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Le moine qui les avait accueillis, vêtu d’une tunique bleue fixée à la taille par une ceinture de cuir, et qui avait les cheveux longs sous son bonnet cylindrique, leur fit lentement descendre un escalier vers la cour du monastère.
Les yeux écarquillés, le regard perdu dans le vide, Andreas, tout en marchant, répétait toujours la même phrase, comme une litanie pour se convaincre lui-même :
— Il doit y avoir une explication. Il doit bien y avoir une explication.
— Maître ! Taisez-vous ! supplia Robin, qui n’était pas en bien meilleure forme.
— Le phénomène a déjà été raconté, grommela Andreas. Un être qui se met à brûler. Oui. Lucrèce le mentionne dans le De rerum natura[37]. Il doit y avoir une explication.
— Taisez-vous ! répéta l’apprenti. Et regardez !
Et ainsi, encore stupéfaits par ce qu’ils venaient de vivre, ils se laissèrent toutefois émerveiller par l’image du couvent dans les dernières lueurs du soir et, pour sûr, c’était une vue sans égal.
Enfermé à jamais au milieu de sa haute muraille, c’était un véritable petit village aux teintes ocre, mais qui à cette heure paraissaient bleues, un amas de bâtiments tantôt grossiers, tantôt ouvragés, qui s’amoncelaient sur les différents niveaux de son terrain inégal. Malgré la richesse de la basilique, il se dégageait de l’ensemble une impression de pauvreté, mais d’une pauvreté noble, empreinte d’histoire. En dehors des trois bâtiments principaux – la basilique, la mosquée et la bibliothèque – c’était un assemblage biscornu de constructions de terre, de pierre ou de bois, des petites cellules étagées les unes sur les autres sans ordre apparent et séparées par des corridors étroits, des galeries ouvertes, des petits ponts branlants, des escaliers rustiques, et ici et là on apercevait quelques cours dans lesquelles poussait une triste vigne.
L’heure devait être à la prière, car il n’y avait pas un bruit entre ces murs, et ce silence parfait donnait aux lieux une plus grande solennité encore : ici, on avait indubitablement le sentiment de n’être plus tout à fait dans le monde.
Longeant la mosquée puis la basilique, le caloyer les conduisit jusqu’au côté nord-est du monastère, où était un vert buisson (supposé être celui de l’Exode) derrière un muret, puis s’arrêta devant un modeste bâtiment qui jouxtait le réfectoire. Écartant un rideau qui en fermait l’entrée, il fit signe à Andreas de passer, mais arrêta les deux jeunes gens d’un geste de la main.
— Ceux-là doivent vous attendre ici.
L’Apothicaire s’immobilisa.
— Non, dit-il d’une voix ferme. Ils sont avec moi, ils restent avec moi.
Et Andreas, qui était de fort méchante humeur, pensait réellement ce qu’il venait de dire. S’il avait accepté de rencontrer Juan Hernández Manau tout seul, à Burgos, il ne voulait pas abandonner ses deux compagnons une seconde fois. Après tout, ils avaient fait tout ce chemin avec lui, ils l’avaient soutenu jusqu’au bout, avec une confiance aveugle, il n’y avait aucune raison de les tenir à l’écart lors des étapes majeures de son investigation.
Ils étaient trois, trois ils resteraient.
— Cela n’est pas possible, monsieur.
— Alors vous pouvez dire à votre higoumène qu’il ne me verra pas ! répliqua Andreas en faisant marche arrière.
Lors, une voix s’éleva de l’intérieur :
— Laissez-les entrer, frère Kosmas !
La figure du moine se rembrunit, puis à contrecœur il s’écarta devant les deux adolescents.
Ils découvrirent alors une petite pièce modeste, éclairée à la seule lumière d’un chandelier, parfumée d’encens, et dont les murs étaient décorés de multiples icônes sur bois, peintes à la cire chaude. Le plafond était si bas qu’on avait le sentiment d’être dans la tanière d’un animal.
Au bout de la pièce, derrière une petite table, un vieil homme leva la tête vers eux et leur fit signe d’avancer. Vêtu de noir de la tête jusqu’aux pieds, il portait une longue barbe, une chevelure qui lui tombait jusque sur les épaules, et sur son chef un klobouk, qui était similaire au kamilavkion des autres moines mais possédait en sus un voile qui descendait dans son dos.
Et d’emblée, le vieil homme leur parla dans un français irréprochable.
— Bonjour, chers voyageurs, je suis Athanasios, l’higoumène de ce monastère, et je vous souhaite la bienvenue au sein de notre communauté. Que la paix soit sur vous, ou, comme le disent les gens du désert, As-salâm ‘aleïkoum.
— ‘Aleïkoum as-salâm, répondit gravement Andreas alors que les deux autres se contentaient d’incliner la tête. Je suis Andreas Saint-Loup, et voici Robin et Aalis, mes amis.
— Vous n’êtes pas des pèlerins, dit alors l’higoumène, mais il ne le dit pas sur le ton du reproche.
— Non pas.
— Bien, bien. Et cet homme qui vous pourchassait, vous savez qui il est ?
— Nous ne savons pas qui il est, mais nous connaissons l’un des noms qui sont donnés aux gens de son espèce.
— Et quel est ce nom ?
— Mal’ach.
Le vieil homme hocha la tête d’un air satisfait. À dire vrai, même, il souriait.
— Et vous savez pourquoi le Mal’ach vous pourchassait ?
— Pour nous empêcher de trouver ce que nous sommes venus chercher ici.
De nouveau, le père Athanasios opina du chef.
— Et vous-mêmes, vous savez ce que vous êtes venus chercher, oui ?
Avant de répondre, Andreas échangea un regard avec les deux jeunes gens.
— Oui.
— Quoi ?
— Le Shatirum lâ-mi’umma.
— Bien, bien, dit encore le vieil homme de sa voix calme et monocorde.
— Est-il ici ? demanda Andreas.
L’higoumène écarta les bras d’un air impuissant.
— Ce n’est pas moi qui le cherche, dit-il d’un air mystérieux.
Andreas poussa un soupir de lassitude.
— Allons, allons, monsieur Saint-Loup, plus est pénible la recherche, plus est grande la découverte. Je ne puis vous dire si ce que vous cherchez est ici, mais je puis vous affirmer qu’ici est un lieu saint où l’on trouve… beaucoup de choses. Encore faut-il prendre le temps de connaître cet endroit !
— Nous ne demandons qu’à le découvrir.
— Bien, bien. Alors demain, je vous ferai visiter moi-même notre maison. Mais d’abord, vous devez dormir, et moi, je dois prier. Ici, vous êtes en paix.
Sans laisser à Andreas le temps d’ajouter quoi que ce fût, le père Athanasios se leva et tapa dans ses mains. Le caloyer qui les avait accompagnés refit irruption dans la pièce et les invita à le suivre de nouveau.
Adoncques on les guida à la lueur d’un cierge de l’autre côté du monastère, le long du mur oriental, dans l’une des cellules qui étaient destinées aux visiteurs, modeste, spartiate même, et dont le seul décor était un tapis persan qui couvrait tout le sol. Là, on leur donna à manger et on les laissa tous les trois.
— Comment vous sentez-vous, maître ? demanda Robin à voix basse, car en ces lieux on n’osait point parler trop fort.
— Aussi bien que l’on peut se sentir après avoir vu ce que nous avons vu, répliqua Andreas qui avait toujours le front soucieux.
— Comme vous l’avez dit, il doit bien y avoir une explication…
— Moi, tout ce que je vois, intervint Aalis, c’est que nous sommes débarrassés une bonne fois pour toutes de cette espèce de blondinet de malheur, et je ne vais pas m’en plaindre ! Ses cendres peuvent bien s’envoler au vent du désert !
Andreas esquissa un sourire.
— Tu as sans doute raison, ma petite. Sagesse paysanne.
— Je ne suis pas paysanne !
— Non, mais moi je le suis, répliqua l’apprenti.
Ils sourirent tous les trois, se forçant peut-être un peu, car sans doute ils voulaient profiter de cet instant de détente silencieux, comme si le seul fait de se retrouver là ensemble, dans l’intimité de cette petite pièce, fût déjà un réconfort.
— Vous pensez que nous allons trouver ce que nous cherchons ? demanda Robin.
— Je ne sais pas. L’higoumène s’est montré bien mystérieux…
— C’est le moins qu’on puisse dire ! répliqua l’apprenti.
— On aurait dit un autre de ces maîtres gnostiques, qui parlent en énigmes, en sous-entendus, et quand ils ne donnent pas une réponse ambiguë c’est qu’ils répondent par une nouvelle question ! Et pourtant, il nous a finalement accueillis ici. Il avait l’air de ne pas être étonné de nous voir, ni même de voir le Mal’ach à nos trousses. Je pense qu’il sait pourquoi nous sommes là. Partant, Robin, je pense que nous sommes au bon endroit. Quant à savoir si le livre est bien ici, c’est une tout autre affaire !
— Et si le livre se trouve vraiment dans la bibliothèque, nous laisseront-ils le prendre, ou au moins le lire ?
— Je l’espère, mon garçon, je l’espère.
Ils discutèrent ainsi à voix basse jusque tard dans la nuit, évoquant leurs meilleurs souvenirs pour effacer les mauvais, puis ils finirent par s’assoupir sans y penser, et le calme profond du monastère fut comme un antidote pour leurs âmes ébranlées : ils dormirent comme des moines.