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Oui, Rashek avait utilisé efficacement la culture de son ennemi lorsqu’il avait développé l’Empire Ultime. Oui, d’autres éléments de la culture impériale présentaient un contraste total avec Khlennium et sa société. La vie des skaa s’inspirait des peuples esclaves des Canzi. Les intendants terrisiens ressemblaient à la classe de serviteurs d’Urtan, que Rashek avait conquis vers la fin de son premier siècle de vie.
La religion impériale, avec ses obligateurs, semble avoir découlé du système mercantile bureaucratique des Hallant, un peuple qui accordait une grande importance aux poids, mesures et autorisations. Le fait que le Seigneur Maître ait basé son Église sur une institution financière démontre – à mon sens – qu’il s’inquiétait moins de la véritable foi de ses adeptes que de la stabilité, de la loyauté et d’une dévotion quantifiable.
Vin traversait le ciel nocturne. La brume tourbillonnait autour d’elle, véritable tempête de blanc sur noir. Elle filait tout près de son corps, comme pour tenter de la mordre, mais ne s’approchait jamais à moins de quelques centimètres de distance – comme si un courant d’air la repoussait. Vin se rappelait une époque où la brume frôlait sa peau au lieu d’être repoussée par elle. La transition avait été progressive ; il lui avait fallu des mois avant de remarquer le changement.
Elle ne portait pas de cape de brume. C’était une curieuse sensation de bondir au cœur des brumes sans en porter mais, en réalité, elle était plus discrète ainsi. À une époque, les capes étaient utiles pour pousser gardes et voleurs à se détourner de son passage. Cependant, cette époque, comme celle des brumes amicales, était révolue. Elle portait donc plutôt une chemise et un pantalon noirs, tous deux assez moulants pour réduire au minimum les bruits de claquement de tissu. Comme toujours, elle ne portait pas de métal à l’exception des pièces de sa bourse et d’un flacon de métal de réserve dans sa ceinture. Elle tira une pièce – dont le poids familier était enveloppé d’une couche de tissu – et la jeta en dessous d’elle. Une Poussée exercée contre le métal l’envoya heurter violemment les rochers en dessous, mais le tissu étouffa le bruit. Cette Poussée lui permit de ralentir sa descente en se soulevant légèrement dans les airs.
Elle atterrit prudemment sur une saillie rocheuse, puis attira de nouveau la pièce dans sa main. Elle rampa le long de la saillie, avec de la cendre duveteuse sous ses orteils. Non loin de là, un petit groupe de gardes était assis dans le noir et murmurait tout bas tout en surveillant le camp militaire d’Elend – qui n’était désormais guère plus que la tache floue d’un feu de camp au cœur des brumes. Les gardes parlaient de la fraîcheur du printemps, observant qu’il paraissait plus froid que les années précédentes. Bien qu’elle soit pieds nus, Vin remarqua à peine le froid. Un des avantages du potin.
Elle brûla du bronze mais n’entendit aucune pulsation. Aucun des hommes ne brûlait de métal. Si Cett était venu à Luthadel, c’était en partie parce qu’il n’avait pas réussi à rassembler assez d’allomanciens pour le protéger des Fils-des-brumes assassins. Sans doute lord Yomen avait-il eu tout autant de mal à recruter des allomanciens, et il n’aurait sans doute pas envoyé ceux dont il disposait surveiller un camp ennemi dans le froid.
Vin longea furtivement le corps de garde. Elle n’avait pas besoin de l’allomancie pour rester discrète – avec Reen, son frère, ils avaient parfois joué les cambrioleurs et s’étaient infiltrés dans des maisons. Elle bénéficiait de toute une vie d’entraînement qu’Elend ne connaîtrait ni ne comprendrait jamais. Il aurait beau passer son temps à s’exercer à l’usage du potin – et il s’améliorait effectivement –, il ne parviendrait jamais à égaler ses instincts affinés par une enfance passée à devoir rester discrète pour survivre.
Dès qu’elle eut dépassé le corps de garde, elle bondit de nouveau dans les brumes en se servant de ses pièces assourdies comme points d’ancrage. Elle évita les feux à l’avant de la ville pour la contourner plutôt jusqu’à l’arrière. La plupart des patrouilles se trouveraient à l’avant de la ville, car l’arrière était protégé par les murs abrupts des formations rocheuses. Bien entendu, ça ne dérangeait pas beaucoup Vin, qui se retrouva bientôt tombant de plusieurs centaines de mètres le long d’un mur rocheux avant d’atterrir dans une ruelle tout à l’arrière de la ville.
Elle rejoignit les toits et fit un rapide tour d’horizon, sautant de rue en rue par amples bonds allomantiques. Elle fut vite impressionnée par la taille de Fadrex. Elend ayant qualifié la ville de « provinciale », Vin avait imaginé une cité austère et barricadée – plus proche d’une forteresse. Fadrex n’était ni l’une ni l’autre.
Elle aurait dû se douter qu’Elend – qui avait grandi dans la métropole tentaculaire de Luthadel – aurait une idée déformée de ce qu’était une grande ville. Fadrex était immense. Vin compta plusieurs ghettos skaa, une poignée de manoirs de la noblesse, et même deux bastions à la mode de Luthadel. Les imposants édifices de pierre affichaient cette combinaison typique de vitraux et de hauts murs renforcés. C’étaient incontestablement les demeures des nobles les plus importants de la ville.
Elle atterrit sur un toit près de l’un des bastions. La plupart des bâtiments de la ville ne possédaient qu’un ou deux étages, ce qui changeait beaucoup des hauts immeubles de Luthadel. Ils étaient un peu plus espacés et plus souvent plats et courtauds que grands et coiffés d’un toit pointu. Ce qui faisait paraître encore plus élevés les bastions massifs en comparaison. Le bâtiment était rectangulaire, avec une rangée de trois tours s’élevant à chaque extrémité. De la maçonnerie blanche et très ornée coiffait tout le périmètre à son sommet.
Et les murs, bien entendu, étaient ornés tout du long de splendides vitraux éclairés de l’intérieur. Vin s’accroupit sur un toit bas et regarda le spectacle magnifique qu’offraient les brumes tourbillonnantes et colorées. L’espace d’un instant, elle se retrouva de nouveau projetée trois ans plus tôt, à l’époque où elle assistait aux bals de Luthadel dans des bastions semblables à celui-ci, dans le cadre du plan de Kelsier visant à renverser l’Empire Ultime. Elle était alors une créature hésitante et nerveuse qui craignait que le monde qu’elle venait de découvrir, avec sa bande si fiable et ses fêtes splendides, s’effondre autour d’elle. Ce qui s’était produit d’une certaine manière, car ce monde-là avait disparu. Elle avait contribué à le détruire.
Pourtant, au cours de ces quelques mois, elle avait été heureuse. Peut-être davantage qu’à toute autre époque de sa vie. Elle aimait Elend et se réjouissait que la vie ait progressé jusqu’au stade où elle pouvait l’appeler son mari, mais les premiers temps qu’elle avait passés avec la bande se caractérisaient par une délicieuse innocence. Les bals au cours desquels Elend lisait à sa table en feignant de l’ignorer. Les nuits consacrées à l’apprentissage des secrets de l’allomancie. Les soirées passées à rire avec la bande autour d’une table dans la boutique de Clampin. Ils avaient affronté le défi insensé consistant à planifier la chute d’un empire, sans éprouver alors le fardeau du pouvoir ou le poids de la responsabilité vis-à-vis du futur.
D’une certaine manière, elle était devenue femme entre la chute des rois et l’effondrement des mondes. Autrefois, le changement l’effrayait. Puis elle avait été terrifiée par l’idée de perdre Elend. Ses peurs étaient désormais plus vagues : elle s’inquiétait de ce qui se passerait après sa mort, de ce qui arriverait au peuple de l’empire si elle échouait à deviner les secrets qu’elle recherchait.
Elle se détourna de sa contemplation du grand bastion aux allures de château et prit appui sur un support de cheminée pour s’élancer dans la nuit. Les bals auxquels elle avait assisté à Luthadel avaient changé sa vie de manière spectaculaire, laissant un effet résiduel qu’elle n’était jamais parvenue à chasser. Quelque chose en elle avait immédiatement réagi aux danses et aux fêtes. Pendant longtemps, elle avait cherché à comprendre comment cette partie d’elle s’intégrait au reste de sa vie. Elle n’était toujours pas très sûre d’en connaître la réponse. Valette Renoux, la jeune fille dont elle tenait le rôle lors des bals, était-elle réellement une partie intégrante de Vin, ou une simple création destinée à servir les plans de Kelsier ?
Vin bondissait à travers la ville, jetant des coups d’œil hâtifs aux fortifications et au placement des troupes. Ham et Demoux trouveraient sans doute plus tard un moyen de faire entrer de véritables espions militaires dans la ville, mais ils voudraient entendre des informations préliminaires de la bouche de Vin. Elle prit également note des conditions de vie. Elend avait espéré que la ville serait en situation difficile, un facteur que son siège exacerberait et qui rendrait lord Yomen plus à même de capituler.
Elle ne découvrit aucun signe manifeste de famine ou de délabrement – même s’il était difficile de s’en rendre compte de nuit. Malgré tout, la cendre était nettoyée dans les rues et un nombre remarquable de maisons de nobles paraissaient occupées. Elle se serait attendue à ce que la population des nobles soit la première à décamper en apprenant l’arrivée d’une armée.
Fronçant les sourcils, Vin termina son tour de la ville et atterrit sur une place bien précise que Cett lui avait conseillée. Ici, les manoirs étaient séparés les uns des autres par de vastes terrains et des plantations d’arbres ; elle les compta tout en marchant le long des rues. Au quatrième manoir, elle franchit le portail d’un bond, puis gravit la colline en direction de la maison.
Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle s’attendait à trouver – Cett avait quitté la ville deux ans auparavant. Cependant, il lui avait indiqué cet informateur-ci comme le plus susceptible de l’aider. Conformément aux instructions de Cett, le balcon arrière du manoir était éclairé. Vin patienta dans les ténèbres, méfiante, au cœur de la brume froide et hostile qui lui fournissait toutefois un abri. Elle se méfiait de Cett – elle redoutait qu’il lui garde rancune de l’avoir attaqué dans son bastion de Luthadel l’année précédente. Prudemment, elle laissa tomber une pièce et s’éleva dans les airs.
La silhouette solitaire qu’elle vit assise sur le balcon correspondait à la description fournie par Cett dans ses instructions. Ces mêmes instructions attribuaient à l’informateur le surnom de Lampreste. Le vieil homme semblait lire à la lueur d’une lampe. Vin fronça les sourcils mais, suivant les consignes, elle atterrit sur la rambarde du balcon et s’accroupit près d’une échelle qui aurait permis à un visiteur plus ordinaire de monter.
Le vieil homme ne leva pas les yeux de son livre. Il tirait sur sa pipe en silence, une épaisse couverture de laine sur les genoux. Vin ignorait s’il l’avait ou non remarquée. Elle s’éclaircit la gorge.
— Oui, oui, dit calmement le vieil homme. Je suis à vous dans un instant.
Vin pencha la tête, étudiant cet étrange individu aux sourcils broussailleux et aux cheveux d’un blanc de givre. Il était vêtu d’un costume de noble, avec une écharpe et un pardessus. Il paraissait totalement indifférent à la Fille-des-brumes accroupie sur son balcon. Puis il finit par fermer le livre et se tourner vers elle.
— Vous aimez les histoires, mademoiselle ?
— Quel genre d’histoires ?
— Les meilleures, bien sûr, répondit Lampreste en tapotant son livre. Celles qui parlent de monstres et de mythes. Les contes à dormir debout, comme certains les appellent – les histoires que les skaa se racontent à mi-voix autour du feu, sur les spectres des brumes, les lutins, les farfadets et autres.
— Je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer aux histoires, répondit Vin.
— Il semble que de moins en moins de gens aient ce temps, désormais. (Un auvent tenait la cendre à distance, mais il ne semblait guère se soucier des brumes.) Ce qui me pousse à me demander ce qu’il y a de si attirant dans le monde réel pour qu’il les obsède tous à ce point. Ce n’est pas un endroit très agréable ces temps-ci.
Vin s’en assura rapidement à l’aide du bronze, mais l’homme ne brûlait rien. À quoi jouait-il donc ?
— On m’a dit que vous pourriez me donner des informations, dit-elle prudemment.
— Sans aucun doute, répondit-il. (Puis il la regarda avec un sourire.) Je suis une mine d’informations – même si une grande partie d’entre elles vous semblera sans doute inutile.
— J’écouterai une histoire, si c’est ce que ça doit me coûter.
L’homme gloussa.
— Il n’y a pas de plus sûr moyen de tuer une histoire que d’en faire un « coût », mademoiselle. Comment vous appelez-vous, et qui vous envoie ?
— Vin Venture, répondit-elle. C’est Cett qui m’a donné votre nom.
— Ah, répondit-il. Cette crapule est encore en vie ?
— Oui.
— Eh bien, je peux sans doute discuter avec quelqu’un que m’envoie un vieil ami écrivain. Descendez de cette rambarde – vous me donnez le vertige.
Vin s’exécuta prudemment.
— Un ami écrivain ?
— Cett est l’un des meilleurs poètes que je connaisse, mon enfant, répondit Lampreste en lui désignant un siège. Nous avons partagé nos œuvres pendant une bonne décennie avant que la politique ne l’en détourne. Lui non plus n’aimait pas les histoires. À ses yeux, tout devait être cru et « réaliste », même sa poésie. J’imagine que vous devez approuver cette attitude.
Vin haussa les épaules et s’assit sur la chaise qu’il lui indiquait.
— Sans doute.
— J’y vois une ironie que vous ne comprendrez jamais, déclara le vieil homme en souriant. Alors, que me voulez-vous ?
— J’ai besoin d’informations sur Yomen, le roi obligateur.
— C’est quelqu’un de bien.
Vin fronça les sourcils.
— Ah, poursuivit Lampreste, vous ne vous y attendiez pas ? Tous ceux qui sont vos ennemis devraient être malfaisants ?
— Non, répondit Vin en se remémorant les jours précédant la chute de l’Empire Ultime. J’ai épousé quelqu’un que mes amis auraient qualifié d’ennemi à une époque.
— Ah. Très bien, dans ce cas. Yomen est quelqu’un de bien, et un excellent roi. Nettement meilleur que ne l’était Cett, ajouterais-je. Mon ancien ami fait de gros efforts, ce qui le rend brutal. Il n’a pas la subtilité nécessaire aux dirigeants.
— Qu’est-ce que Yomen a accompli de si bien, alors ? demanda Vin.
— Il a empêché la ville de s’effondrer, répondit Lampreste en tirant sur sa pipe. (La fumée se mêla aux brumes tourbillonnantes.) Et il a accordé aussi bien aux nobles qu’aux skaa ce qu’ils voulaient.
— À savoir ?
— La stabilité, mon enfant. Pendant quelque temps, le monde fut en proie aux bouleversements – ni les skaa ni les nobles ne savaient quelle était leur place. La société s’effondrait, et les gens mouraient de faim. Cett n’a pas fait grand-chose pour y remédier – il se battait constamment pour conserver ce qu’il avait obtenu en tuant. Puis Yomen est arrivé. Les gens ont vu en lui une figure d’autorité. Avant la Chute, le Ministère du Seigneur Maître faisait la loi, et les gens étaient prêts à accepter un obligateur comme dirigeant. Yomen a aussitôt pris le contrôle des plantations et fourni à son peuple de quoi manger, puis il a relancé les usines et les mines de Fadrex, et donné à la noblesse un semblant de normalité.
Vin ne répondit rien. Autrefois, il lui aurait semblé incroyable que le peuple, après mille ans d’oppression, retrouve la servitude de plein gré. Et pourtant, il s’était produit quelque chose de semblable à Luthadel. Le peuple avait chassé Elend, qui lui accordait de grandes libertés, pour donner le pouvoir à Penrod – simplement parce qu’il lui avait promis un retour à ce qu’il avait perdu.
— Yomen est un obligateur, dit-elle.
— Les gens aiment ce qui leur est familier, mon enfant.
— Ils sont opprimés.
— Il faut bien que quelqu’un dirige, répondit le vieil homme. Et que d’autres le suivent. Les choses fonctionnent ainsi. Yomen a offert au peuple ce qu’il réclame depuis la Chute : une identité. Peut-être que les skaa travaillent et qu’ils sont battus et asservis, mais ils connaissent leur place. Peut-être que la noblesse passe son temps aux bals, mais la vie a retrouvé un ordre.
— Aux bals ? demanda Vin. C’est la fin du monde et Yomen donne des bals ?
— Bien sûr, répondit Lampreste en tirant longuement et lentement sur sa pipe. Yomen règne en maintenant ce qui est familier. Il offre au peuple ce qu’il possédait autrefois – et les bals étaient une partie importante de la vie avant la Chute, même dans une petite ville comme Fadrex. Il y en a justement un ce soir, au Bastion Orielle.
— Le jour même où une armée vient assiéger la ville ?
— Comme vous venez de le faire remarquer, le monde semble à deux doigts de la catastrophe, dit le vieil homme en désignant Vin à l’aide de sa pipe. En comparaison, une armée ne paraît pas représenter grand-chose. Et puis Yomen a saisi quelque chose que même le Seigneur Maître ne comprenait pas : il assiste toujours personnellement aux bals donnés par ses sujets. Ainsi, il les rassure et les réconforte. Ce qui fait d’un jour comme aujourd’hui, celui de l’arrivée d’une armée, un jour parfait pour un bal.
Vin se laissa aller en arrière, ne sachant trop que penser. De tout ce qu’elle s’était attendue à trouver en ville, les bals figuraient tout en bas de la liste.
— Bien, dit-elle. Quelle est la faiblesse de Yomen ? Y a-t-il quoi que ce soit dans son passé qui puisse nous être utile ? Quels traits de personnalité le rendent vulnérable ? Où devrions-nous frapper ?
Lampreste tira sur sa pipe en silence tandis que le vent soufflait brume et cendre autour de sa silhouette âgée.
— Alors ? demanda Vin.
Le vieil homme exhala une bouffée de brume et de fumée.
— Je viens de vous dire que j’appréciais cet homme, mon enfant. Qu’est-ce qui me prendrait de vous donner des informations à utiliser contre lui ?
— Vous êtes un informateur, répondit Vin. C’est ce que vous faites, vendre des informations.
— Je suis un conteur, rectifia-t-il. Et toutes les histoires ne sont pas destinées à toutes les oreilles. Pourquoi voudriez-vous que je parle à ceux qui projettent d’attaquer ma ville et de renverser mon seigneur ?
— Nous vous accorderions un poste de pouvoir quand la ville serait à nous.
Lampreste ricana tout bas.
— Si vous croyez que ces choses-là m’intéressent, Cett vous a très mal renseignée sur mon tempérament.
— Nous vous paierions bien.
— Je vends des informations, mon enfant. Pas mon âme.
— Vous ne m’aidez pas beaucoup, commenta Vin.
— Et dites-moi, ma chère enfant, répondit-il avec un petit sourire. Pourquoi au juste devrais-je m’en soucier ?
Vin fronça les sourcils. Sans aucun doute, se dit-elle, c’est la rencontre la plus étrange que j’aie jamais faite avec un informateur.
Lampreste tira sur sa pipe. Il ne semblait pas attendre qu’elle dise quoi que ce soit. En fait, il semblait même penser que la conversation était terminée.
C’est un noble, songea Vin. Il aime ce que le monde était autrefois. Il était confortable. Même les skaa ont peur du changement.
Vin se leva.
— Je vais vous dire pourquoi vous devriez vous en soucier, vieil homme. Parce qu’il tombe des cendres et qu’elles vont bientôt ensevelir votre jolie petite ville. Les brumes sont meurtrières. Les tremblements de terre secouent le paysage, et les monts de cendre brûlent de plus en plus. Des changements se préparent. Au bout du compte, même Yomen ne pourra pas les ignorer. Vous détestez le changement. Moi aussi. Mais les choses ne peuvent pas rester telles quelles – et c’est une bonne chose car, quand rien ne change dans votre vie, autant mourir.
Elle se détourna pour partir.
— On raconte que vous allez arrêter les chutes de cendre, lui dit calmement le vieil homme derrière elle. Rendre au soleil sa couleur jaune. On vous appelle l’Héritière du Survivant. Le Héros des Siècles.
Vin hésita et se retourna pour regarder à travers la brume traîtresse le vieil homme à la pipe et au livre fermé.
— Oui, répondit-elle.
— Pas facile de se montrer à la hauteur d’une telle destinée.
— C’est ça ou baisser les bras.
Lampreste garda un moment le silence.
— Asseyez-vous, mon enfant, dit enfin le vieil homme en désignant de nouveau la chaise.
Vin s’exécuta.
— Yomen est quelqu’un de bien, reprit Lampreste, mais un dirigeant médiocre. C’est un bureaucrate, un membre du Canton des Ressources. Il est capable de provoquer les choses : faire arriver des fournitures au bon endroit, mettre en place des projets de construction. En temps ordinaire, ça ferait de lui un dirigeant convenable. Toutefois…
— Pas quand le monde touche à sa fin, complèta doucement Vin.
— Exactement. Si je me fie à ce que j’ai entendu, votre mari est un homme de vision et d’action. Si notre petite ville doit survivre, nous aurons besoin de participer à ce que vous nous proposez.
— Alors, que devons-nous faire ?
— Yomen a peu de faiblesses, dit Lampreste. C’est un homme calme et honorable. Cependant, il voue une foi inépuisable au Seigneur Maître et à son organisation.
— Encore aujourd’hui ? demanda Vin. Le Seigneur Maître est mort !
— Oui, et alors ? répondit Lampreste, amusé. Et votre Survivant ? Aux dernières nouvelles, il était plus ou moins mort, lui aussi. Ce qui n’a pas semblé gêner beaucoup sa révolution, n’est-ce pas ?
— Bien vu.
— Yomen est un croyant, déclara Lampreste. Ce qui peut représenter une faiblesse comme une force. Les croyants sont souvent portés à tenter ce qui semble impossible, puis à compter sur la providence pour les faire parvenir à leurs fins. (Il marqua une pause et regarda Vin.) Ce genre de comportement peut être une faiblesse si cette croyance est mal placée.
Vin ne répondit pas. Une croyance vouée au Seigneur Maître était mal placée. S’il avait été un dieu, elle ne serait pas parvenue à le tuer. Dans l’esprit de Vin, la question était très simple.
— Si Yomen a une autre faiblesse, déclara Lampreste, c’est sa richesse.
— Parlez d’une faiblesse.
— C’en est une quand on en ignore la source. Il a de l’argent quelque part – une somme si grande que c’en est suspect, bien supérieure à ce que même les coffres locaux du Ministère auraient pu fournir. Personne ne sait d’où elle provient.
La cachette, songea Vin qui s’anima soudain. Il possède réellement l’atium !
— Vous avez réagi un peu trop fort sur ce point, observa Lampreste en tirant sur sa pipe. Vous devriez vous efforcer de moins vous trahir lorsque vous parlez à un informateur.
Vin rougit.
— Quoi qu’il en soit, reprit le vieil homme en reportant son attention sur son livre. Si vous en avez fini, je souhaiterais reprendre ma lecture. Transmettez mon meilleur souvenir à Cendrémiaire.
Vin hocha la tête, puis se leva et se dirigea vers la rambarde. Mais Lampreste s’éclaircit alors la gorge.
— En règle générale, observa-t-il, le genre de service que je viens de rendre s’accompagne d’une compensation.
Vin haussa un sourcil.
— Je croyais que les histoires ne devaient pas avoir de coût.
— En fait, rectifia Lampreste, j’ai dit qu’une histoire elle-même ne devrait pas représenter un coût. Ce qui est très différent du fait que l’histoire elle-même coûte quelque chose. Et bien que certains ne soient pas d’accord sur ce point, je crois qu’une histoire sans coût est une histoire que l’on considère comme dépourvue de valeur.
— Je suis sûre que c’est la seule raison, répondit Vin avec un petit sourire tandis qu’elle jetait sa bourse au vieil homme – moins quelques pièces recouvertes de tissu qui lui serviraient à sauter. Des pièces d’or impériales. Elles font toujours l’affaire ici, je suppose ?
— Oh oui, elles feront l’affaire, répondit le vieil homme en les empochant.
Vin bondit dans la nuit, à quelques maisons de là, brûlant son bronze pour guetter des pulsations allomantiques derrière elle. Elle savait qu’elle éprouvait par nature une méfiance irrationnelle vis-à-vis des gens qui paraissaient faibles. Pendant longtemps, elle avait été persuadée que Cett était Fils-des-brumes simplement parce qu’il était paraplégique. Malgré tout, elle vérifia que Lampreste ne brûlait aucun métal. C’était là une vieille habitude dont elle n’éprouvait pas tellement le besoin de se débarrasser.
Aucune pulsation n’apparut derrière elle. Bientôt, elle se remit en mouvement et utilise les consignes de Cett pour aller chercher un autre informateur. Elle se fiait aux paroles de Lampreste, mais voulait confirmation. Elle choisit un informateur à l’autre bout du spectre, un mendiant nommé Hoid dont Cett affirmait qu’on le trouvait du côté d’une place bien précise la nuit.
Quelques sauts rapides la conduisirent sur les lieux. Elle atterrit en haut d’un toit et baissa les yeux pour balayer la zone du regard. On avait laissé la cendre dériver ici, s’accumuler dans les coins et tout salir. Des silhouettes s’agglutinaient dans une ruelle près de la place. Des mendiants sans toit ni travail. Vin avait vécu comme eux à certaines périodes, à cracher de la cendre et dormir dans les ruelles en espérant qu’il ne pleuvrait pas. Elle localisa bientôt une silhouette qui ne dormait pas comme les autres, assise en silence sous les chutes de cendre légère. Ses oreilles perçurent un faible bruit. L’homme fredonnait pour lui-même, comme les consignes affirmaient qu’il le ferait.
Vin hésita.
Quelque chose la tracassait, sans qu’elle parvienne à déterminer quoi. Quelque chose d’anormal. Sans s’arrêter pour réfléchir, elle se détourna simplement pour s’éloigner en bondissant. C’était l’une des grosses différences entre Elend et elle : elle n’avait pas toujours besoin d’une raison. Une intuition lui suffisait. Lui avait toujours envie de démêler les choses, de trouver un pourquoi, et elle aimait cette logique en lui. En revanche, lui aurait été très frustré par sa décision de se détourner de la place comme elle venait de le faire.
Peut-être que rien de mauvais ne se serait produit si elle s’était rendue sur cette place. Ou bien quelque chose de terrible. Elle ne le saurait jamais, et n’en avait pas besoin. Comme à d’innombrables reprises au cours de sa vie, Vin accepta simplement de suivre son instinct et s’éloigna.
Son envolée la conduisit le long d’une rue que Cett avait notée dans ses consignes. Curieuse, Vin n’alla pas trouver un autre informateur mais suivit plutôt la route, bondissant d’un point d’ancrage à l’autre au cœur des brumes omniprésentes. Elle atterrit dans une rue pavée non loin d’un bâtiment aux fenêtres éclairées.
Massif et purement fonctionnel, le bâtiment intimidait malgré tout, ne serait-ce qu’en raison de sa taille. Cett avait écrit que le Canton des Ressources était le plus grand des bâtiments du Ministère d’Acier dans la ville. Fadrex avait tenu le rôle d’étape entre Luthadel et d’autres villes plus importantes à l’ouest. Proche de plusieurs grandes routes fluviales et bien fortifiée pour la protéger du banditisme, la ville était un endroit parfait pour le siège régional du Canton des Ressources. Pourtant, Fadrex n’avait pas été assez importante pour attirer les Cantons de l’Orthodoxie ou de l’Inquisition – traditionnellement les plus puissants des départements du Ministère.
Ce qui signifiait que Yomen, en tant qu’obligateur au bâtiment des Ressources, était alors la principale autorité religieuse de la zone. À en juger par les propos de Lampreste, Vin supposait que Yomen était un obligateur des Ressources plutôt ordinaire : austère et ennuyeux, mais d’une terrible efficacité. Il avait donc évidemment choisi d’établir son palais dans l’ancien bâtiment du Canton. C’était ce que soupçonnait Cett, et Vin en voyait là une confirmation assez évidente. Il y régnait une grande activité malgré l’heure tardive, et le bâtiment était gardé par des pelotons de soldats. Yomen avait sans doute choisi ce bâtiment pour rappeler à tous d’où provenait son autorité.
Malheureusement, c’était aussi l’endroit où devait se trouver la cachette du Seigneur Maître. Vin soupira et se détourna de la contemplation du bâtiment. Une partie d’elle voulait se faufiler à l’intérieur pour tenter de pénétrer dans la grotte située en dessous. Au lieu de quoi elle laissa tomber une pièce et s’éleva dans les airs. Même Kelsier n’aurait jamais essayé de s’infiltrer dans cet endroit le premier soir de repérage. Elle était entrée dans celui d’Urteau, mais il était alors abandonné. Elle devait s’entretenir avec Elend et étudier la ville quelques jours avant de faire quelque chose d’aussi téméraire que s’infiltrer dans un palais fortifié.
À l’aide de la lumière des étoiles et de son étain, Vin lut le nom du troisième et dernier informateur. Un aristocrate, lui aussi, ce qui n’avait rien d’étonnant compte tenu du statut de Cett. Elle se mit en mouvement dans la direction indiquée. Cependant, alors qu’elle avançait, elle remarqua quelque chose.
On la suivait.
Elle ne fit qu’entrevoir son poursuivant, masqué par les motifs de la brume tourbillonnante. Hésitante, Vin brûla du bronze et fut récompensée par une très faible vibration derrière elle. Une pulsation allomantique étouffée. En règle générale, un allomancien qui brûlait du cuivre – comme celui-là – se rendait invisible aux perceptions allomantiques. Mais pour une raison que Vin n’était jamais parvenue à expliquer, elle pouvait percer ces défenses. Le Seigneur Maître en avait été capable, tout comme ses Inquisiteurs.
Vin continua à avancer. L’allomancien qui la suivait croyait de toute évidence que Vin ne pouvait le – ou la – percevoir. Il se déplaçait par bonds agiles et rapides, à distance raisonnable. Il était bon sans être excellent pour autant, et c’était manifestement un Fils-des-brumes, car personne d’autre ne pouvait brûler cuivre et acier en même temps.
Vin ne s’en étonna pas. Elle avait supposé, s’il y avait des Fils-des-brumes en ville, qu’elle attirerait leur attention en bondissant de toit en toit. Au cas où, elle n’avait pas pris la peine de brûler de cuivre, ce qui permettait à n’importe qui de percevoir ses pulsations, Traqueur ou Fils-des-brumes. Mieux valait un ennemi attiré à découvert que caché dans l’ombre.
Elle pressa l’allure, quoique pas assez pour susciter la méfiance, et la personne qui la suivait dut accélérer pour la suivre. Vin se dirigeait vers la sortie de la ville, comme si elle comptait la quitter. À mesure qu’elle approchait, ses sens allomantiques produisaient des lignes bleues jumelles désignant les énormes supports de fer fixant les portes de la ville à la pierre. Ces supports étaient des sources métalliques larges et solides, et dégageaient d’épaisses lignes bien nettes.
Ce qui les désignait comme d’excellents points d’ancrage. Attisant son potin pour éviter d’être écrasée, Vin exerça une Poussée puissante sur les supports pour se projeter en arrière.
Aussitôt, les pulsations allomantiques disparurent derrière elle.
Vin s’élança à travers brume et cendre, à une vitesse qui fit claquer légèrement ses habits pourtant serrés. Elle s’empressa de s’attirer sur un toit à l’aide d’une Traction et s’y accroupit, tendue. L’autre allomancien avait dû cesser de brûler ses métaux. Mais pourquoi donc ? La savait-il capable de percer les nuages de cuivre ? Si c’était le cas, pourquoi l’avait-il suivie aussi imprudemment ?
Un frisson la parcourut. Une autre source dégageait des pulsations allomantiques dans la nuit. L’esprit des brumes. Elle ne l’avait pas vu depuis plus d’un an. En fait, lors de sa dernière rencontre avec lui, il avait failli tuer Elend – pour le sauver ensuite en faisant de lui un Fils-des-brumes.
Elle ignorait toujours la place de l’esprit dans toute cette histoire. Ce n’était pas Ravage – elle avait senti la présence de Ravage lorsqu’elle l’avait libéré au Puits de l’Ascension. Ils étaient différents.
Je ne sais même pas si c’était vraiment l’esprit, ce soir, se dit Vin. Mais son poursuivant avait disparu si brusquement…
Perplexe et parcourue d’un frisson, elle s’éloigna de la ville au moyen d’une Poussée et s’empressa de rejoindre le camp d’Elend.