143
C’était un bâtiment aussi haut que s’il avait eu deux étages, tout en longueur, qui suivait l’enceinte méridionale du monastère. À l’intérieur, l’intégralité des murs était couverte d’étagères chargées de livres de toutes tailles et de boîtes en bois portant des étiquettes. Du sol jusqu’au plafond, les meubles se répartissaient sur deux niveaux, et l’on accédait au second degré par un échafaudage que l’on pouvait déplacer le long des rayonnages. La quantité de manuscrits que comptait la bibliothèque, comme l’avait laissé entendre le père Athanasios, était particulièrement impressionnante, étouffante presque. Certains étaient débout, d’autres couchés, certains avaient de belles reliures en cuir, d’autres des reliures en bois couvertes d’enluminures d’argent. D’autres encore, plus précieux sans doute, étaient dans des niches fermées par des petites grilles. Partout où le regard se posait, ce n’était que rangées de registres, colonnes de codices, piles de boîtes.
De fins piliers en pierres brutes séparaient le bâtiment en deux dans sa longueur, et on y avait attaché les portraits de tous les higoumènes qui avaient dirigé le monastère depuis sa fondation. Le plafond, à poutrelles, était droit, de couleur blanche, ce qui permettait d’avoir une plus grande lumière en ce lieu de lecture et d’écriture.
Dans la partie occidentale de la pièce était un scriptorium, où des manuscrits en cours reposaient sur des hauts pupitres de bois au milieu des plumes, des plumiers, des pigments, des tanins, liants, règles, férules, équerres, compas, calames, traçoirs, pinceaux, pierres à brunir, signets, attendant sans doute d’être achevés par les frères copistes, enlumineurs ou lettristes. Sur des petits tabourets on avait aussi laissé quelques écritoires que l’on pouvait emporter partout avec soi.
Dans la partie orientale, le frère bibliothécaire trônait, une plume à la main, derrière une grande table de bois brun qui, elle aussi, était couverte de volumes et de parchemins. C’était un homme de quarante à cinquante ans, barbu comme tous les frères du couvent, et qui portait la même tunique bleue et le kamilavkion sur son chef.
— Ah ! Vous êtes les Français dont nous a parlé l’higoumène ? demanda celui-là en les voyant entrer.
Les trois compagnons hochèrent la tête.
— Eh ! Quel plaisir de pouvoir parler votre langue ! s’exclama-t-il. La langue du Conte de Floire et Blancheflor[45] et celle du Chevalier de la charrette[46] !
— En plus d’un siècle, notre langue a quelque peu évolué, fit remarquer Andreas en souriant. Depuis, il y a eu le Roman de la Rose, de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, quoique l’image qu’ils y livrèrent de la femme soit tout à fait contestable. Il y a eu Jehan et Blonde, par Philippe de Rémi, les fables de Marie de France, et puis tous ces récits aux auteurs inconnus, Partonopeus de Blois, La Queste du Saint-Graal, La Mort le Roi Artu, Le Roman de Renart, et puis il y a eu Rutebeuf, et puis…
— Diantre ! Je vois que j’ai beaucoup de retard ! Mais quel plaisir, tout de même ! Depuis une vingtaine d’années, les visites se font de plus en plus rares ici, et c’est toujours une joie que de voir des Français !
— Vous avez en tout cas une magnifique bibliothèque.
— Je n’en suis que son gardien temporaire, monsieur, dit le caloyer humblement.
— C’est un beau privilège.
— En effet ! Ah ! Voulez-vous que je vous la fasse visiter un peu ?
— Nous serions vos obligés ! répliqua Andreas enthousiaste.
— Parfait, parfait ! Nous avons près de trois mille ouvrages différents dans ces murs, certains en plusieurs exemplaires. La plupart sont en grec, mais nous en avons aussi beaucoup en arabe et en syriaque, quelques-uns en hébreu, en araméen, en latin et en persan. Nous avons des manuscrits sur parchemin, bien sûr, mais aussi des rouleaux, et quelques-uns sur papier, une matière que nous devons à la sagesse des inventeurs d’Asie, mais qui nous fut apportée par les Arabes. Vous connaissez le papier ?
— Sans doute !
— On le fabrique en humidifiant et en faisant macérer des chiffons de lin ou de chanvre, précisa le moine, comme s’il n’avait pas entendu la réponse d’Andreas. C’est une merveille !
Le frère bibliothécaire se leva et commença à leur montrer les différents rayonnages de la longue salle ainsi que leur plan de classification. Les ouvrages étaient rangés par thème, puis les thèmes par format, puis les formats par ordre d’entrée.
— Ici, tout est fait pour le plaisir du lecteur et pour la mise en lumière de la vérité. Sénèque, dans De tranquilitate animi, disait très justement qu’une bibliothèque se doit d’être pratique pour l’utilisateur. Mais elle se doit aussi et surtout d’être le refuge de l’unique et absolue vérité, de l’auctoritas. La classification des thèmes, bien sûr, se fait dans un ordre ascendant vers Dieu. Ainsi, la bibliothèque est d’un seul tenant : le sommet de la bibliothèque, c’est la Bible, qui doit nécessairement être placée dans le premier armarium, car à elle seule elle englobe la totalité du savoir.
Andreas se garda de tout commentaire bien que, sur le sujet, il eût fort à dire, ou à contredire, d’ailleurs.
— Voyez : les usuels sont reliés aux étagères par une petite chaîne, les rouleaux sont dans les boîtes que vous voyez un peu partout, et les codices sont disposés à plat. Ici, donc, dans le premier armarium, sont toutes les copies que nous ayons des Ancien et Nouveau Testaments, dont notre plus fameuse est le Codex Sinaiticus, que voici, et qui date du IVe siècle.
Le bibliothécaire prit le trousseau de clefs à sa ceinture et sortit méticuleusement le codex d’une petite niche fermée où il était isolé, puis il le posa sur un pupitre, devant ses invités. L’amour qu’il manifestait à l’égard de ses livres était assurément chose réjouissante à voir.
— Voyez sa graphie grecque en onciales, qui était d’usage à l’époque, et admirez l’excellente qualité du vélin et de l’encre, qui lui a permis de venir jusqu’à nous. Ce codex faisait partie d’un ensemble de cinquante codices semblables, réunis par Eusèbe de Pamphile[47] – mais à ma connaissance celui-là est le seul qui ait survécu.
— Splendide !
Ils continuèrent leur visite derrière le caloyer qui, tous les deux pas, s’arrêtait pour leur livrer avec ferveur quelque nouvelle information.
— Une grande partie des titres que nous gardons ici date du VIe siècle et est l’œuvre de saint Jean Climaque. C’était un frère de Sainte-Catherine, qui s’était retiré du monastère pour aller vivre en ermite sur le mont Sinaï. Là-bas, il recopia un grand nombre de manuscrits. Tenez, voyez ce psautier qui est de sa main. Ah ! Je reconnaîtrais son écriture entre mille !
Il les emmena alors de l’autre côté de la bibliothèque et leur montra la seconde rangée de meubles.
— La plupart de nos manuscrits sont des textes religieux, pour sûr, mais nous en avons aussi qui sont de nature pédagogique, comme des textes de la Grèce antique, qui sont ici, et là des lexicons ; plus haut nous avons des ouvrages médicaux, arabes principalement, et ici des récits de voyage… Tout au fond de la pièce, dans ces grandes armoires, il y a aussi moult archives que je me dois de conserver : des lettres, des livres de compte, des chartes, et une foule d’autres documents encore. Je ne puis tous vous les citer, bien sûr !
Puis, se tournant vers les deux adolescents :
— Savez-vous lire ?
— Oui, répondit aussitôt Robin, alors qu’Aalis, elle, s’abstint d’ouvrir la bouche.
— Et tu aimes les livres, j’espère ? demanda le moine en ne regardant plus que l’apprenti, comme si Aalis n’eût plus existé à ses yeux.
Robin hocha bêtement la tête.
— Nous devons les vénérer, mon garçon ! Je dis bien les vénérer car, comme les icônes, les livres doivent être vénérés et non pas adorés. On n’adore que Dieu, n’est-ce pas ? Les livres, comme les icônes, sont non seulement catéchétiques et pédagogiques, mais ils sont aussi une trace de l’histoire, tu comprends ? Leurs pages renferment l’empreinte du temps auquel ils ont été écrits, et cela est très important, car si les hommes meurent, les écrits, eux, subsistent. Le livre est un support universel qui unit les hommes dans l’espace et dans le temps, c’est un navire entre les âmes, une lumière dans l’obscurité ! Ah ! oui ! Tu dois les vénérer ! Tiens, regarde celui-là, prends-le dans tes mains.
Robin s’exécuta timidement et prit le volume que le caloyer avait sorti d’une seconde petite niche.
— C’est le Codex Syriacus. Il a été écrit il y a près de huit cents ans. Est-ce que tu comprends la beauté de la chose ?
— Je la comprends.
— Il faut vénérer les livres, répéta le frère bibliothécaire d’un ton professoral, quels qu’ils soient. Qu’ils soient d’un mauvais papyrus, ténéotique, ou d’un papyrus de belle qualité, claudien, qu’ils soient sur un beau vélin fait de la peau d’un veau mort-né, ou d’un demi-vélin fait de la peau d’un mauvais chevreau, qu’ils soient en rouleau, en volumen, en codex plié en deux ou en volume de feuillets unis par une reliure, qu’ils soient oblongs, qu’ils soient en rectangle de Pythagore ou en rectangle d’or, qu’ils soient in-folio, in-quarto, in-octavo, qu’ils aient ou non des enluminures, des miniatures, des illustrations… Ce qui compte, c’est le message qu’ils transportent, vois-tu, et…
— Et celui-là, le coupa Aalis en désignant un parchemin qui était enfermé derrière une grille, c’est quoi ?
Andreas, aussitôt, haussa des sourcils intrigués et s’approcha de l’objet qu’elle venait de désigner.
— Oh… Celui-là, répondit le frère bibliothécaire d’un air quelque peu désabusé, c’est notre Lettre de Protection. Il convient non pas d’en estimer la valeur historique, mais plutôt la valeur politique. Il n’a rien à faire ici, au reste. Cela fait des années que je dis à l’higoumène que nous devrions l’exposer à l’entrée du monastère, à la vue des visiteurs.
— Pourquoi ?
— Il s’agit du manuscrit supposé du prophète Mohammad… Voyez, il est écrit en caractères coufiques sur de la peau de gazelle, et en bas on distingue l’empreinte d’une main. Ce serait la signature du Prophète, qui, dit-on, ne savait pas écrire. C’est l’acte par lequel Mohammad aurait accordé sa protection à notre monastère, et que l’on appelle Ahtiname, ce qui en arabe signifie « testament d’obligation ».
Sur le ton de la confidence, il ajouta :
— Ne me demandez pas de vous en garantir l’authenticité, n’est-ce pas… Pour tout vous dire, mais cela reste entre nous, je crois reconnaître dans cette écriture la patte des nestoriens[48]. Mais comme je vous le disais, il a surtout une valeur politique.
— Bien sûr, s’amusa Andreas.
— Nous avons ici des choses bien plus intéressantes…
Ainsi, le frère bibliothécaire continua de leur montrer les nombreux ouvrages dont il avait la responsabilité, et ensemble ils purent admirer des scholies, des Vies des saints, des anthologies, des recueils liturgiques, des livres d’offices, des évangéliaires, ici une Œuvre de saint Denys l’Aréopagite, là des Homélies de saint Grégoire de Nazianze, des patericon, des triodion, des ouvrages théologiques, quelques traités de philosophie antique ou de métaphysique, et puis quand ils eurent fait le tour complet de la vaste salle, ils revinrent éblouis devant le bureau du moine.
— Voilà, dit-il avec une sorte de béatitude dans la voix, vous avez vu notre bibliothèque !
— Merci beaucoup ! Elle est tout simplement remarquable.
— N’est-ce pas ? Sachez que, pendant tout le temps de votre séjour parmi nous, vous pouvez venir consulter ici autant de livres que vous le voudrez. Sous ma surveillance, bien sûr. Contrairement à certains moines romains, je ne crois pas que le savoir dût être réservé à un petit nombre : les livres sont faits pour être lus, et je me réjouis chaque fois que quelqu’un vient ici en ouvrir un.
— Eh bien, justement, intervint Andreas, et alors les deux jeunes gens s’immobilisèrent derrière lui. Il y a un livre que je cherche, et j’ai lu quelque part qu’il était au monastère Sainte-Catherine.
— Ah ! S’il est au monastère, monsieur, je vous le dirai tout de suite, car il n’y a pas un seul volume ici dont je ne connaisse non seulement le nom, mais même la position dans la bibliothèque ! Allons, de quel livre s’agit-il ? demanda-t-il, prêt à relever le défi.
Andreas, comme si la chose lui eût demandé un certain effort, prit une grande inspiration, puis :
— Le Shatirum lâ-mi’umma.
— Pardon ?
— Le Shatirum lâ-mi’umma.
Aussitôt, le frère bibliothécaire fit une moue surprise, puis il dévisagea longuement Andreas, et on eût dit qu’il se demandait si son interlocuteur ne se moquait pas de lui.
— Vous n’êtes pas sérieux ? dit-il finalement, et son visage avait soudain changé : il s’était assombri.
— Je crains bien que si, répondit l’Apothicaire.
— Allons ! Un tel livre, s’il existait, ne pourrait se trouver dans ma bibliothèque !
Andreas ne put s’empêcher de remarquer que, pour la première fois, le frère bibliothécaire avait utilisé un adjectif possessif pour qualifier l’endroit… comme s’il le sentait menacé et s’apprêtait à le défendre jalousement.
— C’est pourtant ce que j’ai lu quelque part, insista humblement Andreas.
— Eh bien, on vous aura menti ! rétorqua l’autre.
— Je vois… Mais, êtes-vous certain qu’il n’est nulle part dans votre bibliothèque, peut-être sous un autre titre ? Le Livre du néant ? Liber nihil ? Ou De nihilo, peut-être ?
— Puisque je vous dis que non !
Le moine jeta un coup d’œil vers l’entrée de la bibliothèque, comme s’il redoutait qu’on l’entende ainsi s’emporter.
— L’higoumène est-il au courant que vous cherchez ce livre ? Est-ce pour cela que vous êtes venus ici ?
— Oui… Il ne nous a pas dit que nous pourrions le trouver dans la bibliothèque, mais il n’a pas dit le contraire non plus.
Le caloyer secoua la tête d’un air à la fois gêné et mécontent.
— Ah ! Le père Athanasios a un faible pour ce genre de légendes ! Il ne faut pas lui en vouloir. C’est malgré tout un grand érudit et un homme d’une grande sagesse. Mais ce livre… Eh bien, comme son nom l’indique, ce livre n’existe pas, chers visiteurs ! Et si vous en trouviez une copie, il s’agirait d’un faux, à l’évidence. Et ici, dans ma bibliothèque, il n’y a pas de faux !
— Hormis la lettre de Mohammad, bien sûr…
Pris à son propre piège, le frère bibliothécaire grommela quelque chose d’inaudible, puis il retourna s’asseoir derrière sa table de travail.
— Bon. À présent, si vous voulez bien m’excuser, je dois terminer une traduction… Si vous avez besoin d’un livre de ma bibliothèque, dites-le moi, mais je puis vous assurer une chose : vous ne trouverez pas ici celui que vous cherchez. Et d’ailleurs, vous ne le trouverez nulle part. Bonne journée !
Les trois compagnons échangèrent des regards perplexes, puis, après un moment de consternation, Andreas fit signe aux deux adolescents de le suivre dehors.