Diana fit courir ses doigts parfumés à travers la barbe de deux jours qui ornait le menton de Terry.

« J’adore, dit-elle. Même les poils gris. »

Elle adorait tout en lui, ou du moins le prétendait-elle.

Quand il l’embrassait : j’adore.

Quand il la déshabillait : j’adore.

Quand elle faisait glisser son slip le long de ses cuisses : j’adore, j’adore, j’adore.

Elle s’agenouillait devant lui avec un tel enthousiasme qu’il ne pouvait que regarder le sommet de sa tête aux cheveux blond cendré aller et venir contre son bas-ventre en espérant que personne n’entrerait par surprise dans la loge. C’était une femme mariée, après tout, même s’il s’agissait d’une actrice. Lui-même avait une épouse, quelque part. Ce genre de tête-à-tête ferait les délices du journal local, alors qu’il s’efforçait de se faire une réputation de metteur en scène sérieux ; pas d’esbroufe, pas de battage ; rien que l’art.

Mais même ses idées d’ambition se dissolvaient au contact de la langue qui plongeait ses extrémités nerveuses dans la débâcle. Ce n’était pas une actrice terrible, mais, bon Dieu, elle savait ménager ses effets. Une technique sans faille ; une cadence impeccable : elle savait, soit par instinct soit grâce à leurs nombreuses répétitions, précisément quand il fallait accélérer le rythme et conduire la scène jusqu’à sa conclusion éclatante.

Quand elle avait fini d’exploiter le moment jusqu’à sa dernière goutte, il avait presque envie d’applaudir.

 

Toute la troupe qui participait à sa production de La Nuit des rois était au courant de leur liaison, bien entendu. On émettait des remarques sarcastiques si le metteur en scène et sa vedette arrivaient en retard aux répétitions, ou bien si elle avait l’air d’une chatte satisfaite et si lui avait le visage écarlate. Il essayait bien de la persuader de ne pas arborer une telle expression, mais elle n’était guère apte à la dissimulation. Ce qui était un comble vu sa profession.

Mais la Duvall, comme Edward insistait pour l’appeler, n’avait pas besoin d’être une grande artiste, elle était célèbre. Quelle importance si elle déclamait Shakespeare comme une gamine du cours élémentaire, la-la-la-la, la-la-la ? Quelle importance si sa maîtrise du texte était douteuse, sa logique boiteuse, son interprétation inadéquate ? Quelle importance si elle avait le sens de la poésie autant que celui de la pudeur ? C’était une vedette, et cela signifiait des recettes en perspective.

Impossible de lui enlever cela : son nom signifiait fric. Les brochures publicitaires du théâtre de l’Elysium proclamaient son titre de gloire en caractères gras hauts de huit centimètres, noirs sur fond jaune : « Diane Duvall : vedette de L’Enfant de l’amour. »

L’Enfant de l’amour. Sans doute le plus lamentable feuilleton à l’eau de rose ayant jamais infesté les écrans du pays depuis la naissance de ce genre, deux heures hebdomadaires de personnages mal conçus et de dialogues abrutissants, grâce auxquels ses interprètes étaient devenus, presque du jour au lendemain, des étoiles brillant au firmament clinquant de la télévision. Et luisant avec le plus d’éclat, la supernova baptisée Diane Duvall.

Peut-être n’était-elle pas née pour jouer les classiques, mais Seigneur, elle assurait les recettes. Et à cette époque où les théâtres étaient désertés, le plus important, c’était d’avoir des salles pleines.

Calloway s’était résigné au fait que sa production de La Nuit des rois ne serait pas la version définitive de cette pièce, mais si elle avait du succès, et avec Diane dans le rôle de Viola il y avait toutes les chances pour que ce soit le cas, cela pourrait lui ouvrir quelques portes dans le West End[2]. De plus, travailler avec la toujours aimante et toujours exigeante Mlle D. Duvall avait ses compensations.

 

Calloway remonta son pantalon de velours et baissa les yeux vers elle. Elle lui adressait son sourire plein de charme, celui qu’elle utilisait lors de la scène de la lettre. Expression numéro 5 dans le répertoire de la Duvall, entre virginal et maternel.

Il répondit à ce sourire avec un autre péché dans ses réserves, un petit regard plein d’amour qui pouvait passer pour sincère à un mètre de distance. Puis il consulta sa montre.

« Mon Dieu, nous sommes en retard, ma chérie. »

Elle se pourlécha les lèvres. Aimait-elle donc tant que ça ce goût-là ?

« Je ferais mieux de me recoiffer », dit-elle, se relevant et jetant un coup d’oeil vers l’énorme miroir placé à côté de la douche.

« Oui.

— Est-ce que tu te sens bien ?

— On ne peut mieux », répondit-il.

Il lui donna un léger baiser sur le nez et la laissa à sa toilette.

En route vers la scène, il se faufila dans la loge des hommes pour remettre de l’ordre dans ses vêtements et asperger d’eau froide ses joues brûlantes. Le sexe faisait toujours naître une rougeur révélatrice sur son visage et sur son torse. Penché au-dessus du lavabo, Calloway étudia son reflet d’un oeil critique. Après trente-six ans passés à tenir en respect les signes du vieillissement, il commençait à paraître son âge. Il n’avait plus rien d’un jeune premier. Il y avait sous ses yeux des bouffissures certaines et des rides sur son front et autour de sa bouche. Il ne ressemblait plus à un wonder boy ; les secrets de sa débauche étaient gravés sur son visage. L’excès de sexe, d’alcool et d’ambition, la frustration de celui qui aspire à beaucoup et qui laisse éternellement passer sa chance. A quoi ressemblerait-il à présent, pensa-t-il, s’il s’était contenté de n’être qu’un minable régisseur dans une maison de la culture, certain de retrouver à chaque lever de rideau la même dizaine d’admirateurs fanatiques de Brecht ? Le visage aussi lisse qu’une fesse de bébé, probablement, la plupart de ceux qui travaillaient dans le théâtre subventionné avaient cette expression vacante et satisfaite. Pauvres moutons.

« Eh bien, tu as choisi ta pièce en payant ton billet d’entrée », se dit-il. Il jeta un dernier regard au chérubin hagard dans la glace, pensant que, pattes-d’oie ou non, les femmes ne pouvaient toujours pas lui résister, et il alla affronter les problèmes et les tracasseries du troisième acte.

Sur la scène se déroulait une discussion animée. Le charpentier, un nommé Jack, avait construit deux haies pour le jardin d’Olivia. Il restait encore à les couvrir de feuilles, mais elles avaient l’air fort impressionnantes et s’étendaient tout le long de la scène jusqu’au cyclorama, sur lequel le reste du jardin devait être peint. Pas question de tomber dans le symbolisme. Un jardin était un jardin : de l’herbe verte, un ciel bleu. C’était ce que le public voulait au nord de Birmingham, et Terry avait une certaine sympathie pour son goût.

« Terry, mon chou. »

Eddie Cunningham l’avait saisi par le coude et l’escortait jusqu’à la mêlée.

« Quel est le problème ?

— Terry, mon chou, tu ne penses pas sérieusement à installer ces foutues haies. (Il détacha bien les deux syllabes du mot : fou-tues.) Dis à Oncle Eddie que tu n’es pas sérieux avant que je pique une crise. » Eddie désigna les haies si incongrues : « Enfin, regarde-les. » Une légère ondée de salive traversa l’air.

« Quel est le problème ? demanda de nouveau Terry.

— Le problème ? Ça me bloque, mon chou, ça me bloque. Réfléchis. Quand nous avons répété cette scène, on a décidé que je n’arrêterais pas de bondir dans tous les K us comme un lièvre en folie. Hop ! à droite, hop ! à gauche – mais ça ne marchera jamais si je ne peux pas avoir accès au fond de la scène. Et regarde ! Ces fou-tues haies vont jusqu’au fond.

— Mais c’est nécessaire, Eddie, pour entretenir l’illusion.

— Je ne peux plus passer, Terry. Comprends-moi. »

Il prit à témoin les quelques personnes qui se trouvaient sur scène : le charpentier, deux techniciens, trois acteurs.

« Je veux dire... on n’a pas le temps.

— Eddie, nous allons supprimer ce passage.

— Oh. »

Voilà qui lui coupait le sifflet.

« Non ?

— Hum.

— Je veux dire, c’est plus facile comme ça, non ?

— Oui... mais j’aimais bien...

— Je sais.

— Eh bien. Tant pis. Et la partie de croquet ?

— On coupera ça aussi.

— Toutes les répliques sur les maillets ? Toutes ces obscénités si réjouissantes ?

— Il faudra qu’on s’en passe. Je suis désolé. Je n’avais pas pensé à ça. Crois bien que je suis aussi triste que toi. »

Eddie eut un geste brusque.

« Tu ne seras jamais aussi gay que moi, en tout cas. »

Gloussements. Terry laissa passer. Les critiques d’Eddie étaient justifiées ; il avait négligé de considérer le problème des haies.

« Je suis sincèrement désolé ; mais il n’y a aucune autre façon de s’en sortir.

— Il y a quelqu’un d’autre à qui tu ne couperas aucune réplique, j’en suis sûr », dit Eddie.

Il jeta un regard vers Diane, par-dessus l’épaule de Calloway, puis se dirigea vers sa loge. Exit l’acteur enragé, côté cour. Calloway ne tenta même pas de l’arrêter. Gâcher sa sortie n’aurait fait qu’aggraver considérablement la situation. Il se contenta d’émettre à mi-voix un « Seigneur ! » excédé et de passer une main sur son visage. C’était la faille de sa profession : les acteurs.

« Quelqu’un veut-il aller le chercher ? » dit-il.

Silence.

« Où est Ryan ? »

Les lunettes du régisseur apparurent au-dessus de la haie controversée.

« Pardon ?

— Ryan, mon chou... voudrais-tu aller porter une tasse de café à Eddie et le persuader de rejoindre notre grande famille ? »

Ryan eut une expression qui disait : « C’est toi qui l’as vexé, c’est toi qui vas le chercher. » Mais ce n’était pas la première fois que Calloway se débarrassait ainsi de cette corvée-là : il était devenu maître dans l’art de laisser les autres dorer la pilule à sa place. Il se contenta de fixer Ryan des yeux, le mettant au défi de refuser sa requête, jusqu’à ce que l’autre baisse la tête et acquiesce.

« Entendu, dit-il d’une voix lugubre.

— Bien. »

Ryan lui lança un regard accusateur et disparut à la poursuite d’Ed Cunningham.

« Pas de répétition sans caprice », dit Calloway, essayant de détendre quelque peu l’atmosphère.

Quelqu’un émit un grognement et le petit cercle de spectateurs se dispersa. Le spectacle était terminé.

« D’accord, d’accord, dit Calloway en ramassant les morceaux. Au boulot. On reprend à partir du début de la scène. Diane, tu es prête ?

— Oui.

— Bien. On y va ? »

Il détourna les yeux du jardin d’Olivia et des acteurs qui attendaient son feu vert pour rassembler ses pensées. Seuls les projecteurs étaient allumés, la salle était plongée dans l’obscurité. Elle lui bâillait au nez avec insolence, alignement de sièges vides qui le mettaient au défi de les distraire. Ah, la solitude du metteur en scène de fond ! Il y avait des jours dans ce foutu métier où l’idée d’une existence de comptable lui paraissait « une consommation à souhaiter ardemment », pour paraphraser le prince du Danemark[3].

Dans le paradis de l’Elysium, quelqu’un bougea. Calloway délaissa ses doutes pour scruter l’air obscur. Eddie avait-il élu résidence au dernier rang ? Non, sûrement pas. D’ailleurs, il n’aurait pas eu le temps d’aller jusque-là.

« Eddie ? s’aventura Calloway, portant une main à son front. C’est toi ? »

Il parvenait à peine à distinguer une silhouette. Non, pas une silhouette, deux. Il y avait deux personnes qui longeaient à présent la rangée de sièges pour se diriger vers la sortie. Qui que ce fût, il ne s’agissait certainement pas d’Eddie.

« Ce n’est pas Eddie, n’est-ce pas ? demanda Calloway en se retournant vers le jardin factice.

— Non », répondit quelqu’un.

C’était Eddie qui venait de parler. Il était de retour sur scène, accoudé à l’une des haies, une cigarette vissée entre ses lèvres.

« Eddie...

— Ça va, dit l’acteur avec bonne humeur. Ne rampe pas devant moi. Je déteste voir les jolis garçons ramper.

— On verra s’il est possible de recaser les répliques avec les maillets quelque part », dit Calloway, désireux d’enterrer la hache de guerre.

Eddie secoua la tête et fit tomber les cendres de sa cigarette.

« Pas la peine.

— Mais...

— De toute façon, ce n’était pas au point. »

La porte d’entrée gémit légèrement en se refermant derrière les visiteurs. Calloway ne se donna pas la peine de tourner la tête. Quels qu’ils fussent, ils étaient partis.

 

« Il y avait quelqu’un dans la salle cet après-midi. »

Hammersmith quitta des yeux les colonnes de chiffres qu’il était en train de scruter.

« Ah ? »

Les sourcils d’Hammersmith étaient des explosions de poils épais qui paraissaient ambitieux au-delà de leurs capacités. Ils se dressaient au-dessus de ses yeux minuscules dans un mouvement de surprise visiblement feint. Il tirailla sur sa lèvre inférieure avec des doigts jaunis par la nicotine.

« Vous avez une idée sur la question ? » persista Calloway.

Hammersmith continua de tirailler sur sa lèvre, les yeux toujours fixés sur l’autre, un mépris franchement affiché sur son visage.

« Est-ce que c’est un problème ?

— Je veux simplement savoir qui est venu assister à la répétition, c’est tout. Je pense avoir parfaitement le droit de le demander.

— Parfaitement le droit, dit Hammersmith, hochant légèrement la tête et formant un arc pâle avec ses lèvres.

— On a entendu dire que quelqu’un du National Théâtre viendrait faire un tour ici, dit Calloway. Mon agent devait arranger quelque chose. Je ne veux pas que quelqu’un arrive en douce sans que je sois prévenu. Surtout si c’est quelqu’un d’important. »

Hammersmith s’était replongé dans ses chiffres. Sa voix était lasse.

« Terry : si quelqu’un vient de la rive sud pour contempler votre magnum opus, vous en serez le premier informé, je vous le promets. D’accord ? »

Le ton de sa voix était si grossier. « Allez jouer ailleurs. » Calloway brûlait d’envie de le frapper.

« Je ne veux pas que quiconque assiste aux répétitions sans mon autorisation, Hammersmith. Vous m’entendez ? Et je veux savoir qui est venu aujourd’hui. »

Le directeur du théâtre poussa un lourd soupir.

« Croyez-moi, Terry, dit-il, je ne le sais pas moi-même. Je vous suggère de le demander à Tallulah – elle était à son guichet durant tout l’après-midi. Si quelqu’un est entré, je suppose qu’elle l’a vu. »

Il soupira de nouveau.

« D’accord... Terry ? »

Calloway laissa tomber. Il entretenait certains soupçons sur Hammersmith. Cet homme se foutait du théâtre, il ne manquait jamais l’occasion de le faire savoir ; il affectait un ton las quand on parlait d’autre chose que d’argent, comme s’il était au-dessus de toute considération esthétique. Il utilisait le même mot, sans cesse répété, pour désigner acteurs et metteurs en scène : des papillons. Des éphémères. Dans l’univers d’Hammersmith, seul l’argent était éternel, et le théâtre de l’Elysium était situé sur une parcelle de valeur, une parcelle dont un homme avisé pourrait tirer un joli profit en jouant les bonnes cartes.

Calloway était certain qu’il serait capable de vendre l’édifice dès demain si l’occasion se présentait à lui. Une ville comme Redditch, un satellite de Birmingham qui croissait au même rythme que cette cité, n’avait pas besoin de théâtres, elle avait besoin d’immeubles de bureaux, d’hypermarchés, d’entrepôts : elle avait besoin, pour citer le conseil municipal, « d’entrer dans une période de croissance réalisée grâce à des investissements opérés dans les industries nouvelles ». Elle avait aussi besoin de sites sur lesquels bâtir ces industries. L’art ne survivrait jamais à un tel pragmatisme.

 

Tallulah ne se trouvait ni dans son guichet, ni dans le hall, ni dans le foyer des acteurs.

Irrité à la fois par le manque de civilité d’Hammersmith et par la disparition de Tallulah, Calloway retourna dans la salle pour récupérer son veston avant d’aller se saouler. La répétition était finie et les acteurs étaient partis depuis longtemps. Les haies avaient l’air bien petites depuis le dernier rang. Peut-être avaient-elles besoin de quelques centimètres en plus. Il rédigea une note sur un programme qu’il avait retrouvé dans sa poche : « Haies : plus grandes ? »

Un bruit de pas lui fit dresser la tête, et une silhouette fit son apparition sur scène. Une entrée impeccable, qui avait amené l’homme jusqu’au centre de la scène, là où les haies convergeaient. Calloway ne le reconnut pas.

« Monsieur Calloway ? Monsieur Terence Calloway ?

— Oui. »

Le visiteur se dirigea vers l’endroit où se trouvaient jadis les feux de la rampe, puis resta immobile à contempler la salle.

« Je m’excuse de vous avoir troublé dans vos pensées.

— Pas de problème.

— Je voulais vous dire un mot.

— A moi ?

— Si vous le voulez bien. »

Calloway se dirigea vers les premiers rangs, détaillant l’inconnu.

Celui-ci était vêtu de la tête aux pieds d’un camaïeu de gris. Costume de laine grise, souliers gris, cravate grise. « Il pisse l’élégance », jugea Calloway, de façon peu charitable. Mais cet homme n’en était pas moins impressionnant. Il était difficile de distinguer son visage sous l’ombre du rebord de son chapeau.

« Permettez-moi de me présenter. »

Sa voix était séduisante, cultivée. La voix idéale pour un spot publicitaire : une marque de savon, peut-être. Après les mauvaises manières d’Hammersmith, cette voix était un souffle de bonne éducation.

« Mon nom est Lichfield. Mais je pense que cela n’éveillera guère de souvenirs pour un homme d’âge tendre tel que vous. »

Age tendre : eh bien, eh bien. Peut-être y avait-il encore des traces du wonder boy sur son visage.

« Êtes-vous un critique ? » s’enquit Calloway.

Le rire qui jaillit sous le rebord impeccable du chapeau était riche d’ironie.

« Au nom du Ciel, non, répondit Lichfield.

— Je m’excuse, mais vous me prenez de court.

— Vous n’avez nul besoin de vous excuser.

— C’est vous qui étiez dans la salle cet après-midi ? »

Lichfield ignora cette question.

« Je sais fort bien que vous êtes un homme occupé, monsieur Calloway, et je ne souhaite pas vous faire perdre votre temps. Le théâtre est mon métier, tout comme vous. Je pense que nous devrions nous considérer comme des alliés, bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés. »

Ah ! la grande fraternité de la scène. Elle donnait envie de cracher à Calloway, cette prétention sentimentale. Quand il pensait au nombre de soi-disant alliés qui l’avaient joyeusement poignardé dans le dos ; et à tous les auteurs dramatiques dont il avait mutilé les oeuvres en souriant, à tous les acteurs qu’il avait broyés d’un geste dédaigneux. Au diable la fraternité ! C’était chacun pour soi, comme dans toutes les professions où la demande était supérieure à l’offre.

« Je manifeste, disait Lichfield, un intérêt permanent pour l’Elysium. »

Il y avait un étrange accent sur le mot « permanent ». Ce mot semblait bizarrement funèbre dans la bouche de Lichfield. Le spectacle est permanent.

« Ah ?

— Oui, j’ai connu de nombreuses heures de bonheur dans ce théâtre, au fil des années, et franchement, cela me peine d’avoir à vous porter la mauvaise nouvelle.

— Quelle mauvaise nouvelle ?

— Monsieur Calloway, je dois vous informer que votre Nuit des rois sera la dernière production du théâtre de l’Elysium. »

Cette annonce n’était pas vraiment une surprise, mais elle était quand même douloureuse, et la peine que ressentait Calloway avait dû se lire sur son visage.

« Ah... ainsi, vous l’ignoriez. Je m’en doutais. Ils maintiennent toujours les artistes dans l’ignorance, n’est-ce pas ? C’est une satisfaction à laquelle les apolliniens ne renonceront jamais. La vengeance du comptable.

— Hammersmith, dit Calloway.

— Hammersmith.

— Le salaud.

— Il ne faut jamais faire confiance à son clan, mais je n’ai pas besoin de vous dire cela.

— Etes-vous sûr que le théâtre va fermer ?

— Certain. Il le ferait fermer dès demain s’il le pouvait.

— Mais pourquoi ? J’ai fait jouer Tom Stoppard ici, Tennessee Williams... et toujours à guichets fermés. Ça n’a pas de sens.

— Au contraire – financièrement parlant, bien sûr –, et si l’on pense en chiffres comme le fait Hammersmith, on ne peut rien contre la simple arithmétique. L’Elysium vieillit. Nous vieillissons tous. Nous craquons et nous gémissons. Nous sentons notre âge dans nos articulations : notre instinct nous commande de nous étendre et de disparaître. »

Disparaître : la voix se faisait mélodramatique, un soupir de regret.

« Comment êtes-vous au courant ?

— J’ai fait partie, durant de nombreuses années, des administrateurs de ce théâtre, et depuis ma retraite, je me suis fait un devoir de... comment dit-on ?... de garder l’oeil sur lui. Il est bien difficile aujourd’hui d’évoquer les triomphes que cette scène a connus... »

Sa voix se perdit dans la rêverie. Il semblait sincère et ne pas faire d’effets.

Puis, de nouveau concret :

« Ce théâtre va mourir, monsieur Calloway. Vous serez présent lors des rites ultimes, même si vous ne l’avez pas voulu. J’ai pensé qu’il fallait vous... prévenir.

— Merci. Je vous en suis reconnaissant. Dites-moi : avez-vous jamais été acteur vous-même ?

— Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

— Votre voix.

— Bien trop rhétorique, je le sais. Ma malédiction, j’en ai peur. Je ne peux pas commander une tasse de thé sans prendre les accents du roi Lear au milieu de la tempête. »

Il se moquait de lui-même avec bon coeur. Calloway commençait à aimer ce type. Peut-être avait-il l’air un peu archaïque, voire même absurde, mais il y avait une certaine vigueur dans ses manières qui enflammait l’imagination de Calloway. Lichfield n’avait aucune honte de son amour pour le théâtre, contrairement à tant de membres de la profession, des gens qui n’arpentaient les planches que faute de mieux et qui avaient vendu leur âme au cinéma.

« Je dois le confesser, j’ai quelque peu pratiqué cet art, confia Lichfield, mais je n’ai pas la robustesse nécessaire, j’en ai peur. En revanche mon épouse... »

Son épouse ? Calloway était surpris de découvrir que Lichfield avait des cellules hétérosexuelles dans son corps.

« ...mon épouse Constantia a joué ici à plusieurs reprises, et avec succès, je me dois de le dire. C’était avant la guerre, bien sûr.

— C’est une honte de fermer cet endroit.

— En effet. Mais il n’y aura aucun miracle au dernier acte, j’en ai peur. L’Elysium ne sera plus qu’un tas de gravats dans six semaines, et tout sera fini. Je voulais simplement que vous sachiez que les intérêts bassement commerciaux ne seront pas les seuls en jeu lors de cette dernière production. Pensez à nous comme à des anges gardiens. Nos souhaits vous accompagnent, Terence, tous nos souhaits vous accompagnent.

— Une honte.

— Trop tard pour regretter quoi que ce soit. Nous n’aurions jamais dû renoncer à Dionysos en faveur d’Apollon.

— Pardon ?

— Nous vendre aux comptables, à la légitimité, aux semblables de M. Hammersmith, dont l’âme, s’il en a une, doit avoir la taille de mon ongle et être aussi grise qu’une souris. Nous aurions dû avoir le courage de nos créations, je pense. Servir la poésie et mourir sous les étoiles. »

Calloway ne suivait pas toutes ces allusions, mais il en saisissait l’idée générale, et il respectait le point de vue qu’elles exprimaient.

Venue du côté cour, la voix de Diane, pareille à un couteau en plastique, trancha cette atmosphère empreinte de solennité :

« Terry ? Tu es là ? »

Le charme était brisé : Calloway ne s’était pas rendu compte à quel point la présence de Lichfield était hypnotique, jusqu’à ce que cette voix s’interpose entre eux. A l’écouter, il se serait cru bercé dans des bras familiers. Lichfield se dirigea vers le bord de la scène, baissant la voix pour prendre un ton de conspirateur.

« Une dernière chose, Terence...

— Oui ?

— Votre Viola. Elle manque, si je puis me permettre de le faire remarquer, des qualités requises pour ce rôle. »

Calloway n’avait rien à répliquer. « Je sais, continua Lichfield, que des engagements personnels vous empêchent d’être honnête à ce sujet.

— Non, répondit Calloway, vous avez raison. Mais elle est populaire.

— Les combats d’ours l’étaient aussi, Terence. »

Un sourire lumineux se déploya sous le rebord du chapeau, restant suspendu dans l’ombre comme celui du chat du Cheshire.

« Je plaisantais, dit Lichfield en gloussant. Les ours sont parfois charmants.

— Terry, tu es là ? »

Diane apparut, vêtue avec trop d’ostentation comme à son habitude, derrière le rideau. Une confrontation embarrassante s’annonçait. Mais Lichfield s’éloignait le long de la fausse perspective de la haie pour se diriger vers le fond de la scène.

« Je suis là, dit Terry.

— A qui parles-tu ? »

Mais Lichfield était sorti, aussi discrètement qu’il était entré. Diane ne l’avait même pas vu partir.

« Oh, juste à un ange », dit Calloway.

 

Tout bien considéré, la première répétition en costumes ne fut pas aussi dramatique que Calloway l’avait prévu : elle fut incommensurablement pire. On oubliait son texte, on égarait ses accessoires, on manquait ses entrées ; les scènes comiques paraissaient gauches et laborieuses ; le jeu des acteurs était soit grossièrement exagéré, soit totalement quelconque. Cette Nuit des rois semblait durer une année. Arrivé à la moitié du troisième acte, Calloway jeta un coup d’oeil à sa montre et se rendit compte qu’une représentation intégrale de Macbeth (avec entracte) aurait été achevée depuis longtemps.

Il s’assit au premier rang et se prit la tête entre les mains, envisageant tout le travail qu’il aurait à accomplir s’il voulait amener cette production à un niveau honnête. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait impuissant devant les problèmes causés par la distribution. On pouvait faire apprendre un texte par coeur, répéter avec les accessoires, graver les entrées au fer rouge dans les cerveaux. Mais un mauvais acteur est un mauvais acteur. Il aurait beau cent fois sur le métier remettre son ouvrage, jamais il ne ferait une biche de ce veau qu’était Diane Duvall.

Avec tout le talent d’un funambule, elle s’efforçait d’évacuer toute signification de son rôle, d’ignorer la moindre occasion de faire frémir le public, d’éviter la moindre nuance que l’auteur insistait pour dresser sur son chemin. C’était une interprétation dont l’ineptie frisait l’héroïsme et qui réduisait le personnage délicat que Calloway avait façonné avec peine à celui d’une geignarde monocorde.

Les critiques allaient la massacrer.

Pis, Lichfield allait être déçu. A la grande surprise de Calloway, l’impact de l’apparition de Lichfield ne s’était pas estompé ; il ne parvenait pas à oublier son allure de sociétaire, ses poses, sa rhétorique. Cet homme l’avait ému plus profondément qu’il n’était prêt à l’admettre, et l’idée que cette Nuit des rois et que cette Viola allaient être le chant du cygne de l’Elysium tant aimé de Lichfield le troublait et l’embarrassait. Cela lui semblait témoigner d’un manque de gratitude de sa part.

On l’avait souvent mis en garde contre les contraintes qui pesaient sur un metteur en scène, bien avant qu’il ne s’investisse sérieusement dans cette profession. Son cher et regretté gourou de l’Actor’s Centre, Wellbeloved (l’homme à l’oeil de verre), avait dit à Calloway dès le début :

« Le metteur en scène est la plus solitaire des créatures de Dieu. Il sait ce qui est bon et ce qui ne l’est pas dans un spectacle, ou il le devrait s’il vaut quelque chose, et il doit garder cette information pour lui et continuer de sourire. »

Ça n’avait pas paru très difficile à l’époque.

« Le but de ce boulot n’est pas de réussir, disait Wellbeloved, c’est d’apprendre à ne pas se casser la gueule. »

La meilleure définition qu’il ait jamais entendue. Il voyait encore Wellbeloved en train de leur dispenser sa sagesse sur un plateau d’argent, le crâne luisant, son oeil unique brillant d’un plaisir cynique. Personne, avait pensé Calloway, n’aimait le théâtre avec autant de passion que Wellbeloved, et personne n’aurait pu être aussi cinglant en parlant de ses prétentions.

 

Il était presque une heure du matin lorsque leur supplice s’acheva, et ils se séparèrent après avoir relu leurs notes, s’enfonçant dans la nuit, maussades et irrités. Calloway ne voulait plus voir aucun d’entre eux cette nuit : pas de dernier verre dans une chambre miteuse, pas de séance de brosse mutuelle. Il sentait un nuage de malheur peser au-dessus de sa tête, et ni le vin, ni les femmes, ni les chansons ne pourraient le chasser. C’était à peine s’il parvenait à regarder Diane dans les yeux. Les remarques qu’il lui avait lancées devant le reste de la troupe avaient été littéralement acides. Comme si ça pouvait servir à quelque chose.

Dans le hall, il tomba sur Tallulah, toujours en forme pour son âge malgré l’heure tardive.

« Vous allez fermer cette nuit ? lui demanda-t-il, plus pour dire quelque chose que par curiosité.

— Je ferme toujours », dit-elle.

Elle avait plus de soixante-dix ans : bien trop vieille pour se trouver encore derrière un guichet, et bien trop tenace pour en être chassée sans résistance. Mais tout ceci était théorique à présent, n’est-ce pas ? Il se demanda comment elle réagirait en apprenant la fermeture prochaine du théâtre. Cela briserait probablement son coeur friable. Hammersmith ne lui avait-il pas dit une fois qu’elle travaillait ici depuis l’âge de quinze ans ?

« Eh bien, bonne nuit, Tallulah. »

Elle lui adressa un petit hochement de tête, comme à son habitude. Puis elle tendit la main pour saisir le bras de Calloway.

« Oui ?

— M. Lichfield..., commença-t-elle.

— Qu’y a-t-il avec M. Lichfield ?

— Il n’a pas aimé la répétition.

— Il était ici ce soir ?

— Oh oui, répondit-elle, comme si Calloway avait fait preuve de stupidité en pensant le contraire, bien sûr qu’il était ici.

— Je ne l’ai pas vu.

— Enfin... ça n’a pas d’importance. Il n’était guère content. »

Calloway s’efforça de paraître indifférent.

« Je n’y peux rien.

— Votre spectacle lui tient beaucoup à coeur.

— Je m’en rends bien compte », dit Calloway, tentant d’éviter le regard accusateur de Tallulah.

Il avait assez de soucis pour le tenir éveillé cette nuit et ne souhaitait pas entendre résonner dans ses oreilles sa voix déçue.

Il dégagea son bras et se dirigea vers la porte. Tallulah ne tenta pas de l’arrêter. Elle se contenta de dire :

« Vous auriez dû voir Constantia. »

Constantia ? Où donc avait-il entendu ce nom ? Bien sûr, la femme de Lichfield.

« C’était une merveilleuse Viola. »

Il était bien trop las pour supporter une crise de nostalgie à propos d’une actrice défunte ; elle était morte, n’est-ce pas ? Il avait bien dit qu’elle était morte ?

« Merveilleuse, répéta Tallulah.

— Bonne nuit, Tallulah. A demain. »

La vieille bique ne répondit pas. Si elle était vexée par sa brusquerie, eh bien tant pis. Il la laissa à ses jérémiades et sortit dans la rue.

On était fin novembre et il faisait glacé. Aucune brise ne venait embaumer l’air nocturne, rien que l’odeur de goudron qui s’élevait d’une rue fraîchement refaite, et la morsure de la poussière. Calloway releva le col de sa veste sur sa nuque et se hâta vers le refuge douteux de l’hôtel Murphy.

Dans le foyer, Tallulah tourna le dos au monde extérieur, sombre et glacé, et retourna dans le temple de ses rêves. Il était si lugubre aujourd’hui : fané par l’usage et par les ans, tout comme son propre corps. Il était temps de laisser la nature faire son oeuvre ; il ne servait à rien de laisser les choses perdurer au-delà de leur temps. C’était vrai pour les bâtiments comme pour les gens. Mais l’Elysium devait périr comme il avait vécu, dans la gloire.

Respectueusement, elle tira le rideau rouge qui dissimulait les portraits accrochés dans le couloir qui allait du foyer à la salle. Barrymore, Irving : de grands noms et de grands acteurs. Des portraits tachés et fanés, peut-être, mais ses souvenirs étaient aussi frais et aussi vifs qu’une source de printemps. Et à la place d’honneur, le dernier portrait à être dévoilé, celui de Constantia Lichfield. Un visage d’une beauté transcendante ; une ossature à faire pleurer un anatomiste.

Elle avait été bien trop jeune pour Lichfield, bien sûr, et cela avait fait partie de sa tragédie. Lichfield le Pygmalion, un homme deux fois plus âgé qu’elle, avait pu offrir à cette beauté tout ce qu’elle avait désiré : la gloire, la richesse, sa compagnie. Tout sauf ce qu’elle avait désiré le plus : la vie.

Elle était morte avant d’avoir eu vingt ans, d’un cancer du sein. Emportée si soudainement qu’il était difficile de la croire partie à jamais.

Des larmes perlèrent aux yeux de Tallulah quand elle se rappela ce génie trop vite perdu. Il y avait tant de rôles que Constantia aurait pu illuminer de son talent si elle avait été épargnée. Cléopâtre, Hedda, Rosalinde, Electre...

Mais le destin en avait décidé autrement. Elle était partie, soufflée comme une chandelle au coeur d’un ouragan, et la vie était devenue pour ceux qui restaient une lente marche sans joie à travers un monde glacé. Par certains matins, à l’aube frémissante, il lui arrivait parfois de prier pour mourir dans son sommeil.

Ses larmes l’aveuglaient à présent, coulant à flots sur son visage. Et – oh mon Dieu ! il y avait quelqu’un derrière elle, sans doute M. Calloway qui était revenu chercher quelque chose –, et regardez-la, sanglotant tout son saoul, se comportant comme la femme sénile pour laquelle il la prenait sûrement, elle le savait bien. Un homme aussi jeune que lui, que pouvait-il savoir de la douleur qu’apportait le passage des ans, de la peine si aiguë qu’infligeait le regret ? Il ne les connaîtrait pas avant longtemps. Plus tôt qu’il ne le croyait, mais quand même pas tout de suite.

« Tallie », dit quelqu’un.

Elle savait qui c’était. Richard Warden Lichfield. Elle fit demi-tour. Il se tenait à moins de deux mètres d’elle, aussi élégant et aussi vif que dans ses souvenirs. Il devait avoir vingt ans de plus qu’elle, mais l’âge ne semblait pas avoir de prise sur lui. Elle avait honte de ses larmes.

« Tallie, dit-il doucement, je sais qu’il est un peu tard, mais je pensais que vous voudriez sûrement lui dire bonjour.

— Bonjour ? »

Les larmes se faisaient plus rares, et elle apercevait à présent la compagne de Lichfield, qui se tenait respectueusement derrière lui, en partie dans la pénombre. Cette silhouette sortit de l’ombre de Lichfield, et apparut une lumineuse beauté à la fine ossature que Tallulah reconnut aussi facilement que son propre reflet. Le temps s’effrita et la raison déserta le monde. Des visages enfuis revenaient brusquement emplir les nuits vides et offrir un espoir renouvelé à une vie usée. Pourquoi aurait-elle discuté le témoignage de ses yeux ?

C’était Constantia, la radieuse Constantia, un bras passé à celui de Lichfield, hochant gravement la tête pour saluer Tallulah.

Chère, chère et défunte Constantia.

 

La répétition était programmée pour neuf heures et demie le lendemain matin. Diane Duvall fit son entrée avec son retard habituel d’une demi-heure. On aurait dit qu’elle n’avait pas dormi de la nuit.

« Désolée d’être en retard », dit-elle, se faisant précéder sur scène par sa voix onctueuse.

Calloway n’était pas d’humeur à lui baiser les pieds.

« On a une première demain, aboya-t-il, et tout le monde perd son temps à t’attendre.

— Vraiment ? » papillonna-t-elle, s’efforçant d’être ravageuse.

Mais il était bien trop tôt pour un tel numéro et sa tentative échoua lamentablement.

« D’accord, on reprend depuis le début, annonça Calloway, et que tout le monde ait son texte et un crayon à portée de main. J’ai ici une liste de coupures et je veux qu’on les ait bien assimilées avant midi. Ryan, tu as la copie du souffleur ? »

Il y eut un dialogue rapide avec l’assistant-régisseur, suivi d’une dénégation navrée de Ryan.

« Eh bien, va la chercher. Et je ne veux entendre de plaintes de personne, il est trop tard à présent. Hier soir, j’ai assisté à une veillée funèbre, pas à du théâtre. Ça traînait trop ; c’était trop mal foutu. Je vais tailler dans la masse, et ça ne va pas vous plaire. »

En effet. Les protestations arrivèrent en masse, malgré son avertissement, suivies de discussions échauffées, de compromis, de grimaces et d’insultes murmurées. Calloway aurait préféré être suspendu par les pieds à un trapèze plutôt que d’essayer de faire fonctionner ce groupe de quatorze personnes sur les nerfs, et ce afin de leur faire jouer une pièce que les deux tiers d’entre eux comprenaient à peine et dont le tiers restant se foutait comme de l’an quarante. C’était éprouvant pour les nerfs.

Et pis, il avait la sensation constante d’être observé, bien que la salle fût vide du paradis au premier rang. Peut-être que Lichfield avait fait percer un judas quelque part, pensa-t-il, puis il écarta cette idée qui ressemblait trop à un signe avant-coureur de paranoïa galopante.

Finalement, la pause repas.

Calloway savait où il allait trouver Diane, et il était prêt à la scène qu’il lui faudrait jouer avec elle. Accusations, larmes, consolation, nouvelles larmes, réconciliation. Le numéro standard.

Il frappa à la porte de l’étoile.

« Qui est là ? »

Pleurait-elle déjà, ou bien parlait-elle dans un verre de réconfort liquide ?

« C’est moi.

— Oh.

— Je peux entrer ?

— Oui. »

Elle avait une bouteille de vodka, de la bonne vodka, et un verre. Pas encore de larmes.

« Je ne sers à rien, n’est-ce pas ? » dit-elle, presque aussitôt après qu’il eut fermé la porte. Ses yeux le suppliaient de la contredire.

« Ne sois pas ridicule, dit-il sans se compromettre.

— Je n’ai jamais compris Shakespeare, dit-elle en faisant la moue, comme si le Barde avait été en faute. Tous ces foutus mots. »

La perturbation s’annonçait à l’horizon, il voyait déjà les premiers nuages se masser.

« Tout va bien, mentit-il, lui passant un bras autour de l’épaule. Tu as besoin d’un peu de temps, c’est tout. »

Le visage de Diane s’assombrit.

« La première a lieu demain », dit-elle d’une voix plate.

C’était un argument difficile à réfuter.

« Ils vont me réduire en pièces, n’est-ce pas ? »

Il voulait lui dire non, mais sa langue eut un brutal accès d’honnêteté.

« Oui. A moins que...

— Je ne pourrai plus jamais jouer, n’est-ce pas ? C’est Harry qui m’a persuadée de faire ça, cet imbécile de juif : ça sera bon pour ta réputation, qu’il disait. Ça te donnera plus de poids, qu’il disait. Qu’est-ce qu’il en sait ? Il prend ses foutus dix pour cent et il me laisse toute seule avec le bébé. C’est moi qui vais avoir l’air d’une idiote, n’est-ce pas ? »

A l’idée d’avoir l’air d’une idiote, la tempête éclata. Pas d’ondée passagère : c’était l’ouragan ou rien. Il fit tout son possible, mais c’était difficile. Ses sanglots étaient si bruyants que les sages conseils du metteur en scène se noyèrent dans les flots. Aussi l’embrassa-t-il, un peu comme l’aurait fait n’importe quel homme de théâtre dans sa situation, et (miracle des miracles) ça parut marcher. Il poussa son avantage et ses mains s’égarèrent jusqu’aux seins de l’actrice, s’insinuant sous sa chemise à la recherche des pointes de chair et les taquinant entre le pouce et l’index.

Cette technique fit des merveilles. Des traces de soleil apparurent entre les nuages ; elle renifla et défit la ceinture de son pantalon, laissant sa chaleur sécher les dernières traces de pluie. Les doigts de Calloway avaient trouvé les franges de sa culotte et elle soupira quand ils s’avancèrent en elle, gentiment mais pas trop, hardiment mais pas trop. Au cours de la manoeuvre, elle fit tomber la bouteille de vodka, mais aucun d’eux ne se soucia de la redresser, aussi roula-t-elle jusqu’au bord de la table avant de tomber sur le plancher, offrant un contrepoint au rythme de leurs souffles et de leurs murmures.

Puis cette foutue porte s’ouvrit et un courant d’air s’insinua entre eux, rafraîchissant leur ardeur.

Calloway faillit se retourner, mais il se rendit compte que sa ceinture était défaite et il dirigea son regard vers le miroir placé derrière Diane pour découvrir le visage de l’intrus. C’était Lichfield. Il avait les yeux braqués sur Calloway, son visage était impassible.

« Je suis désolé, j’aurais dû frapper. »

Sa voix était aussi onctueuse que de la crème fouettée, ne trahissant pas le moindre signe d’embarras. Calloway se dégagea, reboucla sa ceinture et fit face à Lichfield, maudissant en silence ses joues écarlates.

« Oui... cela aurait été plus poli, dit-il.

— Je vous présente mes excuses. Je voulais dire un mot à... (ses yeux, si enfoncés dans leurs orbites qu’ils en devenaient indéchiffrables, étaient fixés sur Diane)... à votre étoile », dit-il.

Calloway aurait juré sentir l’ego de Diane se gonfler à ce mot. Cette démarche le confondait : Lichfield avait-il décidé de faire volte-face ? Venait-il ici en admirateur repenti afin de se mettre à genoux devant la grandeur ?

« J’apprécierais de pouvoir parler à Madame en privé, si cela est possible, continua la voix suave.

— Eh bien, nous étions...

— Mais bien sûr, interrompit Diane. Laissez-moi seulement un moment, voulez-vous ? »

Elle domina immédiatement la situation ; oubliées les larmes.

« J’attends dehors », dit Lichfield, prenant déjà congé.

Avant qu’il ait refermé la porte derrière lui, Diane avait déjà bondi devant son miroir et faisait faire le tour de son oeil à un mouchoir pour effacer une traînée de mascara.

« Eh bien, roucoula-t-elle, quel plaisir de recevoir un admirateur. Tu sais qui c’est ?

— Il s’appelle Lichfield, lui dit Calloway. Il a fait partie des administrateurs de ce théâtre.

— Peut-être qu’il veut m’offrir quelque chose.

— J’en doute.

— Oh, ne joue pas les rabat-joie, Terence, gronda-t-elle. Tu ne supportes pas qu’on fasse attention à un autre que toi, n’est-ce pas ?

— Pardonne mon erreur. »

Elle scruta ses yeux dans le miroir.

« Comment suis-je ? demanda-t-elle.

— Très bien.

— Je suis désolée au sujet de ce qui s’est passé avant.

— Avant ?

— Tu sais bien.

— Oh... oui.

— On se retrouve au pub, hein ? »

Apparemment, on ne souhaitait plus le voir, on n’avait plus besoin de lui, ni comme amant ni comme confident.

Devant la loge, Lichfield attendait patiemment dans le couloir glacé. Bien que l’éclairage fût plus puissant ici que sur la scène, et bien qu’il se trouvât plus près de lui que la nuit précédente, Calloway ne parvenait toujours pas à distinguer tout à fait le visage sous le rebord du chapeau. Il y avait quelque chose – quelle était cette idée qui lui trottait dans la tête ? –, quelque chose d’artificiel dans les traits de Lichfield. La chair de son visage ne se mouvait pas comme l’aurait fait un système de muscles et de tendons en action, elle était trop lisse, trop rose, presque comme du tissu cicatriciel.

« Elle n’est pas tout à fait prête, lui dit Calloway.

— C’est une femme adorable, ronronna Lichfield.

— Oui.

— Je ne vous blâme pas.

— Hum.

— Mais ce n’est pas une actrice.

— Vous n’allez pas vous mêler de ça, Lichfield ? Je ne le permettrai pas.

— Loin de moi cette pensée. »

Le plaisir de voyeur que Lichfield avait pris à son embarras rendait Calloway moins respectueux qu’il ne l’avait été.

« Je ne veux pas que vous la perturbiez...

— Mes intérêts sont les vôtres, Terence. Je ne souhaite que la réussite de votre production, croyez-moi. Dans ces circonstances, me croyez-vous capable de tourmenter votre premier rôle ? Je serai doux comme un agneau, Terence.

— Je ne sais pas ce que vous êtes, répliqua-t-il d’un ton cinglant, mais vous n’êtes pas un agneau. »

Un sourire apparut de nouveau sur le visage de Lichfield, et les tissus qui entouraient sa bouche s’étirèrent à peine pour accommoder son expression.

Calloway se rendit au pub l’esprit toujours imprégné de ces dents de prédateur, anxieux, mais sans parvenir à définir la raison de son anxiété.

 

Dans la cellule qu’était le reflet de sa loge, Diane Duvall était presque prête à jouer sa grande scène.

« Vous pouvez entrer, monsieur Lichfield », annonça-t-elle.

Il était sur le seuil avant que la dernière syllabe de son nom n’ait achevé de mourir sur les lèvres de l’actrice.

« Mademoiselle Duvall. »

Il s’inclina devant elle en signe de déférence. Elle sourit – il était si courtois.

« Aurez-vous l’obligeance de pardonner mon intrusion si peu opportune ? »

Elle fit la moue – ça faisait toujours craquer les hommes.

« M. Calloway..., commença-t-elle.

— Un jeune homme très obstiné, je crois bien.

— Oui.

— Qui n’hésite pas à poursuivre son premier rôle de ses assiduités, peut-être ? »

Elle plissa légèrement le front, faisant naître une fossette là où convergeaient ses sourcils soigneusement épilés.

« J’en ai peur.

— Voilà qui n’est guère digne d’un professionnel, dit Lichfield. Mais – pardonnez-moi – c’est là une ardeur bien compréhensible. »

Elle s’éloigna un peu de lui, se dirigeant vers les lampes de son miroir, puis se retourna, sachant que l’éclairage à contre-jour flatterait sa chevelure.

« Eh bien, monsieur Lichfield, que puis-je faire pour vous ?

— Franchement, c’est une question bien délicate, dit Lichfield. Le fait est que – comment dirais-je ? – votre talent ne convient pas tout à fait à cette production. Votre style manque de délicatesse. »

Il y eut un silence l’espace de deux battements de coeur. Elle renifla, réfléchit à ce que sous-entendait cette remarque, puis quitta le centre de la scène pour se diriger vers la porte. Elle ne goûtait guère la façon dont cette scène s’engageait. Elle s’était attendue à recevoir un admirateur et voilà qu’elle se retrouvait avec un critique sur les bras.

« Sortez ! dit-elle d’une voix sèche.

— Mademoiselle Duvall...

— Vous avez entendu ?

— Vous n’êtes guère à l’aise dans le rôle de Viola, n’est-ce pas ? continua Lichfield, comme si l’étoile n’avait rien dit.

— Ça ne vous regarde pas, lui cracha-t-elle.

— Oh, mais si. J’ai assisté aux répétitions. Vous étiez anodine, sans conviction. Tout le comique tombe à plat, la scène des retrouvailles – qui devrait briser le coeur – est gauche et empruntée.

— Je n’ai nul besoin de votre opinion, merci.

— Vous n’avez aucun style...

— Foutez le camp.

— Aucune présence et aucun style. Je suis sûr que vous êtes radieuse sur un écran de télévision, mais la scène exige une certaine sincérité, une grandeur d’âme qui, pardonnez ma franchise, vous manquent totalement. »

Cette scène devenait plus tendue. Elle voulait le frapper mais ne parvenait pas à trouver de raison pour le faire. Elle ne pouvait pas prendre au sérieux ce poseur défraîchi. Il évoquait plus l’opérette que le mélodrame, avec ses gants gris immaculés et son impeccable cravate grise. Tantouze stupide et ridicule, que savait-il de la comédie ?

« Sortez avant que j’appelle le régisseur », dit-elle, mais il s’interposa entre la porte et elle.

Une scène de viol ? Était-ce cela qu’ils allaient jouer ? Est-ce qu’il bandait pour elle ? Dieu l’en préserve.

« Mon épouse, disait-il, a joué Viola...

— Grand bien lui fasse.

— ... et elle pense pouvoir insuffler plus de vie à ce rôle que vous n’en êtes capable.

— La première a lieu demain », se surprit-elle à répondre, comme pour défendre sa présence.

Pourquoi diable essayait-elle de lui faire entendre raison, alors qu’il s’était introduit ici sans y être invité à seule fin de proférer ces terribles remarques ? Peut-être parce qu’elle avait un peu peur. Son souffle, si proche d’elle à présent, sentait le chocolat de luxe.

« Elle connaît le rôle par coeur.

— Ce rôle est à moi. Et c’est moi qui le jouerai. Je le jouerai même si je dois être la pire Viola de toute l’histoire du théâtre, d’accord ? »

Elle s’efforçait de garder sa contenance, mais c’était fort difficile. Quelque chose en lui la rendait nerveuse. Ce n’était pas la violence qu’elle redoutait de lui, mais elle redoutait quelque chose.

« J’ai déjà promis ce rôle à mon épouse, j’en ai peur.

— Quoi ? »

Elle était confondue par son arrogance.

« Et Constantia jouera ce rôle. »

Elle éclata de rire en entendant ce nom. Peut-être s’agissait-il d’une comédie, après tout. Une scène sortie de Sheridan ou de Wilde, quelque chose de malicieux et d’impertinent. Mais il parlait avec une telle certitude : Constantia jouera ce rôle ; comme si tout était déjà décidé.

« Je n’ai plus envie de parler de ça, mec, alors si ta femme veut jouer Viola, il faudra qu’elle la joue dans la rue. Pigé ?

— Elle sera sur scène demain.

— T’es sourd, débile, ou les deux à la fois ? »

« Contrôle-toi, lui dit une voix intérieure, tu en fais trop, tu ne maîtrises plus la scène. Quelle que soit cette scène. »

Il fit un pas vers elle, et les lampes du miroir vinrent éclairer de plein fouet le visage sous le rebord du chapeau. Elle ne l’avait pas bien regardé lorsqu’il avait fait son apparition : à présent, elle vit les lignes profondément gravées, les creux autour de ses yeux et de sa bouche. Ce n’était pas de la chair, elle en était sûre. Il portait un maquillage à base de latex, et ce maquillage était mal fixé. Sa main la démangeait du désir de le lui arracher afin de révéler son vrai visage.

Bien sûr. C’était ça. La scène qu’elle jouait : Bas les masques.

« Voyons voir à quoi tu ressembles », dit-elle, sa main bondit vers la joue de l’homme avant qu’il n’ait eu le temps de l’arrêter, et elle vit que son sourire se faisait plus large alors même qu’elle l’attaquait. « C’était ce qu’il voulait », pensa-t-elle, mais il était trop tard pour les regrets ou pour les excuses. Ses ongles avaient trouvé le bord du masque près de l’oeil et ses doigts s’étaient refermés sur lui. Elle tira.

La mince pellicule de latex fut arrachée et la véritable physionomie de Lichfield fut exposée aux yeux du monde. Diane essaya de reculer, mais il lui avait saisi les cheveux de sa main. Elle ne parvenait pas à écarter ses yeux de ce visage presque dénué de chair. Quelques lambeaux de muscle racorni pendaient çà et là, et de rares poils de barbe se dressaient sur un morceau de peau flétrie accroché à sa gorge, mais tous ses tissus vivants s’étaient décomposés depuis bien longtemps. La majeure partie de son visage n’était faite que d’os : des os tachés et usés.

« Je n’ai pas été embaumé, dit le crâne. Contrairement à Constantia. »

Cette explication échappa à Diane. Elle n’émit aucun des bruits de protestation que cette scène aurait sûrement justifiés. Tout ce qu’elle réussit à pousser, ce fut un petit gémissement lorsque l’étreinte de la main gantée se resserra pour lui tirer la tête en arrière.

« Tôt ou tard, nous devons tous choisir, dit Lichfield, dont le souffle sentait moins le chocolat que la putréfaction avancée, entre servir nos désirs et servir notre art. »

Elle ne comprenait pas tout à fait.

« Les morts doivent choisir avec plus de soin que les vivants. Il nous est impossible de gaspiller notre souffle, si vous voulez bien me passer l’expression, sur autre chose que les plaisirs les plus purs. Vous ne voulez rien de l’art, je crois bien. N’est-ce pas ? »

Elle secoua la tête, priant Dieu pour que ce soit la réponse qu’il attendait.

« Vous voulez la vie du corps, pas celle de l’imagination. Et vous pouvez l’avoir.

— Mer... merci.

— Si vous la voulez tant que ça, vous pouvez l’avoir. »

Soudain, sa main, qui lui avait tiré si douloureusement les cheveux, la saisit à la nuque, et il porta ses lèvres à la rencontre des siennes. Elle aurait pu crier à ce moment-là, avant que sa bouche putréfiée ne se colle à la sienne, mais son baiser était si insistant qu’il lui coupa littéralement le souffle.

 

Ce fut Ryan qui découvrit Diane étendue sur le sol de sa loge, quelques minutes avant deux heures. Il était difficile de déterminer ce qui s’était passé. Il n’y avait aucun signe de traumatisme sur sa tête ni sur son corps, et elle n’était pas tout à fait morte. Elle semblait plongée dans le coma. Peut-être avait-elle glissé et s’était-elle blessée à la tête en tombant. Quoi qu’il en soit, elle était hors d’état de jouer.

Il ne restait que quelques heures avant la répétition générale et Viola se trouvait dans une ambulance, en route vers le service de réanimation.

 

« Plus tôt on aura démoli cet endroit et mieux ça vaudra », dit Hammersmith.

Il s’était mis à boire durant les heures de travail, une chose que Calloway ne l’avait jamais vu faire auparavant. La bouteille de whisky était posée sur son bureau, à côté d’un verre à moitié plein. Des cercles laissés par le verre maculaient ses colonnes de chiffres et sa main était animée d’un sale tremblement.

« Quelles nouvelles de l’hôpital ?

— C’est une femme superbe », dit-il, les yeux fixés sur son verre.

Calloway aurait juré qu’il était au bord des larmes.

« Hammersmith ? Comment va-t-elle ?

— Elle est dans le coma. Mais son état est stationnaire.

— C’est déjà quelque chose, je suppose. »

Hammersmith leva les yeux vers Calloway, ses sourcils broussailleux déformés par la rage.

« Petit con, dit-il, vous la baisiez, n’est-ce pas ? Et ça vous rendait fier, hein ? Eh bien, laissez-moi vous dire quelque chose : Diane Duvall a plus de valeur qu’une douzaine de types comme vous. Une douzaine !

— C’est pour ça que vous m’avez laissé monter cette dernière production, Hammersmith ? Parce que vous l’aviez vue et que vous vouliez poser vos sales mains sur elle ?

— Vous ne comprenez rien. Vous pensez avec votre braguette. »

Il paraissait sincèrement offensé par la façon dont Calloway interprétait son admiration pour Mlle Duvall.

 « D’accord, comme vous voulez. Nous n’avons toujours pas de Viola.

— C’est pour ça que j’annule la pièce », dit Hammersmith, détachant ses mots pour mieux savourer cet instant.

C’était inévitable. Sans Diane Duvall, il ne pouvait pas y avoir de Nuit des rois ; et peut-être cela valait-il mieux.

Un coup à la porte.

« Qui diable ça peut-il être ? dit Hammersmith à voix basse. Entrez. »

C’était Lichfield. Calloway fut presque heureux de voir son étrange visage marqué. Bien qu’il eût beaucoup de questions à poser à Lichfield, au sujet de l’état dans lequel il avait laissé Diane, de la conversation qu’ils avaient eue, il ne souhaitait pas conduire cet interrogatoire devant Hammersmith. De plus, toutes les vagues accusations qu’il aurait pu lancer tombaient d’elles-mêmes devant la présence de l’homme en ce lieu. Si Lichfield avait, pour une raison inconnue, usé de violence sur Diane, il ne serait pas revenu si vite avec un tel sourire aux lèvres...

« Qui êtes-vous ? demanda Hammersmith.

— Richard Warden Lichfield.

— Ça ne me dit rien.

— J’ai été jadis administrateur de l’Elysium.

— Oh.

— Je me fais un devoir...

— Qu’est-ce que vous voulez ? interrompit Hammersmith, irrité par les allures de Lichfield.

— J’ai entendu dire que des menaces planaient sur votre spectacle, dit Lichfield sans s’offusquer.

— Pas de menaces, dit Hammersmith, se permettant un léger rictus au coin des lèvres. Pas de menaces du tout, pour la bonne raison qu’il n’y a pas de spectacle. Il est annulé.

— Ah ? »

Lichfield se tourna vers Calloway.

« Avec votre consentement ? demanda-t-il.

— Il n’a pas son mot à dire ; moi seul ai le droit d’annuler le spectacle si les circonstances l’exigent ; c’est dans son contrat. Le théâtre est fermé à partir d’aujourd’hui : il n’ouvrira plus jamais.

— Si, dit Lichfield,

— Quoi ? »

Hammersmith se leva derrière son bureau, et Calloway se rendit compte qu’il n’avait jamais vu cet homme debout auparavant. Il était très petit.

« Nous jouerons La Nuit des rois comme annoncé, ronronna Lichfield. Mon épouse a généreusement accepté d’interpréter le rôle de Viola à la place de Mlle Duvall. »

Hammersmith éclata de rire, un rire gras, un rire de boucher. Mais ce rire mourut sur ses lèvres lorsque la pièce s’emplit d’un parfum de lavande et lorsque Constantia Lichfield fit son entrée, toute chatoyante de soie et de fourrure. Elle avait l’air aussi parfaite que le jour de sa mort : même Hammersmith retint son souffle et garda le silence devant cette vision.

« Notre nouvelle Viola », annonça Lichfield.

Après quelques instants, Hammersmith retrouva sa voix.

« Cette femme ne peut pas rejoindre la troupe le jour de la générale.

— Pourquoi pas ? » dit Calloway, sans quitter un instant la jeune femme des yeux.

Lichfield avait beaucoup de chance ; Constantia était d’une beauté extraordinaire. Il osait à peine respirer en sa présence de peur de la voir s’évanouir.

Puis elle parla. Les vers venaient de l’acte V, scène 1 :

« Si rien ne fait obstacle à notre bonheur partagé

Sinon ces atours masculins que j’ai usurpés,

Ne m’étreins pas avant que toutes choses,

Tous lieux, tous temps, toutes chances n’aient crié

Que je suis Viola. »

Sa voix était légère et mélodieuse, mais elle semblait résonner dans son corps, imprégnant chaque phrase d’un courant souterrain de passion dominée.

Et son visage. Il était merveilleusement vivant, et ses traits soulignaient sa diction avec économie et délicatesse. Un véritable enchantement.

« Je regrette, dit Hammersmith. Mais il y a des règles à respecter dans ce genre de choses. Est-ce qu’elle est syndiquée ?

— Non, dit Lichfield.

— Alors vous voyez bien, c’est impossible. Le syndicat nous interdit d’engager des acteurs non enregistrés. Ils nous écorcheraient vifs.

— Qu’est-ce que ça peut vous faire, Hammersmith ? dit Calloway. Qu’est-ce que vous en avez à foutre ? Vous n’aurez plus besoin de mettre les pieds dans un théâtre une fois que cet endroit sera démoli.

— Mon épouse a assisté aux répétitions. Elle connaît le texte par coeur.

— Ce serait magique », dit Calloway, dont l’enthousiasme augmentait un peu plus chaque fois qu’il posait les yeux sur Constantia.

« Vous risquez de vous retrouver avec le syndicat sur le dos, Calloway, avertit Hammersmith.

— J’en prends le risque.

— Comme vous l’avez dit, je n’en ai rien à faire. Mais si quelqu’un les mettait au courant, vous en prendriez plein la gueule.

— Hammersmith, donnez-lui une chance. Donnez-nous une chance. Si le syndicat me met sur sa liste noire, c’est mon problème. »

Hammersmith se rassit.

« Personne ne viendra, vous le savez, n’est-ce pas ? Diane Duvall était une vedette ; ils auraient été heureux de supporter votre production minable rien que pour la voir, Calloway. Mais une inconnue... ? Enfin, ce sont vos oignons. Allez-y, agissez comme bon vous semble, je me lave les mains de toute cette histoire. Tout repose sur vous seul, Calloway, rappelez-vous-en. J’espère qu’ils vont vous écorcher vif.

— Merci, dit Lichfield. Vous êtes fort aimable. »

Hammersmith entreprit de ranger son bureau afin de mieux mettre en valeur la bouteille et le verre. L’entrevue était terminée : tous ces papillons ne l’intéressaient plus.

« Partez, dit-il. Allez-vous-en. »

 

« J’ai une ou deux requêtes à formuler, dit Lichfield à Calloway dès qu’ils furent sortis du bureau. Des changements dans la production qui feraient ressortir le jeu de mon épouse.

— Quels sont-ils ?

— Pour le confort de Constantia, je vous demanderai de diminuer sensiblement l’intensité de l’éclairage. Elle n’a pas l’habitude de jouer sous des lumières aussi fortes, aussi chaudes.

— Très bien.

— Je vous demanderai aussi de faire installer des feux sur la rampe.

— Des feux sur la rampe ?

— C’est une étrange requête, j’en conviens, mais elle se sent bien plus à l’aise avec des feux sur la rampe.

— Ils ont tendance à éblouir les acteurs, dit Calloway. Ça devient difficile de voir le public.

— Néanmoins... Je dois insister pour qu’on en installe.

— D’accord.

— Troisièmement, je vous demande de revoir la mise en scène de tous les passages durant lesquels Constantia pourrait être embrassée, étreinte ou tout simplement touchée, de façon à supprimer toute possibilité de contact physique.

— Tous les passages ?

— Tous.

— Pour l’amour de Dieu, pourquoi ?

— Mon épouse n’a nul besoin de promiscuité pour dramatiser les passions du coeur, Terence. »

Cette curieuse intonation sur le mot « coeur ». Les passions du coeur.

Calloway croisa le regard de Constantia l’espace du plus bref des instants. Il se crut béni.

« Allons-nous présenter notre nouvelle Viola au reste de la troupe ? suggéra Lichfield.

— Pourquoi pas ? »

Le trio pénétra dans le théâtre.

 

Les changements d’éclairage et ceux destinés à éviter tout contact physique avec Constantia se révélèrent fort simples. Et bien que le reste de la troupe ait tout d’abord fait montre d’une certaine méfiance envers le nouveau membre, son attitude dénuée de toute prétention ainsi que sa grâce naturelle eurent vite fait de jeter tout le monde à ses pieds. De plus, son arrivée signifiait que le spectacle pouvait continuer.

 

A dix-huit heures, Calloway décréta une pause, annonçant que la répétition générale aurait lieu à vingt heures et priant tout le monde d’aller se détendre durant une heure. La troupe se sépara, bourdonnant d’un nouvel enthousiasme pour la production. Ce qui leur avait paru être un désastre un jour et demi plus tôt semblait à présent prendre forme. Il y avait un millier de choses à corriger, bien sûr : des incidents techniques, des costumes mal taillés, des erreurs de mise en scène. Mais tout ça était prévisible. En fait, les acteurs étaient bien plus heureux qu’ils ne l’avaient été depuis longtemps. Même Eddie Cunningham alla jusqu’à lancer un compliment ou deux.

 

Lichfield trouva Tallulah en train de nettoyer le foyer des acteurs.

« Ce soir...

— Oui, monsieur.

— Vous ne devez pas avoir peur.

— Je n’ai pas peur, répondit Tallulah. Quelle idée. Comme si...

— Il y aura quelque douleur, je le regrette. Pour vous, en fait pour nous tous,

— Je comprends.

— Bien sûr que oui. Vous aimez le théâtre autant que moi : vous connaissez le paradoxe de cette profession. Jouer la vie... ah, Tallulah, jouer la vie... quelle curieuse chose. Vous savez, je me demande parfois combien de temps je serai capable de maintenir cette illusion.

— Votre interprétation est merveilleuse, dit-elle.

— Le pensez-vous ? Le pensez-vous vraiment ? »

Cette critique favorable l’encourageait. C’était si épuisant d’avoir à feindre constamment ; feindre la chair, le souffle, l’aspect de la vie. Plein de reconnaissance envers Tallulah pour son opinion, il tendit la main vers elle.

« Voulez-vous mourir, Tallulah ?

— Est-ce que ça fait mal ?

— A peine.

— Cela me rendrait si heureuse.

— Comme il se doit. »

Sa bouche vint se poser sur celle de la vieille femme, et cette dernière décéda en moins d’une minute, succombant avec joie à sa langue hardie. Il l’étendit sur un sofa usé et referma la porte du foyer des acteurs avec la clé qu’il lui avait prise. Elle refroidirait sans problème dans cette pièce glacée et serait sur pied pour l’arrivée du public.

 

A dix-huit heures quinze, Diane Duvall descendit d’un taxi devant la porte de l’Elysium. Il faisait déjà noir, et le vent de novembre était glacé, mais elle se sentait fort bien ; rien ne pourrait la déprimer ce soir. Ni l’obscurité ni le froid.

Invisible, elle passa devant les affiches qui portaient son visage et son nom, et traversa la salle vide pour se rendre à sa loge. Elle y trouva l’objet de son affection, en train de descendre un paquet de cigarettes.

« Terry. »

Elle prit la pose un instant sur le seuil, le laissant absorber le choc de sa réapparition. Il devint blanc comme un linge en la découvrant, aussi se permit-elle une légère moue. Il n’était guère aisé de faire la moue. Il y avait une certaine raideur dans les muscles de son visage, mais elle fut satisfaite de l’effet obtenu.

Calloway ne trouvait pas ses mots. Diane avait l’air mal en point, impossible de le nier, et si elle s’était enfuie de l’hôpital pour prendre part à la générale, il fallait qu’il la convainque de n’en rien faire. Elle n’était pas maquillée et ses cheveux blond cendré avaient besoin d’être lavés.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il alors qu’elle refermait la porte derrière elle.

— Une affaire à conclure, dit-elle.

— Écoute... j’ai quelque chose à te dire. »

Bon Dieu, ça allait faire du foin.

« Nous t’avons trouvé une remplaçante. »

Elle le regarda sans rien dire. Il reprit la parole, trébuchant sur ses mots :

« Nous croyions que tu étais hors d’état de jouer, je veux dire, pas de façon permanente, mais, tu sais, au moins pour la première...

— Ne t’inquiète pas », dit-elle.

Sa mâchoire s’affaissa légèrement.

« Ne t’inquiète pas ?

— Qu’est-ce que j’en ai à faire ?

— Tu as dit que tu étais venue pour conclure... »

Il s’interrompit. Elle était en train de déboutonner le haut de sa robe. « Elle n’est pas sérieuse, pensa-t-il, elle ne peut pas être sérieuse. Faire l’amour ? Maintenant ? »

« J’ai beaucoup réfléchi durant ces dernières heures », dit-elle tout en faisant glisser la robe le long de son corps, avant de la laisser tomber pour en sortir complètement. Elle portait un soutien-gorge blanc qu’elle essaya d’ôter, sans succès.

« J’ai décidé que le théâtre ne m’intéressait pas. Aide-moi, veux-tu ? »

Elle fit demi-tour et lui présenta son dos. Machinalement, il défit le soutien-gorge, sans vraiment analyser son désir en cette circonstance. Apparemment, tout était déjà décidé. Elle était venue ici à seule fin d’achever ce qu’ils avaient été en train de faire lorsqu’on les avait interrompus, tout simplement. Et malgré les bruits bizarres qu’elle émettait au fond de sa gorge, et malgré son regard vitreux, c’était encore une femme séduisante. Elle se retourna et Calloway découvrit la plénitude de ses seins, bien plus pâles que dans ses souvenirs, mais toujours adorable. Son pantalon était devenu étroit et inconfortable, et l’attitude de Diane ne faisait qu’aggraver la situation, cette façon qu’elle avait de rouler ses hanches, comme la plus vulgaire des putes de Soho, ses mains qui allaient et venaient entre ses cuisses.

« Ne t’inquiète pas pour moi, dit-elle. J’ai pris ma décision. Tout ce que je désire vraiment... »

Elle posa les mains qui venaient de caresser son sexe sur le visage de Terry. Elles étaient glacées toutes les deux.

« Tout ce que je désire vraiment, c’est toi. Je ne peux pas avoir à la fois le sexe et la scène... Il y a un moment dans la vie où il faut savoir prendre une décision. »

Elle se lécha les lèvres. Il n’y avait aucune pellicule de salive sur sa bouche quand sa langue eut cessé de la parcourir.

« Cet accident m’a fait réfléchir, m’a poussée à analyser ce que je veux vraiment. Et franchement... (Elle défaisait sa ceinture)... je n’en ai rien à foutre... »

La fermeture Eclair.

« ... de cette pièce, ni d’aucune foutue pièce... »

Son pantalon chut sur le sol.

« ... je vais te montrer ce que je veux vraiment. »

Elle glissa une main dans son slip et l’empoigna. Sa main froide rendait le contact plus excitant. Il éclata de rire quand elle fit glisser son slip le long de ses cuisses et s’agenouilla devant lui.

Elle était plus experte que jamais, sa gorge ouverte comme un tuyau de chair. Sa bouche était plus sèche qu’à l’habitude, sa langue plus râpeuse, mais ces sensations lui donnèrent le vertige. C’était si bon qu’il remarqua à peine l’aisance avec laquelle elle le dévorait, l’engloutissant plus profondément qu’elle n’avait jamais réussi à le faire, utilisant toutes ses ressources pour le faire monter de plus en plus haut. Lentement, plus profondément, puis une accélération qui faillit le conduire à l’orgasme, puis lentement à nouveau jusqu’à ce que l’extase s’éloigne. Il était complètement à sa merci.

Il ouvrit les yeux pour la voir à l’oeuvre. Elle était empalée contre lui, le visage aux anges.

« Bon Dieu, hoqueta-t-il. C’est si bon. Oh oui, oh oui. »

Son visage ne s’anima même pas en réponse à ces mots, elle se contenta de le besogner sans dire un mot. Elle n’émettait pas ses bruits habituels, les petits grognements de satisfaction, le souffle court dans ses narines. Elle dévorait sa chair dans un silence absolu.

Il retint son souffle un instant, tandis qu’une idée naissait au creux de son ventre. La tête oscillante continuait d’osciller, les yeux clos, les lèvres scellées autour de son membre, complètement absorbée. Trente secondes s’écoulèrent ; une minute ; une minute et demie. Et son ventre était grouillant de terreur.

Elle ne respirait pas. Elle lui taillait cette pipe magistrale parce qu’elle ne s’arrêtait jamais, ne fût-ce qu’un instant, pour inspirer ou expirer,

Calloway sentit son corps devenir rigide, tandis que son érection se flétrissait dans la gorge avide. Elle n’interrompit pas son labeur ; son bas-ventre était toujours pompé avec alacrité alors même que son esprit formulait cette pensée impensable : elle est morte. Elle m’a pris dans sa bouche, sa bouche glacée, et elle est morte. C’est pour ça qu’elle est revenue, pour ça qu’elle s’est enfuie de la morgue et qu’elle est revenue. Elle était impatiente de finir ce qu’elle avait commencé, ne se souciait plus désormais de la pièce ni de son usurpatrice.

C’était cet acte qu’elle estimait entre tous, cet acte et lui seul. Elle avait choisi de l’accomplir pour l’éternité.

Calloway ne pouvait rien faire d’autre après cette révélation que de regarder sans un mot ce cadavre en train de lui tailler une pipe.

Puis il sembla qu’elle avait perçu son horreur. Elle ouvrit les yeux pour le regarder. Comment avait-il pu lire la vie dans ce regard mort ? Doucement, elle extirpa sa virilité flétrie de ses lèvres.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, sa voix flûtée mimant toujours la vie.

— Tu... tu ne... respires pas. »

Son visage s’effondra. Elle le lâcha.

« Oh, chéri, dit-elle, abandonnant tout semblant de vie, je ne suis pas très bonne pour jouer ce rôle, n’est-ce pas ? »

Sa voix était la voix d’un spectre : ténue, désolée. Sa peau, qu’il avait crue d’une pâleur flatteuse, était, à y regarder de plus près, d’un blanc cireux.

« Tu es morte ? dit-il.

— J’en ai peur. Depuis deux heures : dans mon sommeil. Mais il fallait que je vienne, Terry – tant d’affaires à conclure. J’ai fait mon choix. Tu devrais être flatté. Tu es flatté, n’est-ce pas ? »

Elle se leva et saisit son sac à main, qu’elle avait laissé à côté du miroir. Calloway regarda en direction de la porte, tentant de forcer ses jambes à avancer, mais elles étaient inertes. De plus, il avait les chevilles emprisonnées dans son pantalon. Deux pas, et il se casserait la gueule.

Elle se tourna vers lui, quelque chose d’argenté et de pointu dans la main. Malgré tous ses efforts, il ne put réussir à distinguer de quoi il s’agissait. Mais quoi que ce fût, c’était à lui qu’elle le destinait.

 

Depuis la construction du nouveau crématorium en 1934, les profanations s’étaient succédé dans le cimetière. On avait pillé ses sépultures à la recherche de garnitures de cercueil, on avait renversé et fracassé ses pierres tombales ; il était infesté de chiens et de graffitis. Très peu de parents fidèles venaient à présent fleurir ses tombes. Les générations s’étaient évanouies et les rares personnes encore susceptibles de pleurer un être aimé en ce lieu étaient trop faibles et trop infirmes pour se risquer sur ses allées encaissées, ou trop sensibles pour supporter un tel vandalisme.

Il n’en avait pas toujours été ainsi. Nombreuses étaient les familles illustres et influentes enfouies derrière les façades de marbre des mausolées victoriens. Pères fondateurs, industriels et dignitaires locaux, tous ceux qui avaient fait la fierté de la ville par leurs efforts. Le corps de l’actrice Constantia Lichfield avait été enterré ici («Jusqu’à ce que le jour se lève et que l’ombre s’enfuie[4]. »), et sa sépulture se remarquait par le soin dont l’entourait encore un admirateur anonyme.

Personne n’observa la scène qui se déroula cette nuit-là, il faisait bien trop froid pour les amoureux. Personne ne vit Charlotte Hancock ouvrir la porte de son sépulcre, ni n’entendit les ailes des pigeons applaudissant sa vigueur quand elle alla en titubant à la rencontre de la lune. Gérard, son époux, était à ses côtés, bien moins frais qu’elle car mort treize ans plus tôt que sa moitié. Joseph Jardine, en famille[5], arrivait non loin derrière les Hancock, ainsi que Marriott Fletcher, et Anne Snell, et les frères Peacock ; et la liste s’allongeait. Dans un coin, le capitaine Alfred Crawshaw (du 17e régiment de Lanciers) aidait sa ravissante épouse, Emma, à s’extraire de leur cercueil pourri. De toutes parts, les visages se pressaient aux fissures qui lézardaient les tombes – n’était-ce pas Kezia Reynolds, tenant dans ses bras son enfant mort dès son premier jour ? et Martin van de Linde (« Béni soit le souvenir des Justes. »), dont on n’avait jamais retrouvé l’épouse ; Rosa et Selina Goldfinch : deux femmes remarquables ; et Thomas Jerrey, et...

Beaucoup trop de noms pour qu’on les mentionne tous. Beaucoup trop de décrépitude pour qu’on en fasse état. Qu’il nous suffise de dire qu’ils se levèrent tous : leur dernière vêture dévorée par les vers, leurs visages ne portant que les fondations de leur beauté. Mais ils marchaient, ils ouvraient la porte du cimetière et traversaient le terrain vague qui les conduirait à l’Elysium. Au loin, la rumeur de la circulation. En haut, le bruit d’un avion sur le point d’atterrir. Un des frères Peacock, levant la tête vers le géant clignotant qui passait au-dessus de lui, fit un faux pas et tomba face contre terre, se fracassant la mâchoire. Ils le relevèrent avec douceur et l’escortèrent vers leur destination. Il n’y avait pas eu grand mal ; et que serait une Résurrection sans quelques rires ?

 

Et le spectacle continuait.

« Si la musique est un festin pour l’amour, jouez encore,

Jouez avec excès ; et ainsi rassasié,

Mon appétit pourra s’étioler et mourir... »

Calloway était resté introuvable au moment du lever de rideau ; mais Ryan avait reçu des instructions d’Hammersmith (transmises par l’omniprésent M. Lichfield) pour commencer le spectacle même en l’absence du metteur en scène.

« Il est sans doute en haut, au paradis, dit Lichfield. En fait, je crois que je l’aperçois d’ici.

— Est-ce qu’il sourit ? demanda Eddie.

— Jusqu’aux oreilles.

— Alors c’est qu’il est furieux. »

Les acteurs éclatèrent de rire. Il y eut beaucoup de rires ce soir-là. La pièce progressait de façon satisfaisante, et bien qu’ils ne pussent pas distinguer le public derrière l’éclat des feux de la rampe nouvellement installés, ils pouvaient sentir des vagues d’amour et de plaisir déferler sur eux depuis la salle. Les acteurs étaient extatiques en regagnant les coulisses.

« Ils sont tous assis au paradis, dit Eddie, mais, monsieur Lichfield, vos amis savent faire plaisir à un vieux cabotin comme moi. Ils sont fort calmes, mais si vous voyiez les sourires sur leurs visages. »

Acte I, scène 2. La première entrée en scène de Constantia Lichfield dans le rôle de Viola fut accueillie par des applaudissements spontanés. Et quels applaudissements ! On aurait cru entendre un roulement de tambour, un millier de baguettes frappant en cadence un millier de peaux tendues à craquer. Des applaudissements délirants.

Et, mon Dieu, elle se montra à la hauteur. Elle commença à jouer comme elle avait l’intention de continuer, se jetant à plein coeur dans son rôle, n’ayant nul besoin de communiquer de façon physique la profondeur de ses sentiments, mais déclamant les vers avec tant d’intelligence et de passion que le simple frémissement de sa main était plus éloquent qu’une centaine de gestes affectés. Après cette première scène, chacune de ses entrées fut accueillie par le public avec une nouvelle salve d’applaudissements, suivie par un silence presque recueilli.

En coulisses, la confiance et l’enthousiasme avaient envahi toute la troupe. Tout le monde reniflait le triomphe ; un triomphe arraché au destin à deux doigts du désastre.

Et encore une fois ! Applaudissements !

 

Dans son bureau, Hammersmith perçut vaguement ce vacarme d’adoration dans un nuage d’alcool.

Il était en train de se servir son huitième verre lorsque la porte s’ouvrit. Il leva la tête un instant et vit que son visiteur était ce parvenu de Calloway. « Venu se vanter, je parie, pensa Hammersmith, venu me dire à quel point je me suis trompé. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Le minable ne répondit rien. Du coin de l’oeil, Hammersmith eut l’impression de voir un large sourire plaqué sur le visage de Calloway. Débile autosatisfait qui ose venir déranger un homme en deuil.

« Je suppose que vous êtes au courant ? »

L’autre grogna.

« Elle est morte, dit Hammersmith en se mettant à pleurer. Elle est morte il y a quelques heures, sans jamais avoir repris conscience. Je n’ai rien dit aux acteurs. Ça ne vaut pas la peine. »

Calloway ne dit rien à l’annonce de cette nouvelle. Est-ce que ce salaud s’en foutait à ce point ? Ne pouvait-il pas voir que c’était la fin du monde ? La femme était morte. Elle était morte au coeur de l’Elysium. Il y aurait sûrement une enquête officielle, on examinerait son contrat d’assurance, il y aurait une autopsie, des questions à n’en plus finir ; cela mettrait trop de choses au grand jour.

Il avala une gorgée d’alcool, sans se soucier de regarder à nouveau Calloway.

« Votre carrière est foutue après ça, mon vieux. Et ce ne sera pas seulement de ma faute, oh que non. »

Et Calloway gardait toujours le silence.

« Ça vous est égal ou quoi ? » demanda Hammersmith.

Il y eut un nouveau moment de silence, puis Calloway répondit :

« Je n’en ai rien à foutre.

— Un régisseur monté en grade, c’est tout ce que vous êtes. Tous les metteurs en scène sont pareils ! Une seule bonne critique, et vous vous prenez pour Dieu le Père. Eh bien, laissez-moi vous dire... »

Il regarda Calloway, et ses yeux noyés dans l’alcool avaient de la difficulté à distinguer ce qu’ils voyaient. Mais ils finirent par y parvenir.

Calloway, ce foutu salaud, était nu en dessous de la ceinture. Il portait encore ses souliers et ses chaussettes, mais ni pantalon ni slip. Cette exhibition aurait été fort comique n’eût été l’expression de son visage. Cet homme était devenu fou : ses yeux roulaient dans ses orbites, de la salive et de la morve coulaient de sa bouche et de son nez, sa langue était pendante comme celle d’un chien enragé.

Hammersmith reposa son verre sur un buvard et découvrit le pire. Il y avait du sang sur la chemise de Calloway, une traînée de sang qui prenait naissance à la base de son cou, où le liquide s’accumulait en coulant de son oreille gauche, dans laquelle était enfoncée la lime à ongles de Diane Duvall. L’instrument de toilette avait été profondément enfoui dans le cerveau de Calloway. Il était sûrement mort.

Mais il se tenait debout, il parlait, il marchait.

Venue du théâtre, monta une nouvelle salve d’applaudissements, étouffée par la distance. Ce n’était pas un bruit qui ressortait de la réalité ; il provenait d’un autre monde, d’un endroit où les émotions régnaient en maîtresses. C’était un monde dont Hammersmith s’était toujours senti exclu. Il n’avait jamais été un très bon acteur, bien que Dieu sache qu’il avait essayé et les deux pièces qu’il avait commises étaient, il le savait bien, exécrables. La comptabilité était son point fort, et il s’en était servi pour rester le plus près possible de la scène, détestant sa carence artistique autant qu’il détestait le talent des autres.

Les applaudissements s’estompèrent et, comme s’il avait reçu un signal d’un souffleur invisible, Calloway se dirigea vers lui. Le masque qu’il arborait n’était ni comique ni tragique, il était fait à la fois de sang et de rire. Gémissant, Hammersmith se retrouva coincé derrière son bureau. Calloway bondit sur lui (il avait l’air si ridicule avec les pans de sa chemise et ses couilles qui s’agitaient dans l’air) et saisit Hammersmith par la cravate.

« Philistin », dit Calloway, qui ne devait jamais connaître la vérité sur le coeur d’Hammersmith, et il lui brisa le cou – snap ! – tandis que les applaudissements faisaient de nouveau éruption au loin.

 

« Ne m’étreins pas avant que toutes choses,

Tous lieux, tous temps, toutes chances n’aient crié

Que je suis Viola. »

Sortis de la bouche de Constantia, ces vers étaient une révélation. On aurait presque cru que cette Nuit des rois était une pièce inédite, et que le rôle avait été écrit pour Constantia Lichfield et pour elle seule. Les acteurs qui partageaient la scène avec elle sentaient leurs egos se contracter devant de tels dons.

Le dernier acte continua jusqu’à sa conclusion douce-amère, et le public était plus captivé que jamais à en juger par son silence concentré.

Le Duc parla :

« Donne-moi ta main ;

Et laisse-moi te voir dans tes atours de femme. »

Lors des répétitions, on avait ignoré l’invite contenue dans ce ver : personne ne devait toucher cette Viola, encore moins lui prendre la main. Mais dans l’enthousiasme du moment, le tabou fut oublié. Emporté par sa passion, l’acteur tendit la main vers Constantia. Et elle, oubliant à son tour le tabou, tendit sa main en réponse.

Dans les coulisses, Lichfield murmura « non » dans un souffle, mais son ordre ne fut pas entendu. Le Duc serra la main de Viola dans la sienne, la vie et la mort se faisaient la cour sous ce ciel bariolé.

C’était une main glacée, aucun sang ne coulait dans ses veines, aucune rougeur ne venait teindre sa peau.

Mais elle était là, comme si elle avait été vivante.

Ils étaient égaux, les vivants et les morts, et personne ne pourrait trouver une raison pour les séparer.

Dans les coulisses, Lichfield poussa un soupir et se permit un léger sourire. Il avait redouté ce contact, redouté qu’il ne rompe le charme. Mais Dionysos était avec eux cette nuit. Tout irait bien ; il le sentait dans ses os.

L’acte approchait de sa fin et Malvolio, claironnant toujours ses menaces même en pleine défaite, fut emporté au loin. Un par un, les acteurs sortirent de scène, laissant le bouffon conclure la pièce :

« Il y a fort longtemps, le monde vit le jour,

Hé, ho ! dans le vent, hé, ho ! dans la pluie,

Mais c’est tout un, notre pièce est finie

Et nous nous efforçons de plaire chaque jour. »

La scène s’assombrit jusqu’à être plongée dans les ténèbres et le rideau tomba. Venue du paradis, il y eut une nouvelle salve d’applaudissements, ces mêmes applaudissements secs et creux. Les membres de la troupe, dont les visages rayonnaient du succès de cette générale, se rassemblèrent derrière le rideau pour saluer le public. Le rideau se leva : les applaudissements redoublèrent.

Dans les coulisses, Calloway avait rejoint Lichfield. Il était habillé à présent, et il avait lavé les taches de sang sur son cou.

« Eh bien, il semble que ce soit un triomphe, dit le crâne. Quel dommage que cette troupe doive bientôt se disperser.

— En effet », dit le cadavre.

Les acteurs lançaient des cris vers les coulisses à présent, demandant à Calloway de les rejoindre. Ils l’applaudissaient, l’encourageaient à montrer son visage.

Il posa une main sur l’épaule de Lichfield,

« Nous irons ensemble, monsieur, dit-il.

— Non, non, je ne pourrais pas.

— Il le faut. C’est votre triomphe autant que le mien. »

Lichfield acquiesça, et ils avancèrent de concert pour aller s’incliner aux côtés de la troupe.

 

Dans les coulisses, Tallulah s’était mise à l’oeuvre. Elle se sentait revigorée après avoir dormi dans le foyer des acteurs. Tant de souffrances l’avaient quittée avec sa vie. Elle ne ressentait plus aucune douleur à la hanche, son crâne n’était plus taraudé par les névralgies. Il n’était désormais plus nécessaire de respirer à travers des tuyaux encrassés par soixante-dix ans d’existence, ni de frictionner le dos de ses mains pour accélérer la circulation du sang ; même plus besoin de cligner des yeux. Elle alluma les foyers d’incendie avec des forces neuves, trouvant un nouvel usage aux détritus des productions passées : vieux éléments de décors, accessoires antiques, costumes usagés. Quand elle eut amassé assez de combustible, elle craqua une allumette et fit naître une flamme. L’Elysium commença à brûler.

 

Couvrant le bruit des applaudissements, quelqu’un criait :

« Merveilleux, mes chéris, merveilleux. »

C’était la voix de Diane, ils la reconnurent tous bien qu’ils n’aient pas pu la voir. Elle avançait dans l’allée centrale en direction de la scène, se rendant tout à fait ridicule.

« Connasse, dit Eddie.

— Oups », fit Calloway.

Elle était au bord de la scène à présent, et elle se mit à le haranguer.

« Tu as tout ce que tu veux maintenant, hein ? C’est ta nouvelle poule, hein ? Hein ? »

Elle essayait de grimper sur les planches, et ses mains vinrent agripper le métal brûlant d’un projecteur. Sa peau se mit à cramer : elle tenait vraiment à jeter de l’huile sur le feu.

« Pour l’amour de Dieu, arrêtez-la ! » dit Eddie.

Mais elle ne semblait ressentir aucune douleur à ses mains calcinées ; elle se contenta de lui rire au visage. Une odeur de chair brûlée monta des feux de la rampe. La compagnie s’éparpilla, oubliant son triomphe.

Quelqu’un hurla :

« Éteignez les lumières ! »

Un battement de coeur, puis les feux de la rampe s’éteignirent. Diane tomba en arrière, de la fumée s’élevait de ses mains. Un des membres de la troupe s’évanouit, un autre se précipita vers les coulisses pour aller vomir. Quelque part derrière eux, ils entendaient le murmure des flammes, mais il y avait autre chose pour attirer leur attention.

Une fois les feux de la rampe éteints, ils pouvaient distinguer la salle avec plus de netteté. L’orchestre était vide, mais le balcon et le paradis étaient pleins à craquer d’admirateurs enthousiastes. Toutes les rangées de sièges étaient combles et le moindre centimètre carré d’espace était envahi par le public. Quelqu’un se mit de nouveau à applaudir là-haut, et au bout de quelques instants, une nouvelle salve d’applaudissements fit éruption. Mais à présent, rares étaient les membres de la troupe qui en retiraient quelque fierté.

Même depuis la scène, même avec des yeux fatigués et éblouis par la lumière, il leur était évident qu’aucun homme, aucune femme, aucun enfant n’était vivant dans cette foule en délire. Ils agitaient vers les acteurs des mouchoirs de soie tenus par des mains pourrissantes, certains d’entre eux tambourinaient sur le siège devant eux, la plupart se contentaient d’applaudir, os contre os.

Calloway sourit, s’inclina bien bas, et reçut leur admiration avec gratitude. Durant ses quinze ans de carrière dans le théâtre, jamais il n’avait rencontré public aussi appréciateur.

Baignant dans l’amour de leurs admirateurs, Constantia et Richard Lichfield se prirent par la main et revinrent sur scène pour s’incliner une nouvelle fois tandis que les acteurs vivants reculaient, saisis par l’horreur.

Ils commencèrent à crier et à prier, poussèrent des hurlements, se mirent à courir dans tous les sens comme des amants de vaudeville. Mais, comme dans un vaudeville, il n’y avait aucune issue. Des flammes vives vinrent lécher les solives du toit et des pans de rideau tombèrent de tous côtés tandis que les cintres prenaient feu. Devant eux, les morts ; derrière, la mort. La fumée épaississait l’air, il était impossible de voir où l’on allait. Quelqu’un s’était vêtu d’une toge de rideau en feu et déclamait en hurlant. Quelqu’un d’autre agitait vainement un extincteur devant l’enfer qui se déchaînait. Tout ceci était inutile : l’intrigue était éculée et la mise en scène médiocre. Quand le toit commença à s’effondrer, des chutes mortelles de poutres réduisirent la plupart des protagonistes au silence.

Dans le paradis, la majorité du public s’était éclipsée. Ils se dirigeaient déjà vers leurs tombes bien avant que les pompiers n’aient fait leur apparition, leurs habits de cérémonie et leurs visages éclairés par les flammes lorsqu’ils se retournaient pour voir flamber l’Elysium. Le spectacle avait été excellent et ils étaient heureux de rentrer chez eux, satisfaits de pouvoir encore pour un temps murmurer dans les ténèbres.

 

L’incendie fit rage toute la nuit, en dépit des vaillants efforts déployés par les pompiers pour tenter de l’éteindre. Vers quatre heures du matin, ils finirent par renoncer et laissèrent la conflagration s’étouffer d’elle-même. L’Elysium périt avant l’aube.

Dans ses décombres, on découvrit les corps de plusieurs personnes, dont la plupart étaient dans un état qui rendait difficile toute tentative d’identification. On consulta les archives de divers dentistes, pour découvrir que l’un des corps était celui de Giles Hammersmith (administrateur), un autre celui de Ryan Xavier (régisseur) et un troisième, circonstance particulièrement choquante, celui de Diane Duvall. « La vedette de L’Enfant de l’amour brûlée vive », proclamèrent les journaux à sensation. On l’oublia en moins d’une semaine.

Il n’y eut aucun survivant. Certains corps ne furent jamais retrouvés.

 

Ils se tenaient au bord de l’autoroute et regardaient les voitures défiler à travers la nuit,

Lichfield était là, bien sûr, ainsi que Constantia, plus radieuse que jamais. Calloway avait choisi de les accompagner, ainsi qu’Eddie et Tallulah. Trois ou quatre acteurs s’étaient également joints à la troupe.

C’était leur première nuit de liberté, et ils avaient pris la route, comme une troupe itinérante. La fumée avait asphyxié Eddie, mais d’autres acteurs avaient souffert de blessures plus graves. Corps calcinés, membres brisés. Mais le public pour lequel ils joueraient désormais leur pardonnerait de si négligeables mutilations.

« Il y a des vies que l’on vit pour l’amour, dit Lichfield à sa nouvelle troupe, et des vies que l’on vit pour l’art. Notre joyeuse compagnie a choisi la seconde vocation. »

Il y eut une salve d’applaudissements parmi les acteurs.

« A vous, qui n’êtes jamais morts, permettez-moi de dire : bienvenue dans le monde ! »

Rires : nouveaux applaudissements.

Les phares des voitures qui fonçaient vers le nord sur l’autoroute découpèrent les silhouettes des membres de la compagnie. Pour un regard non averti, ils ressemblaient à des hommes et à des femmes vivants. Mais n’était-ce pas là l’essence même de leur art ? Imiter si bien la vie qu’il devenait impossible de distinguer l’illusion de la réalité ? Et leur nouveau public, qui les attendait dans les cimetières, les nécropoles et les chapelles ardentes, apprécierait cet art plus que quiconque. Qui d’autre applaudirait avec autant d’enthousiasme la parodie de passion et de peine qu’ils allaient interpréter, qui d’autre que les morts, qui avaient fait l’expérience de ces sensations pour finir par y renoncer ?

Les morts. Ils avaient besoin de distraction autant que les vivants ; et ils formaient un marché scandaleusement négligé.

Non que cette compagnie eût décidé de jouer pour de l’argent, ils joueraient uniquement par amour de l’art, Lichfield l’avait précisé dès le début. On ne ferait plus d’offrandes à Apollon.

« A présent, dit-il, quelle route allons-nous prendre, celle du nord ou celle du sud ?

— Celle du nord, dit Eddie. Ma mère est enterrée à Glasgow, elle est morte avant que j’aie commencé à jouer professionnellement. J’aimerais qu’elle puisse me voir.

— Va pour le nord, dit Lichfield. Allons-nous nous chercher un moyen de transport ? »

Il les conduisit vers le Restoroute, dont les néons clignotaient capricieusement, tenant la nuit à distance. Ses couleurs avaient une brillance toute théâtrale : écarlate, citron, cobalt, et une traînée de blanc qui jaillissait des fenêtres vers le parking où ils se trouvaient. Les portes automatiques s’ouvrirent en sifflant sur un automobiliste, les bras chargés de hamburgers et de gâteaux destinés à un enfant qui l’attendait dans sa voiture.

« Un conducteur aimable nous trouvera sûrement de la place, dit Lichfield.

— Pour nous tous ? dit Calloway.

— Un camion fera l’affaire ; des mendiants ne doivent pas se montrer trop exigeants, dit Lichfield. Et nous sommes des mendiants à présent : assujettis aux caprices de nos mécènes.

— Nous pouvons toujours voler une voiture, dit Tallulah.

— Nul besoin de voler, sinon en dernière extrémité, dit Lichfield. Constantia et moi allons partir à la recherche d’un chauffeur. »

Il prit la main de son épouse.

« Personne ne refuse rien à la beauté, dit-il.

— Qu’allons-nous faire si on nous demande ce que nous faisons ici ? » demanda Eddie avec nervosité.

Il n’avait pas l’habitude de ce rôle ; il avait besoin d’être rassuré.

Lichfield se tourna vers la compagnie, sa voix résonnant dans la nuit.

« Qu’allez-vous faire ? dit-il. Jouer à la vie, bien sûr ! Et sourire ! »

Livre de sang
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