CHAPITRE V
Il ne m’était encore jamais arrivé d’être invitée à une grande « party » dans une maison de l’importance et du style de Hampton et je me demandais, avec inquiétude, quel serait le cérémonial du petit déjeuner. Je m’en informai donc auprès de Polly, avant de lui souhaiter une bonne nuit.
« Oh ! répondit-elle vaguement, vers les neuf heures. »
J’en conclus, comme je l’eusse fait à la maison, qu’en descendant entre neuf heures cinq et neuf heures et quart j’avais toutes les chances de ne pas me faire remarquer.
Le lendemain, je fus réveillée à huit heures par une femme de chambre qui m’apportait du thé et des toasts beurrés, aussi minces que du papier, et qui me demanda : « Ces gants sont-ils à vous, Miss ? On les a trouvés dans la voiture. » Puis elle me fit couler un bain et disparut en emportant tous les vêtements qu’elle avait pu trouver, afin de les ajouter, sans aucun doute, à la collection qu’elle avait commencée la veille avec mon tailleur de tweed, mon jersey, mes bas, mes souliers et mon linge. Du train où allaient les choses, je présageai qu’il me faudrait bientôt descendre avec mes gants pour tout costume.
Tante Emily refusait toujours de me prêter sa femme de chambre lorsque je partais en séjour chez des amis. Elle craignait de me rendre trop exigeante et délicate pour le cas où j’épouserais, plus tard, un homme sans fortune et n’aurais à compter que sur moi-même. C’est ainsi que j’étais, à chaque visite, livrée à l’attentive sollicitude de femmes de chambre inconnues.
À neuf heures, j’étais baignée, habillée et toute disposée à prendre quelque nourriture.
Si étrange qu’il y parût, le dîner monumental de la veille, qui eût dû me nourrir une semaine entière, me laissait plus affamée que de coutume. J’attendis quelques minutes après que l’horloge des écuries eut sonné neuf heures, afin de ne pas arriver la première, puis je m’aventurai au rez-de-chaussée. Pénétrant dans la salle à manger, quelle ne fut pas ma stupéfaction de trouver la table encore recouverte de son molleton vert, la porte de l’office grande ouverte et les valets, en gilet rayé et manches de chemise, occupés à des travaux qui n’annonçaient guère l’imminence d’un repas, tels que le tri des lettres et la lecture des journaux du matin. Ils me regardèrent – du moins, je l’imagine – avec surprise et hostilité et m’apparurent plus terrifiants encore que les hôtes du dîner ; je m’apprêtais donc à rejoindre ma chambre en toute hâte lorsque j’entendis une voix derrière moi :
« Ma parole ! Mais c’est navrant, cette table vide ! »
C’était le duc de Sauveterre. Mon invisibilité n’agissait pas, sembla-t-il, à la lumière du matin. Le duc, d’ailleurs, m’avait parlé le plus amicalement du monde ; je fus bien étonnée quand il me serra la main, et tout à fait stupéfaite quand il ajouta :
« Moi aussi, je meurs d’envie d’avoir mon porridge ! Mais ne restons pas ici, c’est trop triste. Que diriez-vous d’une petite promenade, en attendant ? »
Un instant plus tard, à peine revenue de ma surprise, je marchais à son côté, à vive allure, courant presque pour demeurer à sa hauteur, sous les tilleuls qui bordaient l’une des grandes avenues du parc. Le duc parlait sans arrêt, aussi vite qu’il déambulait.
« Season of mists and mellow fruitfulness, récita-t-il. Plutôt calé, de ma part, de savoir ça, hein ? Mais, ce matin, le brouillard, précisément, vous empêche de contempler cet épanouissement qui précède l’hiver. »
Une brume légère nous entourait, en effet, d’où jaillissaient les grands arbres dorés. Le gazon était trempé et l’humidité avait traversé déjà mes souliers d’intérieur.
« J’aime, poursuivit le duc, me lever avec l’alouette et faire un brin de marche avant le petit déjeuner.
— Et vous faites ainsi chaque matin ?
— Jamais, répondit-il. Jamais. Jamais. Mais, ce matin, j’ai fait demander Paris au téléphone par mon valet de chambre et la communication m’a été donnée aussitôt, alors que je prévoyais une heure d’attente. Me voici donc en plein désarroi et ne sachant comment tuer le temps. Vous ne trouvez pas que je parle l’anglais à la perfection ? »
Cette communication avec Paris me sembla de la dernière extravagance. Tante Sadie et tante Emily ne recouraient aux appels interurbains qu’en cas de crise aiguë, et, même alors, il leur arrivait souvent de raccrocher au beau milieu d’une phrase, lorsque cliquetait le signal annonçant la fin des trois minutes. Davey, il est vrai, conversait chaque jour avec son docteur londonien ; mais, du Kent à Londres, la distance n’est pas longue, et la santé de Davey offrait tous les caractères d’une crise chronique. Mais Paris ! L’étranger !
« Quelqu’un de malade ? hasardai-je.
— Pas exactement. Mais elle s’ennuie, pauvre chou. Je la comprends bien, d’ailleurs ; Paris sans moi doit être affreux ! Je me demande comment elle peut y résister. Je la plains de tout mon cœur.
— Qui ? » demandai-je. La curiosité en moi avait vaincu la timidité. Et, d’ailleurs, comment demeurer timide auprès de cet homme extraordinaire ?
« Ma fiancée », dit-il négligemment.
Hélas ! Ces mots étaient ceux que je redoutais confusément d’entendre. Mon cœur se serra et je murmurai d’une voix éteinte :
« Oh ! mais c’est merveilleux ! Vous êtes fiancé ? » Il me lança, de côté, un regard ironique.
« Oui, dit-il. Je suis fiancé !
— Et vous allez vous marier bientôt ? »
Pourquoi, me demandai-je, mais pourquoi est-il venu seul en Angleterre ? Si j’avais, moi, un fiancé aussi fascinant, je le suivrais partout, j’en suis sûre, comme un épagneul fidèle.
« Oh ! non, reprit gaiement le duc, je ne crois pas que ce soit bientôt. Vous savez comment ils sont au Vatican ; le temps ne compte pas pour eux et mille ans, à leurs yeux, sont semblables à une soirée enfuie. Mais, dites donc, je suis étourdissant pour les citations poétiques, ce matin !
— Poétiques ? C’est un hymne, en réalité. Mais que vient faire le Vatican dans votre mariage ? C’est à Rome, le Vatican, si je ne me trompe ?
— En effet. Il existe, figurez-vous, ma chère enfant, une certaine Église Romaine, à laquelle j’appartiens, et cette Église doit annuler le mariage de ma bien-aimée – on peut dire « bien-aimée » ?
— À la rigueur. Mais c’est affecté.
— Mon amoureuse, ma Dulcinée (joli, hé ?) doit faire annuler son mariage afin d’être libre de se marier avec moi.
— Bonté divine ! Elle est déjà mariée ?
— Oui, oui, naturellement. Vous savez, il y a, de par le monde, très peu de jeunes femmes non mariées. Pour peu qu’elles soient jolies, leur célibat ne dure guère.
— Ma tante Emily réprouve beaucoup les gens qui se fiancent alors qu’ils sont déjà mariés. Ma mère ne cesse de le faire et tante Emily en est très fâchée.
— Il faut dire à votre chère tante Emily que la chose est, à bien des égards, d’une grande commodité. Mais, au fond, elle a raison. Quant à moi, j’ai été fiancé trop souvent et depuis trop d’années : il est temps de faire une fin.
— Le désirez-vous vraiment ?
— Hm… ! Je n’en suis pas bien sûr. Dîner en ville tous les soirs avec la même femme : voilà qui doit être terrible.
— Qui vous force à sortir ?
— Renoncer à une aussi vieille habitude doit être une chose bien terrible aussi. À vrai dire, je suis si accoutumé maintenant à mon état de fiancé perpétuel qu’il m’est difficile d’imaginer un état différent.
— Vous avez été fiancé à d’autres personnes avant celle-ci ?
— À un nombre incalculable de personnes, admit le duc.
— Et, dis-je, que leur est-il arrivé à toutes ces femmes ?
— Elles ont connu des destins variés dont il vaut mieux ne pas parler.
— Mais, par exemple, qu’est devenue la dernière en date, avant celle-ci ?
— Attendez un peu… Ah ! oui. La dernière en date, comme vous dites, a fait une chose qu’il m’était impossible d’approuver. Alors, j’ai décidé de ne plus l’aimer.
— Et vous pouvez cesser d’aimer les gens quand ils font des choses que nous n’approuvez pas ?
— Oui. Je peux.
— Quelle chance vous avez ! dis-je. Moi, je suis bien sûre que je ne pourrais pas. »
Nous étions arrivés au bout de l’avenue ; devant nous s’étendait un chaume. Les rayons du soleil, qui commençaient à percer la brume bleue, doraient les arbres, le chaume et, plus loin, un groupe de meules. Je songeais combien j’étais fortunée de jouir d’une heure aussi exquise en compagnie, exactement, de l’être qui convenait. Je m’en souviendrais toute ma vie.
Le duc interrompit ces réflexions sentimentales et déclama :
Behold how brightly breaks the morning,
Though bleak our lot, our hearts are warm[1].
« Avouez que je suis une mine inépuisable de citations ! Dites-moi, qui est l’actuel amant de Veronica ? »
Une fois de plus, je fus contrainte d’avouer que je connaissais Veronica depuis la veille et ne savais rien de sa vie. À cette confession, dont il parut moins surpris que Roly l’avait été, il me regarda pensivement.
« Vous êtes très jeune, dit-il enfin. Vous avez quelque chose de votre mère. Je ne le pensais pas d’abord, mais il y a vraiment quelque chose, je le vois maintenant.
— Et qui est, à votre avis, l’amant de Mrs. Chaddesley Corbett ? » demandai-je.
Pour l’instant cette Veronica m’intéressait bien plus que ma mère ; cette conversation sur l’amour et les amants m’avait intoxiquée. Pour ceux-ci, je n’en ignorais pas l’existence, ne serait-ce qu’à cause du duc de Monmouth, par exemple. Mais si près de moi, sous le toit même où je me trouvais : voilà qui m’émouvait au plus haut point.
« Qu’importe qui il est, répondit le duc. Cela ne fait pas l’ombre d’une différence. Veronica, comme toutes les femmes de son espèce, vit dans un groupe restreint où, tôt ou tard, chacun devient l’amant de toutes et réciproquement, de sorte que, quand elles changent d’amant, cela ressemble bien plus à un remaniement ministériel qu’à un nouveau gouvernement. Tout sort toujours de la même marmite, comprenez-vous ?
— En est-il de même en France, demandai-je encore.
— Dans le monde ? Le monde est partout semblable. Bien qu’en France j’oserai dire qu’il y a, dans l’ensemble, moins de remaniements ministériels qu’en Angleterre. Les ministres demeurent plus longtemps en fonction.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? Parce que les Françaises, quand elles le désirent, gardent leurs amants. Elles connaissent, pour y réussir, une méthode infaillible.
— Non ! m’écriai-je. Oh ! Dites-la-moi ! »
Cette conversation me fascinait de plus en plus, à chaque seconde.
« C’est très simple, reprit le duc. Elles cèdent toujours à toutes les fantaisies de leurs amants.
— Seigneur tout-puissant ! dis-je en réfléchissant de toutes mes forces.
— Mais ces femmes du monde[2] anglaises, voyez-vous, ces Veronicas, ces Sheilas, ces Brendas – et votre mère aussi, bien que personne ne puisse prétendre qu’elle s’en soit tenue à un seul petit groupe ; si elle l’avait fait, elle ne serait pas aussi déclassée – ont une politique toute différente. Elles sont hautaines et fières ; absentes quand on leur téléphone ; jamais libres pour dîner, à moins qu’on ne les en prie une semaine d’avance – bref, elles cherchent à se faire valoir et c’est un truc qui jamais, jamais, ne réussit. Même les Anglais, qui y sont pourtant habitués, s’en dégoûtent à la longue. Un Français enverrait tout promener dès le premier jour. Voilà pourquoi vos amies anglaises remanient si souvent leur cabinet.
— Ce sont d’affreuses femmes, vous ne trouvez pas ? »
Cette opinion datait de la veille au soir.
« Mais pas du tout, pauvres chéries. Ce sont des femmes du monde, voilà tout. Je les aime bien, elles sont si faciles à vivre ! Pas affreuses du tout. Et j’aime la mère Montdore, qui m’amuse avec son snobisme. J’adore les snobs : ils sont si charmants avec moi. J’ai séjourné chez les Montdore, aux Indes ; elle a été délicieuse et Lord Montdore a fait son possible pour l’être aussi.
— Son possible ?
— C’est un homme gonflé de vanité, comme tant de ces vieux Anglais gourmés. Bien entendu, c’est un ennemi acharné de mon pays, un homme qui s’est voué à la destruction de l’empire colonial français.
— Pas possible ! m’écriai-je. Mais je croyais que nous étions tous amis, maintenant !
— Amis ? Comme chiens et chats ! Oui ! Je n’aime pas Lord Montdore, mais je reconnais qu’il est habile. Hier soir, après dîner, il m’a posé mille questions sur la chasse à la perdrix en France. Pourquoi ? Vous pouvez être sûre qu’il avait ses raisons.
— Ne trouvez-vous pas, dis-je, que Polly est ravissante ?
— Oui. Mais elle aussi demeure une énigme pour moi, répondit-il. Peut-être manque-t-elle d’une vie sexuelle convenablement organisée. Oui, à y réfléchir, je crois que ses grands airs rêveurs viennent de là. Je vais voir ce que je peux faire pour elle. Malheureusement, ajouta le duc en regardant sa montre, je n’ai plus beaucoup de temps à lui consacrer. »
Je l’assurai, non sans quelque gêne, qu’il existait bien peu de jeunes filles anglaises de dix-neuf ans qui eussent le bonheur d’avoir une vie sexuelle convenablement organisée. La mienne, par exemple – et je m’en rendais bien compte – n’était pas organisée du tout, mais je n’en devenais pas spécialement rêveuse pour autant.
« Et cependant, poursuivit mon compagnon, quelle fille exquise, malgré son affreuse robe ! Qu’elle ait seulement un petit béguin, et elle est capable de devenir l’une des beautés de notre époque. Ce n’est pas certain ; ce n’est jamais certain avec les Anglaises. Elle peut aussi bien se planter un chapeau de feutre de guingois sur la tête et devenir une Patricia Dougdale ; tout dépend de celui qu’elle aimera. Et, à propos, Boy Dougdale, qu’en pensez-vous ?
— Stupide, dis-je, pensant en moi-même : chtupide.
— Mais vous êtes impossible, ma chère ! Femmes affreuses, hommes stupides… Il faut essayer d’aimer un peu plus les gens qui vous entourent, sinon vous n’arriverez à rien dans le monde !
— Qu’est-ce que cela veut dire : arriver ?
— Eh bien ! mais obtenir ce que le monde peut vous donner : des maris, des fiancés, etc., et vous en accommoder. C’est cela qui importe dans la vie d’une femme, vous savez !
— Et des enfants ? »
Il éclata de rire.
« Oui, oui, bien sûr ! Des enfants aussi. D’abord des maris, ensuite des enfants, puis des fiancés, et encore des enfants – et alors il vous faudra choisir un appartement près du parc Monceau, à cause des nurses – c’est un vrai problème d’avoir des enfants, croyez-moi, surtout si vous préférez, comme moi, la Rive Gauche. »
Je ne compris pas un mot de tout ce galimatias.
« Est-ce que vous serez une Trotteuse, dit-il, comme votre mère ?
— Non. Oh ! non, répondis-je. Au contraire, un horrible crampon.
— Vraiment ? Je n’en suis pas si sûr ! »
Déjà – bien trop tôt à mon gré – nous arrivions à la maison.
« Et maintenant : porridge ! » s’écria le duc, après un nouveau coup d’œil à sa montre.
Mais, le seuil à peine franchi, nous trouvâmes le hall dans un état d’extrême confusion. La plupart des invités s'y trouvaient réunis, les uns en tweed, les autres en robe de chambre, ainsi que nombre de gens de maison, valets et jardiniers, cependant qu’un policeman du village – qui, dans l’excitation du moment, était entré avec sa bicyclette – conférait avec Lord Montdore. Dominant l’ensemble, drapée dans un saut de lit de satin mauve qui tranchait sur le groupe clair de Niobé, Lady Montdore, du haut du grand escalier, penchée sur la rampe, criait à son mari :
« Dites-lui, Montdore, dites-lui que nous voulons Scotland Yard immédiatement. S’il ne veut pas, dites-lui que je téléphonerai moi-même au ministre de l’intérieur. J’ai, par bonheur, son numéro privé. Au fait, je ferais aussi bien de l’appeler tout de suite.
— Non, non, ma chère, de grâce ! N’en faites rien. Je vous dis qu’un détective est en route.
— Oui, bien sûr ! Mais qui vous dit que ce détective est bien le plus habile ? Non, tout compte fait, j’aime autant appeler mon ministre ; il serait vexé, d’ailleurs, si je ne le prévenais pas, le cher homme ; il est toujours si anxieux de se rendre utile. »
Dans la bouche de Lady Montdore, ces termes affectueux, à l’adresse d’un membre du gouvernement travailliste, avaient de quoi surprendre ; ils étaient en contradiction avec l’opinion des autres grandes personnes que je connaissais ; mais, lorsque j’eus appris à mieux connaître Lady Montdore, je compris que le pouvoir exerçait sur elle une sorte de fascination et qu’elle aimait, d’instinct, ceux qui s’en trouvaient investis.
Le duc de Sauveterre, cependant, le visage marqué de cette gravité concentrée si commune aux Français lorsqu’un repas se dessine à l’horizon, fila droit sur la salle à manger, sans se soucier d’être éclairé sur les motifs de ce désordre. Quant à moi, quoique cette promenade matinale m’eût ouvert l’appétit, ma curiosité l’emporta et je demeurai dans le hall pour connaître le fin mot de l’affaire. Je réussis à comprendre qu’un cambriolage avait eu lieu pendant la nuit et que presque tous les habitants de Hampton, à l’exception de Lord et de Lady Montdore, avaient été dépouillés de leurs bijoux, de leur argent, de leurs fourrures et, en général, de tout ce qui, sous un volume qui en rendait aisé l’enlèvement, ne se trouvait pas sous clé. Les victimes étaient toutes unanimes sur un point, qui ajoutait à leur confusion : quelqu’un s’était, au cours de la nuit, introduit dans leur chambre et les avait tirées de leur sommeil, et toutes avaient conclu qu’il s’agissait de Sauveterre, fidèle à ses habitudes amoureuses ; les maris s’étaient donc retournés dans leur lit en grognant : « Navré, cher ami ; ce n’est que moi. Essayez la porte à côté », tandis que les femmes, frissonnant de bonheur et d’anxiété, avaient murmuré tout ce qu’il leur revenait à la mémoire de mots français encourageants. C’est, du moins, ce que chacun racontait en parlant des autres et, lorsque je passai devant la cabine du téléphone, en montant à ma chambre pour y changer de souliers, je pus entendre les gazouillis de Mrs. Chaddesley Corbett annonçant au vaste monde sa version des événements. Peut-être les remaniements ministériels étaient-ils, à la longue, devenus un peu bien ennuyeux et peut-être ces dames aspiraient-elles, dans le fond de leur cœur, à un changement radical de politique.
L’unanimité se fit bientôt contre Sauveterre, à qui l’on reprochait d’être à la racine de tout le mal. Cette animosité se mua en haine lorsqu’on apprit qu’il avait passé une nuit excellente, s’était levé à huit heures pour téléphoner à sa maîtresse parisienne et promené ensuite dans le parc avec cette petite fille. (« Elle n’est pas pour rien la fille de la Trotteuse », dit quelqu’un avec acrimonie). L’exaspération atteignit son paroxysme quand on l’aperçut en train d’engouffrer un énorme déjeuner de porridge à la crème, kedgeree, jambon froid, le tout accompagné d’une quantité innombrable de toasts à la confiture d’oranges. Ah ! qu’un tel comportement était peu français ! Et qu’il cadrait mal avec sa réputation ! Et combien blessant aussi pour ces petites Anglaises si délicates ! Britannia se sentait profondément offensée par cet étranger ; elle le vomissait. Il s’en alla, d’ailleurs, de son propre gré, aussitôt achevé son petit déjeuner, et fila, comme la foudre, prendre à Newhaven le bateau pour Dieppe.
« La vie de château – expliqua la vieille duchesse, qui poursuivit placidement son séjour jusqu’au lundi soir – la vie de château ennuie toujours Fabrice. C’est un genre de vie qui lui met les nerfs à vif, pauvre petit. »