19

Ce fut Del Curtin qui ramena Hedrock au palais le jour décisif.

— Il fallait bien qu’on vous fasse venir près d’elle. Elle doit entendre raison. Mes amis vont aviser son nouveau médecin, le Dr Telinger, de votre arrivée. Restez dans vos appartements jusqu’à ce qu’on vous appelle.

Désagréable attente. Hedrock marchait de long en large sur les épais tapis, pensant aux mois qui s’étaient écoulés depuis son bannissement du palais. Les derniers jours avaient été les plus terribles : le bruit s’était répandu partout, il était venu jusqu’à lui. Bien sûr, on n’en avait pas parlé dans les nouvelles, il n’y avait pas eu de communiqué officiel – on le savait, sans savoir comment cela s’était su. Il en avait entendu parler dans les restaurants où il se rendait parfois, dans les rues en se promenant, cela courait dans la brise, et dans les conversations saisies au vol dans les aérobus. C’était une nouvelle dont tout le monde ishérien attendait l’annonce avec un vif intérêt : il allait naître un héritier au trône d’Isher. On ne le savait pas encore, mais le jour était venu. Le moment crucial avait été fixé à 10 heures du soir. Un message du Dr Telinger avait arraché Hedrock à ses préoccupations et l’avait ramené aux appartements impériaux.

Telinger était un homme d’un cinquantaine d’années, le visage mince, qui accueillit son visiteur avec un air consterné. Hedrock savait que le Dr Telinger était coupable de faiblesse, seulement de cela. Il s’était vu soudain promu au service impérial en remplacement du Dr Snow, renvoyé d’une façon cavalière après trente années au service de la Cour. Hedrock se souvenait encore d’avoir entendu Innelda dire un jour à la table impériale des choses désagréables contre le Dr Snow, déclarant que c’était un médecin « à l’ancienne mode », qui se « félicitait tous les jours de l’avoir mise au monde ».

Sans aucun doute, le vieux Dr Snow avait dû lui dire sans fard la situation et cela n’avait pas plu à Innelda. En écoutant le Dr Telinger, Hedrock comprenait aussi que celui-ci ne s’était jamais vu autorisé à examiner à fond sa patiente. Ah ! elle l’avait bien choisi : c’était tout à fait l’homme qui eût été saisi de terreur à l’idée de résister à sa souveraine.

— Je viens seulement de découvrir la vérité, bafouilla-t-il. Elle est sous l’effet des calmants, mais j’ai laissé disponible une voie de communication consciente. Prince Hedrock, vous devez la persuader. C’est l’enfant ou elle qui succombera ; sa conviction qu’elle survivra n’est absolument pas fondée. Elle m’a menacé de mort si l’enfant mourait.

— Laissez-moi lui parler, dit Hedrock.

Elle était très calme dans son lit, les joues sans couleur, et sa poitrine semblait si peu respirer qu’on aurait pu la croire morte. Hedrock se sentit soulagé lorsqu’il vit le médecin placer doucement le masque de communication sur ce visage trop calme que brûlait un feu intérieur. Pauvre tyran, pensa-t-il, pauvre petit tyran blessé, malheureux, aux prises avec des forces internes trop puissantes pour qu’elle les domine ou en délivre sa pensée ! Il prit l’autre extrémité du communicateur :

— Innelda, dit-il tendrement.

— C’est vous... Robert. (La réponse était venue lentement, mais nettement.) Je leur avais dit... de ne pas... vous laisser venir.

— Vos amis vous aiment. Ils veulent vous garder.

— Ils me... détestent. Ils croient... que je suis folle. Mais je leur montrerai qui je suis. Je désirerais certes vivre, mais l’enfant, lui, doit vivre.

— Mais, Innelda, le Prince Del Curtin a épousé une charmante femme. Ils auront de beaux enfants qui pourront vous succéder.

— Aucun autre enfant... que le mien et le vôtre... ne tiendra le spectre d’Isher. Seule compte la branche aînée, vous le savez. Il n’y a jamais eu de rupture dans la filiation. Cela ne va pas commencer aujourd’hui. Vous me comprenez ?

Triste et immobile, Hedrock le comprenait encore bien plus nettement qu’elle. Dans des temps très anciens, lorsque, sous des identités variées, il avait persuadé les princes d’Isher d’épouser des femmes pour qui le sens de la famille était d’importance vitale, il n’aurait jamais pensé que cette tendance pût devenir assez forte pour être comme aujourd’hui tragique. Ce que cette malheureuse femme ne voyait sans doute pas, c’était que sa référence à la « lignée » n’était qu’une interprétation rationnelle de son désir d’avoir un enfant à elle. Telle était la réalité toute nue.

— Robert... restez là... donnez-moi la main !

Immobile, il voyait la vie la quitter comme à marée basse la mer le rivage. Il attendit que la mort eût glacé ce corps, tandis que les cris rauques du bébé le rendaient furieux.

 

À une demi année lumière, un vaisseau spatial de plus d’un kilomètre de long poursuivait sa route. A l’intérieur de celui-ci, des pensées passaient en vibrant d’un esprit à un autre :

«... Le second examen d’ensemble donne presque aussi peu de résultats que le premier. Nous connaissons quelques-unes des lois... mais pourquoi cette souveraine qui dominait tout un monde donne-t-elle sa vie pour sauver celle de son enfant, alors que l’idée de sa propre mort l’effraie ? La raison selon laquelle elle serait personnellement responsable de la continuation de sa lignée n’est pas d’une logique adéquate. Ce n’est que l’affaire d’une très légère modification des structures atomiques. Nombre d’hommes et de femmes qui vivent auraient pu poursuivre sa dynastie.

« Il ne nous reste plus qu’à la ramener à la vie et à enregistrer les émotions de ceux qui l’entourent devant sa résurrection.

«... X-x ? ?... a examiné la personne de notre ancien prisonnier Hedrock au palais. Il apparaît qu’il a réduit à néant, par une ingénieuse méthode, la logique qui exigeait que nous le détruisions. En conséquence, nous pouvons quitter cette galaxie d’ici à un... cycle.

« Nous avons cependant appris une chose : voici la race qui va régner sur le sevagram. »

Fin du Cycle



[1] Van Vogt prévoit ici avec quinze ans d’avance la méthode morphologique du Pr Zwicky, mise au point en 1960 et perfectionnée en France par le Pr Kaufmann en 1964-1965 (N.d.T.).

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