Postface

 

Roland Barthes, en 1965, consacre une éblouissante préface* au dernier ouvrage publié du vivant de Chateaubriand : Vie de Rancé (1844).

Justement restée célèbre, cette préface renouvelle la lecture d’un texte méconnu, qui avait peu ou prou sombré dans l’oubli. Il s’agit d’une biographique historique, consacrée à Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé (1626-1700), qui, après les excès d’une vie libertine, et suite à l’immense douleur que lui causèrent la mort et la décollation de la duchesse de Montbrizon, devint abbé de la Trappe et mourut en odeur de sainteté.

Rappelant les circonstances de la composition,

« C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit l’histoire de l’abbé de Rancé. L’abbé Séguin me parlait souvent de ce travail, et j’y avais une répugnance naturelle. J’étudiai néanmoins, je lus, et c’est le résultat de ces lectures qui compose aujourd’hui la Vie de Rancé. »

Roland Barthes montre comment, alors même qu’il nourrit un projet apologétique, Chateaubriand se laisse emporter par le plaisir d’écrire, de telle sorte qu’en quelques lignes il fait de la Vie de Rancé une sorte de testament littéraire, dans lequel, au fil d’une écriture souverainement simple, libre, il mêle biographie et autobiographie, Histoire et souvenir, méditation sur le destin des empires, choses vues, univers des synesthésies. L’œil est celui du peintre ; le sens du détail, celui du romancier ; le miracle du style, celui de l’Enchanteur. Quelques exemples, rendus célèbres par Roland Barthes :

Le chat jaune de l’abbé Séguin :

« L’escalier s’ouvrait à gauche, au fond de la cour ; les marches en étaient rompues. Je montais au second étage, je frappais ; une veille bonne, vêtue de noir, venait m’ouvrir : elle m’introduisait dans une antichambre sans meuble où il y avait un chat jaune qui dormait sur une chaise. De là je pénétrais dans un cabinet, orné d’un grand crucifix de bois noir. L’abbé Séguin, assis devant le feu et séparé de moi par un paravent, me reconnaissait à la voix. »

Les orangers de Valence :

« Vint la Fronde. Mazarin finit par enfermer le coadjuteur [le Cardinal de Retz] au château de Vincennes ; de là transféré au château de Nantes, il s’en évada : quatre gentilshommes l’attendaient au bas de la tour, dont il se laissa dévaler. Caché dans une meule de foin, mené à Beaupréau par M. et Mme de Brissac, il fut transporté à Saint-Sébastien en Espagne, sur une balandre de la Loire. Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait seul, parce qu’il avait enterré son paroissien pestiféré. A Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins, Retz respirait l’air qu’avait respiré Vannozia. Embarqué pour l’Italie, à Mayorque le vice-roi le reçut : il entendit des filles pieuses à la grille d’un couvent : elles chantaient. »

La voyageuse de nuit :

« La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel. »

Du tableau de Poussin, Le Déluge, que Rancé admirait, Chateaubriand dit que : « Ce tableau rappelle quelque chose de l’âge délaissé et de la main du vieillard : admirable tremblement du temps ! souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin par des chefs-d’œuvre : c’est leur âme qui s’envole. »

« Admirable tremblement du temps ! » On peut en dire autant de « la main du vieillard » qui écrit en 1844 la Vie de Rancé, ce chef-d’œuvre, dans lequel « son âme s’envole ».

* La voyageuse de nuit

actuellement disponible in

Nouveaux Essais critiques, Oeuvres Complètes, tome II, p. 1365-1367, Seuil.