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Avec l’argent que chacun avait trouvé de son côté, Andreas, Robin et Aalis purent prendre une chambre privée dans une bonne auberge de Burgos. Dans la grand’salle, qui était bruyante et sombre et enfumée, et pleine de gens d’ici, joyeux et bon vivants, on leur servit un joli repas. Le mets principal, fort consistant – et qui avait donc la faveur des travailleurs de la terre comme des voyageurs – était une espèce de pot-au-feu que l’on nomme cocido maragato et qui se compose de soupe, de choux, de pois chiche et de plusieurs viandes, mais qui est servi à l’inverse de ce que l’on eût fait au royaume de France, puisque l’on donne d’abord les viandes, puis les légumes, et que l’on termine par la soupe. Et comme s’ils n’avaient pas mangé à leur faim, on leur offrit ensuite un picón, qui est un fromage de Castille, fait de lait de chèvre et de vache également.
Éprouvés par le voyage, ayant mangé plus tôt que le faisaient les gens du pays – lesquels en étaient plutôt à boire – les trois compagnons montèrent se coucher à la tombée de la nuit, sans avoir davantage parlé que les soirs précédents.
Andreas, qui s’était mis à l’écart près de la fenêtre, peina à trouver le sommeil, harassé par le mal que l’on sait, et qui allait en s’aggravant.
Le moment le plus difficile de la journée venait toujours avant le coucher, et la crise que notre Apothicaire traversa ce soir-là fut la plus violente qu’il eût connue.
D’abord, et malgré la chaleur qu’il faisait sous les toits, il commença par avoir froid, très froid. S’enveloppant dans sa couverture, il s’efforça de maîtriser ses grelottements, mais les retenir fut plus pénible encore. Puis, un peu plus tard, tout s’inversa et il se mit à transpirer, et ses yeux et son nez commencèrent à couler, comme si son corps tout entier avait voulu extirper les humeurs qu’il avait en dedans. S’ensuivirent des spasmes douloureux qui secouèrent ses jambes et ses bras, et il dut serrer sa mâchoire pour ne pas hurler de douleur, alors que son cœur battait à tout rompre et que le souffle venait à lui manquer. Et alors, dans l’obscurité de la petite chambre, dans un dramatique moment d’abandon, il fut soudain assailli par une vision terrible.
Il vit une maison qui brûlait, et c’était la sienne, à Paris, et Marguerite en sortait dans une nuée de chauve-souris, le corps calciné, et elle lui adressait un regard accusateur, tenant dans ses bras un bébé qui brûlait lui aussi, et dans les grandes flammes qui dansaient derrière elle vacillait l’image des deux cavaliers noirs, et leurs phallus étaient des épées qui se dressaient devant eux, et ces épées devinrent des serpents, et puis soudain tout ceci fut avalé par une langue de feu, comme crachée de la gueule d’un dragon d’Orient, et cela s’effaça pour laisser place à l’image de l’abbé Boucel qui, hilare, le menton plein de bave, les yeux rougis, forniquait Magdala par-derrière et lui frappait la croupe en vociférant de latines insanités, et c’était une Magdala qui n’avait plus de tête, et dont les seins énormes donnaient du sang que deux enfants venaient téter, tels Romulus et Remus sous la louve de Rome, et ces deux enfants se mirent à grandir, à grossir tellement qu’ils dévorèrent tout ce qui était au-dessus d’eux, et Magdala et Boucel et les flammes, et le monde même, et puis leurs corps se mélangèrent dans le cosmos et firent une boule immense, qui était une planète avec des yeux et une bouche, et sur cette planète étaient des petites silhouettes nues qui couraient les unes derrière les autres, comme une ribambelle d’elfes maléfiques, et soudain cette terre explosa en mille gerbes de foutre, et de ce foutre naquit un homme, tel un golem de la glaise, et il riait, il se moquait d’Andreas, et il jonglait avec des têtes de femmes qui riaient elles aussi, et puis son corps devint une grande machine hydraulique dotée de bras et de jambes, un automate de métal d’Héron d’Alexandrie, mû par la vapeur et le sable, et qui venait vers lui, et dans ses mains de fer il tenait un grand livre dont la couverture était faite de peau humaine, et c’était sa peau à lui, et dans le livre étaient les yeux d’Andreas qui pleuraient, et alors tout à coup ce fut le vide, le gouffre, un silence écrasant.
Le front trempé de sueur, l’Apothicaire se redressa brusquement de sa couche en poussant un cri d’effroi. Le souffle court, le visage blafard, les mains tremblantes, la bouche pleine de convulsions, il avança à quatre pattes vers son sac et plongea la main à l’intérieur.
Du bout des doigts, il attrapa la petite fiole que lui avait donnée Lopez Ortega. Puis, s’adossant au mur sous la fenêtre, avec des gestes imprécis, frénétiques, il ôta le bouchon et but quelques gouttes de diacode.
L’effet sembla être immédiat, car aussitôt ses tremblements cessèrent, ses bras tombèrent au sol et son visage perdit sa terrifiante raideur.
Quand la douleur eut disparu, l’Apothicaire, la gorge nouée, releva lentement la tête.
Devant lui, dans la lumière argentée de la lune, il croisa les yeux d’Aalis qui, assise de l’autre côté de la pièce, le regardait fixement, terrorisée. Ils restèrent un long moment ainsi face à face, immobiles, puis, sans dire un mot, Andreas retourna vers sa couche, s’allongea et lui tourna le dos.