112
La porte vola en éclats sous le violent coup de pied du Mal’ach, et alors sa grande et sombre silhouette entra dans la maison comme une terrible bourrasque de vent, et là-dedans sa colère s’abattit comme l’un des sept fléaux de l’Apocalypse. C’était Suryan, et de son épée il fracassa tout ce qui était sur son passage, et on eût dit le démon Asmodée, souffle ardent d’un dieu mauvais, arrachant le toit des demeures pour y pénétrer, et après lui vint Suriel, son frère, tout enveloppé dans son calme glacial et solennel, tel un général suivant l’avant-garde.
La vieille femme qui, toute sa vie durant, avait été au service de Juan Hernández Manau, fit irruption dans la pièce, non pas terrifiée comme elle aurait dû l’être devant tant de fureur, mais toute courroucée et le regard plein de défi.
Suriel avança parmi les débris que la fougue de son frère avaient éparpillés à travers toute la pièce et dressa son grand et large corps devant la petite femme.
— Où est ton maître ? gronda-t-il d’une voix qui eût fait trembler les murs de Jéricho.
— Il n’est plus là, répondit-elle sans même baisser les yeux.
— Tu mens ! hurla le Mal’ach en s’approchant encore. Je sais qu’il est dans ces murs !
La vieille femme esquissa ce qui ressemblait à un sourire, mais celui-là était tout aussi plein d’ironie que d’une triste résignation.
— Il n’est déjà plus vraiment là, murmura-t-elle.
La poitrine de Suriel se gonfla de rage, puis il se retourna vers son jeune frère et lui dit :
— Surveille-la. Je n’en ai pas fini avec elle.
Il se dirigea d’un pas lourd mais preste vers l’autre côté de la petite salle, où d’un coup de pied lui aussi il enfonça une porte. Il découvrit alors l’antre obscur de maître Hernández, avec ses meubles, avec des bibelots, et ses bibliothèques et leurs livres, et sa tapisserie, et sa cheminée qui brûlait encore, mais il n’y avait personne et Suriel poussa un cri de grande colère.
Revenant sur ses pas, il passa de nouveau près de la vieille servante et partit vers une seconde porte, qui donnait sur un couloir, qui menait à un escalier, qui montait à l’étage.
En haut des marches il défourailla son épée à double tranchant et fractura une troisième porte pour pénétrer dans la chambre du maître.
Là, sur un beau lit de bois de cèdre, le corps de Juan Hernández Manau était étendu, immobile et droit, en paix, les mains croisées sur la poitrine telle la statue d’un gisant, et sa peau était plus blanche encore que la soie de son linceul.
Suriel fut à ses côtés en trois ou quatre pas. Il resta quelques instants à regarder cet homme mort, et sur son visage ne se lisait à présent nulle colère, mais une sorte de froide quiétude ; on eût dit qu’il priait. Puis il leva son épée au-dessus du cadavre, la maintint ainsi avec une espèce de grâce martiale avant que de l’abattre soudain vers la gorge du défunt.
La tête de Juan Hernández Manau se détacha de son cou et glissa sur le côté, et ce fut comme s’il eût enfin trouvé le repos.
— Ton corps restera ici, dit Suriel avant de faire volte-face et de retourner au bas de la maison d’un pas plus apaisé.
Là, il retrouva la vieille femme, qui était à genoux, les yeux mi-clos, les mains jointes, et qui professait tout bas d’inaudibles prières pendant que Suryan, au-dessus d’elle, la regardait tête baissée, comme attendri, ou amusé peut-être.
— Où est-il ? demanda doucement Suriel en venant se placer de nouveau devant elle.
Puis comme elle restait silencieuse :
— Parle, pauvre folle ! Où est Andreas Saint-Loup ?
La servante chuchota un amen avant que d’ouvrir les yeux et de lever sa figure vers l’homme qui la dominait.
— Il est déjà parti depuis longtemps, dit-elle en souriant. Et j’ai vu ses yeux : il trouvera le livre, et vous ne pourrez rien y faire.
— Quand est-il parti ?
— Il y a deux jours.
— Et où ?
— Là où vous ne pourrez pas le suivre.
Le Mal’ach sourit à son tour.
— Te consoles-tu donc de la mort de ton maître en cédant à de stupides croyances ?
— Il semble que vous ayez les mêmes que moi, sinon, que feriez-vous ici ? Il vous fait peur, celui-là, n’est-ce pas ?
— Combien crois-tu que nous en avons arrêté avant lui, misérable sotte ?
— Celui-là vous ne l’arrêterez pas.
— Nous verrons, dit simplement Suriel tout en levant délicatement la pointe de son épée.
Le corps de la servante fut saisi d’un imperceptible tremblement.
— Lève-toi.
Et elle se leva.
— Regarde-moi.
Et elle le regarda fixement.
— La tête ou le cœur ?
En ce funeste moment, la vieille femme souriait encore.
— Le cœur, dit-elle en ouvrant les bras, et il y avait dans ses yeux la lueur d’une inextinguible fierté.
Le bras de Suriel s’arma vers l’arrière, puis d’un coup net et droit, la lame s’enfonça dans la poitrine de sa victime. Le regard de la servante s’agrandit et se figea, alors qu’un flot épais de sang coulait sur son habit. Ses deux mains se refermèrent sur l’épée, non pas pour la repousser vainement, mais comme si elle eût voulu la garder à jamais en son sein, et puis la mort la prit, sans surprise, dans un souffle.