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Ce soir-là, après avoir traversé deux jours durant le pays de Navarre à dos de cheval, Andreas, Robin et Aalis arrivèrent en vue de la ville de Burgos, capitale et berceau même de la Castille, dont la fondation se perdait dans la nuit des temps, et qui était très certainement la plus splendide étape où pussent s’arrêter les pèlerins en route pour Compostelle.
Après avoir quitté précipitamment Pampelune, ils avaient échangé peu de mots, même lors des pauses qu’ils s’étaient accordées en chemin, non pas seulement parce que le voyage s’était avéré épuisant, mais surtout parce que l’Apothicaire s’était enfermé dans un mutisme qu’aucun des deux jeunes gens n’avait osé prendre d’assaut. Encore perturbé par les paroles du maître de la schola gnosticos – par tout ce que son discours, s’il eût été vrai, eût impliqué – et harassé par le manque grandissant de diacode (qu’il eût pourtant pu abréger en achetant en ville, chez un confrère, une nouvelle dose de ce looch, mais qu’il choisit d’affronter encore un peu, soit qu’il eût soudain décidé de lutter contre cette addiction, soit qu’il préférât noyer les tourments de son esprit dans une souffrance plus corporelle), harassé, disons-nous, Andreas était taciturne, et il était blafard, et il était tremblant. Mais quand la ville de Burgos se dressa devant eux dans toute sa splendeur, ce fut comme si un voile s’était levé de son visage et il sembla redevenir un peu lui-même, sans doute parce que ce fut en cette ville qu’il avait commencé son apprentissage d’apothicaire et qu’il avait ici de délicieux souvenirs.
Si le lecteur y consent, nous essaierons de dresser ici un rapide tableau de Burgos.
Flambeau de l’architecture moderne sur toute la péninsule ibérique, inspiration des poètes, Burgos offrait dès ses premiers abords un spectacle saisissant. Appuyée aux flancs d’une belle montagne d’où la dominait son château fort, la ville était au bord d’une douce rivière, dite Arlança, qui se perdait au loin dans de riants vallons bordés de vignes. En arrivant par l’est, on voyait dépasser les clochers aériens de la cathédrale, d’innombrables clochetons et pinacles qui faisaient telles les cimes d’une forêt, et quelques toits rouges, comme autant de promesses de chaleureuse bienvenue aux moult visiteurs.
La ville était reliée à ses faubourgs par trois ponts ouvragés qui enjambaient la rivière, dont le plus grand ressemblait à un arc de triomphe et présentait une magnifique sculpture d’une vierge portée par des anges. Puis, quand on passait la porte Santa María, la plus grande et la plus élégante, on découvrait ce pittoresque enchevêtrement d’antiques rues, étroites pour la plupart – hormis celles qui ceignaient la place principale, de forme ovale, où l’on pouvait admirer un grand bassin et de beaux palais à l’entour.
Les plus riches demeures de la ville, soutenues de piliers, étaient auprès du grand marché. Là, c’étaient de grandes maisons, soignées et à l’aspect joyeux, dont la construction rappelait souvent les styles arabe et byzantin. Dans la grande artère qui menait à la cathédrale coulait un ruisseau, sagement conduit au milieu des promeneurs par un petit canal.
Burgos, enfin, comptait un grand nombre de chapelles, d’un travail merveilleux, qui pour leur grandeur et les trésors qu’elles abritaient eussent bien mérité le nom d’église.
Ville florissante, centre d’un commerce considérable avec ses manufactures et ses foires (célèbres pour les draps qu’on y vendait), elle était toute l’année un foyer animé et coloré. Ses habitants étaient beaucoup hors de chez eux, et même le soir, car on soupait bien tard, malgré le vent qui était ici fréquent et humide, et il y avait quelque chose d’unique à voir passer dans les rues, en pleine nuit, ces belles et fières Castillanes aux costumes clairs et chamarrés.
Mais c’était aussi une ville pleine d’odeurs, et pas toujours des plus douces, car aux saveurs de ciboule et d’essence de rose s’ajoutaient parfois celles de merluche et d’oignons bouillis.
Parmi les plus belles œuvres que les maîtres maçons du vieux monde avaient réalisées là, il convient de s’arrêter un instant sur la cathédrale Santa María qui, quoique inachevée, avait déjà un siècle, et que nous tenons pour la plus belle de toute l’Europe. Car par la grâce de ses doctes bâtisseurs, l’édifice, magistral ou majestueux, parlait à l’âme et à l’esprit, obligeait à l’humilité, quand bien même on ne fût point religieux.
La façade était dans ce style propre à l’époque et que l’on dit gothique aujourd’hui. Les clochers étaient comme deux bras ouverts invitant à la visite ou au recueillement, et derrière eux s’élevait une vaste tour carrée à huit créneaux. Du côté opposé on se laissait surprendre par un bâtiment octogone à tourelles pyramidales, qui se dressait dans une myriade d’ornements, de statues, de ciselures et de feuillages.
Il avait fallu aux architectes quelque astuce et imagination pour s’accommoder du relief du terrain, où se mariaient savamment cloître et cathédrale, et l’ensemble était comme un dédale étonnant de merveilles inattendues.
Le portail principal, enfin, dit du Sarmental, qui n’était pas sur la façade mais sur la droite en contrebas, était surplombé d’une voussure remarquable, finement sculptée d’un Christ en majesté prêchant au milieu des apôtres et des évangélistes.
Mais si l’on passait ce portail pour entrer à l’intérieur, l’éblouissement était plus grand encore. Il y avait, sous la haute croisée à lanterne étoilée, tant de statues qu’on eût pu les prendre pour une foule. Le déambulatoire, où s’amassaient les pèlerins, était ceint de huit chapelles où, au matin, le soleil venait se briser en mille gerbes d’or, illuminant un à un les tombeaux, les peintures, les stalles, les retables, toutes ces merveilles qui, déjà, faisaient la renommée des lieux.
En somme, il y avait tant d’œuvres d’art réunies en un seul lieu qu’il eût fallu un livre entier pour en vanter les beautés, et ce n’est pas ici notre propos, alors revenons-en à nos trois voyageurs, qui viennent de pénétrer sur la grand-place de Burgos, Aalis et Robin éblouis par ces splendeurs, Andreas ému par ses réminiscences.
— Maître, n’est-ce pas l’une des plus belles villes qu’il nous ait été donné de voir depuis Paris ?
— Sans doute, elle l’est. Mais c’est aussi l’une des plus chères, et nous n’avons plus d’argent pour nous loger ce soir.
— Il y a peut-être une solution, intervint Aalis en fouillant dans son grand sac.
Andreas fronça les sourcils.
— Tu ne songes tout de même pas à vendre ton psantêr ? dit-il d’un air contrarié. C’est hors de question !
La jeune fille sourit.
— Oh ! non, pour rien au monde ! En revanche, la dernière fois que j’ai eu besoin d’argent, j’ai… j’ai vendu l’une de mes statuettes. Il m’en reste trois.
— Tes ouvrages sont très beaux Aalis, mais nous n’aurons pas de quoi nous loger et nous nourrir avec ça…
— Il faut bien commencer quelque part.
— Certes. Dimidium facti, qui coepit habet[24], acquiesça l’Apothicaire. Vous deux, essayez de vendre ces statuettes sur le marché, et moi, je vais chercher une autre solution. Je vous retrouverai ici avant la nuit tombée.
Et ainsi l’Apothicaire laissa les deux jeunes gens se débrouiller seuls en ce pays étranger, ce qu’ils firent d’ailleurs fort bien, et cela grâce à Aalis, que son aventure houleuse avait bien dégourdie.
Pendant ce temps-là, Saint-Loup se laissa guider par ses souvenirs à travers les ruelles de la ville, et rejoignit, plus au nord, le quartier de l’église San Esteban où, dix-huit ans plus tôt, il avait été pris au service de Diego Cota, son premier maître apothicaire.
Quand il arriva à l’angle de la rue où se trouvait jadis la boutique, il s’immobilisa, comme pris d’une soudaine crainte : y serait-elle encore, serait-ce toujours une apothicairerie ?
Il n’était pas certain de vouloir connaître la réponse à ces questions, de vouloir remuer ces souvenirs ; et à la fois il le désirait. Sur l’instant il reconnut là les turpitudes contradictoires de la nostalgie, laquelle, souvent, conduit à la mélancolie, dont il était la plus secrète et silencieuse victime.
La mélancolie… Cet état délicat où l’on se complaît à être triste, dont on dit parfois qu’il est à l’origine même de la philosophie parce qu’il nous confronte à la solitude profonde de l’être et donc au questionnement du sens que l’on donne à cette solitude, à la vie même. Fardeau de celui qui, toujours, a besoin d’éprouver, de ressentir de l’émoi pour se savoir vivant, fût-ce de la torpeur ou de l’exaltation, fût-ce de la douleur ou du plaisir. Tempérament que décrivait déjà Hippocrate, père des médecins comme des apothicaires, et qui terrasse l’homme assailli par la crainte de la mort, le regret des choses perdues et le vertige de l’altérité. Punition de celui qui sonde les raisons de son existence, et réconfort de celui qui découvre combien la chose est universelle.
La tristesse, chez l’homme, a ceci de magnifique qu’elle se peut partager. La mélancolie, non.
Andreas ferma les yeux. Tout avait-il commencé là, à Burgos ? Mais si quelque chose y avait commencé, c’est qu’autre chose, avant, devait avoir terminé. Fallait-il donc qu’il y ait une fin avant tout commencement ? Une mort avant toute naissance ? Et s’il lui avait été possible, là, en cet instant, de retrouver l’être qu’il avait été avant Burgos, s’y serait-il résolu ? S’il n’avait dû être qu’un seul de tous les hommes qu’il avait été, choisirait-il cet adolescent de jadis, insouciant, convaincu, rebelle, encore épargné par les questionnements et la désillusion qui viennent avec l’âge et l’approche du trépas ?
Les poings serrés, il se remit en marche.
Et alors, aussitôt, au bout de la rue, nichée entre deux maisons hautes et étroites, il l’aperçut.
La vieille boutique. Elle n’avait pas changé.
Derrière l’ouvroir en bois, peint de vert, Andreas aperçut des rangées de bocaux, de fioles, drogues et médicaments. Il sourit. Un apothicaire travaillait toujours ici.
Rassemblant tout son courage, il traversa la chaussée, salua l’apprenti qui siégeait à l’huis et pénétra dans ce magasin où il avait lui-même appris le métier.
Le maître, occupé avec une cliente, avait peu ou prou le même âge que lui. C’était un homme grand, à la silhouette élancée, élégant, le cheveu brun frisé, le regard brillant et les gestes délicats. D’une voix douce et agréable, il répondait aux interrogations angoissées de la grosse femme venue quérir une mixture hystérique pour exciter ses menstrues qui tardaient à venir, et dont elle refusait de croire, arrivée à cet âge qu’on dit climatérique, qu’elles ne viendraient bientôt plus. Le pharmacien s’efforça de la rassurer et lui donna, pour un prix fort raisonnable, une préparation à base de cinnamome.
Comme elle sortait, Andreas s’inclina devant cette Castillane tourmentée, puis il s’approcha à son tour de l’apothicaire.
— Bonjour, maître, dit-il d’une voix troublée.
— Bonjour monsieur, que puis-je pour vous ?
— Je… Je me nomme Andreas Saint-Loup, et je suis français. J’ai été ici l’apprenti de maître Cota, il y a près de vingt ans. Aussi, de passage à Burgos, je voulais revoir les lieux…
— Enchanté, cher confrère ! Je suis Lopez Ortega. Soyez le bienvenu, dit l’homme en tendant une main chaleureuse à Andreas.
— Merci…
— Ah ! Maître Cota ! Il fut aussi mon premier maître. Malheureusement, il nous a quittés il y a trois ans. Paix à son âme ! Mais comme vous pouvez le voir, je n’ai presque rien changé à sa boutique.
— Je vois. Et c’est bien ainsi, dit Saint-Loup, ému.
De fait, il reconnaissait parfaitement les lieux et leur disposition, et il lui sembla même qu’il venait seulement de les quitter. Certains des ustensiles qu’il apercevait par-dessus les épaules du maître étaient indubitablement ceux qu’il avait manipulés dans sa jeunesse, vaisseaux, mortiers, pots à canon, piluliers, poudriers, cruches, presses… Tout était encore là, ou presque, et l’on voyait, dans la jolie facture des nouveaux instruments, que ce maître Ortega était lui aussi amoureux des belles choses.
— Voulez-vous visiter la maison ? J’ai fait quelques travaux et…
— Non, non, le coupa Andreas. Je vous remercie, mais… Je dois vous dire, cher confrère, que je suis assez ému et… je vais repartir avec la joie au cœur de savoir que cette échoppe n’a point trop changé.
Le Castillan esquissa un sourire bienveillant.
— Je comprends. Maître Cota était si bon apothicaire qu’il n’y avait rien à changer dans sa boutique. Mais puis-je vous demander ce qui vous amène à Burgos ?
— Eh bien… Je me rends à Compostelle, répondit Andreas.
— Oh ! Merveilleux ! Dans ce cas, laissez-moi verser quelque argent dans votre aumônière !
Il était de coutume, si on le pouvait, d’héberger les pèlerins ou de leur verser quelque aumône, comme, en signe de pauvreté, ils partaient la besace presque vide.
— Oh non ! rétorqua Andreas, gêné. Je ne saurais accepter… Je ne fais point le pèlerinage pour des raisons religieuses, avoua-t-il, et je ne demande donc point l’aumône !
— Allons ! Quelles que fussent les raisons de votre pèlerinage, un homme qui est sur les routes depuis si longtemps a certainement besoin d’argent !
— Non, non, répéta Andreas.
— Parbleu ! Ne me dites pas que vous n’êtes pas dans la difficulté, je vois bien que vous ne portez rien sur vous !
— Je ne saurais accepter d’argent sans contrepartie.
— Je ne demande rien en retour que la satisfaction d’avoir aidé un confrère. Monsieur, j’insiste !
Andreas, trop fier pour accepter l’aumône, mais en cet instant trop démuni pour refuser de l’argent, chercha une solution (en réalité, il en avait déjà envisagé une).
— Dans ce cas, laissez-moi œuvrer une heure dans votre laboratoire, et vous me paierez pour mon travail, proposa-t-il.
Le pharmacien castillan parut d’abord surpris, puis il fit un signe approbateur.
— Voilà une excellente idée ! Et si vous me laissez vous regarder, je pourrai certainement apprendre quelque chose sur la manière dont on travaille en France ! On dit que l’école de Montpellier est fort différente de celle de Tolède.
— Marché conclu ! s’exclama Andreas.
Ainsi, Lopez Ortega demanda à son apprenti de tenir boutique à sa place pendant le temps qu’ils allaient s’affairer dans le laboratoire.
En entrant dans la petite pièce sombre – où étaient des fourneaux, un alambic, des casiers chargés d’ingrédients innombrables et deux belles paillasses de marbre – Andreas éprouva une foule d’émotions complexes et antagonistes. En premier lieu, il y avait la joie simple de retrouver, après un mois de voyage quasiment, un laboratoire, ce lieu où il se sentait si bien, si entier. Ensuite, il y avait la douleur profonde de songer au sien, qui avait disparu dans les flammes, à Paris, et avec lui Lambert et Marguerite, ses si fidèles servants, mais aussi son oculus corpuscula et bien d’autres précieux objets encore. Enfin, il y avait cette vague troublante qui submergeait son âme comme il se revoyait là, en ce même endroit, dix-huit années plus tôt, réalisant ses premières émulsions, ses premiers juleps…
Chassant les souvenirs et retrouvant rapidement les gestes qui faisaient sa grandeur, il se mit aussitôt à travailler, et son regard, d’emblée, s’illumina.
Lors, l’apothicaire castillan ne fut point déçu d’avoir accepté la proposition du Français, car de fait il apprit beaucoup en l’observant, Andreas étant l’un des plus éminents préparateurs de son temps.
Comme il voulait bien faire et impressionner son hôte, Saint-Loup choisit de réaliser un élixir, car cet esprit est en pharmacie la plus pure réalisation quintessencielle qui soit et qu’on en tire grand secours dans la médecine. Et, de tous les élixirs, il ne choisit guère le moindre puisqu’il entreprit de confectionner un elixyrium vitae, composé d’une grande diversité de drogues d’une belle qualité, le destinant à soigner moult maladies ; il serait propre, dit-on, pour l’épilepsie, pour les syncopes, pour fortifier le cœur, le cerveau et l’estomac ou pour exciter la semence.
Avec aisance, grâce à l’ordonnancement qui n’avait point changé, Saint-Loup commença par réunir tous les ingrédients qui lui étaient nécessaires, et ils étaient bien nombreux : cinnamome, poudre de santal, racines de gingembre et de zedoria, écorces de citron, poudre d’électuaire de Diambra, noix muscade, galanga, clous de girofle, graines d’anis, fenouil, panais, herbe de basil doux, réglisse, valériane, thym, petit calament, essence de menthe, amarante, sauge des devins, acanthe, romarin, buglosse et borrache. Tout cela, bien sûr, il le fit de mémoire, sans consulter l’antidotaire qui, d’ailleurs, n’eût point été aussi précis.
Sur la paillasse il pulvérisa grossièrement ensemble les racines, les bois, les écorces, les semences et les fruits. Ses gestes étaient précis, ceux d’un maître artisan, qui aime le matériau qu’il travaille et en connaît les vertus. Puis, dans un mortier de marbre, il en fit de même avec les feuilles et les fleurs, avant que de mettre le tout avec les poudres dans une grande cucurbite de verre.
— Certains de mes confrères ajoutent du basilic et de la graine de paradis, mais cela est pure stupidité car ils n’apportent rien à la drogue. En outre, il ne faut surtout pas dépasser les doses de réglisse et de borrache que vous m’avez vu mettre, car elles donneraient alors du flegme dans la distillation.
Son hôte approuva.
— Donnez-moi une eau-de-vie bonne et forte, demanda Andreas à Lopez, lequel s’empressa de lui en trouver.
Saint-Loup versa celle-ci sur son mélange, puis boucha bien le vaisseau. Il fit alors chauffer un peu d’eau sur un fourneau, mais point trop longtemps, et mit sa mixture dans le liquide tiède.
— Il convient à présent de laisser reposer dans cette eau, qui, comme vous l’avez vu, ne doit être ni trop chaude ni trop froide. On peut aussi mettre le vaisseau dans du fumier, ce qui est au demeurant préférable, mais il faut alors attendre plus longtemps, trois ou quatre jours peut-être. Avec cette méthode-ci, nous irons bien plus vite.
Andreas profita de cette pause obligée pour inspecter les ingrédients alignés dans les casiers et sur les étagères autour de lui. Ici, il souleva un bocal pour le soupeser, là il en ouvrit un autre pour sentir son contenu. Il semblait éprouver quelque jubilation à se trouver là. Puis, soudain, sa main s’arrêta sur un petit récipient de grès. À l’intérieur, il reconnut des têtes de pavot encore vertes, et alors il se mit à trembler. Il ferma les yeux, poussa un soupir et se détourna de cette rangée-là pour passer à la suivante, en espérant que le Castillan n’avait rien remarqué. Et alors, s’efforçant de masquer son tourment :
— Si je puis me permettre, vos agarics ne sont plus bons, ils ont trop séché et ainsi ils risquent d’avoir perdu leur caractère ; de même, je crois qu’il vous manque un couteau de bois, car les lames de fer ne sont pas bonnes pour tous les ingrédients, on prétend qu’elles en rendraient certains venimeux.
Ortega acquiesça tout en restant silencieux, et regarda le Français qui se promenait dans le laboratoire comme s’il se fût agi du sien.
Quand le temps de pause fut passé, Andreas revint à sa préparation et la fit distiller dans l’alambic. L’opération terminée, il mêla dans le liquide obtenu l’essence de rose et le santal, l’électuaire de Diambra, y râpa les écorces de citron, puis il y ajouta du sucre avant de mettre l’ensemble dans un bocal.
— Voilà. Vous devrez laisser cette matière en digestion pendant quinze jours, dit-il avec une sorte de sourire sur le visage, mais il convient de venir l’agiter de temps en temps, puis vous pourrez en tirer la liqueur et la garder. C’est, je le crois, l’élixir de vie le meilleur qui soit.
Lopez Ortega hocha lentement la tête d’un air admiratif.
— Maître, vous regarder travailler est un plaisir pour les yeux comme pour l’esprit. On voit que vous avez bien appris aux côtés de Diego Cota, et que vous le dépassâtes ensuite par vous-même.
— On ne s’élève que sur les épaules des maîtres qui nous ont précédés, répondit modestement le Français.
Puis, en faisant un signe poli :
— Je dois maintenant vous quitter, car je suis attendu par mon apprenti sur la grand-place.
— Bien sûr, bien sûr, mon ami ! Mais laissez-moi, comme vous me l’avez promis, vous payer pour le travail que vous venez de faire.
— Ne me payez pas plus qu’il ne vous rapportera.
— Ce que j’ai appris en vous voyant œuvrer n’a pas de prix, maître.
Et alors il alla chercher dans une bourse une pièce d’or, dite maravédis. C’était, en vérité, une très belle somme et cela assurerait à Andreas et ses deux compagnons quelques jours de feu et de lieu. Mais à l’instant où il donna la pièce à Andreas, le Castillan referma sa main sur celle du Français et la retint. Puis, le regardant fixement :
— Êtes-vous bien certain, mon ami, que c’est d’argent dont vous avez besoin ?
Andreas fronça les sourcils.
— Que voulez-vous dire ?
— Je reconnais dans votre figure les symptômes d’un mal que les gens de notre métier connaissent bien, maître Saint-Loup, et j’ai vu votre main trembler tout à l’heure quand vous vîtes mes têtes de pavot. Aussi, je vous le demande : êtes-vous certain de ne pas désirer autre chose en remerciement de votre travail ? Si vous le souhaitez, si vous me le demandez, je peux vous donner en sus un looch de diacode.
La poitrine d’Andreas se gonfla, et des gouttes de sueur se mirent à couler sur son front. Cela faisait quatre jours à présent qu’il n’avait bu une goutte de son sirop, et le manque était toujours présent, sinon plus fort encore. Il adressa à son confrère un regard plein de gratitude et d’hésitation.
— Si vous me le demandez uniquement, répéta le Castillan.