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— C’est ridicule ! Nous n’allons pas attendre ici toute la nuit ! se plaignit Aalis alors que les derniers pèlerins avaient quitté la cathédrale depuis longtemps déjà.
Assis l’un à côté de l’autre sur le plancher de bois de la plateforme, tout en haut du clocher, ils n’avaient pas bougé depuis qu’ils étaient montés ici.
— Et pourquoi pas ? Au moins, nous sommes à l’abri de la pluie !
— Il ne pleut plus, imbécile ! Regarde ! On voit même les étoiles !
Robin se pencha par-dessus la jeune fille, regarda par l’une des grandes ouvertures et constata que le ciel s’était dégagé, par la grâce du vent qui venait de l’océan.
— Mais que fait-il, bon sang ? maugréa la jeune fille.
— Il finira bien par arriver, ne t’inquiète pas, dit le rouquin en posant une main qui se voulait rassurante sur l’épaule d’Aalis.
La jeune fille secoua le bras pour le repousser.
Robin bascula la tête en arrière et l’appuya contre le mur de pierres. Les yeux rivés sur la voûte du clocher, il chercha quelque chose à dire. Quelque chose de touchant, ou de drôle, ou de profond, une phrase qui eût pu le servir, une formule magique en cet instant où il eût tant aimé s’approcher de sa voisine. Depuis tout le temps qu’il était assis là, auprès d’elle, il avait plusieurs fois hésité à franchir ce pas qu’il n’arrivait pas à faire. Mais comment s’y prendre ? L’effleurer discrètement de la main ? Ou bien poser celle-ci franchement sur son bras ? L’embrasser sans rien dire ? Pouvait-on faire ces choses-là sans en avoir parlé ? Comment devait-on faire ? Ou bien fallait-il attendre un instant plus favorable ? Ce moment que, dans les jeux de l’amour, on nomme l’heure du berger et où l’amant trouve sa chance. Mais Aalis semblait tellement intouchable !
Ah ! Si seulement il avait eu l’aisance d’un Andreas, celui-là qui, en un soir, avait su conquérir cette trobairitz ! Mais était-ce vraiment ce qu’il désirait ? Ne partager avec Aalis que la passion d’une nuit ?
Portant la main à sa bouche, il feignit un bâillement, faute de mieux. Puis, lentement, il laissa sa tête glisser sur le côté, par à-coups, en direction de l’épaule d’Aalis, rougissant intérieurement de la lâcheté ridicule de son approche.
Et puis soudain, alors qu’il était sur le point de la toucher, un bruit résonna en bas de la tour qui les fit sursauter tous les deux ; un claquement sec, comme celui d’une porte qui se ferme brusquement.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Aalis les yeux écarquillés.
L’apprenti porta son index à la bouche pour l’inviter à se taire, car à présent des bruits de pas s’élevaient entre les murs froids du clocher.
— Ne restons pas là ! chuchota la jeune fille.
— Et où veux-tu que l’on aille ? rétorqua Robin. Il n’y a pas d’autre issue !
Les yeux rivés sur la trappe par laquelle ils étaient arrivés, ils s’efforcèrent de ne faire aucun bruit, car la voûte au-dessus d’eux faisait une caisse de résonance.
— Après tout, c’est peut-être Andreas, chuchota Robin comme pour se rassurer lui-même.
Mais ce n’était pas lui.