CHAPITRE XIV
Dans ces Mémoires, je donne indifféremment trois noms au favori : Concini, Conchine, ou le maréchal d’Ancre. Mais à l’époque, il s’en fallait que ces diverses façons de le désigner fussent neutres et sans signification. Pour la reine-mère, cela allait de soi, il était Concini ; pour les courtisans, le maréchal d’Ancre, du moins en public ; ceux qui le léchaient lui baillaient de « l’Excellence », que la dignité de son titre, en effet, requérait. Le roi eût dû s’adresser à lui en lui disant « mon cousin ». Il ne le faisait jamais, récusant tacitement l’honneur injustifié que sa mère avait fait à ce faquin. Quand il avait à le nommer, d’une façon bien caractéristique, il francisait son nom et l’appelait Conchine. Le peuple, qui haïssait furieusement le Florentin, lui accolait, par haine autant que par prudence, tout un bouquet de surnoms injurieux : il coglione[89] était le plus doux.
Quand elle s’adressait à l’épouse du grand homme, Madame de Guise disait « Madame la Maréchale » ; quand elle parlait à ses amies en petite compagnie, « la signora Concini ». En son hôtel avec moi, « la Galigaï », et quelquefois, comme moi-même, la Conchine. En notre logis de la rue du Champ Fleuri, nous ne l’appelions que l’Araignée, pour la raison que, vivant en recluse au-dessus de la reine, « elle descendait la voir chaque soir pour l’engluer dans ses toiles ». Et de peur que soit par le contexte, soit par la force évocatrice de l’image, Mariette, dont les oreilles aimaient traîner dans les alentours, ne finit par entendre qui nous désignions par là, nous usions du mot latin : aranea, ou du mot grec : arachnée.
À la mi-août – mais je ne saurais préciser le jour – je me présentai à neuf heures dans les appartements du roi, et fus béant, tant il était levé tôt à l’accoutumée, de le trouver encore au lit. Monsieur de Souvré m’expliqua à voix basse que ne pouvant s’ensommeiller la veille en raison de l’étouffante chaleur, Louis s’était relevé et s’étant vêtu de sa robe de chambre, il avait gagné son cabinet des livres et s’était amusé à chanter jusqu’à minuit.
Comme il achevait ce récit, Louis se réveilla et nous envisageant, assis sur son séant, battant encore des paupières, et le cheveu ébouriffé, il nous annonça avec le dernier sérieux que l’ennemi s’était emparé par traîtrise et surprise du château de Chambord, mais Dieu merci, il l’en avait chassé sans tant languir par une forte attaque qu’il nous décrivit par le menu et sans bégayer le moindre, usant d’expressions que j’ignorais, mais dont le maréchal de Souvré me dit plus tard qu’elles étaient appropriées à un assaut donné dans les règles.
Après ce récit, Louis pria Dieu, refusa de déjeuner (ce qui m’eût inquiété, s’il n’avait pas eu le visage gai et comme ragaillardi par son rêve guerrier) et avant d’aller visiter la reine-mère, il me dit de l’accompagner jusqu’à son cabinet aux armes pour me montrer une arquebuse que le duc de Bellegarde lui avait donnée la veille. Là-dessus, il appela Descluseaux pour qu’il courût déverrouiller l’huis, et sur le chemin, comme nous montions l’étage, il ajouta encore quelques détails qui lui revenaient sur la glorieuse prise, ou plutôt reprise, du château de Chambord par ses armées.
Son ton, sa voix, son visage, tout changea en un clin d’œil dès que Descluseaux eut reclos l’huis sur nous.
— Sioac, dit-il à voix basse en démontant avec bruit et noise l’arquebuse de Bellegarde, connaissez-vous Déagéant ?
— Non, Sire. Mais mon père a eu affaire à lui.
— Comment cela ?
— Déagéant lui apportait en catimini, de la part du roi votre père, des pécunes pour ses missions secrètes.
— Et que pense le marquis de Siorac de Déagéant ?
— Beaucoup de bien.
— Moi aussi, dit Louis en m’envisageant d’un air grave de ses beaux yeux noirs.
— Toutefois, Sire, dis-je après un instant de réflexion, Déagéant est le commis de Barbin.
— Cela n’empêche point, dit Louis, qu’il me soit bon serviteur. Je voudrais, Sioac, que vous rencontriez Déagéant. Il est extrêmement bon.
Mon lecteur se ramentoit sans doute que cette façon de s’exprimer était particulière au roi.
— Et, Sire, que lui dirai-je ?
— C’est lui qui vous dira des choses.
Le roi reprit :
— Déagéant étant le commis de Barbin, il ne serait pas sans péril pour lui de me voir souvent.
J’entendis alors que le roi attendait de moi que je fusse un relais entre Déagéant et lui-même. Louis lut dans mon regard, et ma compréhension et mon acquiescement, et remonta l’arquebuse de Bellegarde sans plus piper ; cela fait, il appela Descluseaux, s’essuya vivement les mains avec un chiffon et, dès que l’huis fut ouvert, descendit l’escalier si vite que j’eus peine à le suivre.
Ce bref entretien au bec à bec fit sur moi une impression profonde : dans un mois, Louis aurait quinze ans. Et autant d’aucuns de ses amusements m’avaient semblé très au-dessous de son âge – mais n’y avait-il pas là un élément de comédie pour endormir la méfiance de la reine-mère ? – autant il m’avait paru ce jour d’hui expéditif et sûr de lui. Pour moi, je me sentais ivre de joie d’avoir pour la première fois reçu de lui une mission qui, tant modeste qu’elle fût, s’apparentait à celles que son père avait autrefois confiées au mien.
La façon dont j’allais moyenner une rencontre avec un homme que je n’avais jamais vu me tint en cervelle tout le jour, et bien à tort, car le soir même, en mon appartement du Louvre, comme après mon souper glouti d’un coup de glotte (car je ne m’apparesse pas à table), je me préparais à m’aller coucher, on toqua à mon huis. N’attendant personne à cette heure tardive, j’armai mes pistolets, que je disposai à portée de main sur ma table – le Louvre, le soir venu, n’étant guère plus sûr que Paris – tandis que La Barge, de page devenant mon laquais, enfilait sa livrée et que Robin accourait, une pertuisane à la main, et à tout hasard se postait à côté de l’huis.
La Barge, sur un signe, ouvrit la porte par degrés et révéla un quidam qui n’avait pas l’air bien redoutable, étant petit, sans épée, et par sa noire et austère vêture, assez semblable à un clerc qui n’eût pas encore reçu la tonsure.
— Monsieur le Chevalier, dit-il avec un profond salut, je suis Déagéant, et votre humble et respectueux serviteur.
— Serviteur, monsieur Déagéant ! dis-je tandis que La Barge refermait l’huis sur lui. Entrez, de grâce, et accommodez-vous de cette chaire.
Des yeux je fis signe à La Barge et à Robin de se retirer l’un et l’autre dans le cabinet attenant à ma chambre, où je savais d’avance qu’ils allaient occuper leurs loisirs à jeter les dés et à boire un flacon de mon vin. Toutefois, je leur avais imposé de ne jouer pas plus d’un denier par partie de dix points, ne voulant pas voir les gages de l’un passer en leur entièreté dans les poches de l’autre. Le péril, de reste, n’était pas grand, du fait que leur jeu n’avait rien de vif ni d’encharné, chacun, entre deux coups de dés, faisant à son compère le récit embelli de ses amours.
— Monsieur Déagéant, dis-je, je suis charmé de vous voir. Mon père m’a dit ce qu’il en était de vos relations du temps du feu roi.
— Et comment en va-t-il avec Monsieur le marquis ? dit Déagéant avec un salut.
— Sain et gaillard.
Déagéant m’en fit compliment et tandis qu’il parlait, je ne laissai pas de l’observer. Il avait les épaules larges, une tête carrée et paysanne, des yeux noirs brillants, le cheveu ras, le sourcil épais, la moustache taillée au ciseau, la barbe coupée court, un air à la fois assuré et modeste.
— Monsieur le Chevalier, dit-il en posant ses deux mains sur ses genoux, voulez-vous me permettre de vous dire comment nous allons ménager les choses entre Louis, vous-même et moi ? Quand j’aurai quelque incident de conséquence à vous conter, je vous le viendrai impartir à cette heure tardive. Plaise à vous alors d’en faire par écrit, mais en déguisant votre écriture, un résumé succinct et discret.
— Jusqu’à quel point discret, Monsieur Déagéant ?
— En ne nommant les gens que par la lettre terminale de leur nom.
— Terminale, et non point initiale ?
— Pour la raison qu’on s’attend à ce qu’elle soit initiale. Si vous écrivez B. pour Barbin, la chose est claire ; elle l’est moins si vous écrivez N. pour Barbin, ou S. pour Louis et pour Condé, E. Une fois votre récit rédigé, le lendemain, ayant demandé à Louis la permission d’aller consulter un dictionnaire dans son cabinet des livres, comme il m’a dit que vous faites parfois, plaise à vous de glisser votre résumé à la première page du chapitre XIII des Essais de Montaigne. Louis, aussitôt qu’il le pourra, l’ira lire et brûler.
— Pourquoi le chapitre treize, Monsieur Déagéant ?
— Pour aider votre mémoire, Monsieur le Chevalier. Treize, comme Louis.
Tout cela fleurait bon le secret et le romanesque, et j’étais assez jeune encore pour en être enchanté.
— Commençons-nous ce soir, Monsieur Déagéant ?
L’homme était fin, et sentant mon empressement, me voulut faire toucher du doigt de plus dures réalités.
— Il ne vous échappe pas, Monsieur le Chevalier, qu’en vous engageant dans cette voie, vous mettez votre tête au hasard du billot.
— Mais vous aussi, Monsieur Déagéant.
— Pour moi, n’étant pas noble, ce serait plutôt la hart, dit Déagéant avec un petit sourire.
J’entendis, à observer ce petit sourire, qu’on peut être vaillant sans bravata et sans même tirer l’épée, au rebours de ce que croient nos gentilshommes.
— Or sus, commençons ! dis-je en lui rendant son sourire, et sentant s’établir entre lui et moi une complicité chaleureuse.
— Avant hier, commença Déagéant, le prince de Condé quit Barbin de le rejoindre à Saint-Martin. Et Barbin m’emmena avec lui pour la raison qu’il entend toujours avoir un témoin quand il s’entretient avec Monsieur le Prince.
— Et pourquoi cela, Monsieur Déagéant ?
— Pour corroborer au besoin les termes de cet entretien, Monsieur le Prince étant si menteur.
Déagéant dit cela tout uniment et comme si la chose allait de soi.
— Nous le trouvâmes, reprit-il, en proie à une extrême perplexité et quasiment dans les larmes. Il accueillit Barbin comme un enfant qui, perdu dans un bois, s’accroche au père grâce à qui il espère retrouver son chemin. « Monsieur, lui dit-il, la voix tremblante, je suis arrivé à un point tel qu’il ne me reste plus qu’à ôter le roi de son trône et à me mettre à sa place ! »
— Monsieur Déagéant, dis-je, voudriez-vous répéter cette phrase étonnante ? Elle me laisse pantois. Je voudrais être assuré de l’avoir bien ouïe.
— « Je suis arrivé à un point tel qu’il ne me reste plus qu’à ôter le roi de son trône et me mettre à sa place. »
— Et il dit cela à Barbin, intendant, confident et conseiller de la reine-mère ! Laquelle a tout intérêt à ce que le roi demeure là où il est, puisqu’elle règne à sa place ! Est-ce pas folie ? Outre qu’une telle déclaration est déjà en soi et de soi un crime de lèse-majesté !
— Toutefois, Monsieur le Chevalier, le prince de Condé, dès qu’il l’eut prononcée, la corrigea quelque peu en disant : « Il me semble, malgré tout, que ce serait aller trop loin. – Alors, dit Barbin quand il fut revenu de sa stupeur, pourquoi le feriez-vous ? – Parce que, dit Condé, les Grands m’en pressent outrageusement, me disant que si je ne le fais point, ils m’abandonneront. Et s’ils m’abandonnent, Monsieur Barbin, la reine-mère me méprisera. »
— Ah, dis-je, combien propre à Condé me paraît cette peur d’être méprisé ! Jusqu’à la fin de sa vie, il doutera être le fils de son père.
— C’est bien ce que sentit Barbin, car il répliqua aussitôt avec le plus grand respect : « Monseigneur, votre naissance vous met fort au-dessus du mépris, et la reine aura toujours à cœur d’augmenter votre pouvoir plutôt que de le diminuer. » Ayant ainsi caressé Condé à bon poil, Barbin reprit : « De reste, le parti du roi n’est point si faible que vous imaginez. Le seul nom de roi est extrêmement puissant, et tous ceux que vous pensez être du parti des Princes ne le sont que d’une fesse… Tant est qu’une entreprise contre l’autorité royale ne serait à mon sentiment que feu de paille. »
— Voilà, dis-je, qui était fort adroit.
— Mais Monsieur Barbin est un homme de beaucoup d’esprit, dit vivement Déagéant. Le malheur, et c’est là où je le blâme, c’est qu’il ait consenti par ambition à devenir la créature de Conchine. Quoi qu’il en soit, ses paroles retournèrent tout à plein Condé, du moins pour le moment. Et il déclara bien haut qu’il demeurerait dans l’obéissance à son souverain, si seulement la reine-mère chassait le duc de Bouillon de la Cour, lequel brouillait et tourmentait son esprit, exerçant sur lui une emprise à laquelle il ne savait pas se soustraire.
— Est-ce vrai ?
— C’est vérissime ! Aucun mari n’a jamais eu sur son épouse un ascendant tel et si grand. Ceci étant dit sans la moindre équivoque, Condé étant ce qu’il est… Avec votre permission, Monsieur le Chevalier, je poursuis. Barbin, sur une demi-promesse d’éloigner le duc de Bouillon, quitte Monsieur le Prince qui s’en retourne en son logis où l’attendait justement ledit Bouillon, qui le voyant peu décidé à s’en prendre au roi, le pousse à rompre avec Conchine, espérant que par ce biais, Condé serait amené à engager le fer avec la reine-mère et, par voie de conséquence, avec le roi.
— Et Condé ne lui résista pas ?
— Pas plus qu’il n’avait résisté à Barbin. Et le voilà qui envoie incontinent l’archevêque de Bourges dire à Conchine de sa part qu’il n’est plus son ami.
— Mais c’est là une déclaration de guerre ! m’écriai-je, béant. Et bien folle ! Si Condé n’entend pas tuer Conchine, pourquoi l’effrayer et s’en faire un mortel ennemi ? Et s’il entend se défaire de lui, à quoi bon l’avertir ? Voit-on un chat prévenir une souris qu’il va lui tomber sus ?
— La raison même, Monsieur le Chevalier ! dit Déagéant. Mais je poursuis. La coïncidence voulut que lorsque l’archevêque de Bourges vint trouver Conchine chez lui, Barbin se trouvait là. Et s’il fut béant de ce nouveau retournement de Monsieur le Prince, Conchine, qui brille par la cruauté plus que par le courage, ne put cacher le désespoir et le désarroi qui s’emparaient de lui. Éperdu, il emmena Barbin chez sa femme, laquelle, tout aussi terrifiée que lui, voulait incontinent quitter Paris pour se réfugier à Caen, ville qui est à eux, comme vous savez. Mais elle ne le put, étant trop malade et se pâmant deux fois au moment d’entrer en litière. Conchine partit seul dans la nuit et gagna Caen à brides avalées. Pour reprendre votre métaphore, Monsieur le Chevalier, je dirai que la souris, prévenue qu’une griffe la menaçait, s’est réfugiée dans son trou. Et un trou dont il sera très difficile de la faire sortir : Conchine a des troupes et beaucoup, beaucoup de pécunes pour en lever d’autres…
Dès que Déagéant prit congé de moi, je couchai son récit par écrit, et le lendemain matin, me présentant dans les appartements du roi, un bouton de mon pourpoint hors de sa boutonnière, je priai Sa Majesté de confier à Berlinghen pour qu’il me l’ouvrit la clef du cabinet des livres, ce qu’Elle fit sans battre un cil. Toutefois, ayant observé que Monsieur de Blainville humait l’air dans les alentours, je me gardai bien, une fois dans la place, d’aller tout de gob dénicher les Essais de Montaigne. Mais prenant sur un rayon voisin l’Enchiridion militis christiani d’Érasme et m’asseyant, je me plongeai dans cette lecture austère. Et je fis bien. Car je n’y étais pas attelé depuis cinq minutes que la porte s’ouvrit, et Blainville, poussant en avant son long nez, pénétra dans le cabinet des livres. Levant alors les yeux de mon Érasme, je lui dis :
— Avez-vous affaire à moi, Monsieur de Blainville ?
— Non, Monsieur le Chevalier, dit-il avec un grand salut. Je passais là par hasard et voyant la porte ouverte (en fait, elle ne l’était pas) je me suis permis d’entrer, n’ayant jamais mis le pied dans le cabinet des livres de Sa Majesté.
Tout en parlant, il s’avançait vers moi quasiment à chaque mot, de façon, j’imagine, à jeter un regard sur le livre que j’avais en main.
— Mais, dis-je, il n’était que de demander permission à Sa Majesté de visiter le cabinet ! Elle ne vous l’aurait pas refusée.
— Diantre, dit Blainville quand il fut à bonne portée d’œil, mais c’est du latin que vous lisez !
— Rien que l’Enchiridion militis christiani, et c’est heureux qu’Érasme l’ait écrit en latin, car je n’entends pas le hollandais.
— Ah, dit Blainville qui, ayant été élevé dans un collège des jésuites, était loin d’être ignare, c’est donc ce fameux Manuel du soldat chrétien.
— À mon sentiment, dis-je, il vaudrait peut-être mieux traduire le titre par : le Manuel du soldat du Christ.
— Je ne vous croyais pas si dévot, dit Blainville qui avait l’air de flairer éperdument une piste qu’il sentait se brouiller.
— Je ne saurais m’en vanter, Monsieur de Blainville, dis-je en riant. Je cherche une citation, que mon père m’a faite hier, mais sans la pouvoir compléter.
— Quelle citation ? dit Blainville, son zèle le poussant en son inquisition au-delà des bornes de la courtoisie.
— Mais justement, la voici, dis-je tout à trac. Et je lui débitai à haute voix et le plus rapidement que je pus la phrase qu’un instant avant son entrée dans le cabinet des livres, j’avais parcourue des yeux. Elle était fort longue et si savamment construite que je sentis bien que le latin de Blainville n’était pas suffisant pour se hausser jusqu’à elle.
Comme bien j’y comptais, il se vergogna à me demander de la traduire et, après quelques compliments courtois, notre limier se retira, l’oreille basse.
Je demeurai après son départ l’ouïe en alerte, le livre d’Érasme entrouvert sur les genoux, mais sans le lire et craignant un retour inopiné de Blainville et de ses reniflements. Puis au bout d’un moment, me levant et gagnant la porte à pas de loup, je l’entrouvris, glissai un œil dans la galerie, laquelle était déserte. Je refermai l’huis derrière moi et cette fois, je le verrouillai. Puis allant quérir les Essais de Montaigne, je glissai ma relation à la première page du chapitre XIII, remis le livre sur son rayon, l’Érasme sur le sien et fus hors en un battement de cil. Mais je regagnai, songeur, les appartements du roi, l’irruption de Blainville me donnant fort à penser. J’avais trompé le nez de ce chien, mais d’où venait que son nez m’eût suivi jusque-là ? Je conclus que le bouton de mon pourpoint hors de sa boutonnière lui avait, se peut, donné l’éveil et je pris bonne note de convenir avec Déagéant d’un autre signal à proposer au roi.
*
* *
L’archevêque de Bourges, que Condé avait employé comme son vas-y dire pour informer Conchine qu’il n’était « plus son ami », n’avait dans sa vie qu’une ambition : il désirait ardemment que de violette sa robe devînt pourpre, et que son front s’ornât de ce couvre-chef dont les immenses bords feraient à ses épaules étroites une ombre majestueuse. Raison pour laquelle il complotait le jour avec le prince de Condé et les Grands et, la nuit venue, entrant au Louvre par une porte secrète, il contait leurs complots à Barbin et à la reine-mère. L’archevêque se couvrait des deux côtés et calculait ainsi que quelle que pût être l’issue de la révolte des princes, il aurait droit à la gratitude du vainqueur, à son intercession auprès du Saint-Père, et au chapeau cardinalice.
Les princes se réjouirent fort de la fuite de Conchine hors Paris. Le favori quittait la place à Condé. C’est donc que Condé était vainqueur. S’ils avaient eu une once de bon sens dans leur légère cervelle, ils auraient compris que jamais le pouvoir de Condé n’avait été si précaire. Car la Conchine, elle, demeurait à Paris. Elle tenait lors Monsieur le Prince pour son plus mortel ennemi et elle avait plus que jamais l’oreille de sa maîtresse.
Dans leur outrecuidance, Condé et les princes complotaient sans la moindre gêne et vergogne, et comme étant déjà assurés de la victoire. Ils tâchaient de gagner à leur cause les colonels et capitaines des quartiers, sollicitaient les curés pour qu’ils prêchassent contre le roi, pressaient le Parlement de convoquer les ducs, pairs et officiers de la couronne pour décider s’il ne fallait pas mettre le gouvernement de l’État dans d’autres mains que celles de la reine-mère. Toutes ces menées étaient faites sans qu’ils s’en cachassent le moindre et ils les faisaient suivre de festins joyeux où le cri de ralliement était : Barre à bas ! Cela voulait dire que les armoiries des princes, s’ils triomphaient du gouvernement royal, recevraient le privilège dont seules les armoiries du roi jusque-là pouvaient se prévaloir : n’avoir point de barre qui les traversât. En fait, ce « Barre à bas ! » les trahissait. Car bien loin de travailler, comme ils le prétendaient, à la restauration du pouvoir royal, ils aspiraient à rétablir un État féodal dans lequel chacun d’eux eût été un petit roi dans sa propre province, tâchant d’étendre ses frontières aux dépens de ses voisins, levant des troupes, et qui sait même ? frappant sa propre monnaie… On se souvient que le duc de Longueville avait caressé ce projet, et que mon petit roi, qui n’avait alors pas même dix ans, l’avait vivement rebuffé de cette prétention.
Conchine s’était enfui de Paris le quinze août et la Conchine n’eut pas besoin de plus de quinze jours pour décider la reine-mère à arrêter Condé et à le serrer en geôle. Toutefois, Marie comme à son ordinaire fluctuante, s’y décida, puis ne s’y décida plus, puis de nouveau s’y décida, tant est que ce lanternement permit aux plus gros des poissons d’échapper de la nasse. Ce qui désola fort Barbin, qui avait organisé la capture et qui comptait bien se saisir, outre Condé, des princes les plus frétillants. Toutefois, c’est la reine-mère qui choisit Monsieur de Thémines pour l’exécution, parce quelle se souvint que notre Henri avait dit de lui qu’en toutes circonstances il servirait la royauté.
Il fut convenu que dès que Condé serait entré dans le Louvre pour présider le Conseil, on déploierait les gardes devant le pont-levis pour l’empêcher de ressortir. Et comme ce déploiement pourrait donner l’éveil, on amena devant le pont-levis le carrosse du roi tout attelé, afin de donner à penser que le roi allait se rendre à Saint-Germain-en-Laye et que les troupes n’étaient là que pour assurer ses sûretés sur le chemin.
Quand je contai cette petite ruse à mon père, il me rappela qu’Henri III, le jour de l’assassinat du duc de Guise, avait lui aussi employé comme leurre le carrosse royal. Pour éviter que le duc de Guise ne fût suivi le jour du Conseil par une forte escorte qui eût pu donner du fil à retordre aux Quarante-Cinq, Henri III avait fixé ce Conseil-là à sept heures du matin, et pour justifier une heure aussi matinale, il avait confié la veille au duc qu’il comptait partir très tôt pour son manoir de La Noue. Le carrosse tout attelé fut amené dès avant sept heures au pied de l’escalier ajouré du château de Blois pour donner couleur et vraisemblance à ce départ.
Pour en revenir à Condé, il quitta le Conseil du roi sur le coup de onze heures et dirigea ses pas vers la chambre de la reine-mère, où devait se réunir le Conseil des affaires. Quelqu’un lui ayant glissé à l’oreille qu’on allait l’arrêter, il ne le voulut pas croire, disant hautement qu’on n’oserait pas s’en prendre à lui. « C’est tout justement, dit mon père, ce que répondit, il y a vingt-huit ans, le duc de Guise à ceux qui l’avertissaient qu’Henri III le voulait dépêcher. Il y a une chose que le comploteur ne parvient jamais à entendre : quelle que soit par ailleurs la faiblesse d’un souverain, dans le château du roi, le roi est toujours le plus fort. »
Condé ne trouva personne en la chambre de la reine-mère, ni la reine-mère elle-même, ni les autres conseillers des affaires ; et la demandant à plusieurs reprises, non sans quelque impatience, aux officiers du roi qui se trouvaient dans la pièce, il ne se doutait pas quelle était si proche de lui, se cachant dans un cabinet attenant, avec le roi et Monsieur, et séparée de lui par une simple porte.
Condé qui déjà se croyait le roi de France, et trouvait quasi offensant que la reine-mère le fît attendre, tomba de haut quand Monsieur de Thémines entra dans la chambre et lui dit qu’il avait le devoir de l’arrêter.
— Osez-vous bien l’entreprendre ? dit Condé.
— Oui, Monseigneur, lui dit Thémines, sur commandement du roi. Monseigneur, plaise à vous de me remettre votre épée.
Condé s’y refusa de prime, mais voyant apparaître Monsieur d’Elbène, suivi de sept ou huit gentilshommes, la pertuisane à la main, il blêmit et céda.
— Monsieur d’Elbène, dit-il, m’allez-vous occire ?
— Monsieur, lui dit Monsieur d’Elbène, nous sommes des gentilshommes et non des bourreaux, et nous n’avons nul commandement de vous méfaire.
Ces gentilshommes sans tant languir l’encadrèrent et le menèrent à la chambre qu’on avait préparée pour lui. Il reprit alors un peu de ce courage dont il avait fait si peu preuve jusque-là, et refusa un dîner qu’on lui avait préparé, exigeant que ce fussent ses gens qui lui apprêtassent ses viandes.
On y consentit, et ce qui lui redonna un peu de sérénité fut une visite que lui fit Monsieur de Luynes qui l’assura au nom du roi qu’on allait le bien traiter. Toutefois, il demanda avec tant d’insistance à voir Barbin que celui-ci, sur l’ordre de la reine-mère, finit par se rendre auprès de lui.
Déagéant me rapporta le soir même en mon appartement ce qu’il dit à Barbin, qui n’était que folies, enfantillages et billevesées, sauf toutefois qu’il affirma que « la reine ne l’avait prévenu que de trois jours, et que si elle eût attendu davantage, le roi n’aurait plus la couronne sur la tête » : vanterie d’autant plus stupide qu’elle justifiait amplement qu’on le fît prisonnier, alors que dans le même temps il suppliait à cor et cri la reine-mère, par l’intermédiaire de Luynes et de Barbin, qu’elle le remît en liberté.
Barbin n’avait pas laissé de redouter que cette arrestation ne fût suivie dans Paris par une action des princes et un soulèvement populaire. Mais les princes, loin de voler au secours de leur chef, ne songèrent qu’à jouer à la fausse compagnie. Trouvant les portes de la capitale ouvertes, ils les passèrent au grand trot de leurs carrosses dorés, et retournèrent chacun dans son gouvernement respectif, se mettant aussitôt à l’abri de ses murailles. Comme on ne les poursuivait pas, ils ne tardèrent pas à redresser la crête, levèrent des troupes et redevinrent menaçants.
Seule la princesse douairière de Condé – la mère de notre prisonnier – monta vaillamment à cheval et parcourut les rues de Paris pour émouvoir le peuple, lequel ne s’émut guère. Il y eût fallu au moins la pucelle, montée sur son blanc palefroi, et la princesse n’avait point une tant belle image. Les Parisiens connaissaient son passé, ses procès, son page, et ses poisons. De son côté, le cordonnier Picard, qui avait sur le cœur les coups de bâton donnés par les valets de Conchine, souleva quelque partie du peuple, qui faute de pouvoir mettre la main sur le maréchal, alla s’en prendre à sa maison.
Ce fut du haut en bas une terrible dévastation. On tailla les étoffes, on brisa les meubles, on saccagea le jardin. Tout ce qui ne pouvait pas être emporté fut détruit. Pourtant, cette furie ne fut pas si aveugle qu’on eût pu le croire. Les émeutiers tirèrent à l’arquebuse contre le portrait du Conchine et celui de sa femme, et comme si cela ne leur paraissait pas encore suffisant, ils déchirèrent les toiles avec leurs couteaux. Pour le portrait de la reine-mère, ils se contentèrent de le décrocher et de le jeter par la fenêtre dans la rue, où on le retrouva sali, mais non détruit. En revanche, pas un d’entre eux ne toucha au portrait du roi : il demeura seul, immaculé, intact, sur un mur dont toutes les tentures avaient été salies et arrachées. Quand je sus ce détail, je fus transporté d’aise et le cœur me battit.
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* *
Une quinzaine de jours après l’arrestation de Condé, Déagéant me vint visiter en mon appartement du Louvre. J’étais à mon souper, je l’invitai à le partager à la franquette, offre qu’il accepta après qu’il se fut assuré de sa sincérité par de courtois refus et mes pressantes instances.
Par bonheur, c’était une repue de viandes froides et je pus incontinent dépêcher La Barge et Robin à leurs dés, leur flacon et les Iliades de leurs amours.
— S’il vous agrée, Monsieur Déagéant, voulez-vous que nous mangions de prime ? Nous parlerons après. J’aurai l’esprit plus libre pour me loger vos nouvelles en cervelle.
Il acquiesça et tandis que, sans un mot, nous jouions des mâchoires, je lui jetai un œil ou deux. Tel que mon père me l’avait décrit, cet homme-là, assurément, n’était point venu au monde pour batifoler, mais pour creuser son sillon, droit et profond, jusqu’à la mort. Respectueux des rangs et des usages, mais point servile, ni ignorant de sa propre valeur, homme de peu de paroles, mais chacune d’elles portant déjà son poids d’action, fort entendu à la politique mais sans esprit d’intrigue, sauf au service du roi, pour lequel, selon mon père, il aurait tout fait et tout donné.
— Eh bien, Monsieur Déagéant, dis-je, dès que nos assiettes furent vides, quelles nouvelles ?
— Désastreuses, dit-il, son air froid contrastant avec la gravité de ses paroles. Et quand elles seront connues, dans deux ou trois jours, il n’est pas un fils de bonne mère en France qui ne les trouvera telles. En deux mots, la hache est à la parfin tombée sur les Barbons. Villeroy et Jeannin ont rejoint Sillery dans la disgrâce et la reine-mère a nommé à leur place un triumvirat : Barbin, Mangot, Richelieu. Tous choisis par la Conchine, en l’absence de son mari, mais avec son agrément.
— On les dit gens d’esprit, d’allant et de ressources.
— Ils le sont, dit Déagéant avec une moue. Et c’est bien là le pire.
— Pourtant, ils sont, eux, des Français naturels, ayant au cœur, j’imagine, l’amour de leur nation. Ne voudront-ils pas brider et modérer Conchine s’il va trop loin ?
— Ils croient sans doute le pouvoir faire, mais ils ne le pourront pas. Conchine est un monstre d’orgueil et de violence. Il a fait ces ministres. Et s’ils s’avisent de regimber, il les défera. Monsieur le Chevalier, reprit Déagéant, ce commentaire ne fait pas partie de mon message. Plaise à vous de ne pas en faire état dans votre résumé.
— Ne pourrait-il être utile au roi ?
— Je le décrois. Le roi sait plus de choses qu’on ne pense et d’après Luynes, il entend fort bien les périls de la situation.
Je ne sais pourquoi cette façon de dire, apparemment si froide, me donna quelque angoisse et je dis :
— Monsieur Déagéant, parlant à moi au bec à bec, estimez-vous que Louis dans les mois à venir puisse courir un danger ?
Déagéant, les deux mains posées à plat sur ses genoux et les paupières baissées, s’accoisa et je commençais à croire qu’il ne désirait pas me répondre, quand levant tout soudain les yeux et les fichant dans les miens, il dit du ton le plus uni :
— Grandement.
Cette réponse me laissa béant, et quand la voix me revint, elle était si sourde que je ne la reconnus pas.
— Grandement ! dis-je. Y va-t-il de sa liberté ? De sa couronne ? De sa vie ?
Déagéant hocha la tête et je repris avec la dernière véhémence :
— Monsieur Déagéant, peux-je vous demander sur quoi se fondent vos alarmes ?
— Avant tout sur le caractère de Conchine. Vous vous ramentevez sans doute de la grande peur qui s’empara de lui quand Condé lui fit dire qu’il « n’était pas son ami ». Cette terreur, je l’ai vue de mes yeux. J’étais là, avec Barbin. Conchine protesta alors, presque pleurant et la lèvre pendante, que s’il revenait un jour à la Cour, jamais, au grand jamais il ne se mêlerait de gouvernement, et se contenterait désormais de ce qu’il faudrait de pouvoir pour établir la sûreté de sa fortune, car il se rendait bien compte que c’était sa grande autorité dans l’État qui lui avait valu la haine du monde entier.
— Voilà, pour une fois, des propos sensés !
— Mais qu’il contredit du tout au tout dès que l’arrestation de Condé le remit en selle !
— Et que dit-il ?
— Il posa à Barbin une question insidieuse. Il lui demanda si à son sentiment il n’y aurait plus de danger pour lui à ce qu’il se mêlât à nouveau des affaires politiques…
— Et que répondit Barbin ?
— « Excellence, je ne vois point de raison qui puisse vous en empêcher. »
— Et pourquoi diantre Barbin fit-il une réponse de cette farine ?
— C’est bien ce que je lui ai demandé. À son avis, Conchine était déjà résolu à reprendre, et même à augmenter, son autorité dans l’État et Barbin était bien assuré qu’il l’aurait fait, quoi qu’il lui conseillât.
— Quelle conclusion tirez-vous, Monsieur Déagéant, de cet entretien ? dis-je au bout d’un moment.
— D’abord que Barbin est décidé à aller assez loin dans la souplesse et la soumission pour demeurer ministre. Ensuite – et c’est là le plus important à mes yeux – que Concini est décidé à pousser jusqu’au bout sa fortune. Autrement dit, c’est pour se revancher de la terreur panique qu’il a éprouvée au moment où il a quitté Paris qu’il aspire maintenant au pouvoir. Et autant il tremblait alors, autant il se montrera arrogant, tyrannique, voire cruel, s’il s’y établit et s’y maintient.
— Pourrait-il s’en prendre à Louis ? dis-je au bout d’un moment, et à voix basse, comme si rien que de poser cette question me paraissait impie.
— Pas encore, dit Déagéant. Tant pour consolider son pouvoir que pour se venger de Condé et des Grands, il va d’abord s’en prendre à eux. Il n’épargnera rien pour les vaincre et les détruire. Et c’est bien pourquoi il a choisi des ministres résolus et qui fussent bien à lui.
*
* *
Mon père était en tout mon confident. Et quand je dis « mon père », j’inclus La Surie qui, s’il ne parle pas toujours de la même voix que mon père, parle du moins du même cœur. Mais bien que je connusse sa discrétion, je ne sus de longtemps décider si je devais ou non toucher mot de mes missions à ma comtesse palatine, justement parce qu’elle était palatine, et qu’il s’agissait de secrets touchant à la couronne de France. Pendant longtemps, quand j’étais en sa compagnie, je demeurai là-dessus muet comme carpe ; mais je finis toutefois par m’aviser qu’elle savait beaucoup de choses – que je ne lui avais pas dites – sur l’état de nos affaires, et je me permis de lui demander un jour de qui elle les tenait. « Mais de l’ambassadeur de Venise, dit-elle. C’est un vieil ami de mon père, et quand il me vient visiter céans, il aime me parler des affaires de France, de prime parce que c’est son métier de les connaître, et ensuite parce qu’elles lui tiennent excessivement à cœur, étant grand ami de ce pays. »
Ce fut au cours d’un de nos entretiens de derrière les courtines qu’elle m’apprit cela et je fus béant, et aussi plein de vergogne, qu’un étranger sût tant de choses sur la Cour de France, qui n’étaient point tellement à l’honneur de la reine, qui-cy de la façon dont se faisaient les choses en ses alentours, qui-là de l’insolente faveur de bas aventuriers, et de la déréliction dans laquelle mon pauvre roi était volontairement laissé.
— Mon Pierre, me dit-elle tandis que sa tête au milieu de ses cheveux épars reposait sur mon épaule, de grâce tournez la tête vers moi et me considérez, car je voudrais vous parler non seulement au bec à bec, mais œil à œil. Il ne m’a pas échappé que vous étiez fort prudent et reclos avec moi quand il s’agit des affaires de France, et certes je n’en suis pas offensée, et tant vous loue au contraire de cette circonspection, que je trouverais naturel que vous la continuiez. Mais je vous vois depuis huit jours triste, marmiteux, soupirant, grommelant, vous faisant en silence un souci à vos ongles ronger, et je me suis apensée qu’à me dire ce qu’il en est, vous allégeriez peut-être votre pâtiment. Si de votre côté vous le désirez ainsi, est-il utile que je vous jure que pas un mot de ce que vous pourriez me dire ne sera jamais répété, ni dans cette vie, ni même, ajouta-t-elle avec un sourire, dans l’autre. D’ailleurs, dans l’autre, ce serait impossible, puisque nous serons joints et unis pour l’éternité.
— M’amie, dis-je, ma décision prise aussitôt, car je connaissais trop bien ma Gräfin, et depuis trop longtemps, pour la méjuger, les serments, en effet, seraient inutiles : j’ai toute fiance en vous. Et vous dites vrai aussi. En ces jours, il me soucie excessivement, et j’ai pour cela bonne raison. Mon pauvre petit roi est fort malade.
— Et depuis quand ?
— Depuis le deux octobre, date à laquelle Concini, de retour de Caen, fit son entrée dans Paris. Ce même jour, Louis ressentit de très douloureuses tranchées dans le ventre, suivies de diarrhées et de vomissements.
— Établissez-vous un lien, mon Pierre, entre ces deux événements ?
— Oui-da. J’opine qu’il y en a un. Car même lorsque les tranchées se calment ou disparaissent, par le moyen de linges humides et chauds qu’on lui applique sur le ventre, Louis demeure triste, abattu et comme dit le docteur Héroard, « élangouri ».
— Que veut dire ce mot ?
— Languissant. Héroard est natif de Montpellier et parfois parle d’oc.
— Il me semble qu’on ne peut être que languissant quand on pâtit d’un flux de ventre. Dure-t-il encore ?
— Oui-da. Depuis des jours, et quasi sans rémission.
— Que fait-on là-contre ?
— Purge et clystère.
— Est-ce là une bonne curation ? Qu’en pense Monsieur votre père ?
— Il pense qu’elle est mauvaise, puisqu’elle échoue. On n’a jamais vu, argue-t-il, une diarrhée persistante guérie par des purges et des clystères.
— L’a-t-il dit à Héroard ?
— Oui, en mon appartement, où je les avais invités tous deux à dîner pour qu’ils confrontassent leurs vues. Héroard a été ébranlé, mais non convaincu, clystère et purge étant universellement tenus pour des remèdes souverains en toute circonstance. Peut-être ignorez-vous, m’amie, que lorsque Jacques Clément donna un coup de couteau dans le ventre d’Henri III, le premier soin des médecins fut d’administrer à leur royal patient un clystère, qui eut pour résultat de multiplier ses douleurs et d’amener rapidement sa mort.
— Je croyais que Monsieur votre père était un des médecins d’Henri III ?
— Il ne l’était plus alors. Il comptait au nombre des agents de sa diplomatie secrète.
— Laquelle, dit Madame de Lichtenberg avec un petit sourire et me passant le dos de sa main sur la joue, est en passe, j’imagine, mon Pierre, de devenir une de vos traditions familiales… Mais pardon, reprit-elle, revenons à Héroard. Qu’augure-t-il du mal dont souffre votre petit roi ?
— Il est quasi hors de ses sens de chagrin et d’appréhension, et résiste de toutes ses forces aux médecins de la reine-mère qui voudraient saigner Louis aussi souvent qu’il est purgé.
— Héroard est donc hostile à la saignée ?
— Dieu merci, il l’est ! Sans cela, je ne donnerais pas cher de la vie de Louis. Héroard a étudié avec mon père en l’École de médecine de Montpellier sous Rondelet, Saporta et Salomon dit d’Assas, grands maîtres tous trois, et fort hostiles à cette damnable nouveauté : la saignée, importée d’Italie sous le règne de Charles IX, lequel, d’après mon père, en mourut. Le malheureux souffrait d’une intempérie des poumons, et plus il crachait le sang, plus on le saignait !…
— Au nom de quelle logique ?
— Au nom d’une métaphore : plus on tire de l’eau croupie d’un puits, plus il en revient de bonne. De même, plus on tire à un patient la partie pourrie du sang, plus la partie du sang qui se reforme est saine…
— Mais, dit Madame de Lichtenberg, comment sait-on, quand on saigne, que c’est la partie pourrie que l’on tire, et non la saine ?
— Bravissimo, m’amie ! C’était là tout justement l’opinion de l’École de médecine de Montpellier ! Mais hélas ! elle ne prévalut pas contre celle de Leonardo Botalli et des autres médecins italiens de la Cour.
— Tira-t-on du sang à Louis ?
— Oui, il y a deux jours, sur l’ordre formel de la reine-mère. La saignée fut pratiquée par son chirurgien, Monsieur Ménard. Il tira du roi six onces de sang, lequel, selon Héroard, était « écumeux et vermeil ».
— Et la reine-mère ne récidiva point ?
— Elle n’osa pas, Héroard y étant opposé, et le roi lui ayant précédemment renvoyé une purge qu’elle lui avait fait proposer par ses propres médecins.
— Dieu du ciel ! s’écria Madame de Lichtenberg. Se méfie-t-il de sa mère à ce point ?
— Je ne sais. Peut-être voulait-il seulement lui faire entendre qu’il ne voulait être soigné que par Héroard.
— Mais j’imagine que le renvoi de cette purge fit jaser.
— Et d’autant, m’amie, que voyant Louis gravement malade, Marie fit une démarche qui scandalisa la Cour.
— Laquelle ?
— J’ose à peine vous la dire. Cela me remplit de honte pour elle et de pitié pour son fils.
— Est-ce si énorme ?
— Énormissime.
— Mais encore ?
— Elle alla trouver le Parlement et lui demanda de lui confirmer la régence en cas de décès de son fils.
Tandis que, devenu barbon, je jette tant d’années plus tard sur le papier cette conversation avec Madame de Lichtenberg, j’ai quelque doute sur la date à laquelle elle eut lieu, car si j’y mentionne la saignée du roi par Ménard, qui se fit le premier novembre, en revanche je ne parle pas de la grande crise du trente et un octobre qui nous frappa tous d’épouvante, car nous pensâmes y perdre Sa Majesté. J’en conclus que j’ai mélangé, non les étapes de cette maladie, que j’ai notées avec le plus grand soin dans mon Livre de raison, mais les dates de mes différents entretiens avec ma Gräfin, lesquels sont sans conséquence pour la suite de cette histoire.
La raison pour laquelle la grande crise du trente et un octobre fit sur les familiers du roi une si terrible impression, c’est que, depuis plus de dix jours, nous pensions que Louis était guéri, ou tout au moins sur le chemin de la guérison. Dès le dix-neuf octobre, ses tranchées, son flux de ventre, ses vertiges et ses vomissements avaient disparu. Louis avait repris quelque gaîté et s’était remis à ses occupations et divertissements ordinaires, y compris à la chasse et à la volerie avec ses émerillons. Une dizaine de jours s’écoula ainsi et nous pensions que sa maladie appartenait au passé, quand le trente octobre, vers six heures de l’après-midi, une rechute se dessina. Louis se plaignit à nouveau de tranchées, et Héroard s’empressa de lui faire prendre un clystère dont il me dit qu’il serait « réfrigératif et détersif ». J’eus quelques doutes sur le mot « détersif » et en ayant demandé le sens à Héroard, il me dit qu’il désignait une médecine « qui nettoie une plaie et en favorise la cicatrice ». Je rapportai cette définition le même soir à mon père, qui me dit en levant les bras au ciel : « Plût à Dieu qu’on n’eût pas tant nettoyé cet intestin-là ! Il eût cicatrisé plus vite ! »
La crise qui, sur le moment du moins, fit douter que Louis vécût, eut lieu le trente et un octobre à quatre heures et quart de l’après-midi, et voici comme on me la conta. À cette heure, Louis qui, depuis le matin, avait été fort malade, dormait derrière les courtines de son baldaquin quand un de ses valets de chambre, le jeune Berlinghen – fils de ce Berlinghen qui avait si bien servi Henri IV – entendit une sorte de râlement, et pensant que c’était un chien qui ronflait dans la chambre, alerta son compère, et tous deux cherchant partout et ne trouvant pas ledit chien, écartèrent les courtines du baldaquin royal. Le roi râlait, la bouche collée contre son bras. Effrayés, ils coururent chercher Héroard, lequel leva aussitôt Louis, le mit à terre et tâcha de lui ouvrir la bouche. Mais il n’y put parvenir avec ses doigts, tant les dents étaient serrées. Il y fallut le manche d’un couteau. Louis se pâma et dès qu’il fut ranimé avec de l’eau-de-vie, on lui donna du mouvement en le promenant dans la chambre, Héroard et Berlinghen l’épaulant de part et d’autre.
Cet accès convulsif ne dura pas plus de huit minutes. Après quoi, la maladie reprit son cours habituel, sinon normal. Héroard expliqua cette crise – qui fut unique dans la vie de son royal patient – par une « mauvaise vapeur des intestins », preuve que les médecins ont toujours, pour toute intempérie, une explication toute prête, fût-elle verbale, car on se demande, en effet, d’où cette « mauvaise vapeur » pouvait bien venir, sinon de la partie du corps dont le malade souffrait. Je me ramentus à cet égard que notre Henri, pâtissant de la goutte et demandant à son médecin pourquoi l’opium qu’il lui administrait l’allait ensommeiller, le savant homme lui répondit sans battre un cil : « Sire, si l’opium fait dormir, c’est qu’il a une vertu dormitive »…
À notre grande joie, le dix novembre, Louis se rétablit tout à plein, et ce jour-là, gai et dispos, il se promena deux heures aux Tuileries. Toutefois, ceux qui l’aimaient ne laissèrent pas de vivre les semaines qui suivirent dans l’appréhension d’une nouvelle rechute. Par bonheur, nos craintes furent sans fondement.
Ce qui me donne à penser que le moral joua un rôle de grande conséquence dans l’apparition et le progrès de cette maladie fut l’agitation et l’inquiétude extraordinaires que Louis manifesta aussi longtemps qu’il en pâtit, se levant à toute heure du jour et de la nuit pour s’aller coucher sur le lit de ses valets de pied, puis se relevant pour s’aller étendre sur celui de Monsieur de Luynes, et de là, à nouveau levé, retournant à son baldaquin. Cette ronde incessante d’un lit à l’autre produisait une impression très pénible sur ceux qui se trouvaient là et qui assistaient, impuissants, à la détresse quelle trahissait.
Si l’on y inclut la trompeuse convalescence qui précéda la violente crise du trente et un octobre, l’intempérie du roi se prolongea plus d’un mois, du deux octobre 1616 au dix novembre. De tout ce temps, la reine-mère ne visita son fils qu’une seule fois, le jour de la crise. D’après ce que j’ai ouï dire, elle parut ce jour-là moins inquiète d’une issue fatale que fort effrayée par les conséquences que cette issue pourrait avoir pour elle. Car si la succession de Louis par Gaston ne faisait aucun doute, en revanche, on ne pouvait dire qui pourrait perpétuer Marie dans ses pouvoirs, car les ducs et pairs avaient presque tous déserté la Cour ; d’aucuns même se trouvaient en lutte ouverte avec elle. D’autre part, le Parlement qui, en 1610, avait beaucoup outrepassé ses droits en portant Marie de Médicis à la tête de la régence, n’avait aucune envie – Condé étant en prison et les princes, presque tous hostiles – de prendre derechef sous son bonnet une telle décision.
Ma belle lectrice sera sans doute déçue d’apprendre que la petite Anne d’Autriche ne vint à aucun moment visiter son mari au cours de sa longue maladie. Mais pour parler à la franche marguerite, je ne saurais dire si elle en a exprimé le vœu, ni si on l’y aurait dans ce cas-là autorisée.
Des quatre premiers gentilshommes de la Chambre, Conchine fut le seul à ne pas venir prendre des nouvelles du roi pendant son intempérie. En revanche, quand Sa Majesté fut guérie il fit une apparition, mais dans des conditions dont l’impudence et l’insolence passent l’imagination.
La scène, qui fut muette, mais n’en fut que plus blessante pour Louis, se passa le douze novembre, soit le troisième jour de la convalescence du roi. Il s’était réveillé à minuit et demi, et après avoir « fait ses affaires », comme dit le pudique Héroard, il demanda et but avec avidité une pleine écuelle de bouillon ; ce qui confirma Héroard dans l’idée que son malade se rebiscoulait. Toutefois Louis se passa de déjeuner ; mais non de dîner, qu’il prit à onze heures et derechef de bon appétit. Comme il achevait, on lui annonça la visite de Monsieur de Mataret, gouverneur de la ville et du château de Foix. Louis l’accueillit avec quelque chaleur, car bien que le comte de Foix eût été rattaché en 1607 à la couronne de France, le seul nom de Foix évoquait pour lui la Navarre et son père. Monsieur de Mataret, de son côté, se trouvait fort ému d’être si bien accueilli par le fils de « notre Henri », comme on l’appelait encore dans le Béarn, et le fut davantage encore quand Louis, désirant se dégourdir les jambes, l’entraîna dans la Grande Galerie dont les fenêtres donnaient sur la rivière de Seine. Outre Monsieur de Mataret, il n’y avait que deux personnes avec le roi : l’exempt des gardes, et moi-même à qui Louis avait fait signe de le suivre.
Louis s’avança assez avant dans la Grande Galerie et, pour la commodité de l’entretien, s’arrêta dans l’encoignure d’une fenêtre. Et tout en prêtant une oreille attentive aux discours que Monsieur de Mataret lui débitait avec un accent qui lui rappelait celui de son père, son œil s’amusait à suivre les gabarres qui glissaient sur la rivière de Seine, leurs voiles de diverses couleurs gonflées par le vent. C’était là un spectacle à la fois revigorant par son animation et apaisant par son silence, et je sentis combien il devait faire plaisir à un convalescent qui renaissait à la vie.
Cette tranquillité fut toutefois rompue par le jeune Berlinghen qui vint dire à Sa Majesté que le maréchal d’Ancre venait d’envoyer un gentilhomme dans les appartements du roi pour demander où il se trouvait. À quoi on lui avait répondu qu’il se promenait dans la Grande Galerie avec Monsieur de Mataret et Monsieur de Siorac. Cette annonce fit peu d’effet sur le roi. Il pensait sans doute que Conchine tâchait par cette tardive visite de rattraper la discourtoisie de son silence et de son absence pendant sa maladie.
Berlinghen s’en alla, frétillant comme un jeune chien qui vient de se rendre utile, et Monsieur de Mataret reprit son discours, lequel traitait du château de Foix, qu’il ne pouvait réparer faute de pécunes. Par malheur, il n’eut pas le temps de développer ce point, qui lui tenait fort à cœur et expliquait sans doute sa venue à Paris. Car un grand brouhaha se fit entendre au bout de la galerie, et on vit tout soudain apparaître une foule de gentilshommes, lesquels, tête nue, précédaient, entouraient et suivaient un personnage dont au milieu de cette cohue on ne distinguait que le chapeau, bien reconnaissable toutefois aux orgueilleuses plumes d’autruche et de paon qui l’ornaient et dont toute la Cour avait parlé, parce que chacune d’elles avait coûté deux cents écus.
À cette grande foule et forte noise Monsieur de Mataret demeura bouche bée, et Louis, se détournant de la fenêtre et des gabarres de la rivière de Seine, envisagea d’un œil froid ce superbe couvre-chef qui, dans sa puissance et sa gloire, s’avançait vers lui entouré d’un moutonnement d’échines courbées et de têtes nues. La rencontre n’était assurément pas égale, car Sa Majesté n’était accompagnée que d’un exempt des gardes – qui était toute son armée –, et de Monsieur de Mataret et de moi – qui composions alors toute sa cour.
Il y avait déjà braverie et insolence dans cette façon de se présenter à Sa Majesté en son Louvre avec cette forte suite. Nul prince du sang ne l’eût jamais osé. Du moins était-on en droit de s’attendre que le chapeau empanaché, se dégageant de la foule des flatteurs, s’avançât vers le roi et, devant son souverain, s’ôtât du chef qu’il recouvrait. Il n’en fut rien. Conchine se dirigea vers une encoignure de fenêtre voisine de celle où se trouvait Louis, et on l’entendit qui pérorait dans son français baragouiné d’italien à voix haute et impérieuse, au milieu de cette tourbe de courtisans qui lui léchaient les mains. Son discours était véhément et bien que son visage fût caché par la foule de ses adorateurs, nous pouvions voir les magnifiques plumes de son chapeau se courber et se redresser dans le feu de son action. Dans le chatoiement de leurs vives couleurs, elles signifiaient à tout un chacun que le roi n’existait pas, puisqu’elles ne l’avaient pas vu.
Monsieur de Mataret, fraîchement arrivé de sa lointaine province, et ne sachant assurément pas à quelle scandaleuse extrémité les choses en étaient arrivées à la Cour, demeurait béant, interdit, rouge de honte.
Louis lui donna son congé dans les termes les plus courtois et quand l’honnête gentilhomme s’en fut allé, et alors seulement, il quitta son encoignure de fenêtre, et suivi de l’exempt et de moi – sa cour étant réduite d’un tiers –, il se dirigea vers les Tuileries et sans mot piper, sans un regard ni de droite ni de gauche, il se promena une grande heure, les mains crispées derrière le dos, la face blême et les dents serrées.
*
* *
Le sentiment de son rang était si vif et si profond chez Louis que je suis bien assuré qu’il n’oublia ni ne pardonna jamais l’offense qui lui avait été faite ce jour-là. Toutefois, sur l’instant, il n’en pipa mot à personne, et si l’incident fut su – notamment par Héroard et Monsieur de Souvré – ce fut par l’exempt des gardes, car pour ma part je ne le contai à âme qui vive.
Le surlendemain, Louis partit achever sa convalescence à Saint-Germain-en-Laye et me fit l’honneur de m’emmener avec lui dans son carrosse. Il était fort gai à l’idée de retrouver le château de ses maillots et enfances, auquel l’attachaient tant de tendres souvenirs de son père. Dans l’excitation de son partement, il s’était réveillé le matin à quatre heures, et avait déjeuné alors d’une écuelle de bouillon, et peut-être devrais-je préciser que cette écuelle n’était point en étain, mais de fine porcelaine, et que trop impatient pour user d’une cuiller, Louis la prenait des deux mains, et la montant à ses lèvres, la humait d’un trait. Mais le bouillon était loin déjà au moment de notre partement du Louvre, qui se fit à huit heures et quart, et Louis commençait à sentir en chemin un creux en son gaster quand, traversant, avant le pont de Nully, un plaisant village, il aperçut la fenêtre d’un boulanger et ordonnant tout de gob d’arrêter l’équipage et descendant le marchepied dès qu’il fut rabattu, il courut envisager les bonnes choses qui étaient étalées derrière la vitre pour attirer le chaland. Là-dessus, le boulanger jaillit de sa boutique et ayant reconnu le roi, lui tira son bonnet, et se génuflexant, le supplia d’accepter deux petits pâtés dorés qu’il venait d’ôter du four et qui étaient encore tout chauds. Le boulanger était hors de lui de bonheur de voir Louis de si près et de lui parler au bec à bec, tandis que sa famille entière et jusqu’à l’enfant à la mamelle porté sur le bras de sa mère, envahissait peu à peu la boutique et, bouche bée, regardait son souverain. Il fut impossible de donner au bonhomme fût-ce une seule pistole : il voulait que ce fût un don, lequel à la parfin, Louis accepta, remercia avec chaleur, et regagnant son carrosse, gloutit incontinent les deux pâtés avec un appétit qui fit grand plaisir à ceux qui se trouvaient là. Ce village s’appelait Nully[90], et ce nom est fort connu, même des Parisiens, pour avoir été donné au pont qui en cet endroit traverse la rivière de Seine.
On se ramentoit sans doute qu’un des griefs que Louis nourrissait à l’égard de sa mère – et ils étaient innumérables – touchait à la pécune. Quand il lui demandait, fût-ce de petites sommes, elle lui répondait qu’il n’y avait pas d’argent à l’Épargne, et dans le même temps, à Conchine, pour le dédommager de la perte qu’il avait subie quand le peuple, après l’arrestation de Condé, avait pillé et saccagé sa maison, elle avait donné quatre cent cinquante mille livres… Pour le coup, sortant de son mutisme, Louis s’en était plaint à haute et intelligible voix.
Chose étonnante pourtant, quand au cours de sa convalescence à Saint-Germain-en-Laye, Louis conçut l’idée de créer et de présenter un grand ballet de son cru à la Cour, la reine accepta d’en assurer les frais et lui prêta même pour composer le livret de son poète ordinaire, Étienne Durand. Il se peut qu’elle ait été vergognée de la plainte que Louis avait faite de sa chicheté à son endroit, la Cour en ayant beaucoup parlé. Il se peut aussi que la Conchine lui ait soufflé au creux de l’oreille que tant que Louis serait occupé à monter cette grande affaire, il ne penserait pas au gouvernement du royaume. De reste, en vraie Médicis, Marie était raffolée des ballets, des bals, des fêtes et des magnificences, et pour satisfaire ce penchant, elle était prête une fois de plus à semer l’or à tout vent, y compris par le ménagement d’un fils que pourtant elle aimait si peu.
Le poète Durand, fort expert en ce genre d’entreprises, proposa au roi un grand nombre de sujets, et sans la moindre hésitation Louis choisit La Délivrance de Renaud, épisode tiré du célèbre poème épique du Tasse : Jérusalem Délivrée. Cette histoire de Renaud, imitée d’Homère, donne une version chrétienne des démêlés d’Ulysse et de ses compagnons avec la magicienne Circé. Voici comment le Tasse imagine l’affaire : Sans Renaud, le plus vaillant chevalier de la première croisade, Jérusalem ne saurait être retirée des mains de l’infidèle. Or, sur le chemin, Renaud tombe dans les rets de la belle Armide qui, par ses artifices, le retient prisonnier dans un jardin enchanté où il s’abandonne avec elle à la volupté et à la paresse. Renaud, toutefois, réussit à prendre conscience de cette dégradation, on verra comment, et après s’être délivré de l’emprise de l’enchanteresse, reprend la tête de la croisade.
Quand je sus que Louis avait choisi ce sujet, je pensai de prime que c’était en souvenir de son père, lequel en 1610 donna lui-même sur le même thème un ballet en l’honneur du mariage de son fils bâtard le duc de Vendôme avec Mademoiselle de Mercœur. Louis avait alors huit ans et demi, et si bien je me ramentois, il assista à ce ballet et en fut ravi, étant énamouré de danse et de musique. Toutefois, il m’apparut vite, quand commencèrent les répétitions du ballet de Renaud tel qu’à quinze ans Louis le concevait, que les intentions politiques n’étaient pas absentes de son esprit, pas plus d’ailleurs qu’elles n’avaient manqué au Ballet de Madame, que Marie de Médicis avait fait donner peu avant le partement d’Élisabeth pour l’Espagne, et qui exaltait les éclatants succès de sa régence, dont le plus haut fait, selon ses vues, avait été le double mariage espagnol.
Louis commença à répéter son ballet le vingt novembre 1616 à Saint-Germain-en-Laye et le représenta le vingt-neuf janvier 1617, dans la salle de Bourbon à Paris. Louis choisit comme danseurs ceux de son entourage qu’il aimait : le chevalier de Vendôme, Montpouillan, La Roche-Guyon, Liancourt, Courtenvaux, d’Humières, et Brantes (un des deux frères de Luynes). Déagéant fut fort surpris de voir parmi ces danseurs Monsieur de Blainville, l’archi-espion – et plus encore de ne point m’y voir. Pour moi, la chose est simple, je suis bon danseur de bal, mais non de ballet, où je n’ai nulle expérience, et je dus décliner l’honneur que me fit Louis, lequel toutefois me voulut bien employer comme conseiller, ce qui me permit, pendant plus de deux mois, d’assister aux répétitions. Pour Monsieur de Blainville, il se peut que la reine-mère, qui voulait avoir une oreille dans cette entreprise, l’imposât à son fils. Mais il se peut aussi que Louis le choisît de soi, pour ne point qu’il sût que sa trahison avait été démasquée.
Louis, qui était excellent danseur de ballet, ne désira pas prendre pour lui le rôle de Renaud. Peut-être parce qu’il ne voulait pas, par souci de sa dignité, s’identifier à un personnage qu’on montrait prisonnier dans les toiles d’une enchanteresse et par là quelque peu dégradé. Mais il joua dans la première scène celui du « démon du feu », et dans la dernière scène, celui de Godefroy, « chef des armées » – commandement qui dans les faits entrait dans ses attributions royales. C’est à Monsieur de Luynes, c’est-à-dire à la personne qui lui était le plus proche, qu’il confia le rôle de Renaud, comme pour bien marquer la part personnelle qu’il prenait à la délivrance du chevalier ensorcelé. Luynes, pour ainsi parler, le représentait dans le rôle de Renaud.
Pour la première fois depuis qu’elle vivait à Paris, fort retirée comme je l’ai dit, Madame de Lichtenberg ne put qu’elle ne ressentît quelque regret de sa résolution de ne jamais mettre le pied à la Cour. Car elle eût fort aimé, à ce qu’il me sembla, assister au Ballet de la Délivrance de Renaud, tant elle me posait questions sur lui au cours de nos entretiens de derrière les courtines.
— Mais mon Pierre, me dit-elle dans un de nos bec à bec, vous me dites que dans la première scène, le roi et douze de ses seigneurs apparaissent, descendant d’une montagne, déguisés en démons, qui du feu, comme le roi, qui des eaux, de l’air, des vents, du jeu, de la chasse, de la guerre, etc. Sont-ce des diables de l’enfer que ces démons-là ?
— Point du tout, m’amie, mais des esprits, incarnant soit les forces de la nature, soit les occupations habituelles des gentilshommes. Et ils dansent, entendez par là qu’ils sont actifs, tandis qu’au pied de la montagne, Renaud, prisonnier des sortilèges de la belle Armide, dort profondément.
— Mais, mon Pierre, ce n’est pas un péché de dormir. Nous-mêmes, me semble-t-il…
— Mais ce n’est pas du tout la même chose ! dis-je en riant. Ce sommeil de Renaud symbolise son enlisement dans l’oisiveté, alors qu’il devrait être à la tête des croisés pour libérer Jérusalem. De reste, à la scène suivante, la chose devient claire. De prime, la montagne disparaît pour laisser place au jardin enchanté d’Armide.
— Comment disparaît-elle ?
— Par une scène tournante, et le jardin enchanté qui apparaît ensuite est fort beau ; trois jets d’eau y jaillissent, retombant dans des bassins entourés de fleurs, et deux soldats sont là, habillés à l’antique, et chacun d’eux portant une baguette et un écu.
— Un écu seulement ?
— Il ne s’agit pas d’une monnaie, m’amie, mais d’un bouclier, et un bouclier de cristal. Quant à la baguette, elle est là, j’imagine, pour lutter contre la baguette ensorcelante d’Armide. Tout soudain, comme les deux soldats se promènent sur scène, une nymphe d’une beauté éclatante surgit d’un des bassins.
— Une nymphe ? Ne serait-ce pas plutôt une naïade, puisqu’elle sort de l’eau ? Et comment savez-vous qu’elle est d’une beauté éclatante, mon Pierre ? L’avez-vous approchée ?
— De grâce, Madame, retenez vos petites griffes. Cette nymphe est jouée par un homme. Armide aussi, d’ailleurs.
— Eh quoi ! Les dames ne dansent-elles donc jamais en vos ballets ?
— Si fait ! Mais dans des ballets tout à plein féminins, comme le Ballet des Nymphes de Diane, qui fut si fatal à notre Henri. L’Église sourcillerait, si on mêlait les sexes.
— L’Église est-elle davantage rassurée quand un homme joue le rôle d’une femme ? L’Église, ce me semble, est naïve. Et que vient faire cette nymphe mouillée, mon Pierre ?
— Séduire les deux soldats. Mais elle n’y parvient pas. Ils sont protégés là-contre, peut-être par leur baguette.
— Voilà qui est étonnant ! dit ma Gräfin en riant.
— Exit donc la nymphe, poursuivis-je, laquelle est remplacée par des monstres qui envahissent la scène. Ils sont moitié hommes, moitié bêtes. Pour exemple, on trouve parmi eux une chambrière qui est jeune et mise à la mode qui trotte ; mais hélas, elle a une tête de guenon et des bras velus !
— Voilà qui est bien fait pour elle ! dit Madame de Lichtenberg qui sourcillait au seul nom de chambrière, gardant quelque mauvaise dent à Toinon et Louison. Et quel rôle jouent ces monstres, mon Pierre ?
— Armide les a suscités pour effrayer les soldats. Mais là aussi, elle échoue. Les soldats demeurent impavides. Exeunt les monstres. Et à la parfin, Renaud se réveille. Il est couronné de fleurs et paré de riches pierreries. Il se lève et danse et chante le triomphe de l’amour.
— Et il a bien raison, dit ma Gräfin.
— Il aurait raison, m’amie, si la chrétienté n’attendait pas de lui qu’il libérât Jérusalem ! Et ici nous avons ce que les habiles appellent un « coup de théâtre » : quand Renaud a fini de célébrer l’amour, un des soldats s’approche de lui et silencieusement lui tend son écu de cristal, lequel est, en réalité, un miroir magique.
— Dieu du ciel ! Un miroir magique ! Est-ce le pauvre Bellegarde qui a inspiré cette péripétie ?
— Nenni, nenni, c’est le Tasse. Et on ne découvre pas l’avenir dans son reflet. On s’y contemple seulement tel qu’on est. Tant est que Renaud, en s’y envisageant, prend conscience de sa dégradation ; il se voit sous son vrai jour, oisif, paresseux, et tout abandonné à luxe et à luxure. Il jette alors les fleurs qui le couronnent, arrache les bijoux qui le parent… Armide surgit. Mais les fontaines tarissent, sa nymphe disparaît, ses monstres s’ensauvent. En vain essaye-t-elle d’autres conjurations. En vain d’autres monstres apparaissent, écrevisses, tortues, limaçons…
— Dieu du ciel !
— Lesquels se changent sous sa baguette en autant de vieilles grotesques lesquelles, à la fin, emportent la magicienne qui les a fait surgir. Renaud est alors délivré d’Armide, et Godefroy le chef des armées – entendez Louis lui-même – le vient chercher pour accomplir sa mission. La dernière scène voit Godefroy apparaître au sommet d’un pavillon de toile d’or étincelant de pierreries, entouré des seigneurs de sa cour qui se jettent à ses pieds pour rendre hommage à ses vertus… M’amie, qu’en pensez-vous ?
— Qu’il faudrait une clef pour déchiffrer ce message.
— Or sus, m’amie ! cherchons-la !
— Elle se veut, il me semble, prophétique : Louis se délivrera de l’emprise de sa mère, comme Renaud s’est libéré de l’ensorcellement d’Armide, et il prendra un pouvoir que nul ne lui pourra plus disputer.
— Mais que deviendra alors Conchine ? Et que fera-t-on de sa femme ?
— C’est tout simple. Vous vous ramentevez que les monstres qui furent les auxiliaires de la magicienne disparaissent avec elle de la scène.
— M’amie, dis-je en baisant ses douces lèvres, votre brillant génie n’a d’égal que votre beauté !
— Si vous parlez de mon génie, mon Pierre, dit-elle avec un sourire, c’est qu’il se rencontre avec le vôtre… Mais à la vérité l’allégorie est si transparente que je ne vois pas qui pourrait ne pas l’entendre. Et je me demande aussi, ajouta-t-elle au bout d’un moment, ce que la reine-mère va s’apenser de ce manifeste.
Le ballet, à la représentation, fut jugé magnifique et remporta devant la Cour un grandissime succès. Quant à ce que Marie en opina, j’en eus quelque lumière par Bellegarde, qui étant fort des amis de Bentivoglio, me répéta le propos que le nonce lui avait tenu : « Una persona di conto, dit le nonce, a me ha detto de sapere di certo che la regina sta in timore del re[91]. » Je sais bien que ce n’est là que l’on-dit d’un on-dit, mais ce qui me porte à y attacher foi, c’est la scène extraordinaire, je dirais même extravagante, à laquelle il me fut donné deux jours plus tard d’assister dans les appartements du roi.
Ce jour-là, ou plutôt cette après-dînée, sur le coup de trois heures, la reine fit savoir à Louis par un de ses officiers qu’elle le viendrait visiter à trois heures et quart. L’annonce ne précédait que de peu la venue, et comme j’étais seul, à ce moment, avec le roi et avec Monsieur de Luynes dans sa chambre, je me levai et requis Sa Majesté de me donner mon congé.
— Demeurez, au contraire, dit le roi. Et Monsieur de Luynes aussi. D’autant que Sa Majesté la reine ne viendra pas seule.
Et en effet, quand la reine apparut – grande, majestueuse, sa chevelure haute à l’italienne ajoutant encore à sa taille, en outre fort superbement parée de pierreries qu’elle ne songeait nullement, comme Renaud, à arracher de son corps de cotte pour les jeter loin d’elle – elle était accompagnée par les ministres Barbin et Mangot, lesquels dans leur sombre vêture paraissaient dans son sillage absurdement plus petits, et donnaient toutefois une certaine solennité à cette rencontre, faisant d’elle davantage une entrevue qu’une visite. Et de reste, quand après les saluts, les révérences et les génuflexions, Marie entra dans le vif de son propos, ce fut avec des raisons recherchées et une façon de dire qui montraient qu’elle avait reçu l’aide de la Conchine ou de Barbin, et probablement des deux, la première l’inspirant, et le second donnant forme à cette inspiration.
— Sire, lui dit-elle, vous avez passé quinze ans de quelques mois déjà, vous êtes grand maintenant, et pourvu des qualités nécessaires pour régner avec bonheur. Et de mon côté, je ne voudrais pas que vous puissiez croire que je suis possédée d’un désir démesuré de continuer à gouverner l’État. D’ailleurs, je n’y ai pas été portée par ambition particulière, mais uniquement pour le bien de votre service.
Ici elle se tut comme pour inviter son fils à commenter son propos ou à lui adresser des remerciements. Mais il ne fit ni l’un ni l’autre. Il se contenta de s’incliner.
— En bref, Sire, reprit-elle, je désire me décharger du soin de vos affaires et je vous supplie d’avoir pour agréable de prendre jour pour aller avec moi devant le Parlement à qui je compte faire part de mon désir de vous en laisser désormais la conduite.
Et que diantre, m’apensai-je, vient faire ici le Parlement ? Louis est le roi. Il est majeur. Si la proposition est sincère, il n’est pour Marie que de se retirer et de laisser Louis recouvrer ses droits.
La reine-mère fit de nouveau une pause, et de nouveau le roi ne pipa mot. Tous les yeux des présents, et pas seulement ceux de sa mère, étaient fixés sur son visage, et son visage ne reflétait rien.
— Sans doute trouvez-vous, Sire, reprit-elle, que par le passé on n’a pas toujours conduit les choses aussi heureusement qu’il eût été souhaitable. Néanmoins, j’ai fait tout ce que j’ai pu et tout ce que j’ai dû pour affermir votre couronne. Et il me fâche qu’après tant de preuves que j’ai données de ma passion pour le bien de l’État, je me doive défendre contre des calomnies secrètes.
Oui-da ! m’apensai-je, c’était assurément pour le bien de l’État qu’elle venait de donner quatre cent cinquante mille livres à Conchine pour reconstruire sa maison, et c’était sans doute une calomnie que de dire le contraire, ou même de le penser, auquel cas ladite calomnie devenait « secrète ».
À cette accusation, qui visait son entourage et en particulier Monsieur de Luynes, Louis sentit bien qu’il devait répondre et en même temps répondre sur le fond, ce qu’il fit en peu de mots, comme à son ordinaire.
— Madame, dit-il, personne ne m’a jamais parlé de vous en termes disconvenables à votre dignité.
Là-dessus, il fit à la reine un nouveau salut et reprit sur le ton du plus grand respect, dans lequel, ou sous lequel, il me sembla discerner de la froideur, sinon même quelque dérision.
— Quant à votre proposition, Madame, elle vous honore grandement, mais étant très satisfait de votre administration, il ne me convient pas, quelque instance que vous puissiez faire, que vous quittiez le gouvernement de mes affaires.
La reine-mère avait tout lieu d’être contente de cette réponse, puisqu’elle comblait ses vœux. Toutefois, à bien examiner sa physionomie lourde et revêche, il me parut qu’elle ne l’était qu’à demi. Car elle avait plaidé le faux pour savoir le vrai, et la réponse que son fils lui avait donnée était trop belle pour n’être pas fausse. Comment pouvait-elle douter, après avoir vu le Ballet de la Délivrance de Renaud, que le roi n’aspirât de toutes ses forces à régner ?
Par malheur, il n’était pas écrit dans le rollet de la reine d’avoir avec Louis une explication à la franche marguerite, laquelle, pour être sincère, aurait soulevé de prime la question du rôle exorbitant de Conchine dans l’État. Ayant débuté l’entretien par une proposition d’une hypocrisie outrée, Marie ne pouvait que poursuivre dans la même note, abondant pour la bonne bouche en promesses et en caresses, qui avaient pour but d’endormir Louis et d’amadouer son favori.
— Sire, reprit-elle, si vous désirez que je continue mon gouvernement, il faudra à l’avenir partager avec moi les fonctions de ma charge. J’en prendrai la peine. Je vous en laisserai la gloire. Je me chargerai des refus. Je vous laisserai les grâces. (Cette belle rhétorique était de Barbin : la reine en était bien incapable.) Je vous laisserai aussi le soin de disposer comme vous l’entendrez des charges qui viendraient à vaquer. Si entre autres vous désirez récompenser les soins de Monsieur de Luynes par de nouveaux bienfaits, vous n’aurez qu’à commander. Pour moi, soyez bien assuré que je ne manquerai jamais à ce que doit une reine à ses sujets, une sujette à son roi, et une mère à son enfant…
Louis se contenta de recevoir cette eau bénite de cour avec un gracieux salut. Étant bon danseur et formé par un excellent maître, il y mit de la grâce, et à mon sentiment, dans cette grâce même, une muette ironie.
Monsieur de Luynes lui demandant alors par un regard la permission de parler, il la lui accorda par un signe de tête. Aussitôt, le favori s’avança, se génuflexa devant Marie, baisa le bas de sa robe et se relevant, fit à la reine pour ses bonnes paroles à son endroit des remerciements d’autant plus hyperboliques qu’il n’ajoutait pas la moindre créance à ces promesses. Il les accompagna en outre de serments et de protestations à l’infini de toujours la servir et de dépendre à jamais de ses volontés. Monsieur de Luynes tira là pour finir un véritable feu d’artifice, ou devrais-je dire, d’artifices, lesquels concluaient comme il convenait ce fallacieux entretien où rien n’avait été dit qui fût vrai ou qui fût de la moindre conséquence, ou qui eût pu dissiper la méfiance et la crainte que la mère et le fils nourrissaient l’un à l’égard de l’autre.
À y réfléchir plus outre, je me confirmai dans cette idée que les maréchaux d’Ancre avaient inspiré cette étrange démarche. À force de répéter – ce qu’ils n’avaient cessé de faire depuis des années – que Louis était « idiot », ils avaient fini par le croire. Ils avaient imaginé de lui tendre, par l’intermédiaire de sa mère, ce piège grossier, en espérant que Louis, naïvement, découvrirait ses intentions. Et maintenant, le fait même qu’il ne s’était pas découvert ne laissait pas de les inquiéter davantage et d’inquiéter aussi la reine.
J’appris peu de temps après cette rencontre que Marie essayait d’acheter en Italie la principauté de la Mirandole, se préparant ainsi une retraite paisible au cas où les événements la contraindraient de quitter la France. On eût pu penser que, nourrissant une telle appréhension, elle eût dû travailler à reconquérir l’affection de son fils, ou à tout le moins à ménager ses sentiments. Il n’en fut rien. La violence aveugle qui faisait le fond de son caractère, une fois de plus l’emporta. Peu de temps après quelle eut offert à Louis de lui remettre le pouvoir, il se passa en plein Conseil une scène qui frappa de stupeur toute la Cour.
Louis, ayant appris qu’une question de grande conséquence allait être débattue au Conseil sans qu’il eût été convoqué, prit sur lui de se présenter de soi dans la salle où l’on tenait la séance. Dès qu’elle l’aperçut, la reine-mère rougit de colère, se leva de sa chaire, et se jetant sur lui, le prit par le bras, et le reconduisant à la porte, le pria de « s’aller ébattre ailleurs ». Louis blêmit mais ne dit mot, le souci de sa dignité l’empêchant de se quereller en public avec sa mère. Il lui jeta un regard glacé et, après un bref salut, se retira.