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— Seriez-vous donc venus chercher quelque renseignement sur ce magnifique amphithéâtre, messieurs ? demanda le colosse avec une espèce de sourire qui laissait deviner qu’il n’était pas si dupe que cela quant à la raison de leur présence.
— Non. Ce n’est pas le gardien de ces lieux que nous sommes venus rencontrer, avoua Andreas d’une voix solennelle, mais bien un maître de la schola gnosticos.
Denis de Tourville ne parut pas étonné à l’évocation de ce nom qui, comme on se le rappelle, en avait pourtant fait trembler plus d’un, et ne se départit guère de son sourire. C’était comme s’il s’était attendu à cette réponse. Il y avait quelque chose dans son allure qui suggérait d’ailleurs que l’homme n’était pas de ceux qui se laissent facilement surprendre.
— Puis-je savoir qui vous a donné mon nom ?
— D’abord, c’est Jacques de Molay, passé maître souverain de l’ordre du Temple, qui m’a parlé de votre… confrérie. Partant, comme je cherchais à me renseigner sur icelle, on m’a dirigé vers Arnaud de Roulay, qui, je dois le dire, n’a pas été des plus bavards, mais a fini tout de même par m’envoyer vers vous.
— Je vois. Et puis-je savoir comment vous vous nommez vous-mêmes ?
À cet instant, Andreas, sans pouvoir se l’expliquer, eut l’étrange conviction qu’en réalité l’homme connaissait la réponse à cette question. Il y avait dans sa quiétude assurée le signe qu’il savait déjà à qui il avait affaire, et même qu’il en savait beaucoup à leur sujet. Sans doute lui demandait-il leur nom pour voir si l’Apothicaire choisirait ou non la voie de la franchise.
— Andreas Saint-Loup, maître apothicaire à Paris, et ce jeune homme est Robin Meissonnier, mon apprenti.
— Enchanté. Je crois, messieurs, qu’il serait préférable que nous allions discuter chez moi, si vous le voulez bien.
— Nous en serions honorés.
— Suivez-moi, c’est à deux pas d’ici.
Ils sortirent tous trois de l’enceinte de l’amphithéâtre et suivirent le vallon vers le sud-est jusqu’à entrer dans une petite maison isolée, depuis l’entrée de laquelle on voyait se dresser la fameuse basilique Saint-Eutrope, envahie par les pieux pèlerins.
— Voyez comme ma maison est à mi-chemin entre une église chrétienne et un monument païen, s’amusa de Tourville en voyant Andreas admirer l’édifice religieux.
— Le choix est pertinent, pour un gnostique, répliqua l’Apothicaire avec sagacité.
— Entrez, je vous en prie.
C’était une modeste maison en colombages, d’un étage seulement, et qui semblait n’avoir que deux pièces. Ils passèrent rapidement à travers la première, qui était celle à vivre, chichement meublée, et pénétrèrent dans la seconde, plus petite, dont les murs couverts de bibliothèques rappelaient singulièrement la maison d’Arnaud de Roulay. À n’en pas douter, on entrait ici chez un autre érudit polyglotte, amoureux des livres et de la sapience.
— Puis-je vous offrir une boisson ? proposa de Tourville en s’avançant vers un petit cabinet. J’ai ici une herbe chinoise que me vend un marchand portugais et qui, j’en suis sûr, saura ravir par ses saveurs les gosiers d’un apothicaire et de son apprenti.
— Serait-ce du cha ? demanda Andreas avec un pétillement dans les pupilles.
Le colosse acquiesça, admiratif.
— Vous connaissez ?
— De nom seulement. Je n’y ai jamais goûté.
— Alors je suis heureux de vous faire découvrir cette infusion d’un extrême raffinement, dit-il en sortant un amas de feuilles rouges séchées d’une petite boîte en bois sculptée. La légende raconte qu’elle a été inventée, plus de deux mille ans avant la naissance du Christ, par l’empereur Shen Nung, lequel aurait fait bouillir de l’eau sous un arbre pour la purifier. Quelques feuilles, soufflées par le vent, seraient alors tombées dans le récipient, et le breuvage s’en trouva si délicieusement parfumé que l’empereur en fit sa boisson favorite.
— La légende est déjà délicieuse.
— Asseyez-vous, mes amis, et dites-moi donc, à présent que nous sommes dans le secret de ma petite maison, ce qui vous a amenés de Paris jusqu’à moi.
— Monsieur de Tourville, je crois que vous avez déjà quelque idée à ce sujet, aussi, j’irai droit au but.
Et de fait, Andreas raconta sans détour toute son histoire.
— Vous êtes à ce jour mon seul espoir de comprendre enfin ces curieux événements, conclut-il sur le ton de la supplique. Avec mon fidèle apprenti, j’ai traversé le pays pour trouver des réponses à mes questions.
Denis de Tourville, après cette exhaustive exposition des faits, dévisagea longuement l’Apothicaire, et il y avait dans son regard une intensité qui ressemblait à une évaluation. Puis, enfin, avec une espèce d’enjouement :
— N’est-ce pas le propre des quêtes initiatiques que de nous faire voyager, monsieur l’apothicaire ? Je tiens à vous dire tout de suite, pour ne point vous décevoir, que je ne vous donnerai aucune réponse véritable, car je n’en aurai aucune pour vous satisfaire pleinement. Tout ce que je puis faire, c’est vous confirmer que vous êtes sur le bon chemin et vous y apporter quelque modeste éclairage. La gnose – puisque c’est bien d’elle qu’il est question – n’est pas une chose qui se transmet ou qui se donne. C’est une vérité que l’on découvre par soi-même, car elle ne se comprend que quand on la vit.
— Je ne suis pas ici pour comprendre la gnose, mais pour comprendre pourquoi se trouvait chez moi une pièce vide dont j’avais oublié l’existence, et un tableau dont l’une des deux figures semble avoir été effacée.
Denis de Tourville esquissa un sourire.
— Et moi je vous dis qu’il y a bien un lien entre ces deux mystères et celui de la gnose, mon ami, sinon, pourquoi seriez-vous ici ?
— Jacques de Molay m’a dit que vous auriez peut-être quelque explication à nous donner.
— Une explication n’est pas une réponse, monsieur Saint-Loup, dit l’homme tout en apportant à ses deux invités les infusions dont il avait terminé la préparation. Du moins ce n’est sans doute pas la réponse que vous cherchez.
C’était chose singulière que de voir ce grand et large Viking porter avec délicatesse ses deux petites tasses fumantes comme s’il se fût agi d’un trésor fragile, mais le contraste entre l’apparence sauvage de l’homme et la finesse de son érudition était déjà l’illustration même de ce proverbe qui dit que la barbe ne fait pas le philosophe.
— Je m’en contenterai pour l’heure, répliqua Andreas.
— Votre soif de comprendre et de connaître vous honore, même si je puis déjà dire, monsieur Saint-Loup, que vous n’êtes pas des nôtres.
— Que voulez-vous dire ?
— N’ayez crainte, ce n’est pas un reproche, tout juste une observation. Je vois, ou je sens, devrais-je dire, que vous n’avez pas la foi, et que c’est dans la physique que vous cherchez vos réponses, quand nous autres, gnostiques, les cherchons plutôt dans la métaphysique. Mais il se peut que, si nous divergeons sur le chemin, nous finissions un jour toutefois par nous rejoindre dans la destination.
— Je crois, pour ma part, que tout ce qui a été un jour métaphysique finira par perdre son préfixe et ne plus être que physique.
— Vous ne faites là qu’un jeu de sémantique, Saint-Loup. Vous ne distinguez pas ce que les mathématiques peuvent comporter de divin. Là où je vois le vrai Dieu, vous voyez Pythagore. Mais qu’importe ? On raconte que vous cherchez à percer les mystères du monde physique, et en cela au moins nous nous retrouvons…
— Nous pourrions en disputer longuement, maître. Mais pour l’heure, je serais davantage curieux de savoir ce que votre mystérieuse confrérie peut apporter comme éclairage aux mystères que je vous ai exposés.
— Comme son nom l’indique, la schola gnosticos est davantage une école qu’une confrérie. Elle est un chemin, non pas un but ; elle ne livre aucun dogme et n’exige aucun mode de vie particulier mais réunit seulement des hommes qui cherchent, comme vous, à percer les mystères du monde physique, et derrière ces mystères, la vérité, l’ultime explication, que nous appelons gnose.
— Et cette gnose aurait un rapport avec ces choses qui me sont arrivées ?
Denis de Tourville s’installa enfin face à ses interlocuteurs, dans un beau fauteuil en bois au milieu de ses livres, et il croisa les mains devant lui comme on le fait avant un cérémonieux discours.
— Pour tenter de vous éclairer, il faut que je vous parle d’un livre, maître Saint-Loup, car vous le savez sans doute, tout finit toujours par se rapporter à un livre.
— Nous vous écoutons.
— Voyez-vous, mes amis, la tradition gnostique parle d’un livre, ou devrais-je dire d’un registre, et il se pourrait bien que ce livre, en effet, ait quelque rapport avec votre histoire. Il s’agit d’un livre très ancien, peut-être même le plus ancien de tous, car, à ma connaissance, aucun ne lui est antérieur, mais on peut imaginer qu’un jour quelqu’un en trouverait de plus anciens…
— Sans compter tous ceux qu’on ne trouvera jamais, qui ont été terrassés par la bêtise humaine, intervint Andreas. Entre la destruction des bibliothèques de Thèbes, deux mille ans avant notre ère, et les brûlements des bibliothèques des Juifs auxquels nous assistons encore de nos jours à Paris même, l’histoire regorge de terribles autodafés.
— Vous avez raison, malheureusement, répliqua le gnostique, qui semblait ravi d’avoir trouvé un interlocuteur tel que celui-là. Comme la bibliothèque d’Akhetaton, par exemple…
— Ou les livres de Protagoras, brûlés sur l’agora d’Athènes.
— Les bibliothèques de Carthage et d’Alexandrie…
— Les livres détruits par l’éruption du Vésuve…
— Oui. Ou encore l’empereur Jovien qui fait incendier la bibliothèque d’Antioche, les Perses qui détruisent celle de Jérusalem, celle de Saint-Martin-de-Tours qui prend feu, celles de Bagdad, de Tripoli… Fort heureusement, la plus belle de toutes, qui est au monastère Sainte-Catherine, en la péninsule du Sinaï, a encore survécu… Sur ce sujet aussi nous pourrions continuer longtemps, et nous lamenter ensemble, maître Saint-Loup, et je me console de voir que, comme moi, vous semblez penser que tout livre qui disparaît, c’est un peu d’humanité qui s’en va.
— Parfois, le contre-pied est tout aussi vrai : un savant qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.
— Certes. Mais l’histoire de ce livre, donc, pour en revenir à notre sujet, est un peu différente. Il aurait été écrit plus de trois mille ans avant Jésus-Christ, dans une langue très ancienne, qui était la langue des premiers forgerons, et dont dérivent l’hébreu, le phénicien et l’arabe. Et ce livre s’appelle le Shatirum lâ-mi’umma.
— Ce qui signifie ?
Le colosse attrapa une plume et un parchemin sur le casier derrière lui, approcha son fauteuil de ceux d’Andreas et Robin et leur traduisit le titre tout en griffonnant avec enthousiasme des notes explicatives, comme si cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rencontré âme qui fût intéressée par ce qu’il avait à dire et que la chose lui donnât des ailes.
— Shatiru, c’est le livre, ou plus exactement le registre, qui a donné shotêr en hébreu. Il faut savoir qu’aux époques les plus reculées, on n’utilisait pas encore le verbe katab, « écrire », pour former le nom commun « livre ». Quant à mi’umma, c’est le rien, qui a donné me’ûma en hébreu. En somme, nous pouvons traduire Shatirum lâ-mi’umma par Le Livre qui n’est rien, ou, pour utiliser une formulation plus propre à notre langue, Le Livre qui n’existe pas.
— Voyez-vous cela ! s’exclama Andreas. Mais alors, existe-t-il ?
— C’est bien toute la question ! répliqua de Tourville, qui semblait amusé. De nombreux indices l’indiquent. La première mention de ce livre qui me soit connue remonte au troisième millénaire avant Jésus-Christ, et figurait sur une tablette d’argile, recouverte d’une écriture cunéiforme apparentée à l’éblaïte.
— Apparentée à quoi ? intervint Robin, que l’évocation de toutes ces langues inconnues commençait à dérouter.
— La langue d’Ébla était une langue proche de l’hébreu et de l’akkadien, qui, comme votre maître le sait peut-être, jeune homme, est une langue sémitique que l’on parlait en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate. Toujours est-il que cette tablette fut un jour exhumée dans la vallée de l’Araba, au sud de la mer Morte, dans les restes d’une ancienne forge. Et cette tablette, donc, mentionnait Le Livre qui n’existe pas. Il y a eu par la suite d’autres références à ce mystérieux registre, mais celle-ci est la plus ancienne que je connaisse.
— Tout cela est fort intéressant, mais en quoi ce livre concerne-t-il notre affaire ? intervint Andreas, pressé que l’on revienne à son sujet.
Denis de Tourville reposa la plume et le parchemin puis s’enfonça de nouveau dans son fauteuil, et son visage était resplendissant, comme illuminé par sa propre fascination pour le secret.
— Sachez avant tout, maître Saint-Loup, que, pour ainsi dire, ce livre ne concerne pas seulement votre affaire, mais nous concerne tous, nous, les hommes du bas monde, et qu’il est au cœur même des préoccupations de la schola gnosticos.
— Mais si vous m’en parlez aujourd’hui, c’est bien qu’il a quelque rapport particulier avec mes histoires ?
— Peut-être. Ou plutôt, très certainement.
— Et de quelle manière ? insista Andreas, qui commençait à perdre patience.
— Écoutez-moi bien, et vous allez comprendre. La légende raconte que quiconque parvient à trouver ce livre unique doit d’abord, bien sûr, le lire. Puis, que quiconque lit ce livre doit ensuite le comprendre. Et enfin, que quiconque comprendra ce livre disparaîtra du monde, tel que nous le connaissons.
— Pardon ?
— Quiconque sera en mesure de comprendre le Shatirum lâ-mi’umma disparaîtra physiquement de notre monde, et échappera à la mémoire des hommes comme à celle de la terre. Comme s’il n’avait jamais été. Comme s’il n’avait jamais vécu. Et alors disparaîtront avec lui toutes les traces de son existence ici-bas.
Andreas et Robin échangèrent des regards perplexes, restèrent silencieux un instant avant que l’Apothicaire, d’un air quelque peu embarrassé, se décidât enfin à reprendre la parole.
— C’est à nouveau une très belle légende, maître, mais…
— Mais vous ne croyez pas à ces choses-là, termina le gnostique à sa place. Je sais. C’est pour cela que je vous disais plus tôt ne pas pouvoir vous donner de réponse. Toutefois, je vous laisserai y réfléchir.
L’Apothicaire, qui peinait à masquer sa déception, posa néanmoins une nouvelle question :
— Soit. Admettons. Et qu’y aurait-il à l’intérieur de ce livre de si incroyablement magique pour que sa lecture fît disparaître son lecteur ?
Denis de Tourville écarta les bras d’un air dont on ne pouvait dire s’il était désolé ou moqueur.
— Si je le savais, maître Saint-Loup, je ne serais sans doute pas ici !
Andreas hocha la tête, mais ses yeux trahissaient son agacement, voire sa colère.
— En somme, je ne suis pas tellement avancé. Aurais-je fait tout ce chemin et pris tous ces risques pour entendre seulement une vieille légende, certes savoureuse, mais des plus extravagantes ?
— Vous êtes bien plus avancé que vous ne semblez le comprendre, cher pharmacien. En outre, vous êtes sur le bon chemin et, à votre place, je n’abandonnerais pas maintenant. D’autant que…
Le gnostique s’interrompit et, pour la première fois, le sourire disparut de son grand et large visage.
— D’autant que quoi ? le pressa Andreas.
— La légende… Cette légende à laquelle vous ne pouvez croire, car elle va à l’encontre de votre perception du monde – ce dont je ne saurais vous accuser, au reste…
— Eh bien ?
— Cette légende raconte aussi que ce livre, le Livre qui n’existe pas…
— Et qui me semble fort bien nommé, ironisa Andreas.
— Ce livre, donc, continua de Tourville, serait protégé par sept gardiens. Sept hommes, que l’on appelle les Mal’achim, qui seraient vêtus de noir, tête blonde, et traverseraient le monde sur de grands chevaux, épée à la main, afin de couper la tête à quiconque essaierait de lire le Shatirum lâ-mi’umma. Et… Je me suis laissé dire… Enfin… On raconte que deux d’entre eux ont été vus, il y a quelques jours, pas très loin d’ici et, plus tôt encore, dans d’autres villes où l’on vous vit également.
Le visage de Robin, aussitôt, se mit à blanchir d’une dramatique manière. Andreas, quant à lui, resta de marbre.
— Les Mal’achim ? Des sortes de cavaliers de l’Apocalypse ? demanda-t-il avec un évident sarcasme. Des cerbères ?
— Appelez-les comme vous voulez, maître Saint-Loup. Qu’importent les mots, tous ceux que nous pourrions mettre sur ces gardiens seraient forcément inexacts ou incomplets. Mais… vous les avez vus, n’est-ce pas ?
Andreas ne répondit pas. Mais il ne put s’empêcher de penser à Magdala, et au coup fatal que ces deux cavaliers lui avaient porté à Étampes.
— Oh… Inutile de me répondre. La réaction de votre apprenti laisse peu de doute à ce sujet. Maître Saint-Loup, je sais bien que, pour vous, tout ceci n’est qu’une légende fantasque, et je vous laisse libre de la voir comme telle, mais je voulais tout de même vous la raconter, et vous mettre en garde. Car, après tout, quand bien même elle ne fût que légende, je suis certain, vous connaissant un peu, que vous aurez envie d’en connaître l’origine, car vous voudrez bien admettre qu’elle entre singulièrement en résonance avec les faits que vous avez bien voulu me raconter.
— Pure coïncidence. C’est le propre des légendes que d’entrer en résonance avec la vie de celui qui les écoute.
— Peut-être. Mais alors que faites-vous ici ? Pourquoi le sort vous a-t-il conduit, une seconde fois, sur ce trajet que vous fîtes adolescent ?
— Vous semblez savoir beaucoup de choses à mon sujet, répondit Andreas sur le ton du reproche.
— C’est que ma mémoire est sans doute meilleure que la vôtre. Vous étiez ici il y a dix-huit ans, en route pour Compostelle.
— Cela n’avait rien à voir avec votre mystérieux livre.
— Ce n’était, en effet, pas le motif originel de votre départ. Mais ne vous souvenez-vous pas d’avoir rencontré quelqu’un, en chemin ?
— On rencontre beaucoup de monde, en pèlerinage.
— L’une des rencontres que vous fîtes aurait dû vous marquer bien plus que les autres.
— Où donc ? Ici ?
— Non. À Pampelune, au cœur du royaume de Navarre.
— Et qui aurais-je rencontré là-bas ?
— Un homme qui était déjà, à l’époque, le plus grand maître de la schola gnosticos, et qui l’est toujours aujourd’hui. Juan Hernández Manau. Ce nom ne vous dit vraiment rien ?
Andreas commença par secouer négativement la tête, mais à son trouble grandissant on put deviner que ce patronyme, en effet, survivait quelque part dans un sombre recoin de sa mémoire.
Le visage de Denis de Tourville s’illumina de nouveau.
— Peut-être devriez-vous reprendre la route de Compostelle et retourner voir cet homme, Andreas… Mais pour l’heure, sans vouloir vous commander, je préfère vous inviter à quitter ma maison car, voyez-vous, je crois, moi, à cette légende et, par conséquent, il m’apparaît fort dangereux que vous restiez ici plus longtemps.