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Sur le trajet qui devait le mener au palais de Gelmírez, Andreas, marchant vite et dans les ombres pour ne point se faire voir, fut assailli par les pensées contradictoires que lui inspirait la longue conversation qu’il venait d’avoir.
Une fois de plus, il allait devoir choisir entre le chemin insensé qu’on l’incitait à prendre et le renoncement. Et une fois de plus, bien sûr, il allait choisir la voie la plus folle, celle qui consistait à vérifier une théorie à laquelle il ne pouvait pas croire, car au fond, il n’avait pas d’autre choix. Du moins essayait-il de se convaincre qu’il n’avait pas d’autre choix, quand son amour pour Thomas d’Aquin eût pourtant dû le pousser à penser que la volonté, l’appetitus intellectualis, est toujours libre, et qu’elle est en outre le plus grand pouvoir de l’homme.
Nous dirons donc qu’il choisit de ne pas avoir le choix, et se résolut à continuer la quête dans laquelle l’avait guidé la schola gnosticos.
Ainsi, il songea à la phrase énigmatique de Diaz : « À la dernière heure d’une nuit claire, la vérité vient à l’homme qui se penche sur le tombeau de Priscillien. » Signifiait-elle qu’il devait aller voir le tombeau caché dans la crypte de la cathédrale ? Mais cette crypte, comme de bien entendu, était fermée aux visiteurs (et probablement bien gardée). Il allait donc falloir trouver un moyen d’y pénétrer, et pas n’importe quand, en outre, mais « à la dernière heure d’une nuit claire ».
Avant même de penser à ce qu’il ferait, il devait retrouver Robin et Aalis devant le palais de Gelmírez, en espérant qu’ils ne se seraient pas lassés de l’attendre.
L’Apothicaire traversa toute la ville, s’arrêtant à chaque coin de rue pour vérifier d’un coup d’œil que les deux cavaliers noirs n’étaient pas là à l’attendre, et bientôt il arriva en vue de la cathédrale.
Son estomac se noua quand, comme l’après-midi sur la place Quintana, il vit un nouvel attroupement qui s’était formé sur le parvis, et aussitôt il songea à son apprenti et à la jeune Occitane. À cette heure, pour que tant de monde se fût regroupé là, c’était certainement qu’il s’était passé quelque chose de grave. Il se trouva alors tiraillé entre l’envie de courir pour s’assurer que rien n’était arrivé à Robin et Aalis, et la peur de se faire remarquer ce faisant, car les cavaliers noirs n’étaient sûrement pas loin.
Voyant un vieil homme qui s’écartait de la foule d’un air dépité, Andreas s’arrangea pour venir à sa rencontre.
— Que se passe-t-il ? demanda l’Apothicaire.
— C’est une abomination, monsieur. Une abomination ! Le bedeau de la cathédrale est tombé du haut du clocher. Il est mort.
— On l’a poussé ?
L’homme haussa les épaules.
— Qui sait ? Il était fou, il s’est peut-être tué lui-même. Ou alors il aura été tué par quelque personne avec qui il se sera mal comporté. Il avait de vilaines paroles et de vilaines pensées. Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il était un hérétique. Ou bien alors, c’est l’œuvre du diable.
— L’œuvre du diable ?
— Cet après-midi, un marchand de la place Quintana a été assassiné d’une atroce manière. Deux morts abominables dans la même journée ! Oui, Seigneur ! C’est cela ! Cette ville est possédée par le démon, monsieur, et cela depuis la mort de l’archevêque Gonzalez ! Ah, lui, c’était un saint homme ! Un dominicain ! Il était le confesseur du roi, vous savez ? On l’appelait le Savant. Un saint homme, je vous dis !
— Et son successeur ?
— Monseigneur Rodrigo del Padrón ? Un imbécile ! Et bien sûr, il n’est pas en ville en ce moment ! Nous voilà livrés à nous-mêmes ! Livrés au démon ! Que Dieu nous garde ! s’exclama l’homme en s’éloignant, terrifié par ses propres paroles.
— Que Dieu nous garde ! répliqua Andreas, qui riait intérieurement.
Non seulement il n’était rien arrivé à Robin et Aalis mais, en sus, ce qu’il venait d’apprendre lui avait donné une ingénieuse idée pour accomplir son dessein.
Contournant rapidement le parvis de la cathédrale, il se rendit du côté du palais de Gelmírez, mais nulle part il ne vit les deux jeunes gens. Approfondissant ses recherches tout autour du palais, il se laissa rapidement gagner par l’inquiétude, car ils n’étaient point là, et quand il eut attendu encore longtemps sans les voir, son inquiétude se mua en épouvante.
Que faire ? Attendre ici ? Les chercher dans toute la ville ? C’était le meilleur moyen de se faire remarquer. Non. Il devait faire confiance à Robin et Aalis. Il avait tardé à venir, les deux adolescents avaient sûrement jugé préférable de ne pas rester ici toute la nuit. Il reviendrait là le lendemain.
La nuit était très avancée quand il se résolut à partir, mais avant cela, il ramassa une pierre sur le sol, s’assura que personne ne l’observait et sur le bas du mur de la façade du palais, il grava un caducée. Robin comprendrait.
Sans plus attendre, il traversa la ville une nouvelle fois, retournant sur ses pas, et retrouva la maison de Simón Diaz, à la porte duquel il frappa malgré l’heure tardive.
L’homme, qu’il avait sorti de son sommeil, vint lui ouvrir de mauvaise grâce.
— Que faites-vous là ? dit-il de méchante humeur. Je vous ai dit que je n’avais plus rien à vous dire ! Vous allez m’attirer des ennuis !
— Vous avez aussi dit que vous vouliez m’aider à trouver ce que je cherchais.
— J’ai fait ce que j’avais à faire. Vous devez maintenant agir seul. Sinon, vous direz de nouveau que nous vous avons manipulé. En outre, votre quête n’aura de sens que si vous l’avez accomplie seul, monsieur Saint-Loup ! Ayez le courage de…
— Je vous promets de ne plus vous poser de question, le coupa Andreas. Mais je suis seul en cette ville, et je vais avoir besoin de plusieurs choses pour accomplir ce que vous m’invitez à accomplir.
— Et quoi donc ?
— Eh bien… D’abord, un endroit pour dormir cette nuit. Vous savez comme moi que les hommes qui sont responsables de la mort de votre ami me cherchent moi aussi…
— Vous ne serez pas plus en sécurité ici que n’importe où ailleurs. Au contraire… Un jour ou l’autre, les Mal’achim finiront par venir chez moi aussi.
— Une nuit seulement…
L’homme acquiesça en soupirant.
— Merci, maître Diaz ! Et ensuite, il me faudrait quelques ustensiles… Oh ! rien de bien extraordinaire : une plume, de l’encre, un parchemin, et un déguisement.
— Un déguisement ? Et en quoi donc voulez-vous vous déguiser ?
— En inquisiteur ! répondit malicieusement Andreas.