CHAPITRE 4

La Buick de Nana tressaute et tousse lorsque le moteur s’arrête ; la portière du conducteur s’ouvre avec un grincement qui ressemble au cri d’un oiseau préhistorique.

Win glisse les clés dans sa poche et se demande pourquoi Farouk, son propriétaire, est assis sur l’escalier de derrière, en train d’allumer une cigarette. Depuis quand fume-t-il ? En outre, il viole son propre règlement. Interdiction de fumer, d’utiliser des allumettes ou des grills ; aucune étincelle n’est autorisée dans cet immeuble en briques du dix-neuvième siècle, une ancienne école, impeccablement entretenu et loué à des privilégiés. Ou, dans le cas de Win, à quelqu’un qui rend de menus services pour payer son loyer. Il est minuit passé.

— Soit vous venez de contracter une sale habitude, soit il se passe quelque chose, dit Win.

— Une meuf vous cherchait, moche, dit Farouk, une serviette sous ses fesses, sans doute pour ne pas salir son costume blanc mal taillé.

— C’est elle qui a employé le mot « meuf » ? demande Win. Ou c’est vous qui l’appelez comme ça ?

— C’est elle qui l’a dit, pas moi. Je sais pas ce que ça veut dire.

— C’est de l’argot de gang pour dire « petite amie ».

— Ah ! Je savais qu’elle faisait partie d’un gang. Je le savais ! C’est pour ça que je suis dans cet état. Je veux pas des gens comme ça ici, je fais des gros efforts pour que tout aille bien. (Avec son fort accent.) Si les gens que vous rencontrez dans votre travail, ils viennent ici, je dois vous demander de déménager ! Mes locataires se plaindront et ils s’en iront !

— Du calme, Farouk...

— Non ! Je vous laisse habiter ici pour une bouchée de pain, pour que vous me protégiez des crapules, et ils viennent ici, ceux-là mêmes que vous devez chasser ! (Il pointe un doigt accusateur sur Win.) Heureusement que personne l’a vue à part moi ! Je suis très en colère. Si des gens comme ça débarquent ici, si vous me laissez tomber, vous devez partir.

— Dites-moi à quoi elle ressemblait et ce qui s’est passé exactement.

Win s’assoit à côté de Farouk.

— Je rentre après dîner et je vois cette fille qui sort de nulle part comme un fantôme...

— Où ? Ici, derrière la maison ? Vous étiez assis là en train de fumer quand elle est apparue ?

— J’étais tout chamboulé, alors je suis allé voir José, en face, pour boire une bière et lui demander s’il connaît la meuf, s’il l’a déjà vue. Il me dit que non. Et il me donne une cigarette ou deux. Je fume seulement quand je suis très stressé. Je veux pas que vous soyez obligé de déménager.

Win fait une nouvelle tentative :

— Quelle heure était-il quand vous l’avez vue et où étiez-vous ? Chez vous ?

— Je venais de rentrer de dîner, il devait être neuf heures, et vous savez que je rentre toujours par-derrière. Au moment où je monte cet escalier, je la vois qui apparaît, comme un fantôme dans un film. On aurait dit qu’elle m’attendait. Je l’avais jamais vue, moi, je savais pas ce qu’elle voulait. Elle me demande : «Où est le policier ? – Quel policier ?» je lui réponds. Et elle me dit : «Geronimo. »

— Elle a dit ça ?

Peu de gens connaissent son surnom. Des flics, principalement.

— Ma parole, dit Farouk.

— Décrivez-la-moi.

— On voit pas très bien ici. Je devrais installer des lumières. Elle avait une casquette, un pantalon large. Petite. Maigre.

— Qu’est-ce qui vous pousse à croire qu’elle appartient à un gang ? À part le fait que je vous ai expliqué le sens du mot « meuf » ?

— Sa façon de parler. Comme une personne de couleur, alors qu’elle est blanche. Un langage très grossier, un langage de la rue, avec un tas de gros mots. (Il en répète quelques-uns.) Et quand je lui dis que je connais pas de policier nommé Geronimo, parce que je vous protège, toujours, elle m’insulte encore, elle me dit qu’elle sait bien que vous vivez ici, et elle me tend ça.

Il sort une enveloppe de sa poche de veste.

— Combien de fois je devrai vous répéter de ne pas toucher à tout ce qui paraît louche ? lance Win. C’est à cause de ça que j’ai été obligé de relever vos empreintes il y a deux ou trois ans. Vous vous souvenez ? Parce que vous aviez touché à quelque chose que m’avait laissé un cinglé.

— Je suis pas comme ces experts qu’on voit à la télé.

— On peut relever des empreintes et d’autres indices sur du papier, lui rappelle Win, tout en sachant que c’est inutile.

Farouk ne s’en souvient jamais, il s’en fiche.

Ce n’est pas la première fois, évidemment, que quelqu’un dépose un document spontanément ou vient sans y être convié. L’inconvénient qu’il y a à vivre ici depuis longtemps, c’est que Win ne peut plus garder son adresse secrète. Mais habituellement ses visiteurs inattendus ne représentent aucune menace. Une femme qu’il a rencontrée quelque part. Ou bien, de temps à autre, une personne qui a entendu parler d’une affaire, qui a vu ou qui sait quelque chose, et qui interroge les gens autour d’elle jusqu’à ce qu’elle obtienne l’adresse de Win. Plus fréquemment, un individu paranoïaque qui réclame la protection de la police. Alors oui, les gens lui laissent des messages, et même des preuves supposées, mais Win n’a jamais vu Farouk dans un tel état.

Il prend l’enveloppe en la tenant par deux coins, du bout des doigts, regagne la voiture de Nana, parvient à récupérer ses indices et à tout transporter sans rien faire tomber. Pendant ce temps, Farouk fume et regarde.

— Si vous la revoyez, prévenez-moi immédiatement, lui dit Win. Si une cinglée me cherche, ne restez pas assis là dans le noir pendant des heures, à fumer les cigarettes d’un autre.

— Je veux pas voir ces voyous. J’ai pas envie qu’il y ait de la drogue et des fusillades dans le coin ! s’exclame Farouk.

C’est un immeuble sans ascenseur. Ça n’existait pas à l’époque victorienne, du temps de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique. Win monte les trois étages à pied avec la casserole et les poêles, jusqu’à son appartement : deux anciennes salles de classe rassemblées lors de la rénovation. On y a ajouté une cuisine, une salle de bains et un climatiseur sur la fenêtre. Étant donné qu’il vivait là durant les travaux, pour tout superviser et surveiller les lieux, il a pu imposer certains choix, comme conserver le parquet en sapin, les lambris, les plafonds voûtés d’origine et même les tableaux noirs, qui lui servent à noter ses listes de courses, diverses tâches à effectuer, les numéros de téléphone et ses rendez-vous. Il dépose les indices sur une table, referme l’épaisse porte en chêne, tourne la clé dans la serrure, tire le verrou, regarde autour de lui comme il le fait toujours pour s’assurer que rien n’a été déplacé, et son moral en prend un coup.

Après une journée de Lamont et Stump, il se sent encore plus mal dans sa peau que d’habitude ; le tapis d’Orient, la table signée Thomas Moser, le canapé en cuir et les chaises dépareillées, les étagères où s’alignent les livres soldés qu’il a achetés pour presque rien et qu’il a tellement de mal à lire, tout cela le déprime. Tout est détestable ou d’occasion ; ça vient des brocantes, des vide-greniers, d’eBay. Des petites annonces. Défectueux, endommagé, indésirable. Il ôte son pistolet, le pose sur la table, enlève sa veste, puis sa cravate, déboutonne sa chemise et s’assoit devant son ordinateur. Il se connecte à une base de données et tape l’adresse de la maison victorienne de Cambridge. Il imprime la liste des propriétaires au cours des trente-cinq dernières années, et de leurs parents possibles. D’autres recherches font apparaître que la transaction immobilière la plus récente a eu lieu en mars dernier, lorsque la propriété laissée à l’abandon a été achetée, pour la somme de 6,9 millions de dollars, par une SARL baptisée FOIL. En majuscules. Sans doute un acronyme. Il interroge Google.

Pas grand-chose. Diverses entrées : un groupe de rock de San Diego, un site éducatif, une association d’Indiens de gauche...

Win ne voit pas le rapport avec une demeure victorienne de Brattle Street, et il songe un instant à appeler Lamont pour exiger une explication, pour lui dire qu’il sait où elle est allée dans la soirée, qu’il l’a vue. Peut-être qu’il pourrait lui faire peur et la pousser à avouer ce qu’elle faisait là-bas. Il revoit la pièce avec le matelas, la bougie, la preuve que des photos ont été prises. Il pense aux traces de vandalisme qui indiquent un vol de cuivre. La bouteille de vin et les empreintes de chaussures Prada l’obsèdent. Si quelqu’un cherche à le piéger, qui et pourquoi ? Comment se peut-il que Lamont ne soit pas impliquée ?

Il recouvre la table de papier de boucherie, puis il enfile des gants en latex. Il verse une ampoule de cristaux d’iode dans un sac transparent hermétique, dépose l’enveloppe à l’intérieur, scelle le sac et le secoue délicatement. Au bout de deux minutes environ, il ressort l’enveloppe et souffle dessus, sans se préoccuper de l’ADN, le dessous du rabat collé fournira la meilleure source. Son souffle tiède et humide provoque une réaction chimique avec l’iode. Plusieurs empreintes apparaissent sur le papier ; elles noircissent lorsqu’il continue à souffler dessus. Il ouvre l’enveloppe et en sort une feuille de papier blanc toute simple, pliée. Dessus, écrit lisiblement au feutre rose : «Demain matin. Dix heures. Terrain de jeux de Filippello. Respectueuses salutations, Raggedy Ann. »

Le lendemain, quinze heures, heure de Londres.

Au siège de New Scotland Yard, le superintendant Jeremy Killien contemple par la fenêtre la sculpture métallique qui tourne sur elle-même devant l’entrée du légendaire immeuble d’acier. Habituellement, la lente rotation de l’enseigne l’aide à se concentrer. Mais il est irrité par le manque de nicotine. Il ne sait déjà plus où donner de la tête, et voilà que le commissaire lui balance cette foutue bombe dans les pattes !

Le bureau de Killien au quatrième étage, au cœur du Specialist Crime Directorate, est envahi par l’iconographie de sa vie : livres, classeurs, civilisations entières de paperasses superposées qu’il excavera un jour, et sur les murs une foule de photos, polies et prestigieuses : Margaret Thatcher, Tony Blair, la princesse Diana, Helen Mirren... toutes et tous posent avec lui. Bien entendu, on trouve également l’inévitable vitrine remplie de casquettes et d’écussons de la police, et dans un coin un mannequin vêtu d’un uniforme de bobby de l’époque victorienne, dont le matricule, brodé sur le col, 452H, indique que ce policier travaillait dans le secteur de Whitechapel à l’époque de Sherlock Holmes et de Jack l’Éventreur.

Bon sang, une putain de cigarette, juste une seule. Est-ce trop demander ? Cela fait une heure que Killien s’efforce d’ignorer cette envie irrésistible, et il est outré, une fois de plus, de songer qu’après avoir consacré des dizaines d’années de sa vie au Metropolitan Police Service il ne puisse plus fumer dans son bureau ni à l’intérieur du bâtiment ! Il est obligé de sortir en douce en prenant l’ascenseur de service et d’aller dans la cour intérieure qui empeste les ordures pour s’envoyer sa dose comme un sans-abri. Il ouvre un tiroir, prend un autre chewing-gum contre le manque, parfumé à la menthe, et se calme un peu, alors que sa langue se met à picoter.

Consciencieusement, il replonge dans l’examen de cet homicide commis en 1962 dans le Massachusetts et jamais résolu. Bizarre. Le commissaire doit débloquer pour s’attaquer à un dossier pareil. Un meurtre vieux de quarante-cinq ans qui n’a même pas eu lieu en Grande-Bretagne ? Winston «Win » Garano, également surnommé «Geronimo ». Sans doute à cause de ses origines métisses. Un beau gars, Killien doit le reconnaître. Peau couleur moka, des cheveux noirs ondulés, le nez droit et puissant d’un empereur romain. Trente-quatre ans, jamais marié, ses parents sont morts quand il avait sept ans. Un chauffage défectueux, intoxication au monoxyde de carbone. Même le chien est mort. Crayon. Drôle de nom pour un chien.

Voyons, voyons. Élevé par sa grand-mère, Nana... Oh, excellent, ça. Elle se considère comme une «femme de l’art ». Une sorcière, autrement dit. Déplorables antécédents en matière de conduite automobile. Stationnements interdits, non-respect des feux de signalisation, demi-tours illicites, excès de vitesse, permis de conduire confisqué puis restitué après paiement des amendes. Bon sang... Oh, ça continue. Arrêtée il y a trois ans, charges finalement abandonnées. Apparemment, elle aurait lancé 999 pennies dans le jardin de Mitt Romney, le gouverneur du Massachusetts. Encore mieux : elle a écrit le nom du vice-président Dick Cheney sur un parchemin, qu’elle a ensuite placé dans un sac rempli de «caca de chien », pour l’enterrer dans un cimetière. Prise en flagrant délit les deux fois. Elle voulait leur lancer un sort, a-t-elle expliqué. Ce n’est pas un crime. On aurait dû lui donner une récompense.

Il semblerait que Win Garano ait été relevé de ses fonctions habituelles pour se voir confier l’affaire de Watertown. C’est louche. Ça ressemble à une punition. À croire qu’il a fait quelque chose pour se mettre à dos sa patronne. Monique Lamont, procureur du comté de Middlesex. En dépit d’un fort soutien de l’opinion publique, elle s’est retirée de l’élection au poste de gouverneur en 2006, elle est passée chez les républicains et a décidé de se représenter au poste qu’elle occupait. Elle a gagné haut la main. Jamais mariée, aucune relation connue actuellement. Killien observe longuement une photo de Lamont. Cheveux bruns, yeux foncés, renversante.

Son téléphone sonne.

— Alors, vous avez pu jeter un coup d’œil sur le problème du Massachusetts ? lui demande d’emblée le commissaire.

Le problème ? Voilà une façon inhabituelle de présenter la chose. Killien ouvre une enveloppe à bulles, en sort d’autres photos, des rapports de police et d’autopsie. Il lui faut une seconde pour s’apercevoir, à sa grande surprise, que la victime n’est autre que Lamont. Violée et presque assassinée l’année dernière.

— Allô ? Vous êtes là ?

— J’ai le dossier sous les yeux, répond Killien en se raclant la gorge.

L’agression a eu lieu dans la chambre à coucher de sa maison de Cambridge, Massachusetts. Son agresseur a été abattu par ce même inspecteur, Win Garano. Que faisait-il dans la chambre de Lamont ? Ah, voilà. Inquiet du comportement de celle-ci au téléphone, il s’est rendu chez elle, a trouvé la porte de derrière entrouverte, a surpris l’agresseur et l’a tué. Il y a des photos du meurtrier potentiel, couché sur le sol de la chambre, du sang partout. Des photos de Lamont également, de ses blessures. Des marques de liens aux poignets et aux chevilles. Des suçons sur son...

Voix autoritaire du commissaire :

— Vous m’écoutez ?

— Évidemment, monsieur.

Killien regarde tourner la sculpture dehors.

— La victime, comme vous avez pu vous en apercevoir, était britannique. Elle venait de Londres, dit le commissaire.

Killien n’est pas allé jusque-là, mais s’il l’avoue, son supérieur va lui passer un savon. Alors il évite de répondre en posant une question :

— La Metropolitan n’a pas mené une enquête approfondie à l’époque ? (Il déplace des documents sur son bureau.) Je ne vois rien qui...

— Nous n’avons pas été contactés, apparemment. Les Britanniques ne semblaient pas s’intéresser à cette histoire. Le petit ami de la victime, le suspect numéro 1, était américain. Et même si un indice permettait de supposer qu’elle ait été victime de l’Étrangleur de Boston, ce n’était pas une raison pour faire appel à nos services.

— L’Étrangleur de Boston ?

— C’est la théorie du procureur Lamont.

Killien étale les photos prises à l’hôpital où Lamont a été examinée après son agression. Il imagine la réaction des flics en la voyant dans cet état. Comment peuvent-ils encore regarder leur puissante patronne sans penser à ce qu’il y a sur ces photos ? Comment parvient-elle à gérer ça ?

— Évidemment, je ferai ce que vous me demandez. Mais pourquoi cette précipitation soudaine ?

— On en parlera autour d’un verre, dit le commissaire. Je dois assister à une réception au Dorchester, retrouvez-moi là-bas à dix-sept heures précises.

 

 

Pendant ce temps, à Watertown, Filippello Park est désert.

Il n’y a que des tables de pique-nique vides à l’ombre des arbres, des pelouses désertes et des barbecues froids. Win suppose que le « terrain de jeux » mentionné par Raggedy Ann dans le message qu’elle a remis à Farouk est le jardin d’enfants, alors il attend sur un banc à côté des balançoires. Pas âme qui vive jusqu’à dix heures huit, lorsqu’il entend une voiture sur la piste cyclable. Il n’y a que deux catégories d’individus qui osent rouler en voiture sur les pistes cyclables : les flics et les imbéciles, qu’il faudrait arrêter. Win se lève au moment où une Taurus bleu foncé se gare. Stump baisse sa vitre.

— J’imagine que tu as rendez-vous avec quelqu’un.

Elle a l’air furieuse, comme si elle le haïssait.

— Tu l’as fait fuir ? répond-il, pas très aimable lui non plus.

— Tu ne devrais pas être ici.

— C’est un lieu public, il me semble. Et toi, qu’est-ce que tu fous ici ?

— Ton rendez-vous a été annulé. J’ai pensé que je devais t’en informer personnellement. Je voulais me montrer prévenante, même après ce que tu as fait.

— Ce que j’ai fait ? Et qui t’a dit que...

— Tu débarques à l’improviste dans le labo mobile. Tu passes une heure avec moi en jouant le gars sympa, et même serviable. Tu m’appelles ensuite pour m’inviter, et pendant tout ce temps-là tu me flingues dans le dos !

— Je te flingue dans le dos ?

— Ferme-la et monte. J’ai reconnu ton épave, là-bas. Tu la récupéreras plus tard.

Ils roulent au ralenti sur la piste cyclable ; les lunettes noires de Stump restent fixées droit devant elle ; sa tenue décontractée frôle le négligé. Sa chemise kaki est sortie du pantalon pour cacher le pistolet sur sa hanche ou dans le creux des reins. Son Jean large est en toile souple, délavé, élimé par endroits, et long, sans doute pour cacher un étui de cheville. À la cheville gauche, certainement. Ou à la cheville droite. Il ne connaît rien aux prothèses et il suit du regard les contours de ses cuisses, en se demandant comment elle fait pour que la droite reste aussi musclée que la gauche ; il imagine qu’elle doit pratiquer la musculation, peut-être avec une machine spéciale, à moins qu’elle n’attache des poids sous le genou pour faire des extensions. S’il était à sa place, jamais il ne laisserait sa cuisse s’atrophier uniquement parce qu’une autre partie de son corps aurait disparu.

Soudain Stump arrête la voiture et tire sur une manette fixée sous son siège pour le faire reculer au maximum, puis elle pose son pied droit sur le tableau de bord.

— Vas-y ! aboie-t-elle. Rince-toi l’œil. J’en ai marre de ton voyeurisme pas très discret !

— Super-chaussures de randonnée, dit-il. Des LOWA avec semelles extérieures Vibram pour absorber les chocs. S’il n’y avait pas le joint de la prothèse juste au-dessus de la rotule – que l’on voit à travers ton jean, soit dit en passant, uniquement parce que tu as la jambe pliée et à moitié levée –, je n’aurais pas deviné. Ce n’est pas moi qui ai un problème. Curieux, oui. Voyeur, non.

— Tu oublies «manipulateur », car c’est ce que tu es ; un foutu manipulateur qui doit passer son temps à parcourir les boutiques de fringues griffées et les catalogues pour hommes. Car la seule chose qui t’intéresse, c’est ton look. Et ce n’est pas étonnant, vu que tu n’as rien d’autre. Je ne sais pas ce que tu manigances, mais tu t’y prends mal. Premièrement, tu avais rendez-vous avec le chef à dix heures. Donc, déjà, tu fais preuve d’un manque de respect.

— J’ai laissé un message.

— Deuxièmement, ça ne me plaît pas de te voir fréquenter des gens avec qui tu n’as rien à faire.

— Qui donc ?

— La femme que tu as forcée à te retrouver dans le parc.

— Je n’ai forcé personne ! Elle a laissé un message chez moi hier soir tard, signé « Raggedy Ann », pour me donner rendez-vous sur le terrain de jeux ce matin.

C’est seulement en prononçant ces paroles qu’il s’aperçoit à quel point c’est ridicule.

— Garde tes distances, dit Stump.

— Je croyais que c’était juste une cinglée venant d’un centre d’accueil des environs. Et soudain voilà que tu la connais personnellement.

— Je me fous de ce que tu croyais.

— Comment as-tu su que j’avais rendez-vous avec elle ?

Stump avance son siège et redémarre.

— Tu sais quoi ? dit Win. Je ne suis pas obligé de supporter ça. Fais demi-tour et dépose-moi à ma voiture.

— Trop tard. Tu vas avoir ce que tu voulais : tu vas passer un peu de temps avec moi aujourd’hui. Peut-être qu’à la fin de la journée tu suivras mon conseil : tu reprendras ton travail de jour et tu laisseras tomber Watertown.

— Oh, avant que j’oublie ! J’ai été cambriolé hier soir. (Il ne veut pas mentionner Nana, dire que c’est elle, et non lui, qui a été cambriolée.) Et maintenant je découvre qu’une maboule qui se déguise en poupée de chiffon ment à mon sujet. Et soudain, comme par magie, tu surgis à sa place.

— Quel cambriolage ? (Stump met de côté pour le moment son numéro de dure à cuire.) Dans ton appartement, tu veux dire ?

— Non. Dans l’immeuble Watergate !

— Qu’est-ce qu’on t’a volé ?

— Des objets personnels.

— Genre ?

— Genre je ne veux pas te le dire car je me méfie de tout le monde pour l’instant. Y compris de toi.

Silence. Ils s’engagent dans Arlington, puis ils tournent dans Elm Street et pénètrent sur un parking isolé du centre commercial, où Stump se gare en marche arrière entre deux SUV.

— Vols de voitures, dit-elle comme si la conversation précédente n’avait pas eu lieu. Ces salopards accrochent des aimants à une ficelle et ils les font glisser le long de la portière pour la déverrouiller. Ou bien ils font un trou dans une balle de tennis et ils s’en servent pour donner un grand coup dans la serrure, qui s’ouvre sous la pression de l’air. Mais, évidemment, le grand truc maintenant, c’est ces systèmes de navigation portables.

Elle ouvre la boîte à gants et sort un Magellan Maestro 4040 muni d’un disque adhésif cassé. Elle introduit le chargeur dans l’allume-cigare et enroule le fil autour du rétroviseur intérieur. Le GPS mutilé se balance comme une paire de dés en peluche.

— Les gens sont assez stupides pour les laisser dans leur véhicule, bien en évidence. Moi, j’ai été assez stupide pour laisser celui-ci dans ma voiture, celle qu’utilisent d’autres flics quand je suis de repos. C’est un peu différent de ce à quoi tu es habitué, je suppose ? Les Ford Crown Vie avec système GPS intégré, les téléphones portables avec forfaits illimités. Tu sais ce qui arrive quand je dépasse mon compte de minutes ? C’est moi qui dois payer la note ! Alors, pas la peine d’espérer qu’on te donne une voiture de fonction.

— Si j’avais une voiture à ma disposition, tu crois que je roulerais avec cette épave, comme tu l’as décrite de manière si délicate ?

— Elle est à qui, d’ailleurs ? Elle fait tache avec tes costards griffés et ta montre en or.

Il ne répond pas.

— Tu vois cette vieille dame qui ouvre son mini-van ? reprend Stump. Je pourrais l’assommer et foutre le camp avec son sac à main avant que tu aies le temps de dire ouf. Ce serait sûrement la pire chose qui lui soit arrivée dans la vie. Mais pour des caïds de la police comme vous autres, ça ne mérite même pas d’être signalé.

— De toute évidence, tu ne me connais pas.

— Oh, je te connais très bien. Car je sais ce que tu viens de faire. (Ses lunettes noires le regardent.) Tu es pire que je croyais. Comment tu t’y es pris ? Tu as fait le tour de tous les refuges jusqu’à ce que tu la trouves pour lui flanquer une peur bleue ?

— Je t’ai expliqué. C’est elle qui...

— Oui, peut-être. Parce que tu l’as traquée pour la terroriser et profiter de sa confusion mentale.

L’hostilité de Stump devient moins convaincante.

Win ne saurait dire pourquoi, mais il sent qu’elle joue un rôle, et elle n’est pas très bonne comédienne.

— Qui est-ce ? demande-t-il. C’est quoi, ce numéro de Raggedy Ann ?

— C’est le personnage qu’elle a besoin d’être. Peut-être qu’elle y croit, peut-être que non. Qui sait ? Ça n’a pas d’importance.

— Si. Il y a une différence entre psychotique et excentrique.

Il observe les gens regagner leurs voitures après avoir fait leurs courses : pas un voleur de GPS en vue. Stump dit :

— Elle affirme que tu l’as menacée. Tu lui as dit que si elle ne venait pas au parc ce matin, tu veillerais à ce qu’elle soit enfermée chaque fois qu’elle franchirait sa porte.

— Elle t’a expliqué de manière plausible pourquoi je l’aurais menacée ?

— Elle a dit que tu voulais coucher avec elle.

— Si tu y crois, c’est peut-être toi la psychotique.

— Pourquoi ? Parce qu’un type comme toi, qui peut avoir n’importe qui, ne peut pas désirer une personne non désirable comme elle ?

— Allons, Stump. Si tu as enquêté sur moi aussi sérieusement que tu le dis, tu sais foutre bien que je n’ai pas cette réputation.

— Apparemment, tu ne sais pas ce que les gens racontent sur toi, tu ignores les spéculations.

— Les gens disent toutes sortes de choses sur moi. Mais à quoi fais-tu allusion, au juste ?

— Que s’est-il réellement passé dans la chambre de Lamont, cette nuit-là ?

Win demeure bouche bée ; il se dit qu’il a mal entendu.

— Comment est-ce que je peux connaître la vérité ? demande Stump.

— Ne me pousse pas à bout.

Il a prononcé ces mots calmement.

— Je te dis juste que les spéculations vont bon train. Ça n’arrête pas. Il y a des gens, surtout des flics, qui pensent que tu étais déjà chez Lamont quand ce type s’est introduit dans la maison. Que tu étais déjà dans sa chambre, plus précisément. Et que tu aurais pu la protéger sans tuer l’intrus, mais cela aurait eu pour conséquence d’éventer ton sale petit secret.

— Ramène-moi à ma voiture.

— J’ai le droit de savoir si vous avez déjà eu...

— Tu n’as aucun droit.

— Si tu veux que j’aie du respect pour toi...

— Tu devrais peut-être commencer par faire en sorte que j’en aie pour toi.

— J’ai besoin de connaître la vérité.

— Et même si c’était le cas ? Où est le problème ? Elle est célibataire. Moi aussi. Nous sommes deux adultes consentants.

D’un ton glacial :

— Ah, des aveux. Merci.

— Pourquoi est-ce si important pour toi ? demande Win.

— Ça veut dire que tu vis dans le mensonge, que tu n’es qu’un escroc, un truqueur. Ça veut dire que tu couches avec ta patronne, et ça explique pourquoi elle t’a envoyé à Watertown. Il doit y avoir un intérêt quelconque pour toi. Surtout si tu continues à coucher avec elle. Comme c’est sûrement le cas. Je n’ai que faire des individus dans ton genre.

— Non, la vérité, c’est que tu fais de gros efforts pour ne pas avoir besoin de moi, réplique Win. Et alors ? Le fait que je sois une ordure conforte ta vision du monde ?

— Narcissique comme tu l’es, c’est forcément ce que tu penses.

— On ne l’a pas fait, dit-il. Voilà. Tu es satisfaite ?

Silence. Elle redémarre en refusant de le regarder.

— Mais j’aurais pu, si tu tiens vraiment à le savoir, ajoute-t-il. Je ne dis pas ça pour me vanter. Après ce qui est arrivé, elle était... comment dire ? Très vulnérable.

— Et maintenant ?

Stump entre une adresse dans son GPS rafistolé.

— Après ce qui lui est arrivé ? Elle sera toujours vulnérable, dit-il. Le problème, c’est qu’elle ne le saura jamais ; elle enchaîne les lourdes erreurs. Malgré son exubérance, Lamont cherche désespérément à se fuir. Malgré son intelligence, elle n’a aucune clairvoyance.

— Ce n’est pas ce que je voulais savoir. Et maintenant ?

— Jamais de la vie. Où on va, au fait ?

— Il faut que je te montre un truc, dit Stump.