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Aalis avait fait plusieurs fois le tour de ce labyrinthe de pierres quand elle commença à éprouver quelque lassitude, encore que cette déambulation lui donnât l’occasion de méditer un peu, car l’endroit – un monastère – s’y prêtait volontiers, et cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas trouvée seule, à force de courir dans les jupes d’Andreas.
Ainsi elle pensa aux raisons de sa présence ici, à ce que cachait sa détermination à vouloir s’engager dans cette aventure qui, au fond, ne la concernait pas vraiment, à ce qu’elle ferait après, à ce qu’elle attendait de sa vie future, et surtout, elle pensa à ses deux compagnons ; à la façon dont elle les regardait. Car aujourd’hui, ils étaient devenus sa seule famille, les deux seules personnes qu’elle connût vraiment et qui la connussent. Et, si elle s’était promis de retourner voir un jour Luc et Marie dans leur petit village de Cazo, il y avait de grandes chances à présent qu’elle suive Andreas et Robin dans leur retour en France et donc, qu’elle aille jusqu’à Paris. Paris !
Et alors le recul que lui offrait l’introspection (ou l’atmosphère de ce sanctuaire, peut-être) lui permit de recevoir une soudaine révélation, dont l’évidence n’avait sans doute échappé à ce jour qu’à elle-même : les sentiments qu’elle nourrissait à l’égard d’Andreas étaient parfaitement ridicules, et ils étaient injustes.
Ils étaient ridicules parce que, comme le lui avait dit l’Apothicaire lui-même, ils ne seraient jamais réciproques ; or même si d’un amour à sens unique on fait de très beaux romans, on n’en fait guère une vie.
Et ils étaient injustes car, en se perdant dans cette quête perdue d’avance, elle avait fermé son cœur et ses yeux pour le reste du monde. En cela, d’ailleurs, elle ressemblait à Andreas qui, tout entier à la recherche de son livre, ne voyait plus que lui. Au fond, leur petite compagnie formait un ballet infernal et grotesque, comme celui de trois serpents qui se mordent la queue, car voilà : Robin aimait Aalis et souffrait de ne rien recevoir en retour, Aalis, croyant aimer Andreas, souffrait elle aussi de ne rien recevoir et, partant, se fermait à Robin, quant à Andreas… eh bien Andreas, lui, n’aimait plus personne, sinon peut-être ce fantôme qu’il poursuivait de par le monde mais dont il savait déjà qu’il ne le retrouverait jamais.
C’était comme si l’Amour (nous le dotons ici d’une majuscule car ainsi, le personnifiant, tels les peintres qui lui attribuent un arc et une flèche, nous pouvons lui prêter quelque intention, mais le lecteur se doute que ce n’est qu’une image poétique, car l’amour en vérité n’a ni ailes, ni flèches, ni ne peut prétendre à la moindre intention, l’amour n’est qu’un mot pour dire ce sentiment si flou qui nous pousse à vouloir pénétrer l’âme et le corps d’un autre, pour n’être plus seul tout en restant un, et qu’ensuite on entretient aussi longtemps qu’on le peut en continuant de lui donner ce nom, car la pudeur nous interdit de dire qu’il est éphémère et se mue invariablement en tendresse, dans le meilleur des cas, et en inimitié dans le pire) c’était comme si l’Amour, disons-nous, se jouait de ces trois imbéciles, en riant comme on rit quand on a fait une bonne farce.
Ainsi Aalis se demanda – et pour la première fois – si son amour pour l’Apothicaire était bien de celui des amants, ou s’il n’était pas plutôt la reproduction de ce sentiment qu’elle avait aussi éprouvé pour Zacharias, et qui avait quelque chose de l’amour d’une fille pour son père.
Et là, soudainement, dans le silence et la paix du vieux monastère, c’était comme si son cœur et ses yeux s’étaient ouverts à nouveau, et alors un visage était apparu, qui était celui de Robin. De Robin Meissonnier.
La jeune fille éprouva un brutal remords, de la honte presque, et la peur même qu’il fût déjà trop tard. Car maintenant les choses lui paraissaient plus clairement : il y avait dans le cœur de l’apprenti une pureté et une bonté qu’elle n’avait jamais vues ailleurs et auxquelles, pourtant, elle n’avait pas su encore accorder l’attention, l’admiration qu’elles méritaient. Contrairement à Andreas, le jeune homme n’éprouvait point le besoin de cacher son humanité derrière le masque de l’ironie, du sarcasme, car elle se suffisait à elle-même, et elle était si franche et si simple que, assurément, elle n’était guère chez lui le produit d’un calcul. Robin était bon, ingénument.
Et alors elle songea à tous les moments qu’elle avait passés avec lui, les pires et les meilleurs, et alors elle songea à tous les signes que le garçon lui avait envoyés, et alors elle songea à la discrétion avec laquelle il l’avait fait, et alors elle songea à la peine que son indifférence à elle avait dû lui causer, sans que jamais il le montrât, et alors elle songea à sa propre bêtise car, assurément, elle l’aimait en retour.
Elle aimait sa petite tête rousse, elle aimait sa maladresse, elle aimait la timidité et le courage que celle-ci cachait, elle aimait sa force aussi, celle dont il faisait preuve chaque jour en soutenant inlassablement ce vieil ours d’Andreas et cette petite peste d’Aalis, elle aimait la douceur de sa voix comme celle de ses gestes, elle aimait ses mains qui avaient caressé ses cheveux, elle aimait ses yeux, elle aimait son regard, elle l’aimait.
La vérité soudaine, la clarté, l’authenticité de ce sentiment si longtemps refoulé la frappèrent comme frappe un arbre la foudre, et cette commotion violente fut tout à la fois salvatrice, libératrice, exaltante et terrifiante ; elle éprouva le besoin immédiat de faire quelque chose, de réparer ce qu’elle avait abîmé.
Ainsi, Aalis, prise d’une lubie subite, courut vers la petite cellule où on les avait logés, prit dans son sac les outils de Luc et, ayant trouvé un moine qui parlait sa langue, elle lui demanda de la conduire aux jardins.