105
Andreas, Robin et Aalis jamais ne quittèrent la rive du fleuve, serpentant avec lui entre les collines couvertes de forêts de feuillus, traversant les plateaux verdoyants parsemés d’iris et de gentianes, mais comme le sol montait et que l’un des chevaux avait deux âmes à porter, ils ne purent maintenir tout le jour un rythme aussi élevé qu’ils l’auraient voulu, si bien qu’à la mi-journée seulement ils passèrent près de Saint-Jean-Pied-de-Port, et qu’au soir ils durent s’arrêter en la ville d’Orreaga, qui est à l’entrée du royaume de Navarre, et qui est certainement plus connue de nos lecteurs sous le nom de Roncevaux, puisque c’est là que Roland, paladin menant l’arrière-garde de Charlemagne après le sac de Pampelune, fut piégé par les Vascons et sonna de son cor – en vain, comme on le sait, encore que cette histoire, si charmante qu’elle soit, puisse éveiller la suspicion de l’historien rigoureux ; mais c’est une autre affaire.
Ici séjournait une foule de pèlerins se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais cela faisait bien longtemps que Robin et son maître avaient cessé de se faire passer pour jacquets, et donc ils s’installèrent, aussi discrètement que cela leur fut possible, dans une petite auberge sans allure ou renom. En outre, ayant dû abandonner la plupart de leurs affaires dans leur chambre à Bayonne, ils n’avaient plus beaucoup d’argent et veillaient à l’économie. La modeste bâtisse était à l’écart de la ville, à l’ombre du mont Orzanzurieta, qui était le plus élevé de cette partie des Pyrénées, et c’était d’ailleurs aussi pour son altitude qu’Andreas l’avait choisie. D’ici on voyait loin, d’ici on voyait tout.
Ils demandèrent une chambre privée, dont la fenêtre donnait sur la vallée, car cette nuit encore ils voulaient monter tour à tour la garde.
Après le souper – qui là aussi fut fort bon, puisqu’en cette région on dîne bien – nos trois compagnons se retrouvèrent donc dans cette petite pièce à l’étage, non sans que les deux plus jeunes fissent montre d’un certain embarras à partager si vite l’intimité à laquelle les astreignait leur voyage. Aalis se comportait comme si Robin n’existait pas, ne s’adressant qu’à l’Apothicaire, n’ayant d’yeux que pour lui, et le jeune apprenti, lui, ne pouvait s’empêcher de jeter des regards vers la jeune fille, se détournant toutefois aussitôt qu’elle le surprenait. La cocasserie de cette étrange parade n’échappa point à Andreas, qui décida donc de les obliger l’un et l’autre à un peu plus de désinvolture en entamant le dialogue.
— Avons-nous le droit de savoir quelle est cette chose si bien emballée que tu caches dans ta besace, Aalis ? demanda-t-il alors qu’il était assis sur le rebord de la fenêtre, scrutant la pénombre au dehors.
— C’est… C’est un instrument de musique.
— Il est à toi ?
La jeune fille hésita.
— Eh bien… Je suppose qu’il l’est, maintenant.
— Voilà une bien énigmatique réponse ! s’amusa l’Apothicaire. L’aurais-tu volé ?
— Non ! s’offusqua-t-elle. Il appartenait à un ami, qui est mort. Je devais le remettre à son fils, à Bayonne, mais celui-là est mort aussi. Alors, je pense que je vais le garder. Mais je ne sais pas m’en servir…
— Et de quel instrument s’agit-il ?
— C’est un psantêr.
— Tiens donc ! Tu veux bien me le montrer ?
La jeune fille hésita, puis elle acquiesça et déballa l’instrument avant de le lui présenter cérémonieusement, comme s’il se fût agi d’un trésor. Andreas lui fit un signe de tête reconnaissant, saisit la caisse de bois et la posa doucement sur ses genoux.
— C’est un fort beau psantêr, dit-il.
— En avez-vous donc vu d’autres, que vous puissiez affirmer ceci ?
L’Apothicaire ne répondit pas. Du pouce gauche, il frappa un ensemble de trois cordes qui produisirent un son aigu et métallique, avec une fort longue tenue de note.
— Diable ! s’exclama l’Apothicaire tout sourire. Il n’a pas été accordé depuis longtemps ! Et les cordes sont en piteux état.
— Vous savez en jouer ? s’étonna Aalis.
— La première question serait plutôt de savoir si je sais l’accorder ! Il y a tout de même soixante-douze cordes, ma petite ! Je veux bien m’y essayer, mais as-tu au moins les mezrab qui vont avec ?
— Les quoi ?
— Les mezrab. Ce sont les deux petits marteaux de bois qui permettent de frapper les cordes.
— Non, je ne les ai pas, répondit-elle contrariée. Et je ne me souviens pas de les avoir vus chez mon ami. À quoi cela ressemble ?
— À deux cuillers en bois, recourbées à l’une de leurs extrémités, et grandes comme deux mains.
La jeune fille réfléchit.
— Et si je vous en fabrique, vous saurez en jouer ?
L’Apothicaire pencha la tête, dubitatif.
— Tu saurais en fabriquer, toi ?
Aalis, dont le visage s’était soudain illuminé, ne répondit pas, se leva, et quitta la pièce sous le regard suspicieux des deux hommes. Elle revint quelques instants plus tard avec deux bouts de bois dans les mains, fouilla de nouveau dans sa besace et en sortit la trousse de Luc, puis, toujours sans rien dire, elle commença à tailler le bois à l’aide de ses vieux et magnifiques couteaux.
Captivé, Andreas la regarda faire un moment, songeant sans doute que la jeune fille avait bien plus de ressources qu’on ne pouvait le deviner, puis il entreprit d’accorder l’instrument, ce qui, comme il l’avait craint, se révéla fort complexe. De temps à autre, il s’arrêtait pour voir où en était Aalis dans sa sculpture, lui donnant quelques conseils sur la forme qu’elle devait donner à ses mezrab afin qu’ils fussent efficaces.
Pendant tout le temps que dura cette étonnante préparation, Robin resta muet, presque interdit, assis par terre à les regarder l’un et l’autre, se demandant lequel était le plus farfelu des deux.
Quand Aalis eut terminé, elle apporta fièrement les deux petits marteaux de bois à l’Apothicaire, qui était en train de resserrer les dernières chevilles. Andreas, admiratif, prit les mezrab dans ses mains, les soupesa, les garda un moment suspendus en l’air, ferma les yeux, puis, avec une infinie délicatesse, il commença à jouer.
Aalis, les yeux humides et grands ouverts, fit quelques pas en arrière, s’assit à côté de l’apprenti sans jamais quitter Andreas du regard, et ensemble, ils écoutèrent, ébahis, la prestation du maître.
Alors, ce fut comme si plusieurs musiciens s’étaient lancés dans un riche échange d’harmonies ; les cordes, frappées ensemble ou les unes après les autres, résonnaient longtemps, formant des accords ouverts qui se superposaient avec élégance, vibraient d’octave en octave par la magie de ce phénomène qu’on appelle sympathie, et alors il s’en dégageait une grâce céleste. La mélodie, douce et savante, était empreinte d’une profonde mélancolie et semblait raconter une histoire triste et belle à la fois, une histoire d’amour, indubitablement.
Quand Andreas termina le morceau s’ensuivit un long et magnifique silence, pendant lequel l’Apothicaire lui-même se surprit à laisser paraître quelque émotion sur son visage d’habitude si secret. L’instant d’après, sa figure se referma, et avec autant de brusquerie qu’il avait mis de douceur à en jouer, il prit l’instrument dans ses mains, se releva et le rendit à Aalis.
— C’est un très bel instrument, dit-il comme pour mettre un terme définitif à cet instant si particulier.
— C’était… C’était magnifique ! Vous… Vous m’apprendrez ?
— Nous verrons, répondit sèchement Andreas.
Il y avait dans sa voix et son regard une tonalité que même Robin n’y avait jamais vue.
— Où avez-vous appris à jouer comme ça ? insista la jeune fille.
— C’est une longue histoire.
— Eh bien, racontez-la !
— Pas ce soir ! répliqua l’Apothicaire d’un air agacé. Il est tard. Allons, il faut dormir maintenant. Range tes affaires. Robin, c’est toi qui monteras la garde le premier.
Sans dire un mot de plus, il partit s’allonger sur la couche de paille, leur tourna le dos et ferma les yeux.
En ce moment précis, le manque de diacode lui pesa plus terriblement encore qu’il ne l’eût fait en d’autres circonstances, et il lui fallut bien du courage pour masquer aux deux autres les tremblements qui gagnèrent ses mains jusqu’à ce que, beaucoup plus tard, le sommeil vînt enfin.