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Après avoir passé la matinée à fomenter son plan, Andreas se rendit au palais de Gelmírez vêtu comme un dominicain, avec tunique et scapulaire blancs savamment imités. Il portait sur la poitrine une large croix de bois, et sa calvitie se prêtait parfaitement au déguisement.
Debout devant le palais dans sa tenue de cénobite, il attendit un moment pour voir si Robin et Aalis n’étaient point là à l’attendre mais, à sa grande inquiétude, il ne les vit nulle part. Le caducée qu’il avait gravé sur le mur du palais était toujours visible. Il hésita. Devait-il abandonner son plan et se mettre tout de suite à la recherche des deux adolescents ? La chose était risquée : les traquer à travers la ville était le meilleur moyen de se faire repérer par les deux cavaliers noirs, dont il était absolument certain qu’ils n’avaient pas quitté Compostelle ; en outre, le subterfuge qu’il avait préparé ne pouvait pas attendre : s’il avait une chance de réussir, c’était aujourd’hui même.
Ainsi, non sans remords, il se décida à entrer dans la partie du palais où se trouvaient les quartiers de l’archevêché, et espéra que les deux jeunes gens, rassurés par le caducée, l’attendraient encore jusqu’au lendemain.
— Conduisez-moi auprès du chanoine de la cathédrale, dit-il au clerc qui l’accueillit à l’entrée, en forçant délibérément son accent français.
En l’absence de l’archevêque, le chanoine était le membre du clergé qui avait la plus haute autorité sur Compostelle.
— Puis-je vous demander pour quelle raison vous voulez le voir ? demanda le jeune homme, étonné.
— Non, vous ne pouvez pas, répondit sèchement Andreas.
— Avez-vous demandé une audience, mon frère ?
— Je suis ici sur ordonnance pontificale et je vous conseille de faire vite, car ma patience a déjà été éprouvée par un fort long voyage.
Le clerc ne se le fit pas dire deux fois et, quelques instants plus tard, il revenait avec l’abbé Diego Muñiz, chanoine de la cathédrale et membre honorifique de l’ordre de Santiago[32], qui était vêtu d’un surplis à grandes manches toutes froissées.
— Que puis-je pour vous, frère prêcheur ? demanda le chanoine avec une note de condescendance dans la voix.
Les frères de l’ordre de Santiago, qui était militaire, comme l’avait été celui du Temple, avaient très peu d’amitié pour les dominicains, et celui-là entendait bien le faire savoir.
— Je ne suis pas ici en tant que frère prêcheur, père abbé, mais en ma qualité d’Inquisiteur pontifical, sur ordonnance du Très Saint-Père Clément V, Domnus Apostolicus, souverain pontife en Avignon, répliqua Andreas d’un air dédaigneux, tout en prenant à sa ceinture un parchemin qu’il tendit négligemment au chanoine.
Celui-ci, d’abord dubitatif, blêmit en lisant le texte, qui était court mais éloquent. L’ordonnance – qui à l’évidence était un faux élaboré avec soin par Andreas lui-même – stipulait que le Très Saint-Père avait délégué son autorité au porteur de la lettre, entendu le frère dominicain Thomas Roquesec (dont le lecteur se souvient peut-être que c’était le nom d’emprunt déjà utilisé par l’Apothicaire en la ville d’Étampes, et qui était une référence cachée à Thomas d’Aquin), pour juger toutes les questions relatives à la foi en Galice ; en somme, qu’il lui avait attribué la fonction d’Inquisiteur pontifical.
Ladite fonction, qui était bien plus élevée que celle d’Inquisiteur épiscopal, était une juridiction d’exception par laquelle l’Inquisiteur devenait provisoirement représentant direct du souverain pontife, et donc de son autorité. Dans le cadre de leur mission, les frères à qui l’on confiait cette charge (et qui étaient presque toujours dominicains, et parfois franciscains), étaient relevés de leurs vœux d’obéissance envers leurs supérieurs. En d’autres termes, ils avaient tout pouvoir, toute puissance, et on a vu avec quelle délicatesse certains usaient de ce privilège.
— Comment se fait-il que vous ne soyez pas accompagné d’une délégation et que nous n’ayons pas été prévenus de votre arrivée ? demanda l’abbé Muñiz, qui avait toutefois bien perdu de sa superbe.
— Parce que, précisément, cette visite ne devait pas être connue d’avance, père abbé, et que la mission dont on m’a chargé exige la plus grande discrétion et le plus grand secret. Mais en quoi cela vous dérange-t-il ? Auriez-vous quelque chose à cacher ?
Le lecteur devine sans doute avec quelle délectation l’irréligieux Andreas se prêtait à la supercherie. L’idée seule de mimer un accent français bien plus marqué que celui qu’il avait en réalité l’enchantait déjà considérablement, et cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était pas autant amusé.
— Non, bien sûr… Mais Mgr Padrón est absent, et sans doute eût-il préféré vous recevoir lui-même, dignement, selon le protocole.
— L’absence de l’archevêque fait partie des conditions requises pour ma mission. Je ne suis pas là pour le protocole.
Le chanoine fronça les sourcils.
— Puis-je savoir ce qui motive cette ordonnance pontificale ?
— Il me revient d’enquêter sur la dégradation notable du chapitre de Compostelle depuis la mort de Mgr Gonzalez, votre ancien et regretté archevêque.
— La dégradation ? s’offusqua l’abbé.
— Niez-vous que, dans la seule journée d’hier, ce quartier fut le théâtre de deux terribles assassinats ? L’un commis sur un honnête marchand d’articles religieux et l’autre, au cœur même de la cathédrale, sur la personne d’un bedeau ?
L’abbé Muñiz se mordit les lèvres d’un air embarrassé.
— Mais, enfin, ces meurtres ont eu lieu hier seulement, vous ne pouviez point le savoir quand vous partîtes d’Avignon il y a…
— Ils ne sont que la preuve de la pertinence de nos soupçons de l’époque, père abbé, et je n’ai été guère étonné, en arrivant, de découvrir ces faits nouveaux.
— Tout de même ! Ils ne peuvent pas être mis sur le compte du chapitre, et…
— Taisez-vous ! Qui êtes-vous pour discuter l’autorité pontificale ?
— Mon frère…
— Je vous ordonne, à présent, de garder le silence tant que je ne vous aurai pas invité à parler, et de faciliter mon enquête, qui commencera par la cathédrale elle-même. J’entends bien découvrir ce qui est arrivé à ce mystérieux bedeau, sur le compte duquel couraient déjà de nombreux soupçons d’hérésie jusqu’en Avignon. Je veux savoir comment il est possible qu’ait été confiée une charge aussi importante à un homme dont on murmure qu’il n’était pas seulement fou, mais probablement alchimiste et cabaliste, disciple d’Abraham ben Shmouêl Aboulafia et de Moshé ben Shemtov, s’acoquinant autant avec les Sarrasins qu’avec les Juifs ! Avec de tels égarements, comment s’assurer que la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle n’est pas devenue un repaire pour les sectes arianistes, manichéennes ou homéénnes, ou, pis encore, une tanière à mahométistes, en ce pays où l’on sait combien certains anciens chrétiens se sont empressés d’embrasser le mysticisme blasphématoire des Maures et des Sarrasins venus pourtant les occire ?
— Mais…
— N’avez-vous pas entendu mon ordre ? s’emporta Andreas en feignant la colère. Taisez-vous !
Il fallut quelque effort à notre Apothicaire pour ne pas rire à haute voix en ce savoureux moment. D’une seule traite il avait cité, et de mémoire, toutes les hérésies dont il savait qu’elles avaient quelque rapport proche ou lointain avec la péninsule ibérique, et il lui sembla qu’ainsi il faisait un excellent inquisiteur – à considérer, bien sûr, que la mauvaise foi, le jeu des amalgames ineptes et l’imbécillité fussent des critères d’excellence pour quiconque entendait assumer cette charge.
— Bien. Ne voulant pas déranger les dévots pèlerins, braves hommes et femmes qui viennent ici en pénitence, se recueillir et vénérer les reliques de notre glorieux saint Jacques, ignorant sans doute les horreurs dont ce saint lieu fut hier le théâtre, j’attendrai ce soir que vous ayez fermé la cathédrale, et alors vous m’en confierez toutes les clefs et me laisserez mener mon enquête.
Le père abbé acquiesça, mais on voyait qu’intérieurement il fulminait, se croyant victime de l’arrogance d’Avignon, quand il était en réalité celle de la malice d’Andreas.
— En attendant, dites-moi où sont conservées les archives épiscopales.
— Elles sont au scriptorium, frère Inquisiteur.
— Très bien. Vous m’y conduirez, le fermerez à tout visiteur, et l’on ne m’y dérangera sous aucun prétexte afin que je puisse étudier les archives en attendant le soir.
Le chanoine s’exécuta, et Andreas passa le reste de la journée enfermé dans le scriptorium où il s’abandonna volontiers à moult lectures, lesquelles ne lui apportèrent aucune information essentielle à son investigation, mais lui confirmèrent au moins une chose : la dépouille qui était dans le tombeau n’était probablement pas celle de l’apôtre Jacques.
D’abord, toutes les chartes relatant les origines de la chambre funéraire et la découverte des reliques étaient apocryphes et peu dignes de foi : elles se plagiaient tant les unes les autres qu’elles paraissaient inspirées d’un même mensonge initial. Ensuite, les récits de la découverte du sépulcre ne se manifestaient que deux siècles et demi après les faits et n’étaient guère rassurants quant à leur exactitude ; en outre, nulle part il n’était fait mention de la façon dont on s’était assuré que le corps trouvé dans le sarcophage fût bien celui de l’apôtre Jacques. En réalité, l’architecture de ladite chambre funéraire semblait tardive et correspondait plus aisément au siècle du fameux gnostique Priscillien qu’à celui de Jésus et ses apôtres.
D’autres documents, plus troublants encore, infirmaient même la possibilité que saint Jacques se fût trouvé là. Tel un courrier, signé de la main du pape Innocent et daté de l’année 416, qui contestait non seulement la constitution d’églises par quelque apôtre sur la péninsule ibérique, mais aussi son évangélisation, et affirmait que Jacques ne pouvait s’y être trouvé : selon lui, et selon l’Église en ce temps, le corps de Jacques se trouvait en Marmarique[33]. L’Apothicaire trouva en revanche plusieurs faux grossiers, visant à confirmer que le corps de Jacques eût bien été transporté en Galice après sa mort, mais ils étaient emplis d’anachronismes et écrits dans un mauvais latin qui trahissait leur facture tardive.
Pis encore : des chartes, qui étaient antérieures d’un siècle à la découverte du tombeau, revendiquaient déjà la « révélation » du corps de saint Jacques en Galice, non pas à Compostelle mais dans le territoire d’Amaea, lequel était à plusieurs lieues de là… En somme, on eût trouvé le corps avant le tombeau ! Cette dernière trouvaille, cocasse, poussa Andreas à penser que l’on avait d’abord « découvert » le corps de Jacques, puis, un siècle plus tard, que l’on avait trouvé un tombeau un peu plus loin, et que l’on jugea fort commode d’assembler les deux afin de transformer ce tombeau en un lieu de culte chrétien… Ceci allait dans le sens des affirmations que maître Diaz lui avait faites la veille.
Enfin, Andreas fut bien heureux de trouver, parmi les nombreuses archives qu’il parcourut, un plan détaillé de la cathédrale, ainsi que de l’ancienne église sur les ruines de laquelle elle avait été construite, et dont les soubassements avaient servi à bâtir la fameuse crypte.
À l’heure du déjeuner, il poussa même la roublardise jusqu’à se faire porter un bon repas ! Et quand le soir fut venu, on fit évacuer la cathédrale pour l’y laisser seul.