CHAPITRE XII

À voir la reine trôner, grande et majestueuse, le front haut, la crête redressée, la morgue inscrite sur la lèvre protubérante qu’elle tenait des Habsbourg, parlant avec autorité son français baragouiné d’italien, qui n’eût été tenté de voir en elle une de ces femmes fortes dont parle l’Évangile ? En réalité, rien n’était plus faible que cette reine si férue de pouvoir.

Plus je l’observais à l’œuvre, plus je me persuadais que sa faiblesse découlait de deux sources. Elle fuyait excessivement à se donner peine, étant de son naturel indolente, siesteuse, occupée à des riens, n’ayant en tête que fêtes et parures et portant fort peu d’attention et encore moins d’esprit de suite aux affaires de l’État. Mais surtout, son jugement était pauvre et confus. Inaccessible à la raison, et par voie de conséquence aux raisons que lui donnaient ses conseillers, elle croyait l’un, et elle croyait l’autre, et un autre encore, et tous trois quasi à l’aveuglette. Et pour ce qu’elle ne se conduisait jamais d’après des principes assurés, et en même temps se nourrissait d’un sot orgueil, elle se montrait en ses politiques tour à tour opiniâtre et changeante. L’étant toujours à contretemps, elle perdait deux fois : s’entêtant quand il eût fallu être souple, et modifiant ses desseins quand il eût mieux valu tenir ferme.

Il est vrai que la Conchine, bien plus d’ailleurs que son mari, disait son mot sur toutes choses, mais sur les affaires d’État il s’en fallait qu’elle l’emportât à tout coup. Elle devait partager son influence avec la duchesse de Guise, la princesse de Conti, le duc d’Épernon, l’intendant Barbin, le président Jeannin, et surtout les ministres Villeroy et le chancelier de Sillery, lesquels eussent été les plus écoutés, s’ils ne s’étaient pas tant haïs, leurs avis perdant beaucoup de force du fait qu’ils s’opposaient toujours.

Le dernier, mais non le moindre de ces conseillers, le père Cotton, qui en tant que confesseur du petit roi, avait un accès facile auprès de la reine-mère, impressionnait son âme dévote par sa suave persuasion, et il n’y a pas à douter que son influence, soutenue par le nonce apostolique et l’ambassadeur d’Espagne, ait été déterminante quant à la conclusion des mariages espagnols.

Le triumvirat poussait maintenant de toutes ses forces à l’échange des princesses, alors même que tant de presse n’était pas nécessaire, la reine y inclinant elle-même avec passion. Peu lui importait l’engagement qu’avait pris notre Henri par le traité de Brusol de donner Madame en mariage au fils du duc de Savoie, et moins lui chalait encore que les mariages espagnols tournassent le dos aux alliances protestantes de son défunt mari.

Pourtant, il y avait encore dans le royaume d’assez fortes réticences. Le moment paraissait mal choisi. Les états généraux s’étaient clos sans aboutir. Les députés avaient tous aspiré à rhabiller les abus, mais, on l’a vu, chacun des trois ordres voulait retirer la paille qu’il voyait dans l’œil de l’autre, mais sans qu’on touchât à sa propre poutre. Et à peine les députés s’étaient-ils dispersés dans la grogne et le rechignement que Marie, avec sa coutumière légèreté, donnait une grande fête, fort belle et fort dispendieuse, pour célébrer l’exil perpétuel de Madame. « Il faut bien, disait-elle, attribuant cette initiative à la pauvre Élisabeth, que ma fille donne une fête au public avant son départ pour l’Espagne et que les Parisiens se souviennent d’une princesse que la France va perdre. » À ouïr de sa bouche une phrase aussi froide que fausse, je me demandai si la mère d’Élisabeth se « souviendrait » longtemps de la fille qui pour toujours l’allait quitter.

Le clou de cette fête fameuse fut le Ballet de Madame, dansé par ce que la Cour comptait de plus beau chez les deux sexes. Il était en outre chargé de mimes, de symboles et d’allégories, qui célébraient à l’envi les succès présents et à venir de la régence : l’heureuse entrée du roi en majorité, la réunion autour de lui des princes réconciliés, la tranquillité des états généraux, le futur fils issu du futur mariage de Madame et du prince des Asturies (comme on voit, il n’était pas question qu’ils eussent une fille !), l’empire que détenait maintenant la France et sur terre et sur mer, et par voie de conséquence, « la ruine du turban », entendez par là l’anéantissement de la religion musulmane : prédiction d’autant plus optimiste que, depuis la mort d’Henri IV, on n’avait construit que fort peu de galères pour lutter contre les Barbaresques.

Après la danse venaient les vers, qui, écrits sur ordre par Malherbe, que Marie pensionnait, complétaient ce plaisant tableau par une prophétie idyllique :

 

Un siècle renaîtra, comblé d’heur et de joie.

Tout y sera sans fiel comme au temps de nos pères.

Et même les vipères

Y piqueront sans nuire ou ne piqueront pas.

 

En attendant ce délicieux Éden, plus d’une vipère continuait à piquer la reine-mère. Il n’y avait pas un mois que les beautés de la Cour avaient dansé le Ballet de Madame, que le Parlement présentait au roi des remontrances qui, sous de transparentes périphrases, attaquaient avec la dernière vivacité le mauvais gouvernement de Marie. Tout y passait : le rejet de l’article premier du Tiers, l’abandon des alliances protestantes, la place exorbitante occupée dans l’État par des personnes qui n’étaient pas des « naturels français », les concussions des conseillers d’État, les ententes secrètes du clergé français avec le nonce, et enfin le pillage et la dissipation du Trésor de la Bastille.

La reine défendit tout de gob au Parlement de « s’entremêler à l’avenir des affaires de l’État ». Mais le venin restait dans la plaie, et Condé dans un manifeste reprenait avec plus de virulence encore les griefs du Parlement, arguant au surplus du fait que les protestants français s’inquiétaient fort d’une union si intime entre la France et les Habsbourg, y voyant le présage d’une inquisition et d’une persécution dont ils seraient à nouveau les victimes. Il demandait la surséance des mariages espagnols. Il ne disait pas : « jusqu’à ce que le roi pût être maître de ses volontés », mais il le laissait entendre.

Là-dessus, les ministres étaient divisés. Le chancelier de Sillery pressait fort l’échange des princesses, mais Villeroy et Jeannin se prononçaient pour le retardement, appuyés par le maréchal d’Ancre, non pas pour des raisons d’État, mais pour des motifs personnels, car Condé et les princes ayant quitté la Cour et s’armant derechef, le Conchine redoutait avant tout qu’une guerre ouverte éclatât entre la reine-mère et les Grands : auquel cas il pensait que la paix se ferait sur son dos.

La reine fut outrée que le mari de sa favorite prit parti contre des mariages qui lui tenaient tant à cœur. Elle l’exila dans son gouvernement d’Amiens, et fit grise mine à la Conchine, qui toutefois voulut à force forcée l’accompagner en ce voyage, dans l’espoir de retrouver peu à peu son crédit.

La reine leva deux armées, l’une pour surveiller les princes, l’autre pour accompagner le roi et Madame en Guyenne. Pour une fois, elle faisait face et se montrait énergique, mais cette énergie ne pouvait que faire long feu, car elle n’était pas inspirée par une politique cohérente, conçue pour le bien du royaume, mais par une passion d’ordre privé. Fille d’une archiduchesse autrichienne et petite-nièce de Charles Quint, rien dans le vaste monde ne lui paraissait plus grand, plus beau, plus noble que d’allier fils et fille au sang qui était le sien. S’il y avait des arrière-pensées politiques à ces mariages, elles étaient dans l’esprit du père Cotton, du nonce apostolique et de l’ambassadeur d’Espagne, mais dans une fort faible mesure dans le sien, lequel éprouvait toutefois une sorte de contentement à l’idée qu’en poussant les projets matrimoniaux qu’elle chérissait, elle faisait en même temps plaisir aux évêques de France et au pape.

 

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* *

 

Le départ pour le voyage en Guyenne pour l’échange des princesses étant à la parfin résolu et fixé au dix-sept août, j’eusse bien voulu que le marquis de Siorac derechef m’accompagnât, mais cela ne se put faire, car son épouse, Angelina, se trouvant atteinte d’une fièvre lente, il désira demeurer auprès d’elle à Montfort-l’Amaury, tant pour la soigner que pour lui apporter le réconfort de sa présence. Néanmoins, il donna congé au chevalier de La Surie de se joindre à moi s’il le désirait, l’assurant qu’en son absence, étant sur place, il veillerait sur son domaine comme sur le sien. À ouïr cette promesse, le chevalier bondit de joie, tant il était raffolé de se trantoler sur les grands chemins de France tout en me donnant le bénéfice de sa plaisante et gaussante compagnie.

Comme le partement pour la Guyenne avait été d’abord prévu pour le premier août, tous mes préparatifs depuis beau temps se trouvaient achevés quand, le quinze août, j’allai voir, sur sa prière, en son hôtel, à trois heures de l’après-dînée, Madame de Lichtenberg.

Je la trouvai à sa collation, mais ne mangeant point, les mains inertes reposant sur son giron et un air de mélancolie répandu sur son beau visage. À sa vue, et sans que je pusse de prime prononcer un seul mot, mon cœur se serra de tristesse à l’idée de la quitter, mais aussi de compassion, car l’épreuve n’était pas égale des deux parts, et je savais bien, pour l’avoir déjà ressenti lors du grand voyage à l’Ouest, que mon propre chagrin ne me donnait qu’une faible idée du pâtiment qui serait le sien.

— Ha, mon ami, dit-elle après un long silence, pardon de vous faire cet aveu, mais j’aimerais parfois ne vous avoir jamais rencontré, puisque de nouveau il faut que je vous perde, pour je ne sais combien de semaines ou de mois, en attendant, hélas, de vous perdre un jour pour tout de bon, car vous ne pourrez jamais, en la charge où vous êtes, vous abstenir de vous marier.

— M’amie, dis-je en me jetant à ses genoux et prenant et baisant ses mains, je ne songe pas le moindrement du monde au mariage ! Chaque jour que je passe avec vous est une félicité accrue et je serais bien fol d’y mettre un terme de mon propre chef !

— Ha, mon Pierre ! dit-elle avec un soupir, c’est quant au bonheur justement que nous différons le plus, le mien étant en même temps si profond et si précaire. Avant de vous connaître, mon veuvage était assurément une sorte de néant, mais du moins ce néant avait pour moi cet avantage que je ne craignais ni la décrépitude ni même la mort, puisque la vie ne m’apportait plus rien, alors qu’à ce jour, vous ayant à moi, je ne suis occupée, dès que vous me quittez, que de la crainte de vous perdre. Et chaque jour qui se lève, même s’il me donne les joies dont vous me comblez, m’apparaît en même temps comme un pas de plus sur le chemin de la vieillesse et de ses flétrissures. Ah, mon ami, croyez-moi, c’est un difficile métier que d’être une femme !

Je demeurai étonné de ce discours, car Madame de Lichtenberg, à l’accoutumée, faisait vergogne de se plaindre, convaincue qu’elle était à la fois de l’inutilité de la lamentation et de son peu de dignité, et se faisant en outre scrupule d’attrister ses amis par ses tristesses. Mais j’entendis bien que l’excès de son affliction avait débordé tout soudain la réserve par laquelle elle tâchait de retenir, ou à tout le moins de voiler, l’ardeur, pour ne pas dire la violence, de ses sentiments.

Je ne sus que répondre à ce qu’elle venait de dire, non que m’échappât la différence entre son sort et le mien, mais par impuissance de trouver les mots qui pussent la consoler des incommodités – ou, devrais-je dire, des servitudes ? – auxquelles son sexe la rendait sujette. Je demeurai donc à ses genoux, sans mot piper, tenant ses mains tièdes dans les miennes, mais les yeux attachés aux siens, et attachés, certes, ils l’étaient, car outre que ses prunelles étaient fort belles, des émotions les traversaient de seconde en seconde, si vives et si généreuses qu’un cœur aimant ne pouvait demeurer insensible aux messages qu’elles lui apportaient.

— Mon Pierre, dit-elle enfin à voix basse, il y a une chose que vous m’avez souvent priée de vous accorder, sans que j’y aie jamais consenti. Toutefois, si ce jour d’hui vous deviez m’adresser la même prière, je pense que je passerais outre aux raisons qui ont dicté mes précédents refus, à condition toutefois que ce vœu vous soit toujours aussi cher et que les circonstances de votre vie vous permettent d’y aspirer encore…

— Ah, m’amie ! m’écriai-je, devinant la requête avant même qu’elle l’eût précisée, je serais certes le plus heureux des hommes…

— Nenni, nenni, mon Pierre ! dit-elle avec une gracieuse vivacité et en appuyant la paume de sa main sur ma bouche, ne dites rien ! Qui voudrait ouïr de vous un mot entier là où le demi-mot suffit ?

— Toutefois, dis-je en souriant, le mot entier, il me le faut écrire incontinent au marquis de Siorac et le lui faire porter par votre petit vas-y-dire. Sans cela, il irait s’inquiétant de ne point me voir revenir au logis, les rues de Paris étant si peu sûres, le soir tombé.

Le quinze août est la fête de la Vierge et j’aime à penser que ce n’est pas seulement la mère de Jésus qu’on célèbre alors, mais aussi la femme dans toutes ses fonctions. Je demeurai avec Madame de Lichtenberg du samedi quinze août au dimanche seize août à midi, n’abandonnant avec elle le clos de son baldaquin que pour prendre quelque nourriture. À nos tumultes succédaient les babillages de derrière les courtines, lesquels ne s’épuisaient jamais. Et à nos délices succédaient les larmes, et parfois, chose étrange, les rires. Tout nous paraissait précieux, car nous nous appliquions à faire avidement provision de tout le bonheur que nous pourrions emporter dans nos mémoires, chaque mot ou chaque baiser rapprochant l’heure à laquelle nos sommeils devraient se désunir et nos bouches s’absenter l’une de l’autre.

Nos yeux furent les derniers à se déprendre. Car, le seuil de son hôtel franchi, l’huis refermé sur moi par Herr Von Beck, je savais que Madame de Lichtenberg, en ses robes de nuit, s’irait poster derrière celle de ses verrières qui donnait sur la cour, et moi, levant la tête, devinant sa forme à demi cachée par le rideau – comme si déjà la distance et le temps la noyaient dans une brume qui irait s’épaississant – je m’arrêtai, un pied sur le marchepied du coche de louage, et la saluai, les plumes de mon chapeau balayant les pavés : geste vain et coutumier, alors que j’eusse voulu lui crier encore tant de choses dont j’étais plein. Mais un de ses laquais attendait, immobile et insolent, pour clore sur moi la portière du coche. J’y entrai, je m’affalai sur la banquette et tirai les rideaux. Il était temps : les larmes me coulaient sur les joues.

 

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* *

 

En l’absence de mon père, La Surie et moi assurâmes l’installation aux étapes de la Maison du roi, ce qui nous donna les avantages que l’on sait et les récriminations que l’on devine, car aucun des officiers du roi ne se trouva content de son gîte, tant est que, sur le conseil avisé de La Surie, je pris le parti de choisir à l’avance pour nous deux le plus médiocre et le plus éloigné du roi et de répondre aux récriminants : « Monsieur, si vous n’aimez point votre logis, voulez-vous prendre le mien ? » Ceux qui acceptèrent sans le voir et se dédirent en le voyant ne furent pas plus de trois ou quatre, mais ils me firent une telle réputation d’équité et d’humilité qu’à la onzième étape nous pûmes à la parfin sortir de ce système, et à Poitiers – que nous atteignîmes le trente et un août – nous loger nous-mêmes convenablement sans qu’on nous soupçonnât d’avoir mis à profit notre office pour nous tailler la part du lion.

Nous eûmes le nez fin, car nous demeurâmes longtemps en ce logis : la pauvre Madame qui, au parlement de Paris, tirait une bien pauvre mine à l’idée d’être exilée à jamais loin de son frère bien-aimé dans les palais dorés du roi d’Espagne, tomba malade de la petite vérole. Et presque en même temps, la reine-mère pâtit d’une gratelle universelle. [66]Madame se rétablit sans que son joli visage fût gâté, et grâce à un médecin juif, les tourments de sa mère cessèrent à la longue, mais ces curations occupèrent quasi tout le mois de septembre sans que la Cour pût quitter Poitiers.

Pendant que la reine se lamentait de ses démangeaisons, la Conchine tira avantage de ce qu’elle était si mal allante pour reprendre avec elle, non sans succès, ce quotidien et insinuant commerce qui avait tant fait pour son exorbitante faveur. De leur côté, Condé et les Grands, s’étant armés, se firent si menaçants que le roi en son Conseil les déclara criminels de lèse-majesté, et déchus de leurs biens et de leur honneur. Par malheur, la puissante armée royale qui devait faire obstacle à leur progression avait reçu de la reine l’ordre pusillanime de ne les point engager au combat, tant est que les Grands réussirent en ce même mois à passer la Seine, puis la Marne et enfin la Loire et menacèrent de faire leur jonction avec les huguenots de l’Ouest, dont d’aucuns avaient, eux aussi, pris les armes. Mais comme les Grands, se sentant, quant à eux, moitié moins nombreux et plus faiblement équipés que les royaux, n’avaient garde de les attaquer, cette guerre-là devenait une sorte de drôlerie dans laquelle les deux armées se côtoyaient, sans jamais s’arquebuser.

Le temps me parut long à Poitiers. J’y écrivis à Madame de Lichtenberg des lettres de plus en plus désolées et je m’inquiétais de voir Louis si taciturne et si peu gaillard, car il disait souvent que « le cœur lui faisait mal » et se plaignait quand et quand de « tranchées » dans le gaster et aussi de « faiblesses ».

La Cour s’ébranla à la parfin pour Bordeaux le vingt-huit septembre. Par une coïncidence curieuse, la veille avait été pour Louis le jour de son quatorzième anniversaire. Héroard avait pris ses mensurations ; je ne sais s’il en fit part à la reine-mère, mais il en fit une sorte de secret, car à ce qu’il me dit, il ne les consigna même pas dans son journal, où pourtant il écrivait quotidiennement tout ce qui concernait Louis, y compris la consistance de ses « affaires » et la couleur de son urine.

Pour moi, qui ne suis pas médecin, je ne trouvais rien qu’à louer à la taille du roi et à ses proportions. Grand chasseur comme son père, il était fort résistant à la fatigue et aux intempéries, vaillant dans les périls, souple et vif en ses mouvements, fort adroit de ses mains, gracieux quand il dansait, ayant à cheval une assiette sûre et un port élégant. Le vingt-huit septembre, pour reprendre notre propos, était donc le premier jour de sa quinzième année et je me fis cette réflexion qu’il devait estimer qu’elle commençait fort mal, puisqu’il allait, dans quelques jours, perdre une sœur et gagner une épouse, sans que le gain de la seconde pût en quelque manière, en son opinion, compenser la perte de la première.

Il nous fallut plus de huit jours pour atteindre Bordeaux. Le sept octobre, le Parlement et les jurats de cette belle ville dépêchèrent un bateau couvert à Bourg pour y embarquer la reine-mère, Louis, Madame, et les deux petites princesses. Je n’en étais point, mais Héroard, qui avait le privilège de suivre Louis partout, voulut bien me confier plus tard que ce voyage sur la rivière de Garonne – laquelle est fort belle et fort large – parvint à distraire Louis quelque peu du grand pâtiment qui le poignait jour et nuit à l’idée de se séparer de Madame. D’après Héroard, il se fit servir à bord un souper sur le coup de quatre heures à côté du gouvernail, disposant lui-même une serviette en guise de nappe sur un tabouret qui se trouvait là. Et il mangea, l’œil sur le timonier et les petits mouvements qu’il imprimait à la barre franche pour modifier l’aire du bateau. Louis voulait sans doute se donner le sentiment qu’il en était le capitaine.

Il lui eût été assurément plus facile de l’être que de gouverner pour le moment sa propre destinée. Roi de France, reconnu majeur depuis un an et bientôt marié, il n’avait choisi ni son épouse, ni l’époux de Madame, ni ses alliances, et ce fut tout à fait en dehors de lui, entre la reine-mère et le roi d’Espagne, que fut fixé le protocole des deux mariages.

Ils devaient avoir lieu simultanément en France et en Espagne par procuration. Louis envoya au duc de Lerme la permission d’épouser l’infante Anne d’Autriche en son nom à Burgos, tandis que le prince des Asturies autorisait le duc d’Épernon à épouser Madame en son nom à Bordeaux.

Un grand souci d’égalité entre les deux nations et une méticuleuse méfiance avaient présidé à l’échange des princesses. Deux pavillons jumeaux avaient été dressés sur une île au milieu de la Bidassoa, rivière-frontière entre France et Espagne. Les deux princesses devaient quitter à la même minute chacune la rive de son pays natal et être portées par une barque jusqu’aux deux pavillons de l’île. Là, les deux belles-sœurs devaient se joindre, faire connaissance et converser un quart d’heure. La brièveté de cette rencontre qui, à y réfléchir plus outre, était tout ensemble la première et la dernière de leur vie, avait été sagement prévue par le protocole, car l’infante Anne d’Autriche ne savait pas plus de français que Madame ne savait d’espagnol, et pour n’offenser personne, on n’avait pas précisé dans quelle langue cet entretien aurait lieu.

Après ce bref et peu disant dialogue, les deux princesses, se tournant le dos, embarqueraient pour le pays où elles devaient être reines, et dès que chacune aurait mis le pied sur le sol de son futur royaume, la Bidassoa deviendrait pour elle à jamais infranchissable. La petite Anne d’Autriche entrait, comme Louis, dans sa quinzième année, et Madame n’avait que treize ans.

Si la plus rigoureuse égalité avait été prévue dans le traitement des deux princesses, la conduite des parents fut laissée à leur choix. Marie de Médicis décida que la séparation du roi et d’elle-même avec Madame aurait lieu à Bordeaux et que sa fille ferait sous puissante escorte, mais seule, le reste du voyage jusqu’à la frontière. Père plus tendre, Philippe III d’Espagne, passant outre aux recommandations de son Conseil, voulut à force forcée accompagner Anne d’Autriche jusqu’à la Bidassoa et se sépara d’elle dans les termes les plus touchants : « Mi hija, io te ho casada in Cristianidad lo mejor que ho podido. Va que Dios te bendiga ![67] »

Belle lectrice, plaise à vous à s’teure de revenir avec moi quelques jours en arrière. Madame devait quitter Bordeaux le vingt et un octobre. La veille, Louis la vint visiter chez Monsieur de Beaumont Menardeau, conseiller d’État, en la maison de qui elle était logée. Ce fut le premier des adieux qu’il lui fit, et quand il saillit de ses appartements, ses yeux brillaient de larmes. Un de ses officiers. Monsieur de la Curée – le même qui avait servi à cheval le repas des goinfres de la Cour –, crut bon de lui dire : « Sire, un grand roi ne devrait pas être si sensible. » Louis, sans s’offenser de cette sotte remarque, répondit tout uniment, mais avec un grand soupir : « C’est une si bonne sœur. Il faut bien que je la pleure. »

Le lendemain, à son lever, auquel je fus présent, Louis avait l’air triste et comme absent. Il refusa de déjeuner, disant qu’il ne pouvait rien avaler et se laissa habiller sans mot piper, puis après avoir assisté à la messe aux Récollets, il gagna la maison de Monsieur de Beaumont Menardeau, où l’on achevait d’habiller Madame au milieu d’une douzaine de dames qui tâchaient de la réconforter.

Il y avait là ma bonne marraine la duchesse de Guise, la princesse de Conti, la jeune duchesse de Guise, Mademoiselle de Vendôme et Madame de Montmorency. Quand le roi apparut, Madame se jeta dans ses bras en pleurant, secouée de sanglots et aussi désespérée que si on la menait au supplice. Cela allait jusqu’aux cris. Louis, pleurant aussi à chaudes larmes, la tenait étroitement embrassée et tâchait de la consoler. Mais il était lui-même trop ému et trop bégayant pour aligner trois mots.

Le reste, Madame de Guise me le conta, car avec celles que j’ai nommées, elle fut la seule à en être témoin. Il avait été convenu que les dames et Louis accompagneraient Madame jusqu’à une demi-lieue hors la ville, et que là, après d’ultimes adieux, on la laisserait aller seule. Seule, c’était une façon de dire, car elle devait regagner la frontière sous la protection de l’armée de son frère et avec une suite d’une trentaine de dames françaises qui seraient appelées à vivre avec elle en Espagne.

— Nous voilà donc parties, me dit Madame de Guise le soir, à sa manière vive et pétulante, mais encore fort émue. Nous étions entassés dans ce carrosse, le roi et Madame devant, et les cinq dames, moi comprise, derrière, serrées à mourir. Et dans notre sillage, seul et majestueux, dans un carrosse à ses armes, l’ambassadeur d’Espagne ! Mais vous connaissez Don Ynligo ! Ne trouvez-vous pas qu’il a l’air d’un cheval ?

— D’un cheval, Madame ?

— Sauf qu’un cheval a le regard doux et tendre et que Don Ynligo a l’œil dur et plein de morgue. Mais il a une longue face où l’on ne voit qu’un nez fort long qu’il caresse en parlant de la façon la plus obscène. De reste, ce n’est pas un nez, c’est le chanfrein d’un cheval.

— Madame, vous vous gaussez, je pense !

— Que nenni ! Et je n’avais pas le cœur à rire, je vous assure ! Vierge Marie ! Ces deux enfants devant nous me déchiraient le cœur ! Ils se tenaient enlacés, et tant qu’on traversa la ville, ils continrent leurs sanglots. Mais la Porte Saint-Julien franchie, on s’arrêta, comme il était convenu, à une demi-lieue de là, on mit pied à terre, et c’est là que leur désespoir éclata. Ils se tenaient l’un et l’autre embrassés, s’accolant, se baisant la face, pleurant, hoquetant d’interminables sanglots et poussant cris et soupirs à attendrir un tigre ! Je puis vous assurer qu’aucune de nous cinq n’avait les yeux secs, au risque de gâcher notre pimplochement ; même la princesse de Conti dont vous connaissez la coquetterie, y alla de sa larme, tant ce spectacle lui tordait le cœur. Quant à Don Ynligo, il regardait cette scène d’un œil froid et impiteux, le torse redressé, portant sa tête chevaline comme un saint sacrement, et tâchant de rompre les accolades en disant d’un air gourmé : « Allons, allons, princesse d’Espagne ! » D’ailleurs, il ne le disait pas, il le hennissait !

— Madame !

— Je le jure ! Il le hennissait ! Et ce faisant, il caressait son long chanfrein de sa main osseuse : « Allons, allons, princesse d’Espagne ! » disait-il. Vous remarquerez, mon beau filleul, le titre qu’il lui donnait ! Et comme il nous faisait sentir qu’elle était à eux !

— Hélas, Madame, elle est à eux véritablement, et pour toujours, ayant marié le prince des Asturies.

— Mais il n’était nul besoin de nous le faire tant sentir ! Bref, Don Ynligo réussit à arracher ces pauvrets l’un à l’autre et à faire monter Madame dans son propre carrosse. Ah, mon beau filleul, le regard ! Le dernier regard qu’elle lança à son frère par la portière quand le carrosse s’ébranla !

— Et Louis ?

— Louis pleurait, les deux mains sur son visage, sourd à tout ce que nous pouvions lui dire. Et d’ailleurs, nos consolations à nous-mêmes nous paraissaient vides et creuses devant un tel chagrin. Dès qu’on eut regagné Bordeaux, il se fit conduire chez la reine sa mère.

— Chez sa mère ! dis-je. Mais c’était la dernière personne au monde…

Madame de Guise sourcillant à ce début de phrase, je m’interrompis.

— Et pourquoi diantre, repris-je, n’était-elle pas avec lui pour faire, elle aussi, ses derniers adieux à sa fille ?

— Elle s’en est expliquée : elle lui avait fait ses adieux la veille. Et elle n’eût pas voulu, en les renouvelant, raviver la douleur de la séparation.

— Quelle douleur ? dis-je en dérision. Celle de sa fille ? Ou la sienne ?

— Monsieur, dit Madame de Guise, si vous insinuez par là quoi que ce soit de disconvenable à l’endroit de la reine, je vous quitte la place.

— Mais, Madame, je n’insinue rien du tout.

— C’est heureux ! De reste, reprit-elle à voix basse, vous avez raison… Louis fut avec la reine deux heures, pleurant toutes les larmes de son corps, et à part quelques objurgations morales dont je m’apense que ce n’était pas la place, elle ne lui bailla pas même un baiser.

Je peux ici, belle lectrice, prendre le relais de ma marraine, car à l’instant où se déroulaient ces adieux déchirants, j’étais à l’évêché de Bordeaux – où Louis était logé –, en compagnie de Monsieur de Souvré, de son fils, Monsieur de Courtenvaux, premier gentilhomme de la Chambre, Monsieur de Thermes, Monsieur de Luynes et Héroard, tous les six silencieux, et Héroard, envisageant sa montre avec quelque anxiété, car l’heure du dîner était passée depuis longtemps et Louis, ayant refusé de déjeuner, n’avait rien mangé ni bu depuis la veille.

Il apparut enfin sur le coup de dix heures et demie, les yeux rouges, le visage tout chaffourré de larmes. Il s’assit devant son assiette sans mot piper, et dîna peu et mal, disant à Héroard : « J’ai mal à la tête. C’est sans doute d’avoir tant pleuré. » Après le dîner, il tâcha de se distraire en dessinant à la plume de petits bonshommes sur des cartes à jouer. J’en fus frappé, car il y avait beau temps qu’il avait abandonné ce divertissement, le trouvant indigne de son âge. Pis même, quelques jours plus tard, je le vis s’amuser avec ses petits soldats et prendre des mouches à l’aide d’un trébuchet. J’en conclus que sous le coup de son deuil, il cherchait une consolation dans un retour à ses jeux enfantins.

Dans le même temps sa santé vacillait, et je voyais qu’Héroard se faisait un souci à ses ongles ronger, Louis disant dès son lever qu’il n’avait pas faim et qu’il ne voulait pas déjeuner. Au dîner et au souper, il mangeait, mais fort peu. Huit jours après le parlement de Madame, il se plaignait encore de son mal de tête, puis d’une douleur à l’aine. D’après Héroard, qui l’examina, l’aine était enflée.

Peu après, des boutons apparurent sur son rein gauche, lesquels il gratta et écorcha, tant est qu’Héroard y mit un emplâtre. Et à peine ces rougeurs eurent-elles disparu qu’il prit un vilain rhume, avec frissons, cerveau fort plein et nez empêché.

Il avait été tacitement convenu qu’il n’étudierait pas pendant la durée de son voyage en Guyenne, ce qui lui agréait fort, car il avait horreur de ces interminables ânonnements auxquels le soumettait l’abbé de Fleurance. Je m’étais même laissé dire qu’il lui avait un jour proposé une sorte de bargouin : il baillerait un évêché à l’abbé, et l’abbé cesserait de le tracasser avec ses déclinaisons latines. Cette proposition fut faite en manière de badinerie, mais l’abbé de Fleurance la repoussa avec le dernier sérieux.

Les choses étant ainsi, il arriva quelque chose de fort surprenant. J’en ai noté la date dans mes tablettes, tant le fait m’a laissé béant. Le vingt-quatre septembre, trois jours après le partement de Madame, Louis envoya Berlinghen quérir Monsieur de Fleurance pour étudier. Monsieur de Souvré était absent, quand Louis fit cette démarche, et quand je la lui rapportai, il n’en crut pas ses oreilles. « Eh quoi ? dit-il en ouvrant de grands yeux, il l’a fait ! Il l’a fait de son propre mouvement ? »

Quinze jours plus tard, le dix octobre, Louis, de nouveau, pria Monsieur de Fleurance de lui donner une leçon. J’entends bien que ce recours à l’étude, comme le retour à ses jeux enfantins, constituait pour Louis une sorte de refuge dans lequel son désarroi le portait à se rencogner. Néanmoins, j’en fus content, opinant qu’il valait mieux apprendre, fût-ce des conjugaisons latines, que prendre des mouches au trébuchet. Par malheur, le pauvre abbé de Fleurance n’était point le maître qu’il eût fallu pour maintenir ce beau zèle en enseignant à son disciple un savoir qui eût répondu à son attente en le formant à son métier de roi. L’aurait-il fait, de reste, qu’on l’eût incontinent renvoyé à sa cure.

 

*

* *

 

Entre le partement de Madame et l’arrivée à Bordeaux de l’infante Anne d’Autriche s’écoula un bon mois, lequel ne me parut pas fort bon, mais long et lourd, pour ce que j’étais bien désolé de voir Louis si mal allant et si mélancolique, et quant à moi, tombant plus souvent que je n’eusse aimé dans un grand pensement de Madame de Lichtenberg, qui me faisait grand mal.

Tout ce qui comptait à la Cour ayant suivi le roi à Bordeaux, y compris d’aucuns ambassadeurs des pays étrangers, je ne fus pas autrement surpris quand le vieil ami de mon père, le révérend abbé et docteur médecin Fogacer, secrétaire particulier du cardinal Du Perron, me dépêcha un petit vas-y-dire pour m’inviter, ainsi que le chevalier de La Surie, à dîner sur le bord de la Garonne en une auberge où on nous servit dans une salle à part, et fort bien.

Grand, mince, les membres arachnéens, le sourcil noir haut levé sur un œil noisette, le nez en bec d’aigle, les lèvres charnues, le sourire long et sinueux, Fogacer n’eût pu, de toute manière, passer inaperçu par monts et vaux, et c’était pitié, car, en ses folles avoines, les imprudences de son athéisme et les errances de sa sodomie le mirent à la fuite plus d’une fois et l’eussent même, en une occasion au moins, conduit droit au bûcher, si mon père, dont il avait été le condisciple en l’École de médecine de Montpellier, ne l’avait retiré quelque temps dans sa maison des champs.

Avec l’âge, Fogacer courant moins vite, acquit plus de circonspection. Et cherchant en ses incessants périls une protection, il était devenu le médecin particulier du cardinal Du Perron, puis son secrétaire, puis achevant de s’ococouler dans le giron de l’Église catholique, il finit par se faire prêtre. Dès lors, la soutane lui colla à la peau jusqu’à devenir sa peau même et il cessa de décroire en Dieu. Quant à la bougrerie, il n’est pas sûr qu’il y renonça du même coup, mais les épaisseurs de secret et de silence qu’il entassa sur ses douces habitudes firent qu’on cessa de s’en alarmer, surtout quand, devenu grison et le cheveu plus sel que poivre, il ne se montra plus en public avec de petits clercs bouclés dont la piété ne semblait pas être la première vertu.

Pour moi, en mes jeunes ans, Fogacer me gênait prou par la vorace insistance qu’il mettait à me dévisager, à célébrer ma bonne mine et à m’appeler son « mignon », expression qui avait, dans sa bouche, un tout autre son qu’en celle de la duchesse de Guise. Par bonheur, quand le poil me vint dru au menton, d’un seul coup ses attentions cessèrent, Fogacer étant de ces sortes de gens qui n’aiment dans l’homme que l’imberbe et l’impubère.

Ce fut donc sans mésaise aucune que j’accueillis ce dîner avec Fogacer, toutefois étonné assez qu’il désirât si vivement me voir en Bordeaux, alors qu’il en avait tant d’occasions à Paris. Je fus quelque temps avant d’être éclairé sur ses intentions, car l’homme que j’avais connu si sobre en mes enfances, gloutissait à s’teure comme quatre, n’ayant d’œil que pour ses viandes et ses vins.

— Mon ami, dit-il quand il fut enfin repu, je vous vois l’œil interrogatif depuis le début de ce merveilleux dîner, auquel vous avez si peu touché vous-même, chipotant un morceau qui-cy qui-là et vous demandant ce que je vous voulais. Rien n’est plus simple. Mon ami, je vous parlerai, j’ose le dire, à la franche marguerite : je voudrais savoir qui est Luynes, d’où il vient, ce qu’il veut et où il va.

— D’où il vient ? dis-je. Cela est clair. Le père de Luynes est né des amours de maître Ségur, chanoine de l’église cathédrale de Marseille, avec une chambrière nommée D’Albert. Il s’appela du nom de sa mère, « D’Albert », mais aussi « De Luynes », du nom de la rivière au bord de laquelle le peu chaste chanoine possédait une petite maison où il caressait sa mignote. Luynes donc, pour le nommer par le nom qu’il se donna, était beau et vaillant ; il se fit soldat, avança dans la vie et obtint enfin le gouvernement de Pont-Saint-Esprit. Il épousa alors une demoiselle de Saint-Paulet, fille de bonne noblesse, et acquit par sa dot une petite métairie nommée Brante et une petite île sur le Rhône nommée Cadenet. Il eut trois fils. Le premier, il nomma Luynes, comme lui-même : c’est notre homme. Le second, il nomma Brantes et le troisième, Cadenet. Comme vous voyez, ces gens de nos provinces occitanes ont beaucoup d’imagination. Une rivière, une métairie, une petite île sur le Rhône : et les voilà affublés de noms sonores, et nobles par surcroît.

— Mon ami, dit Fogacer, nous savons cela.

— Mais savez-vous pourquoi le père de Luynes dut quitter son gouvernement de Pont-Saint-Esprit ?

— Nenni.

— Je vais donc vous l’apprendre, mon révérend abbé. L’épouse de notre gouverneur de Pont-Saint-Esprit – née demoiselle de Saint-Paulet, je vous le rementois – envoyant un jour chercher provende chez son boucher, celui-ci, qui avait fort à se plaindre de n’être point payé, lui fit répondre qu’il n’avait plus qu’une seule viande à son service, mais de celle-là, il voulait garder la propriété, ne lui en concédant que l’usage…

— C’était là gausserie ignoble, dit Fogacer.

— Et la dame, étant noble, s’en trouva fort offensée. Sans tant languir, elle courut sus au manant et le tua en pleine boucherie de quatre ou cinq coups de poignard.

— Juste ciel !

— Vous observerez, mon révérend abbé, qu’ayant des parents aussi vaillants, notre présent Luynes ne l’est guère lui-même, évitant toute querelle et, quand il est cité en duel, demandant à ses frères, Brantes ou Cadenet, de se battre à sa place.

— Nous savons cela.

— Eh bien ! dis-je en levant les sourcils, que voulez-vous savoir de plus ? Les trois frères furent en l’emploi de Monsieur du Lude, qui les donna à Monsieur de la Varenne, qui les donna à notre défunt roi, qui les donna à Louis, lequel aime beaucoup l’aîné, parce qu’il est son oiseleur et dresse à merveille ses faucons.

— C’est justement, dit Fogacer avec un petit brillement de l’œil, c’est justement sur cette grande amitié que le roi porte à Luynes que nous aimerions en savoir plus.

Là-dessus, je laissai tomber un froidureux silence et regardant Fogacer œil à œil et haussant le bec, je lui dis avec raideur :

— Mon révérend abbé, je ne fais pas de contes hors du Louvre sur le roi.

— J’attendais ce refus abrupt, dit Fogacer avec un sourire, n’étant pas sans connaître votre absolu dévouement pour le petit roi. Considérez, cependant, mon fils, qu’une réponse, en l’occurrence, le pourrait mieux servir qu’un refus de répondre.

— Comment cela ?

— Par exemple, si je vous nommais les gens qui se posent la question et les raisons qu’ils ont de se la poser, ne pensez-vous pas que ce savoir pourrait être utile à celui que vous servez ?

— Sont-ce des gens puissants ?

— Hors la reine-mère, en ce royaume, il n’en est pas de plus puissants.

— Quoi ? Pas même les ministres ?

— Les ministres passeront.

— Pas même les marquis d’Ancre ?

— Ceux-là non plus ne sont pas éternels.

— Le Ciel vous entende !

— Ajouterai-je, poursuivit Fogacer, que je ne nomme jamais mes sources et que vous serez dans mon propos, mon ami, un gentilhomme proche du roi. Je vous vois balancer… Avez-vous songé que lorsque je vous aurai appris ce que je sais, vous pourrez ne pas me déclore ce que vous savez et qu’ainsi tout l’avantage, dès le départ, est pour vous ?

— C’est bien ce que je ruminais en mon for, dis-je avec un sourire. Cependant, si je puis vous faire une réponse fidèle à la vérité sans desservir le roi, je le ferai.

— Eh quoi ! s’écria Fogacer en faisant mine d’être indigné, est-ce à dire que vous pourriez me mentir ?

— Et pourquoi non ?

— Il me semble, dit Fogacer en riant, que votre avantage sur moi croît démesurément. Fort bien donc, j’en accepte le risque. Sommes-nous d’accord ?

— Oui-da, dans les limites que nous venons de dire. Mon révérend abbé, quels sont donc ces gens dont vous parlez et quelle question se posent-ils ?

— Ouvrez tout grands les yeux et les oreilles, mon fils, et déployez vos ailes, si vous en avez : vous allez tomber des nues. Il s’agit du nonce du pape Bentivoglio, du duc de Monteleone, ambassadeur du roi d’Espagne[68], et du père Cotton.

— Le pape ! Le roi d’Espagne ! Et l’ordre des Jésuites !

— À tout le moins, leurs représentants, lesquels ont conféré à Bordeaux. J’étais-là – à une fort humble place, à côté de ces gens immenses – mais j’étais toutefois mandaté par le cardinal Du Perron.

— Et que se sont-ils dit ?

— Vous n’allez pas me croire : ils se sont inquiétés du guillery royal.

Je demeurai béant, l’œil écarquillé, partagé entre le rire et l’incrédulité.

— Qu’est-ce donc que cette turlupinade ? m’écriai-je enfin. Mon ami, vous vous gaussez !

— Point du tout. Vous vous ramentevez sans doute, mon jeune ami, que dans sa première enfance, sous l’influence d’un père dévergogné qui ne comptait plus ses bâtards et les élevait pêle-mêle avec ses enfants légitimes à Saint-Germain-en-Laye, le petit dauphin baignait dans un milieu excessivement déréglé. Les paroles étaient libres. Les gestes, crus. Le petit dauphin exhibait son guillery à tout venant, se jouait à lui en public, le faisait baiser à ses proches, le comparait à celui de son père, troussait et attouchait ses petites compagnes de jeu, tombait même amoureux à six ans d’une fille d’honneur de la reine, laquelle était fort gênée quand, en public, il lui caressait les tétins[69].

— Bien je m’en ramentois, dis-je. C’était Mademoiselle de Fonlebon, dont j’étais moi-même à demi amoureux.

— Eh bien ! Vous n’ignorez pas non plus, mon ami, qu’à la mort du roi, cette liberté païenne, pour ne pas dire cette licence, cessa sous l’influence conjuguée de la reine-mère et du père Cotton. On craignait sans doute que Louis ressemblât trop à son père, qu’il s’éprît, jeune encore, d’une dame de la Cour et que, devenant homme trop vite, il n’arrachât à sa mère avant terme le pouvoir. Le petit roi fut alors exhorté, sermonné, catéchisé, et par le père Cotton confessé à longueur d’horloge. Il dut apprendre par cœur des questions et des réponses de ce genre : « Question : Quels sont nos ennemis ? Réponse : le monde, Satan et la chair. » Et la chair, bien sûr, c’était le cotillon.

— Mon révérend abbé, dis-je avec un sourire, dites donc « la femme », si ce mot ne vous doit pas écorcher la langue.

— Je le dis. Et vous-même, mon fils, poursuivit-il prudemment, que pensez-vous de cette entreprise de redressement du jeune roi ?

— Qu’on tomba funestement d’un excès dans un autre et que d’un prince naïvement impudique on fit un prince pudibond à l’extrême et possédé par la peur des femmes.

— Ne serait-ce pas, dit le chevalier de La Surie, que la reine, pour se venger des infidélités du père, s’efforça de châtrer le fils ?

Je secouai la tête.

— Je n’aimerais pas dire cela d’un petit roi qui montre en tout tant de courage, mais il n’est que trop vrai qu’à part Madame, pour qui il garde une enfantine amour, Louis montre quelque distance à l’égard du beau sexe. Et il n’est que trop vrai aussi que les rapports qu’il a avec sa mère ne lui ont pas rendu la femme très attrayante.

— Et c’est tout justement de cela, mon jeune ami, que s’inquiètent les grands personnages que j’ai nommés, y compris le père Cotton qui pourtant fut loin d’être étranger à l’évolution que je viens de décrire et se demande à s’teure s’il n’est pas allé trop loin dans la répression de l’instinct.

— Ces gens-là s’en inquiètent ! criai-je. Il serait temps ! Et pourquoi diantre s’en soucient-ils ?

— Mais cela va de soi ! En raison du mariage espagnol ! dit Fogacer vivement. Que sera l’influence de l’infante espagnole si, devenue reine de France, son mari ne consent pas à l’approcher ?

— Voilà bien nos petits Machiavels ! dis-je avec emportement. Ils mettent les gens au mortier, les y malaxent corps et âme, et s’étonnent ensuite qu’ils ne répondent pas à leurs vœux !

— Quoi qu’il en soit, reprit Fogacer, l’un de ceux qui étaient présents à cet entretien…

— Et que vous ne nommerez point, dit La Surie.

— … suggéra qu’on pourrait proposer de prime à Louis une femme d’expérience avec qui il pourrait aiguiser ses couteaux, afin qu’il ne fût pas condamné à faire ses preuves avec una donzella.

— Et celui qui parlait ainsi étant italien, dit La Surie, il ne peut s’agir que du nonce.

— Paix-là, Miroul ! dis-je.

— Mais le père Cotton, reprit Fogacer, s’éleva contre ce projet. Il tenait pour sûr que le roi ne voudrait pas pécher avec une femme qui ne serait pas son épouse.

— Nous voilà bien ! dit La Surie.

— De grâce, Chevalier ! dis-je, sourcillant quelque peu.

— Ces messieurs, poursuivit imperturbablement Fogacer, tombèrent enfin d’accord pour estimer que le roi ne sent pas avec assez de force l’aiguillon de la chair pour passer outre à sa vergogne. Tant est qu’ils se demandent s’il n’y a pas dans la situation un élément qu’il y aurait peut-être lieu d’examiner, afin qu’on sût si, le moment venu, l’aversion de Louis pour les femmes est susceptible de guérir ou si, au rebours, elle est irrémédiable.

— Jour de Dieu ! dis-je. Que veut dire ce galimatias ! Et de quel « élément » voulez-vous donc parler ?

Fogacer recula sa chaire de la table, tendit devant lui ses jambes interminables et, les yeux fermés, les mains croisées sur son ventre, balança un temps avant de répondre. Et quand enfin il se décida, il ouvrit grands ses yeux perçants et les fichant sur moi, arqua son sourcil diabolique et dit d’un ton feutré :

— L’amitié de Louis pour Luynes…

Je demeurai sans voix, hésitant à entendre son propos. Mais à la façon dont Fogacer prononça le mot « amitié » et connaissant le personnage, je ne pus douter plus longtemps du sens qu’il y mettait.

— Fogacer ! criai-je avec indignation. Voilà qui est infâme ! L’amitié de Louis pour Luynes est pure de tout soupçon ! Et qu’elle puisse être autre que pure, la pensée n’en a même pas effleuré le petit roi ! J’en mettrais ma tête à couper !

Tandis que je parlais en cette véhémente guise, Fogacer m’envisagea d’un œil incisif, puis il sourit de son lent et sinueux sourire et dit avec satisfaction :

— J’ai donc de vous ma réponse, et franche, et sincère, et jaillie du cœur. Vous vous sous-estimez, mon jeune ami, si vous pensez que vous seriez capable de mentir sur un sujet qui vous touche autant que Louis.

 

*

* *

 

La reine-mère ne laissait pas de partager les inquiétudes de ses alliés. La question se posait en outre, pour elle et ses ministres, de décider s’il fallait dès l’arrivée de l’infante pousser Louis à consommer son mariage avec elle, ou surseoir à cet accomplissement en raison de leur jeune âge, de leur commune inexpérience, du peu d’attirance de Louis pour le beau sexe et de son évidente aversion pour la nation dont son épouse était issue.

À en discuter plus outre, la surséance de l’union chamelle parut politiquement plus périlleuse que son accomplissement, pour la raison qu’elle faisait trop bien le jeu des adversaires déclarés des mariages espagnols : les huguenots, les Grands, le Parlement de Paris et les gallicans. N’allaient-ils pas chuchoter partout que ce mariage était appelé à demeurer blanc, parce que le roi avait refusé l’épouse espagnole que la reine-mère, en cynique violation des volontés du défunt roi, avait voulu lui imposer ? Et d’autre part, si on poussait Louis à consommer tout de gob son mariage et qu’il échouât dans cette entreprise, on laissait certes la voie libre aux mêmes rumeurs. Mais dans ce cas du moins le mariage blanc ne serait qu’une hypothèse et non une désastreuse certitude.

Ainsi de force forcée, la nuit de noces de Louis devenait une affaire d’État… Et parce que, dans cette sorte d’affaires, la créance compte plus que les faits, on se prononça pour la consommation immédiate du mariage – toute brutale et indélicate qu’elle fût – bien décidé qu’on était de donner à l’échec que l’on redoutait toutes les couleurs d’un rassurant succès.

On commença par donner aux rapports des deux adolescents une couleur idyllique et personnelle. On imagina d’envoyer Luynes à Bayonne porter à l’infante Anne une lettre du roi où il lui témoignait son « impatience » de la voir. Le choix du messager était fort habile, car il ne pouvait que plaire à Louis et flatter le favori, de sorte qu’il n’y avait pas à attendre de résistance à cette entreprise, le messager en quelque sorte faisant passer le message lequel, bien entendu, on rendit aussitôt public, tout en précisant que cette lettre-missive avait été écrite par Louis à neuf heures et demie du soir, dans son lit – détail touchant, et qu’Héroard, docilement, corrobora.

Mais que cette lettre ne fût pas écrite par Louis de son propre mouvement, mais recopiée de sa main sur un modèle prescrit, c’est ce dont je me persuade en raison de certains détails que je souligne à l’intention du lecteur en reproduisant ce billet :

 

« Madame, ne pouvant selon mon désir me trouver auprès de vous à votre arrivée en mon royaume pour vous mettre en possession du pouvoir que j’ai ici, comme de mon affection à vous aimer et servir, j’envoie vers vous Luynes, l’un de mes plus confidents serviteurs, pour en mon nom vous saluer et vous dire que vous êtes attendue de moi avec impatience pour vous offrir moi-même l’un et l’autre (entendez le pouvoir et l’affection). Je vous prie donc de le recevoir favorablement et croire ce qu’il vous dira de la part. Madame, de

« votre plus cher ami et serviteur,

Louis. »

 

À mon sentiment, Louis n’a pu de son propre mouvement ni parler du « pouvoir » qu’il détenait en son royaume, alors qu’il n’en avait aucun, ni promettre à Anne d’Autriche de le partager avec elle pour la raison qu’il était fort jaloux de ses prérogatives royales et ne lui en concédera jamais, sa vie durant, la moindre parcelle.

Encore moins pouvait-il faire état de son « impatience » à la voir, alors qu’étant inconsolé du partement de Madame, il ne pouvait établir qu’un lien funeste entre la perte de sa sœur bien-aimée et l’arrivée d’une nouvelle venue qu’il rangeait par avance parmi ses ennemis futurs.

On conta aussi que dans son « impatience » à la voir, il s’avança le samedi vingt et un novembre sur le chemin par où elle devait arriver, fit arrêter son carrosse au droit du sien, la regarda, et lui dit « gaiement » en se désignant du doigt : « lo son incognito ! lo son incognito ! » Après quoi, il cria : « Touche, cocher, touche ! » et, la dépassant, arriva une heure avant elle à Bordeaux.

Je ne doute point qu’il l’ait fait, mais je doute qu’il l’ait fait de soi et avec la joie qu’on lui prête. Car s’il était si heureux de voir l’infante, qui l’empêchait de demeurer en sa compagnie jusqu’à Bordeaux ? Pour l’avoir épousée par procuration, il n’en était pas moins son mari. Et ne trouvez-vous pas, lecteur, que se contenter de dire : « lo son incognito » de portière à portière et de crier aussitôt au cocher de fouetter ses chevaux, et au lieu d’attendre et d’escorter son épouse, de dépasser aussitôt son carrosse et de regagner Bordeaux (où il parvint, comme on vous l’a dit, une heure avant elle), c’était véritablement faire le minimum ?

Parmi les contes roses dont le pouvoir berça les oreilles de la Cour pour l’assurer de l’idylle princière, il en est un pourtant qui rend un son plus juste. Le lendemain de l’arrivée d’Anne d’Autriche, Louis l’alla voir tandis qu’elle s’habillait. Or, il arriva qu’elle eut besoin d’une plume écarlate pour mêler avec une blanche et le roi aussitôt lui présenta son chapeau en la priant de prendre ce qu’elle voulait. Après quoi il lui dit : « Il faut aussi que vous me donniez un de vos nœuds. » Ce qu’elle fit en souriant, et il le fixa à son chapeau.

C’était là, de part et d’autre, non tout à fait une attirance, mais à tout le moins une plaisante galantise qui, si on avait laissé le temps à ces jouvenceaux de s’acclimater l’un à l’autre, eût pu se muer en des sentiments plus tendres.

Mais la reine n’avait en tête qu’une idée : convaincre le monde entier que le mariage avait été bel et bien consommé. La pauvre Anne d’Autriche était arrivée le vingt et un novembre. Cinq jours plus tard, on confirma par une messe à l’église Saint-André le mariage par procuration de Burgos. Et après la cérémonie, comme toujours interminable et épuisante, alors que le roi, retiré fort las en ses appartements, s’était mis au lit, on vint lui dire de la part de sa mère, qu’il devait la nuit même consommer son mariage.

Il se releva et soupa du bout des lèvres, blême à la fois de vergogne et de peur. Je ne sais qui eut l’idée de lui dépêcher Monsieur de Guise et Monsieur de Gramont, pour « l’assurer » en lui faisant des contes gras qui, étant donné l’extrême pudibonderie qu’on lui avait inculquée depuis la mort de son père, ne pouvaient que l’enfoncer davantage dans le dégoût et l’appréhension.

Sur cette nuit de noces royales, la reine-mère, innovant avec une effronterie qui dut beaucoup scandaliser le grand chambellan, fit rédiger et publier un compte rendu, que voici :

« Incontinent après que le roi eut soupé, il se coucha en sa chambre où la reine sa mère (qui jusque-là était demeurée en la chambre de la petite reine) le vint trouver environ vers les huit heures du soir et faisant sortir de la chambre les gardes et tout le monde, et trouvant le roi dans son lit, lui dit ces paroles :

— Mon fils, ce n’est pas tout que d’être marié, il faut que vous veniez voir la reine qui vous attend.

— Je n’attendais que votre commandement, dit le roi. Je m’en vais, s’il vous plaît, la trouver avec vous.

Au même temps on lui bailla sa robe de chambre et ses bottines fourrées et ainsi s’en alla avec la reine en la chambre de la petite reine dans laquelle entrèrent MM. de Souvré, Héroard, le marquis de Rambouillet, maître de la garde-robe (portant l’épée du roi) et Berlinghen, premier valet de chambre (portant le bougeoir).

Comme la reine approcha du lit, elle dit à la petite reine :

— Ma fille, voici votre mari que je vous amène. Recevez-le auprès de vous et l’aimez bien, je vous prie.

La petite reine répondit en espagnol qu’elle n’avait autre intention que de lui obéir et complaire à l’un et à l’autre.

Le roi se mit dans le lit par le côté de la porte de la chambre, la reine-mère étant dans la ruelle, et leur dit à tous deux, les voyant couchés ensemble, quelque chose de si bas que personne d’autre qu’eux ne put l’entendre. Puis, sortant de la ruelle, elle dit :

— Allons ! Sortons tous d’ici !

Et commanda aux deux nourrices, celle du roi et celle de la reine, de demeurer seulement en ladite chambre et de les laisser ensemble une heure et demie, ou deux heures au plus.

Ainsi se retira ladite reine et tous ceux qui étaient avec elle en ladite chambre pour laisser consommer ledit mariage, ce que le roi fit et par deux fois, ainsi que lui-même l’a avoué, et lesdites nourrices l’ont véritablement rapporté, et après, s’étant un peu endormi, et demeuré un peu davantage à cause dudit sommeil, il se réveilla de lui-même et appela sa nourrice pour qu’elle lui baillât ses bottines et sa robe, et qu’elle le reconduisît à la porte de la chambre, en dehors de laquelle, dans la salle, l’attendaient lesdits Souvré, Héroard, Berlinghen et autres pour le reconduire dans sa chambre. Et après avoir demandé à boire et avoir bu, témoignant un grand contentement de la perfection de son mariage, il se remit en son lit ordinaire, et reposa fort bien tout le reste de la nuit, étant pour lors environ onze heures et demie. La petite reine de son côté, se relevant en même temps que le roi fut parti d’auprès d’elle, rentra dans sa petite chambre et se remit dans son petit lit ordinaire qu’elle avait apporté d’Espagne. C’est là véritablement ce qui se passa pour la consommation dudit mariage. »

— Quelle grossière finesse ! me dit La Surie quand je lui eus lu ce compte rendu. S’il avait été, comme on le prétend, « véritable », sa rédaction n’eût pas été nécessaire… En fait, ajouta-t-il au bout d’un moment, je suis prêt à gager une fortune que c’est Marie elle-même qui a dicté ce document.

— Qu’est-ce qui vous donne à penser cela ?

— C’est que dans ce compte rendu, Anne d’Autriche est appelée la « petite reine » et Marie, la « reine ». Or, Anne d’Autriche est d’ores en avant la reine et Marie, la reine-mère. Mais c’est naturellement un titre que Marie répugne à se donner à elle-même, tout autant que votre bonne marraine à s’appeler la duchesse douairière de Guise.

C’était finement pensé. J’eus l’occasion, peu après, de me trouver au bec à bec avec Héroard et tant la chose me travaillait, de lui poser la question à brûle-pourpoint. Et la question dut, en effet, le brûler quelque peu, car il rougit et détourna la tête.

— Il a avoué, dit-il sotto voce, l’avoir fait deux fois…

— Et qu’en pensez-vous ?

— Il y paraissait. Le guillery était rouge.

— Cela prouve qu’il y a eu essai, mais non succès.

À cette remarque il n’y eut pas de réponse. Héroard me jeta un œil froidureux et réprobateur et me tourna le dos.

Il y avait donc deux vérités : celle qui était officielle et l’autre.

Ni la mine, ni l’humeur, ni la santé de Louis ne s’améliorèrent après l’exploit qu’on lui avait prêté.

Il poursuivit le deuil de sa sœur, et continua à ne pas avoir assez faim le matin pour déjeuner, à se plaindre de la tête et des différents maux qui l’avaient affligé depuis le parlement de Madame. Deux fois par jour, il faisait une visite protocolaire à la reine sa mère et une fois par jour à la reine son épouse. Entre-temps, il chassait. Il tirait à l’arquebuse. Il jouait à la paume, il cuisait des œufmeslettes ou des confitures, et il se livrait aussi à ses amusements d’enfant, comme si sa vie d’adulte ne devait jamais commencer. Et pendant ce long temps où seul son corps grandissait, la nuit du vingt-deux décembre demeura en sa remembrance – comme assurément dans celle de la pauvre Anne d’Autriche – un souvenir excessivement blessant et déplaisant.

La Cour pensait ce qu’elle voulait, et peu importait, de reste, puisque les bouches restaient closes. Les faits, en tout cas, étaient là, démentant le compte rendu « véritable » de la reine-mère : il s’écoula quatre ans avant que Louis partageât à nouveau la couche de la reine.

L'Enfant-Roi
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