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La prison de Ravage n’était pas semblable à celles qui enferment les hommes. Il n’était pas retenu par des barreaux. En réalité, il pouvait se déplacer librement.
Sa prison était plutôt faite d’impuissance. Ce qui, en termes de forces et de dieux, signifiait un équilibre. Si Ravage cherchait à pousser, la prison poussait en retour et le rendait globalement impuissant. Et parce qu’une grande partie de son pouvoir lui était volée et cachée, il ne pouvait affecter le monde que de la manière la plus subtile qui soit.
Je ferais mieux de m’arrêter ici pour clarifier quelque chose. Nous parlons de Ravage « libéré » de sa prison. Mais ce terme est trompeur. Libérer le pouvoir du Puits a fait pencher la balance en direction de Ravage, mais il demeurait trop faible pour détruire le monde en un clin d’œil comme il brûlait de le faire. Cette faiblesse était en partie liée au fait que le pouvoir de Ravage – son corps même – lui avait été pris et caché.
Voilà qui explique l’obsession de Ravage à retrouver la partie cachée de son être.
Elend se tenait parmi les brumes.
Autrefois, elles le déconcertaient. Elles représentaient alors l’inconnu – quelque chose de mystérieux et de peu attrayant, qui appartenait aux allomanciens et non pas aux gens ordinaires.
Cependant, il était désormais lui-même allomancien. Il leva les yeux vers les bancs de vapeur changeants et tourbillonnants. Des fleuves célestes. Il avait presque l’impression qu’il aurait dû se faire entraîner par des courants fantômes. Lorsqu’il avait révélé pour la première fois ses pouvoirs allomantiques, Vin lui avait expliqué la devise désormais célèbre de Kelsier : Les brumes sont nos amies. Elles nous cachent. Nous protègent. Nous donnent du pouvoir.
Elend continuait à regarder vers le ciel. Il s’était écoulé trois jours depuis la capture de Vin.
Je n’aurais pas dû la laisser partir, songea-t-il de nouveau, le cœur serré. Je n’aurais pas dû approuver un plan aussi risqué.
C’était toujours Vin qui l’avait protégé. Qu’allaient-ils faire à présent que c’était elle qui était en danger ? Elend se sentait totalement incapable. Dans la situation inverse, Vin aurait trouvé un moyen de pénétrer dans la ville pour le secourir. Elle aurait assassiné Yomen, elle aurait fait quelque chose.
Cependant, Elend ne possédait pas la même effronterie. Il était bien trop planificateur et connaissait trop bien la politique. Il ne pouvait pas risquer sa peau pour la sauver. Il s’était déjà exposé à une occasion et, ce faisant, il avait risqué le sort de toute son armée. Il ne pouvait pas la laisser de nouveau en arrière et se mettre en danger, surtout pas en allant à Fadrex, où Yomen s’était déjà révélé un manipulateur de talent.
Il n’avait pas reçu d’autres nouvelles de Yomen. Elend s’attendait à une demande de rançon, et l’idée de ce qu’il risquait de devoir faire le cas échéant le terrifiait. Pouvait-il échanger le sort du monde contre la vie de Vin ? Non. Elle avait affronté une décision semblable au Puits de l’Ascension, et avait fait le bon choix. Elend devait suivre son exemple et se montrer fort.
Pourtant, l’idée qu’elle soit capturée le paralysait presque de peur. Seules les brumes tourbillonnantes paraissaient quelque peu le réconforter.
Elle va s’en sortir, se dit-il une fois de plus. C’est Vin. Elle va trouver un moyen de se tirer de là. Tout ira bien pour elle.
Après avoir trouvé les brumes dérangeantes toute sa vie, Elend estimait curieux d’y puiser désormais un tel réconfort. Vin ne les voyait plus ainsi, à présent. Elend le devinait à ses actes comme à ses paroles. Elle se méfiait des brumes. Elle les détestait, même. Elend ne pouvait pas réellement le lui reprocher. Après tout, elles avaient changé, apportant mort et destruction.
Cependant, Elend avait du mal à s’en méfier. Elles lui paraissaient si naturelles. Comment pouvaient-elles être son ennemi ? Elles tourbillonnaient légèrement autour de lui tandis qu’il brûlait des métaux, comme des feuilles au vent espiègle. Tandis qu’il se tenait là, elles paraissaient apaiser ses inquiétudes sur la captivité de Vin, le persuader qu’elle allait s’en sortir.
Il soupira et secoua la tête. Comment pouvait-il se fier davantage à ses propres instincts vis-à-vis de la brume qu’à ceux de Vin ? Elle avait des réflexes nés de toute une vie passée à lutter pour survivre. Qu’avait-il, lui ? Des réflexes nés d’une vie passée à danser et s’amuser ?
Il entendit du bruit derrière lui. Des gens en train de marcher. Il se retourna et vit deux serviteurs transportant Cett dans sa chaise.
— Ce satané Cogneur n’est pas dans le coin, dites-moi ? demanda Cett tandis que les soldats le déposaient à terre.
Elend secoua la tête pendant que Cett congédiait les serviteurs d’un signe.
— Non, répondit Elend. Il enquête sur des perturbations dans les rangs.
— Qu’est-ce qui s’est passé cette fois ? s’enquit Cett.
— Des hommes en sont venus aux poings, répondit Elend en se détournant pour regarder les feux de bivouac de Fadrex.
— Les hommes sont agités, dit Cett. Ils ressemblent un peu aux koloss, vous savez. Laissez-les trop longtemps et ils s’attirent des ennuis.
Ce sont plutôt les koloss qui leur ressemblent, songea Elend. Nous aurions dû le comprendre plus tôt. Ce sont des hommes – des hommes réduits à leurs plus simples émotions.
Cett resta un moment assis en silence parmi les brumes, et Elend poursuivit sa contemplation.
Enfin, Cett reprit la parole d’une voix étonnamment douce.
— Elle est quasiment morte, mon garçon. Vous le savez bien.
— Eh bien non, en fait, répondit Elend.
— Elle n’est pas invincible, dit Cett. C’est une excellente allomancienne, c’est vrai. Mais retirez-lui ses métaux…
Elle vous étonnerait, Cett.
— Vous ne paraissez même pas inquiet, dit Cett.
— Bien sûr que si, répondit Elend, avec une assurance croissante. C’est simplement… que je lui fais confiance. S’il y a une personne capable de s’en sortir, c’est bien Vin.
— Vous êtes dans le déni, déclara Cett.
— Possible, reconnut Elend.
— Est-ce que nous allons attaquer ? demanda Cett. Pour essayer de la récupérer ?
— C’est un siège, Cett. Le but est justement de ne pas attaquer.
— Et nos provisions ? demanda Cett. Demoux a dû réduire de moitié les rations des soldats aujourd’hui. Nous aurons bien de la chance si nous ne mourons pas de faim avant de pousser Yomen à se rendre.
— Nous avons encore le temps, dit Elend.
— Pas beaucoup. Pas alors qu’il y a une révolte à Luthadel. (Cett garda un moment le silence, puis poursuivit.) Un autre de mes groupes de pillards est rentré aujourd’hui. Ils ont rapporté la même chose.
Les mêmes nouvelles que les autres. Elend avait autorisé Cett à envoyer des soldats dans les villages des environs afin d’effrayer la population et peut-être de piller quelques provisions. Mais chacun des groupes était rentré les mains vides avec le même récit.
La population du royaume d’Elend mourait de faim. Les villages survivaient à grand-peine. Les soldats n’avaient pas eu le cœur de les tourmenter davantage, d’autant qu’il n’y avait rien à prendre.
Elend se tourna vers Cett.
— Vous trouvez que je suis un mauvais dirigeant, n’est-ce pas ?
Cett leva les yeux, puis se gratta la barbe.
— Oui, admit-il. Mais comment dire… Elend, vous possédez une chose, en tant que roi, que je n’ai jamais eue.
— À savoir ?
Cett haussa les épaules.
— Les gens vous aiment. Vos soldats ont confiance en vous, et ils savent que votre générosité et notre bonté sont immenses. Vous avez un étrange effet sur eux. Des gars comme ceux-là devraient être impatients de piller les villages, même pauvres. Surtout sachant à quel point nos hommes sont à cran et combien de bagarres il y a eu dans notre camp. Et pourtant, ils ne l’ont pas fait. Un des groupes a même eu tellement pitié des villageois qu’il est resté plusieurs jours pour les aider à irriguer les champs et à réparer les maisons !
Cett soupira et secoua la tête.
— Il y a quelques années, je me serais moqué de toute personne régnant sur la base de la loyauté. Mais… maintenant que le monde tombe en pièces, même moi, je préférerais avoir quelqu’un à qui faire confiance plutôt qu’à craindre. Je crois que c’est pour ça que les soldats agissent ainsi.
Elend hocha la tête.
— Je pensais qu’un siège était une bonne idée, déclara Cett. Mais je ne crois plus que ça fonctionnera, mon garçon. Les chutes de cendre sont trop rudes à présent, et nous n’avons pas de provisions. Tout ça est en train de très mal tourner. Il faut qu’on frappe et qu’on prenne tout ce qu’on pourra à Fadrex, puis qu’on se retire à Luthadel et qu’on essaie de la défendre tout l’été pendant que notre peuple fera pousser des cultures.
Elend se tut puis se retourna pour regarder sur le côté lorsqu’il entendit autre chose dans les brumes. Des cris et des jurons. Ils étaient légers – Cett ne pouvait sans doute pas les percevoir. Elend se précipita en direction des bruits, laissant Cett en arrière.
Encore un combat, comprit Elend tandis qu’il approchait de l’un des feux de cuisine. Il entendit des hurlements, des fanfaronnades, et un bruit d’hommes en train de se quereller. Cett a raison. Généreux ou non, nos hommes sont agités. J’ai besoin de…
— Arrêtez immédiatement ! lança une nouvelle voix.
Devant lui, parmi les brumes obscures, Elend voyait des silhouettes se déplacer autour du feu. Il reconnaissait la voix ; le général Demoux venait d’arriver sur les lieux.
Elend ralentit. Mieux valait laisser le général s’en occuper. Il y avait une grosse différence entre se faire chapitrer par son commandant et par son empereur. Mieux valait pour ces hommes que ce soit Demoux qui les punisse.
Mais la bagarre ne cessa pas.
— Arrêtez ! hurla de nouveau Demoux qui s’interposa.
Plusieurs des bagarreurs l’écoutèrent et se retirèrent. Mais les autres continuèrent simplement à se battre. Demoux s’engouffra dans la mêlée pour séparer deux des combattants.
Et l’un d’entre eux le frappa d’un coup de poing. En plein visage, qui l’envoya à terre.
Elend jura, laissa tomber une pièce et s’élança d’une Poussée. Il tomba à la lumière du feu, exerçant un puissant Apaisement pour étouffer les émotions des combattants.
— Arrêtez ! hurla-t-il.
Ils s’exécutèrent, se figèrent, tandis que l’un des soldats se dressait au-dessus du général Demoux.
— Que se passe-t-il ici ? demanda Elend, furieux.
Les soldats baissèrent les yeux.
— Eh bien ? insista Elend en se tournant vers l’homme qui avait frappé Demoux.
— Je suis désolé, milord, grommela-t-il. C’est juste…
— Parlez, soldat, ordonna Elend en le montrant du doigt, apaisant ses émotions pour le rendre plus docile.
— Eh bien, milord, dit l’homme. Ils sont maudits, vous savez. C’est à cause d’eux que lady Vin a été capturée. Ils parlaient du Survivant et de ses bienfaits, ce que j’ai trouvé sacrément hypocrite, vous voyez ? Et là, évidemment, leur chef arrive en exigeant qu’on arrête. C’est juste… que j’en ai assez de les écouter, c’est tout.
Elend fronça les yeux, furieux. Ce fut alors qu’un groupe de Brumants de l’armée – avec Ham à leur tête – se fraya un chemin parmi la foule. Ham croisa le regard d’Elend, lequel désigna les hommes qui venaient de se battre. Ham s’empressa de les rassembler pour les réprimander. Elend s’approcha de Demoux et le releva. Le général grisonnant paraissait surtout choqué.
— Je suis désolé, milord, déclara Demoux tout bas. J’aurais dû m’y attendre… J’aurais dû être prêt.
Elend se contenta de secouer la tête. Ils regardèrent le spectacle en silence jusqu’à ce que Ham les rejoigne tandis que ses hommes éloignaient les fauteurs de troubles. Le reste de la foule se dispersa et retourna vaquer à ses tâches. Le feu de joie solitaire brûla seul dans la nuit, comme si tous le fuyaient tel un nouveau symbole de malchance.
— J’ai reconnu un certain nombre de ces hommes, déclara Ham en rejoignant Elend et Demoux. Des damnés des brumes.
Les damnés des brumes. Des hommes comme Demoux, que la brume avait rendus malades pendant des semaines au lieu d’une seule journée.
— Tout ça est ridicule, déclara Elend. D’accord, ils sont restés malades un peu plus longtemps. Ça ne signifie pas qu’ils soient maudits pour autant !
— Vous ne comprenez pas la superstition, milord, répondit Demoux qui secoua la tête tout en se frottant le menton. Ces hommes cherchent quelqu’un qu’ils puissent accuser de leur malchance. Et puis… il est facile de comprendre comment ils peuvent avoir le sentiment d’avoir joué de malchance récemment. Ils se sont montrés brutaux avec tous ceux que les brumes ont rendus malades ; ils le sont simplement davantage avec ceux qui l’ont été le plus longtemps.
— Je refuse d’accepter de telles idioties dans mon armée, dit Elend. Ham, avez-vous vu l’un de ces hommes frapper Demoux ?
— Ils l’ont frappé ? demanda Ham, surpris. Leur général ?
Elend hocha la tête.
— Le costaud auquel j’ai parlé. Il s’appelle Bilg, je crois. Vous savez ce qu’il va falloir faire.
Ham jura et détourna le regard.
Demoux parut gêné.
— Peut-être que nous pourrions simplement… le placer en isolement, quelque chose de ce genre.
— Non, dit Elend entre ses dents. Non, nous allons respecter la loi. S’il avait frappé son capitaine, nous pourrions peut-être fermer les yeux. Mais frapper délibérément l’un de mes généraux ? Il va falloir exécuter cet homme. La discipline est déjà assez fragile comme ça.
Ham refusa de le regarder.
— L’autre bagarre que j’ai dû interrompre opposait également un groupe de soldats ordinaires à un groupe de damnés des brumes.
Elend serra les dents de frustration. Mais Demoux croisa son regard. Vous savez ce qu’il faut faire, semblait-il dire.
— Demoux, déclara Elend. Je sais que les problèmes de Luthadel sont encore plus graves que nos soucis de discipline. Penrod nous a demandé du soutien. Je veux que vous rassembliez un groupe d’hommes et que vous les renvoyiez là-bas par le canal en compagnie du général Conrad. Apportez de l’aide à Penrod et remettez de l’ordre en ville.
— Entendu, milord, répondit Demoux. Combien de soldats dois-je emmener ?
Elend croisa son regard.
— Dans les trois cents, ça devrait suffire.
C’était le nombre de damnés des brumes. Demoux hocha la tête, puis se retira dans la nuit.
— C’était la chose à faire, El, déclara doucement Ham.
— Non, pas du tout, répondit Elend. De la même manière, ce n’est pas juste d’exécuter un soldat à cause d’une unique erreur de jugement. Mais nous devons maintenir la cohésion de cette armée.
— Sans doute, admit Ham.
Elend se retourna et leva les yeux pour regarder à travers la brume. En direction de Fadrex.
— Cett a raison, dit-il enfin. Nous ne pouvons pas continuer à rester assis ici alors que le monde est en train de mourir.
— Alors qu’est-ce qu’on doit y faire ? demanda Ham.
Elend hésita. Que devaient-ils y faire, effectivement ? Se retirer en condamnant Vin – et sans doute l’empire tout entier ? Attaquer, causer la mort de milliers d’hommes, devenir le conquérant redouté ? N’y avait-il aucun autre moyen de prendre la ville ?
Elend se tourna et s’élança dans la nuit. Il se dirigea vers la tente de Noorden, tandis que Ham le suivait avec curiosité. L’ancien obligateur était bien entendu réveillé. Noorden avait d’étranges horaires. Il se leva précipitamment lorsque Elend entra dans sa tente et s’inclina avec respect.
Sur la table, Elend trouva ce qu’il voulait. Ce sur quoi il avait ordonné à Noorden de travailler. Des cartes. Les mouvements des troupes.
L’emplacement des bandes de koloss.
Yomen refuse de se laisser intimider par mon armée, se dit Elend. Eh bien, voyons si je peux faire tourner la chance contre lui.