yeux.
— Je crois qu'elle avait peur de moi. Je faisais mon possible pour être gentil avec elle. Dieu sait que j'ai tout essayé ! Je lui ai fait tout ce que je croyais le mieux indiqué pour lui plaire. En vain. Peut-être était-ce à cause de Hugh ou de Simon ? Je les ai connus tous les deux et c'étaient de braves types. Mais va savoir ce qui se passe dans le lit des autres ! Peut-être était-ce le fait d'avoir eu des enfants ? Il y a des femmes qui ne s'en remettent jamais. En tout cas, quelque chose la faisait souffrir et je ne pouvais rien pour elle. Dès que je la touchais, elle se rétractait et je pouvais lire la peur et l'effroi dans ses yeux. C'est pour ça que je suis parti. Je ne pouvais plus supporter de me sentir coupable sans savoir de quoi.
Je pris sa main et la serrai doucement, ne sachant pas quoi lui dire. Son pouls battait régulièrement.
— Ton bras te fait encore mal ? demandai-je finalement.
— Un peu.
Je me penchai sur lui et posai la main sur son front. Il était chaud mais non fiévreux. Une épaisse fronce se creusait entre ses deux sourcils et je la frottai du bout du doigt.
— Tu as mal à la tête ?
— Oui.
— Je vais te préparer une tisane d'écorce de saule. Je voulus me lever mais il retint ma main.
— Je n'ai pas besoin de tisane. Ce qui me ferait le plus grand bien, ce serait de poser la tête sur tes genoux pendant que tu me masses les tempes, tu veux bien ?
Il me dévisageait avec une candeur adorable.
— Tu ne m'auras pas si facilement, Jamie Fraser. Je n'oublierai pas ta prochaine piqûre.
Cela dit, j'étais déjà en train de repousser mon fauteuil et de m'asseoir à son côté sur le lit.
Il poussa de petits grognements de satisfaction tandis que je lissais ses cheveux en arrière et soufflais doucement sur les mèches qui retombaient sur son front.
— Hmm... ça fait du bien, murmura-t-il.
Malgré ma détermination à conserver une distance toute professionnelle entre nous tant que nous n'aurions pas fini de régler nos comptes, je ne pus résister à la tentation de pétrir délicatement les muscles noués de sa nuque et de ses épaules, puis de masser ses pectoraux fermes et puissants avec des mouvements circulaires des doigts.
Son souffle chaud balayait mes bras et ce fut à contrecœur que je l'aidai à se rallonger pour préparer la prochaine injection de pénicilline.
Quand je rabattis la couverture et relevai l'ourlet de sa chemise, ma main rencontra un objet dur.
— Jamie ! dis-je, médusée. Tu ne peux tout de même pas... !
Il soupira de contentement et roula sur le côté pour me présenter docilement sa fesse gauche.
— Dans mon état, sans doute pas, mais je peux toujours rêver, non ?
La seconde nuit, je ne montai pas me coucher dans notre chambre non plus. Nous ne parlions pas beaucoup, nous contentant de rester couchés côte à côte sur le petit lit de camp. Je bougeais le moins possible pour ne pas écraser son bras blessé. La maison était silencieuse, tout le monde étant endormi. Nous nous laissions bercer par le grésillement du feu dans l'âtre, le sifflement du vent et le bruissement des branches du rosier d'Ellen qui frappaient contre la vitre avec une régularité et une insistance comparables aux exigences de l'amour.
— Tu sais ce que c'est de partager la vie d'une personne sans jamais pouvoir être soi-même, ni savoir vraiment qui elle est ? demanda-t-il doucement.
— Oui, répondis-je en songeant à Frank.
— Pendant toutes ces années, j'ai joué tellement de rôles différents, on m'a prêté tant de personnalités distinctes... Pour mes neveux et nièces, j'étais l'oncle Jamie ; pour Jenny et Ian, j'étais un frère ; pour Fergus, j'étais milord ! pour mes métayers, le laird ; pour les hommes d'Ardsmuir, MacDubh ; pour les gens d’Helwater, MacKenzie ; pour les clients de l'imprimerie, M. Malcolm ; pour les dockers, Jamie Roy...
Sa main caressait lentement mes cheveux.
— Mais ici, reprit-il d'une voix à peine audible, couché dans le noir avec toi... je n'ai pas de nom. Enfin.
Je levai mon visage vers le sien et inhalai sa chaleur entre mes lèvres entrouvertes.
— Je t'aime, murmurai-je.
Je savais que je n'avais pas besoin de lui dire que je le pensais de tout mon cœur.