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Plus d’une personne a rapporté sentir une haine consciente émanant des brumes. Ce n’est toutefois pas nécessairement lié au fait qu’elles tuent les gens. Pour la plupart – même ceux qu’elles ont terrassés –, les brumes semblent n’être qu’un phénomène météorologique, ni plus conscient ni plus vengeur qu’une terrible maladie.
Cependant, pour une poignée d’individus, elles n’en restaient pas là. Ceux qu’elles choisissaient, elles tournoyaient tout autour. Ceux envers qui elles se montraient hostiles, elles s’écartaient d’eux. Certains éprouvaient une grande paix en leur sein, d’autres de la haine. Tout était lié à l’influence subtile de Ravage, et à la manière dont on réagissait ou non à ses incitations.
TenSoon était assis dans sa cage.
L’existence même de cette cage était une insulte. Les kandra n’étaient pas comme les humains – même s’il n’était pas emprisonné, TenSoon n’aurait pas cherché à s’évader. Il s’était soumis de son plein gré à son sort.
Malgré tout, on l’avait enfermé. Il ignorait où au juste ils s’étaient procuré cette cage – ce n’était vraiment pas le genre d’objet dont les kandra avaient besoin en temps normal. Et pourtant les Deuxièmes l’avaient trouvée et installée dans l’une des grottes principales de la Patrie. Elle était faite de plaques de fer et de robustes barreaux d’acier, avec un solide grillage étiré le long des quatre faces pour empêcher TenSoon de réduire son corps à de simples muscles et de se tortiller pour s’enfuir. Encore une insulte.
TenSoon y était assis nu sur le sol de fer glacial. Avait-il provoqué quoi que ce soit d’autre que sa propre condamnation ? Son discours à l’Antre de la Charge avait-il servi à quoi que ce soit ?
À l’extérieur de sa cage, les grottes étaient éclairées par l’éclat des mousses de culture, et les kandra vaquaient à leurs tâches. Beaucoup s’arrêtaient pour l’inspecter. C’était là le but du long délai séparant son jugement de sa sentence. La Deuxième Génération n’avait pas besoin de semaines pour décider de ce qu’elle allait lui faire. Toutefois, TenSoon les avait obligés à le laisser s’exprimer, et les Deuxièmes voulaient s’assurer qu’il soit puni comme il se devait. Ils l’exhibaient comme un humain dans les réserves. Dans toute l’histoire du peuple kandra, aucun autre n’avait jamais été traité ainsi. Son nom deviendrait synonyme de honte pour les siècles à venir.
Mais nous n’allons pas survivre des siècles, se dit-il, furieux. C’était l’objet de mon discours.
Seulement, il ne s’y était pas très bien pris. Comment pouvait-il expliquer à son peuple ce qu’il ressentait ? Que leurs traditions touchaient à leur fin, que leurs vies – stables depuis si longtemps – devaient absolument changer ?
Qu’est-ce qui s’est produit à la surface ? Est-ce que Vin s’est rendue au Puits de l’Ascension ? Et qu’en était-il de Ravage, et de Sauvegarde ? Les dieux du peuple kandra étaient de nouveau en guerre, et les seuls au courant de leur existence faisaient comme si de rien n’était.
En dehors de sa cage, les autres kandra vivaient leur vie. Certains formaient les membres des nouvelles générations – il voyait circuler les Onzièmes, qui n’étaient guère plus que des masses de chair aux os scintillants. La transformation de spectre des brumes en kandra était difficile. Une fois qu’il recevait une Bénédiction, le spectre des brumes perdait la majeure partie de son instinct à mesure qu’il acquérait conscience, et devait réapprendre comment former des muscles et des corps. Un processus qui nécessitait de nombreuses années.
D’autres kandra adultes s’affairaient à préparer la nourriture. Ils devaient faire cuire un mélange d’algues et de champignons à l’intérieur de cavités de pierre, assez semblables à celle dans laquelle TenSoon passerait l’éternité. Malgré la haine qu’il portait autrefois à l’humanité, TenSoon avait toujours considéré l’occasion de savourer la nourriture de l’extérieur – surtout la viande vieillie – comme une consolation extrêmement séduisante lorsque l’on partait servir un Contrat.
À présent, il avait à peine de quoi boire, sans parler de manger. Il soupira et regarda la vaste grotte à travers les barreaux. Les cavernes de la Patrie étaient immenses, bien trop grandes pour que les kandra les remplissent. Mais c’était ce qu’une grande partie de son peuple appréciait en elles. Après des années passées à servir un Contrat – à obéir aux caprices d’un maître, souvent pendant des décennies d’affilée –, un endroit qui permettait la solitude était extrêmement précieux.
La solitude, songea TenSoon. J’en profiterai largement, très bientôt. L’idée de passer une éternité en prison tempérait quelque peu son agacement face aux gens qui venaient le regarder bouche bée. Ce seraient les derniers individus de son peuple qu’il verrait jamais. Il en reconnaissait beaucoup. Les Quatrièmes et Cinquièmes venaient cracher par terre devant lui pour montrer leur dévotion aux Deuxièmes. Les Sixièmes et les Septièmes – qui formaient l’essentiel des kandra liés par des Contrats – venaient le prendre en pitié et secouer la tête devant cet ami déchu. Les Huitièmes et Neuvièmes venaient par curiosité, stupéfaits que quelqu’un de si âgé puisse être tombé si bas.
Puis il aperçut un visage bien précis parmi les groupes qui l’observaient. TenSoon se détourna sur le côté, honteux, en voyant approcher MeLaan, avec ses yeux immenses où brillait un éclat de douleur.
— TenSoon ? entendit-il bientôt murmurer.
— Va-t’en, MeLaan, dit-il tout bas, tournant le dos aux barreaux, si bien qu’il se retrouva face à un autre groupe de kandra qui l’observait depuis un autre côté.
— TenSoon…, répéta-t-elle.
— Tu n’es pas obligée de me voir comme ça, MeLaan. S’il te plaît, va-t’en.
— Ils ne devraient pas pouvoir te faire ça, dit-elle, et il entendit de la colère dans sa voix. Tu es presque aussi âgé qu’eux, et beaucoup plus sage.
— Ils sont la Deuxième Génération, répondit TenSoon. Ils ont été désignés par les Premiers. Ce sont eux qui nous gouvernent.
— Ils ne sont pas obligés de nous gouverner.
— MeLaan ! dit-il en se retournant enfin vers elle.
La plupart des spectateurs restaient en retrait, comme si le crime de TenSoon était une maladie contagieuse. MeLaan s’accroupit seule près de sa cage, avec son Corps Véritable aux os de bois grêles qui lui donnait l’air anormalement mince.
— Tu pourrais leur tenir tête, dit-elle tout bas.
— Pour qui est-ce que tu nous prends ? demanda TenSoon. Pour des humains, avec leurs rébellions et leurs soulèvements ? Nous sommes des kandra. Nous sommes de Sauvegarde. Nous suivons les ordres.
— Tu t’inclines toujours devant eux ? siffla MeLaan, approchant son visage mince des barreaux. Après ce que tu as dit – ce qui se passe à la surface ?
TenSoon hésita.
— À la surface ?
— Tu avais raison, TenSoon, répondit-elle. La cendre recouvre la terre d’un manteau noir. Les brumes sortent de jour et tuent les cultures et les gens. Les hommes vont en guerre. Ravage est de retour.
TenSoon ferma les yeux.
— Ils vont faire quelque chose, dit-il enfin. La Première Génération.
— Ils sont vieux, répondit MeLaan. Vieux, oublieux et impuissants.
TenSoon ouvrit les yeux.
— Tu as beaucoup changé.
Elle sourit.
— Ils n’auraient jamais dû confier les enfants d’une nouvelle génération aux Troisièmes pour qu’ils les élèvent. Il y en a beaucoup parmi nous, les plus jeunes, qui accepteraient de se battre. Les Deuxièmes ne pourront pas nous gouverner éternellement. Qu’est-ce que nous pouvons faire, TenSoon ? Comment pouvons-nous t’aider ?
Oh, mon enfant, se dit-il. Tu ne crois pas qu’ils sont au courant à ton sujet ?
Ceux de la Deuxième Génération n’étaient pas idiots. Paresseux, peut-être, mais vieux et rusés – TenSoon le comprenait bien, car il connaissait très bien chacun d’entre eux. Ils devaient avoir demandé à des kandra d’épier ce qui se dirait autour de sa cage. Un kandra de la Quatrième ou Cinquième Génération doté de la Bénédiction de Conscience pouvait se tenir un peu plus loin et entendre chaque mot prononcé près de sa cage.
TenSoon était un kandra. Il était revenu recevoir son châtiment car c’était juste. C’était une question d’honneur plus que de Contrat. C’était sa nature.
Et pourtant, si MeLaan avait dit vrai…
Ravage est de retour.
— Comment est-ce que tu peux te contenter de rester assis là ? demanda MeLaan. Tu es plus fort qu’eux, TenSoon.
Il secoua la tête.
— J’ai rompu le Contrat, MeLaan.
— Pour le bien de tous.
Au moins, je l’ai convaincue.
— Est-ce que c’est vrai, TenSoon ? demanda-t-elle tout bas.
— Quoi donc ?
— OreSeur. Il avait la Bénédiction de Puissance. Tu as dû en hériter quand tu l’as tué. Et pourtant, on n’en a pas trouvé trace sur ton corps quand on t’a capturé. Alors qu’est-ce que tu en as fait ? Je peux aller te la chercher ? Te l’apporter pour que tu puisses te battre ?
— Je refuse de combattre mon propre peuple, MeLaan, répondit TenSoon. Je suis un kandra !
— Il faut bien que quelqu’un nous dirige ! siffla-t-elle.
Au moins cette affirmation était-elle exacte. Mais ce droit-là n’appartenait pas à TenSoon. Pas plus, en réalité, qu’à la Deuxième Génération – ni même à la Première. C’était celui de leur créateur. Celui-là était mort. Mais quelqu’un d’autre avait pris sa place.
MeLaan garda un moment le silence, toujours agenouillée devant sa cage. Peut-être attendait-elle qu’il l’encourage, ou bien qu’il devienne le meneur qu’elle cherchait. Il ne répondit pas.
— Alors tu es seulement revenu mourir, reprit-elle enfin.
— Expliquer ce que j’ai découvert. Ce que j’ai ressenti.
— Et ensuite ? Tu débarques, tu annonces d’atroces nouvelles, et tu nous laisses résoudre les problèmes par nous-mêmes ?
— Ce n’est pas juste, MeLaan, protesta-t-il. Je suis venu pour devenir le meilleur kandra possible.
— Alors bats-toi !
Il secoua la tête.
— Ainsi c’est vrai, dit-elle. Les autres de ma génération pensent que tu as été brisé par ton dernier maître. L’humain Zane.
— Il ne m’a pas brisé, répondit TenSoon.
— Ah non ? répliqua MeLaan. Alors pourquoi as-tu regagné la Patrie dans ce… corps que tu utilisais ?
— Les os du chien ? demanda TenSoon. Ce n’est pas Zane qui me les a donnés, mais Vin.
— Alors c’est elle qui t’a brisé.
TenSoon expira doucement. Comment pouvait-il s’expliquer ? D’un côté, il lui semblait ironique que MeLaan – qui arborait volontairement un Corps Véritable inhumain – trouve son usage d’un corps de chien à ce point répugnant. Et pourtant, il comprenait. Il lui avait fallu un certain temps pour apprécier les avantages de ces os.
Il hésita.
Mais non. Il n’était pas venu semer la révolution. Il était venu s’expliquer, servir les intérêts de son peuple. Il y parviendrait en acceptant son châtiment, comme devait le faire un kandra.
Et pourtant…
Il y avait une chance. Une chance infime. Il n’était même pas sûr d’avoir envie de s’enfuir, mais s’il y avait une occasion…
— Ces os que je portais, s’entendit-il demander. Tu sais où ils se trouvent ?
MeLaan fronça les sourcils.
— Non. Pourquoi est-ce que tu pourrais bien les vouloir ?
TenSoon secoua la tête.
— Ce n’est pas ça, répondit-il en choisissant ses mots avec soin. Ils étaient répugnants ! On m’a obligé à les porter pendant un an, à tenir le rôle humiliant d’un chien. Je m’en serais volontiers débarrassé, mais comme je n’avais pas de corps à ingérer, j’ai dû revenir ici vêtu de cet horrible corps.
— Tu évites le véritable problème, TenSoon.
— Il n’y a pas de véritable problème, MeLaan, répondit-il en se détournant d’elle. (Que son plan fonctionne ou non, il ne voulait pas que les Deuxièmes la punissent pour s’être associée à lui.) Je refuse de me rebeller contre mon peuple. Je t’en prie, si tu tiens vraiment à m’aider, laisse-moi simplement tranquille.
MeLaan siffla tout bas, et il l’entendit se lever.
— Autrefois, tu étais le plus grand d’entre nous.
TenSoon soupira lorsqu’elle fut partie. Non, MeLaan. Je n’ai jamais été grand. Jusqu’à récemment, j’étais le plus orthodoxe de ma génération, un conservateur seulement distingué par sa haine des humains. À présent, je suis devenu le plus grand criminel de l’histoire de notre peuple, mais je l’ai pratiquement fait par accident.
Ce n’est pas de la grandeur. Simplement de la bêtise.