CHAPITRE 11
Comme Kellich s’écroulait, la lame souple de la rapière de Vandien s’arracha de sa poitrine en projetant des gouttelettes d’un rouge écarlate. Celles-ci éclaboussèrent le visage des spectateurs qui hurlèrent d’effroi et reculèrent comme s’ils avaient été aspergés de poison. Mais leurs cris furent couverts par le hurlement perçant et victorieux de Cabri : « Il est mort ! Mort ! Mort ! »
La rapière de Vandien heurta le sol avec un bruit métallique. Il tomba à genoux près du jeune homme. Incrédules, ses doigts se tendirent pour toucher la tache qui s’étendait à l’endroit où la vie de Kellich se répandait à l’extérieur, de plus en plus faiblement. Il appuya pour tenter de retenir le flot qui continuait de couler entre ses doigts.
— Kellich ? appela-t-il.
Mais les yeux du jeune homme étaient ouverts, aussi larges et aussi bleus qu’un ciel vide. Sa bouche était toujours entrouverte, comme pour indiquer qu’il ne se remettrait jamais de la surprise de sa mort.
— Oh, Kellich, murmura Vandien.
Il toucha la joue du garçon, la main qui agrippait toujours son arme.
— Je suis désolé...
Sa voix se brisa et sa tête retomba contre sa poitrine. Ses épaules s’affaissèrent et sa main vint se plaquer sur sa bouche. Ki l’entendit inspirer avec difficulté au travers de ses doigts ensanglantés.
Un cri se fit soudain entendre depuis l’extérieur de l’auberge :
— Les gardes arrivent ! Les gardes arrivent !
À l’intérieur, ce fut immédiatement le chaos. Personne ne voulait être surpris sur les lieux du duel, en particulier d’un duel s’étant terminé par la mort d’un des combattants. Des clients paniqués dépassèrent Ki en la bousculant tandis qu’elle tentait à grand-peine de rejoindre Vandien.
— Pas dans mon auberge, oh non, pas dans mon auberge ! se lamentait le propriétaire.
Au-dessus des jurons et des cris qui retentissaient comme tous se battaient pour s’enfuir par les portes et les fenêtres, Ki entendit la voix de Saule :
— ... plus rien pour moi. Rien ! A cause de vous ! Puissiez-vous ne jamais connaître un instant de paix ou de repos jusqu’à la fin de vos jours ! Je vous maudis, ainsi que tous ceux qui tiennent à vous et tous les enfants à qui vous donnerez le jour ! Puissiez-vous connaître une perte semblable à la mienne ! Puissiez-vous ne jamais oublier ce que vous avez fait ! Jamais !
Vandien était toujours agenouillé auprès du corps, son visage levé vers Saule comme si elle venait de le bénir. Du sang perlait le long des marques que les ongles de la jeune fille avaient laissées sur le visage de Vandien. Et, comme Ki s’approchait, elle le gifla une nouvelle fois. Il ne bougea pas. Ki n’était même pas sûre qu’il fût conscient de sa présence. Elle poussa Saule sur le côté et la jeune fille s’étala au sol près du corps de Kellich. Elle s’accrocha à lui tout en sanglotant de façon inintelligible.
Ki agrippa le bras de Vandien.
— Il faut sortir d’ici. Les gardes arrivent.
Il ne répondit pas. Elle lui secoua l’épaule puis tenta de le relever.
— Vandien, je t’en prie. Lève-toi. Nous devons sortir d’ici.
Il tourna vers elle un regard vide.
— Je ne voulais pas le tuer, dit-il à mi-voix.
Les larmes lui montèrent brusquement aux yeux :
— C’est comme si je m’étais tué moi-même...
Elle ramassa sa rapière au sol, passa son bras autour de son cou et le força à se relever. Il chancelait comme s’il était ivre.
— Ça va aller, lui dit-elle en le guidant vers la porte de derrière. Tout va bien se passer.
Ils atteignirent le chariot et elle le hissa sur le siège. Elle saisit le foulard qui lui entourait la gorge et s’en servit pour essuyer les marques sanglantes sur son visage, après quoi elle le noua en hâte autour de son avant-bras qui saignait encore. Il demeura assis, immobile et abattu, tandis qu’elle s’occupait de lui. Elle ouvrit la porte de la cabine et y jeta la rapière avant de refermer vivement le panneau. Débloquant le frein d’un coup de pied elle lança l’attelage à un pas prudent et les maintint à cette allure malgré son cœur qui battait la chamade. Ne pas donner l’impression d’être pressé, songeait-elle. De l’autre côté, près de la façade du bâtiment, elle entendait les cris des gardes brurjans et les hurlements de ceux qu’ils interrogeaient. Elle guida l’attelage à l’intérieur d’une allée étroite, entre les écuries et plusieurs tas de fumier, jusqu’à rejoindre une autre rue.
— Saule sait qui nous sommes et où nous allons, murmura-t-elle pour elle-même. Elle n’a aucune raison de se taire sur le sujet. Sauf qu’elle n’a pas de permis de voyager ; peut-être qu’elle cherchera plutôt à se cacher...
Mais Ki savait ne pas pouvoir compter là-dessus. Elle tourna au hasard à l’embranchement suivant.
Vandien n’avait pas l’air bien. Il oscillait en même temps que le chariot et son visage était comme mort. Elle ouvrit la porte de la cabine et attrapa la gourde de vin suspendue à son crochet avant de la lui tendre. Elle contenait du vin bon marché, tout juste bon à se dépoussiérer la gorge au terme d’une journée de voyage.
— Bois, dit-elle.
Il lui obéit sans réfléchir. Elle le laissa là, tenant la gourde et oscillant d’un air stupide à chaque cahot : s’il avait l’air ivre, les gardes ne les arrêteraient peut-être pas pour les questionner. Pour l’instant, elle devait trouver un abri pour eux et l’attelage et laisser à l’agitation de l’auberge le temps de retomber.
Elle passa quelques heures chez un marchand de chariots en piteux état aux limites de la ville, à marchander pour de la graisse d’essieu, des chevilles et autres fournitures de base. L’homme n’était pas opposé à l’idée de réaliser une vente et le chariot de Ki devenait pratiquement invisible au milieu de sa cour pleine des carcasses pourrissantes d’autres chariots. Vandien restait assis à boire le vin aigre en contemplant ses mains. Ki le laissa tranquille. Elle ne voyait pas ce qu’elle pouvait faire pour lui. Il avait besoin de réfléchir et de digérer ce qui s’était passé. Il était difficile de le laisser en paix, mais il allait devoir analyser lui-même la mort de Kellich. De son côté, elle occupait l’artisan et son esprit à elle en discutant de la pluie et du beau temps.
Le début de soirée leur apporta une pénombre douce et bienvenue et les mit sur une route du nord peu fréquentée qui les mènerait hors de la ville. C’est en tout cas ce que lui assurait le vendeur ; elle espérait qu’il disait vrai. Il n’était pas inhabituel pour les habitants de ce pays de méconnaître les routes menant hors des villes dans lesquelles ils étaient nés et avaient été élevés.
Les chevaux s’ébrouaient occasionnellement pour se plaindre de la route plongée dans l’obscurité et des ornières qui s’effritaient désagréablement sous leurs lourds sabots. Mais Ki maintint l’allure. La ville disparut derrière eux, bientôt suivie des champs cultivés. Ils finirent par retrouver les vaguelettes du sol de la prairie à perte de vue. Vandien n’avait toujours pas dit un mot. Elle se glissa plus près de lui sur le siège. Passant un bras autour de sa taille, elle l’attira contre elle. Il poussa soudain un profond soupir et posa son bras sur les épaules de Ki. Le poids ne la gênait pas. Elle tourna la tête pour déposer un léger baiser sur sa joue mal rasée. Elle attendit.
— Ki, fit-il.
Puis il s’arrêta. Pendant un long moment, il ne dit rien. Elle fit courir sa main le long de son dos pour masser les muscles contractés de sa nuque. Il ne se détendit pas.
— C’était l’un des meilleurs épéistes que j’aie jamais affrontés.
Elle hocha la tête dans les ténèbres.
— Je crois que nous aurions pu être amis.
Elle acquiesça de nouveau.
— Oh, dieux ! s’exclama-t-il soudain. J’ai tué ce garçon !
— Tu ne l’as pas fait exprès, murmura-t-elle.
Elle laissa retomber les rênes pour le prendre dans ses bras et les chevaux, libres d’agir à leur guise, s’arrêtèrent immédiatement. Il n’y avait que la nuit déserte autour d’eux, le crissement des insectes et l’odeur de la terre sur laquelle s’étalait la rosée. Ki tint Vandien contre elle, en souhaitant le voir se mettre à pleurer ou à jurer, n’importe quoi plutôt que de se refermer sur lui-même en intériorisant sa douleur.
Elle fit courir ses mains le long de son dos puis l’enlaça soudain en embrassant follement son visage pour tenter de le faire se sentir moins seul.
Il réagit en enserrant ses poignets pour la repousser loin de lui avec douceur.
— Il faut retirer le harnais des chevaux.
— Oui. Et je vais faire un feu. Tu te sentiras mieux après avoir pris une tasse de thé et mangé quelque chose.
Ses propres paroles semblaient ineptes aux oreilles de Ki, mais c’était tout ce qu’elle avait trouvé à dire. Elle le laissa s’occuper du harnais des bêtes tandis qu’elle rassemblait de la paille et des brindilles pour faire un feu. Au sein des ténèbres, la petite lueur était rassurante. Ki y puisa un certain courage. Elle remplit la bouilloire depuis le tonneau et la posa au-dessus des flammes puis grimpa sur le marchepied pour aller chercher le nouveau sac de thé.
Il faisait noir à l’intérieur du chariot, et elle fouilla à tâtons la surface du lit sur lequel elle avait jeté le sac de thé un peu plus tôt. Quelque chose de chaud se mit à bouger sous ses mains.
— Ki ? Nous sommes enfin arrêtés ?
Elle redescendit du chariot à reculons en vacillant, comme si elle avait été confrontée à un cauchemar. Cabri la suivit au-dehors en se frottant les yeux et en clignant des paupières comme s’il sortait d’un long sommeil.
Ki était incapable d’émettre un son. Elle ne pouvait que le regarder fixement.
Elle ne se souvenait pas avoir pensé à lui depuis qu’ils avaient quitté Tekum, mais elle réalisait à présent qu’une partie d’elle-même avait délibérément choisi d’abandonner le garçon derrière eux. Et cette même partie était à la fois horrifiée et enragée de le voir émerger du chariot. Il s’avança près du feu en tendant les mains vers les flammes.
— Sois maudit !
Ce fut la douleur dans la voix de Vandien plus que sa colère qui paralysa Ki durant l’instant qu’il fallut à son compagnon pour rejoindre le garçon. Cabri s’écroula et les mains de Vandien se refermèrent sur sa gorge avant qu’elle n’ait pu les rejoindre. Des détails stupides s’imprimèrent dans son esprit tandis qu’elle se jetait dans la mêlée : que la coupure sur le bras de Vandien s’était rouverte et luisait sombrement à la lueur du feu ; que Cabri n’avait pas changé sa chemise et qu’il avait de larges auréoles de sueur sous les bras ; que le garçon avait l’air d’un rongeur agonisant tandis que ses lèvres retroussées révélaient ses longues dents jaunes. Puis elle fut entre eux, pressant son épaule contre le torse de Vandien en s’agenouillant sur la poitrine de Cabri pour repousser l’homme loin du garçon. Après quoi elle bondit pour enserrer Vandien de ses bras tandis que Cabri s’enfuyait en hurlant vers le chariot. Vandien la repoussa sur le côté avec un juron et s’élança derrière le garçon. Mais celui-ci avait déjà refermé la porte. Elle entendit un bruit sourd suivi du fracas de casseroles renversées tandis que Cabri empilait tout ce qu’il pouvait contre la porte. Vandien se tourna vers l’autre porte, mais Ki atteignit le siège avant lui. Elle s’assit, dos appuyé contre l’autre porte donnant sur la cabine, et baissa les yeux sur lui.
— Ne fais pas ça ! lui lança-t-elle d’un ton d’avertissement comme il grimpait vers elle.
— Hors de mon chemin.
Il s’était adressé à elle comme à une inconnue, quelqu’un qu’il n’hésiterait pas à agresser. Ki en fut choquée.
— Écoute-moi. (Sa voix tremblait.) Attends une minute.
Il n’en fit rien. Il était en train d’escalader le siège. Elle posa les mains sur ses épaules et le maintint en arrière. Elle se demanda s’il allait l’écarter sur le côté, sachant que sa colère le rendait nettement plus fort qu’elle, se demanda ce qu’elle ferait s’il la repoussait. Il ne le fit pas, mais tout le poids de Ki ne suffit pas à le maintenir au sol. Il atteignit le siège du chariot. Elle se plaqua contre la porte.
— Vandien. Écoute. Si tu t’en prends à lui maintenant, tu vas le tuer. Il ne s’agira pas d’une simple raclée. Tu vas le tuer !
— Exact.
Sa voix laissait entendre qu’il y prendrait plaisir.
— Je ne peux pas te laisser faire.
Sa voix était plus tremblante que jamais, mais elle sonnait juste. Vandien leva les yeux pour rencontrer son regard. Elle posait clairement une limite. Pas de compromis. Il allait devoir lui faire du mal pour la forcer à s’éloigner de cette porte. Elle le regarda réfléchir et cela lui fit de la peine qu’il soit obligé d’y réfléchir. Mais elle le connaissait assez bien pour le comprendre.
— Je t’en prie, dit-elle.
Elle sut qu’elle était en train de le supplier, et c’était quelque chose d’autre qui n’avait jamais eu cours entre eux. Même dans sa colère, il en prit conscience, lui aussi.
Pendant un long moment, rien ne bougea. Lorsqu’il prit enfin la parole, sa voix était chargée d’émotion.
— Débarrasse-toi de lui.
La fermeté de son ton surprit Ki elle-même :
— Je le ferai. À Villena.
— Tout de suite. Je ne peux pas supporter d’être près de lui, Ki. L’idée m’est intolérable. Débarrasse-toi de lui tout de suite, ou bien je le tuerai.
— Je ne peux pas.
Il la regarda fixement et elle perçut à quel point il lui était difficile de se maîtriser. Elle se força à parler rapidement pour tenter de lui faire comprendre les données du problème.
— Si je l’abandonne ici, il n’aura qu’un endroit où aller : Tekum. Et il a déjà fait assez de mal à Saule. Je me sens responsable d’une partie des dégâts qu’il a causés. Je ne veux pas être responsable de son retour dans la vie de Saule.
Elle vit ces paroles passer les barrières de sa colère, vit l’esquisse d’un acquiescement, une concession.
— Je dois l’emmener à Villena, conclut-elle rapidement.
Elle vit la colère de Vandien enfler de nouveau.
— Car, insista-t-elle, il n’est pas le genre d’être que l’on peut laisser circuler librement. Quelqu’un doit le prendre en charge. Son oncle l’attend. C’est donc là qu’il ira. Je ne peux pas le lâcher sur les habitants innocents de Passerive ou le larguer sur la route pour le voir ensuite s’attacher à un groupe de voyageurs. Tu me comprends, n’est-ce pas ? Vandien ?
Il s’éloigna d’elle. Il se tint à l’écart du chariot et, dans l’éclat du feu minuscule, seules quelques zones de lumière éclairaient son visage. Il semblait loin et lorsqu’il parla, sa voix parut plus distante encore :
— Garde-le loin de moi. (Une pause.) Je ne veux pas l’entendre. Je ne veux pas sentir son odeur. Sinon je le tuerai, Ki. Je le tuerai.
— Ce n’était pas ma faute !
Le miaulement sauvage de Cabri avait jailli depuis l’intérieur du chariot. Ki vit les yeux de Vandien s’écarquiller et elle donna un coup de poing rageur contre le panneau.
— La ferme ! lui ordonna-t-elle.
Le garçon se tut.
— Je le maintiendrai à l’écart, Vandien. Mais je dois l’emmener à Villena et le remettre entre les mains de son oncle. Tu comprends ça, n’est-ce pas ?
— Tout ce que je comprends, c’est qu’il m’a fait tuer un homme qui valait dix fois mieux que lui. Cent fois mieux. Qu’il m’a fait le tuer d’une manière injuste, rendu sa mort soudaine...
Il se tourna abruptement en secouant rageusement la tête. Et s’éloigna d’un pas vif, presque en courant. Ki perdit sa silhouette de vue dans l’obscurité.
Elle se recroquevilla sur elle-même pour contenir les tremblements qui l’agitaient. Une vague de tournis l’envahit et elle réalisa soudain à quel point son cœur battait fort dans sa poitrine. Mais c’était terminé, songea-t-elle. Pour le moment. Elle prit une profonde inspiration.
— Ouvre la porte, Cabri, s’entendit-elle dire. Il est parti. Ouvre la porte et écoute ce que j’ai à te dire, si tu veux arriver vivant à Villena.
Vandien s’enfonça dans les ténèbres, sentant que le chariot disparaissait derrière lui en même temps que la faible lumière du petit feu. Il s’avança au milieu de la prairie plongée dans l’obscurité, sentant le murmure des herbes sèches éparses contre ses bottes, semblable au murmure de l’acier que l’on tire...
— Si seulement je n’avais pas fait de l’esbroufe, lança-t-il à la nuit déserte. Si je n’avais pas poussé le garçon dans ses derniers retranchements pour lui montrer à quel point j’étais bon. Si je n’avais pas lancé des attaques mortelles en comptant sur son talent pour les parer...
Sa voix se perdit. Mais le garçon aussi avait testé ses limites. S’il avait baissé sa garde ne serait-ce qu’un instant, l’acier de Kellich aurait percé sa poitrine, arraché son œil ou découpé sa chair. Il essaya cette justification. Cela ne fonctionnait pas. Il se retrouva à songer à quel point sa mort aurait été préférable à celle de Kellich. Une mort rapide dans un combat à la loyale... Oui, mais et s’il avait été poussé par-derrière comme Kellich ? Cela aurait tout changé. Cela avait tout changé, il avait vu ce changement se produire dans la fraction de seconde précédant la chute de Kellich. Ce dernier avait cru que Vandien était complice de l’action de Cabri. En mourant, Kellich avait emporté avec lui une partie de l’honneur de Vandien. Une partie à jamais disparue, qu’il serait impossible de récupérer.
Il posa les doigts sur le dos de son avant-bras en suivant les contours de la blessure infligée par Kellich. Il appuya dessus d’un air absent, à la recherche de la douleur. Il n’en ressentit pas, en tout cas pas la douleur aiguë à laquelle il s’était attendu. La plaie s’était déjà refermée, laissant une balafre épaisse et grossière sur son bras. La douleur qu’elle lui causait était sourde, en profondeur, comme si l’os de son bras était gelé. Mais cela n’était peut-être que le reflet de la douleur glacée qui palpitait en son for intérieur.
Vandien soupira, mais sa poitrine n’en fut pas moins oppressée. Il s’arrêta de marcher, se forçant à réfléchir plus posément. Allait-il retourner vers le chariot de Ki et le garçon qu’il abritait ? Et si, à la place, il continuait à marcher ? Il en était capable, il le savait. Il s’était déjà retrouvé seul face au monde, et avec moins. Par bien des aspects, ce serait la chose la plus facile à faire. S’il s’en retournait maintenant, ce serait une sorte d’engagement de sa part. Non seulement d’emmener le garçon jusqu’à Villena, en vie, mais de vivre avec ce qu’il avait perdu. De vivre avec ce que sa rapière avait fait.
Il se souvint d’avoir regardé son père huiler cette lame à la lueur du feu. Il ne confiait jamais ce travail à un serviteur, il le faisait lui-même, s’asseyant dans le calme de la toute fin de soirée sur les briques chaudes de la grande cheminée. Il polissait la lame, puis la soulevait pour regarder la lumière s’écouler sur toute sa longueur. Parfois, il laissait Vandien la prendre entre ses doigts. Il s’agenouillait alors près de son fils et glissait l’arme dans sa petite main en lui indiquant la posture adéquate, jusqu’à ce que l’épaule et le poignet du garçon lui fassent mal malgré le soutien des mains de son père.
— Cette lame, avait-il souvent dit à son fils, n’a jamais versé le sang pour une cause qui n’était pas juste. C’est là son honneur, et ton honneur également.
Il traçait alors du doigt pour son fils les serres stylisées sur la manche, usées au point d’être méconnaissables, et les ailes déployées du faucon qui constituaient la garde...
Vandien se surprit à porter la main à sa nuque pour toucher les ailes déployées de la marque de naissance qui s’y trouvait. Il laissa son bras retomber.
— Oui. Et il me disait aussi que tant que la lame resterait dans notre famille, notre honneur et notre lignée ne faibliraient pas. Tu avais tort sur les deux tableaux, papa.
Pas d’héritiers et pas d’honneur. Et la bonne fortune qui était supposée accompagner sa marque de naissance semblait être d’une quantité très limitée. Ou peut-être Ki avait-elle raison, la fortune pouvait être bonne ou mauvaise, et rien n’était clairement stipulé. Il soupira de nouveau sans pouvoir se débarrasser du poids qui emplissait ses poumons depuis qu’il s’était agenouillé près du corps de Kellich et qu’il avait écouté les malédictions proférées par Saule. Bon.
Il resta debout quelques instants de plus, à écouter la nuit. Il ne s’était jamais senti aussi seul. En tuant Kellich, il avait tranché quelque chose d’autre, un lien avec son passé.
Une rapière. C’était une chose si mineure, une lame, une arme, un outil. Il n’avait jusqu’alors jamais réfléchi à l’aspect concret de cette épée. Il l’avait emportée avec lui, il le réalisait à présent, pour se rappeler que quels que soient les lieux où Ki et lui pouvaient finir par échouer, il restait le fils de son père. Un autre siégeait sans doute au bout de la table familiale, son cousin pouvait bien porter le collier de ses propriétés et gérer les frontières de ses terres. Mais tant qu’il portait avec lui la lame familiale, il avait su qu’il possédait encore le nom de son père et de sa mère, ainsi que leur honneur.
C’est du moins ce qu’il avait cru.
Il se détourna lentement et entreprit de retourner jusqu’au chariot de Ki.