CHAPITRE III
Le lendemain de l’advenue de mon père, nous déjeunâmes tous quatre à potron-minet, mais hélas ! sans Madame de Brézolles qui nous fit dire, par Monsieur de Vignevieille, qu’elle était encore « trop dolente d’une nuit désommeillée pour se joindre à nous », la vérité étant sans doute qu’elle ne voulait paraître devant quatre gentilshommes que dans tous ses joyaux et affiquets, la face pimplochée à ravir, et le cheveu testonné et perlé.
Cependant, la nuit « désommeillée » ne fut pas perdue pour tout le monde. Mon père me jeta un œil vif, ouvrit la bouche et la cousut aussitôt, tandis que l’ombre d’un souris se dessinait à la commissure des lèvres de Miroul[16], mais n’alla pas plus loin, un regard de mon père l’ayant arrêté.
Quant à Nicolas, il se tint comme toujours clos et coi, l’image même de la sainte ignorance. J’observai avec contentement que mon père, malgré le long voyage de Paris à La Rochelle, paraissait vif et dispos et mangeait à dents aiguës les tranches de pain que Margot, assise à son côté sur une escabelle, lui tartinait tendrement de beurre frais. J’observais aussi que les années s’étaient effeuillées sur Margot sans la toucher le moindre. Son frais minois était toujours aussi beau que ce jour d’hiver où, dans son dénuement, elle avait tâché de nous rober une bûche, larcin béni des dieux, puisque ses cheveux d’or demeurèrent dans notre maison pour illuminer la vie de mon père.
Par ce même temps pluvieux et tracasseux que la veille, nous trottâmes de concert dans la boue jusqu’au bourg d’Aytré pour présenter mon père au roi, lequel l’accueillit fort bien ainsi que La Surie.
Cependant, Sa Majesté fut brève, étant assaillie par les officiers du camp. Fogacer se trouvait au-delà des balustres et dès que nous eûmes tiré quelques pas en arrière pour les franchir, mon père et lui s’embrassèrent à l’étouffade, ayant étudié de concert, en leurs vertes années, à l’École de médecine de Montpellier.
Notre chanoine sachant tout, il nous apprit que Toiras était toujours maître de camp de Bassompierre mais, depuis la veille, à Chef de Baie et non plus à Coureille où, d’ores en avant, commandaient le duc d’Angoulême et Schomberg.
Il nous fallut donc, après avoir quis du tonitruant Du Hallier des laissez-passer pour mon père et La Surie, refaire l’interminable chemin d’Aytré à Coureille pour visiter Monsieur de Schomberg, lequel nous trouvâmes dans la commode petite maison que Toiras venait à peine de quitter.
J’avais choisi Monsieur de Schomberg comme l’objet de ma première négociation pour ce que je savais qu’il gardait, et garderait jusqu’à la fin des temps, en sa remembrance, le service que je lui avais rendu au moment où il avait, sur un méchant rapport, encouru l’ire et la disgrâce de Louis. Il n’ignorait pas qu’en intervenant auprès de Sa Majesté pour qu’Elle redressât cette injustice, je courais moi-même le risque d’être « tronçonné », tant Louis était jaloux de son pouvoir et ne souffrait pas d’être contredit, une fois qu’il avait tranché.
Belle lectrice, j’aimerais que votre cœur s’intéresse à Schomberg, ne serait-ce que pour la raison qu’on le tenait, urbi et orbi, pour le parangon de la fidélité conjugale : vertu que tous admirent et que bien peu pratiquent, en particulier à la Cour.
Il y avait vingt-neuf ans que Monsieur de Schomberg avait marié la belle Françoise d’Épiant et il l’aimait comme au premier jour. Il était meshui âgé de cinquante-deux ans, mais on eût été fort malvenu de le traiter de barbon. Il était grand, l’épaule large, l’œil bleu, la face carrée et pas l’ombre d’une bedondaine. Assurément, il n’avait pas les traits aussi délicatement ciselés que My Lord Duke of Buckingham. Mais il était plus mâle et il ne faillait pas à la Cour de pimpésouées qui eussent aimé se frotter à sa rude écorce. Mais Schomberg ne voyait ni ne sentait ces pattes de velours et ces regards en dessous. Il aimait sa femme et craignait Dieu.
Il était, en effet, dévot, mais dévot non politique, sans le moindre penchant pour ces ultramontains qui tiennent que le pape, outre ses pouvoirs spirituels, est aussi le prince des rois et des empereurs et détient le droit de commander leurs alliances : opinion à laquelle Louis opposait une hostilité telle et si vive qu’il accusa un jour ses évêques de n’être pas « de véritables Français ».
Français par le sol sinon par le sang, Schomberg était issu de bonne noblesse saxonne. Quand son père, colonel des reîtres allemands, devint français par la grâce de Charles IX, il n’eut pas le moindre mal à changer son von en de. Son fils, à qui ce « de » paraissait naturel, puisqu’il l’avait toujours porté, se sentait lui tout à plein français, tout en ayant hérité de son père de solides vertus allemandes, dont la méticulosité et la fidélité n’étaient pas les moindres. À sa mort, il hérita aussi de ses charges : le gouvernement de la Marche et le maréchalat de camp des troupes allemandes en France. On disait à la Cour que le roi n’aurait jamais pensé à prendre comme valet de chambre un autre homme qu’un Berlinghen, ni à se passer d’un Schomberg dans ses armées. Dès que Louis l’eut détronçonné, Schomberg, tout au bonheur de son retour en grâce, ne garda jamais la moindre mauvaise dent à son souverain. Bien le rebours. Le roi lui avait rendu justice : il ne l’en aima que davantage et ne l’en servit que mieux. Et Louis, reconnaissant au cours des ans sa vaillance, son expérience, sa rigueur et sa fidélité, le nomma en 1625 maréchal de France. Ce fut un grand jour pour Schomberg quand le roi, en accueillant le nouveau maréchal au Louvre, observa strictement le protocole et l’appela « mon cousin ».
Dès que nous nous fîmes connaître par son exempt, Schomberg, après les brassées que l’on devine, nous accueillit à sa table, nous invitant tous, y compris Nicolas, étant lié avec son frère aîné, lequel était, si l’on s’en ramentoit, capitaine aux mousquetaires du roi. C’était la première fois que Schomberg voyait mon père, lequel fit naître en lui un vif émerveillement et point seulement pour la raison que le marquis de Siorac avait vingt ans de plus que lui, mais parce que, ne mettant jamais le pied à la Cour, il était devenu une sorte de légende, ses missions périlleuses sous Henri III et Henri IV étant connues de tous, et plus encore cette fameuse botte de Jarnac qu’à la mort de Giacomi, il avait été le seul à posséder en France jusqu’au moment où il avait pris soin de m’en instruire à mon tour, craignant que les bretteurs de la Cour ne voulussent ajouter à leur gloire en me tuant : grandissime service qu’il m’avait rendu là, ces duellistes ne faisant pas plus de cas de la vie d’un homme que de celle d’un poulet, mais redoutant, quoi qu’ils en eussent, cette fameuse botte qui ne vous tue pas, mais fait pis : en vous coupant le jarret, elle vous estropie à vie. Et comment diantre conter fleurette à nos belles de Cour sur une seule jambe ? Ou pis encore, une béquille sous le bras ?
— Monsieur le Maréchal, dis-je entre la poire et le fromage, quelque joie que j’éprouve à vous revoir, je viens à vous chargé de mission par le roi que le différend entre vous et le duc d’Angoulême inquiète excessivement, tant est qu’il voudrait que nous trouvions de concert un moyen de l’apazimer. Voulez-vous que nous en parlions au bec à bec ou en compagnie de ces messieurs ?
— Le bec à bec n’est pas nécessaire. Mon opinion est connue, dit Schomberg roidement. Personne au camp ne l’ignore. La raison pour laquelle Louis a nommé le duc d’Angoulême lieutenant général des armées de La Rochelle, c’était, comme vous savez, qu’il était atteint alors d’une grave intempérie, au moment même où il se rendait lui-même sous les murs de la ville pour en faire le siège. Il a cherché alors un prince de sang royal pour le remplacer, afin de faire connaître au monde l’importance qu’il attachait à cette campagne. Or, soucieux de ramener un jour les huguenots à son trône, il noulut choisir le prince de Condé, car le prince est connu pour être un ennemi encharné des protestants, lesquels, de leur côté, ne lui pardonneront jamais l’odieux massacre de Nègrepelisse. Sa Majesté employa donc le prince de Condé à poursuivre le duc de Rohan qui s’attachait à soulever le Languedoc protestant pour aider La Rochelle. Cette opération était sans danger aucun pour personne : Condé étant si lent et le duc de Rohan si vif, le premier ne pourrait jamais rattraper le second.
— Néanmoins, il le fera courir, dis-je en souriant, et ce sera une bonne diversion.
— Je vous le concède, Monsieur de Siorac, dit Schomberg d’un ton plus doux. Mais revenons-en à Angoulême. À mon sentiment, dès lors que Sa Majesté est advenue au camp, c’est Elle et personne d’autre qui se peut dire lieutenant général des armées et Angoulême n’a plus à exiger la prééminence sur moi. Étant maréchal de France, je ne peux commander en second, sinon sous le roi.
— Toutefois, dis-je, le duc est un prince du sang.
— Mais non successible, puisqu’il est bâtard. En outre, étant maréchal, je suis hors pair avec la noblesse de France.
À cela, qui était l’évidence, je n’avais rien à dire et je me demandais comment j’allais relancer l’entretien, tant il me paraissait clos, quand mon père, après m’avoir consulté de l’œil, prit la parole.
— Monsieur le Maréchal, dit-il, me permettez-vous d’intervenir dans cette discussion ?
— Monsieur de Siorac, dit Schomberg en s’inclinant avec une considération des plus marquées, j’orrai volontiers votre avis, quel qu’il soit. Je ne suis pas sans connaître, en effet, votre expérience et votre sagesse.
— Vous allez l’aimer, Monsieur le Maréchal : je vous donne raison d’un bout à l’autre. Cependant…
— Cependant ? dit Schomberg avec un sourire.
— Le roi ne peut se passer ni de vous, ni de Monsieur de Bassompierre, ni du duc d’Angoulême. Il vous veut tous les trois. Et, de force forcée, vous ne pouvez que vous ne tâchiez de le satisfaire d’une manière ou d’une autre.
— Oui, mais comment s’y prendre ? dit Schomberg, son mâle visage exprimant tout à la fois la fidélité au devoir et sa perplexité quant au moyen qui lui permettrait de l’accomplir.
Je jugeai le moment venu de reprendre à mon père les dés et je dis :
— Monsieur le Maréchal, il n’y a guère le choix. Il faut que nous trouvions un compromis.
— Un compromis ! s’écria Schomberg en levant ses bras au ciel. Voilà qui me ragoûte peu ! Chaque fois que dans ma vie j’ai accepté un arrangement, en fait de compromis, il n’y eut que mes intérêts qui le furent…
Je n’eusse pas cru Schomberg capable d’improviser un pareil giòco di parole[17] car il n’était pas connu à la Cour pour un homme d’esprit. En quoi la commune opinion se trompait fort : parce qu’il était si grand, si large, si roide et si consciencieux, on le croyait un peu sot. Et quand on ramentevait à nos bons caquets de Cour les circonstances où le maréchal avait montré de la finesse, ils répliquaient : « Nenni ! Nenni ! Fin, il ne l’est pas ! Nous dirons qu’il est finaud ! » Ce qui était une autre façon de le rabaisser.
— Ah, Monsieur le Maréchal, dis-je avec un sourire, tout n’est pas compromis par le compromis ! Puis-je vous donner un exemple ? Imaginons, si vous le permettez, que le roi établisse une parfaite égalité entre le duc et vous et déclare : chacun commandera l’armée de Coureille à tour de rôle.
— C’est à y réfléchir, dit Schomberg. Cependant, même dans cette hypothèse, le duc sera toujours le lieutenant général des armées.
— Certes ! Il serait, en effet, messéant de lui retirer ce titre, mais ce titre ne sera plus qu’une coquille vide puisque le roi est meshui présent, et devient, de ce fait, le commandant suprême.
— Et comment, dans cette hypothèse que vous suggérez, dit Schomberg d’un air circonspect, arrangerait-on le tour de rôle ?
— Un jour, lui. Un jour, vous.
— Oh oh ! dit Schomberg. Voilà qui est peu orthodoxe au regard de la stratégie.
— Je vous donne tout à plein raison, Monsieur le Maréchal, dit mon père qui vola à point nommé à mon secours. Rien ne serait, en effet, plus désastreux que d’avoir en alternance deux commandants dans une guerre de mouvement, l’un tirant à hue et l’autre tirant à dia. Mais dans un siège où, par définition, on ne change pas le dispositif, puisqu’on se bat aux mêmes emplacements, l’alternance ne peut guère introduire de changement qui soit néfaste à la conduite de la guerre.
J’eusse dû me douter que lorsque mon père avait dit (pour la deuxième fois) au maréchal : « Je vous donne raison », c’était pour lui prouver subrepticement et sans l’offenser que, dans le cas présent, il avait tort.
Et en effet, une fois de plus, la douce et subtile adresse de mon père succéda à persuader Schomberg et il dit :
— Ma fé ! Cela ne laisse pas d’être vrai.
Puis tout soudain, il se tourna vers moi d’un air suspicionneux et me dit :
— Comte, avez-vous déjà proposé cet arrangement au duc d’Angoulême ?
— Nullement, dis-je. Vous en avez bien évidemment la primeur. Si vous l’acceptez, j’en parlerai au roi, et si le roi l’accepte, je transmettrai ses ordres à Monsieur le duc d’Angoulême.
*
* *
L’accord du roi à notre arrangement me fut donné à l’oreille dans le chaud du moment et sans même qu’il en référât à Richelieu, Sa Majesté se faisant quand et quand de petits plaisirs en lui cachant des décisions mineures, sans jamais toutefois lui dissimuler les affaires de grande importance. Cette cachotterie-ci me mettait en position délicate à l’endroit du cardinal, puisque c’était lui qui m’avait détaillé ma mission. Et le jour même, j’en glissai un mot à l’oreille de Charpentier qui en informa au bec à bec Richelieu, lequel fit mine de tout ignorer, quand le roi lui en toucha mot, un jour plus tard.
Ces petites malices ne laissaient pas de m’ébaudir, car elles me faisaient penser à ces vieux couples qui, malgré qu’ils soient soudés l’un à l’autre par une inébranlable fidélité, ne laissent pas qui-ci qui-là de se divertir en se cachant l’un à l’autre des petits secrets de nulle conséquence.
Le roi me donnant mon congé, il fallait maintenant informer le duc d’Angoulême, non certes des « ordres », mais de la prière dont nous étions porteurs.
Peut-être dois-je ici ramentevoir, ma belle lectrice, que le duc, âgé d’un an à la mort de son père Charles IX, avait été élevé avec beaucoup de soin et d’amour par son oncle Henri III, et lui rendait au centuple son affection, tant est que lorsque Henri fut frappé mortellement au ventre par le couteau de frère Clément, le Grand Prieur, comme on appelait alors Angoulême, pâtit d’une immense peine et le roi expirant, le béjaune, qui avait à peine seize ans, chut de tout son long sur le sol, inanimé. Mon père, aidé de Bellegarde, le porta sur sa couchette, et eut beaucoup de mal à le tirer de sa pâmoison. Mais quand, enfin, le jouvenceau revint à la vie, il retrouva son tourment et sa désespérance, disant qu’il perdait là non seulement le meilleur des pères, mais aussi le seul protecteur qu’il eût à la Cour et que d’ores en avant il ne saurait plus que faire de sa vie. Mon père lui prodigua alors ses soins et ses consolations, et lui faisant un grand éloge du roi de Navarre – qu’Henri III expirant avait reconnu comme son successeur – il lui conseilla de s’attacher à lui, alors même que tant de Grands, et d’Épernon à leur tête, infidèles au serment solennel qu’ils venaient à peine de prêter au souverain mourant, abandonnaient sans vergogne le roi de Navarre, emmenant avec eux leurs troupes et ne lui laissant plus qu’un squelette d’armée.
Le Grand Prieur suivit le conseil de mon père, fit acte d’allégeance à Henri IV, fut par lui bien traité, et à ses côtés combattit. Le reste de l’histoire fut infiniment moins heureux, puisque douze mortelles années en Bastille s’écoulèrent avant que le comte d’Auvergne – comme l’avait nommé Henri IV – pût se retrouver en selle et derechef galoper, l’épée aux côtés, le visage fouetté par le vent.
Quand nous fûmes introduits dans la demeure du duc d’Angoulême, nous ne le pûmes voir de prime que d’assez loin, debout, entouré de ses officiers, et conversant avec eux, mais pas du tout sur le ton d’un homme qui donne des ordres, tout au plus des conseils amicaux prononcés sur un ton aimable.
Le duc était de taille moyenne, mais très bien pris et sa face, la Dieu merci, ne ressemblait en rien à celle de son père Charles IX, dont l’expression, d’après le marquis de Siorac, était dure et butée, mais par bonheur, à celle de sa mère, la douce et touchante Marie Touchet qu’il suffisait de voir pour chérir, tant elle semblait avoir aspiré, avec la première goutte du lait maternel, un sentiment de tendresse pour tout le genre humain.
Cependant, chez Angoulême, cette expression de bonté n’ôtait rien à la fermeté de ses traits. Bien le rebours, elle y ajoutait. Car en même temps qu’il était avec tout un chacun si aimable, il y avait en ses yeux un certain air de hauteur qui montrait assez qu’il savait son rang et qu’il n’était pas homme à se laisser morguer.
Par-dessus tout, ce qui me frappa en lui, et je ne fus certes pas le seul, ce fut cet air de jeunesse qui rayonnait de ce prince qui avait déjà passé cinquante ans. « C’est à croire, dit La Surie sur le chemin de retour, que ses années de Bastille l’ont conservé !… Ma fé ! À part un peu de blanc à ses tempes et quelques rides autour des yeux, qui pourrait deviner son âge ? À telle enseigne qu’à le voir, on se demande à qui on a affaire : à un jeune barbon ou à un vieux jeune homme ? »
Angoulême avait bien connu le marquis de Siorac à Saint-Cloud, tout au long des campagnes d’Henri IV et aussi en Paris avant son embastillement. Mais quand il émergea enfin de sa geôle, mon père s’était depuis longtemps éloigné de la Cour et vivait très retiré, soit en son hôtel de la rue du Champ Fleuri, soit en son domaine du Chêne Rogneux, en Montfort l’Amaury. Tant est qu’à le voir, après tant d’années, Angoulême poussa un cri de joie, et sans un mot, le prit dans ses bras, lui mouillant la joue de ses larmes. Cette scène figea d’étonnement la dizaine de gentilshommes qui se trouvaient là, et d’autant que nul d’entre eux, vu leur âge et l’âge de mon père, n’avait pu le connaître.
— Ah Siorac ! dit enfin Angoulême, que de souvenirs heureux et malheureux vous me ramentevez ! Et quelle gratitude je vous ai gardée pour tout ce que vous avez fait pour moi à Saint-Cloud.
Évoquer Saint-Cloud, c’était, par malheur, évoquer l’assassinat d’Henri III par Clément le mal nommé, ce qui, à son tour, plongea mon père dans un émeuvement tel et si grand qu’il eut les larmes au bord des yeux. Car s’il avait estimé, admiré et servi Henri IV, les sentiments qu’il avait éprouvés à l’endroit de son prédécesseur avaient été infiniment plus vifs, comme je m’en étais aperçu en lisant dans ses Mémoires le portrait affectueux et admiratif de ce bon roi que la légende a si injurieusement desservi.
Cependant, Angoulême dut éprouver quelque vergogne de s’être laissé aller aux pleurs devant ses officiers, car en quelques mots brefs, mais toujours prononcés sur un ton aimable, il les incita à se retirer, et se tournant vers moi qui le saluais profondément, il dit :
— Et voilà, à n’en pas douter, le comte d’Orbieu ! Portrait frappant de son père, mais qu’on voit si peu à la Cour, car il est toujours à courir les grands chemins au service du roi pour défaire les cabales ou refaire les amitiés. Eh bien, Comte, ajouta-t-il, après avoir adressé un signe de tête et un sourire au chevalier de La Surie (lequel en rougit de plaisir), qu’avez-vous affaire à moi et quel message m’apportez-vous, et de qui ?
— Mais du roi, Monseigneur, et ce message est une prière.
— Oh ! Une prière ! s’écria Angoulême, qui ne faillait pas en finesse. Ma fé ! ajouta-t-il avec un sourire, une chose est claire : du fait qu’on ne peut répondre « non » à la prière du roi, cette « prière » ressemble fort à un ordre…
— Toutefois, dis-je, un ordre donné par le roi à un prince du sang est susceptible d’être aménagé.
— Et vous êtes céans, Comte, pour procéder à cet aménagement ?
— Seulement avec votre agrément, Monseigneur, dis-je avec un salut.
— Eh bien, voyons ce qu’il en est, dit Angoulême avec bonhomie. Tirez droit de l’épaule, Comte. Vous trouverez en moi un interlocuteur des plus accommodants, vu que l’essentiel me semble préservé.
Je lui dis alors ce qu’il en était du commandement alterné de Schomberg et de lui, sans préciser toutefois que j’avais eu l’idée de ce partage de pouvoir et que le roi n’avait fait que l’entériner.
À quoi, après être demeuré clos et coi quelques instants, Angoulême releva la tête et me dit :
— Pourquoi pas ? S’agissant d’un siège, la chose est possible sans grand inconvénient. Et Schomberg n’est pas un homme difficile à vivre. C’est un bon soldat, et ses manières, bien que frustes, ne sont pas messéantes. Toutefois, l’essentiel reste à déterminer.
— Et quel est l’essentiel, Monseigneur ?
— Garderai-je mon titre de lieutenant général des armées ?
— Le roi ne l’a pas précisé, mais cela va sans dire.
— Il me semble pourtant que cela irait mieux encore, si Sa Majesté me faisait la grâce de me le dire.
— Je prierai donc Sa Majesté de se prononcer là-dessus.
— S’il le fait dans le sens que j’espère, j’aimerais garder les émoluments qui sont attachés à ce titre.
— Cette demande, Monseigneur, me semble tout aussi équitable. Elle fera partie des précisions que je réclamerai au roi.
Je me fis en mon for cette réflexion que, pour « un interlocuteur des plus accommodants », le duc savait très bien ce qu’il voulait et avait l’œil sur ses intérêts. Il est vrai que, gâté en ses vertes années par les excessives libéralités d’Henri III, il était devenu le plus grand dépenseur de la création. Tant est que la pécune lui faillait toujours. Mon père m’a raconté qu’à Saint-Cloud, la veille de l’assassinat de son oncle, le Grand Prieur avait donné à souper à pas moins de quarante gentilshommes. Là-dessus, passant avec Biron devant la salle où se donnait le festin, Henri III avait remarqué, mais sans se fâcher le moindre : « Voyez, Monsieur le Maréchal ! Voilà le Grand Prieur qui mange mon bien. »
Angoulême, qui était sur son partement pour passer en revue – avec Monsieur de Schomberg – les troupes de Coureille, ne voulut pas toutefois nous quitter sans nous régaler d’un flacon de son vin de Bourgogne.
Il en but lui-même coup sur coup deux gobelets, ce qui, loin de lui réjouir le cœur, comme le veut le proverbe latin, le porta bien au rebours à la mélancolie. Comme mon père lui disait qu’il n’était point pour demeurer longtemps à La Rochelle, car il comptait sous peu départir pour Nantes pour y visiter deux autres de ses fils, Pierre et Olivier, lesquels y étaient armateurs et capitaines de vaisseaux de charge, il lui dit :
— Ah ! Mon cher Siorac ! Comme j’aimerais être à votre place ! Vous ne sauriez croire comme je suis las de ce siège ! D’autant que j’y fus bien avant tout le monde et y suis, en fait, le plus ancien demeurant. Je ne compte pour rien les pluies, les orages et les vents glacés en cette côte inhospitalière. Mais Vramy ! Je ne me ramentois point avoir jamais vécu une vie aussi ennuyante !
À cela mon père, voyant qu’un demi-sourire plissait la lèvre de La Surie, lui voulut ôter de la bouche quelque petite impertinence, et dit à la franquette :
— Eh, quoi, Monseigneur ! Ennuyante ! Mais la Bastille !…
— Oh ! mais la Bastille était une sorte de paradis comparée à ceci ! J’y avais une cellule vaste assez et meublée de mes meubles, avec un lit à baldaquin, une cheminée, un valet pour approprier le tout et un cuisinier pour me nourrir. Et bien que ma fenêtre fut barreautée, je pouvais, en passant la tête entre les barreaux, voir cette grande et belle Paris en son entièreté, de la porte de Saint-Jacques à la porte Saint-Martin, et au milieu, la Seine, avec ses îles, Notre-Dame de Paris sur la plus grande, et plus loin, à ma dextre, les tours du Louvre, et à ma senestre, sur l’autre bord, la haute tour de l’hôtel de Nesle, et encore, à mes pieds, en me penchant quelque peu, je pouvais voir le petit peuple parisien courant de tous côtés, grouillant comme d’affairées fourmis.
— Cependant, dis-je, vous deviez faillir en occupations.
— Mais point du tout ! J’avais des livres et je lisais. Je jouais aux dés et aux cartes avec l’exempt et ses gardes ! Je faisais des armes avec le maître ès armes du gouverneur, lequel m’invitait souvent à sa table et me régalait en même temps de ses musiciens, je me promenais sur les remparts, et enfin – je devrais dire surtout – je recevais des visites.
— Les visites étaient donc permises ? dis-je béant.
— Oui, mais seulement dans ma cellule et seulement celles du gentil sesso. On craignait qu’il se trouvât des gentilshommes pour m’inciter à cabaler derechef.
— C’était bien pourtant une femme, dit mon père, qui vous avait induit à comploter.
— Mais celle-là, dis-je, elle n’était plus dangereuse, étant derechef dans la couche du roi.
— Et vous aviez beaucoup de visiteuses ?
— J’aurais pu en avoir une par jour, pour peu que je l’eusse voulu : le gentil sesso est si compatissant ! Je vous vois sourire, mon ami ! Nenni ! Nenni ! Détrompez-vous ! La plupart de ces visiteuses étaient innocentes et charitables. Elles m’apportaient des dragées, des massepains, du miel et même me cuidant redevenu un peu enfant, des totons[18] et des bilboquets. Seules, quelques-unes dépassaient avec moi, comme dit si joliment saint Augustin, « le seuil lumineux de l’amitié ». Et moi qui ai tiré tant de bonheur de leur tendresse, dois-je leur jeter la pierre ? Tout le rebours. Si au lieu d’avoir été leur amant j’étais meshui leur confesseur, il me semble que j’aurais pour elles les plus grandes indulgences. Quoi de plus romanesque qu’une cellule en haut de ce nid d’aigle, ces murs épais d’une demi-toise[19], ces fenêtres barreautées, cette lourde porte de chêne, aspée de fer et fermée par d’énormes serrures, et ce judas si courtoisement fermé tout le temps que durait la visite ? Et comment une visiteuse ne se serait-elle pas sentie émerveillablement en sûreté en ce lieu clos, inaccessible et inviolable, à l’abri du regard d’un mari rechigné ou des caquets perfides de la Cour ?
— Pourtant, dit mon père, il fallait bien que les belles sortissent à la parfin de la Bastille. N’était-ce pas alors pour elles un moment périlleux ?
— Nenni, nenni. Elles partaient comme elles étaient venues. Anonymement. Un masque et une carrosse[20] de louage faisaient l’affaire.
Et comme le duc d’Angoulême se taisait, perdu dans un songe heureux, mon père dit avec un sourire :
— Monseigneur, à vous ouïr, on dirait que ce n’est pas sans plaisir que vous vous ramentevez vos années de Bastille.
— C’est sans doute l’effet du temps, dit Angoulême avec un soupir. Longues, ces années quand je les ai vécues. Courtes, quand je pense à elles, en n’en retenant que le meilleur : les lectures, les leçons d’escrime, la gentillesse de l’exempt, la courtoisie du gouverneur et la compassion des visiteuses. Mais le secret de l’alchimie de ma remembrance, je vais vous le dire : j’étais jeune alors ! J’avais trente ans.
Là-dessus, le duc se reprit comme s’il se réveillait d’un rêve, jeta un œil à la montre horloge qu’il tira de la manche de son pourpoint et se leva d’un bond.
— Ah ! Mes amis ! Pardonnez-moi ! Il faut que je vous quitte sans tant languir. Les troupes m’attendent ! Il faut que je les passe en revue. Il ne manquerait plus que Monsieur de Schomberg m’accusât en son for d’inexactitude ! Adieu, mes amis ! S’il plaît à vous, j’aimerais vous avoir sous peu à ma table !
Je le suivis de l’œil, comme il quittait la pièce, l’allure aussi vive, aisée et désinvolte que celle d’un jeune homme.
Comme on s’en retournait à Aytré pour trouver le roi, suivant ce long chemin boueux, encombreux et bruyant qui traversait l’incroyable grouillement du camp, La Surie poussa son cheval au botte à botte du mien et me dit à l’oreille :
— Monsieur le Comte, à peu que je ne souhaite être un jour serré moi-même en Bastille…
— Chevalier, dis-je en riant, on n’enferme en Bastille que ce qu’il y a de plus précieux : l’or du royaume et les grands personnages. Moi-même je ne saurais y être admis. Et Miroul, pour ta part, ne le regrette pas trop ! Le Vert Galant tolérait les visiteuses, mais il ne faudrait pas se flatter de l’espoir que Louis XIII et Richelieu fassent jamais de même : les plus grands hommes sont sans faiblesse pour les faiblesses qui ne les tentent pas.
*
* *
Louis ne fit aucune difficulté pour assurer à Angoulême, par courrier royal, qu’il garderait son titre de lieutenant général des armées, ainsi que les émoluments qui y étaient attachés. Du côté de Coureille, au sud de la baie, tout allait donc pour le mieux. Mais tout restait à faire au nord, à Chef de Baie, où Bassompierre commandait, et Bassompierre était fait d’un tout autre métal que le duc. Il était déjà dix heures de la matinée quand nous quittâmes le roi, et Madame de Brézolles nous ayant invités, par le truchement de Monsieur de Vignevieille, à partager avec elle la repue de midi, appelée improprement ainsi puisque la coutume veut qu’on la prenne entre onze heures et onze heures et demie, nous remîmes à l’après-dînée notre escalabreuse visite à Bassompierre et nous reprîmes le chemin de Saint-Jean-des-Sables.
Madame de Brézolles, qui avait fait toilette, comme chaque jour, avec la dernière minutie, apparut à notre table, superbement parée et, me semble-t-il, infiniment confortée par le flot d’admiration qui, de nous, montait vers elle et qui était tel, si grand et si puissant qu’il eût fait le bonheur d’au moins une douzaine de nos belles de Cour. Ce flot grandit encore quand elle parla, et comme toujours, avec beaucoup de charme, d’esprit et cette exquise gentillesse qui lui ouvrait tous les cœurs. Je crains bien que le mien, lui, était non seulement grand ouvert, mais gagné et acquis plus que ne l’aurait voulu ma prudence.
Observant que le marquis de Siorac avait l’air quelque peu lassé de notre chevauchée matinale, je suggérai que, devant nous remettre en selle dans l’après-dînée, il serait opportun que nous fassions une sieste d’une heure avant de reprendre la route. Cette proposition fut promptement adoptée par mon père, lequel, comme je l’avais senti, éprouvait le besoin de se rebiscouler et, par voie de conséquence, par Nicolas et La Surie, lequel, cependant, ne put se retenir de me faire un petit souris connivent. Mais cet innuendo[21] muet perdit aussitôt toute pertinence, Madame de Brézolles disant que, ses hôtes reposant, elle allait, quant à elle, faire atteler sa carrosse et rendre visite à une amie.
Chacun se retira alors dans sa chacunière, et les courtines de mon baldaquin me protégeant de la lumière, je m’égayai tendrement au souvenir de Jeannette qui, lorsqu’elle partageait à midi ma couche, me demandait toujours si ma sieste allait être « bougeante ou paressante ».
Elle fut paressante, mais plus rêveuse encore, car ma mission auprès de Bassompierre me tracassait fort, tant je craignais qu’elle échouât.
J’avais douze ans quand j’ouïs pour la première fois parler de Bassompierre, non par mon père, mais par une soubrette qui avait servi chez lui avant d’entrer à mon service. Le lecteur ne peut qu’il ne se ramentoive qu’elle s’appelait Toinon et qu’en mon adolescence, je vécus avec elle en un vert paradis, dont le pensement me point le cœur, quand son joli et franc visage apparaît dans mes songes.
Or, comme je demandai un jour à Toinon si elle ne regrettait pas l’hôtel de Bassompierre, elle m’assura vivement que non, car dans ledit hôtel où tout était jeux et ris, on dormait si peu qu’elle se sentait souvent excessivement lasse, étant quant à elle aussi dormeuse que marmotte.
— Cependant, ajouta-t-elle, Monsieur de Bassompierre et ses amis (au nombre desquels elle cita – ô rencontre ! – le comte d’Auvergne[22] !) sont fort aimables, et en outre, si beaux et si bien faits, qu’il n’est pas possible de plus…
Je répétai à mon père ce propos et il rit à gueule bec de ce « de plus » qui lui paraissait peu grammatical et voulant aussitôt corriger l’impression que Toinon avait pu me donner de Bassompierre, il reprit :
— Monsieur mon fils, gardez-vous de vous fier aux apparences. Bassompierre est, en effet, un grand galant devant l’Éternel ou, devrais-je dire plutôt, devant le diable, mais il est aussi le gentilhomme le plus instruit de la Cour. Il entend le grec et le latin. Il parle quatre langues étrangères. Sa bibliothèque est l’une des plus riches de France. Et soyez bien assuré que les livres ne sont pas là que pour la montre. Il les a lus. Bref, il a des lumières sur tout et l’esprit si vif, si prompt et si délié qu’il pourrait, avec un peu d’étude, briller dans tous les domaines où le roi le pourrait employer.
— Toinon m’a dit qu’il était allemand.
— Il ne l’est qu’à demi, sa mère est française et fort bien apparentée, puisqu’elle est la nièce du maréchal de Brissac. Son père, originaire en effet de Lorraine, s’appelait Betstein. À sa mort, Bassompierre fut présenté par sa mère à Henri IV, obtint de lui sa naturalisation et traduisant son nom en français, de « Betstein » il fit « Bassompierre ».
Mon père ne s’était pas trompé sur l’avenir brillant qui attendait Bassompierre et nous pûmes, au cours des aimées qui suivirent, assister à son émerveillable ascension. Parfait courtisan, et se voulant toujours, selon ses propres paroles, « le paroissier de qui est le curé », il servit avec la même souplesse et la même fidélité nos successifs souverains : Henri IV, Marie de Médicis et Louis. Et il les servit fort bien. Chef d’armée toujours heureux en ses campagnes, il mena aussi à bonne fin des missions diplomatiques délicates en Espagne, en Suisse et en Angleterre.
Ces talents et ces services furent récompensés. En 1622, Louis le nomma maréchal de France et, parvenu à ce sommet, Bassompierre put enfin épouser la dame qu’il admirait le plus à la Cour de France : ma demi-sœur, la princesse de Conti. Notre homme se crut à la fois au sommet de ses ambitions et au comble du bonheur. Il ne savait pas combien ce mariage allait lui être fatal et raccourcir la distance qui sépare le Capitole de la roche Tarpéienne[23].
*
* *
— Belle lectrice, plaise à vous de me secourir dans l’embarras où je me trouve en cet endroit de mon récit.
— Vous, Monsieur, embarrassé ? Il n’y paraît pas. Où est l’écueil ?
— Cet écueil, Madame, est la répétition. Car j’en suis arrivé au point que, pour parfaire mon portrait de Monsieur de Bassompierre, je me dois de rappeler, fut-ce en bref, certains traits dont déjà j’ai dit ma râtelée dans le volume précédant celui-ci…
— Devez-vous à force forcée nous les redire ? Ne faites-vous pas plus fiance aux mérangeoises de vos lecteurs ? Ont-ils déjà tout oublié ?
— Nenni ! Je crains seulement que ceux d’entre eux qui liront ce volume-ci de mes Mémoires sans avoir lu le précédent ne soient pas à même d’entendre mon différend avec Monsieur de Bassompierre.
— Mais pour ma part, comte, je me ramentois fort bien les raisons de ces estrangements. Vous avez mis en garde votre demi-sœur bien-aimée contre les dangers qu’elle courait en trempant dans les complots scélérats de la Chevrette[24] – cette succube échappée de l’Enfer ! Mais la princesse, étant fort haute, vous a rudement rebuffé, jurant de ne plus vous voir. Là-dessus, Bassompierre épouse la princesse et épouse du même coup toutes les partialités des vertugadins diaboliques[25] : notamment leur haine à l’endroit de Richelieu, leur déprisement du roi, et de ceux qui les servent.
— C’est bien cela ! Mais comment entendre, belle lectrice, qu’une femme comme la princesse de Conti, vive et spirituelle, mais sans étude ni talent, puisse acquérir une telle emprise sur un homme comme Bassompierre ? N’est-ce pas là un parfait exemple de ce qu’on a appelé « la tyrannie du faible sur le fort » ?
— Oui-da, Monsieur, voilà qui est bel et bon ! Mais d’un autre côté, si le fort se laisse tyranniser par le faible, ne serait-ce pas qu’il est moins fort qu’il n’a cru ?
— Belle lectrice, je vous admire. Quoi que je dise, vous le tournez toujours à l’avantage des femmes.
— N’est-ce point mon devoir de défendre le gentil sesso auquel j’appartiens ? N’en êtes-vous pas vous-même furieusement raffolé ? Auriez-vous, par aventure, vergogne à nous tant aimer ?
— Pas du tout. C’est la joie de ma vie.
— Pour revenir à Bassompierre, vous n’avez pas lieu, à mon sentiment, de craindre de sa part un accueil malgracieux. Richelieu a raison. Il doit nourrir secrètement pour vous « un reste d’amitié », puisqu’il vous a prévenu de l’embûche qu’on vous préparait sur le chemin de Fleury en Bière.
— Oui-da, belle lectrice, mais la façon ! la façon dont il m’a averti ! Mon cœur en saigne encore ! Au milieu d’un escalier désert du Louvre, l’œil épiant et fixé tantôt sur les marches montantes et tantôt sur les descendantes, parlant à voix basse, m’avisant à mi-mot d’une façon tout à la fois penaude et furtive… vous eussiez dit qu’il se reprochait d’avoir à trahir son parti pour me sauver la vie !
— N’empêche ! Il l’a sauvée ! Et vous lui rendrez à votre tour un service de conséquence, si vous trouvez un arrangement qui lui permettra de s’accorder au roi et d’échapper à son ressentiment.
Le chemin étant bien plus court d’Aytré à Chef de Baie que d’Aytré à Coureille, il me vint à l’idée, au réveil de ma sieste, ou devrais-je dire plutôt, de mes songes, de dépêcher Nicolas à Chef de Baie, à la fois pour annoncer notre visite à Bassompierre et pour demander à son frère aîné, le capitaine de Clérac, comment les choses se passaient dans cette partie du camp.
— Me faudra-t-il, Monsieur le Comte, poser des questions sur le maréchal de Bassompierre ? dit Nicolas, sa belle et franche face paraissant tourmentée.
— Nenni, nenni, ne lui pose que des questions banales et générales et ne pousse pas plus loin ton enquête, surtout si ton frère te semble rebelute à y répondre. Du diantre ! Nous sommes des gentilshommes au service du roi et non des agents à la solde du cardinal ! Toutefois, pour bien entendre une situation, il est toujours utile d’en connaître le mieux possible à l’avance les quoi et les qu’est-ce. Tu n’es pas que mon écuyer, Nicolas. Tu es aussi mon homme de confiance et, dans les occasions, mon ami et mon conseiller.
— Je m’y efforce à tout le moins, dit Nicolas, non sans marquer quelque émeuvement. Monsieur le Comte, je ferai comme vous avez dit, et j’espère y mettre le tact et la légèreté de main qu’il y faudra.
Deux heures plus tard, je vis par ma fenêtre mon Nicolas revenir au grand trot et quelques minutes après, toquer à mon huis et moi, jugeant à son entrant qu’il avait les yeux brillants et les joues comme gonflées de nouvelles, je priai mon père qui se trouvait dans ma chambre d’y demeurer afin d’ouïr avec moi ce qu’il avait à dire.
— Monsieur le Comte, dit Nicolas d’une voix haletante, le maréchal de Bassompierre vous recevra avec plaisir ainsi que Monsieur le marquis de Siorac, sur les cinq heures de l’après-dînée.
— Seulement sur les cinq heures ? dis-je. Est-il si occupé ?
— Nenni. Il ne fait rien.
— Rien ?
— Rien… Monsieur le Comte, je vous redis ce qu’on m’a dit.
— Et en quoi consiste ce rien ?
— Suivi de ses maîtres de camp, il se trantole à cheval dans le camp et fait des critiques acrimonieuses sur les forts et les redoutes construits par Angoulême au début du siège.
— C’est peu courtois.
— Encore moins courtoise, la façon dont il traite les missives qu’il reçoit du duc.
— L’as-tu vu les recevoir ?
— Non, on me l’a conté. Il ouvre ladite missive, y jette un œil, ricane, la froisse, et la fourre dans la poche de son pourpoint. On me dit que lorsqu’il en reçoit une le soir à la chandelle, il fait pis ! Il la brûle aussitôt sans rien dire.
— Pourvoit-il seulement à ses sûretés dans son camp ?
— À ce qu’on m’a dit, excellemment. Il tient aussi la main à la discipline des soldats, comme à l’ordre et la propreté de sa partie du camp.
— T’a-t-on dit qu’il ait essayé d’entrer en contact avec les insurgés de La Rochelle ?
— Point du tout. Eux non plus n’échappent pas à ses mordantes critiques. Ce sont, dit-il, de grands fols : l’amour de la pécune les a perdus. Quand Buckingham occupait l’île de Ré, ils lui ont vendu à gros prix toutes leurs viandes, sans réfléchir qu’ils se trouvaient déjà encerclés sur terre et qu’ils le seraient un jour sur mer. D’après nos mouches, ils ont accumulé une grande quantité de mousquets, de canons, de boulets et de poudre, mais ils ont oublié l’essentiel : les viandes.
— Nicolas, repris-je, comment Bassompierre a-t-il pris l’annonce de notre visite ?
— Il a ri.
— Il a ri ?
— Mais point du tout avec dépris et méchantise. Tout le rebours.
— Qu’a-t-il dit exactement ?
— « Diantre ! Diantre ! s’est-il écrié. Louis s’est ému à la parfin ! Il m’envoie sa grosse artillerie ! Siorac ! D’Orbieu ! Ceux-là, au moins, j’aurai plaisir à les rencontrer ! Qu’ils viennent ! Mais qu’ils ne pensent pas que leur artillerie va faire de gros trous dans ma redoute ! Ma décision est prise. Je vais quitter ces lieux. On n’y fait rien qui vaille ! Et de reste, ces pluies, ces marécages, ces vents glacés dérangent mes humeurs. » Là-dessus, Monsieur le Comte, il m’a donné mon congé.
— Qu’en pensez-vous, Monsieur mon père ? dis-je quand Nicolas fut sorti de ma chambre.
— Pour le dire tout à cru, c’est, à mon sentiment, moins une querelle de préséance avec Angoulême qu’un mauvais vouloir à l’égard du roi. Vous ramentevez-vous ce qu’il vous a dit en vos vertes années lors du bal de la duchesse de Guise : « Je suis le paroissier de qui est le curé » ? Il ne l’est plus. Il est de cœur meshui avec une autre paroisse. Et celle-là a une odeur qui me déplaît.
— Eh bien, dis-je, le moment est venu d’aller respirer de plus près cette odeur. Notre nez nous dira si elle est véritablement méphitique.
Ce n’est pourtant pas d’un cœur bien léger que nous prîmes le chemin de Chef de Baie, tant nous tourmentait l’idée que notre ami de jadis et de toujours tissât meshui cette mauvaise laine que filaient à la Cour les vertugadins diaboliques.
*
* *
Bassompierre, bien qu’il jouât au mal content et qu’il se plaignît de tout, se trouvait, à tout le moins, fort bien logé, quasiment à la pointe de Chef de Baie dans une très belle demeure qui offrait de belles vues sur l’océan. Quand nous fûmes admis en sa présence, il nous accueillit avec une grande courtoisie à laquelle il ajouta, toutefois, un brin de distance et de défiance.
Il approchait alors de la cinquantaine, mais comme eût dit mon père qui affectionnait les expressions bibliques, « il avait encore beaucoup à se glorifier dans la chair », étant un fort beau cavalier, mince, droit, l’épaule large, l’allure d’un homme qui s’est livré, sa vie durant, à toutes sortes d’exercices physiques sans jamais abuser de la chère ni du vin. Il avait six ans de moins qu’Angoulême, et paraissait cependant un peu moins jeune que le duc, à qui son humeur insouciante et joueuse avait gardé un visage lisse et bon enfant, alors que celui de Bassompierre, qui brillait de plus d’esprit et de lumière, paraissait s’être creusé sous l’effet de ses passions, dont l’orgueil et l’ambition n’étaient sans doute pas les moindres.
Mon père m’avait dit, à Brézolles, qu’en sa jeunesse, Bassompierre ne portait point cet air fier et mécontent qu’on lui voyait meshui. Il s’était imprimé sur son visage au fur et à mesure de sa prodigieuse ascension. Quant à La Surie, qui aimait gausser de tout, il prétendait que cet air-là n’était pas venu à Bassompierre avec son maréchalat, mais depuis son mariage avec ma demi-sœur. « Ma fé, disait-il, depuis qu’il a marié une princesse, le galant croit que par contact et mélange il est lui-même devenu prince ! »
Bassompierre nous régala d’un gobelet de vin de Loire, et prit aussitôt le commandement de l’entretien, ce qui me parut quelque peu disinvolto[26], puisqu’il ne pouvait ignorer que nous étions les messagers du roi.
— Messieurs, dit-il, il me paraît inutile que nous perdions notre temps en préambules. Je n’ignore pas pourquoi vous êtes céans, quel accommodement vous cherchez avec moi, et sur l’ordre de qui. Plaise à vous de me laisser vous dire, à la franquette, mon sentiment au regard de votre mission.
Là-dessus, il commença par nous tenir quasiment les mêmes propos que nous avions déjà ouïs de la bouche de Monsieur de Schomberg : étant maréchal de France, il ne pouvait commander en second. Dès lors que Sa Majesté était advenue au camp, c’était à Elle et à Elle seule que la lieutenance générale des armées était dévolue et non pas à Angoulême.
Il ajouta, cependant, un argument de droit que son savoir, qui était grand en tous domaines, lui inspira : « De reste, dit-il, Angoulême a été nommé non par commission, mais par lettre de cachet, et celle-ci étant temporaire, elle est à tout instant révocable. »
— Le duc, dis-je, pourrait garder le titre sans vraiment exercer l’emploi.
— Ce serait une possibilité, dit Bassompierre avec un petit brillement de l’œil. Et si le duc d’Angoulême s’en accommode, il fera fort bien, car ses titres guerriers, que je le dise enfin, sont extrêmement faibles. Il se paonne d’avoir porté les armes pendant quarante ans ! Mais de ces quarante ans, il faut d’abord soustraire douze ans de Bastille où il ne commanda qu’à ses belles…
— Toutefois, dit mon père, il se battit sous Henri IV à Arques, à Vitry et à Fontaine Française.
— Comme vous-même, mon cher marquis, dit Bassompierre avec un salut, et comme vous-même, fort vaillamment, mais en chevalier, et point du tout en chef de guerre.
— Toutefois, dis-je après sa sortie de Bastille, la régente lui confia une armée, et plus tard, le roi aussi.
— Mais qu’en fit-il ? Quelle victoire décisive remporta-t-il ? De quelle ville importante s’est-il emparé ? Qu’il nous montre donc le pied de la bête qu’il a prise !
Il n’y avait rien là que de vrai. Et Schomberg, lors de ma visite, en eût pu dire tout autant. Mais justement, il ne l’avait pas dit, et rétrospectivement, je lui sus gré de cette réserve délicate, tant je trouvais messéant chez Bassompierre ce déprisement d’Angoulême.
— Monsieur le Maréchal, dis-je, je sais maintenant ce que vous ne voulez pas. Mais je ne sais pas encore ce que vous désirez.
— Le second découle du premier, dit Bassompierre. Je ne veux pas d’Angoulême pour maître et si on me le veut imposer, je demanderai mon congé au roi et retournerai sans me plaindre en Paris pour y faire le bourgeois, et attendre de Sa Majesté un autre commandement.
Ce langage me laissa béant. Il n’était plus celui d’un serviteur du roi, mais de quelqu’un qui se croyait assez haut pour traiter avec son souverain au lieu de lui obéir.
Le sens des paroles que je venais d’ouïr me paraissait en effet évident, même si Bassompierre le voilait en se posant en victime par un peu convaincant stoïcisme. Il partirait, disait-il, « sans se plaindre » alors que c’était justement ce qu’il n’avait cessé de faire depuis le début. Et je n’aimais pas davantage la feinte bonhomie de son désir de faire « en Paris le bourgeois ». Ce qui revenait à dire : « Voyez comme on me traite ! Me voilà contraint de remettre l’épée au fourreau et de vivre comme un faquin du Tiers-État ! »
Il y avait là, s’adressant par mon truchement au roi, une arrogance telle et si grande qu’elle me laissa sans voix. Je ne trouvai là rien de commun non plus avec les éclats de Toiras, que son ire, sa verve et sa piaffe portaient à des propos inconsidérés, prononcés dans le chaud du moment, oubliés le lendemain. Bassompierre avait débité son discours froidement et poliment, chaque mot étant pesé dans les fines balances d’un homme rompu dans l’art diplomatique de laisser entendre beaucoup de choses sans les dire tout à plat.
Cependant, mon père, sentant que mon silence, en se prolongeant, pouvait paraître désapprobateur et piquer Bassompierre, me donna du coude et dit sotto voce :
— Eh bien ! Que faisons-nous maintenant ?
Sur quoi, me réveillant de mon mutisme, je me tournai vers Bassompierre et lui dis d’une voix qui, j’espère, ne trahissait pas l’inquiétude où m’avait jeté son discours :
— Monsieur le Maréchal, vous nous avez dit ce que vous refusiez. Plaise à vous de nous dire maintenant ce qu’il faudrait faire pour que vous n’alliez point faire le bourgeois en Paris, mais demeuriez céans parmi nous.
— Mon cher Comte, dit Bassompierre, je ne doute pas que vous succédiez à merveille dans les missions que le roi vous confie. Vous possédez la première qualité d’un homme d’esprit : vous savez quand un « non » veut dire « peut-être » et quand un « non » veut dire « non ». Et cela m’encourage à vous parler sans fard. Voici ce que je veux : avoir à Chef de Baie ma propre armée avec son artillerie, ses vivres, et ses finances…
— Mais c’est exorbitant ! m’écriai-je, stupéfait que Bassompierre se voulût mettre quasiment sur le même pied que le roi.
— Souffrirez-vous à tout le moins de recevoir encore des ordres ? dit mon père d’une voix douce.
— Oui-da, dit Bassompierre, du roi, mais du roi seul.
— Monsieur le Maréchal, dis-je avec un salut, je ne faillirai pas de rapporter fidèlement vos exigences à Sa Majesté.
— Mon cher Comte, ne dites pas « exigences », dites « demandes » : c’est plus poli.
Il nous offrit alors de boire « le coup de l’étrier » mais nous noulûmes et il se mit alors debout, ne nous laissant guère de doute sur ce qui nous restait à faire. Toutefois, avant de passer au salut, mon père voulut lui poser une dernière question :
— Monsieur le Maréchal, un mot encore. Que pensez-vous de ce siège ?
— Ce que j’en pense ? dit Bassompierre en levant le sourcil avec un petit rire. Ce que j’en pense ? répéta-t-il. Voici : vous verrez que nous serons si fous que de prendre La Rochelle…
*
* *
À la minute même où nous quittâmes Chef de Baie, l’orage éclata avec violence, le ciel noir croulant sur nos têtes en trombes d’eau glacée avec un accompagnement d’éclairs aveuglants et d’un roulement quasi ininterrompu de tonnerre. À ouïr cette épouvantable noise, on pouvait entendre que les Anciens aient imaginé que la foudre était une punition divine. Mais si tel était le cas, pourquoi donc couper en deux un pauvre arbre innocent au lieu de foudroyer le premier coquin venu ?
Malgré nos hongrelines, nous ne laissâmes pas que d’être percés jusqu’aux os et nos pauvres montures ruisselaient, baissaient tristement le col, pataugeaient et glissaient dans la boue et, en leur for, hennissaient après leurs avoines et la tiédeur de l’écurie. Elles y parvinrent enfin et nos Suisses ne laissèrent à personne le soin de les essuyer et de les bichonner tandis qu’elles enfonçaient leur chanfrein dans les râteliers, leurs grosses dents broyant le foin avec une allégresse qui faisait plaisir à ouïr. Et comment ne pas les envier, en effet, d’atteindre aux félicités suprêmes après la géhenne dont elles étaient sorties ?
Mettant notre dignité sous le pied, nous courûmes de l’écurie au château et là nous accueillit, caquetant comme une vieille poule, Monsieur de Vignevieille, lequel commanda aux domestiques de nous ôter nos hongrelines et nos chapeaux, dont les panaches hachés par la pluie s’affaissaient sur le feutre. Si Monsieur de Vignevieille eût osé, il eût quis aussi de nous d’ôter nos bottes qui déshonoraient ses tapis et il fut infiniment soulagé quand mon père, devinant ses inquiétudes, et nous donnant l’exemple, retira les siennes. C’est donc sur nos bas que nous gravîmes tous les quatre, l’un derrière l’autre, le monumental escalier qui menait à l’étage noble, un valet devant chacun de nous, portant précautionneusement nos candales[27]. J’eus quelque vergogne à passer ainsi devant le portrait de la belle aïeule dont les yeux me suivirent avec quelque dédain mais, en fait, je craignais surtout, en gagnant ma chambre, d’encontrer Madame de Brézolles en ce ridicule appareil.
Luc, mon valet – et le lecteur se ramentoit sans doute pourquoi Madame de Brézolles m’avait baillé un valet et non une chambrière –, me demanda, après avoir clos l’huis sur moi, la permission de jeter le contenu de mes candales dans le vase de nuit. J’acquiesçai, et, fort étonné de la quantité qui se déversa alors, je me fis cette réflexion que ces bottes, certes, plaisantes à l’œil, et commodes au mollet, avaient cependant ce désavantage d’accueillir beaucoup trop la pluie dans leurs entonnoirs[28].
Tandis que j’écris ceci, il me vient en cervelle combien notre remembrance s’attache obstinément à de petits détails, lesquels me reviennent tout soudain en mémoire, probablement parce qu’ils précédèrent l’entretien qui suivit dans ma chambre et qui, lui, fut de la plus grande conséquence.
Luc, dès qu’il m’avait vu, de la fenêtre de ma chambre, courir de l’écurie au château, trempé comme un barbet, avait battu le briquet et allumé l’échafaudage de branches sèches et de bûches qu’il tenait toujours prêt dans l’âtre de ma cheminée, tant est que je me défis, avec son aide, de ma vêture mouillée, devant des flammes hautes et crépitantes qui, rien qu’à les voir, me chauffaient déjà le cœur. Une fois que je fus nu en ma natureté, Luc me sécha puis me frotta à l’arrache-peau et m’aida à m’habiller d’habits secs, encore tout parfumés de la lavande que, sur l’ordre de Madame de Brézolles, le domestique mettait dans les coffres à habits de nos chambres. J’eusse, assurément, préféré recevoir tous ces soins des mains d’une Jeannette ou de Louison. Pourtant, il n’y avait rien à redire aux attentions véritablement maternelles et touchantes dont Luc m’entourait.
Cette douceur chez ce valet étonnait et d’autant plus que son physique ne l’annonçait en aucune manière, l’homme étant trapu, noir de poil, de peau, le front petit, le nez gros, la mâchoire carrée, une voix forte et rude dont il tâchait en vain d’atténuer l’éclat en la baissant jusqu’au murmure.
— Monsieur le Comte, souffla-t-il dans un sotto voce qui eût pu s’entendre à dix toises de là, Monsieur de Vignevieille a demandé aux cuisines pour Monsieur votre père et vous-même une pinte de vin chaud.
— Que voilà, dis-je, une aimable pensée ! Veux-tu dire à Monsieur de Vignevieille que je l’en remercie et que je le prie de me faire la grâce d’ajouter une autre pinte pour Monsieur de La Surie et Monsieur de Clérac, et quand le vin sera là, Luc, prie ces Messieurs de me venir visiter céans, afin que nous puissions nous régaler ensemble, ayant été ensemble à la peine.
— Monsieur le Comte, dit Luc d’une voix qu’il croyait basse, peux-je vous demander quels sont ces Messieurs que vous désirez recevoir céans ?
— Ne les connais-tu pas ? Monsieur de Siorac, Monsieur de La Surie et Monsieur de Clérac.
— Je vous remercie, Monsieur le Comte, dit Luc avec un salut. Je vous avais donc bien entendu.
Et avec un nouveau salut (monnaie dont il n’était pas chiche), Luc se retira. Je m’avisai alors, non sans m’en ébaudir en mon for, que son hésitation à m’entendre venait sans doute de ce qu’il se demandait si Monsieur de Clérac, étant noble mais sans titre et, qui pis est, écuyer recevant des gages, avait bien sa place parmi nous. Peut-être pensait-il que sa tâche était à peine supérieure à la sienne et se peut même, en quelque mesure, inférieure, car si Nicolas avait le privilège de brosser ma jument, il avait, lui, l’honneur de me bichonner. Ma fé ! m’apensai-je, ces valets de grande maison sont quasiment aussi férus de préséance que les princes, les ducs et les maréchaux.
Je m’assis dans une chaire devant le feu, et tendis vers lui mes jambes chaussées maintenant de bas secs et de souliers. J’envisageai tantôt mes pauvres bottes couchées à plat, la gueule béant devant les flammes qui finiraient par les sécher en profondeur, et tantôt les flammes elles-mêmes dont la danse et les couleurs possèdent, comme on sait, cet étrange pouvoir de faire prisonniers nos regards. De reste qu’il y avait-il à regarder d’autre ? La nuit tombait et la pluie, au surplus, brouillait les vitres qu’elle toquait avec tant de force que je me demandais si elle n’allait pas les rompre. Mais ce n’était là qu’une petite peur sans conséquence que je me donnais, se peut pour jouir davantage de l’instant présent. Pourtant, tout réchauffé et dispos en tous mes membres que je fusse, le moins que je puisse dire, c’est que je ne me sentais pas très heureux, tant l’entretien que nous venions d’avoir avec Bassompierre m’avait chaffourré et par la distance qu’il avait mise entre nous, lui qui avait été, pour mon père et moi, un si proche et si cher ami, et par la dernière phrase qu’il avait prononcée, laquelle je ressassais sans cesse en ma cervelle – véritable flèche du Parthe décochée au départir et qui, dès lors qu’elle m’atteignait en ma dévotion au roi, m’avait plongé dans des inquiétudes, des doutes et des soupçons qui ne peuvent se dire.
Ils furent dits, pourtant, quelques minutes plus tard, ces « Messieurs », y compris Nicolas, étant assis à dextre et à senestre de moi, un gobelet de vin chaud à la main. L’entretien débuta par une petite dispute un peu futile sur le langage, mon père affirmant que Bassompierre avait dit : « Vous verrez que nous serons si fous que de prendre La Rochelle », et La Surie opinant que la phrase qu’il avait ouïe et qui lui paraissait plus correcte était celle-ci : « Vous verrez que nous serons assez fous pour prendre La Rochelle. »
— Je ne sais pas, dis-je à mon tour, si « Nous serons assez fous pour prendre La Rochelle » est plus correct que « Nous serons si fous que de prendre La Rochelle » mais, de toute manière, Bassompierre est lorrain par son père, n’est advenu en France qu’à l’âge de vingt ans et, si grand lettré qu’il soit, il a parfois son langage à lui. Par exemple, il disait, du temps d’Henri IV, vous vous en souvenez : « Je suis le paroissier de qui est le curé » au lieu de dire « Je suis le paroissien de qui est le curé. » Mais, de toute façon, il importe peu, d’une façon ou d’autre, la phrase dit bien ce qu’elle dit.
Il y eut alors, parmi nous, une mésaise et un silence que rompit à la parfin mon père.
— Vous avez raison, dit-il, il n’importe pas. Et si la phrase s’entend aisément dans son sens littéral, elle comporte un sous-entendu qui est loin, bien loin d’être clair.
— Bah ! C’est une gausserie ! dit La Surie.
À cela Nicolas ouvrit la bouche, puis la clouit, une rougeur juvénile couvrant sa belle face.
— Nicolas, dis-je, tu n’es point céans pour jouer les muets du sérail. Si tu as une opinion, donne-la sans t’émouvoir.
— Monsieur le Comte, dit Nicolas, je n’étais point présent à cet entretien, je gardais les chevaux. Mais si Monsieur de Bassompierre a prononcé la phrase que vous dites, je n’y vois pas une gausserie, mais une méchantise.
C’était naïvement dit, et je ne l’aurais pas exprimé ainsi, mais je sentis que le béjaune avait senti d’instinct l’essentiel. Et La Surie dut avoir le même sentiment car, sans se piquer le moindre d’être contredit, il demanda :
— Une méchantise à l’égard de qui ?
— Mais, dit Nicolas, à l’égard du roi qui a entrepris à grand-peine, labour et dépense le siège de La Rochelle.
— En effet, dis-je, qui peut ignorer que Sa Majesté et le cardinal attachent la plus grande importance à se saisir de La Rochelle qui a été, depuis Charles IX, la citadelle inexpugnable des huguenots ? S’ils l’ont fait, c’est pour mettre une fois pour toutes un terme aux continuelles rébellions dont les huguenots se sont rendus coupables après la mort d’Henri IV.
— Bassompierre, dit La Surie en se tournant vers mon père, aurait-il des sympathies secrètes pour la religion réformée ?
— Nenni ! nenni ! pas le moindre ! dit mon père, Bassompierre est un catholique à gros grain, et rien que pour cette raison il devrait souhaiter la prise de La Rochelle, au lieu de dire que nous serions fous de la prendre.
— Mais ce « nous », dit La Surie, qui sont-ils ? Les soldats ? Les lieutenants ? Les capitaines ? Ceux qui les commandent ?
— Ce « nous », dis-je, c’est Bassompierre et Bassompierre seul. S’il pense que c’est folie de prendre La Rochelle, on entend mieux pourquoi il envisage de nous quitter pour s’en retourner en Paris « y faire le bourgeois ». Paris où il retrouvera, hélas, la princesse de Conti et la duchesse de Chevreuse, ces ennemies encharnées du roi et du cardinal…
— On peut aussi se demander, dit mon père, si les conditions que pose Bassompierre pour rester à Chef de Baie, à savoir une armée quasi indépendante, ses finances propres, etc., ne sont si exorbitantes que pour amener le roi à les rejeter. Ce qui lui rendrait plus facile alors de quérir à Sa Majesté son congé et de s’en retourner à Paris…
Là-dessus, on toqua à l’huis, je donnai l’entrant, Luc apparut, et après avoir fait un grand salut à la ronde, il dit d’une voix étouffée :
— Monsieur le Comte, Monsieur de Vignevieille vous prie de lui faire la grâce de descendre avec ces Messieurs. Madame de Brézolles vous attend pour le souper.
Je me levai. Mes hôtes prirent congé de moi, mais au moment où ils départaient, je retins mon père sur le seuil.
— Monsieur mon Père, de grâce, un mot encore !
— Je vous ois, dit-il en refermant l’huis sur nous.
— Monsieur mon Père, dois-je répéter au roi les propos fâcheux de Bassompierre ?
— Pensez-vous que vous ne le devez pas ?
— C’est la question que je me pose. Quand le roi juge que son autorité est atteinte, son ire va jusqu’à la fureur, et dans le chaud du moment, il peut punir trop vite et trop fort, comme il a fait pour Monsieur de Schomberg. Mais d’un autre côté, l’énormité du propos de Bassompierre me met sur les épines. On dirait que Bassompierre redoute que la prise de La Rochelle n’apporte au roi et au cardinal une autorité telle et si grande que leur pouvoir en sera immensément fortifié. Force est donc de conclure que, dans l’affaire du mariage de Monsieur, les conjurés ont bel et bien tenté d’assassiner le cardinal et le roi. Cette hydre a perdu quatre têtes : d’Ornano qui est mort en prison, les frères Vendôme qui sont serrés en geôle et Chalais qui a été décapité. Mais d’autres têtes sont visiblement en train de repousser, lesquelles ne me paraissent pas moins redoutables.
— Mon fils, dit le marquis de Siorac, si vous avez cette pensée, il faut laisser de côté les scrupules d’une amitié qui n’est plus, à vrai dire, que l’ombre d’elle-même. Il faut répéter les propos de Bassompierre, mais seulement au cardinal. Il est infiniment plus circonspect que Louis. Et chacune de ses décisions est le résultat de minutieux calculs où le pour et le contre sont pesés avec le plus grand soin et le plus grand souci de ne rien omettre. Richelieu répétera ou ne répétera pas à Louis le propos de Bassompierre mais, dans sa conduite future et présente avec le maréchal, il ne laissera pas de s’en ramentevoir.