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Ce même soir, Charles de Valois, suivi de ses six soldats, arriva déjà en vue de la ville de Saintes, après trois jours d’une rude chevauchée. En chemin il discutait avec l’officier Délézir, capitaine de la troupe, qui était à son service depuis de nombreuses années et auquel il se confiait facilement.
— Marigny veut protéger son archevêque de frère, expliqua le comte. Il espère sans doute que je ne retrouverai pas Saint-Loup et que nous nous arrêterons en Navarre pour parler au gouverneur Alphonse de Rouvroy, comme nous avons dit que nous le ferions. Mais je crois qu’il ne servirait à rien de nous y rendre et que, pour gagner du temps, nous ferions mieux de partir d’emblée pour Compostelle. Je suis convaincu que c’est là que se rend l’Apothicaire, s’il n’y est pas déjà.
— Si nous gardons le même rythme, nous y serons dans huit jours, monsieur le comte.
— Le plus tôt sera le mieux. Pour ce que je sais, les frères Marigny ont peut-être envoyé des assassins à sa poursuite avant même notre départ.
— Leur suffirait-il de tuer Saint-Loup pour empêcher que la vérité éclate, et avec elle le scandale ?
— Monsieur l’Apothicaire est la preuve de notre affaire. Sans preuve, pas de scandale.
— Nous pourrions faire témoigner la putain, suggéra le soldat.
— La parole d’une putain contre celle d’un archevêque ? Vous n’y pensez pas ! De toute façon, celle-là aussi, ils ont sans doute prévu de la faire tuer, comme ils ont tué Nogaret.
— Peut-être aurais-je dû laisser l’un de mes hommes avec elle. Si elle meurt, vous ne pourrez pas tenir votre promesse de lui ramener son fils.
— Je me moque de cette vieille catin, Délézir ! Et je me moque de ma promesse ! Une promesse à une fillette ne vaut rien. Ce que je veux, c’est Saint-Loup.
Le soldat acquiesça, connaissant trop bien son maître pour oser lui opposer la moindre désapprobation.
— Le chambellan a pris des risques en vous laissant partir à la recherche de Saint-Loup, dit-il plutôt, pour le flatter un peu.
— Il pense que je ne le trouverai pas plus que n’a su le faire Guillaume Humbert. Et sans doute voulait-il aussi m’éloigner de Paris.
— Et ne pas s’opposer à la volonté du roi.
— Détrompez-vous, capitaine : je crois que mon frère est de la partie, qu’il est avec le chambellan sur cette affaire. Je crois qu’il connaît la vérité, et qu’il veut lui aussi la cacher, parce qu’il ne veut pas perdre les deux Marigny, qui sont, malheureusement pour moi, ses deux plus fidèles conseillers.
— Comment votre frère connaîtrait-il la vérité ? Les Marigny ne peuvent pas s’en être vantés ! Imaginez un peu ! L’archevêque de Sens contraint d’avouer qu’il a engrossé une putain, avec laquelle il forniquait couramment !
— Non. Ce ne sont pas eux qui le lui ont dit. Pour ce que j’en sais, Enguerran n’a peut-être même pas mis son frère au courant. Il se peut que l’archevêque ignore tout de cette histoire, quand bien même il en est le premier intéressé. Non, je pense que c’est venu de Nogaret. Le garde du Sceau, qui avait tout découvert, a forcément mis le roi dans la confidence.
— Aura-t-il eu le temps avant que de mourir ?
— Je le crois. Une chose est sûre : je connais bien mon frère, et il sait. Je l’ai vu dans ses yeux quand il m’a laissé partir à la recherche de Saint-Loup. Et il espère lui aussi que je ne pourrai pas mener à bien ma mission.
— Pour protéger l’archevêque ?
— Pas seulement. Philippe voit d’un mauvais œil mon rapprochement avec son fils Louis, et il est à l’affût de toute faillite qui pourrait m’affaiblir.
— Si je puis me permettre, il est vrai que monsieur le comte fait un pari osé en prenant parti pour le jeune Louis.
— Il sera notre prochain roi, capitaine. C’est Marigny qui se trompe en s’opposant à lui pour flatter Philippe. Je préfère, moi, investir dans l’avenir. Mon neveu Louis, un jour, sera roi de France, et je serai son premier conseiller.
— Que Dieu vous entende !
— Dieu ne se mêle pas de politique, Délézir. Il laisse ça aux curés.
Le soldat s’amusa de la perfidie de son maître et, quelques instants plus tard, ils entraient dans la ville de Saintes.